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Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Regards’


18 avril 2012  par Aurélie Philippe

Le stéréotype du héros orphelin décrypté

Le dictionnaire définit un orphelin comme « un mineur dont le père et/ou la mère sont décédés ou disparus ». Par contre, rien dans la définition ne nous enseigne que le taux d’orphelin est plus élevé dans les œuvres de fiction que dans la réalité ! En effet, le personnage de l’orphelin est un élément scénaristique souvent exploité dans les films, les bandes dessinées (notamment les mangas), les jeux vidéo et les romans.

Cette adoption des orphelins par les créateurs de récits remonte assez loin dans le temps : les contes sont le premier exemple d’une sur-utilisation de l’idée. Mais dans les contes, le parent perdu est souvent la mère, ce qui permet d’amener le personnage archétypal de la belle-mère. Dans les autres œuvres de fiction, on peut se demander quelles sont les raisons qui entraînent cette exploitation du sujet.

Un personnage romanesque et attachant

À la base, l’orphelin est un personnage au caractère tragique, qui inspire une sympathie instinctive. On peut même aller plus loin en disant que la condition d’orphelin a parfois plus de répercussions sur l’affectif du lecteur que la personnalité réelle du héros.

Le roman le plus emblématique sur le sujet est sans doute Sans famille d’Hector Malot. L’histoire commence d’ailleurs par cette phrase : « Je suis un enfant trouvé. » Rémi, le héros, va être vendu à un saltimbanque et va voyager dans la France du XIXe siècle. Parsemé de passages dramatiques décrivant la réalité de l’époque, Sans famille est surtout un roman d’initiation : Rémi va devoir évoluer avec courage avant de pouvoir retrouver sa famille.

On retrouve l’aspect « pèlerinage » dans Les enfants Tillerman, où de courageux enfants, abandonnés par leur mère sur un parking de supermarché, vont faire un long chemin pour se faire recueillir par leur tante puis par leur grand-mère. Dicey, James, Maybeth et Sammy sont peut-être des orphelins, mais ils sont avant tout une fratrie. Et ce petit bout de famille va tout faire pour ne pas être séparé. L’aînée, notamment, va faire preuve d’une détermination à toute épreuve.

Libres pour l’aventure et au-delà

Le terme orphelin peut se traduire par « pas de parents », mais aussi et surtout par « pas d’autorité parentale ». Les jeunes héros qui sont dans cette situation ont bien plus de liberté pour mener à bien leurs aventures.

L’organisation Cherub n’est pas passée à côté du potentiel que représente un enfant sans contrainte familiale. Recrutés, entraînés, les orphelins deviennent des agents non officiels de l’État et sont envoyés sur des missions considérées peu ou moyennement dangereuses. Pour James, ces missions se révéleront toujours un peu plus périlleuses que ce qu’elles devraient être, car le plaisir est là, dans le fantasme de l’enfant espion, de l’enfant héros. Autrement, en dehors de l’action trépidante, certains livres de cette série posent une réflexion sur des thèmes plus sérieux comme les expériences sur les animaux, les sectes, etc.

En plus d’une liberté d’action, les orphelins possèdent une liberté affective. En effet, pour que ces jeunes puissent vivre leurs tribulations complètement, la séparation ombilicale doit déjà avoir eu lieu. Et d’autant plus si cet éloignement est dû à un voyage vers un autre monde comme dans La quête d’Ewilan. L’héroïne de cette série va pouvoir prendre le temps d’explorer Gwendalavir sans que la Terre soit un souvenir douloureux. Elle découvrira d’ailleurs que sa véritable origine n’est pas celle qu’elle croyait.

Révélations, ou les faux orphelins

À propos de découvertes, l’orphelin ignorant de son passé est fortement susceptible d’avoir des surprises (parfois mauvaises) sur ses origines. (À ce point de l’article, je suis obligée de faire un clin d’œil à Star Wars. De toute manière, une voix rauque et essoufflée a déjà dû résonner dans votre tête, disant « Luke, je suis ton père…»)

Dans la trilogie Le livre des étoiles, Guillemot, un orphelin de père qui vit au pays d’Ys, a la possibilité de voyager vers le Monde réel ou le Monde incertain. Lors de ses pérégrinations, il va découvrir un autre enfant qui est dans la même situation que lui. Entre les deux, on s’amuse à se perdre en conjectures à savoir qui est le père de qui… J’ajouterais que cette série d’Erik L’Homme est parfaite comme initiation au genre fantastique.

Je vais essayer de ne pas trop faire de révélations sur À la croisée des mondes ! Particulièrement savoureuse, cette trilogie nous emmène sur les pas de Lyra et de son « daemon ». Une enquête qu’elle mène sur des disparitions d’enfants va l’entraîner très loin, jusqu’à la faire voyager entre les mondes… Très dense, remplie de personnages attachants, cette saga parle aussi d’une relation complexe entre deux adultes aux caractères forts et leur enfant. Philip Pullman n’hésite pas, ici, à mettre en place des parents aucunement préoccupés par leur progéniture au lieu des habituels tuteurs désintéressés, moralement plus acceptables.

La quête d’identité

Au-delà des révélations coup de poing, les orphelins ont besoin de connaître leur passé pour se connaître eux-mêmes.

Dans L’apprenti d’Araluen, Will grandit parmi d’autres orphelins, mais il est le seul à ne pas connaître l’identité de ses parents. Il imagine pourtant tellement bien son père qu’il devient persuadé que celui-ci était un chevalier émérite. Il rêve de suivre l’exemple de ce père fictif en devenant lui-même un chevalier ; pourtant, c’est l’enseignement du rôdeur qu’il va recevoir. Il va finir par choisir sa propre voie. Et découvrir qui était véritablement son père…

L’invention de Hugo Cabret est un magnifique hommage au cinéma en général et à Méliès en particulier. De plus, grâce à ses nombreuses illustrations, ce livre se lit autant avec les mots qu’avec les images. Il nous fait découvrir l’histoire touchante de Hugo, qui cherche à tout prix à remettre en marche un automate, persuadé que celui-ci lui délivra un message de son père décédé. Hugo a beau avoir connu son père, il ne lui en reste pas moins ce besoin viscéral de se rapprocher de son passé, de se raccrocher à lui et à cet homme qui l’a élevé.

Quand l’histoire crée l’orphelin

Parfois, l’orphelin, en plus de faire partie de l’histoire, en est le résultat. La condition d’orphelin devient alors véritablement le nœud inextricable de l’intrigue.

C’est le cas dans Les larmes de l’assassin, qui relate une étrange connexion entre un enfant et celui qui a assassiné ses parents. Angel Allegria, criminel qui n’a jamais tué d’enfant, décide de garder en vie le garçon de ses victimes. Leur relation va pourtant réussir à se teinter de complicité et d’affection. Ce livre bouleversant remet pas mal d’acquis en question.

Dans La déclaration, être un orphelin est la conséquence des règles de la société. En effet, la race humaine étant devenue immortelle, les naissances sont pratiquement toutes interdites. Les parents d’Anna n’ont pas respecté cette loi et depuis, elle vit dans un orphelinat qui la (trans)forme en parfaite domestique endoctrinée. Considérée comme une « Surplus », la jeune fille va finir par comprendre, grâce à Peter, qu’elle a le droit de vivre.

* * *

Certains critiquent cette abondance d’orphelins, accusant les auteurs d’user d’une astuce facile. Je pense plutôt que la condition d’orphelin chez un personnage entraîne plein de possibilités fascinantes à exploiter. Comme on a pu le constater, le personnage de l’orphelin porte aussi la symbolique du récit d’initiation : pour évoluer, il faut prendre des décisions seul, et donc se débrouiller sans parents. Dans les cas de récits d’aventure, il est peut-être également plus facile pour un lecteur de s’identifier a un personnage qui n’a pas d’entourage familial.

L’orphelin a beau être un stéréotype, s’il est utilisé intelligemment, il devient un personnage pour qui on vibre, un personnage qu’on soutient et apprécie. Les stéréotypes sont également un élément amusant à déformer ou même à prendre à contre-pied. Pour conclure, cela fait peut-être beaucoup de héros à adopter dans la bibliothèque familiale, mais, franchement, on ne va pas s’en plaindre !

* * *

Sans famille (Première partie), Hector Malot, 2009, Gallimard-Jeunesse, coll. « Folio junior », 311 p., 9782070628902*
Les enfants Tillerman, t.1 : Seuls, Cynthia Voigt, 2010, Flammarion, 363 p., 9782081230477*
Cherub, t.1 : 100 jours en enfer, Robert Muchamore, 2009, Casterman, 403 p., 9782203020641*
La quête d’Ewilan : L’intégrale, Pierre Bottero, 2010, Rageot, 805 p., 9782700237498*
Le livre des étoiles, Erik L’Homme, 2011, Gallimard-Jeunesse, 867 p., 9782070640515*
A la croisée des mondes : L’intégrale, Philip Pullman, 2007, Gallimard-Jeunesse, 1024 p., 9782070614554*
L’apprenti d’Araluen, t.1 : L’ordre des rôdeurs, John Flanagan, 2009, Le livre de poche jeunesse, 347 p., 9782013223430*
L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick, 2008, Scholastic, 533 p., 9780545988162*
Les larmes de l’assassin, Anne-Laure Bondoux, 2003, Bayard jeunesse, coll. « Millézime», 226 p., 9782747007757*
La déclaration : L’histoire d’Anna, Gemma Malley, 2007, Naïve, coll. « Naïveland », 365 p., 9782350211220*

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13 avril 2012  par Francesca Boudreault

Romans bonbons sucrés juste assez !

Parmi les nombreux plaisirs coupables à la portée de tout un chacun, il y a les romans qui devraient se retrouver sous notre pile de trucs à lire. Discrets dans les rayons de votre Librairie Monet, les romans bonbons sucrés juste assez attendent leur heure, et un peu de curiosité, pour être savourés. Bien qu’il y en ait pour tous les âges et pour tous les goûts, voici un top cinq de romans doux pour le moral et bons pour le cœur (surtout celui des lectrices, mais les messieurs sont cordialement invités à pousser la curiosité un peu plus loin que l’étiquette…)

Dans 16 lunes, un adolescent blasé vivant dans une ville perdue de la Caroline du Sud garde le secret sur le cauchemar étrange qui le tourmente depuis qu’il est tout petit : il voit une fille tomber, et il veut, il doit la sauver, mais n’y parvient jamais. Un jour, cette fille débarque, en chair et en os, dans son école ! Le mystère qui l’entoure est aussi attirant que ses splendides yeux verts. Mais à tout mystère sa part de malédiction… Leur histoire d’amour peut-elle défier le destin ?

Il est impossible d’abandonner ce roman captivant. Au fil de son excellente intrigue, le personnage principal sera amené à regarder d’un autre œil les gens qu’il prenait pour acquis, et ceux qu’il croyait connaître. De révélations en rebondissements, l’histoire défile et la fin arrive trop rapidement. Heureusement, il y a une suite : deux autres tomes plutôt qu’un !

Quel grand plaisir de parcourir les rues  de Salem, Oregon, en compagnie de Frankie Stein. La fille de Frankenstein est inscrite à Merston High, et elle s’aperçoit rapidement qu’elle doit garder le secret sur son identité, tout comme les autres enfants des plus célèbres créatures de tous les temps. En effet, momies, zombies, vampires, loups-garous et être à la personnalité dédoublée se côtoient dans ce roman où la mode, la musique, les copines et les tortueux triangles amoureux ont la vedette.

Monster High reste un roman simple, un réel plaisir un peu coupable (comme la deuxième pointe de tarte au sucre), mais charmant. Les personnages hauts en couleur, que les lecteurs avertis de fantasy, de fantastique et d’horreur reconnaîtront avec joie, apprennent à accepter leurs différences tout en alimentant un désir de révolte. Des adolescents normaux au fond, à découvrir avant que Justin Bieber ne devienne vieux…

Sur un tout autre ton, iPod et minijupe au 18e siècle amène Sophie, étudiante à l’Université Laval, dans les sombres ruelles de Paris, quelques années avant la Révolution. Incapable de retourner en 2010, Sophie peut compter sur la générosité d’une fille de banquier pour l’aider à s’adapter aux règles du 18e siècle français. Confronté aux étranges libertés que prend cette inconnue, le comte François est déterminé à prouver que cette fille n’est pas la jeune noble sans le sou qu’elle prétend être.

Confrontation idéologique, partie d’échecs et visite à la Bastille sont au menu de ce roman intelligent à la voix unique. Louise Royer sort des sentiers trop souvent battus par nombre d’auteurs jeunesse et ose un vocabulaire audacieux, de l’action bien dosée, et du réalisme juste assez… sucré !

Prix du livre jeunesse 2011 des Bibliothèques de Montréal, le très révolté et très chouette Miss Pissenlit respire le désir d’être aimé, et inspire l’envie de manger des pissenlits (c’est fou, mais c’est vrai !) Manouane a envie de crier, frapper, d’oublier la honte. Mise à l’écart, la fille de la folle du village cherche à se venger.

Ce roman aborde l’exclusion et la différence sans faire de détours, sans provoquer inutilement. L’écriture directe, parfois hachée, empreinte d’humour autant que d’émotion de la prolifique Andrée Poulin nous plonge dans le cœur de Manouane, et nous permet, à travers les yeux du personnage, de regarder ceux qu’on choisit souvent d’ignorer.

Il était une fois un garçon, un troll et une princesse… attend d’être lu par ceux qui (comme moi) ont adoré le film La princesse bouton d’or (Princess bride)… et qui  devraient lire le livre !

Dans la forêt, un troll recueille un gamin perdu. Onze ans plus tard, celui-ci aime par-dessus tout regarder à travers sa longue-vue la mystérieuse princesse qui habite le château de l’autre côté de la rivière. Il décide un jour d’entrer en contact avec elle…

Cette histoire d’amour et de chevalerie arrive à surprendre, et surtout à envoûter, malgré le caractère prévisible mais hautement réconfortant de l’histoire. Un roman méconnu qui mérite d’être lu et relu et relu et relu…

* * *

16 lunes, Kami Garcia et Margaret Stohl, 2010, Hachette jeunesse, « Black Moon », 634 p., 9782012018228*
Monster High, t.1, Lisi Harrisson, 2011, Castelmore, 317 p., 9782362310119
iPod et minijupe au 18e siècle, Louise Royer, 2011, David, coll. « 14/18 », 240 p., 9782895971689*
Miss Pissenlit, Andrée Poulin, 2010, Québec Amérique, coll. « Titan + », 384p., 9782764407431*
Il était une fois un garçon, un troll et une princesse…, Jean Ferris, 2005, Bayard jeunesse, coll. « Estampille », 294 p., 9782747010702*


29 mars 2012  par Aurélie Philippe

La littérature jeunesse est-elle une sous-culture ?

Je ne pensais pas devoir, un jour, soulever cette question. Pourtant, force est de constater que face à tout ce qui m’entoure en tant que libraire spécialisée jeunesse, j’ai dû y faire face. Que ce soit dans les commentaires de connaissances ou de clients, ou dans des articles sur le sujet, j’ai découvert cet orgueil d’adulte pour tout ce qui est connoté jeunesse. Ainsi, pour certains, un livre peut avoir des défauts s’il a l’excuse d’être pour les enfants. Et encore, parfois, un livre jeunesse n’est pas un « vrai livre »…  Certes, il se publie un certain nombre de titres sans intérêt… Mais pas plus que dans les autres secteurs d’art culturel (littérature adulte, cinéma, musique, etc.).

Ma petite sœur fait des études en France en section littéraire. Ses professeurs n’ont jamais abordé la littérature jeunesse. Devrais-je m’en étonner ? Alors qu’on ne lui a jamais, non plus, fait étudier de la S.F. ou de la fantasy… Pour faire une comparaison, dans un monde où seule la musique classique est considérée comme de la vraie musique, comment considérer les comptines comme de la culture ?

Ouvre un livre, il t’ouvrira…

La littérature jeunesse est une ouverture à d’autres styles d’art. Les albums et les tout-cartons sont affranchis de tout format préétabli et leurs illustrations, du réalisme détaillé au symbolisme déstructuré, permettent une première approche du plaisir visuel.

Le Roi des Dardanelles, par exemple, est sublimé par des images épurées dont les lignes semblent continuées en dehors de la limite des pages, donnant une impression troublante d’immensité. En plus d’offrir de magnifiques illustrations en noir et blanc, cet ouvrage enchante par son récit tout en poésie où il est question de l’utilité d’un roi dans un monde où les dragons n’existent plus. Ce texte ouvre autant sur le rêve que sur la réflexion.

 

Si un livre jeunesse n’est pas une œuvre littéraire, que dire d’un livre jeunesse sans texte ? C’est pourtant un style d’albums tout à fait fascinant qui donne accès, à ceux qui ne savent pas encore lire, à une autonomie jubilatoire. De plus, ces albums permettent au lecteur libre interprétation, voire plusieurs, de l’histoire. Donc si le but d’un livre est de délivrer un récit, les albums sans texte peuvent parfois être considérés comme plusieurs fois un livre. Ce style de livre fait également reporter l’attention sur les illustrations. Et effectivement, on peut passer de longs instants à contempler les dessins de Dessine ! Les plans judicieusement choisis, la justesse de la perspective, la beauté des détails des illustrations de ce livre nous suspend dans le temps, admiratifs. De plus, dessins dans le dessin, les protagonistes de ce livre sont des enfants qui vont devoir faire face à leur propre créativité.

Le plaisir de l’image n’est pas le seul chemin vers d’autres cultures : le livre-CD, comme son nom l’indique, nous fait découvrir les joies de la musique. Les berceuses du monde entier, à la musique douce et envoûtante, possède beaucoup d’avantages, notamment pour les tout-petits. En plus de s’endormir sur des berceuses aux tonalités rassurantes, les jeunes enfants découvriront d’autres civilisations, d’autres intonations. Et dans leurs petits cerveaux tout neufs, les sons feront leurs chemins, préparant la capacité à comprendre et parler plusieurs langues.

Pour tout connaître

Le savoir n’est pas l’apanage des grands. Politique, ethnologie, philosophie, biographie, environnement, astronomie, et j’en passe : le champ des documentaires est aussi vaste en jeunesse qu’en adulte. Il ne faut donc pas hésiter à développer les connaissances et l’esprit critique quel que soit l’âge.

Les Goûters philo sont d’excellents ouvrages pour réfléchir sur des questions existentielles et/ou de société qui peuvent être abordés seul ou à plusieurs. Dans cette collection, on part de deux termes contraires pour réfléchir à leurs implications. Prendre son temps et perdre son temps est un exemple de réflexion qui soulève beaucoup de questions et de délibérations des plus intéressantes.

N’avez-vous jamais était surpris par le savoir d’un enfant passionné par tel ou tel sujet ? Il a peut-être utilisé des mots qui vous ont dépassé comme scories ou lahar. Les volcans de la collection « Qui sommes-nous ? » aborde ces termes de volcanologie. Illustré avec de très belles photos, cet ouvrage émerveille et informe sur ce phénomène naturel grâce à douze chapitres dévoilant, entre autres, des volcans sous-marins, sacrés ou célèbres. La vulcanologie est une étude palpitante, comme tout sujet qui éveille la curiosité. Et les sources de curiosités sont innombrables.

J’ai un grand plaisir à vous faire découvrir La foire aux sciences. Ce livre biographique présente de nombreux enfants et adolescents talentueux qui ont travaillé avec acharnement sur des projets scientifiques. Des projets qui ont de quoi couper le souffle aux adultes. Ce livre est donc à la fois la preuve qu’il ne faut pas sous-estimer la curiosité et les capacités des plus jeunes, et l’exemple que les livres jeunesse abordent des sujets d’intérêts transgénérationnels.

De la littérature intelligente

Un livre a tous les droits : celui de faire rêver, celui de faire réfléchir, et même celui d’être léger. Mais il a une lourde responsabilité, un seul devoir : un livre ne doit jamais blesser l’intelligence du lecteur. Et des livres pétillants, pertinents ou impertinents, ce n’est pas les étagères jeunesse qui en manquent.

Devant ma maison est une preuve que, dès le tout jeune âge, on peut accéder à des livres de très belle facture. Entre histoire et imagier, entre imagination et réalité, entre poésie et humour, cet ouvrage enchante avec son système de boucles et de choses dans les choses.

Généralement, on raconte l’histoire très morale d’un monstre dévoreur d’enfants désobéissants. Cette vieille ruse d’éducation (pas très morale pour le coup) est prise a contrario dans Le yark. En effet, le yark a le ventre sensible : il lui faut le plus fin des chérubins, et ils sont durs à trouver à notre époque.  Avec son écriture délicieuse, cette œuvre dérange allégrement et en impose dès la première phrase : « Parmi tous les types de Monstres qui grouillent sur la terre, l’Homme est l’espèce la plus répandue. » Véritable perle noire, Le yark est sublimé par de magnifiques dessins en noir et blanc.

La série Harry Potter, du fait de son succès, est souvent utilisée par des détracteurs de la littérature jeunesse. Je dois bien avouer que cette saga a une certaine faiblesse, dans son manichéisme, mais elle reste une œuvre d’une grande richesse. Ce manichéisme est d’ailleurs nuancé par le personnage de Severus Rogue, qui s’avère d’une perplexité certaine et, en conséquence, d’une profonde humanité. De plus, avec un récit bien ficelé où, par exemple, un détail du premier tome se retrouve être un élément important qui n’est révélé que dans le troisième tome, Harry Potter sait tenir son lecteur en haleine. Enfin, si Harry Potter parle de magie ou de valeurs comme l’amitié ou le courage, ces thèmes demeurent toutefois secondaires. La mort, le droit à la différence et le refus de l’oppression sont les véritables propos de cette histoire. Mais le plus important, c’est que ce récit sait faire rêver, tout simplement. Et comme tout succès, il a eu la magie de transformer des personnes en lecteurs acharnés.

 

La littérature jeunesse n’hésite pas non plus à innover, à expérimenter. Pour cela je vous renvoie à l’article Les p’tits clous qui dépassent de Joelle Hodiesne, qui a su parler de ces « ovnis » qui se trouvent dans nos rayons. Avec ces titres, on comprend que ce qui est destiné aux enfants n’est pas forcément enfantin. D’ailleurs, l’auteur de Max et les Maximonstres, Maurice Sendak, regrette qu’on refuse de reconnaître la complexité d’un enfant. Il dira même : « Je n’écris pas pour les enfants. J’écris. Et quelqu’un a dit que c’était pour les enfants. »

Pourtant, certains vont jusqu’à critiquer les adultes qui lisent de la jeunesse. Moi j’y vois le fait que la littérature touche et transcende tous les âges. Personnellement, je lis beaucoup de jeunesse, et j’adore ça. Et cette question de savoir si la littérature jeunesse est l’égale de la littérature adulte ne me perturbera plus, car j’ai ma propre réponse. Et, après tout, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

Le roi des Dardanelles, Janusz Stanny, 2011, MeMo, coll.« Classiques étrangers pour tous », 28p., 9782352891109*
Dessine! Bill Thomson, 2011, École des loisirs, 40p., 9782211205719*
Les berceuses du monde entier, Vol.1, 2003, Gallimard-jeunesse, coll.« Octavius », 47p., 9782070538300
Prendre son temps et perdre son temps, Brigitte Labbé, Michel Puech, ill. de Jacques Azam, 2006, Milan jeunesse, col.« Les goûters philo », 41p., 9782745923394*
Les volcans, Emmanuelle Figueras, 2008, Mango-Jeunesse, coll.« Qui sommes-nous? », 59p., 9782740424339*
La foire aux sciences, Judy Dutton, 2011, École des loisirs, coll.« Médium documents », 248p.,
9782211204941*
Devant ma maison, Marianne Dubuc, 2010, la courte échelle, 120p., 9782896512751*
Le yark, Bertrand Santini, ill. de Laurent Gapaillard, 2011, Grasset jeunesse, 76p., 9782246786863*
Harry Potter à l’école des sorciers, Joanne Kathleen Rowling, 2011, Gallimard-Jeunesse, coll.« folio junior », 311p., 9782070643028

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26 mars 2012  par Caroline Scott

Littérature de poulette et préjugés ?

Depuis la naissance de la littérature, il y a des genres qui sont discriminés et considérés comme de la paralittérature. Que ce soit le roman-feuilleton ou le roman Harlequin, à chaque époque son mouton noir, son genre littéraire méprisé et dédaigné. Le XXIe siècle n’y fait pas exception.

Vers les années 2000, un nouveau genre a gagné en popularité sur les rayons des librairies. Timide d’abord, il a connu une ascension phénoménale en quelques années pour se tailler une place de choix parmi les best-sellers. Peut-être avez-vous déjà entendu le terme chick-lit ? Ce terme anglais associe « chick », qui vient de poulet, mais qui ici évoque la femme en tant que « poulette » et « Lit », abréviation de literature. Ce sont des romans structurés et narrés habituellement à la manière du journal intime, où sont abordés des thèmes comme l’amour, l’amitié, la famille et le travail. Les femmes qui s’y retrouvent sont jeunes, citadines, moyennement cultivées et pourtant, elles ne sont pas dépourvues d’intelligence. Elles personnifient et racontent l’aspect superficiel de la femme du XXIe siècle, qui se perçoit et se sait analysée et jugée selon son apparence, ses relations, son statut social.

Les reproches sont nombreux à pleuvoir sur la chick-lit, et plusieurs sont justifiés. Oui, les histoires sont souvent prévisibles, et on n’y aborde pas de grandes questions existentielles. Par contre, c’est un outil agréable à utiliser pour prendre l’habitude et le goût de lire. C’est accessible, c’est léger et c’est rassurant.

Lecteur assidu ou débutant, laissez-moi vous faire quelques recommandations de romans chick-lit qui pourraient vous faire apprécier ce mouton noir de la littérature.

Le journal de Bridget Jones et L’âge de raison

Écrits par Helen Fielding et publiés dans les années 1990, Le journal de Bridget Jones et la suite de ses aventures, L’âge de raison, sont souvent désignés comme étant parmi les premiers romans de chick-lit. On y retrouve Bridget Jones, une trentenaire londonienne préoccupée par son poids, l’amour, son emploi, et la quantité de vin et de cigarettes qu’elle consomme. Entourée d’une famille incongrue et d’amies aussi déjantées qu’elle, Bridget nous livre son quotidien et ses pensées sous la forme d’un journal intime. Grande littérature ou pas, les deux romans de Fielding sont hilarants, attachants, et une fois la dernière page lue, Bridget nous manque déjà.

La série de L’Accro du shopping et Les petits secrets d’Emma

Madeleine Wickam, mieux connue sous le nom de Sophie Kinsella, a créé une des icônes de la chick-lit. Becky Bloomwood, une jeune britannique de vingt-cinq ans, est chroniqueuse dans un journal et prodigue des conseils sur la sécurité financière. Mais comme le cordonnier qui est souvent mal chaussé, Becky est une accro du shopping qui ne peut suivre la plus simple des recommandations qu’elle fait à ses lecteurs. Lors de la lecture des six romans la concernant, elle nous entraîne dans sa rencontre, son mariage, et sa vie d’épouse et de mère avec Luke Brandon, sa découverte d’une sœur illégitime, les dettes qu’elle accumule et des milliers de trucs de mode. Les personnages sont adorables, les rebondissements sont multiples et improbables, mais on rigole bien, c’est indéniable.

Les petits secrets d’Emma sont simples : Emma ne sait pas si elle a un point G, ment sur la taille de ses sous-vêtements, et son petit ami croit qu’elle adore le jazz alors que ce n’est pas le cas. Rien de bien méchant, n’est-ce pas ? Alors qu’elle fait un voyage en avion, Emma croit son heure arrivée quand quelques secousses font trembler l’appareil. Prise de panique et incapable de se retenir, elle se met à vomir tous ses secrets à son voisin, certaine qu’elle mourra et que ça n’a aucune importance. Mais, bien sûr, l’avion se rend à destination. Et lorsque le fondateur de la compagnie qui l’emploie vient faire une visite à son bureau, Emma panique. Son voisin inconnu a maintenant un nom et un visage, et il sait tout d’elle… Les petits secrets d’Emma, c’est la chick-lit à son meilleur : de l’humour, des situations improbables… et un divertissement assuré.

Soutien-gorge rose et veston noir

Si la chick-lit québécoise n’est pas très répandue, elle n’est pas impossible à trouver. En 2004, Rafaële Germain publie Soutien-gorge rose et veston noir, qui raconte l’histoire d’un trio d’amis, Chloé, Antoine et Juliette, éternels célibataires qui n’ont pas envie de se ranger. Un beau jour, Chloé décide qu’elle a envie de vivre une histoire d’amour malgré tous ses discours passés, et advienne que pourra ! Contrairement aux héroïnes anglaises ou américaines des livres du même genre, Chloé n’est pas centrée sur son apparence, et on abandonne ici le décor des magasins pour un atelier d’art. Malgré cela, ce roman poursuit la tradition de la chick-lit avec un accent québécois, et c’est agréable de retrouver des personnages qui possèdent les mêmes références culturelles que nous. Est-ce que c’est plus profond que la chick-lit étrangère ? Non. Est-ce que ça fait rêver au prince charmant en nous divertissant ? Oui. À lire de préférence en vacances, les fesses dans le sable et la tête dans les nuages. L’auteure a également publié deux autres romans du même genre, Gin-tonic et concombre, et Volte-face et malaises (qui est encore chaud dans nos rayons !)

Je terminerai en vous donnant un conseil : la prochaine fois que vous serez triste, que tous les amis seront sortis, quand le lecteur DVD sera brisé et que même le chocolat ne vous fera plus d’effet, courez chercher un de ces titres. Vous n’apprendrez rien, vous n’aurez pas à vous concentrer, mais s’il y a une chose qui est certaine, c’est que, une fois votre lecture terminée, votre moral aura remonté en flèche ! Après tout, qui a dit que les livres, c’était toujours sérieux ?

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Le journal de Bridget Jones, Helen Fielding, 2000, J’ai lu, 342 p., 9782290300398*
L’âge de raison, Helen Fielding, 2004, J’ai lu, 404 p., 9782290316214*
Les petits secrets d’Emma, Sophie Kinsella, 2008, Pocket, 381 p., 9782266156790*
Confessions d’une accro du shopping, Sophie Kinsella, 2006, Pocket, 366 p., 9782266162265*
L’Accro du shopping à Manhattan, Sophie Kinsella, 2006, Pocket, 422 p., 9782266162272*
L’Accro du shopping dit oui, Sophie Kinsella, 2006, Pocket, 471 p., 9782266144711*
L’Accro du shopping a une sœur, Sophie Kinsella, 2007, Pocket, 386 p., 9782266170819*
L’Accro du shopping attend un bébé, Sophie Kinsella, 2009, Pocket, 406 p., 9782266191364*
Mini-accro du shopping, Sophie Kinsella, 2011, Belfond, coll. « Mille comédies », 462 p., 9782714449658*
Soutien-gorge rose et veston noir, Rafaële Germain, 2004, Libre Expression, 453 p., 9782764801437*
Volte-face et malaises, Rafaële Germain, 2012, Libre Expression, 528 p., 9782764805190*

Aussi :
Le diable s’habille en Prada, Lauren Weisberger, 2005, Pocket, 506 p., 9782266150149*

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21 mars 2012  par Francesca Boudreault

Du bonheur pour les mémoires trouées

À chaque jour, chaque mois, sa cause. Le mois de mars est consacré à souligner les efforts des nombreux intervenants qui luttent contre les maladies du cerveau, telles que l’Alzheimer, l’épilepsie, le Parkinson, la sclérose en plaques, la sclérose latérale amyotrophique (aussi connu sous le nom de « maladie de Lou Gehrig »),  la maladie de Huntington, etc…

S’il reste complexe, voire impossible, de trouver de l’information adaptée pour le grand public, qu’il soit petit ou grand, au sujet de la maladie de Huntington ou la sclérose en plaques, pour ne nommer que celles-là, la maladie la plus tristement connue, celle d’Alzheimer, bénéficie du regard de plusieurs auteurs jeunesse. À cet effet, j’ai choisi de vous présenter quelques albums qui, malgré les aléas de la maladie, rassemblent des personnes âgées, leurs petits-enfants et les mots d’amour qui les unissent toujours.

Au cœur de l’Alzheimer

Le premier album, une histoire émouvante, s’intitule La petite rapporteuse de mots. On y retrouve la grand-mère d’Élise. Elle connait des tas de mots longs comme ça, cette grand-maman ! Depuis peu, pourtant, grand-maman perd ses mots. Élise comprend mal où peuvent bien être partis tous les mots perdus, et c’est en s’amusant à les retrouver qu’elle comprend : mamie n’a pas perdu ses mots, elle les lui a offert. Lyrique, tout en douceur, appuyé par des illustrations colorées, cet album suggère habilement des pistes de réflexion pour aider les proches à mieux accepter la maladie.

Dans un même souffle, Vrai de vrai, papi ? nous permet de faire connaissance avec le papi de Louis, un grand raconteur d’histoires que la maladie d’Alzheimer a réduit à un silence bougon. Le garçon décide de chercher parmi toutes les histoires de son papi celle qui lui rendra l’appétit, la parole, le sourire. Cet album simple et très touchant est l’un des rares traitant de l’Alzheimer à mettre des hommes en vedette.

Avec Ma grand-mère Alza… quoi ?, Véronique Van den Abeele montre un ton plus strict, sans être rigide pour autant, d’autant plus qu’il est tempéré par la plume empreinte de douceur de l’illustrateur Claude K. Dubois. Dans cet album, une petite fille raconte sa grand-mère avant qu’elle ne soit atteinte par l’Alzheimer, puis ce qui se produit ensuite. Simple et direct, Ma grand-mère Alza… quoi ? offre un regard lucide sur la maladie ainsi que sur ses conséquences.

C’est avec le sourire que nous parcourons les pages de l’inattendu Mamythologie, dans lesquelles un jeune garçon raconte les secrets de sa mamie un peu folle, qui cuisine des gâteaux au poivre et tricote des pulls à quatre manches. Quel énorme plaisir que d’observer, par le regard du garçon, cette mamie déjantée qu’on aimerait adopter ! L’auteure et l’illustrateur déploient des trésors d’imagination afin d’aborder délicatement la maladie, et par le fait même, les aléas de la vieillesse en général.

Malgré la multitude des journées, semaines, mois thématiques, il reste essentiel de se donner le temps de démystifier ces maladies, connues et méconnues, qui peuvent bouleverser la vie de tout un chacun, du jour au lendemain. À défaut de pouvoir donner, soyons un peu plus renseignés !

* * *

Des albums à consulter, par besoin et/ou par plaisir :
La petite rapporteuse de mots, Danielle Simard, ill. de Geneviève Côté, 2007, Les 400 coups, coll. « Bande rouge », 32 p., 9782895401483*
Vrai de vrai, papi ?, Émilie Rivard, ill. d’ Anne-Claire Delisle, 2011, Bayard Canada, coll. « Raton laveur », 24 p., 9782895794028*
Ma grand-mère Alza… quoi?, Véronique Van den Abeele, ill. de Claude K. Dubois, 2009, Mijade, coll. « Les petits Mijade », 28 p., 9782871426455*
Mamythologie, Séverine Vidal, ill. de Lionel Larchevêque, 2011, Frimousse, coll. « Renaissance », 28 p., 9782352411055*

Quelques titres supplémentaires :
Les giboulées de Mam’zelle Suzon, Léna Mariel, ill. d’Isabelle Carrier, 2011, Alice jeunesse, coll. « Histoires comme ça », 24 p., 9782874261435*
L’histoire du renard qui n’avait plus toute sa tête, Martin Baltscheit, 2012, Rue du monde, coll. « Coup de cœur d’ailleurs », 36 p., 9782355041822*

Et un album hors de l’ordinaire pour les douze ans et plus, à lire absolument :
Comment ça va ?, Suzie Morgensten, ill. de Serge Bloch, 2006, Le Rouergue, coll. « Varia », 56 p., 9782841567515*


19 mars 2012  par Sébastien Veilleux

Penser Steve Jobs différemment

Décédé le 5 octobre 2011, Steve Jobs est devenu l’objet de nombreuses publications : biographies et livres de gestion basés sur sa « philosophie » se sont succédé. Non seulement il a acquis un statut de vedette, mais également celui d’artiste, voire de visionnaire, à tel point d’ailleurs que de nombreux auteurs utilisent maintenant son nom pour vendre leur recette du succès. Rarement a-t-on vu des consommateurs s’identifier aussi fièrement à une marque comme c’est le cas pour Apple. Mais d’où provient cet engouement ?

Lorsqu’on lit les différents ouvrages écrits à son sujet, il est étonnant de voir à quel point les auteurs glorifient son intransigeance, comme s’il s’agissait d’une qualité inhérente à son succès. La biographie de Walter Isaacson, la plus complète à ce jour, en fait mention presque à toutes les pages. Lorsqu’on sait qu’il consultait Jobs sur une base régulière pendant la rédaction de son ouvrage, on peut se demander pourquoi le père du iPhone tenait tant à entretenir cette réputation d’homme acariâtre. Cela dit, pour ceux qui s’intéresse à Steve Jobs, l’ouvrage d’Isaacson est une référence incontournable, pertinente et sans complaisance. Le biographe a su dépeindre à la fois le chef d’entreprise, mais également l’homme mué par une irrépressible urgence de vivre. On souligne aussi au passage le livre iSteeve de George Beahm, un recueil des meilleures citations du cofondateur d’Apple, un bon complément à sa biographie. On y retrouve des perles de la pensée entrepreneuriale de Jobs ainsi que quelques-uns de ses coups de gueule bien sentis.

Étrangement, c’est à travers les livres de gestion s’inspirant de la philosophie de Jobs que l’on comprend mieux la Jobsmanie. Bien qu’étant d’abord et avant tout un homme d’affaires désireux d’engranger des profits, Steve Jobs se revendiquait de la contre-culture. Le slogan d’Apple, « Think different », donnait aux utilisateurs l’impression d’être rebelles en achetant une machine plus dispendieuse que celle de la concurrence. Force est d’admettre que, d’un strict point de vue marketing, c’est brillant.

Dans Les secrets d’innovations de Steve Jobs, l’auteur Carmine Gallo fait l’éloge de sa recherche constante de simplicité, qualifiée de « summum de la sophistication ». Ce n’est pas tant la puissance de la machine qui préoccupait Steve Jobs que l’interface, c’est-à-dire sa facilité d’utilisation et le plaisir qu’éprouve le consommateur à s’en servir. On est loin des préceptes de la contre-culture ! Malgré tout, le livre de Carmine Gallo a le mérite de traiter de tous les aspects du marketing, tout en soulignant la contribution de Jobs dans ce domaine.

Ceux qui recherchent un ouvrage plus critique pourront lire iPhilosophie : Comment la marque à la pomme a investi nos existences. Bien qu’il s’agisse avant tout d’un traité philosophique sur l’intrusion des nouveaux médias dans nos vies, l’auteur Vincent Billard ne manque pas de critiquer l’infantilisme d’Apple, relatant l’obsession de son PDG  pour rendre l’utilisation des produits « aussi facile qu’un jeu d’enfant ».

Quoi qu’il en soit, le véritable talent de Steve Jobs résidait dans sa capacité à créer un message fort autour de ses produits.  Soyez original, pensez différemment, achetez du Apple. Quant à sa réputation d’homme intransigeant, elle contribuait à promouvoir cette quête de la perfection, inhérente au marketing de la Pomme. Des livres comme Que ferait Steve Jobs à ma place ? de Peter Sander ou encore L’art de l’enchantement de Guy Kawasaki pourraient se résumer à deux mots : « Think different », auxquels il faut ajouter « mais pas trop, quand même », pour avoir la véritable essence du génie de Steve Jobs.

La réputation, voilà la pierre sur laquelle Steve Jobs a bâti son empire. Des produits de qualité, certes, mais destinés surtout à une clientèle bien particulière, aux esprits libres et exigeants. Jobs s’est battu toute sa vie pour positionner son entreprise au « carrefour de l’art et de la technologie ». C’était son leitmotiv et il le scandait à chacune de ses apparitions dans les médias. Derrière ses belles paroles, il y avait bien sûr le désir de s’approprier l’image de l’artiste, cette aura magique qui fait rêver le commun des mortels. Pendant des siècles, on a admiré les artistes pour leur capacité à nous émouvoir. Il est désormais permis d’admirer un homme d’affaires pour sa capacité à nous raconter des histoires. Bravo pour le coup de chapeau, mais il serait peut-être temps de penser différemment…

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Steve Jobs, Walter Isaacson, 2011, JC Lattès, 667 p., 9782709638326*
iSteve : Steve Jobs par lui-même, George Beahm, 2011, Éditions de l’Homme, 152 p., 9782761932981*
Les secrets d’innovation de Steve Jobs : 7 principes pour penser autrement, Carmine Gallo, 2011, Pearson, 291 p., 9782744064869*
iPhilosophie : comment la marque à la pomme investit nos existences, Vincent Billard, 2011, PUL, coll. « Quand la philosophie fait pop! », 219 p., 9782763796147*
Que ferait Steve Jobs à ma place ? : Comment penser autrement pour obtenir des résultats exceptionnels, Peter Sander, 2012, Transcontinental, 165 p., 9782894726211*
L’art de l’enchantement : comment influencer les coeurs, les esprits et les actes, Guy Kawasaki, 2011, Un monde différent, 215 p., 9782892257533*

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