Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘▪ Littérature’


20 février 2012  par Caroline Scott

Mazetti et les acerbes douceurs

Pour mon premier article, j’ai décidé de briser la glace avec un survol de l’œuvre de Katarina Mazetti, une écrivaine suédoise. J’ai d’abord été charmée par le roman qui l’a fait connaître, Le mec de la tombe d’à côté. Puis j’ai découvert Entre Dieu et moi, c’est fini, et j’ai décidé que j’adorais le style, qu’il m’en fallait plus. Si l’expression « nul n’est prophète en son pays » est souvent véridique, Katarina Mazetti la contredit assurément. Bien qu’elle soit encore méconnue au Québec, ce n’est pas le cas en Suède. Le mec de la tombe d’à côté s’est vendu à plus de 450 000 exemplaires et a été traduit en 22 langues. Un film en a même été tiré et a été visionné par un million de Suédois.  Avec son style enfantin et lucide, l’écrivaine sexagénaire explore l’amour, les petits et grands deuils de la vie, les illusions qu’on se fabrique et qui s’effritent inévitablement. Sans verser dans le sentimentalisme ou les clichés, elle réussit à nous faire rire en ayant simultanément une boule dans la gorge.  Pour toutes ces raisons, j’ai décidé de vous proposer une incursion dans les mondes doux et amers de Katarina Mazetti.

Le mec de la tombe d’à côté

Désirée est veuve, bibliothécaire et terne. Bien qu’elle a été heureuse avec son défunt mari, jamais elle n’a été véritablement passionnée, à part par ses livres. Benny, l’homme qu’elle croise au cimetière, n’a que trois doigts à la main gauche, est fermier et dégage une odeur d’étable. Depuis que sa mère est morte, la maison est sale et vide. Ils n’ont rien en commun sauf la perte d’un être cher. Sur le banc d’un cimetière, ils se détestent et font semblant de s’ignorer jusqu’au jour où ils se sourient par inadvertance. Naît alors, d’une infime méprise, un amour puissant et contradictoire où les protagonistes sont soumis à leur véritable nature et confrontés à la différence d’un autre style de vie. Dans Le mec de la tombe de la tombe d’à côté, Mazetti  nous offre un récit hilarant et féroce sur le choc des cultures. Un fermier et une bibliothécaire peuvent-ils vraiment s’aimer ?

Le caveau de famille

Mais évidemment, qu’ils peuvent s’aimer ! puisque dans Le caveau de famile, nous retrouvons Désirée et Benny, toujours amourachés l’un de l’autre, même si tout n’est pas rose. Ils ne sont plus ensemble, mais aucun des deux n’a oublié. Désirée appelle finalement Benny et propose un projet fou et étrange,  à l’image de leur histoire. Ils ont trois essais pour essayer de faire un bébé. Si le plan échoue, c’est qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais s’il fonctionne… La question reste sans réponse, mais Benny et Désirée seront bien obligés d’y faire face, avec tout ce que cela implique. Avec son écriture toujours aussi lucide et décapante, Mazetti  dépasse le choc des cultures et nous raconte le choc de la vie de famille.

Entre Dieu et moi, c’est fini

Dans ce premier roman de la trilogie qui met en scène Linnea Nilsson, Mazetti s’attaque au projet complexe de se vêtir une seconde fois d’une peau adolescente. Linnea, quinze ans, est une jeune fille farouche, complexée et incomprise. Déchirée entre une pensée teintée d’enfance et des sentiments de plus en plus adultes, elle n’a personne à qui confier toutes ses interrogations, jusqu’à ce qu’elle rencontre Pia. Une amie de la même espèce qu’elle, qui la comprend, avec qui elle parle de tout et aussi de Dieu, même si ce n’est jamais longtemps. Mais Pia se suicide, et commence alors pour Linnea une longue bataille avec ses souvenirs et une place vide. Pour ne pas oublier Pia et pour qu’elle n’ait plus à murmurer sa peine à l’oreille d’un mur, recroquevillée dans le placard de sa grand-mère. Avec Entre Dieu et moi, c’est fini, Mazetti nous offre un roman tendre et brutal à la fois, qui fait instantanément ressentir les grands émois, aussi  merveilleux qu’atroces, de notre adolescence.

Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini

Dès les premières lignes d’Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini, Mazetti nous replonge, tête première, dans l’univers chaotique et intense de Linnea, qui a maintenant dix-sept ans.  Si elle est devenue plus mûre, elle n’en reste pas moins plus seule et tourmentée que jamais. Les interrogations qu’elle se posait jadis sont devenues des montagnes de questions que la jeune femme peine à  franchir. Dans le quotidien monotone apparaît bientôt une chance inespérée : quinze mille couronnes lui sont offertes par sa grand-mère, le seul être vivant qui la comprend encore. Elle lui ordonne de le dépenser pour « quelque chose de réel », ce que fera allègrement Linnea. Prenant l’argent, un sac, ses montagnes de points d’interrogation, l’adolescente nous entraîne dans un voyage où elle découvrira qu’on ne répond pas à nos questionnements sans devoir en payer le prix.

La fin n’est que le début

Pour clore la trilogie, Mazetti nous présente une Linnea maintenant âgée de 18 ans. Elle entame (enfin!) sa dernière année de collège et s’en réjouit, malgré la cicatrice encore fraîche du décès de Pia. Pour le meilleur ou pour le pire, elle fait la connaissance du grand frère de sa meilleure amie, Per,  lieutenant dans la marine.  Bien camouflé sous son uniforme, il est à la fois la réplique et l’antipode de Pia. La suite est prévisible, autant pour le lecteur que pour Linnea. Elle se met à le détester autant qu’a l’adorer, et s’ensuit une histoire houleuse, rafraîchissante et contradictoire. Mais sa vision du monde n’étant plus la même, c’est avec des lunettes  d’adulte qu’elle nous fait lire, pour une dernière fois, son quotidien toujours aussi mordant.

Je termine ce billet avec un conseil : commencez par vous lier d’amitié avec Le mec de la tombe d’à côté. Si vous tombez sous le charme, vous aurez alors la garantie d’apprécier les autres romans de Mazetti. Le thème du suicide et de ses répercussions, abordés dans la trilogie de Linnea, peut quelquefois être lourd, surtout si vous n’aimez pas le style d’un auteur. Après avoir lu Le mec de la tombe d’à côté, vous serez fixés. Sous la plume de Mazetti, la vie est décortiquée, analysée et jugée sans autre forme de procès. Mon verdict : j’aime, j’adore, je recommande.

* * *

Le mec de la tombe d’à côté, Katarina Mazetti, 2009, Actes Sud, coll. « Babel », 253 p., 9782742771905*
Le caveau de famille, Katarina Mazetti, 2011, Gaïa, 237 p., 9782847201925*
Entre dieu et moi, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 136 p., 9782742796755*
Entre le chaperon rouge et le loup, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 168 p., 9782742797738*
La fin n’est que le début, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel ». 157 p., 9782330001315*

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16 février 2012  par Sébastien Veilleux

Les « lecteurs numériques » sortent de l’ombre !

Le livre numérique fait couler beaucoup d’encre depuis quelque temps. Tel un vautour, il semble planer au-dessus du livre papier, prêt à n’en faire qu’une bouchée. Du moins, c’est ce que plusieurs personnes dans le milieu du livre craignent. Il est vrai que le marché du livre numérique est en pleine expansion. Amazon affirme avoir vendu quatre millions (!) de Kindle durant la période de Noël 2011, et on estime qu’à la fin de 2012 17 millions de liseuses électroniques auront trouvé preneur. Selon le bureau d’études Idates, le marché mondial du livre électronique connaîtra une croissance annuelle de 30 % d’ici 2015 pour atteindre 12 % du marché mondial du livre.

Nous avons interrogé trois adeptes du livre numérique pour connaître leur point de vue.

Pourquoi s’acheter une liseuse numérique ? Quels sont les avantages de ce format ? Chantal s’est procuré la sienne en 2010, un Kindle 3G d’Amazon. Elle a choisi ce modèle parce que la connexion Internet 3G lui permet de télécharger des livres numériques où qu’elle soit. Grande voyageuse, elle peut désormais partir avec plusieurs livres sans encombrer sa valise. Le dictionnaire intégré s’avère également très utile puisqu’elle télécharge surtout des livres en anglais, et si le sens d’un mot lui échappe, elle n’a qu’à placer son curseur dessus pour voir apparaître la définition. Finie l’époque où il fallait garder un dico près de soi. Chantal lit présentement La dernière frontière de Philip Le Roy en version papier, et One for the Money de Janet Ivanovitch en version numérique (La prime en version française).

Robert, de son coté, a choisi la liseuse de marque Kobo, d’une part pour ne pas être enchaîné au site d’Amazon et d’autre part parce que le Kobo était la liseuse la mieux cotée par les experts au moment de son achat, fin 2011. Pour l’instant, Robert ne télécharge que des livres gratuits, des classiques libres de droits d’auteurs. Il en trouve à profusion, en anglais pour la plupart. Pour lui, la gratuité des livres reste le principal avantage de la liseuse numérique. Il lit présentement The Picture of Dorian Gray (Le Portrait de Dorian Gray) d’Oscar Wilde et, en version papier, Murmures à Beyoglu de David Boratav.

L’été dernier, Geneviève s’est acheté un Kobo en espérant pouvoir consulter ses dossiers dans les transports en commun. Elle a été déçue, car il ne suffit pas de convertir un fichier en PDF pour obtenir un livre numérique. En revanche, elle adore pouvoir grossir le caractère du texte puisque auparavant sa vue ne lui permettait pas de lire des livres en format poche. Du coup, elle affirme que le nombre d’heures qu’elle consacre à la lecture a considérablement augmenté avec sa liseuse électronique. Elle lit présentement Le Défi positif de Thierry Janssen, en version papier.

Nos trois adeptes lisent encore des livres papier et jurent qu’ils n’arrêteront jamais d’en lire… et d’en acheter. Chantal et Robert privilégient les livres papier quand vient le temps de lire en français. Robert admet toutefois que sa consommation de livres anglais a doublé depuis qu’il possède une liseuse électronique. Pour sa part, Chantal, avant d’avoir son Kindle, estimait son ratio de lecture à 70 % de livres francophones pour 30 % de livres anglophones. Ce ratio est passé à 60 %-40 % depuis l’achat de sa liseuse.

Les livres numériques nuisent-ils à la littérature francophone ? Une chose est sûre, il y a une grande disparité entre l’offre des livres anglais et français sur le web. Les titres anglais sont beaucoup plus nombreux sur les sites de téléchargements. Philippe Desalle, dans un article paru le 31 décembre, parle de 30 000 à 50 000 livres francophones contre 1 million de titres anglophones déjà disponibles en format numérique. Le prix des livres aussi pose problème : alors que les titres anglophones sont souvent vendus à moitié prix dans leur format numérique (et souvent plus  bas encore), la réduction est beaucoup moindre en français. Pourtant, cette différence de prix est citée comme étant un avantage majeur aux yeux de nos trois adeptes, d’où peut-être leur intérêt accru pour le livre en anglais.

Heureusement, les éditeurs francophones ont compris le message et s’ajustent rapidement. L’association des Librairies Indépendantes du Québec (LIQ) propose déjà sur son site web plus de 16 800 titres francophones, dont près de 10 000 titres québécois, en format numérique (PDF et Epub), téléchargeables en un clin d’œil.

Les prochaines années seront déterminantes pour le milieu du livre. Robert croit d’ailleurs que cette révolution aura des bienfaits sur l’édition papier, obligeant les éditeurs a offrir des reliures de meilleure qualité, à faire du livre traditionnel un objet de collection. De toute façon, l’essentiel demeure la lecture elle-même; en bout de ligne, les amoureux du livre, quel que soit son format,  auront toujours le dernier mot.

Et vous, avez-vous succombé au livre électronique ? Si oui, pour quelles raisons ? Que lisez-vous ? Optez-vous davantage pour des livres en anglais ? Êtes-vous plutôt un ardent défenseur du livre papier ? Pourquoi ? Le Délivré veut vous lire !

Vous trouverez notre inventaire de titres disponibles en format numérique sur :

Vous pouvez vous y procurer des livres en version papier ou numérique tout en profitant de l’expertise de nos libraires par leurs suggestions dans chacun des secteurs.


10 février 2012  par Le délivré

Littératures : retour sur les parutions de janvier

Comme à chaque début de mois, nos libraires arpentent le Salon des nouveautés pour repérer les titres s’étant démarqués au sein de l’effarante production du mois écoulé. En voici quelques-uns dignes de mention, question d’aiguiser votre appétit livresque…

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

Les milles automnes de Jacob De Zoet, David Mitchell, 2012, Alto, 711 p., 9782896940004*
Deux, Irène Nemirovsky, 2011, Albin Michel, 293 p., 9782226238344*
Un homme de tempérament, David Lodge, 2011, Rivages, 706 p., 9782743622916*
La sœur, Sándor Márai, 2011, Albin Michel, 301 p., 9782226238306*
Nouvel éloge de la folie, Alberto Manguel, 2011, 389 p., 9782330001599*

EN POCHE
Une rencontre, Milan Kundera, 2011, Gallimard, coll. « Folio », 242 p., 9782070443369*
Perdu dans un supermarché, Svetislav Basara, 2011, 10/18, 178 p., 9782264049094*
La perruque de Newton, Jean-Pierre Luminet, 2011, Le livre de Poche, 449 p., 9782253158028*
L’horizon, Patrick Modiano, 2011, Gallimard, coll. « Folio », 166 p., 9782070443376*

 

LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE

Amour et autres violences, Marie-Sissi Labrèche, 2012, Boréal, 156 p., 9782764621394*
À l’aide, Jacques Cousteau, Gil Adamson, 2012, Boréal, 169 p., 9782764621431*
Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage, Martine Delvaux, 2012, 170 p., 9782923511719*
Charlotte before Christ, Alexandre Soublière, 2012, Boréal, 214 p., 9782764621547*
L’amour n’est rien, Nadia Gosselin, 2012, Les 400 coups, 216 p., 9782895405801*

EN POCHE
L’héritage, Victor-Lévy Beaulieu, Boréal compact, 839 p., 9782764621677*

 

 

POÉSIE et THÉÂTRE

L’arrière-boutique de la beauté, Fernand Durepos, 2012, L’Hexagone, 88 p., 9782890069671*

Émouvant et tendre recueil sur le deuil de la mère et de son inconditionnel amour.

Têtagoise, Pascal-Angelo Fioramore, 2012, Rodrigol, non paginé, 9782923617053*

Fioramore nous offre un recueil de poésie coup-de-poing où la violence côtoie la tendresse et, qui sait ? peut-être même quelques instants de bonheur…

Aussi :
Depuis, tout a grandi : Abécédaire, Michel Côté et Céline De Guise, 2012, Triptyque, 9782890317345*
L’encre serait de l’ombre : Notes, proses et poèmes choisis par l’auteur, 1946-2008, Philippe Jaccottet, 2012, Gallimard, coll. « Poésie », p., 9782070441457*

 

LITTÉRATURE POLICIÈRE

Red Room Lounge, Megan Abbott, 2012, Le Masque, 307 p., 9782702434581*
Hôtel Adlon, Philip Kerr, 2012, Le Masque, 509 p., 9782702434949*
Meurtre aux poissons rouges, Andréa Camilleri et Carlo Lucarelli, 2011, Fleuve noir, 149 p., 9782265092952*
Storyteller, James Siegel, 2011, Le Cherche-midi, 481 p., 9782749110295*

EN POCHE
Requins d’eau douce, Heinrich Steinfest, 2011, Gallimard, coll. « Folio policier », 419 p., 9782070444915*
La fille qui rêvait d’un bidon d’essence, Stieg Larsson, 2006, Actes Sud, coll. « Babel noir », 792 p., 9782742797875*
Le frelon noir, James Sallis, 2012, Gallimard, coll. « Folio policier », 230 p., 9782070442201*

 

SCIENCE-FICTION ET FANTASTIQUE

Vampires : De la légende au mythe moderne, Jean Marigny, 2012, La Martinière Styles, 191 p., 9782732445670*
Le rêve de Galilée, Kim Stanley Robinson, 2012, Presses de la cité, 578 p., 9782258084803*
Les enfers virtuels, t. 1 : Surface, Iain Banks, 2012, Robert Laffont, 397 p., 9782221127902*

EN POCHE
La trilogie de l’espace : L’intégrale, Arthur C. Clarke, 2012, Milady, 717 p., 9782811206468*

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Sélection et rédaction pour le secteur général : litt. étrangère – Benoit Desmarais ; litt. québécoise – Sébastien Veilleux ; poésie/théâtre et science-fiction – Maxime Nadeau ; policier – Morgane Marvier)

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30 janvier 2012  par Maxime Nadeau

La littérature et Twitter

Depuis quelques mois, on nous parle régulièrement de twittérature, c’est-à-dire de la littérature produite et diffusée sur Twitter, ce site de microblogage où les usagers ne s’expriment qu’en gazouillis, des messages de 140 caractères et moins. Il existe même un Institut de Twittérature Comparée (ITC), dont le site affiche fièrement les  lettres patentes (!) de l’organisme. Les « défenseurs » de la twittérature – car nombreux sont ses détracteurs – voient en Twitter une contrainte stimulante pour la création : la limitation des caractères rappelle les formes fixes de poésie comme le haïku ou le sonnet. On pense aussi à l’OuLiPo, ce fameux groupe d’écrivains (Perec, Calvino, Queneau, etc.) ayant expérimenté la contrainte dans la création littéraire. Les twittérateurs se donnent donc comme défi de produire de la littérature de qualité sur Twitter tout en gardant un certain esprit ludique, ce qui ne signifie pas que toute twittérature soit humoristique pour autant.

Certains tenants de la twittérature misent déjà sur celle-ci à des fins pédagogiques au secondaire. Puisque les élèves clavardent et écrivent déjà sur des sites de microblogage comme Twitter et Facebook, aussi bien les joindre là où ils sont déjà et stimuler leur création par un médium qu’ils maîtrisent souvent davantage que leurs professeurs. Les opposants à ces méthodes d’enseignement y voient plutôt une forme de nivellement vers le bas : s’éduquer n’est pas que plaisir et exige de l’effort. Fabien Deglise, du Devoir, s’inquiétait d’ailleurs, dans sa chronique du 3 décembre dernier, d’un étiolement du vocabulaire que provoquerait l’usage de Twitter. Selon lui, limite de 140 caractères oblige, on aurait tendance à utiliser davantage de mots courts et génériques plutôt que des mots plus longs et plus précis. Pour reprendre un exemple de Deglise, exprimer, formuler, murmurer, dévoiler et affirmer écoperait au détriment de dire. Qu’importe, les twittérateurs ont leur lobbyiste et comptent bien obtenir du financement pour un projet-pilote visant à développer l’enseignement de la twittérature.

Mais en librairie, la twittérature est-elle présente ? Pour l’instant, presque pas. Peu nombreux, les livres s’affichant comme de la twittérature font sourciller, car les textes laissent malheureusement un peu à désirer, du moins jusqu’à maintenant. Force est de constater que les éditeurs n’ont toujours pas succombé et que les lecteurs connaissent encore peu le phénomène. Les twittérateurs forment pour l’instant une communauté assez restreinte, mais rien ne dit qu’elle ne comptera pas de nouveaux adeptes. Il suffirait que leur enthousiasme séduise quelques auteurs connus et qu’un succès en librairie accroisse leur visibilité pour que le nouveau genre prenne son envol. Après tout, la twittérature n’en est qu’à ses premiers balbutiements : on attribue la paternité du mouvement au Japonais Keitai Shosetsu, premier auteur à avoir écrit un roman entièrement sur un cellulaire, en 2006 ou 2007. Pour l’anecdote, on parlait alors de celluroman et de cellu-lit. Un genre que ne devrait pas trop priser la gent féminine !

***

 

Twitter et les médias sociaux créeront peut-être une autre littérature, mais on peut d’ores et déjà croire qu’elle influence et influencera la littérature « traditionnelle ». Je pense ici au plus récent recueil de Yolande Villemaire, Micropoésie. On savait l’auteure de La vie en prose polyglotte et grande voyageuse, mais on ne connaissait pas la branchée grande utilisatrice des réseaux sociaux. On y apprend entre autres que les iPod, YouTube et autres Twitter n’ont aucun secret pour Villemaire, qui semble les utiliser quotidiennement, et avec enthousiasme. Une « abolition de l’espace » frappe dans ce recueil : l’auteure se trouve partout à la fois par l’utilisation des médias sociaux, vivant notamment le Printemps arabe en direct. Twitter et consorts auront encore fait reculer la contrainte de l’espace en permettant à des individus de partout dans le monde de se parler en direct. Un usager de ces technologies peut « vivre le monde » et peut-être développer une véritable « conscience universelle » par ces « stimuli technologiques » nous faisant ressentir  en tout temps les moindres parties de ce « corps mondial ». Le recueil de Villemaire fait bien ressentir cette simultanéité des soubresauts du monde dans le quotidien, et en ce sens annonce possiblement des changements à venir dans la littérature. Si les nouvelles technologies influencent le quotidien d’un pourcentage grandissant de la population, celles-ci finiront tôt ou tard par se répercuter davantage dans la littérature. Les possibilités de mutations du récit sont multiples : un narrateur se nourrissant des médias sociaux, la communication des personnages via les nouveaux médias prenant plus d’importance, de nouvelles façons d’imaginer le futur dans la science-fiction, etc. Bref, que la twittérature fasse long feu ou pas, les médias sociaux s’inscrivent déjà dans la littérature et continueront de l’influencer à mesure que leur importance dans nos vie croîtra. Peut-être en avez-vous des exemples ? Ou peut-être lisez-vous de la twittérature ? Avez-vous des twittérateurs à recommander ? Le Délivré veut vous lire !

***

Micropoésie, Yolande Villemaire, 2011, Écrits des Forges, 78 p., 9782896451869.

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12 décembre 2011  par Le délivré

Le meilleur de 2011

L’année 2011 tire à sa fin et nous en sommes déjà à l’heure des bilans. Comme le veut la coutume, nos libraires se sont creusé la tête pour se prêter au périlleux exercice du choix de leurs meilleurs livres de l’année… De quoi faire de belles découvertes, se donner des suggestions de lecture ou quelques idées cadeaux pour la période des Fêtes !

Du côté du secteur général, si l’an dernier une certaine unanimité semblait se dessiner autour de Sukkwan Island de David Vann (Gallmeister), les tops cinq (ou six !) personnels de nos libraires paraissent cette année plus éclatés, bien qu’on y voie revenir Limonov d’Emmanuel Carrère et La vie d’un homme, la biographie de Gaston Miron de Pierre Nepveu.

Mais bon, pas de quoi s’en faire : pour signifier qu’un sujet n’est jamais clos, un proverbe juif dit justement que « Quand il y a unanimité, c’est qu’il y a un problème. » ;)

Maintenant, ces palmarès ressemblent-ils aux vôtres ? La discussion est lancée…

BENOIT

La part de l’homme, Kari Hotakainen, 2011, Lattès, 284 p., 9782709635264.
Les foudroyés, Paul Harding, 2011, Le Cherche Midi, 284 p., 9782749119953.
Générosité, Richard Powers, 2011, Le Cherche Midi, 471 p., 9782749114910.
Cette vie ou une autre, Dan Chaon, 2011, Albin Michel, 405 p., 9782226218711.
L’accordeur de silences, Mia Couto, 2011, Métaillié, 237 p., 9782864248392.
La grande maison, Nicole Krauss, 2011, Boréal, 336 p., 9782764620977.

CAROLINE

Hongrie-Hollywood Express, Éric Plamondon, 2011, Le Quartanier, 174 p., 9782923400846.
Sous béton, Karoline Georges, 2011, Alto, 192 p., 9782923550787.
Une femme fuyant l’annonce, David Grossman, 2011, Seuil, 665 p., 9782021004625.
Histoire de la coquetterie masculine, Jean-Claude Bologne, 2011, Perrin, 454 p., 9782262030889.
La biodiversité amoureuse : Sexe et évolution, Thierry Lodé, 2011, Odile Jacob, 342 p., 9782738126405.
Mr. Peanut, Adam Ross, 2011, 10/18, coll. « Grand format », 507 p., 9782264052148.

CÉLINE

Aminata, Lawrence Hill, 2011, Pleine Lune, 568 p., 9782890242081.
Du domaine des Murmures, Carole Martinez, 2011, Gallimard, 200 p., 9782070131495.
Limonov, Emmanuel Carrère, 2011, POL, 488 p., 9782818014059.
Room, Emma Donoghue, 2011, Stock, 399 p., 9782234064980.
Lena, Virginie Deloffre, 2011, Albin Michel, 267 p., 9782226229700.
Sylvia Beach : une Américaine à Paris, Noëlle R. Fitch, 2011, Perrin, 627 p., 9782262033859.

MAXIME

Gaston Miron, la vie d’un homme, Pierre Nepveu, 2011, Boréal, 904 p., 9782764621035.
Le nouveau temps du verbe être, Roger Des Roches, 2011, Herbes Rouges, 61 p., 9782894193174.
L’or de Klimt, Jean-François Poupart, 2010, Poètes de brousse, 67 p., 9782923338392.
Le laboratoire des anges, Philippe More, 2010, Poètes de brousse, 58 p., 9782923338408.
Nombreux seront nos ennemis, Geneviève Desrosiers, 2011, L’oie de Cravan, 96 p., 9782922399691.

MORGANE

Les harmoniques, Marcus Malte, 2011, Gallimard, 369 p., 9782070127382.
Le léopard, Jo Nesbo, 2011, Gallimard, 790 p., 9782070129065.
L’honorable société, Dominique Manotti et DOA, 2011, Gallimard, 329 p., 9782070126224.
Désolations, David Vann, 2011, Gallmeister, 296 p., 9782351780466.
Mélanges de sang, Roger Smith, 2011, Calmann-Lévy, 305 p., 9782702141793.
Voodoo Land, Nick Stone, 2011, Gallimard, 591 p., 9782070127900.

PIERRE B.

Gaston Miron, la vie d’un homme, Pierre Nepveu, 2011, Boréal, 904 p., 9782764621035.
Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Saucier, 2011, XYZ, 179 p., 9782892616040.
Lino, Lino et Marc Henri Choko, 2011, Alto, 223 p., 9782923550886.
Le livre des brèves amours éternelles, Andreï Makine, 2011, Seuil, 194 p., 9782021033656.
Limonov, Emmanuel Carrère, 2011, POL, 488 p., 9782818014059.

SÉBASTIEN

Le juste milieu, Annabel Lyon, 2011, Alto, 457 p., 9782923550770.
Histoire de l’édition littéraire au Québec au XX siècle, collectif, 2011, Fides, 520 p., 9782762128963.
Steve Jobs, Walter Isaacson, 2011, Lattès, 667p., 9782709638326.
Burqa de chair, Nelly Arcan, 2011, Seuil, 165 p., 9782021028829.
La réparation, Katia Gagnon, 2011, Boréal, 216 p., 9782764620892.

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5 décembre 2011  par Le délivré

Questionnaire d’auteur : Louis Gauthier

Photo : Marco Campanozzi, La Presse.

Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invité littérature pour décembre : Louis Gauthier.

Comment êtes-vous devenu lecteur ?

En lisant. Contrairement à beaucoup d’écrivains québécois, je viens d’une famille où il y avait beaucoup de livres.

Enfant, que lisiez-vous ?

Tout jeune, je lisais la comtesse de Ségur et Jules Verne, les auteurs pour la jeunesse de l’époque… et surtout Tintin, bien sûr. Un peu plus tard, les romans de la collection « Signe de piste » et la série des aventures de Biggles, par le capitaine W.E. Johns.

Quel genre de lecteur êtes-vous ?

Boulimique. Je lis tout ce qui me tombe sous la main. Mais j’essaie de me contrôler.

Quel qualificatif décrirait votre bibliothèque personnelle ?

Épurée. À la suite d’un petit incendie dans mon bureau, où j’ai perdu pas mal de livres, j’ai décidé de ne racheter et de ne garder que ceux qui m’étaient essentiels, ceux que j’ai envie de relire ou de prêter à mes amis.

Quel est le premier livre que vous vous souvenez vous être procuré ?

Probablement un des premiers titres de la collection « Le livre de poche », Un amour de Swann, de Marcel Proust, ou Vol de nuit, de Saint-Exupéry.

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

Un récit de voyage, La voie cruelle, d’une auteure suisse, Ella Maillart.

Avez-vous un plaisir de lecture coupable ?

La bande dessinée.


Pourquoi êtes-vous auteur ?

Pour connaître l’amour, la richesse et la gloire, bien sûr ! Et, plus sérieusement, par besoin de construire quelque chose, de donner un sens à ma vie.

Comment vous exprimeriez-vous si vous n’étiez pas auteur ?

Je serais sans doute photographe, la photographie étant un art simple, l’art d’appuyer sur un bouton.

Pour vous, qu’est-ce que la création ?

La vraie création est rare. La langue est un bien commun et le monde dans lequel nous vivons aussi. Ce que nous appelons « création » comporte beaucoup d’imitation et de plagiat. Ce que nous prétendons inventer est plutôt un remix de ce que nous avons assimilé. Trouver quelque chose de vraiment nouveau est exceptionnel. La création la plus rare et la plus intéressante consiste à remodeler le code même dont nous sommes fabriqués pour ouvrir la porte à un nouvel univers.

Avez-vous un lieu privilégié pour créer ?

Une pièce dont la porte se ferme à clé, avec un lit ou un sofa, car j’aime écrire couché.

Quelles sont vos principales influences ?

Elles sont nombreuses. Des philosophes et des penseurs qui ont longtemps occupé ma pensée : Pascal, Nietzsche, Alan Watts, Krishnamurti, Ma Ananda Moyi, André Moreau. Des écrivains : Voltaire, Musset, Giraudoux, Obaldia, Lewis Carroll, Henry Miller, Jack Kerouac. Des poètes : Blaise Cendrars, Breton, Éluard, les surréalistes en général. Des humoristes : Pierre Dac, Alphonse Allais.

Quels auteurs appréciez-vous pour leur démarche créatrice ?

Il y en a tellement : Cortazar, Borges, Henri Michaux, Pessoa, Lawrence Durrell, Malcolm Lowry, John Dos Passos, Maurice Dantec, Enrique Vila-Matas…

Comment est né votre premier livre ?

J’ai commencé par écrire un petit texte de quatre ou cinq pages, comme je le faisais souvent, sans penser que ça irait plus loin, puis un autre s’y est ajouté, et encore un autre ; et même si le ton et le style changeaient, ça tenait ensemble, alors j’ai continué, au gré de mes humeurs et du temps dont je disposais, et finalement je me suis retrouvé avec un récit polymorphe en 33 chapitres qui formaient un tout, mon premier livre, Anna.

Laquelle de vos œuvres affectionnez-vous particulièrement ?

J’aime bien Le monstre-mari et Les grands légumes célestes vous parlent, parce qu’on n’en parle jamais.

Avez-vous des projets en cours ?

Oui, plusieurs. D’abord le récit du voyage en Inde que j’ai fini par faire cette année, puis un roman qui raconterait la période qui a précédé Voyage en Irlande avec un parapluie. Et puis les tomes III, IV et V (en un volume) des Aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum. Des poèmes. Des réflexions sur l’écriture.

Y a-t-il un livre que vous auriez voulu avoir écrit ?

Des tas. Mais c’est une mauvaise question, parce qu’on ne peut pas écrire autre chose que ce qu’on écrit.

Ce qui vous fait sourire ?

Les paradoxes.

Ce qui vous contrarie ?

La bêtise humaine, y compris la mienne.

Ce qui vous préoccupe au quotidien ?

L’amour. Le bonheur.

Que rêviez-vous de faire, enfant ?

Un saint.

Quel est d’après vous l’avenir de la langue française au Québec ?

La question à poser n’est peut-être pas tellement celle de son avenir mais celle de son présent. À long terme, elle finira bien par disparaître, comme tout disparaît, c’est une simple question de temps. La question, c’est de savoir comment nous voulons vivre notre vie maintenant. Voulons-nous vivre comme nous sommes, sans nous amputer de notre passé ? Nous ne sommes pas très nombreux, c’est vrai, mais nous sommes originaux, malgré nous, de naissance en quelque sorte. C’est peut-être plus intéressant de mettre cette originalité de l’avant que d’essayer de nous fondre dans la masse sous prétexte de réussir.

Y a-t-il une citation qui vous interpelle ?

J’aime bien celle-ci : « Une once de pratique vaut mieux qu’une tonne de théorie. »

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Bibliographie partielle

Pour commander Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire, Fides, 192 p., 9782762131048.
Pour commander Voyage en Inde avec un grand détour, ill. de Normand Cousineau, Fides, 274 p., 9782762126495.
Pour commander Les aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum, t. 1, BQ, 240 p., 9782894061817.
Pour commander Les aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum, t. 2, BQ, 200 p., 9782894062029.
Pour commander Anna, BQ, 187 p., 9782894061602.
Pour commander Les grands légumes célestes vous parlent précédé de Le monstre-mari, BQ, 176 p., 9782894062012.
Pour commander Souvenir du San Chiquita, BQ, 121 p., 9782894061985.



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