Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘▪ Monde du livre’


16 février 2012  par Sébastien Veilleux

Les « lecteurs numériques » sortent de l’ombre !

Le livre numérique fait couler beaucoup d’encre depuis quelque temps. Tel un vautour, il semble planer au-dessus du livre papier, prêt à n’en faire qu’une bouchée. Du moins, c’est ce que plusieurs personnes dans le milieu du livre craignent. Il est vrai que le marché du livre numérique est en pleine expansion. Amazon affirme avoir vendu quatre millions (!) de Kindle durant la période de Noël 2011, et on estime qu’à la fin de 2012 17 millions de liseuses électroniques auront trouvé preneur. Selon le bureau d’études Idates, le marché mondial du livre électronique connaîtra une croissance annuelle de 30 % d’ici 2015 pour atteindre 12 % du marché mondial du livre.

Nous avons interrogé trois adeptes du livre numérique pour connaître leur point de vue.

Pourquoi s’acheter une liseuse numérique ? Quels sont les avantages de ce format ? Chantal s’est procuré la sienne en 2010, un Kindle 3G d’Amazon. Elle a choisi ce modèle parce que la connexion Internet 3G lui permet de télécharger des livres numériques où qu’elle soit. Grande voyageuse, elle peut désormais partir avec plusieurs livres sans encombrer sa valise. Le dictionnaire intégré s’avère également très utile puisqu’elle télécharge surtout des livres en anglais, et si le sens d’un mot lui échappe, elle n’a qu’à placer son curseur dessus pour voir apparaître la définition. Finie l’époque où il fallait garder un dico près de soi. Chantal lit présentement La dernière frontière de Philip Le Roy en version papier, et One for the Money de Janet Ivanovitch en version numérique (La prime en version française).

Robert, de son coté, a choisi la liseuse de marque Kobo, d’une part pour ne pas être enchaîné au site d’Amazon et d’autre part parce que le Kobo était la liseuse la mieux cotée par les experts au moment de son achat, fin 2011. Pour l’instant, Robert ne télécharge que des livres gratuits, des classiques libres de droits d’auteurs. Il en trouve à profusion, en anglais pour la plupart. Pour lui, la gratuité des livres reste le principal avantage de la liseuse numérique. Il lit présentement The Picture of Dorian Gray (Le Portrait de Dorian Gray) d’Oscar Wilde et, en version papier, Murmures à Beyoglu de David Boratav.

L’été dernier, Geneviève s’est acheté un Kobo en espérant pouvoir consulter ses dossiers dans les transports en commun. Elle a été déçue, car il ne suffit pas de convertir un fichier en PDF pour obtenir un livre numérique. En revanche, elle adore pouvoir grossir le caractère du texte puisque auparavant sa vue ne lui permettait pas de lire des livres en format poche. Du coup, elle affirme que le nombre d’heures qu’elle consacre à la lecture a considérablement augmenté avec sa liseuse électronique. Elle lit présentement Le Défi positif de Thierry Janssen, en version papier.

Nos trois adeptes lisent encore des livres papier et jurent qu’ils n’arrêteront jamais d’en lire… et d’en acheter. Chantal et Robert privilégient les livres papier quand vient le temps de lire en français. Robert admet toutefois que sa consommation de livres anglais a doublé depuis qu’il possède une liseuse électronique. Pour sa part, Chantal, avant d’avoir son Kindle, estimait son ratio de lecture à 70 % de livres francophones pour 30 % de livres anglophones. Ce ratio est passé à 60 %-40 % depuis l’achat de sa liseuse.

Les livres numériques nuisent-ils à la littérature francophone ? Une chose est sûre, il y a une grande disparité entre l’offre des livres anglais et français sur le web. Les titres anglais sont beaucoup plus nombreux sur les sites de téléchargements. Philippe Desalle, dans un article paru le 31 décembre, parle de 30 000 à 50 000 livres francophones contre 1 million de titres anglophones déjà disponibles en format numérique. Le prix des livres aussi pose problème : alors que les titres anglophones sont souvent vendus à moitié prix dans leur format numérique (et souvent plus  bas encore), la réduction est beaucoup moindre en français. Pourtant, cette différence de prix est citée comme étant un avantage majeur aux yeux de nos trois adeptes, d’où peut-être leur intérêt accru pour le livre en anglais.

Heureusement, les éditeurs francophones ont compris le message et s’ajustent rapidement. L’association des Librairies Indépendantes du Québec (LIQ) propose déjà sur son site web plus de 16 800 titres francophones, dont près de 10 000 titres québécois, en format numérique (PDF et Epub), téléchargeables en un clin d’œil.

Les prochaines années seront déterminantes pour le milieu du livre. Robert croit d’ailleurs que cette révolution aura des bienfaits sur l’édition papier, obligeant les éditeurs a offrir des reliures de meilleure qualité, à faire du livre traditionnel un objet de collection. De toute façon, l’essentiel demeure la lecture elle-même; en bout de ligne, les amoureux du livre, quel que soit son format,  auront toujours le dernier mot.

Et vous, avez-vous succombé au livre électronique ? Si oui, pour quelles raisons ? Que lisez-vous ? Optez-vous davantage pour des livres en anglais ? Êtes-vous plutôt un ardent défenseur du livre papier ? Pourquoi ? Le Délivré veut vous lire !

Vous trouverez notre inventaire de titres disponibles en format numérique sur :

Vous pouvez vous y procurer des livres en version papier ou numérique tout en profitant de l’expertise de nos libraires par leurs suggestions dans chacun des secteurs.


30 janvier 2012  par Maxime Nadeau

La littérature et Twitter

Depuis quelques mois, on nous parle régulièrement de twittérature, c’est-à-dire de la littérature produite et diffusée sur Twitter, ce site de microblogage où les usagers ne s’expriment qu’en gazouillis, des messages de 140 caractères et moins. Il existe même un Institut de Twittérature Comparée (ITC), dont le site affiche fièrement les  lettres patentes (!) de l’organisme. Les « défenseurs » de la twittérature – car nombreux sont ses détracteurs – voient en Twitter une contrainte stimulante pour la création : la limitation des caractères rappelle les formes fixes de poésie comme le haïku ou le sonnet. On pense aussi à l’OuLiPo, ce fameux groupe d’écrivains (Perec, Calvino, Queneau, etc.) ayant expérimenté la contrainte dans la création littéraire. Les twittérateurs se donnent donc comme défi de produire de la littérature de qualité sur Twitter tout en gardant un certain esprit ludique, ce qui ne signifie pas que toute twittérature soit humoristique pour autant.

Certains tenants de la twittérature misent déjà sur celle-ci à des fins pédagogiques au secondaire. Puisque les élèves clavardent et écrivent déjà sur des sites de microblogage comme Twitter et Facebook, aussi bien les joindre là où ils sont déjà et stimuler leur création par un médium qu’ils maîtrisent souvent davantage que leurs professeurs. Les opposants à ces méthodes d’enseignement y voient plutôt une forme de nivellement vers le bas : s’éduquer n’est pas que plaisir et exige de l’effort. Fabien Deglise, du Devoir, s’inquiétait d’ailleurs, dans sa chronique du 3 décembre dernier, d’un étiolement du vocabulaire que provoquerait l’usage de Twitter. Selon lui, limite de 140 caractères oblige, on aurait tendance à utiliser davantage de mots courts et génériques plutôt que des mots plus longs et plus précis. Pour reprendre un exemple de Deglise, exprimer, formuler, murmurer, dévoiler et affirmer écoperait au détriment de dire. Qu’importe, les twittérateurs ont leur lobbyiste et comptent bien obtenir du financement pour un projet-pilote visant à développer l’enseignement de la twittérature.

Mais en librairie, la twittérature est-elle présente ? Pour l’instant, presque pas. Peu nombreux, les livres s’affichant comme de la twittérature font sourciller, car les textes laissent malheureusement un peu à désirer, du moins jusqu’à maintenant. Force est de constater que les éditeurs n’ont toujours pas succombé et que les lecteurs connaissent encore peu le phénomène. Les twittérateurs forment pour l’instant une communauté assez restreinte, mais rien ne dit qu’elle ne comptera pas de nouveaux adeptes. Il suffirait que leur enthousiasme séduise quelques auteurs connus et qu’un succès en librairie accroisse leur visibilité pour que le nouveau genre prenne son envol. Après tout, la twittérature n’en est qu’à ses premiers balbutiements : on attribue la paternité du mouvement au Japonais Keitai Shosetsu, premier auteur à avoir écrit un roman entièrement sur un cellulaire, en 2006 ou 2007. Pour l’anecdote, on parlait alors de celluroman et de cellu-lit. Un genre que ne devrait pas trop priser la gent féminine !

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Twitter et les médias sociaux créeront peut-être une autre littérature, mais on peut d’ores et déjà croire qu’elle influence et influencera la littérature « traditionnelle ». Je pense ici au plus récent recueil de Yolande Villemaire, Micropoésie. On savait l’auteure de La vie en prose polyglotte et grande voyageuse, mais on ne connaissait pas la branchée grande utilisatrice des réseaux sociaux. On y apprend entre autres que les iPod, YouTube et autres Twitter n’ont aucun secret pour Villemaire, qui semble les utiliser quotidiennement, et avec enthousiasme. Une « abolition de l’espace » frappe dans ce recueil : l’auteure se trouve partout à la fois par l’utilisation des médias sociaux, vivant notamment le Printemps arabe en direct. Twitter et consorts auront encore fait reculer la contrainte de l’espace en permettant à des individus de partout dans le monde de se parler en direct. Un usager de ces technologies peut « vivre le monde » et peut-être développer une véritable « conscience universelle » par ces « stimuli technologiques » nous faisant ressentir  en tout temps les moindres parties de ce « corps mondial ». Le recueil de Villemaire fait bien ressentir cette simultanéité des soubresauts du monde dans le quotidien, et en ce sens annonce possiblement des changements à venir dans la littérature. Si les nouvelles technologies influencent le quotidien d’un pourcentage grandissant de la population, celles-ci finiront tôt ou tard par se répercuter davantage dans la littérature. Les possibilités de mutations du récit sont multiples : un narrateur se nourrissant des médias sociaux, la communication des personnages via les nouveaux médias prenant plus d’importance, de nouvelles façons d’imaginer le futur dans la science-fiction, etc. Bref, que la twittérature fasse long feu ou pas, les médias sociaux s’inscrivent déjà dans la littérature et continueront de l’influencer à mesure que leur importance dans nos vie croîtra. Peut-être en avez-vous des exemples ? Ou peut-être lisez-vous de la twittérature ? Avez-vous des twittérateurs à recommander ? Le Délivré veut vous lire !

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Micropoésie, Yolande Villemaire, 2011, Écrits des Forges, 78 p., 9782896451869.

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20 janvier 2012  par Eric Bouchard

Dans la peau des Fauves

L'affiche du président de la 39e édition, Art Spiegelman

On entame le dernier droit de janvier, et c’est le moment de l’année où le fervent lecteur de bandes dessinées trépigne d’impatience à l’idée de découvrir quels seront les albums qui dans quelques jours rafleront les différentes récompenses décernées par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, inévitable Mecque annuelle du 9e art, qui se tiendra du 26 au 29 janvier 2012.

On se souvient que les prix avaient connu une redéfinition sous le passage à la présidence de Lewis Trondheim en 2007 : alors que le Prix du meilleur album est renommé Fauve d’or, les anciens prix sont écrasés sous une sélection de six albums de tête qualifiés d’« Essentiels », puis de Fauves d’Angoulême, dont un Essentiel révélation. Mais cette manière de faire aura fait long feu : trois ans plus tard, à l’édition 2010, ces cinq autres Fauves recevront différents épithètes à saveur plus ou moins ésotérique qui, bien que ne faisant pas l’unanimité au début, semblent vouloir s’imposer : le Prix Regard sur le monde, attribué à un album traitant de problèmes actuels ; le Prix de l’Audace, censé récompenser un album expérimental ; le Prix Intergénérations, pour un album transcendant les catégories d’âge ; le Prix spécial du jury, à un album « méritant d’être distingué mais ne rentrant dans aucune des autres catégories de prix » (?) ; et le retour du Prix de la Série, qui permet de couronner, d’une part, des œuvres au long cours, d’autre part, la bande dessinée grand public, ce qui en somme est loin d’être une mauvaise chose d’un point de vue politique pour ce festival se faisant souvent taxer d’« élitisme » (alors que les élitistes ont plutôt tendance à la considérer « populaire », mais ceci est un autre débat !)

Cependant, plutôt que de proposer des albums en nomination pour chacune des différents Fauves, le Festival propose depuis 2007 une Sélection officielle d’une cinquantaine de titres (58 cette année), voulue représentative de l’offre éditoriale (comprendre : y représenter une majorité d’éditeurs), où seront puisé les différents gagnants. Maintenant, comme cette manière de faire laisse bien évidemment la place à une vaste spéculation, je vous propose cette année de tenter une approche prédictive pour ces principaux prix, car une brochette d’autres sont remis, notamment les Prix Jeunesse, du Patrimoine et le nouveau Prix Polar.

Prix Regard sur le monde

En regard de la sélection officielle, plusieurs albums de qualité se bousculent dans cette catégorie. C’est notamment le cas du célébré Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle (Delcourt), du tout récemment reçu en librairie Reportages de Joe Sacco (Futuropolis) – qui, rappelons-le, avait remporté ce prix l’an dernier avec Gaza 1956 –, une compilation de travaux journalistiques réalisés pour différentes publications autour du génocide tchétchène, de l’immigration subsaharienne massive dans l’île de Malte, des victimes du système de castes en Inde, etc., ou même d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), qui nous propose à travers son autobiographie de pénétrer le contexte de fondation du mouvement gekiga à la fin des années 50, comme l’actualité japonaise de l’époque. Sauf que de trop nombreux lecteurs ont été complètement renversés par l’excellent L’art de voler d’Antonio Altabirra et Kim (Denoël graphic), déchirante aventure biographique d’un paysan idéaliste broyé par le franquisme, à qui devrait échoir le prix.

Prix de l’audace

Pourraient facilement figurer dans cette catégorie Habibi de Craig Thompson (Casterman), dont a abondamment parlé ma collègue Isabelle, ou Pour en finir avec le cinéma de Blutch (Dargaud), promenade esthétique et référentielle dans la culture du 7e art, mais je penche pour ma part vers 3’’ de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt), en opposition à ceux qui ont dénoncé sa narration bande dessinée comme étant en inadéquation avec son récit. En effet, sur le site Du9, l’auteur du texte « 3″ et son double » (car le lecteur peut aussi visionner en ligne une version continue de l’expérience de zoom infini de Mathieu) affirme notamment d’une part que les cases intermédiaires entre les scènes principales de ce zoom infini n’apportent rien, mais aussi d’autre part que le visionnement de la version numérique (un bref aperçu ici) se déroule si rapidement qu’on y perd un peu pied, incapable d’assimiler toutes les informations qui défilent sous nos yeux. En même temps, il y souligne avec justesse ce « plaisir du vertige » ressenti à la lecture, qu’il pose comme le réel sujet du livre. Ainsi, en regard de cette « lacune » de la version numérique, dont la vitesse de défilement subie fait perdre pied au lecteur, ne serait-il pas juste de croire que le vertige de ce récit ne puisse être pleinement expérimenté que justement en raison de sa narration bande dessinée, narration régulière (« en gaufrier ») de surcroît, qui permet un équilibre à la lecture de l’audacieuse expérience de Marc-Antoine Mathieu ?

Prix intergénérations

La série Beauté des Kerascoët et d’Hubert (Dupuis) ferait un candidat tout à fait honorable, pour son investissement de l’imaginaire du conte et son traitement rafraîchissant des aplats colorés, mais je lui préférerais la magnifique série Bride stories de Kaoru Mori (Ki-Oon), une pudique histoire d’amour justement intergénérationnelle, pour le souffle de sa portée documentaire, notamment autour des traditions d’artisanat des peuples d’Asie centrale au 18e siècle.

Prix spécial du jury

On voit bien figurer dans cette catégorie aux motivations obscures (deuxième meilleur album ?) Les ignorants d’Étienne Davodeau (Futuropolis), audacieux projet d’« initiation croisée » d’un bédéiste et d’un viticulteur, ou peut-être la captivante biographie post-moderne Le chanteur sans nom d’Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez (Glénat), pour saluer le travail de la collection « 1.000 feuilles », qui amène une salutaire diversité chez l’éditeur grand public grenoblois. Mais nous pourrions parier un billet sur l’élection de Mister Wonderful de Daniel Clowes (Cornélius), pour enfin récompenser en sol européen le travail de cet incontournable auteur américain (et Dieu sait comment son éditeur se désespère année après année de tant d’aveuglement). Et qui sait si le président Art Spiegelman ne poussera pas son compatriote comme prochain Grand prix ?

Prix de la Série

La parution du troisième tome de Servitude d’Eric Bourgier et Fabrice David (Soleil), une série fantasy ambitieuse et de grande qualité (le fait en lui-même est assez rare pour être remarqué), pourrait faire d’elle un excellent choix. Sauf que la parution d’Atsuko, quinzième tome de Jonathan (Le Lombard), serait sans doute l’occasion de récompenser l’immense Cosey pour sa série-culte. Mais comme ce dernier album est un rien tiède, allons-y pour une série-puzzle d’anticipation d’excellente tenue : Alter ego (Dupuis), scénarisée par l’équipe belge composée de Denis Lapière et d’un réalisateur inventif au regard social pertinent, Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux, Comme tout le monde), qui décidément s’intéresse de plus en plus à la bande dessinée…

Prix Révélation

Alors là, ça se bouscule au portillon ! De nombreux nouveaux talents dignes d’intérêt ont éclos cette année, dont Thimoté le Boucher avec Skins party (Manolosanctis), brillant récit choral autour d’une fluorescente descente aux enfers, ou Lars Martinson avec Tonoharu (Lézard noir), et sa singulière approche de faux « roman graphique du 19e siècle » au service d’une fiction sur la figure de l’expatrié incapable d’appréhender son nouvel environnement, en l’occurrence le Japon contemporain et la froideur de ses mœurs.

On pourrait aussi songer à Marine Blandin, avec son surréaliste Fables nautiques (Delcourt), surprenante aventure à la recherche de l’issue d’un labyrinthe en forme de parc aquatique fantasmé, à la jeune Marion Montaigne (Panique organique, La vie des très bêtes) avec Tu mourras moins bête (Ankama), hilarante entreprise de vulgarisation scientifique déconstruisant avec bonheur les approximations véhiculées par les fictions du corpus cinématographique et télévisuel grand public, ou même à Gilles Rochier pour TMLP (6 pieds sous terre), qui en dépit d’une carrière entamée depuis une quinzaine d’années, se révèle cette année avec éclat dans cette chronique bien sentie d’une jeunesse à l’ombre des cités-HLM.

Mais il faut saluer cette année l’excellence de l’Espagnol Pau, qui déboule de nulle part avec un univers animalier diablement maîtrisé. Cette grande aventure canino-viking qu’est La saga d’Atlas et Axis (Ankama) a tout pour séduire le grand public, et pourrait même se tailler une bonne place dans les bibliothèques exigeantes, pas très loin du Bone de Jeff Smith…

Fauve d’or – Meilleur album

Polina (Casterman), l’album de la maturité pour Bastien Vivès, porté par un immense engouement en France, a toutes ses chances. Mais comme vous l’avez lu dans nos tops de l’année, notre préférence globale va définitivement à Portugal de Cyril Pedrosa (Dupuis)… Et la vôtre ?

* * *

Hélas, comme à chaque année, restent quelques albums pas encore distribués au Québec que nous n’avons donc pas eu l’occasion de lire et qui pourraient éventuellement causer la surprise. C’est le cas notamment de Oui mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong (L’association), Prix Révélation 2008 avec L’éléphantLe dernier cosmonaute d’Aurélien Maury (Tanibis), une histoire d’amour traitée à la Chris Ware ; Le miroir de Mowgli d’Olivier Shrauwen (Ouvroir Humoir), le plasticien-pasticheur qui nous a donné Mon papa et L’homme qui se laissait pousser la barbe ; et le très attendu Les amateurs de Brecht Evens (Actes sud BD), l’auteur qui s’était mérité le Prix de l’audace 2010 avec Les noceurs.

Hélas encore, comme à chaque année également, on remarque quelques grands absents de la sélection officielle : Lomax : collecteur de folk songs de Franz Duchazeau (Dargaud), Voyage aux îles de la désolation d’Emmanuel Lepage (Futuropolis), La plaine du Kantô de Kazuo Kamimura (Kana) ou encore Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), etc.

Le Festival d’Angoulême, s’il est le plus important et le plus influent du monde francophone, n’est malheureusement jamais irréprochable, mais chose certaine, il donne du grain à moudre…

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Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698
Reportages, Joe Sacco, Futuropolis, 194 p., 9782754806695
Une vie dans les marges (2 t.), Yoshihiro Tatsumi, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192
L’art de voler, Antonio Altarriba et Kim, Denoël graphic, 213 p., 9782207109724
Habibi, Craig Thompson, 2011, Casterman, coll. « Écritures », 672 p., 9782203003279
Pour en finir avec le cinéma, Blutch, Dargaud, 80 p., 9782205067026
3’’, Marc-Antoine Mathieu, 2011, Delcourt, 72 p., 9782756025957
Beauté, t.1 : Désirs exaucés, Kerascoët et Hubert, Dupuis, 48 p., 9782800150239
Bride stories (2 t.), Kaoru Mori, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749
Les ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis, 267 p., 9782754803823
Le chanteur sans nom, Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez, Glénat, coll. « 1.000 feuilles », 116 p., 9782723476997
Mister Wonderful, Daniel Clowes, Cornélius, 80 p., 9782360810130
Servitude (3 t.), Eric Bourgier et Fabrice David, Soleil, 60 p. ch., 9782849464229
Jonathan, t. 15 : Atsuko, Cosey, Le Lombard, 56 p., 9782803630035
Alter ego (6 t.), Denis Lapière et Pierre-Paul Renders, dessin collectif, Dupuis, 60 p. ch., 9782800148786
Skins party, Thimoté le Boucher, Manolosanctis, 108 p., 9782359760170
Tônoharu, Lars Martinson, Lézard noir, 269 p., 9782353480272
Fables nautiques, Marine Blandin, Delcourt, 142 p., 9782756021775
Tu mourras moins bête, t.1 : La science, c’est pas du cinéma !, Marion Montaigne, Ankama, 255 p., 9782359102208
TMLP, Gilles Rochier, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674
La saga d’Atlas et Axis, t.1, Pau, Ankama, coll. « Étincelle », 74 p., 9782359101546
Polina, Bastien Vivès, KSTR, 2011, 206 p., 9782203026131
Portugal, Cyril Pedrosa, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137


18 janvier 2012  par Anne-Pascale Lizotte

Il était une fois Soulières éditeur

Robert Soulières vit entouré de livres dans une jolie maison qui a tout d’un petit musée. Il nous a ouvert les portes de sa demeure par une belle matinée d’automne. Nous avons eu droit à une visite guidée des lieux, qui accueillent aussi les bureaux de l’éditeur. Que d’émerveillement nous attendait ! Chaque pas devenait découverte, initiant une émotion à peine contenue devant tant de trouvailles ! Nous pénétrions dans une véritable caverne d’Ali Baba ! Les murs étaient tapissés d’œuvres originales d’illustrateurs qui ont un jour ou l’autre uni leur talent à celui d’un auteur publié chez Soulières éditeur. Peintures, esquisses, dessins, bibelots, sculptures se côtoyaient joyeusement dans un festival de couleurs, de styles et de matériaux de tout acabit. C’est toute l’histoire de Soulières éditeur qui se déployaient devant nous. Une riche histoire de complicité et de rencontre entre auteurs et illustrateurs.

Dans le petit monde de l’édition au Québec, peu de noms évoquent autant l’univers de la littérature jeunesse que celui de Robert Soulières. L’aventure ce cette maison, nous dit-on, débuta un certain 16 août 1996, vers 10h38 du matin. (Pour ceux qui connaissent un peu le personnage, vous ne serez pas surpris de retrouver dans cette date de naissance tout l’humour de l’homme !) Il ne s’agissait pas des premiers pas de monsieur Soulières dans l’édition. En effet, avant de fonder sa propre maison d’édition, Soulières fut directeur des éditions, puis vice-président des éditions Pierre Tisseyre, autre nom qui a marqué le monde du livre au Québec.

Dès sa création, Soulières éditeur se donne une ligne éditoriale claire : publier des œuvres de fiction qui donneront le goût de la lecture aux jeunes, pour le reste de leur vie. Pari tenu, alors que la maison souffle ses 15 bougies .

Robert Soulières est un amoureux de la langue, des mots, des calembours et autres jeux de langage. L’éditeur ne cesse de nous surprendre, de nous faire sourire avec des campagnes de promotion particulièrement inventives et originales. Un atout certain dans le succès de cette maison d’édition, qui a choisi de publier des textes de fiction dans trois collections : « Ma petite vache a mal aux pattes » pour les premiers lecteurs, « Chat de gouttière », qui s’adresse aux jeunes de 9 ans et plus, et « Graffiti », qui se destine aux lecteurs de 11 ans et plus. Acteur majeur de l’édition jeunesse au Québec, Robert Soulières est également écrivain. Ses ouvrages pour la jeunesse ont d’ailleurs été maintes fois récompensés.

Afin de souligner le 15e anniversaire de Soulières éditeur, nous vous présentons une partie de la collection d’œuvres de l’éditeur. Du 19 janvier au 5 février 2012, vous pourrez admirer une quarantaine d’œuvres de grands noms de l’illustration, une manière originale de plonger dans l’univers de cet éditeur passionné ! Nous vous invitons aussi au vernissage, qui aura lieu le 19 janvier à 18 h à l’aire libre.

Bonne exposition !

Illustrations de Geneviève Côté (tirée de La chambre vide, de Gilles Tibo) et de Carl Pelletier (« Lire, j’aime chat ! »)


30 novembre 2011  par Maxime Nadeau

Retour sur les prix littéraires de l’automne

Le tourbillon du Salon du livre de Montréal est passé, la « saison des prix littéraires » tire à sa fin, et Noël cogne à nos portes. Voilà une belle occasion de revenir sur les prix décernés cet automne, question de nous rafraîchir la mémoire, de connaître les lauréats qui nous auraient échappé parmi les entrefilets des pages culturelles, et, avouons-le, de terminer nos listes pour le Père Noël.

À la surprise de plusieurs, c’est le poète suédois Tomas Tranströmer qui a remporté le Prix Nobel de Littérature. Plus connu chez les anglo-saxons que dans la francophonie, le nom du poète circulait déjà depuis plusieurs années comme potentiel lauréat. Nous ne nous en plaindrons pas, car rarement la poésie fait-elle autant parler d’elle mondialement ! Celle de Tranströmer, méditative et réflexive, décrit souvent des paysages nordiques ou des moments du quotidien, prétextes à des réflexions métaphysiques. Les préfaciers de Baltiques ­– ­ Œuvres complètes, publié chez Gallimard dans la collection « Folio », parlent avec raison du poète comme d’un maître de la métaphore, capable de nous faire voir le transcendant dans ce qui nous semble banal, le tout grâce à un sens de l’observation hors du commun. Les préfaces fort éclairantes de cette édition devraient convaincre les lecteurs rebutés par la poésie d’essayer de lire Tranströmer, poète à la fois exigeant et accessible. À découvrir !

Le prestigieux Prix Goncourt a quant à lui couronné une entrée fracassante en littérature, L’art français de la guerre d’Alexis Jenni. Ce premier roman fort ambitieux revient sur le passé trouble des guerres coloniales françaises et de la Deuxième Guerre mondiale, tout en traitant de la transmission, notamment de ce qui reste de ces guerres chez les générations qui les ont suivies. Et à travers ces récits de guerre se profile notre époque, avec ses discours obsessifs sur la sécurité et ses interrogations sur l’identité. On a un peu comparé le Jenni à Jonathan Littell, qui a aussi remporté le Goncourt avec un premier roman traitant de la guerre, Les Bienveillantes. Là s’arrêtent toutefois les comparaisons : les critiques ont salué avec peu de réserves L’art français de la guerre, alors que l’accueil des Bienveillantes avait été plutôt polarisé, en particulier chez les lecteurs. Ceux qui se disent « Ah non ! Pas encore un livre sur la guerre ! » seront surpris à la lecture du roman de Jenni, savoureux dès la première page et beaucoup plus agréable à lire qu’il n’y paraît à première vue.

Emmanuel Carrère, qui espérait bien gagner le Goncourt, a rapidement été consolé par l’obtention du Prix Renaudot pour son Limonov, un roman (ou une biographie romancée, c’est selon…) ayant comme personnage principal l’écrivain Édouard Limonov. Haut en couleur et controversé, le dissident russe est la source à la fois du succès du livre et de son rejet par le jury du Goncourt. Si l’homme n’a pas que des amis en France (et ailleurs !), son parcours est plutôt improbable : expulsion de la Russie dans les années 70, fréquentation des punks new-yorkais et des cercles littéraires français, arrestation pour trafic d’armes, direction du Parti national-bolchévique russe… Peut-on inventer pareil personnage ? Limonov suit les incroyables péripéties du Russe, ce qui en fait un roman tout à fait fascinant.

Parmi les prix français, soulignons aussi le Médicis étranger, Une femme fuyant l’annonce de David Grossman, le Goncourt des lycéens, Du domaine des murmures de Carole Martinez, le prix Femina, Jayne Mansfield 1967 de Simon Liberati, et le Renaudot essai, Fontenoy ne reviendra plus de Gérard Guégan. Ces titres ont tous été fortement appréciés d’un ou plusieurs libraires de la Librairie Monet.

Au Québec, le Prix du Gouverneur général a récompensé Perrine Leblanc pour son premier roman, L’homme blanc. Le prix vient couronner une très belle année pour Leblanc, elle qui avait remporté le Grand Prix du livre de Montréal de l’année dernière pour le même roman. On a aussi récemment annoncé que L’homme blanc allait être publié en France, et pas n’importe où : dans la collection « Blanche » de Gallimard. Rien de moins ! Il y sera publié sous le titre Kolia. Un beau succès pour Perrine Leblanc et la maison d’édition Le Quartanier. Le Grand Prix du livre de Montréal a quant à lui jeté son dévolu sur Guyana d’Élise Turcotte, pendant que le très prestigieux Prix Gilles-Corbeil, attribué à tous les trois ans à un écrivain pour l’ensemble de sa carrière, a été remis au prolifique Victor-Lévy Beaulieu.

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Voici une liste plus complète (sans être exhaustive) des titres et auteurs primés cet automne. Notez que plusieurs d’entre eux sont bien mis en évidence sur une table à l’entrée de la librairie. Bonne lecture !

France

Médicis : Mathieu Lindon – Ce qu’aimer veut dire
Médicis étranger : David Grossman – Une femme fuyant l’annonce
Médicis essai : Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie

Prix Interallié : Morgan Sportès – Tout, tout de suite

Prix Décembre : Jean-Christophe Bailly – Le Dépaysement et Olivier Frébourg – Gaston et Gustave

Prix Femina : Simon Liberati – Jayne Mansfield 1967
Prix Femina étranger : Francisco Goldman – Dire son som
Prix Femina essai : Laure Murat – L’homme qui se prenait pour Napoléon

Prix Goncourt : Alexis Jenni – L’art français de la guerre
Prix Goncourt des lycéens : Carole Martinez – Du domaine des murmures

Grand prix du roman de l’Académie française : Sorj Chalandon – Retour à Killybegs

Prix Renaudot : Emmanuel Carrère – Limonov
Prix Renaudot essai : Gérard Guégan – Fontenoy ne reviendra plus
Prix Renaudot des lycéens : Delphine de Vigan – Rien ne s’oppose à la nuit

Québec

Prix du Gouverneur général
Romans et nouvelles : Perrine Leblanc – L’homme blanc
Poésie : Louise Dupré – Plus haut que les flammes
Essais : Georges Leroux Wanderer: essai sur le Voyage d’hiver de Franz Schubert
Théâtre : Normand Chaurette – Ce qui meurt en dernier
Traduction : Maryse Warda – Toxique ou L’incident dans L’autobus (Greg MacArthur)

Grand Prix du livre de Montréal : Élise Turcotte – Guyana

Prix Gilles-Corbeil : Victor-Lévy Beaulieu

Prix littéraire France-Québec : Lucie Lachapelle – Rivière Mékiskan

Prix des cinq continents : Jocelyne Saucier – Il pleuvait des oiseaux

Prix Robert-Cliche : Ryad Assani-Razaki – La main d’Iman


* Suivez les hyperliens des titres pour commander ces livres sur notre site monet.ruedeslibraires.com.


23 novembre 2011  par Eric Bouchard

En route vers le Bédélys Québec

L'affiche de la remise des prix de l'an dernier

Décidément, les libraires ont à cœur de s’impliquer au sein des processus d’attribution des prix littéraires. Que ce soit en siégeant sur des comités de sélection, sur des jurys ou encore à titre de simples votants, ces témoins privilégiés de l’ensemble de la production livresque jouissent bien souvent d’un certain recul leur permettant de mettre en lumière les titres ayant présenté des qualités exceptionnelles au sein d’un paysage éditorial, disons-le, souvent bien uniforme, ou encore tristement gouverné par de plates motivations commerciales. Car mettre en valeur les meilleurs livres est assurément le leitmotiv du libraire.

Ainsi, mentionnons au passage que notre libraire Caroline est présidente du comité de sélection du Prix des libraires du Québec, qui vient d’ailleurs d’annoncer sa liste préliminaire pour 2011, que notre vaillante spécialiste du polar Morgane fait partie du jury pour le Coup de cœur du public de St-Pacôme, que nos dévouées libraires jeunesse Katia et Susane s’impliquent respectivement pour les Prix jeunesse des libraires du Québec et pour ceux parrainés par IBBY Canada, que notre estimé collègue Réjean a siégé sur le jury du Concours de bande dessinée Hachette Canada, tandis que moi-même s’implique au sein des jury des Prix Joe Shuster, qui récompensent la bande dessinée canadienne, et Bédélys, parrainés par Promo 9e art.

C’est aujourd’hui ce dernier prix qui nous intéresse, tandis que se déroulait hier la première réunion du Prix Bédélys Québec, qui récompense la bande dessinée professionnelle publiée ici au cours l’année courante. Au Québec, la situation est particulière : le développement du marché de la bande dessinée étant encore une dynamique relativement récente (comparativement à l’Europe, où la culture de l’album est bien implantée depuis les années 30-40), la production annuelle tourne généralement autour de la cinquantaine de titres. C’est dire que les membres du jury peuvent aisément traverser l’intégralité de la production, et que la confrontation ne se fait plus à partir de ce que chacun a lu, comme c’est souvent le cas pour les jury affrontant l’ensemble de la production francophone, mais réellement dans une optique d’évaluation et d’argumentation, ce qui ne rend les choses que plus savoureuses !

Hier, donc : tri du bon grain de l’ivraie. Exit les produits dérivés, les styles qui se cherchent encore, les scénarios qui auraient mérité qu’on s’y attarde davantage, ou simplement les histoires qu’on a déjà lues cent fois ; place à l’originalité, à la qualité et aux œuvres d’exception. N’oublions pas cependant que si certaines œuvres suscitent une adhésion générale, chaque membre du jury possède aussi son appréciation subjective… Néanmoins, après un premier tour de table, il semble qu’une poignée de titres se démarquent déjà.

Pow Pow est assurément un jeune éditeur à surveiller, comme viennent le confirmer les deux titres suivants, qui se démarquent à coup sûr : Mile End de Michel Hellman et Pain de viande et autres dissonances de Zviane. Le premier offre de douces et réjouissantes tranches d’autofiction dans une veine poétique surréaliste, tandis que le second propose un recueil de nouvelles à saveur de réalisme magique plutôt goûteuses…

Chroniques sauvages de François Lapierre se distingue aussi fortement. Le style pictural et les couleurs travaillées de l’auteur font mouche, tout comme son récit fantastique au cœur de l’imaginaire amérindien. La question-piège : Teshkan est-il un premier tome ou un simple sous-titre, Monsieur Lapierre ?

Le cerveau de l’apocalypse, le premier tome de la série du jeune Alex A., L’Agent Jean, a aussi très fortement séduit par son humour parodique complètement foutraque et son style étonnamment maîtrisé pour un premier album. Reste à voir si tous les membres du jury seront perméables à l’humour légume au 36e degré !

Le passage de ce personnage parodique qu’est Jérôme Bigras au récit long, avec l’audacieux Le fond du trou, suscite également son lot de bravos ! Articuler une histoire autour de l’objet-livre fait toujours son petit effet, comme l’ont par exemple expérimenté de manière plus cérébrale Marc-Antoine Mathieu, ou gentiment ludique de nombreux bébé-livres…

Il faut pratiquement toujours compter sur le fait qu’un nouvel album de Paul se retrouve dans les finalistes des prix québécois. Difficile cependant de surpasser l’extraordinaire Paul à QuébecPaul au Parc de Michel Rabagliati est un récit plus court, qui selon certains charme et donne de la profondeur à la série, mais qui pour d’autres laisse parfois le lecteur en plan…

Fahrenheit 14, le second tome de la série Lionel et Nooga, possède également ses féroces partisans : une intrigue policière touffue, quelques clins d’œil au Québec populaire des années 50 et à ses faits divers, et une ligne franco-belge classique qui flatte la nostalgie. Mais l’appréciation de cette série est-elle une affaire générationnelle ?

Il faudra à coup sûr considérer l’adaptation Le dragon bleu de Robert Lepage et Marie Michaud par Fred Jourdain parmi les prétendants sérieux au titre. Pour son inventivité formelle, ses images chocs, son aspect sophistiqué. Cependant, certains demeurent plus froids à l’univers de Lepage, dont les personnages peuvent parfois paraître désincarnés…

Le Pascal Blanchet nouveau, Nocturne, impressionne fortement ! On y retrouve les caractéristiques qui font sa marque de commerce : l’objet d’apparence soignée, les illustrations léchées qui lorgnent (peut-être trop ?) vers un certain style graphique des années 30, le récit évanescent, la trame sonore correspondante… et le statut ambigu (album plutôt que bande dessinée).

En somme, voilà donc déjà neuf titres qui donneront du fil à retordre aux membres du jury, en attendant de départager les cinq finalistes. À ce moment-ci, rien n’est encore joué : la plupart de ces livres n’a pas encore été lus par tous, et nous pourrions bien être témoins de quelques surprises… Je n’en dis pas plus pour l’instant, sinon que de vous inviter à découvrir le meilleur de la bande dessinée éditée au Québec en 2011.

* * *

Pour commander Mile End, Michel Hellman, Pow Pow, 9782924049013.
Pour commander Pain de viande et autres dissonances, Zviane, Pow Pow, 9782924049006.
Pour commander Chroniques sauvages : Teshkan, François Lapierre, Glénat Québec, 9782923621043.
Pour commander L’Agent Jean, tome 1 : Le cerveau de l’apocalypse, Alex A., Presses aventure, 9782896603169.
Pour commander Jérôme Bigras : Le fond du trou, Jean-Paul Eid, La Pastèque, 9782922585940.
Pour commander Paul au Parc, Michel Rabagliati, La Pastèque, 9782923841052.
Pour commander Lionel et Nooga, tome 2 : Fahrenheit 14, Les 400 coups, coll. « Rotor », 9782895405276.
Pour commander Le dragon bleu, Fred Jourdain d’après Robert Lepage et Marie Michaud, Alto, 9782923550756.
Pour commander Nocturne, Pascal Blanchet, La pastèque, 9782922585698.

 

 



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