Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Regards’


20 février 2012  par Caroline Scott

Mazetti et les acerbes douceurs

Pour mon premier article, j’ai décidé de briser la glace avec un survol de l’œuvre de Katarina Mazetti, une écrivaine suédoise. J’ai d’abord été charmée par le roman qui l’a fait connaître, Le mec de la tombe d’à côté. Puis j’ai découvert Entre Dieu et moi, c’est fini, et j’ai décidé que j’adorais le style, qu’il m’en fallait plus. Si l’expression « nul n’est prophète en son pays » est souvent véridique, Katarina Mazetti la contredit assurément. Bien qu’elle soit encore méconnue au Québec, ce n’est pas le cas en Suède. Le mec de la tombe d’à côté s’est vendu à plus de 450 000 exemplaires et a été traduit en 22 langues. Un film en a même été tiré et a été visionné par un million de Suédois.  Avec son style enfantin et lucide, l’écrivaine sexagénaire explore l’amour, les petits et grands deuils de la vie, les illusions qu’on se fabrique et qui s’effritent inévitablement. Sans verser dans le sentimentalisme ou les clichés, elle réussit à nous faire rire en ayant simultanément une boule dans la gorge.  Pour toutes ces raisons, j’ai décidé de vous proposer une incursion dans les mondes doux et amers de Katarina Mazetti.

Le mec de la tombe d’à côté

Désirée est veuve, bibliothécaire et terne. Bien qu’elle a été heureuse avec son défunt mari, jamais elle n’a été véritablement passionnée, à part par ses livres. Benny, l’homme qu’elle croise au cimetière, n’a que trois doigts à la main gauche, est fermier et dégage une odeur d’étable. Depuis que sa mère est morte, la maison est sale et vide. Ils n’ont rien en commun sauf la perte d’un être cher. Sur le banc d’un cimetière, ils se détestent et font semblant de s’ignorer jusqu’au jour où ils se sourient par inadvertance. Naît alors, d’une infime méprise, un amour puissant et contradictoire où les protagonistes sont soumis à leur véritable nature et confrontés à la différence d’un autre style de vie. Dans Le mec de la tombe de la tombe d’à côté, Mazetti  nous offre un récit hilarant et féroce sur le choc des cultures. Un fermier et une bibliothécaire peuvent-ils vraiment s’aimer ?

Le caveau de famille

Mais évidemment, qu’ils peuvent s’aimer ! puisque dans Le caveau de famile, nous retrouvons Désirée et Benny, toujours amourachés l’un de l’autre, même si tout n’est pas rose. Ils ne sont plus ensemble, mais aucun des deux n’a oublié. Désirée appelle finalement Benny et propose un projet fou et étrange,  à l’image de leur histoire. Ils ont trois essais pour essayer de faire un bébé. Si le plan échoue, c’est qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais s’il fonctionne… La question reste sans réponse, mais Benny et Désirée seront bien obligés d’y faire face, avec tout ce que cela implique. Avec son écriture toujours aussi lucide et décapante, Mazetti  dépasse le choc des cultures et nous raconte le choc de la vie de famille.

Entre Dieu et moi, c’est fini

Dans ce premier roman de la trilogie qui met en scène Linnea Nilsson, Mazetti s’attaque au projet complexe de se vêtir une seconde fois d’une peau adolescente. Linnea, quinze ans, est une jeune fille farouche, complexée et incomprise. Déchirée entre une pensée teintée d’enfance et des sentiments de plus en plus adultes, elle n’a personne à qui confier toutes ses interrogations, jusqu’à ce qu’elle rencontre Pia. Une amie de la même espèce qu’elle, qui la comprend, avec qui elle parle de tout et aussi de Dieu, même si ce n’est jamais longtemps. Mais Pia se suicide, et commence alors pour Linnea une longue bataille avec ses souvenirs et une place vide. Pour ne pas oublier Pia et pour qu’elle n’ait plus à murmurer sa peine à l’oreille d’un mur, recroquevillée dans le placard de sa grand-mère. Avec Entre Dieu et moi, c’est fini, Mazetti nous offre un roman tendre et brutal à la fois, qui fait instantanément ressentir les grands émois, aussi  merveilleux qu’atroces, de notre adolescence.

Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini

Dès les premières lignes d’Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini, Mazetti nous replonge, tête première, dans l’univers chaotique et intense de Linnea, qui a maintenant dix-sept ans.  Si elle est devenue plus mûre, elle n’en reste pas moins plus seule et tourmentée que jamais. Les interrogations qu’elle se posait jadis sont devenues des montagnes de questions que la jeune femme peine à  franchir. Dans le quotidien monotone apparaît bientôt une chance inespérée : quinze mille couronnes lui sont offertes par sa grand-mère, le seul être vivant qui la comprend encore. Elle lui ordonne de le dépenser pour « quelque chose de réel », ce que fera allègrement Linnea. Prenant l’argent, un sac, ses montagnes de points d’interrogation, l’adolescente nous entraîne dans un voyage où elle découvrira qu’on ne répond pas à nos questionnements sans devoir en payer le prix.

La fin n’est que le début

Pour clore la trilogie, Mazetti nous présente une Linnea maintenant âgée de 18 ans. Elle entame (enfin!) sa dernière année de collège et s’en réjouit, malgré la cicatrice encore fraîche du décès de Pia. Pour le meilleur ou pour le pire, elle fait la connaissance du grand frère de sa meilleure amie, Per,  lieutenant dans la marine.  Bien camouflé sous son uniforme, il est à la fois la réplique et l’antipode de Pia. La suite est prévisible, autant pour le lecteur que pour Linnea. Elle se met à le détester autant qu’a l’adorer, et s’ensuit une histoire houleuse, rafraîchissante et contradictoire. Mais sa vision du monde n’étant plus la même, c’est avec des lunettes  d’adulte qu’elle nous fait lire, pour une dernière fois, son quotidien toujours aussi mordant.

Je termine ce billet avec un conseil : commencez par vous lier d’amitié avec Le mec de la tombe d’à côté. Si vous tombez sous le charme, vous aurez alors la garantie d’apprécier les autres romans de Mazetti. Le thème du suicide et de ses répercussions, abordés dans la trilogie de Linnea, peut quelquefois être lourd, surtout si vous n’aimez pas le style d’un auteur. Après avoir lu Le mec de la tombe d’à côté, vous serez fixés. Sous la plume de Mazetti, la vie est décortiquée, analysée et jugée sans autre forme de procès. Mon verdict : j’aime, j’adore, je recommande.

* * *

Le mec de la tombe d’à côté, Katarina Mazetti, 2009, Actes Sud, coll. « Babel », 253 p., 9782742771905*
Le caveau de famille, Katarina Mazetti, 2011, Gaïa, 237 p., 9782847201925*
Entre dieu et moi, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 136 p., 9782742796755*
Entre le chaperon rouge et le loup, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 168 p., 9782742797738*
La fin n’est que le début, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel ». 157 p., 9782330001315*

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17 février 2012  par Eric Bouchard

Sur le ring : Métafiction 101

Sur le ring : Nouvelle chronique où deux titres jouant sur les mêmes thèmes s’affrontent,  pour le meilleur et pour le pire. Si, parfois, les deux candidats au pugilat peuvent combattre avec des forces équivalentes, d’autres révèlent un déséquilibre flagrant. Et ça fait mal…

Métafiction : Procédé littéraire consistant à ce qu’une histoire interroge son propre statut d’histoire, à ce qu’une fiction se réfère à elle-même. On parle aussi plus simplement de « roman à l’intérieur du roman »…

101 : En plus d’être le numéro de la chambre de torture dans 1984 de George Orwell et un projet de loi ayant fait du français la langue officielle du Québec, contribuant notamment à rétablir l’affichage linguistique dans la langue de Tremblay au Centre-Ville de Montréal (bien qu’à une époque déjà passablement révolue), le nombre magique et réversible « 101 » évoque aussi l’introduction, l’initiation, les premières armes… Mais voilà : nos deux combattants sont-ils aussi aguerris en matière de métafiction ?

* * *

Dans le coin rouge : Nocturnes de Clarke. L’auteur de Mélusine, une série jeunesse ayant su gagner un large public, mais réglée sur le pilote automatique depuis quelques années déjà, cherche à s’offrir une récréation et/ou à se renouveler avec ce que les Français appellent en bon français un « one-shot », soit un récit complet. Le récit met en scène, dans un univers restreint à quelques maisons, un groupe de personnages « secondaires » disparaissant les uns après les autres autour du personnage d’un écrivain en panne d’inspiration.

Dans le coin bleu : La chambre de Lautréamont d’Edith et Corcal. Jadis célébrée pour la croustillante série Basil & Victoria, la dessinatrice Edith est aussi bien connue d’un public jeunesse averti pour l’excellente série fantaisiste Le Trio Bonaventure, qu’elle réalise avec Corcal. Le tandem d’auteurs ont renoué pour créer ensemble un étonnant simulacre : le « premier roman graphique, publié en 1874 ». Celui-ci raconte l’aventure d’Auguste Bretagne, un feuilletoniste parisien porté sur le macabre, qui trouve la grâce en découvrant que le précédent locataire de sa chambre n’était nul autre qu’Isidore Ducasse, l’auteur des Chants de Maldoror.

Premier round. Les combattants s’observent : Clarke tente de modifier son style pour lui donner une facture « adulte » malheureusement guère convaincante, notamment en ce qui à trait aux visages des personnages. Ses premières pages tournent en rond le long des câbles, égrenant quelques conversations évasives entre personnages, cherchant à éviter les coups, et décochant de temps à autre un poing au hasard, qui brasse beaucoup d’air. Nocturnes semble décrire de grands cercles un peu vains, et le lecteur se demande quelle est la botte secrète que recèle cette stratégie d’apparence sommaire et prévisible.

Edith reste de manière générale fidèle à son trait léger et efficace, s’aventurant néanmoins du côté de la hachure, mais surprenant surtout par son utilisation de la couleur : des fonds texturés mouvants qui semblent vouloir indiquer une face cachée derrière les apparences. Le récit plonge d’entrée de jeu dans un conflit littéraire opposant le cercle des poètes zutistes -incarné au premier chef par la figure de Rimbaud – à une autorité académique menée par William Bouguereau. Auguste Bretagne, lui, navigue entre ces deux sphères : il a ses accointances avec les zutistes, sauf que ceux-ci raillent gentiment le statut de cet original qui écrit finalement pour divertir la bourgeoisie. En somme, La chambre de Lautréamont est déjà solide sur ses pieds et ne se laisse pas impressionner par les moulinets de son opposant.

Surprise !

Deuxième round. Nocturnes s’imagine surprendre l’adversaire en sortant enfin le crochet qu’on sentait venir depuis vingt pages : à l’image de l’intrigue, l’une des maisons n’a finalement pas de fond, et un personnage s’adresse directement au lecteur : « Nous sommes une fiction. » Sauf que le tout avait été deviné depuis longtemps, tant les gants de Clarke ont été noués de bonnes grosses ficelles. Le terme « one-shot » signifierait-il que Nocturnes n’avait que ce coup en réserve ?

Du côté de Bretagne, ça s’emballe : non seulement l’écrivaillon a attiré l’élue de son cœur dans son antre créative, une chambre hantée par Lautréamont, mais il rencontre le jeune Eugène, inventeur de la « figuration poético-narrative », qui lui fait vive impression, et en qui il voit un futur collaborateur. La contre attaque est ébouriffante, fulgurante, incendiaire. Et Édith et Corcal ont encore bien d’autres coups en réserve.

Une mignonne mise en abyme...

Troisième round. Nocturnes tente de se racheter avec un dénouement inversant le principe des poupées russes, alors qu’un nouveau niveau d’intrigue vient englober le premier. Mais c’est trop peu et trop tard : quelque imprévisible qu’ait été cette ultime attaque,  ce titre ne résistera pas à l’arsenal que déploie La chambre de Lautréamont dans son dernier droit, alors que Bretagne décide d’écrire sa propre histoire en compagnie du jeune Eugène, et qu’en fin d’album est proposée une enquête sur cette même œuvre, ce qui achève de stupéfier son rival comme le lecteur (en plus de donner vivement le goût à ce dernier d’aller découvrir une précédente œuvre d’Edith et Corcal passée plus inaperçue : Eugène de Tourcoing-Startrec, peintre visionnaire…) Le simulacre est abouti à tous points de vue et c’est une victoire écrasante pour La chambre de Lautréamont.

L'édition de La Gazette de Paris du 16 mai 1859, dans laquelle Auguste Bretagne publie son premier récit.

Commentaire d’après-match. Contrairement à l’œuvre de Clarke, qui s’est contenté d’utiliser le procédé métafictionnel comme une fin en soi, et qui a ainsi rapidement révélé ses limites, celle d’Edith et Corcal s’en est servi comme d’un levier pour non seulement créer une bonne histoire, mais, en plus de tisser un lien trouble entre un personnage d’écrivain et l’histoire racontée, pour en tisser un second entre l’œuvre en tant que telle et la réalité.

Si on peut saluer l’effort de Clarke de chercher à élargir l’étendue de son registre, Nocturnes, œuvre construite autour de l’éternelle figure de la crise d’inspiration, peine à s’élever au-delà du simple exercice formel, sans réel achèvement conceptuel. Cette critique aurait d’ailleurs pu être également adressée au dernier album de Chabouté, Les princesses aussi vont au petit coin, qui jouait sur une thématique similaire de manière tout aussi décevante.

* * *

Nocturnes, Clarke, 2012, Le Lombard, coll. « Signé », 62 p., 9782803630295*
La chambre de Lautréamont, Édith et Corcal, 2012, Futuropolis, 135 p., 9782754803526*

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13 février 2012  par Aurélie Philippe

Délices d’Asie

Quand on pense aux pays asiatiques, la première chose qui nous vient à l’esprit est leurs délicieuses gastronomies. Enfin, c’est la première chose à laquelle moi, je pense ! Mais il faut dire que je suis une insatiable gourmande…

Les écrivains asiates, grâce à une sensibilité et un imaginaire différent, élaborent également de savoureuses recettes. Et comme je suis également très friande de ce genre de plaisirs, je me suis décidée à vous présenter un menu exotique à base d’albums et de romans jeunesse créés avec soin par ces auteurs d’Asie.

LES ENTRÉES

Les recettes à l’encre de chine de Jiang Hong Chen

La légende du cerf-volant, Le démon de la forêt, Lian, Mao et moi, Zhong kui, Le prince tigre, Je ne vais pas pleurer !, Le cheval magique de Han Gan et Petit aigle sont autant de magnifiques albums et d’hommages au pays de l’auteur et illustrateur : la Chine. En effet, la plume et l’imaginaire de Jiang Hong Chen sont fortement inspirés par la culture et l’histoire chinoises.

Prenons par exemple Le cheval magique de Han Gan, l’histoire d’un peintre qui réalise des dessins de chevaux tellement saisissants que l’un d’eux prend vie. Bien sûr, cette histoire est une légende ; mais Han Gan, lui, a véritablement existé au 8e siècle…

Et si Jiang Hong Chen nous fait découvrir une figure de son patrimoine national, il a aussi a réalisé les illustrations de ce livre avec la même technique que celle utilisée à l’époque par Han Gan : en peignant sur soie.

Les douceurs de Komako Sakai

Je ne serai pas très objective pour parler de cette artiste japonaise. La fée des renards, dont elle a été l’illustratrice, a été mon premier coup de cœur d’adulte pour  un album jeunesse. Aujourd’hui, il est malheureusement épuisé, mais, heureusement, l’auteure nous a concocté plein d’autres merveilles… Qu’elle soit seulement illustratrice, comme pour Ne bouge pas!, Dans l’herbe ou encore L’ours et le chat sauvage, ou qu’elle soit auteure et illustratrice, comme pour Un amour de ballon, Écoute-moi ou Jour de neige, on ressent une très belle sensibilité.

Dans Un amour de ballon, où un tout jeune enfant se prend d’affection pour un ballon jaune, on s’étonne de la justesse de Sakai dans la manière avec laquelle elle traite les émotions ressenties par l’enfant, comme si elle en avait gardé l’âme… Et les illustrations tendres sont en juste adéquation avec le texte.

Les en-cas de Kazuo Iwamura

Auteur-illustrateur japonais, Kazuo Iwamura est tout d’abord connu pour les albums de la famille Souris. Dans cette série, l’auteur nous montre une vie simple, près de la nature, où les relations familiales et la transmission du savoir sont importantes. De plus, dans les lieux où cette charmante famille habite, on retrouve toute l’atmosphère de la société japonaise… Mais je ne m’attarderai pas plus longtemps sur cette célèbre famille, ni sur ces bandes dessinées philosophiques tendres où une petite grenouille curieuse se fait beaucoup de réflexions.

Je vais plutôt m’attarder sur La pomme rouge, qui met en scène une petite fille, chose rare pour cet auteur qui nous amuse d’habitude avec ses personnages d’animaux. Ces derniers ne sont pourtant pas loin, puisque la jeune fille va rencontrer un lapin, un écureuil et un ours. Cet album ni incroyable ni sensationnel ressemble davantage à un moment simple mais précieux qui se savoure délicatement. Les dessins tout en nuances de gris sont éclairés par la belle couleur rouge de la pomme et le doux coucher de soleil qui porte en lui l’espoir de voir les graines de ce fruit se métamorphoser un jour en arbre.

LE PLAT DE RÉSISTANCE

Les réjouissances d’Ono Fuyumi

Ono Fuyumi est une auteure japonaise surtout connue pour ses romans Les 12 royaumes, qui ont été adaptés en animé. Cette série comprend douze livres pour huit titres, certains de ces derniers ayant été séparés en deux parties. Les couvertures et les illustrations d’’intérieur sont l’œuvre de la plume délicate d’Akihiro Yamada.

Les 12 royaumes est une série de fantasy extrêmement dépaysante, puisque fortement imprégnée de mythologie et d’atmosphère chinoise. La trame de l’histoire repose sur un monde parallèle séparé en douze royaumes où chaque tête couronnée est choisie par un kirin, animal sacré envoyé par le ciel. La description détaillée du fonctionnement de ce monde, les complots politiques qui l’animent et les nombreux personnages qui y évoluent créent un univers original et dense. La traduction, parfois maladroite dans les premiers volumes, finit par gagner en finesse, à notre plus grand plaisir.

Dans le premier volume (en deux parties), La mer de l’ombre, nous faisons connaissance avec Yoko, qui est le personnage fort de la série sans être la protagoniste principale de tous les romans. Yoko n’est pas de prime abord une héroïne très appréciable : elle est lâche, pleurnicheuse et n’a pas confiance en elle. Néanmoins, cette terne jeune femme va se retrouver projetée dans un monde dont elle ignore les règles. De plus, elle semble être la cible de créatures monstrueuses et ne peut compter que sur elle-même, car les habitants, qui l’accusent d’avoir causé une catastrophe naturelle, lui réservent la peine de mort ! Elle va donc devoir passer par beaucoup d’épreuves et d’états d’esprit différents avant de se trouver ; et si l’imaginaire oriental et la cohérence de l’univers sont des points forts du récit, l’évolution du personnage en est l’intérêt principal.

LES PETITS DESSERTS

Une recette ancestrale

Pour découvrir la littérature asiatique, quoi de mieux que de dévorer L’épopée du roi singe ? Ce conte chinois datant du 16e siècle constitue la première partie du roman mythologique Le voyage en Occident. L’histoire est tellement célèbre en Chine comme au Japon qu’elle connaît de nombreuses adaptations ; Sangoku, personnage principal du manga Dragonball, est d’ailleurs fortement inspiré du personnage de L’épopée. Dans la première partie de ce classique, on découvre donc le roi singe, né d’un œuf engendré par la frappe de la foudre sur un rocher. D’une puissance surnaturelle et armé d’un bâton magique, il ne tarde pas à déranger la tranquillité de l’administration céleste !

Mon petit plaisir

Xiaoying fait le vœu d’épouser celui qui vengera son père, mort de manière infamante. Hors, celui qui la venge n’est autre qu’un animal féroce : le tigre. Pourtant, la fière Xiaoying tient sa promesse et décide de toujours rester auprès de la bête. Écrit au 18e siècle par Shen Qi feng, ce texte possède un charme intemporel, sublimé aujourd’hui par les magnifiques illustrations de Kawa Agata. Il nous plonge dans une Chine ancienne où le merveilleux est possible, comme dans nos « Il était une fois » occidentaux. Tigre le dévoué est une superbe histoire, d’amour et d’honneur, à savourer.

Bien sûr, il y a beaucoup d’autres créateurs asiatiques pratiquant ces recettes littéraires piquantes ou douces qui nous paraissent si délicieusement dépaysantes. Mais il me faut maintenant m’arrêter, même si tous ces merveilleux mets sont garantis sans indigestion. Alors maintenant : à table !

* * *

Le cheval magique de Han Gan, Jiang Hong Chen , 2004, École des loisirs, 37p., 9782211071468*
Un amour de ballon, Komako Sakai, 2005, L’école des loisirs, 44 p., 9782211077668*
La pomme rouge, Kazuo Iwamura, 2010, L’école des loisirs, 60 p., 9782211201025*
Les 12 royaumes : La mer de l’ombre, t.1, Ono Fuyumi, ill. d’Akihiro Yamda, 2007, Milan jeunesse, 320 p., 9782745920454*
Les 12 royaumes : La mer de l’ombre, t.2, Ono Fuyumi, ill. d’Akihiro Yamda, 2007, Milan jeunesse, 320 p., 9782745924605*
L’épopée du roi singe, Cheng’en Wu, adapté par Colette Kahn, 2011, Gallimard-Jeunesse, coll. « Folio junior », 119 p., 9782070626373*
Tigre le devoué, Shen Qifeng, ill. d’Agata Kawa, 2009, HongFei cultures, coll. « Caractères chinois », 28 p., 9782355580116*

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6 février 2012  par Sonia Simard

Marie-Aude Murail, la magicienne

Née au Havre (France) en 1954 d’un père poète et d’une mère journaliste, Marie-Aude Murail était tout destinée à une carrière littéraire. Elle partage d’ailleurs ce métier avec son frère Lorris et sa sœur Elvire, alias Moka. Plutôt révolutionnaire, elle a soutenu, à la prestigieuse Sorbonne, une thèse sur la littérature jeunesse. Son œuvre compte aujourd’hui plus de soixante-dix titres, dont plusieurs ont été primés. Mentionnons aussi qu’elle reçut, en 2004, le prix de Chevalier de la Légion d’honneur pour l’ensemble de son œuvre, consacrée à la littérature jeunesse.

Pour ma part, c’est la lecture de Oh Boy !, au début des années 2000, qui marqua ma rencontre avec elle. Cette auteure très prolifique avait alors déjà publié plusieurs titres destinés à la jeunesse et ce, principalement aux éditions Bayard et à l’École des Loisirs. Parmi ceux-ci, on doit noter la série des Emilien, dont le premier tome est Au bonheur des larmes, et celle de Nil Hazard. Traduit en une quinzaine de langues, récompensé autant en France qu’un peu partout en Europe, Oh Boy ! a récemment fait l’objet d’un téléfilm et d’une pièce de théâtre.

La force de ce roman est de traiter de deuil, de maladie et d’homosexualité avec tant de justesse et d’humour que le lecteur passe facilement du rire aux larmes. Ceci sera aussi vrai pour plusieurs autres de ses romans dont Simple, Maité Coiffure et La fille du Docteur Baudoin, pour ne nommer que ceux-ci. Chaque fois, elle arrive comme par magie à faire ressortir la beauté de la grisaille du quotidien. Comme quoi toutes les situations, aussi dramatiques qu’elles soient, trouvent toujours, dans ses textes, une solution, une sorte de happy end qui nous réjouit. À ce sujet, elle considère elle-même qu’« une œuvre pour la jeunesse n’a aucune raison de se terminer mal ».

Hormis ses romans à caractère réaliste et bien ancrés dans le présent, elle a aussi publié quelques romans fantastiques dont Amour, vampire et loup-garou et la série Golem, qui nous plonge cette fois dans l’univers virtuel des jeux vidéo.

Elle est aussi l’auteure d’un certain nombre d’ouvrages à caractère historique, dont le merveilleux Miss Charity, où elle nous raconte de manière romancée la vie de la célèbre illustratrice et auteure jeunesse Béatrix Potter, créatrice de Pierre lapin.

Ceci n’est qu’un bref survol d’une œuvre magnifique que je vous invite à découvrir.

Bonne lecture !

* * *

Oh, boy !, Marie-Aude Murail, 2000, L’école des loisirs, coll. « Médium », 207 p., 9782211056427
Au bonheur des larmes, Marie-Aude Murail, 2006, L’école des loisirs, coll. « Neuf », 117 p., 9782211082693
Nils Hazard, chasseur d’énigmes, t.1 : Dinky rouge sang, Marie-Aude Murail, 2011, L’école des loisirs, coll. « Médium », 192 p., 9782211201803
Simple, Marie-Aude Murail, 2004, L’école des loisirs, coll. « Médium », 9782211074698
Maïté Coiffure, Marie-Aude Murail, 2004, L’école des loisirs, coll. « Médium », 177 p., 9782211071796
La fille du docteur Baudoin, Marie-Aude Murail, 2006, L’école des loisirs, coll. « Médium », 260 p., 9782211084314
Amour, vampire et loup-garou, Marie-Aude Murail, 1998, L’école des loisirs, coll. « Médium », 182 p., 9782211048385
Golem, Elvire, Lorris & Marie-Aude Murail, 2010, Pocket Jeunesse, 612 p., 9782266200493
Miss Charity, Marie-Aude Murail, ill. de Philippe Dumas, 2009, L’école des loisirs, 562 p., 9782211089258

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30 janvier 2012  par Maxime Nadeau

La littérature et Twitter

Depuis quelques mois, on nous parle régulièrement de twittérature, c’est-à-dire de la littérature produite et diffusée sur Twitter, ce site de microblogage où les usagers ne s’expriment qu’en gazouillis, des messages de 140 caractères et moins. Il existe même un Institut de Twittérature Comparée (ITC), dont le site affiche fièrement les  lettres patentes (!) de l’organisme. Les « défenseurs » de la twittérature – car nombreux sont ses détracteurs – voient en Twitter une contrainte stimulante pour la création : la limitation des caractères rappelle les formes fixes de poésie comme le haïku ou le sonnet. On pense aussi à l’OuLiPo, ce fameux groupe d’écrivains (Perec, Calvino, Queneau, etc.) ayant expérimenté la contrainte dans la création littéraire. Les twittérateurs se donnent donc comme défi de produire de la littérature de qualité sur Twitter tout en gardant un certain esprit ludique, ce qui ne signifie pas que toute twittérature soit humoristique pour autant.

Certains tenants de la twittérature misent déjà sur celle-ci à des fins pédagogiques au secondaire. Puisque les élèves clavardent et écrivent déjà sur des sites de microblogage comme Twitter et Facebook, aussi bien les joindre là où ils sont déjà et stimuler leur création par un médium qu’ils maîtrisent souvent davantage que leurs professeurs. Les opposants à ces méthodes d’enseignement y voient plutôt une forme de nivellement vers le bas : s’éduquer n’est pas que plaisir et exige de l’effort. Fabien Deglise, du Devoir, s’inquiétait d’ailleurs, dans sa chronique du 3 décembre dernier, d’un étiolement du vocabulaire que provoquerait l’usage de Twitter. Selon lui, limite de 140 caractères oblige, on aurait tendance à utiliser davantage de mots courts et génériques plutôt que des mots plus longs et plus précis. Pour reprendre un exemple de Deglise, exprimer, formuler, murmurer, dévoiler et affirmer écoperait au détriment de dire. Qu’importe, les twittérateurs ont leur lobbyiste et comptent bien obtenir du financement pour un projet-pilote visant à développer l’enseignement de la twittérature.

Mais en librairie, la twittérature est-elle présente ? Pour l’instant, presque pas. Peu nombreux, les livres s’affichant comme de la twittérature font sourciller, car les textes laissent malheureusement un peu à désirer, du moins jusqu’à maintenant. Force est de constater que les éditeurs n’ont toujours pas succombé et que les lecteurs connaissent encore peu le phénomène. Les twittérateurs forment pour l’instant une communauté assez restreinte, mais rien ne dit qu’elle ne comptera pas de nouveaux adeptes. Il suffirait que leur enthousiasme séduise quelques auteurs connus et qu’un succès en librairie accroisse leur visibilité pour que le nouveau genre prenne son envol. Après tout, la twittérature n’en est qu’à ses premiers balbutiements : on attribue la paternité du mouvement au Japonais Keitai Shosetsu, premier auteur à avoir écrit un roman entièrement sur un cellulaire, en 2006 ou 2007. Pour l’anecdote, on parlait alors de celluroman et de cellu-lit. Un genre que ne devrait pas trop priser la gent féminine !

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Twitter et les médias sociaux créeront peut-être une autre littérature, mais on peut d’ores et déjà croire qu’elle influence et influencera la littérature « traditionnelle ». Je pense ici au plus récent recueil de Yolande Villemaire, Micropoésie. On savait l’auteure de La vie en prose polyglotte et grande voyageuse, mais on ne connaissait pas la branchée grande utilisatrice des réseaux sociaux. On y apprend entre autres que les iPod, YouTube et autres Twitter n’ont aucun secret pour Villemaire, qui semble les utiliser quotidiennement, et avec enthousiasme. Une « abolition de l’espace » frappe dans ce recueil : l’auteure se trouve partout à la fois par l’utilisation des médias sociaux, vivant notamment le Printemps arabe en direct. Twitter et consorts auront encore fait reculer la contrainte de l’espace en permettant à des individus de partout dans le monde de se parler en direct. Un usager de ces technologies peut « vivre le monde » et peut-être développer une véritable « conscience universelle » par ces « stimuli technologiques » nous faisant ressentir  en tout temps les moindres parties de ce « corps mondial ». Le recueil de Villemaire fait bien ressentir cette simultanéité des soubresauts du monde dans le quotidien, et en ce sens annonce possiblement des changements à venir dans la littérature. Si les nouvelles technologies influencent le quotidien d’un pourcentage grandissant de la population, celles-ci finiront tôt ou tard par se répercuter davantage dans la littérature. Les possibilités de mutations du récit sont multiples : un narrateur se nourrissant des médias sociaux, la communication des personnages via les nouveaux médias prenant plus d’importance, de nouvelles façons d’imaginer le futur dans la science-fiction, etc. Bref, que la twittérature fasse long feu ou pas, les médias sociaux s’inscrivent déjà dans la littérature et continueront de l’influencer à mesure que leur importance dans nos vie croîtra. Peut-être en avez-vous des exemples ? Ou peut-être lisez-vous de la twittérature ? Avez-vous des twittérateurs à recommander ? Le Délivré veut vous lire !

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Micropoésie, Yolande Villemaire, 2011, Écrits des Forges, 78 p., 9782896451869.

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27 janvier 2012  par Marie-Ève Nadon

Du polar à l’espagnole

Depuis quelques années, le polar connait une nouvelle popularité en bande dessinée. En effet, certaines séries récentes se sont distinguées, devenant même susceptibles un jour d’acquérir le statut de classique du genre. En attendant, elles ont néanmoins atteint celui de lecture incontournable. Outre le genre, ces polars ont aussi en commun leur origine espagnole. Y aurait-il un élément dans la société espagnole actuelle qui provoque cette effervescence d’œuvres noires ?

Mais je ne tenterai pas ici de jouer les sociologues, me contentant plutôt de tenir mon rôle de libraire en vous suggérant très fortement les séries Blacksad, Jazz Maynard et Ken games.

Blacksad, de Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, possède tout du polar typique des années 30 et 40 : détective privé sombre et désabusé, femmes fatales, corruption, gangsters, etc. La narration, assurée par le protagoniste principal, le détective John Blacksad, contribue à l’ambiance noire, puisque le personnage nous conte ses états d’âme – pour le moins cyniques et fatalistes – alors qu’on le suit dans ses enquêtes. Les dialogues, également efficaces et très bien maîtrisés, ne semblent pas avoir soufferts de la traduction.

Mais ce qui rend Blacksad si particulier est sans contredit ses dessins : en effet, cette série ne met en scène que des animaux. Cependant, elle ne plonge pas pour autant dans la parodie et garde toute sa profondeur humaine, ses personnages étant en fait représentés par un savant mélange de figure animale et de corps humanoïde. De plus, les animaux qui les représentent sont choisis en fonction de leurs personnalité : ainsi, le détective est un chat et le chef de police, un berger allemand, tandis qu’un garde du corps sera un gorille et un journaliste une fouine. Le tout est mis en image sous forme de magnifiques aquarelles. Les teintes de brun et de gris qui les composent leur confèrent un aspect vieilli à la façon d’anciennes photographies.

La couleur du noir

Les deux prochaines séries ont beaucoup en commun. Outre le fait qu’elles se déroulent à notre époque, elles tirent toutes deux leur aspect « noir » de la violence qui les anime. Alors que Jazz Maynard, qu’on doit à Raule et Roger, nous plonge dans l’univers du gangstérisme mafieux des bas-fonds de l’Espagne, la trilogie Ken Games met en scène des tueurs à gages, ce qui la rend d’ailleurs plus sombre et brutale.

À la façon de Blacksad, Jazz Maynard exploite également les teintes de brun et d’orangé, bien que le but recherché ne soit pas exactement le même. Ici, c’est n’est pas l’effet vieillot qui prime, mais plutôt l’ambiance « éclairage de nuit » – l’action se déroulant presque exclusivement à cette période de la journée –,  d’ailleurs accentuée  par des traits de contours noirs très prononcés. La série porte le nom de son protagoniste principal, un ancien voleur professionnel obligé de reprendre du service malgré lui pour le compte de la mafia. Ainsi, cette série se situe bien entre le style gangster classique de Blacksad et le modernisme plus déjanté de Ken Games.

Comme l’ambiance s’affirme comme un élément clé dans le polar, Ken games (Marcial Toledano et José Robledo) mise aussi sur l’effet visuel. Mais il ne s’agit pas cette fois de recréer une époque ou un éclairage ; ici, les couleurs sont plutôt associées aux personnages. Et c’est de là que la série tire en partie son originalité… Ainsi, le boxeur est accompagné de vert, le joueur de poker, de rouge, tandis que la tueuse est représentée par le bleu. Cependant, l’utilisation particulière de la couleur n’est pas le seul élément visuel fort de Ken games : le découpage des cases, très dynamique, suit l’action au point de même y participer parfois ! En ce qui à trait à l’intrigue, ces trois personnages, liés par l’amitié et l’amour, cachent aux deux autres leur véritable occupation, menant chacun une double vie. La situation dégénérera quand ces couvertures voleront en éclats…

Ces trois séries sont indubitablement imprégnées par le style « noir ». Pourtant, elles restent assez différentes les unes des autres. C’est qu’en plus de permettre une grande diversité d’approches, le polar à évolué avec le temps ; pour notre grand bonheur, les Espagnols ont développé un talent certain pour l’exploiter sous toutes ses formes ! Espérons qu’ils nous réservent encore de belles découvertes…

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Blacksad (4 tomes parus), Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, Dargaud, 2000- , 48 ou 56 p. ch., 9782205049657*
Jazz Maynard (4 tomes parus), Raule et Roger, Dargaud, 2007- , 48 p. ch., 9782871299592*
Ken games (3 tomes), Marcial Toledano et José Robledo, Dargaud, 2009-2010, 54 p. ch., 9782205061253*

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