
Pour mon premier article, j’ai décidé de briser la glace avec un survol de l’œuvre de Katarina Mazetti, une écrivaine suédoise. J’ai d’abord été charmée par le roman qui l’a fait connaître, Le mec de la tombe d’à côté. Puis j’ai découvert Entre Dieu et moi, c’est fini, et j’ai décidé que j’adorais le style, qu’il m’en fallait plus. Si l’expression « nul n’est prophète en son pays » est souvent véridique, Katarina Mazetti la contredit assurément. Bien qu’elle soit encore méconnue au Québec, ce n’est pas le cas en Suède. Le mec de la tombe d’à côté s’est vendu à plus de 450 000 exemplaires et a été traduit en 22 langues. Un film en a même été tiré et a été visionné par un million de Suédois. Avec son style enfantin et lucide, l’écrivaine sexagénaire explore l’amour, les petits et grands deuils de la vie, les illusions qu’on se fabrique et qui s’effritent inévitablement. Sans verser dans le sentimentalisme ou les clichés, elle réussit à nous faire rire en ayant simultanément une boule dans la gorge. Pour toutes ces raisons, j’ai décidé de vous proposer une incursion dans les mondes doux et amers de Katarina Mazetti.
Le mec de la tombe d’à côté
Désirée est veuve, bibliothécaire et terne. Bien qu’elle a été heureuse avec son défunt mari, jamais elle n’a été véritablement passionnée, à part par ses livres. Benny, l’homme qu’elle croise au cimetière, n’a que trois doigts à la main gauche, est fermier et dégage une odeur d’étable. Depuis que sa mère est morte, la maison est sale et vide. Ils n’ont rien en commun sauf la perte d’un être cher. Sur le banc d’un cimetière, ils se détestent et font semblant de s’ignorer jusqu’au jour où ils se sourient par inadvertance. Naît alors, d’une infime méprise, un amour puissant et contradictoire où les protagonistes sont soumis à leur véritable nature et confrontés à la différence d’un autre style de vie. Dans Le mec de la tombe de la tombe d’à côté, Mazetti nous offre un récit hilarant et féroce sur le choc des cultures. Un fermier et une bibliothécaire peuvent-ils vraiment s’aimer ?

Le caveau de famille
Mais évidemment, qu’ils peuvent s’aimer ! puisque dans Le caveau de famile, nous retrouvons Désirée et Benny, toujours amourachés l’un de l’autre, même si tout n’est pas rose. Ils ne sont plus ensemble, mais aucun des deux n’a oublié. Désirée appelle finalement Benny et propose un projet fou et étrange, à l’image de leur histoire. Ils ont trois essais pour essayer de faire un bébé. Si le plan échoue, c’est qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais s’il fonctionne… La question reste sans réponse, mais Benny et Désirée seront bien obligés d’y faire face, avec tout ce que cela implique. Avec son écriture toujours aussi lucide et décapante, Mazetti dépasse le choc des cultures et nous raconte le choc de la vie de famille.

Entre Dieu et moi, c’est fini
Dans ce premier roman de la trilogie qui met en scène Linnea Nilsson, Mazetti s’attaque au projet complexe de se vêtir une seconde fois d’une peau adolescente. Linnea, quinze ans, est une jeune fille farouche, complexée et incomprise. Déchirée entre une pensée teintée d’enfance et des sentiments de plus en plus adultes, elle n’a personne à qui confier toutes ses interrogations, jusqu’à ce qu’elle rencontre Pia. Une amie de la même espèce qu’elle, qui la comprend, avec qui elle parle de tout et aussi de Dieu, même si ce n’est jamais longtemps. Mais Pia se suicide, et commence alors pour Linnea une longue bataille avec ses souvenirs et une place vide. Pour ne pas oublier Pia et pour qu’elle n’ait plus à murmurer sa peine à l’oreille d’un mur, recroquevillée dans le placard de sa grand-mère. Avec Entre Dieu et moi, c’est fini, Mazetti nous offre un roman tendre et brutal à la fois, qui fait instantanément ressentir les grands émois, aussi merveilleux qu’atroces, de notre adolescence.

Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini
Dès les premières lignes d’Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini, Mazetti nous replonge, tête première, dans l’univers chaotique et intense de Linnea, qui a maintenant dix-sept ans. Si elle est devenue plus mûre, elle n’en reste pas moins plus seule et tourmentée que jamais. Les interrogations qu’elle se posait jadis sont devenues des montagnes de questions que la jeune femme peine à franchir. Dans le quotidien monotone apparaît bientôt une chance inespérée : quinze mille couronnes lui sont offertes par sa grand-mère, le seul être vivant qui la comprend encore. Elle lui ordonne de le dépenser pour « quelque chose de réel », ce que fera allègrement Linnea. Prenant l’argent, un sac, ses montagnes de points d’interrogation, l’adolescente nous entraîne dans un voyage où elle découvrira qu’on ne répond pas à nos questionnements sans devoir en payer le prix.

La fin n’est que le début
Pour clore la trilogie, Mazetti nous présente une Linnea maintenant âgée de 18 ans. Elle entame (enfin!) sa dernière année de collège et s’en réjouit, malgré la cicatrice encore fraîche du décès de Pia. Pour le meilleur ou pour le pire, elle fait la connaissance du grand frère de sa meilleure amie, Per, lieutenant dans la marine. Bien camouflé sous son uniforme, il est à la fois la réplique et l’antipode de Pia. La suite est prévisible, autant pour le lecteur que pour Linnea. Elle se met à le détester autant qu’a l’adorer, et s’ensuit une histoire houleuse, rafraîchissante et contradictoire. Mais sa vision du monde n’étant plus la même, c’est avec des lunettes d’adulte qu’elle nous fait lire, pour une dernière fois, son quotidien toujours aussi mordant.
Je termine ce billet avec un conseil : commencez par vous lier d’amitié avec Le mec de la tombe d’à côté. Si vous tombez sous le charme, vous aurez alors la garantie d’apprécier les autres romans de Mazetti. Le thème du suicide et de ses répercussions, abordés dans la trilogie de Linnea, peut quelquefois être lourd, surtout si vous n’aimez pas le style d’un auteur. Après avoir lu Le mec de la tombe d’à côté, vous serez fixés. Sous la plume de Mazetti, la vie est décortiquée, analysée et jugée sans autre forme de procès. Mon verdict : j’aime, j’adore, je recommande.
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Le mec de la tombe d’à côté, Katarina Mazetti, 2009, Actes Sud, coll. « Babel », 253 p., 9782742771905* Le caveau de famille, Katarina Mazetti, 2011, Gaïa, 237 p., 9782847201925* Entre dieu et moi, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 136 p., 9782742796755* Entre le chaperon rouge et le loup, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 168 p., 9782742797738* La fin n’est que le début, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel ». 157 p., 9782330001315*
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