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Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Extraits’


16 septembre 2011  par Joëlle Hodiesne

À fleur de mots : Adolescence et poésie

La poésie est souvent un art négligé, d’autant plus lorsqu’il est question de poésie pour adolescents. Pourtant, à cet âge où leur sensibilité est à fleur de peau, c’est un genre littéraire qui réussit à mettre des mots sur l’enchevêtrement d’émotions, de révolte et d’affirmation de soi. Quelques auteurs ont su faire le saut avec brio, et ce sans infantiliser leurs propos. Ce que je vous propose aujourd’hui, c’est de partir à la découverte de leurs mots, en vous offrant un bouquet d’extraits cueillis avec soin.

Plusieurs de nos poètes québécois ont emprunté cette voie, ont offert leurs voix à l’adolescence. Ceux qui s’intéressent au genre les reconnaîtront. Je parle ici de Martine Audet, Louise Dupré, André Roy, Roger Des Roches, et j’en passe! La maison d’édition la courte échelle nous offre un automne tout en poésie avec La saison des fantômes ainsi qu’avec trois compilations de recueils parus précédemment.

 

Extrait de « Le verbe cœur » – Roger Des Roches

Poésie : volume 1, La courte échelle

« Les odeurs et les bruits fades
qui montent de l’aube
avec la chaleur réservée au ciel.
Je vois. Je sais. Je ne me reconnais pas.
Les voix parlent,
j’écoute :
« Trouve les mots. »
Regarde :
ce paysage,
comme le passé,
n’admet qu’une personne à la fois.
« Trouve les mots faciles, disent les voix,
trouve les mots fidèles. »
Et toi,
ton visage
dans l’eau qui bouillonne,
dans le juste emploi de la lumière. »

Extrait de La saison des fantômes

André Roy, La courte échelle

« Selon le sol où tu marches,
selon la neige qui s’arrache du ciel,
selon le froid qui broute l’herbe,
l’automne est comparé à une légende,
à une fable ou à une fête.
Le soir s’étant serré de plus en plus contre ta peau,
tu affrontes encore la pluie, le vent, les mots,
tu les captures pour qu’ils soient plus vivants que jamais,
parce que tu sais qu’aucune saison n’est éternelle. »

Extrait de « L’ourse » – Rachel Leclerc

Poésie : volume 3,  La courte échelle

« Ce qui me fera naître n’est pas ici
l’or coule sous ma peau
le vent est une porte qui s’ouvre
et se ferme sur mon visage
les guerres m’assassinent
les pauvres me hantent
les bourreaux me tourmentent
les morts m’emplissent la bouche
je suis seule avec mes os
le ciel n’est rien
mais ce rien m’épouvante
je n’ai que mon cœur je n’ai pas d’âme
la terre me blesse et m’appelle
la terre est mon chemin aveugle
je suis si libre que j’en tremble »

Extrait de « Que ferais-je du jour » – Martine Audet

Poésie : volume 2,  La courte échelle

« Au-dedans
le zéro
du dehors

imagines-tu l’espace
entre mes os?

le voyage
que je peux y faire
libre
comme une parole
qui s’invente? »


Bien sûr, je ne peux parler de poésie jeunesse sans parler de Rose : derrière le rideau de la folie, écrit par Elise Turcotte et illustré par Daniel Sylvestre. C’est dans un mélange hétéroclite de poésie, de listes, de réflexions sur le monde et de journal intime, le tout parsemé d’illustrations judicieusement chaotiques, que l’auteure aborde le difficile sujet de la folie et de l’internement. Ce n’est pas sans raison que ce livre s’est vu décerner le prix du Gouverneur Général dans les catégories Littérature jeunesse – texte et Littérature jeunesse – illustrations pour l’année 2010.

Extrait de Rose : derrière le rideau de la folie

Élise Turcotte, ill. Daniel Sylvestre, La courte échelle

« Je me tais
Recroquevillée dans mes épaules
Comme en file au supermarché
Où j’ai peur d’être fusillée
Je retiens tout
Et mes ongles sont aspirés par-dedans

Lorsqu’elle parle de la réalité
Pour que j’y entre
Elle fait miroiter des choses aussi incertaines
Que l’amour ou l’amitié
Alors que moi je pense
À me briser les jambes
Pour ne plus avancer

Stéphanie attend son tour dans le corridor
Je l’entends respirer »


***

Poésie: volume 1, Carole David, Louise Desjardins, Roger Des Roches, Germaine Mornard, La courte échelle, 116 p. 9782896950355
La saison des fantômes, André Roy, La courte échelle, 36 p. 9782896950379
Poésie: volume 3, Denise Desautels, Rachel Leclerc, Paul Chanel Malenfant, Serge Patrice Thibodeau, la courte échelle, 134 p. 9782896950362
Poésie: volume 2, Martine Audet, Herménégilde Chiasson, Louise Dupré, Élise Turcotte, la courte échelle, 135 p. 9782896950348
Rose: Derrière le rideau de la folie, Élise Turcotte, ill. Daniel Sylvestre, la courte échelle, 48 p. 9782896510955


17 août 2011  par Le délivré

Avant-goût de la rentrée littéraire (VIII)

Le Délivré réduit sa voilure jusqu’à la mi-août, mais ne vous laisse cependant pas en plan, alors qu’il vous donne à lire en exclusivité quelques extraits des ouvrages qui feront la rentrée littéraire de l’automne. Nous adressons encore une fois nos chaleureux remerciements aux éditeurs Bayard Canada et Dominique et compagnie, qui nous ont permis de vous contacter ce petit spécial Camille Bouchard. Prenez note que vendredi, nous reprendrons notre saison régulière avec de nouveaux articles ; soyez avec nous… et bonne rentrée littéraire !

L’après monde, de Camille Bouchard

© Bayard Canada – Parution prévue le 6 octobre 2011

Extrait

Chapitre 1 – L’expérience

Mon ami Nathan rêve de devenir chimiste. Il adore les expériences où il doit mélanger différents produits. Même quand ça pue.

Je dirais plutôt : surtout quand ça pue.

Et moi, je m’appelle Olivier. Comme les arbres qui donnent les olives.

Cependant, je n’aime pas les olives.

Nathan et moi, nous allons à la même polyvalente. Avec Florence, notre meilleure amie. Nous sommes les membres les plus actifs du club de sciences de l’école. Enfin, je devrais dire, nous sommes LES membres tout court du club de sciences. Ça n’intéresse personne d’autre que nous trois, semble-t-il.

Moi, j’aime bien l’astronomie, la chimie, la biologie et tout ça.

Surtout, j’aime être avec mes amis.

D’autant plus qu’il me plairait que Florence soit un peu plus qu’une amie. Mais je n’ose pas le lui avouer. J’aurais l’air trop fou si elle refusait. Aussi, je me contente d’apprécier les moments où elle se trouve près de moi.

Et ce soir, justement, elle est avec moi. Avec nous. Nathan est là également puisque nous sommes au sous-sol chez ses parents. Nous occupons la partie de la maison que son père lui a permis de transformer en véritable laboratoire. Il n’y a qu’une seule fenêtre. Elle donne sur le jardin. Par cette ouverture étroite, j’aperçois un mince croissant de lune briller dans un ciel violet. Elle trône au-dessus d’un banc de neige à demi fondu. Le printemps s’annonce.

Le soir est tiède et agréable. Je regrette d’avoir laissé Nathan décider que nous devions faire une expérience dans son laboratoire avant notre activité prévue au programme : observer une comète avec le télescope de Florence.

— Testons la réaction de ces deux produits lorsqu’on les mélange.

Il tient dans ses mains deux béchers remplis de liquide. L’un est vert; l’autre, rouge orangé. Florence et moi, nous échangeons un regard inquiet. Les expériences de Nathan sont rarement réussies.

Mélange explosif

Deux ingrédients inoffensifs en eux-mêmes peuvent parfois donner d’étonnants résultats si on les combine. C’est le cas du vinaigre et du bicarbonate de soude qui ont une réaction explosive quand ils sont mélangés. On peut même fabriquer une petite fusée à l’aide de ces deux ingrédients qu’on retrouve dans presque toutes les cuisines.

Matériel nécessaire :

Petit contenant de plastique hermétique (ceux qui contiennent des films, par exemple)
Bicarbonate de soude
Vinaigre
Papier mouchoir

Étapes :

1- Mettre une cuillérée de vinaigre au fond du contenant.
2- Déposer un petit carré de papier mouchoir sur l’ouverture et l’enfoncer légèrement avec le pouce.
3- Ajouter quelques pincées de bicarbonate de soude. (La poudre ne doit pas entrer en contact avec le vinaigre.)
4- Refermer le couvercle pour que le contenant soit bien étanche.
5- Retourner le contenant et attendre quelques secondes.

Attention : Il faut éviter de rester trop près de cette minifusée qui peut être projetée à 5 ou 6 mètres dans les airs.

Capsule rédigée par Nathan

* * *

­­­­­­

Flibustiers du Nouveau Monde, tome 1 : Le trésor de l’esclave, de Camille Bouchard

© Dominique et Compagnie – Parution prévue le 5 septembre 2011

Extrait

Prologue

Je n’étais pas encore né. Cependant, je me trouvais déjà dans le ventre de ma mère, prêt à découvrir le monde.

À l’époque, maman vivait seule sur une île déserte posée sur les eaux de la mer des Caraïbes. Je pourrais raconter cette histoire-là, mais le temps n’est pas encore venu.

Ma mère, donc, parcourait les sentiers qu’elle avait tracés dans la forêt. Elle ne s’éloignait jamais de la plage, car il y avait trop de bêtes dangereuses dans les bois : des serpents, des araignées venimeuses, des lions même. Enfin, des félins qui ressemblent à des lions, mais que les Indiens appellent « pumas ».

Ce matin-là, justement, maman a découvert une lionne non loin de la grève. La bête était morte. De quoi ? Allez savoir ! Ses tétines gonflées démontraient qu’elle allaitait encore des petits avant de mourir. Du sang couvrait les herbes. À la suite du décès de la lionne, d’autres animaux avaient dû manger les bébés.

Sauf un.

Il ressemblait à un gros chaton. Réfugié entre deux grandes racines, il miaulait de faim. Maman l’a pris et l’a emmené sans trop savoir qu’en faire.

— Je vais t’appeler Léolin.

C’était un début.

Le lendemain, je suis arrivé.

— Je vais t’appeler Ludger.

C’était un autre début. Puis, Léolin et moi, nous nous sommes partagé le lait de maman. Mon lait.

Nous sommes comme deux frères. Comme des jumeaux, peut-on dire.

Aujourd’hui, nous avons dix ans. Nous ne nous sommes jamais séparés. Léolin est devenu un lion adulte. À son âge, il est même considéré comme un très vieux félin. Mais il est en santé. Il est gros, il est fort.

Malheur à celui qui me voudrait du mal.

Une semaine après ma naissance, un jeune couple d’Indiens taíno est arrivé sur l’île. La pirogue dans laquelle ils prenaient place pour aller rendre visite à de la famille avait subi une avarie. À cause d’un alligator, si je me souviens bien. En fait, je n’en ai aucun souvenir. C’est maman qui m’a raconté, plus tard.

Le couple avait également un enfant : Guamani. Lui aussi n’avait qu’une semaine. Maman et la femme taína se sont dit que nous étions nés en même temps. Comme des jumeaux, nous aussi.

J’étais maintenant membre des triplés.

Les parents de Guamani nous ont accueillis, ma mère, Léolin et moi dans leur village de Nicao, coincé entre la jungle et une plage donnant sur la mer des Caraïbes. Toute la communauté indigène nous a très bien acceptés. Nous avons adopté leurs coutumes et leur mode de vie.

Je ne connais rien de ma famille européenne, celle qui habite loin, loin, par-delà la mer vaste. Rien du tout. Je ne m’en soucie pas.

Peut-être parce que maman n’en parle jamais… Les origines de ma mère sont un tel mystère.

* * *

Les voyages de Nicolas : Sacrilège en Inde, de Camille Bouchard

© Dominique et Compagnie – Parution prévue le 5 septembre 2011

Extrait

Chapitre 1 – La ville étrange

Varanasi est une ville étrange. Voilà ce que je me dis en parcourant les ruelles de cette cité indienne aux côtés de Zehra, ma nouvelle amie. J’aurais préféré me retrouver avec Shyam Lal ou Anilvoon, les deux frères de Zehra, qui ont dix et onze ans, mais ceux-ci vont à l’usine.

– C’est terrible de travailler si jeune, a dit maman à Aditi.

Aditi est la mère de Zehra, et elle nous tient lieu de gouvernante.

– Je sais, a répondu la femme, mais nous sommes très pauvres, alors mes fils doivent gagner de l’argent.

– Et Zehra ? a demandé maman.

– Son temps viendra bientôt, a répliqué Aditi.

Voilà pourquoi je découvre notre nouveau lieu de résidence en compagnie d’une fille de neuf ans, plutôt qu’avec ses frères aînés.

– Attention à la vache ! me crie Zehra.

J’ai à peine le réflexe de faire un pas de côté qu’un gros ruminant me frôle de ses cornes. La bête s’empare d’un emballage en carton qui traîne par terre et le mâchouille tout en poursuivant son chemin.

– Mais il y a des vaches partout, ici ! que je m’exclame.

Zehra éclate de rire. Elle a un joli petit visage rond, de belles lèvres pleines, un nez un peu long, et des cheveux d’un noir charbon. Le contour de ses yeux est redessiné au khôl, une sorte de poudre noire que tout le monde utilise, même les enfants. Et aussi les garçons ! Au milieu de son front, elle arbore le tilak, un point rouge qui symbolise le troisième œil.

Zehra m’explique :

– Bien sûr, firangui, qu’il y a des vaches partout. En Inde, elles sont sacrées. Nous les vénérons. Alors, nous les laissons libres de se promener où elles veulent.

– Même au milieu de la rue, à travers les autos, les motocyclettes et les… Ces drôles de tricycles qui servent de taxi ?

Zehra rit de nouveau.

– Les rickshaws. Oui, oui, les vaches ont priorité sur tout le monde, mais mon père dit qu’elles provoquent souvent des accidents.

Je me pelotonne contre un mur de pierre afin de livrer passage à un scooter, puis à trois chèvres, puis à un âne, puis à deux autres vaches, puis à une bicyclette, puis à huit piétons…

– Si tu attends que chacun soit passé avant de t’engager dans la rue, fait Zehra en revenant sur ses pas, tu ne traverseras jamais. Allez ! Donne-moi la main et suis-moi.

Et nous voilà tous deux zigzaguant au milieu d’une circulation démente comme je n’en ai jamais vu dans aucun pays ni dans aucune ville que j’ai visités. La chaussée est très étroite, ce qui explique sans doute que nous n’y rencontrions ni voiture ni camion. Cependant, tout ce qui roule sur deux et trois roues s’y retrouve. Sans parler des animaux…

– Attention, Zehra ! que je m’écrie en interrompant le fil de ma pensée. Il y a un chameau attelé à une remorque qui va te…

– Mais non, réplique-t-elle. Viens par ici.

Sans parler des animaux, dis-je, à qui nous disputons le passage. Le bruit est cacophonique. Ça crie, sonne, bêle, meugle, klaxonne, brait, tandis que les odeurs les plus diverses nous montent au nez.

– Et là ! Un singe ! Tu as vu ? Il y a un singe qui…

Nous atteignons enfin – sains et saufs – le côté opposé de la rue où l’ombre des bâtiments apporte une certaine fraîcheur. Il faut dire que marcher sous le soleil de plomb indien est éprouvant.

« Ce sera bientôt la mousson, a affirmé la mère de Zehra à mes parents au moment de notre arrivée à Varanasi. Il pleuvra pendant des jours et des jours… Nous avons hâte, car il n’est pas tombé une goutte depuis six mois. »

– Tu as soif, firangui ? Tu veux de l’eau ? me demande un homme très maigre, vêtu de guenilles.

Ici, tout le monde m’appelle firangui. C’est un mot qui désigne les Blancs. Les gens s’adressent à moi en anglais. Un anglais difficile à comprendre, mais au moins, ça me permet de communiquer. Je réponds à l’homme :

– Euh… oui, je veux bien boire.

– Mauvaise idée, rétorque Zehra en me reprenant par la main. Cette eau vient du Gange. Elle te rendra très malade. En plus, tu dois payer et ta mère ne t’a pas laissé de sous.

Je distingue un liquide boueux dans le verre en fer-blanc que l’homme me tend.

– Désolé, monsieur, que je lance tandis que mon amie m’entraîne avec elle. Ce sera pour une autre f… Ça alors !

Je viens de m’immobiliser, interdit. La scène devant nous me paraît si extraordinaire que j’ai l’impression de rêver.


15 août 2011  par Le délivré

Avant-goût de la rentrée littéraire (VII)

Le Délivré réduira sa voilure jusqu’à la mi-août, mais ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire en exclusivité quelques extraits des ouvrages qui feront la rentrée littéraire de l’automne. Nous en profitons pour adresser nos chaleureux remerciements aux Éditions Hurtubise, qui ont accepté avec empressement de nous fournir matière à piquer la curiosité de nos lecteurs !

Le Père Noël démissionne, de Jacques Pasquet

Illustrations d’Anne Villeneuve

Parution prévue le 15 septembre 2011

Extrait

Chapitre 5

Père Noël est un peu tendu. C’est la première fois qu’il vient là. La bâtisse de pierre est impres­sionnante avec ses trois étages et ses grandes cheminées. La lourde porte de bois ouverte, il se retrouve dans un grand hall rempli de sculptures et de plantes vertes. Pendant quelques secondes, il se demande s’il ne s’est pas trompé d’endroit. Il a pourtant suivi les indications de son carnet. En fai­sant le tour du hall, il découvre sur un mur un immense panneau de bois. Il n’y a pas de doute, c’est bien là. On peut y lire en lettres gravées:

CLUB DES CROQUEMITAINES  Seuls les membres sont admis

Il n’est pas membre, mais étant donné son sta­tut, il se doute bien qu’il ne sera pas mis à la porte. Au bureau d’accueil, une petite note est posée sur la porte. Les visiteurs doivent se rendre directement au secrétariat. Père Noël s’y présente. Il a un instant d’hésitation en entrant. La pièce est immense et pratiquement vide. Un énorme bureau se dresse dans un coin. En arrière, sur une chaise haute, se tient un drôle de personnage. Père Noël voit qu’il s’agit d’un lutin, mais c’est la première fois qu’il en rencontre un aussi étrange.

Je peux faire quelque chose pour vous? l’in­terroge le lutin de sa voix grave et sonore.

Oui… J’aurais aimé consulter quelques-uns de vos membres et leur…

Je vous arrête tout de suite, monsieur. C’est un club privé ici. Seuls les membres en règle ayant payé leur cotisation peuvent y avoir accès. Êtes­-vous membre?

— Non… mais laissez-moi vous expliquer.

Le lutin se dit désolé de ce qui est arrivé à Père Noël. Il l’assure de toute sa sympathie et voudrait pouvoir l’aider. Malheureusement, c’est la période de vacances pour tout le monde. Il sera difficile de contacter les membres du club. Il ajoute:

C’est dommage pour vous. Rien de tel qu’un croquemitaine, en effet, pour corriger ces petits vauriens. J’en connais deux qui se seraient fait un plaisir de vous rendre ce service. La belle Perchta sait y faire, vêtue de sa peau de vache et cachée derrière son horrible masque. Remarquez que Befana a de quoi impressionner aussi. L’avez-vous déjà vue sur son splendide balai, toute de noir vêtue, la bouche ouverte, ses grandes dents en avant? Quel spectacle ! Et quand elle laisse tomber ses morceaux de charbon sur les garnements, c’est un vrai déluge dont ils se souviennent longtemps. Mais je suis au regret de vous annoncer qu’elles ne sont pas là elles non plus.

Vous avez raison, c’est fâcheux. Et tante Arie, la grand-mère qui laisse chez les mauvais enfants de bonnes tiges de bouleau bien trempées pour les corriger pendant l’année, est-elle encore membre?

Cette chère tante Arie! Elle ne travaille plus guère, hélas. Elle aussi a eu des ennuis. Plus graves que les vôtres, d’ailleurs. C’est arrivé il y a deux ans. Ayant affaire à un cas de petit vaurien particu­lièrement récalcitrant, elle a suivi sa devise: «Aux grands maux, les grands remèdes.» Elle a enlevé le garçon et l’a jeté dans la rivière! Le gamin savait nager, heureusement. Il s’en est sorti avec une belle frousse et un méchant rhume qui l’a cloué au lit pendant toutes ses vacances. Les parents, eux, n’ont pas vu la chose du même œil. Ils ont porté plainte pour enlèvement, coups et blessures. La juge a accordé les circonstances atténuantes à Arie, considérant qu’elle ne faisait que son travail. Mais elle a ajouté que tante Arie ne pouvait plus exercer son métier comme auparavant. La pauvre a été très troublée par cette décision. Elle n’est plus la même depuis.

Je la comprends. Je sais comment on peut se sentir dans ce genre de situation.

* * *

Les premiers magiciens, tome 4 : Le baiser des morts, de Maude Royer

Parution prévue le 15 septembre

Extrait

Pages 131 à 133 : Les cigognes

Weliot et Yanni n’avaient quitté leur poste qu’un instant, mais il n’en avait pas fallu davantage à Colim pour s’emparer d’une cigogne et se fondre dans la nature. Punis pour leur incartade, les garçons ramas­saient les excréments des oiseaux à la place du fuyard.

Weliot travaillait en ronchonnant. C’est alors qu’une mouche, qui ne cessait d’aller et venir de son nez aux déjections, finit par attirer son attention sur une petite chose ovale et brunâtre. Quelques mois plus tôt, le jeune homme n’aurait pas su reconnaître une graine de chou.

— Vilain oiseau, dit-il en plongeant ses doigts dans les excréments. Tu avales les graines de choux ?

Le premier réflexe de Weliot fut de courir en infor­mer un officier pour que la cigogne soit punie. Mais après avoir essuyé la graine sur sa veste, il la glissa dans sa poche. Il ignorait ce qu’il allait en faire, mais grâce à cette découverte, il prenait conscience que Yanni avait raison : sa place n’était pas ici.

Toute la journée, Weliot hésita à montrer sa trou­vaille à son ami. Il se demandait ce que Yanni ferait à sa place. Mais ce dernier savait déjà ce que Weliot cachait dans la poche de sa veste, même s’il n’avait pas été témoin de la scène. Il n’en laissa toutefois rien paraître. Yanni sifflotait en retirant la fiente des cages, attendant la suite.

***

Assis sur ses pattes et le cou tordu à cause de l’étroi­tesse de sa cage, Rulik guettait les protecteurs. À un moment ou à un autre, l’un des gardes ferait bien une erreur. Des cigognes s’étaient déjà échappées à quelques reprises. Quand un jeune homme blond s’approcha en chantonnant et qu’il se pencha pour nettoyer sous la cage de Rulik, les yeux de la cigogne se mirent à briller. La clef qui ouvrait le cadenas des cageots pendait à la ceinture du protecteur. Rulik savait bien qu’il n’arrive­rait pas à se servir de cet objet. Mais s’il pouvait s’en emparer et le cacher dans ses plumes… Un jour, Élorane reviendrait auprès d’eux. Il lui confierait la clef et elle lui rendrait sa liberté.

Rulik étira le bec et essaya d’attraper l’objet. Mais le protecteur comprit tout de suite son manège. Accroupi, il se tourna vers l’oiseau et braqua son regard dans le sien. Le protecteur était à peine plus vieux que l’enfant que Ramaq avait donné au monde juste avant la guerre.À cette pensée, la colère envahit Rulik et il ne put retenir son geste. Son bec se planta dans le front du protecteur.

— Yanni! s’écria un jeune soldat en courant vers lui.

Rulik profita de l’effet de surprise pour agripper la ceinture du garçon et la tirer de toutes ses forces. La courroie de cuir se brisa et la clef tant convoitée tomba dans la terre, hors de portée de la cigogne.

Le coup avait été violent. Le protecteur était sonné et son front saignait beaucoup, mais la blessure semblait superficielle. Tandis que son collègue l’aidait à s’asseoir et pressait un mouchoir sur sa plaie, un autre soldat ouvrit la cage de la cigogne, la saisit par une patte et la projeta sur le sol, où il lui écrasa le cou de son pied.

Suffocant, Rulik se tortilla et saisit la clef d’une griffe. Quand le soldat eut bandé son arc, il relâcha la pression sur le gosier de l’oiseau et lui envoya son pied dans les flancs. Rulik roula sur le côté, puis bondit sur ses pattes et s’envola.

Une première flèche frôla le croupion de Rulik et une deuxième l’atteignit à l’aile droite. Il s’éloigna autant qu’il put avant de s’écraser dans la terre. L’oiseau laissa alors choir la clef au sol pour la prendre ensuite dans son bec. Il entendait les cris des Méloriens qui se lançaient à sa poursuite. Malgré son cou douloureux, il avala la clef. Puis il se mit à courir.

Rulik devait retrouver la dernière des fées, et vite !

***

Le lendemain, quand une jeune femme en pleurs fut chassée de la Méloria, Yanni sifflotait, un bandage autour de la tête.

Par pitié ! implorait l’inconnue traînée de force hors des quartiers du général Guychel. Je suis prête à tout pour obtenir une seule graine ! Vous m’entendez ?

Si je t’en donne une, toutes les souillons dans ton genre, déterminées à vendre corps et âme, viendront salir mon tapis de leurs pieds crasseux ! Tu as une minute pour disparaître ou j’ordonne ton emprisonne­ment dans la cage d’une cigogne!

La malheureuse s’enfonça dans la forêt en sanglo­tant. Sans bruit, Weliot la suivit, comme au temps où il espionnait la sorcière d’Isdoram avec Naëtan et Jamélie. Ses supérieurs remarqueraient bientôt qu’il n’était plus à son poste. Cette nouvelle incartade lui coûterait cher, mais cela lui importait peu maintenant.

Weliot surgit devant la jeune femme, lui arrachant un cri aigu.


12 août 2011  par Le délivré

Avant-goût de la rentrée littéraire (VI)

Le Délivré réduira sa voilure jusqu’à la mi-août, mais ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire en exclusivité quelques extraits des ouvrages qui feront la rentrée littéraire de l’automne. Nous en profitons pour adresser nos chaleureux remerciements aux Éditions Dominique & compagnie, qui ont accepté avec empressement de nous fournir matière à piquer la curiosité de nos lecteurs !

Nuit noire, de Carole Tremblay

Parution prévue le 5 septembre 2011

Extrait

Chapitre 1 : Trop facile…

Jules se retourne dans son lit. «Ça serait presque trop facile, pense-t-il. Je suis sûr que ma mère ne se rendrait compte de rien.»

La veilleuse du couloir trace une mince ligne de lumière sous sa porte. À travers les rideaux de sa chambre, le garçon devine la lueur du lampadaire, juste en face de chez lui. Il était en panne depuis presque trois semaines, mais les employés de la Ville sont venus le réparer, hier matin. Dommage. Jules aimait bien l’obscurité épaisse et moelleuse qui envahissait la pièce depuis que l’éclairage de la rue avait rendu l’âme.

Jules n’a jamais eu peur du noir. Au contraire. Il s’y sent à l’aise. Pour lui, l’obscurité a quelque chose de reposant, d’apaisant. Comme l’eau fraîche et profonde du lac, près du chalet où il va tous les étés. Peut-être pourrait-il demander à sa mère d’installer un store sous les rideaux?

Le garçon s’assoit dans son lit. Il n’a pas sommeil. Aura-t-il le courage de mettre son plan à exécution? Ou le laissera-t-il tomber comme les cent autres qu’il a échafaudés dans le passé? Jules n’arrive pas à dire si c’est la lâcheté ou la lucidité qui l’a, chaque fois, fait renoncer à agir.

Il faut l’avouer, bon nombre d’idées qu’il avait élaborées, bien au chaud au creux de son lit, ne tenaient pas debout. Maintenant qu’il y pense, il est plutôt content de ne pas avoir osé passer à l’action. Comme cette fois où il avait songé à déterrer les plantes de la voisine parce qu’elle lui avait interdit d’accrocher son vélo à sa clôture. Jules aurait sûrement été le premier soupçonné, et sa mère aurait encore été obligée de se confondre en excuses et de multiplier les promesses pour éviter d’être mise à la porte de l’appartement. Parce que, malheureusement, madame Kiraly n’est pas qu’une simple voisine. C’est aussi la propriétaire de l’immeuble où Jules habite avec sa mère.

Le garçon repousse les couvertures et pose les pieds par terre. Le sol est froid. Un frisson traverse son corps. On doit geler, dehors, en pleine nuit.

Juste avant que sa mère se couche et éteigne la télé, Jules a entendu les prévisions de la météo, à la fin du journal télévisé. Une voix de femme annonçait de la faible neige, une température de -12, avec des vents de 50 km/h. Le garçon n’a aucune idée à quoi ressemblent des vents de 50 km/h. Un vent qui fonce à la vitesse d’une voiture sur le boulevard Saint-Joseph. Ça semble vite, mais quand on pense qu’une tempête tropicale atteint 100 km/h, ce n’est pas la fin du monde.

Jules chasse l’image de la tempête d’un geste de la main. «Je suis en train de chercher des raisons de ne pas y aller, comme toujours, se dit-il. Je ne vais quand même pas reculer simplement parce qu’il y a du vent. Alors, hop! Grouille-toi, espèce de mollasson!»

Le garçon ouvre le tiroir de sa commode et en sort un chandail propre. À peine l’a-t-il déplié qu’il le remet en boule dans le tiroir. Pourquoi s’habiller? Il lui suffit de mettre son manteau et son pantalon de neige par-dessus son pyjama. Après tout, personne ne le verra. C’est d’ailleurs ça, l’idée, ne pas être vu, non?

Jules jette un regard à son lit, à la fenêtre, à la commode. Il a beau chercher, s’il n’a pas à s’habiller, il n’a plus de raisons de s’attarder dans sa chambre. Il faut qu’il aille enfiler ses vêtements d’extérieur dans l’entrée.

Et si sa mère ne dormait pas? Si jamais c’était le cas, il n’aurait qu’à prétendre qu’il allait aux toilettes et remettre sa sortie à plus tard. L’important, c’est de faire le moins de bruit possible. Il tourne doucement la poignée. Par bonheur, le mécanisme n’émet qu’un léger cliquetis et la porte s’ouvre sans grincer.

Le garçon prend quelques secondes pour stabiliser sa respiration qui s’est un peu emballée. Il tend l’oreille. Dans l’appartement, le silence est total. Même le frigo a arrêté de ronronner. Le garçon est debout, immobile. Rien ne le retient. Pourtant, on dirait qu’une main invisible l’empêche de franchir le seuil. Comme si l’air était subitement devenu plus épais. Jules compte dans sa tête, comme avant de plonger du quai, au chalet. Un, deux, trois… Go! Il glisse un premier pied nu sur le plancher du corridor.

Zut! Il a oublié de mettre des chaussettes. Il ne peut quand même pas sortir nu-pieds dans ses bottes. Il s’apprête à retourner dans sa chambre en prendre une paire, mais s’arrête aussi sec. S’il commence à reculer au moindre truc, il ne se rendra jamais dehors. Des prétextes pour ne pas agir, il y en a des milliers. Quand on a peur, on n’a qu’à se laisser aller pour en inventer. Ils arrivent par douzaines sans qu’on les ait sonnés. Est-ce que c’est comme ça pour tout le monde? Ou est-il particulièrement peureux? Et si la lâcheté était un trait héréditaire dont il aurait hérité?

Jules avance dans le corridor sans l’avoir vraiment décidé. Qu’est-ce que ça peut faire, de toute façon, de sortir quelques minutes sans chaussettes? Le garçon a lu quelque part que certaines tribus d’Amérique du Sud marchent pieds nus dans la neige des montagnes et ne s’en portent pas plus mal. Ce n’est pas dix minutes dehors, les orteils à l’abri dans des bottes doublées, qui vont le faire mourir.

Le garçon est encore en train d’essayer de s’en convaincre quand il réalise qu’il a déjà enfilé son pantalon de neige. Il jette un œil vers la cuisine pour vérifier que l’appartement est toujours calme. Rien ne bouge. En se concentrant très fort, il arrive même à entendre la lourde respiration de sa mère. Elle dort comme une bûche, il n’y a aucun risque qu’elle se réveille. Jules attrape son foulard, l’enroule d’un geste rapide autour de son cou et se dépêche de mettre son manteau avant que la raison, la peur ou un mélange des deux ne le fasse reculer.

Après un dernier coup d’œil au corridor, Jules ouvre la porte qui donne sur l’extérieur. Le vent froid s’engouffre aussitôt dans la maison. Le garçon s’empresse de sortir et de refermer derrière lui, comme s’il craignait que le courant d’air aille réveiller sa mère.

Une fois sur le balcon, il sort sa tuque de sa poche et l’enfonce sur ses boucles brunes. Puis, il sourit, soulagé. Ça y est! Il est dehors. Le pire est fait. «Finalement, c’est exactement comme plonger dans le lac, songe-t-il. Il faut juste avoir le courage de sauter. Après, ça va tout seul.»

Appuyé contre le montant de la porte, Jules prend quelques secondes pour savourer sa victoire. Au fond, il avait raison. C’était presque trop facile…

* * *

Le journal d’Alice, tome 4 : Le big bang, de Sylvie Louis

Parution prévue le 5 septembre 2011

Extrait

Presque tous les élèves de la classe avaient déjà reçu leur rôle. Moi, j’attendais. C’est alors que Cruella a déclaré:

— Il ne nous manque que les trois bandits. Bohumil, Eduardo et Alice Aubry, vous serez Gaston, Gonzague et Gontrand.

QUOI???!!!

Me levant, j’ai dit:

— Madame Fattal, je préfère jouer le rôle d’une des filles qui fréquentent le camp de vacances!

— J’ai déjà suffisamment de filles, m’a-t-elle répondu.

En désespoir de cause, j’ai proposé:

— On pourrait transformer la bande de malfaiteurs en une gang mixte, composée de deux gars et d’une fille: Gaston, Gonzague… et Geneviève, par exemple.

Peine perdue! Cruella ne voulait rien entendre. Moi, je trouve ça sexiste de penser qu’il n’y a que les gars qui peuvent faire des mauvais coups. Lorsque j’ai déclaré que ça ne me tentait pas du tout de me glisser dans la peau d’un garçon, elle a rétorqué:

— Être acteur ou actrice, cela signifie jouer un rôle; et parfois, un rôle de l’autre sexe.

Gigi Foster, qui s’était vu attribuer le rôle d’une policière, s’est penchée vers la rangée de droite, où est assise Audrey. Elle lui a dit:

— Alice peut sans problème faire un gars! Elle a des cheveux courts et ne porte pas de soutien-gorge.

Je suis devenue rouge comme une tomate! Écarquillant ses yeux plusieurs fois d’affilée, Patrick le pas subtil a mimé de gros lolos avec ses mains. Bref, c’était l’horreur absolue! La honte totale!!! Tous les regards des garçons et aussi des filles de la classe étaient fixés sur moi, plus précisément sur mon tee-shirt plat. J’aurais souhaité  être à 1000 lieues d’ici!

— Mais, madame Fattal, a protesté monsieur Gauthier, je trouve l’idée d’Alice…

— Taratata! l’a interrompu Cruella. On voit bien, monsieur, que vous n’avez jamais eu à organiser un spectacle de fin d’année. Assez de discussion! Je vais distribuer le texte de la pièce. La représentation des 5e et 6e années se tiendra le 18 juin, en soirée. D’ici là, je m’attends à ce que vous consacriez trois périodes par semaine aux répétitions.

Monsieur Gauthier m’a lancé un regard désolé. Il avait gentiment pris ma défense. Mais, même s’il est beaucoup beaucoup plus grand que Cruella, cette dernière tenait à lui montrer qui était la boss…

La cloche annonçant la fin des cours a sonné. Marie-Ève s’est dirigée vers la porte de la classe. Cruella l’a appelée. Que pouvait-elle bien vouloir à ma meilleure amie? Devant les casiers, Africa s’en est prise à Gigi Foster:

— Tu n’as aucune raison d’humilier Alice! Tu es beaucoup plus costaude qu’elle! En plus, tu es née au mois d’octobre. Et elle, en août de l’année suivante. Imagine! Tu as…

Elle a compté sur ses doigts avant de reprendre:

— Tu as 10 mois de plus qu’elle! Quand Alice aura ton âge, ses seins auront sans doute commencé à pousser, eux aussi.

Je n’ai pu m’empêcher de rougir de nouveau. C’était tellement gênant, tout ça! Gigi Foster, qui ne prêtait aucune attention au monologue d’Africa, a refermé son casier d’un coup sec. Elle s’est dirigée vers les toilettes.

— Elle a bien raison, Afri! m’a dit Marie-Ève qui nous avait rejointes. Gigi est l’aînée des filles de notre classe, et toi, la plus jeune avec Jade. En plus, je me souviens que cet hiver, Gigi s’est vantée d’avoir déjà ses menstruations. C’est normal qu’elle soit plus formée que la plupart d’entre nous!

Je descendais l’escalier avec Marie-Ève lorsque, derrière nous, on a pouffé de rire. Je me suis retournée. C’était bien de moi que Patrick et Eduardo se moquaient! Tout à coup, j’en ai eu plus qu’assez de ces niaiseries! J’ai explosé:

— Attendez la pièce de l’an prochain, quand on vous assignera un rôle de fille! Et qu’on vous fera porter une jupe fleurie et une boucle rose dans les cheveux!!!

Imitant une voix super aigüe, Patrick s’est écrié:

— Oooh, j’adooore!

— Quels abrutis, ceux-là! a soupiré Marie-Ève. En tout cas, tu leur as bien répondu! Pour changer de sujet, écoute ça: Cruella m’a demandé si ma mère accepterait, cette année encore, d’être maquilleuse bénévole pour la soirée du 18 juin.

— Ça, au moins, ce serait cool!

— Je suis sûre qu’elle dira oui.

Marie-Ève et moi, on s’est saluées. Puis, je me suis dirigée vers le couloir menant à l’entrée de l’école, là où ma sœur et moi on se retrouve pour repartir ensemble à la maison.

Caro n’était pas encore là. Je me suis effondrée sur le banc près de la réception. Pfff… quel horrible après-midi! Soudain, Karim est apparu. Il m’a souri nerveusement. Sans un mot, il m’a tendu la main…??? … et a glissé quelque chose dans la mienne. C’était un papier plié plusieurs fois. Apparemment une feuille qu’il avait dû arracher à son cahier de brouillon. Le temps que je relève la tête, mon voisin de classe s’éloignait déjà. Il a ouvert la porte donnant sur la cour et a disparu. Quel comportement bizarre, tout à fait inhabituel pour lui qui est si sociable… Décidément, rien ne tournait rond! Bon, c’était quoi, ce bout de papier? Après l’avoir déplié, j’ai lu: «Tu n’as peut-être pas encore de soutien-gorge, Alice, mais moi, tu me plais comme ça. N’écoute surtout pas les niaiseries de Gigi!»

Pour la troisième fois en un quart d’heure, j’ai senti le sang me monter au visage. À cet instant, Caroline a bondi devant moi.

— Pourquoi tu es toute rouge, Alice?

— Ouf, j’ai tellement chaud!!! lui ai-je répondu en fourrant le message de Karim dans la pochette extérieure de mon sac. Viens, on y va!

Pendant le trajet, ma sœur m’a raconté sa journée. De temps en temps, je lui disais «oui» machinalement. Car en fait, je ne l’écoutais pas vraiment. Pas du tout, même. Je n’en revenais pas!!! Les seins, les soutiens-gorge, ça fait partie de l’intimité, non? Pourtant, depuis la remarque super vexante de Gigi Foster, tout le monde parlait de mes seins comme s’il s’agissait d’un sujet de discussion public! Ou plutôt, de mon absence de seins… Non, mais! Tant qu’à y être, pourquoi n’installe-t-on pas un panneau électronique à l’entrée de l’école, qui décompterait les jours (les mois? les années? sniff!) pour que mes micro-lolos invisibles sous mon tee-shirt deviennent dignes de ce nom. Comme ça, tout le monde serait informé! GRRRRRR… En parlant de seins, ceux de ma mère ne sont pas très gros, mais ils ont quand même la taille d’un petit pamplemousse. J’espère en avoir de beaux comme les siens, plus tard. Enfin, dans pas trop longtemps. Pour que plus jamais on ne me fasse jouer le rôle d’un gars!

J’ai confié à maman ma déception d’avoir un rôle aussi nul dans la pièce.

— Ce n’est pas drôle, a-t-elle reconnu. Mais peux-tu essayer de trouver 10 points positifs à la situation, Biquette?

Nân, pas un seul!

20 h 50. En repensant à la moquerie de Gigi Foster, je me suis dit que je voudrais avoir un soutien-gorge. Juste un petit, tout simple, pour… pour faire comme les autres. Pour faire féminin, quoi. En attendant que mes lolos deviennent en 3D. Oh, je suis loin d’être la seule fille de 5e (et même de 6e) à ne «rien» avoir encore! Mais, même Jade porte un «top». Cependant, si j’en parle à maman, qui est toujours pratique, je suppose qu’elle me répondra que je n’en ai pas encore besoin. Bref, j’ai décidé de ne pas aborder le sujet, du moins, pas maintenant. Une humiliation me suffit pour aujourd’hui.

20 h 59. Avec tout ça, j’avais oublié le petit mot de Karim. Je viens de le sortir de mon sac. Après l’avoir défroissé, j’ai relu ce qu’il avait écrit. Bon, oublions cette lamentable affaire de soutien-gorge. Mais à part ça, je lui plais?! Tant mieux! Parce que lui aussi me plaît. Karim a toujours été mon ami. Depuis mardi, il est mon voisin de classe et je me sens bien à côté de lui. Très bien, même. Tellement bien, d’ailleurs, que pour la 1re fois de ma vie, je suis un peu triste quand la cloche de l’école sonne la fin des cours, qu’il faut se lever et se saluer. (Sauf aujourd’hui, évidemment, et ce n’est pas sa faute,  mais bien celle de Cruella et de Gigi Foster.) Bref, je plais à Karim… Ben voyons, qu’est-ce qui m’arrive?! Je me sens molle et un peu étourdie. Pas étonnant que je sois fatiguée, avec tout ce qui s’est passé! J’ai glissé le message de Karim au fond du tiroir de ma table de chevet et maintenant, au lit, Alice Aubry!


9 août 2011  par Le délivré

Avant-goût de la rentrée littéraire (V)

Le Délivré réduira sa voilure jusqu’à la mi-août, mais ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire en exclusivité quelques extraits des ouvrages qui feront la rentrée littéraire de l’automne. Nous en profitons pour adresser nos chaleureux remerciements aux Éditions du Boréal, qui ont accepté avec empressement de nous fournir matière à piquer la curiosité de nos lecteurs !

Pierre Nepveu : Gaston Miron, la vie d’un homme

©Éditions du Boréal 2011

Biographie

Parution prévue le 1er septembre 2011

Extrait du chapitre 16

[À la fin des années 1960, Miron, la jeune quarantaine, éditeur, déjà un peu « écrivain national », n’a en vérité à son actif qu’un seul livre, paru en 1953. Entre les lettres d’opinion dont il abreuve les journaux et l’enfant nouveau-né qu’il élève avec sa mère et l’une de ses sœurs, il retarde encore le moment d’être écrivain.]

Et pourtant, malgré ce chaos familial, la politique ne cesse d’insister. « je vais rejoindre les brûlants compagnons / dont la lutte partage et rompt le pain du sort commun » : en cet automne 1969, jamais le poème L’Octobre, écrit plusieurs années auparavant, n’aura paru aussi actuel, tant l’agitation croît en même temps que flamboie l’automne. Une grève des policiers et des pompiers à Montréal au début du mois crée un climat d’anarchie : la manifestation du Mouvement de libération du taxi contre la compagnie Murray Hill, qui détient un monopole sur le transport à l’aéroport, tourne encore une fois à l’émeute, on incendie des autobus et un policier de la Sûreté du Québec tombe au combat. Mais c’est surtout la crise linguistique, plus virulente encore depuis la rentrée de septembre, qui mobilise « les brûlants compagnons ». Ce même mois, le gouvernement de l’Union nationale présente son nouveau projet de loi destiné à « promouvoir » le français au Québec, après une première tentative qui a avorté. Le « bill 63 » suscite aussitôt un tollé chez les militants nationalistes, qui y voient une consécration du bilinguisme : un Front du Québec français présidé par François-Albert Angers, professeur à l’École des hautes études commerciales, est institué et Miron y représente les écrivains. En quelques jours, le Front organise une grande manifestation devant le parlement de Québec. Le matin de la manifestation, le dernier jour d’octobre, alors que Gérald Godin et Pauline Julien se préparent à partir pour la capitale, des policiers se présentent chez Pauline, rue Selkirk, dans le centre-ouest de Montréal, munis d’un mandat de perquisition contre les Éditions Parti pris : parmi d’autres ouvrages et des numéros de la défunte revue, on saisit Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, toujours en prison et maintenant accusé de sédition avec son camarade Charles Gagnon. Le comité d’aide à Vallières-Gagnon, qui s’est déjà manifesté grâce au spectacle Poèmes et chansons de la résistance, va beaucoup solliciter Miron au cours de l’année qui vient.

À Québec, dès la mi-journée de ce vendredi 31 octobre 1969, vingt-cinq mille manifestants ont commencé à se masser devant le parlement (le reportage de La Presse dira qu’on en attendait cent mille). Tous les groupes militants sont représentés, des écrivains, des artistes, souvent venus de Montréal en autocar. Les étudiants sont en grand nombre, parmi lesquels le jeune poète Claude Beausoleil, qui fréquentera Miron par la suite et qui est accompagné de son amie Yolande Villemaire, inscrite comme lui au collège Sainte-Marie sur le point de fermer ses portes. Le soir, des jeunes restés sur place commettent du vandalisme et affrontent la police. Dans Le Devoir du lendemain, le politologue Léon Dion dit craindre « l’escalade de l’anarchie » et, comme plusieurs politiciens, il critique les professeurs qui ont embrigadé leurs élèves de quinze ou dix-huit ans dans des combats politiques qui les dépassent1. La manifestation, cela dit, aura été pour l’essentiel pacifique, sous le regard impassible de René Lévesque, qui contem­plait la scène du haut d’une fenêtre du parlement. Aux côtés de vedettes comme Michel Chartrand, Pierre Bourgault et autres tribuns dont parlent tous les journaux, Miron a pris la parole pour dénoncer une loi qui équivaut selon lui à un « autogénocide » :

Il est temps de se donner, au Québec, une langue officielle de travail et de vie : l’unilinguisme français. Une fois pour toutes, nous l’exigeons, il nous le faut ! Notre lutte ne prendra pas fin avec le retrait du projet de loi 63 mais seulement lorsque nous aurons obtenu l’unilinguisme français2.

L’enjeu est clair, la grande bataille des années 1970 est désormais engagée, même si, au Parlement, l’opposition de députés indépendants comme Lévesque, son ami Yves Michaud et deux dissidents de l’Union nationale ne parviendra pas à empêcher l’adoption du projet de loi 63. Pour « l’unilinguisme », ce n’est que partie remise.

Le soir, de retour à Montréal, Miron, fatigué, demeure pensif : entre cette grande mobilisation sur la place publique et sa vie intime en lambeaux, le gouffre paraît infranchissable. À certains égards, tandis que résonne encore à ses oreilles la clameur de la foule, il a le sentiment que quelque chose se termine pour de bon : un certain Québec déjà ancien sans doute, avec son mouton de la Saint-Jean, son atavisme de la soumission, ses pea soups, ses Canucks et autres « nègres blancs » de la « batèche de vie », un Québec qui est désormais passé à l’âge de l’affirmation de soi, de la lutte pour la maîtrise de son destin. Mais du même coup, songe-t-il, n’est-ce pas son œuvre poétique elle-même qui prend fin, elle qui a tant assumé l’humiliation douloureuse, l’« aliénation délirante », et qui n’a pu qu’imaginer l’octobre rouge de la révolution ? Sa « pauvre poésie en images de pauvres » n’appartient-elle pas à une époque révolue ? Depuis quelques années déjà, il parle de son œuvre comme d’une vieille histoire, en en dressant le bilan. Même sa « marche à l’amour », depuis longtemps écrite et tellement célébrée, ne semble-t-elle pas plus que jamais irréelle, voire dépassée, maintenant que son dernier rêve d’une vie heureuse avec une femme vient de s’écrouler ?

La seule différence par rapport à ses déboires des vingt dernières années, c’est ce bébé, Emmanuelle, qu’il aurait eu tort d’abandonner, qui se débat pour survivre même si lui-même se trouve démuni devant ce petit être qui semble si mal dans sa peau. C’est sa fille, elle porte son nom, Emmanuelle Miron : tout un avenir, si incertain soit-il. La langue qu’il défend avec passion et dont il voudrait assurer l’épanouissement, c’est elle qui la parlera un jour, et les enfants qu’elle aura. C’est peut-être la fin de sa poésie, mais c’est le commencement d’autre chose : la descendance, l’héritage à transmettre. Rentré au carré Saint-Louis, il se précipite vers sa machine à écrire et tape fiévreusement, d’une seule traite, son « dernier poème », un poème « pour Emmanuelle » :

J’ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m’étais pas revu
me voici en moi comme un homme dans une maison

qui s’est faite en son absence
je te salue, silence
je ne suis plus revenu pour revenir
je suis arrivé à ce qui commence3

Voilà, tout est dit, dans une désarmante simplicité qu’il est bien loin de connaître dans sa propre vie et que sa poésie elle-même a rarement atteinte : il s’est égaré, il a erré mais, au bout du compte, le voici rendu à lui-même. Il a toujours espéré « dire oui » à sa propre naissance, mais il n’imaginait pas que c’est par la naissance de sa fille que commencerait son vrai « rapatriement ».

Il a trouvé un titre à ce poème : L’Homme ressoudé, qui va paraître le 10 décembre dans le journal Le Clairon de Saint-Hyacinthe. Ressoudé : le terme ne lui plaît guère, cela fait penser à une usine de montage ou à un robot dont on a ajusté les pièces. Il s’en accommode pour l’heure tout en cherchant des synonymes : rapiécé, reformé, rassemblé. L’idée est claire, mais le mot juste fait défaut. C’est dans sa mémoire qu’il va le trouver4.

***

Décidément, c’est une période de sa vie qui semble se plaire à mélanger le pire et le meilleur, l’ombre et la lumière. Comment concevoir qu’en ces mois si tumultueux et si éprouvants, au moment même où il devient père dans le désastre, surgisse une grande nouvelle : on l’a désigné comme lauréat d’un prix littéraire, un prix universitaire par-dessus le marché, ce qui est tout de même peu ordinaire pour un poète, surtout quand celui-ci, oubliant son titre pompeux de « technicien en édition », se décrit rageusement comme un chômeur, au mieux un « journalier » sans l’ombre d’un diplôme, comme il lui arrive de le faire en réponse à des questionnaires qui lui sont adressés par des professeurs5.On pourrait s’étonner pour une autre raison: le poète cou­ronné n’a même pas, à ce qu’on sache, publié de livre depuis sa jeunesse ! Mais c’est que ce prix de la revue Études françaises, honorant un écrivain francophone hors de France, est d’une nature particulière : il est accordé non pas à un ouvrage publié mais sur manuscrit. Pour un poète qui temporise depuis quinze ans, c’est pour ainsi dire à la fois une chance et un piège : accepter qu’on lui décerne le prix, c’est accepter que son manuscrit soit publié. Il n’y aura plus d’échappatoire possible !


1 Léon Dion, « L’épisode du bill 63: escalade vers l’anarchie ? », Le Devoir, 1er novembre 1969, p. 5.

2 Cité par Louise Desjardins, Pauline Julien. La vie à mort, Montréal, Leméac, 1999, p. 204.

3 Gaston Miron, L’Homme rapaillé. Liminaire, HR (Montréal, Typo, 1998), p. 19. Dans les versions ultérieures du poème, Miron corrigera légèrement : « je ne suis pas revenu pour revenir ».

4 Miron a raconté les circonstances de l’écriture de ce poème et sa recherche d’un titre (qui allait devenir aussi le titre de son livre) dans l’édition de 1994 de HR, p. 15-16.

5 Voir notamment la lettre de Miron à Ronald Sutherland, professeur à l’Université de Sherbrooke, 14 août 1969, AMAB (Archives personnelles Marie-Andrée Beaudet).

 


8 août 2011  par Le délivré

Avant-goût de la rentrée littéraire (IV)

Le Délivré réduira sa voilure jusqu’à la mi-août, mais ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire en exclusivité quelques extraits des ouvrages qui feront la rentrée littéraire de l’automne. Nous en profitons pour adresser nos chaleureux remerciements aux Éditions Hurtubise, qui ont accepté avec empressement de nous fournir matière à piquer la curiosité de nos lecteurs !

Camille Bouchard : À bord de l’Ouragan – Tome 1 : Le trésor perdu

©Éditions Hurtubise

Roman jeunesse

Parution prévue le 20 octobre 2011

Extrait

(Chapitre 15)

Quelque part dans la mer des Antilles, le 11 septembre 1565

La Santa Concepción naviguait par bon vent, bâbord amures, découpant la crête crémeuse des lames avec son taille-mer fraîchement raclé. Ses écoutes et nervins tendus à se rompre rondissaient les voiles comme des barriques, de sorte que celles-ci halaient le navire avec la meilleure ardeur. Le ciel se parait pour la moitié du bleu intense qui était sa nature et pour l’autre moitié du gris cendré d’une tempête qui devait rager quelque part au nord.

Pánfilo Valdez y Melitón avait ôté son chapeau au plumage extravagant, car le vent menaçait de l’empor­ter loin par-delà les collines d’eau de l’horizon. Il lui avait substitué un morion plus commode, noué par un lacet sous le menton, mais dont le poli ne diminuait pas le raffinement dont il aimait s’entourer. Ses yeux, d’un gris acier de Tolède dont il avait hérité de la branche maternelle et qu’il partageait avec feu son oncle Luis Melitón de Navascués, flamboyaient dans la lumière solaire pareils au lustré de sa cuirasse.

Solidement campé sur ses deux pieds au sommet de la dunette, il ne souffrait point du mal de mer comme son parent, à l’époque. En compagnie de don Arcángel de Narvaez, le propriétaire et capitaine du navire, il observait la carcasse d’un chien de mer que les hom­mes s’étaient amusés à chasser à coups d’arquebuse et qu’ils remontaient sur le pont.

— Sa chair nous changera de l’ordinaire, émit don Arcángel en grattant d’une main distraite la dense toison qui émergeait de sa chemise ouverte à hauteur de la poitrine. Vous y avez déjà goûté ?

— Non, répondit Valdez.

— Certaines parties sont fort délicates. Les ailerons, par exemple. Les…

— Je verrai.

Don Arcángel n’insista point. Il n’insistait jamais quand il s’agissait des militaires. Le capitaine de la Santa Concepción se contentait de diriger ses marins, d’obéir à ceux qui frétaient son navire et se moquait de tout ce qui n’était point lié à la navigation. À trente et un ans, fort laid, il ne prenait jamais la peine de se peigner, pas même de se laver. Les poux foisonnaient sous ses vêtements.

— Avez-vous calculé notre position, ce matin ? demanda Valdez à brûle-pourpoint sans quitter des yeux la masse gigantesque du requin pendu à la grande vergue.

Point encore, répondit de Narvaez en toisant l’officier, mais en feignant de continuer à fixer, lui aussi, le poisson géant. Je le ferai dès après mon déjeuner.

Faites-les maintenant, ordonna Valdez. Nous mouillons dans les eaux de ces maudits pirates et j’ai besoin de connaître deux fois par jour notre localisa­tion la plus exacte possible.

Fort bien, capitán. J’y vais de ce pas, répliqua don Arcángel sans hésiter.

« Il ne me les donnera point avant le déjeuner », se dit don Pánfilo en lui-même, réprimant son mépris pour les civils, ces rustres sans discipline, sans noblesse, pleins de poux, qui maniaient cordages et bois de planche, mais ne savaient tenir une épée, le seul vrai prolongement digne de la main d’un homme.

« Je les lui donnerai après mon déjeuner », songea pour sa part don Arcángel en quittant la dunette pour sa cabine, maudissant ces coqs aux cuirasses emplumées qui, parce qu’ils tâtaient de la rapière, se croyaient au-dessus du commun qui les nourrissait et les transportait.

Il n’eut point le temps de pénétrer dans ses quar­tiers. Il tenait encore la poignée de la porte quand un cri retentit du haut de la hune de misaine.

— Terre en vue !

Les sourcils broussailleux du capitaine reproduisi­rent une ligne soucieuse au-dessus de ses yeux veinés. La couperose de ses joues grasses s’accentua.

Selon ses relevés de la veille, il n’aurait dû trouver aucune côte avant des jours.

Tu es certain qu’il ne s’agit point d’une bande de nuages ? lança-t-il le nez en l’air, en évitant de croiser le regard de don Pánfilo.

Je vous parie ma ration de guildive, capitaine, répondit la vigie.

¡ Rediós ! jura don Arcángel en pénétrant dans sa cabine, porte choquant contre le mur extérieur.

Il continua de pester en regroupant portulans, compas, bâton de Jacob… Un mousse de douze ans, qu’il utilisait comme laquais personnel, s’empressait de lui procurer ce qu’il réclamait avec force grogne­ments.

Plus possible de faire autrement ; il devait repousser son déjeuner.

***

De Valdoie, piqué dans son honneur, conta tout. Enfin, presque tout. L’horreur des guerres de religion qui ensanglantaient la France, l’obligation pour les protestants d’aller trouver refuge en Angleterre, là où, trente ans plus tôt, le roi Henri VIII, le père d’Élisa­beth, avait coupé les liens avec Rome et la papauté. Il raconta les déchirements qui affligeaient les bons sujets français devant demander asile à une cour étrangère, l’opportunisme de la reine qui profitait de l’excellence des marins bretons et normands pour servir ses pro­pres desseins.

L’avidité de la souveraine allait jusqu’à la volonté d’acquérir à son tour, au même titre que les Français, Hollandais, Suédois, Basques et qui d’autre encore, une part des territoires immenses et vierges du Nouveau Monde.

— Est-ce tout ?

Nez-en-Moins présenta à Mange-Cœur une mine irritée.

— N’est-ce point assez ?

Lionel, assis sur la souche lui servant de banc, coudes sur les cuisses, leva lui aussi vers de Valdoie une expression ambiguë d’humeur narquoise et d’aga­cement.

— Il m’est difficile de penser que la reine d’Angle­terre ne vous ait point également missionné, ainsi que d’autres avant vous, pour retrouver un certain trésor mirifique, enfoui depuis dix ans, et qu’on prétend enterré par le regretté Cape-Rouge en quelque anse mystérieuse. Ai-je tort, capitaine Nez-en-Moins ? Seul un léger frémissement des lèvres trahit le malaise de De Valdoie. Mange-Cœur, le regard planté dans celui de son vis-à-vis, reprit :

— Saviez-vous, monsieur, que la prime promise par l’Audiencia de la Nouvelle-Espagne pour ma capture précise qu’on doit me ramener en vie à Mexico ?

Pourquoi un forban traînant l’effroyable renommée qui est mienne bénéficierait-il d’une telle faveur ?

De Valdoie allait répliquer qu’il en ignorait tout, mais Lionel, qui n’attendait pas sa réponse, poursuivit :

— C’est qu’on me considère comme la piste la plus solide pour mettre la main sur le trésor perdu de Cape-Rouge. On croit – à tort, je le précise – que je possède la fortune abandonnée par mon ancien capitaine. Ai-je l’air tellement riche, selon vous ? Au pis, pense­t-on, si je ne profite pas du fameux pactole, je le tiens néanmoins caché. C’est là ce que suppose Élisabeth d’Angleterre, monsieur. Ce que supposent les juges de l’Audiencia de Mexico, voire Philippe II à Madrid.

Cette fois, les deux hommes s’observaient sans plus aucun caractère de dissimulation. Si de Valdoie n’ap­prouvait point les présomptions de Lionel, il ne les désavouait point non plus. Le jeu de l’un était trop clair et le raisonnement du second trop perspicace pour qu’il eût valu la peine de s’entêter à mentir.

En se levant, Mange-Cœur cambra le dos en appuyant les mains sur ses reins. Il détourna les yeux de son prisonnier et aperçut Urael, plus loin, qui fixait la mer. Son esprit commença à se préoccuper d’autres soucis.

Il allait sortir de l’abri, mais s’arrêta dans l’ouverture. Sans se tourner vers de Valdoie, il lança par-dessus son épaule :

— Ne perdez point votre temps, capitaine Nez-en-Moins. La chimère dont se nourrissent les aventuriers des Antilles, depuis dix ans, depuis la mort de Cape-Rouge, ledit trésor, mes hommes et moi le cherchons également. Nous avons retourné tout le sable de toutes les plages de toutes les îles voisines de l’endroit où nous opérions alors : Acaera, Ayaou, Imoúgaribonê et com­bien d’autres encore ? Il ne reste qu’un lieu que nous ne pouvons fouiller et c’est le fond de la mer. C’est là, à n’en point douter, que mon ancien maître a balancé ses rapines avec la fortune tirée du sac de Virgen-Santa­del-Mundo-Nuevo. Sinon, depuis le temps, nous les aurions recouvrées.

Urael se tenait face au vent, épaules ramenées vers l’arrière, ventre rentré, pieds plantés solidement dans le sable de la plage. Avec sa moitié haute de visage rougie de couchieue et sa partie basse noircie de poudre de nicolai, avec son profil d’aigle et ses narines béantes dans la brise, avec sa coiffure longue piquetée de bijoux d’os, d’or et de plumes, avec ses tatouages sur tout son corps nu, il évoquait plus quelque démon païen qu’un homme. Cela se sentait davantage quand on voyait les colliers de dents humaines se balançant sur sa poitrine ou les colifichets fabriqués de cheve­lures ennemies liés à sa taille.

— Redoutes-tu quelque tempête ?

Urael, originaire d’une tribu de la Tierra Firme, n’était point kalinago, mais il aimait se parer à leur manière, car de toutes les peuplades du Nouveau Monde, les Caraïbes – ou Cannibales – étaient certes celle qui répandait le plus la hantise et l’épouvante. Il s’était enrôlé dans l’équipage de Cape-Rouge, à une certaine époque, par désir de vengeance, pour tuer de l’Espagnol en représailles au massacre de sa famille. Avec le temps, sa soif de sang étanchée, il ne naviguait que par amour de la mer et de l’errance… et par atta­chement à Lionel et à ses frères kalinagos.

Il n’avait point entendu son capitaine approcher par-derrière, ce qui ne manquait jamais de susciter son admiration. Rares étaient ceux qui pouvaient le sur­prendre ainsi. Il répondit sans modifier sa pose :

Pire qu’une tempête.

Juracán ?

Urael avait les yeux fermés et Lionel en profitait pour tenter de détailler ses traits. Mais masqués sous le fard du guerrier, les traces du temps qui passe res­taient discrètes.

« Il est plus âgé que moi, songea le capitaine des pirates, de cinq ans au moins, mais il paraît être venu au monde le jour même de ma propre naissance. »

— Juracán, si, répondit enfin le Wayana. Mais lui trop loin. Lui point venir ici. Plutôt le nord. Nous, danger aucun. Peut-être pluie forte, sûrement bon vent, mais point tempête.

Aujourd’hui ?

Demain.

Lionel retint un soupir. Si le démon amériquain Juracán, le terrible souffle que les Blancs appelaient « ouragan », avait eu la mauvaise idée de sévir sur la côte où se trouvait toujours le galion en radoub, il était certain que celui-ci aurait connu de nouvelles et plus graves avaries.

Il en était encore à se réjouir quand retentit le cri de son homme de vigie qui, à intervalles réguliers, grimpait au sommet d’un palmier pour épier la mer.

Il venait de repérer un navire à l’horizon.

Un trois-mâts. Armé de vingt, peut-être vingt­quatre canons.

« Encore un maudit Anglais ! » songea Mange-Cœur aussitôt.

Comme pour le dédire, la vigie hurla :

— Et il bat pavillon aux couleurs de Castille !



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