
L'affiche du président de la 39e édition, Art Spiegelman
On entame le dernier droit de janvier, et c’est le moment de l’année où le fervent lecteur de bandes dessinées trépigne d’impatience à l’idée de découvrir quels seront les albums qui dans quelques jours rafleront les différentes récompenses décernées par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, inévitable Mecque annuelle du 9e art, qui se tiendra du 26 au 29 janvier 2012.
On se souvient que les prix avaient connu une redéfinition sous le passage à la présidence de Lewis Trondheim en 2007 : alors que le Prix du meilleur album est renommé Fauve d’or, les anciens prix sont écrasés sous une sélection de six albums de tête qualifiés d’« Essentiels », puis de Fauves d’Angoulême, dont un Essentiel révélation. Mais cette manière de faire aura fait long feu : trois ans plus tard, à l’édition 2010, ces cinq autres Fauves recevront différents épithètes à saveur plus ou moins ésotérique qui, bien que ne faisant pas l’unanimité au début, semblent vouloir s’imposer : le Prix Regard sur le monde, attribué à un album traitant de problèmes actuels ; le Prix de l’Audace, censé récompenser un album expérimental ; le Prix Intergénérations, pour un album transcendant les catégories d’âge ; le Prix spécial du jury, à un album « méritant d’être distingué mais ne rentrant dans aucune des autres catégories de prix » (?) ; et le retour du Prix de la Série, qui permet de couronner, d’une part, des œuvres au long cours, d’autre part, la bande dessinée grand public, ce qui en somme est loin d’être une mauvaise chose d’un point de vue politique pour ce festival se faisant souvent taxer d’« élitisme » (alors que les élitistes ont plutôt tendance à la considérer « populaire », mais ceci est un autre débat !)
Cependant, plutôt que de proposer des albums en nomination pour chacune des différents Fauves, le Festival propose depuis 2007 une Sélection officielle d’une cinquantaine de titres (58 cette année), voulue représentative de l’offre éditoriale (comprendre : y représenter une majorité d’éditeurs), où seront puisé les différents gagnants. Maintenant, comme cette manière de faire laisse bien évidemment la place à une vaste spéculation, je vous propose cette année de tenter une approche prédictive pour ces principaux prix, car une brochette d’autres sont remis, notamment les Prix Jeunesse, du Patrimoine et le nouveau Prix Polar.
Prix Regard sur le monde
En regard de la sélection officielle, plusieurs albums de qualité se bousculent dans cette catégorie. C’est notamment le cas du célébré Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle (Delcourt), du tout récemment reçu en librairie Reportages de Joe Sacco (Futuropolis) – qui, rappelons-le, avait remporté ce prix l’an dernier avec Gaza 1956 –, une compilation de travaux journalistiques réalisés pour différentes publications autour du génocide tchétchène, de l’immigration subsaharienne massive dans l’île de Malte, des victimes du système de castes en Inde, etc., ou même d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), qui nous propose à travers son autobiographie de pénétrer le contexte de fondation du mouvement gekiga à la fin des années 50, comme l’actualité japonaise de l’époque. Sauf que de trop nombreux lecteurs ont été complètement renversés par l’excellent L’art de voler d’Antonio Altabirra et Kim (Denoël graphic), déchirante aventure biographique d’un paysan idéaliste broyé par le franquisme, à qui devrait échoir le prix.

Prix de l’audace
Pourraient facilement figurer dans cette catégorie Habibi de Craig Thompson (Casterman), dont a abondamment parlé ma collègue Isabelle, ou Pour en finir avec le cinéma de Blutch (Dargaud), promenade esthétique et référentielle dans la culture du 7e art, mais je penche pour ma part vers 3’’ de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt), en opposition à ceux qui ont dénoncé sa narration bande dessinée comme étant en inadéquation avec son récit. En effet, sur le site Du9, l’auteur du texte « 3″ et son double » (car le lecteur peut aussi visionner en ligne une version continue de l’expérience de zoom infini de Mathieu) affirme notamment d’une part que les cases intermédiaires entre les scènes principales de ce zoom infini n’apportent rien, mais aussi d’autre part que le visionnement de la version numérique (un bref aperçu ici) se déroule si rapidement qu’on y perd un peu pied, incapable d’assimiler toutes les informations qui défilent sous nos yeux. En même temps, il y souligne avec justesse ce « plaisir du vertige » ressenti à la lecture, qu’il pose comme le réel sujet du livre. Ainsi, en regard de cette « lacune » de la version numérique, dont la vitesse de défilement subie fait perdre pied au lecteur, ne serait-il pas juste de croire que le vertige de ce récit ne puisse être pleinement expérimenté que justement en raison de sa narration bande dessinée, narration régulière (« en gaufrier ») de surcroît, qui permet un équilibre à la lecture de l’audacieuse expérience de Marc-Antoine Mathieu ?

Prix intergénérations
La série Beauté des Kerascoët et d’Hubert (Dupuis) ferait un candidat tout à fait honorable, pour son investissement de l’imaginaire du conte et son traitement rafraîchissant des aplats colorés, mais je lui préférerais la magnifique série Bride stories de Kaoru Mori (Ki-Oon), une pudique histoire d’amour justement intergénérationnelle, pour le souffle de sa portée documentaire, notamment autour des traditions d’artisanat des peuples d’Asie centrale au 18e siècle.
Prix spécial du jury
On voit bien figurer dans cette catégorie aux motivations obscures (deuxième meilleur album ?) Les ignorants d’Étienne Davodeau (Futuropolis), audacieux projet d’« initiation croisée » d’un bédéiste et d’un viticulteur, ou peut-être la captivante biographie post-moderne Le chanteur sans nom d’Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez (Glénat), pour saluer le travail de la collection « 1.000 feuilles », qui amène une salutaire diversité chez l’éditeur grand public grenoblois. Mais nous pourrions parier un billet sur l’élection de Mister Wonderful de Daniel Clowes (Cornélius), pour enfin récompenser en sol européen le travail de cet incontournable auteur américain (et Dieu sait comment son éditeur se désespère année après année de tant d’aveuglement). Et qui sait si le président Art Spiegelman ne poussera pas son compatriote comme prochain Grand prix ?
Prix de la Série
La parution du troisième tome de Servitude d’Eric Bourgier et Fabrice David (Soleil), une série fantasy ambitieuse et de grande qualité (le fait en lui-même est assez rare pour être remarqué), pourrait faire d’elle un excellent choix. Sauf que la parution d’Atsuko, quinzième tome de Jonathan (Le Lombard), serait sans doute l’occasion de récompenser l’immense Cosey pour sa série-culte. Mais comme ce dernier album est un rien tiède, allons-y pour une série-puzzle d’anticipation d’excellente tenue : Alter ego (Dupuis), scénarisée par l’équipe belge composée de Denis Lapière et d’un réalisateur inventif au regard social pertinent, Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux, Comme tout le monde), qui décidément s’intéresse de plus en plus à la bande dessinée…
Prix Révélation
Alors là, ça se bouscule au portillon ! De nombreux nouveaux talents dignes d’intérêt ont éclos cette année, dont Thimoté le Boucher avec Skins party (Manolosanctis), brillant récit choral autour d’une fluorescente descente aux enfers, ou Lars Martinson avec Tonoharu (Lézard noir), et sa singulière approche de faux « roman graphique du 19e siècle » au service d’une fiction sur la figure de l’expatrié incapable d’appréhender son nouvel environnement, en l’occurrence le Japon contemporain et la froideur de ses mœurs.

On pourrait aussi songer à Marine Blandin, avec son surréaliste Fables nautiques (Delcourt), surprenante aventure à la recherche de l’issue d’un labyrinthe en forme de parc aquatique fantasmé, à la jeune Marion Montaigne (Panique organique, La vie des très bêtes) avec Tu mourras moins bête (Ankama), hilarante entreprise de vulgarisation scientifique déconstruisant avec bonheur les approximations véhiculées par les fictions du corpus cinématographique et télévisuel grand public, ou même à Gilles Rochier pour TMLP (6 pieds sous terre), qui en dépit d’une carrière entamée depuis une quinzaine d’années, se révèle cette année avec éclat dans cette chronique bien sentie d’une jeunesse à l’ombre des cités-HLM.
Mais il faut saluer cette année l’excellence de l’Espagnol Pau, qui déboule de nulle part avec un univers animalier diablement maîtrisé. Cette grande aventure canino-viking qu’est La saga d’Atlas et Axis (Ankama) a tout pour séduire le grand public, et pourrait même se tailler une bonne place dans les bibliothèques exigeantes, pas très loin du Bone de Jeff Smith…
Fauve d’or – Meilleur album
Polina (Casterman), l’album de la maturité pour Bastien Vivès, porté par un immense engouement en France, a toutes ses chances. Mais comme vous l’avez lu dans nos tops de l’année, notre préférence globale va définitivement à Portugal de Cyril Pedrosa (Dupuis)… Et la vôtre ?
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Hélas, comme à chaque année, restent quelques albums pas encore distribués au Québec que nous n’avons donc pas eu l’occasion de lire et qui pourraient éventuellement causer la surprise. C’est le cas notamment de Oui mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong (L’association), Prix Révélation 2008 avec L’éléphant ; Le dernier cosmonaute d’Aurélien Maury (Tanibis), une histoire d’amour traitée à la Chris Ware ; Le miroir de Mowgli d’Olivier Shrauwen (Ouvroir Humoir), le plasticien-pasticheur qui nous a donné Mon papa et L’homme qui se laissait pousser la barbe ; et le très attendu Les amateurs de Brecht Evens (Actes sud BD), l’auteur qui s’était mérité le Prix de l’audace 2010 avec Les noceurs.
Hélas encore, comme à chaque année également, on remarque quelques grands absents de la sélection officielle : Lomax : collecteur de folk songs de Franz Duchazeau (Dargaud), Voyage aux îles de la désolation d’Emmanuel Lepage (Futuropolis), La plaine du Kantô de Kazuo Kamimura (Kana) ou encore Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), etc.
Le Festival d’Angoulême, s’il est le plus important et le plus influent du monde francophone, n’est malheureusement jamais irréprochable, mais chose certaine, il donne du grain à moudre…
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Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698
Reportages, Joe Sacco, Futuropolis, 194 p., 9782754806695
Une vie dans les marges (2 t.), Yoshihiro Tatsumi, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192
L’art de voler, Antonio Altarriba et Kim, Denoël graphic, 213 p., 9782207109724
Habibi, Craig Thompson, 2011, Casterman, coll. « Écritures », 672 p., 9782203003279
Pour en finir avec le cinéma, Blutch, Dargaud, 80 p., 9782205067026
3’’, Marc-Antoine Mathieu, 2011, Delcourt, 72 p., 9782756025957
Beauté, t.1 : Désirs exaucés, Kerascoët et Hubert, Dupuis, 48 p., 9782800150239
Bride stories (2 t.), Kaoru Mori, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749
Les ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis, 267 p., 9782754803823
Le chanteur sans nom, Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez, Glénat, coll. « 1.000 feuilles », 116 p., 9782723476997
Mister Wonderful, Daniel Clowes, Cornélius, 80 p., 9782360810130
Servitude (3 t.), Eric Bourgier et Fabrice David, Soleil, 60 p. ch., 9782849464229
Jonathan, t. 15 : Atsuko, Cosey, Le Lombard, 56 p., 9782803630035
Alter ego (6 t.), Denis Lapière et Pierre-Paul Renders, dessin collectif, Dupuis, 60 p. ch., 9782800148786
Skins party, Thimoté le Boucher, Manolosanctis, 108 p., 9782359760170
Tônoharu, Lars Martinson, Lézard noir, 269 p., 9782353480272
Fables nautiques, Marine Blandin, Delcourt, 142 p., 9782756021775
Tu mourras moins bête, t.1 : La science, c’est pas du cinéma !, Marion Montaigne, Ankama, 255 p., 9782359102208
TMLP, Gilles Rochier, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674
La saga d’Atlas et Axis, t.1, Pau, Ankama, coll. « Étincelle », 74 p., 9782359101546
Polina, Bastien Vivès, KSTR, 2011, 206 p., 9782203026131
Portugal, Cyril Pedrosa, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137