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Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Humeurs’


20 juin 2011  par Benoit Desmarais

Alternatives…

« Le 20e siècle n’a pas préparé le 21e : il s’est épuisé à satisfaire le 19e. Le pétrole comme sine qua non d’une civilisation, tu te rends compte ? »           – Romain Gary, La nuit sera calme.

Il y a des matins, comme ça, où quelques paroles entendues en buvant son café déclenchent un flot de pensées, en apparence décousues, mais qui, au fil du jour, semblent se lier autour d’un thème, de façon presque souterraine. Ainsi, j’entendais à la Première Chaîne François Cardinal de La Presse, éditorialiste spécialisé dans les questions environnementales, se désoler de la décision de l’Allemagne d’abandonner complètement l’énergie nucléaire d’ici 2022. L’alternative ? Un retour au charbon, et l’augmentation dramatique, à court terme, du niveau des gaz à effet de serre. Charbon ou nucléaire, voilà le choix.

Pourtant, après Fukushima, on ne peut vraiment s’étonner du fait que, confrontés à la réalité des risques de l’exploitation nucléaire, les citoyens décident de renoncer à une exploitation énergétique faisant fi du principe de précaution (citoyens à qui on demande rarement leur opinion ; d’ailleurs, à quand un référendum sur le Plan Nord de Jean Charest ?)  Sauf que le problème tel que posé par François Cardinal ne repose pas sur la nécessité d’une nouvelle façon de faire les choses, mais sur la poursuite des mêmes objectifs ­– la croissance – avec les outils les moins polluants, à défaut d’autre chose. En passant, quid des déchets radioactifs ? Question jamais réglée, passée rapidement dans la colonne des détails – certes regrettables –, car le nucléaire est moins nuisible, à court terme, que le charbon, les mots les plus importants étant ici court terme. La question de la sécurité, pour les citoyens, mais aussi pour les travailleurs du nucléaire, est jugée mineure. Sur ces travailleurs chair à neutrons, on lira avec intérêt le livre d’Elisabeth Filhol, La centrale ; difficile, ensuite, d’écouter les commentateurs parler de sécurité nucléaire sans frissonner…

Ce qui est frappant, c’est l’impossibilité apparente, même pour les « spécialistes », de remettre en cause le modèle… imposé (j’aurais écrit proposé, mais de proposition, il n’y a point). C’est l’obéissance, entraînant la soumission aux diktats des penseurs de la seule idéologie qui vaille, la Réalité. La leur, évidemment (allez essayer d’en discuter avec eux, et vous serez vite confronté à cette limite ultime : « Soyez réaliste »… ou « lucide »). Quant à la réalité des Japonais vivant à proximité de Fukushima, c’est dommage, bien sûr, mais comme le faisait remarquer Iegor Gran[1], il y a tout de même moins de victimes dans cet effroyable ratage que d’hommes mourant des effets néfastes de l’exploitation du charbon. Vu comme ça…

Il semble que le triomphe de la Réalité soit désormais si complet que même les plus distingués des penseurs de la mondialisation, tel Alain Minc, ne se privent même plus de dire les choses comme ils les pensent vraiment… Il y a pourtant de plus en plus de gens qui arrivent à démonter la mécanique de leurs discours, et tous n’officient pas dans des revues gauchistes. Parfois, ils sont même prix Nobel (Joseph Stiglitz) et/ou écrivent dans le New York Times (Paul Krugman) !

Dans leur nouveau livre Il n’y a pas d’alternative, les Français Bertrand Rothé et Gérard Mordillat livrent un excellent condensé des dernières trente années de propagande économique. Dans un style clair, imagé, ils mettent leurs talents d’essayistes et romanciers au service d’une présentation qui n’est pas sans rappeler celle du réalisateur Charles Ferguson dans son fabuleux documentaire Inside Job. Dans les quatre premières pages, un florilège de citations de politiciens et de spécialistes (« Il n’y a pas d’alternative au nucléaire. » – Giscard d’Estaing ; « Il n’y a pas d’alternative à la déréglementation boursière. » – J.C. Naouri ; « Il n’y a pas d’alternative aux privatisations. » – J. Chirac), se termine par un inévitable « Il n’y a pas d’alternative à Il n’y a pas d’alternative» Droite et gauche ont succombé, et leur discours, à peu de choses près, est le même.

Ce qu’on nous a vendu, trente années durant – fin des idéologies et inévitable triomphe du Marché –, est, en fait, une orientation… idéologique. Depuis quelques mois, les Québécois peuvent la voir à l’œuvre dans un énième épisode du il n’y a pas d’alternative : pour maintenir la Sainte-Croissance, il nous faut extraire le gaz du schiste dont nos sous-sols regorgeraient. La population, moins malléable que prévu, a fortement réagi. Qui voit-on alors arriver à la rescousse de l’industrie ? Monsieur No Alternative lui-même, Lucien Bouchard, qui aurait pu figurer sur chacune des pages du premier chapitre du livre de Rothé et Mordillat grâce à ses années de pouvoir profondément marquées par cette idée maîtresse : l’État doit être conduit comme une entreprise, et prendre sa place dans le Marché. Ce faisant, il s’y soumet.

Avec les Klein, Kempf, Ferguson et quelques autres, Rothé et Mordillat nous aident à mieux comprendre ce que le discours enrobant la croissance signifie réellement à long terme, et surtout, ils nous aident à faire les liens nécessaires pour lire à travers le discours dominant porté par les Attali et autres Minc de ce monde, ces « fast-thinkers » toujours au premier rang pour défendre l’inévitable ________ (ici, insérez au choix : mondialisation, privatisation, déréglementation, etc.).

* * *

Il n’y a pas d’alternative : Trente ans de propagande économique, Bertrand Rothé et Gérard Mordillat, Seuil, 174 p.
La centrale, Elisabeth Filhol, P.O.L., coll. « Blanche », 140 p.

Voir aussi :
L’Amérique que nous voulons, Paul Krugman, Flammarion, coll. « Champs », 475 p.
Les éditocrates, ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi, M. Chollet, O. Cyran, S. Fontenelle et M. Reymond, Pocket, 202 p.

[1] Gran est l’auteur d’une efficace satire antiécologique, L’écologie en bas de chez moi (P.O.L.). Il est toutefois beaucoup moins amusant comme commentateur.


17 juin 2011  par David Murray

De la rationalisation managériale chez Renaud-Bray : un aperçu de l’avenir du métier de libraire ?

En janvier dernier, à 26 ans, Blaise Renaud est devenu directeur général du Groupe Renaud-Bray, qui regroupe le plus important réseau de librairies francophones en Amérique du Nord. Pour ceux qui l’ignorent, Blaise Renaud est le fils du co-fondateur de la société, Pierre Renaud, qui conserve toujours le titre de président. Le fait que le fils de l’autre ait atteint un poste si prestigieux à un si jeune âge en a évidemment agacé plus d’un, qui soupçonnent Blaise Renaud d’avoir bénéficié de ses liens familiaux pour gravir aussi rapidement les échelons au sein de l’entreprise.

Blaise Renaud

Dans un entretien accordé au journal Les Affaires, Blaise Renaud s’est toutefois défendu d’avoir pu bénéficier d’un traitement de faveur et que sa nomination constitue plutôt une reconnaissance de ses compétences par les dirigeants de l’entreprise. D’entrée de jeu, il se justifie en mentionnant que sa nomination n’est pas le fruit du hasard : « Je suis devenu directeur général après un long processus au cours duquel je me suis imposé en faisant mes preuves et en inspirant confiance. Jamais mon père ne m’a poussé dans cette voie. C’est moi qui ai poussé. Je ne suis pas là par dépit, j’ai toujours voulu faire ça. » Et Blaise Renaud de poursuivre en rappelant quelques-uns des hauts faits d’armes réalisés lors de son ascension au sein de l’entreprise, qui ont permis à la chaîne d’accroître considérablement ses ventes et qui, selon lui, lui ont fourni la crédibilité et l’expertise nécessaires pour occuper ses nouvelles fonctions.

Blaise Renaud voit en fait d’un très bon œil sa nomination pour l’avenir du Groupe Renaud-Bray. Comme il le souligne : « Le fait que j’ai 26 ans, c’est aussi un signal fort pour l’industrie du livre. Je crois que certaines personnes sont rassurées d’avoir quelqu’un d’aussi jeune à la tête du Groupe Renaud-Bray ; cela donne confiance en l’avenir. » Et celui-ci de conclure en entrevoyant la suite avec optimisme : « Mon défi est que Renaud Bray continue d’améliorer son concept. On a été des précurseurs dans les années 1980 et 1990 avec nos sections cadeaux et papeterie ; il faut continuer de se différencier avec des espaces nouveaux, uniques, et avec des produits exclusifs. Et ce qui a fait grandir Renaud Bray et qui continuera de le faire grandir, c’est l’attachement de la clientèle envers l’entreprise, envers leur librairie… »

Mais cette vision des choses toute empreinte d’optimisme n’est pas partagée par l’ensemble de ses collègues, et le syndicat n’a pas tardé à réagir aux propos de Blaise Renaud. Dans une lettre intitulée « Comment je suis devenu précaire à 26 ans » (en réponse au titre de l’article du journal Les Affaires, « Comment je suis devenu DG à 26 ans »), le Comité exécutif du syndicat, sous la plume de Marie-Christine Jourdenais, Camille Robert, Philippe-Olivier Tremblay et Jessica Ascher, a tenu à rappeler que si le portrait du rendement des librairies Renaud-Bray est assez optimiste, il en va tout autrement, disent-ils, des « employés qui, depuis quelques mois, souffrent des restructurations de l’entreprise et ont vu leurs conditions de travail se dégrader. » Plusieurs changements survenus depuis le retour des fêtes ont, selon le syndicat, sensiblement modifié les conditions de travail des employés. Entre autres griefs, les auteurs soulignent : « Dans certaines succursales, plusieurs horaires ont été tronqués sans consultation préalable, tandis qu’ailleurs nous avons perdu des collègues. Dans pratiquement tous les cas, les mises à pied ont été faites de manière aberrante sans respecter les périodes de préavis, en brandissant des tableaux truffés de chiffres comme prétexte à se débarrasser d’employés d’expérience. » Plusieurs remaniements d’horaires sont aussi observés, sans qu’il y ait eu de consultation préalable avec le syndicat.

Ces changements apportés par la direction n’ont évidemment pas eu l’heur de plaire aux employés. Mais il semble que celle-ci n’entende pas accepter que la grogne se fasse sentir entre les murs de l’entreprise. Ainsi, le syndicat souligne : « En plus de nous interdire d’en parler [du mécontentement] sur les lieux de travail, leur surveillance s’étire jusque dans la vie privée. Ainsi, une employée à été suspendue trois jours après avoir critiqué la violence des mises à pied sur son profil Facebook, pourtant privé. » Et pour en rajouter, le tout nouveau patron Blaise Renaud envoyait aux employés le 3 mars dernier une missive dans laquelle il annonçait son intention d’évaluer le rendement des employés, un exercice qui a semble-t-il laissé un goût plutôt amer chez certains, et qui relève d’une pratique managériale plutôt froide et mécanique. Comme le souligne à grands traits le syndicat : « Gardons à l’esprit que nous sommes plus que ces chiffres; nous sommes des personnes dotées de sensibilité et tout ce resserrement administratif nous affecte personnellement comme professionnellement. »

Une autre source de tensions rapportée par le syndicat : la décision de la haute direction de retirer tous les tabourets assignés aux différents postes de travail. Une décision justifiée, semble-t-il, par le but d’offrir un « meilleur service à la clientèle ». Sur un ton plutôt sarcastique, le syndicat répond : « Il est difficile de comprendre comment on sert mieux les clients en ayant mal au dos et aux jambes. » Surtout que des employés se seraient absentés pour des raisons de santé suite à cette décision. Ayant essayé de négocier un compromis, le syndicat a accusé une fin de non-recevoir. La seule alternative, selon le syndicat, est de « présenter un billet du médecin avec diagnostic, qui doit être envoyé aux ressources humaines et approuvé avant de pouvoir bénéficier d’un tabouret ».

Finalement, le syndicat en a aussi contre une nouvelle directive concernant l’entretien ménager des succursales. Désormais, l’entretien de celles dont la superficie est inférieure à 10 000 pieds carrés devra être assumé par les employés afin de réduire les dépenses de l’entreprise. Une dizaine de succursales seraient touchées par cette nouvelle mesure, par laquelle les employés, en plus de leurs tâches régulières, doivent maintenant récurer les toilettes ou laver les planchers.

Il semble que les employés du Groupe Renaud-Bray ne soient pas au bout de leurs peines puisque, selon le syndicat, la direction a déjà fait part de son intention de poursuivre dans la voie de ces changements organisationnels. De quoi continuer à nourrir la colère du syndicat, qui déplore du même souffle le fait que ces changements se font sans consultation auprès des employés, faisant fi d’un processus de médiation préventive mis en place il y a deux et demi et qui visait notamment à obtenir la reconnaissance de l’expertise des employés.

Mais Blaise Renaud réfute ces critiques. Interrogé à propos de la lettre du syndicat par Rue Frontenac, le nouveau patron de Renaud-Bray rejette les accusations selon lesquelles les changements répondent à une logique de la recherche du profit à tout prix. Selon lui : « C’est fautif de nous accuser de vouloir le profit et rien d’autre. Renaud-Bray a toujours défendu l’esprit particulier de la librairie comme une entreprise différente d’un simple commerce de détail. On embauche des libraires, des disquaires et des libraires jeunesse, contrairement à Archambault qui n’a que des commis. » Il justifie plutôt ces changements par la situation difficile que doivent traverser les commerces de détail.

Les commentaires qui suivent l’article de Rue Frontenac, auxquels ont participé des employés de Renaud-Bray, témoignent cependant de l’existence d’un mécontentement réel. Et du fait que les conditions et relations de travail semblent s’être considérablement dégradées depuis janvier… soit depuis l’entrée en poste de Blaise Renaud.

Ce sont donc deux sons de cloche complètement opposés qui nous sont servis de la part des employés et de la direction du groupe Renaud-Bray. Face à l’optimisme du nouveau directeur général et à cette volonté de la direction de rationaliser l’organisation de l’entreprise pour optimiser ses rendements, le syndicat affirme que ces changements se font plutôt sur le dos des employés et dénaturent la mission de la compagnie. S’exprimant au nom des employés, ce dernier précise que « Non seulement nous avons des conditions de travail à défendre, mais aussi une librairie qui est avant tout un lieu d’échange et de transmission de culture, et non une business sans autre âme qui l’habite que celle du profit. » Bref, il y a là deux points de vue radicalement opposés sur Renaud-Bray et la rationalisation managériale. Reste à voir maintenant comment évolueront, dans les prochains mois, les relations de travail chez le plus important détaillant de livres au Québec.

* * *

Pourquoi vous parler des relations de travail chez Renaud-Bray, alors que cette entreprise peut en quelque sorte être considérée comme un concurrent ? C’est que ce qui se passe au Groupe Renaud-Bray, de par la place capitale que ce dernier occupe via ses vingt-six succursales dans le milieu de la vente du livre au Québec, ne peut qu’avoir des répercussions sur les autres librairies au Québec. Sur ce blogue, nous vous avons plus d’une fois fait part de notre conviction de l’importance pour le Québec d’avoir un réseau de librairies indépendantes fort et en santé. Et nous vous avons plus d’une fois rappelé à quel point, pour nous, le métier de libraire se doit d’être reconnu et valorisé. Des membres de notre équipe ont d’ailleurs participé aux discussions visant à faire reconnaître la profession de libraire, un processus duquel s’était d’ailleurs retiré Pierre Renaud.

Dans l’esprit de beaucoup de gens, qui pense librairie pense Renaud-Bray ou Archambault. Mais alors que la filiale de Québécor ne reconnaît pas à ses employés le statut de libraire ou disquaire, les considérant comme des commis, qu’en sera-t-il pour Renaud-Bray, surtout si la direction envisage de poursuivre dans la voie de changements managériaux possédant toutes les apparences d’une gestion d’entreprise de type grande surface ? Le plus important détaillant francophone de livres au Québec restera-t-il un acteur important dans la transmission de la culture ou n’est-il pas en voie de ne devenir qu’une grande chaîne vendant accessoirement du livre ? Ils sont nombreux, les libraires compétents et passionnés au sein du Groupe Renaud-Bray. Il est à espérer que ceux-ci sauront obtenir la reconnaissance qu’ils et elles méritent.


13 juin 2011  par Simon Paradis

FRONTIÈRE : Mexique

« La source doit savoir que la mer est remplie de pièges et de monstres, puisqu’elle s’y achemine. »

- Félix Leclerc, Calepin d’un flâneur, p. 131

« Morgado lut cette fois en silence. Le titre était suffisamment éloquent : Fidel Chacón, président honoraire de la Commission pour les droits de l’enfant, assassiné. On avait trouvé le cadavre de cette personnalité à demi enseveli aux abords de la localité de San Felipe, trois jours après que sa disparition eut été signalée. » (Gabriel Trujillo Muñoz, Loverboy, p.12)

Il pourrait s’agir d’un fait divers dans le quotidien La Reforma, un mort de plus comme on en voit tous les jours dans les chroniques mortuaires mexicaines. Celles-ci sont remplies d’histoires dégoûtantes qui pourraient alimenter les plus sanglants polars, en donnant place à un large éventail d’intrigues plus sordides les unes que les autres. Eh oui : la frontière mexicaine est un vaste terrain de jeu pour l’auteur de romans policiers…

Les éditions Les allusifs ont lancé en 2009 une nouvelle collection, « ¾ polar », dont les quatre premiers titres ont été écrits par Gabriel Trujillo Muñoz, résident de Mexicali (ville frontalière avec le sud-est de la Californie), où il enseigne à la Faculté de sciences humaines de l’université locale (UABC-Mexicali). Avec leurs couvertures tachetées de sang – une belle réussite  –, les titres de Trujillo Muñoz nous plongent dans l’horreur de ce Mexique des coups fourrés. Quatre intrigues, Tijuana City Blues, Loverboy, Mexicali City Blues et Mezquite Road, entraînent le défenseur des droits de l’homme à rechercher la vérité des deux côtés de la frontière.

C’est l’inspecteur Morgado qui mène l’enquête, fonçant souvent tête la première – méthode Philip Marlowe. En bon Mexicain, Morgado est toujours sarcastique, comme si tout pouvait toujours aller encore plus mal… Les intrigues, qui se déroulent plutôt dans l’action que dans l’analyse, n’ont rien à voir avec la froide description des meurtres de femmes commis à Ciudad Juárez énumérés dans le 2666 de Roberto Bolaño ; Gabriel Trujillo Muñoz jongle plutôt avec plusieurs mythes et archétypes du Mexique, comme les Indiens, la corruption, William Burroughs, les bordels de la frontière et j’en passe. Ses courts récits ont le mérite de donner un certain romantisme aux histoires horribles qui se déroulent actuellement dans la patrie de Carlos Fuentes… Plus de trente milles assassinats commis depuis 2006 selon les chiffres officiels (les ONG mexicaines parlent de dix mille de plus). Une guerre violente qui détruit le tissu social de cette société millénaire.

Pour lutter contre cette barbarie, le ¡ Ya basta !, slogan utilisé en 1994 par l’EZLN des mayas du Chiapas, a encore une fois résonné dans ce pays traversé par une profonde crise. C’est le poète et journaliste du Proceso, Javier Sicilia, qui l’a reprise le 6 avril dernier dans sa « lettre ouverte aux politiques et aux criminels », écrite après qu’on a retrouvé dans une voiture son fils et six des amis de ce dernier, froidement assassinés après avoir été mutilés et torturés. Ce cri de douleur semble avoir eu un impact important en avril dernier, alors que le 8 mai suivant, la marche organisée partant de Cuernavaca jusqu’au Zocaló de Mexico mobilisait plus de 80 000 personnes. Sans opportunités économiques pour les plus pauvres et les plus jeunes, sans relâchement des hostilités entre les belligérants et une légalisation ciblée des narcotiques au Mexique, on peut se demander si ce mouvement social citoyen parviendra à rétablir un semblant d’ordre, dans cette véritable zone de guerre dont personne ne parle. La principale demande des mouvements citoyens est claire : retirer de la rue les trente mille militaires imposés par le président Felipe Calderón en 2006. Ainsi, dans sa lettre, Javier Sicilia préfère le dialogue à la répression :

« Il n’y a pas de vie sans persuasion et sans paix, écrivait Albert Camus, et le Mexique aujourd’hui ne connaît que l’intimidation, la souffrance, la méfiance, la peur qu’un jour un fils ou une fille d’une autre famille ne soit avili et assassiné. Nous ne pouvons plus accepter, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, que la mort ne soit qu’une affaire de statistiques à laquelle nous devrions tous nous habituer. Il est grand temps de rendre sa dignité à notre pays. » (d’après la traduction française de sa lettre ouverte, dans l’édition du 1er juin du Courrier international)

Par ailleurs, dans ce même numéro du Courrier International, intitulé Mexique : Courage, un vaste topo a été réalisé sur les mouvements citoyens de contestation, et sur certaines idées pour venir à bout des Narcos et de la militarisation de la rue mexicaine.

Le Mexique étouffe derrière sa frontière avec les États-Unis. Malheureusement pour eux, aucun héros de roman policier ne règlera ces désordres dignes du Far West. La marche citoyenne doit se rendre au nord du pays, jusqu’à Ciudad Juarez, symbole de toutes les violences. En effet, cette ville a perdu plus de 250 000 personnes, qui ont migré vers d’autres lieux plus cléments. Espérons que ce rendez-vous saura inaugurer une nouvelle ère de paix pour les Mexicains et que Ciudad Juárez saura redevenir foyer révolutionnaire.

* * *

Tijuana city blues, no. 1, Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 87 p.
Loverboy, no. 2 Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 83 p.
Mexicali city blues, no. 3, Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 84 p.
Mezquite road, no. 4, Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 161 p.


10 juin 2011  par David Murray

Quelle place pour le livre dans les grands médias ?

Patrick Beauduin (photo : Le devoir)

La fin de semaine dernière nous apprenions que la direction de la Première Chaîne allait, en septembre prochain, mettre un terme à l’aventure de Vous m’en lirez tant, seule émission de la SRC à faire du livre sa préoccupation première. Il n’en fallait pas plus pour que les milieux intéressés, au premier rang desquels l’Union des écrivains et écrivaines du Québec (UNEQ), fassent part de leurs préoccupations quant au sort réservé à la littérature dans les médias.

Pourtant, pas plus tard qu’en février dernier, lors du lancement du 8e Combat des livres, le nouveau patron de la radio de Radio-Canada, Patrick Beauduin, soulignait l’importance de parler littérature sur les ondes de la radio publique. Il annonçait vouloir plus de contenus reliés à la littérature et mentionnait d’ailleurs réfléchir à ajouter une nouvelle émission littéraire qui, en sortant des contraintes de l’actualité, pourrait « aborder plus en profondeur le rôle de la littérature dans la société et en quoi elle reflète notre monde ». Du même souffle, il affirmait que ces projets ne menaçaient en rien la poursuite de Vous m’en lirez tant, animé par Lorraine Pintal. Sauf que le couperet est malgré tout tombé sur le rendez-vous littéraire dominical…

Marie-Louise Arsenault

Cependant, ce qu’annonçait alors Monsieur Beauduin, c’est que la programmation estivale allait servir de banc d’essai pour de nouvelles émissions. Ainsi, alors que lundi dernier était dévoilée la nouvelle grille horaire de la Première Chaîne, nous avons pu voir qu’effectivement, deux nouvelles émissions à caractère littéraire y faisaient leur apparition. La première, qui occupe la case horaire de Vous m’en lirez tant, reprend essentiellement le mandat de cette émission et en constitue la version estivale. Intitulée On aura tout lu, elle sera animée par Marie-Louise Arsenault, en compagnie de Biz, Jici Lauzon et Daniel Turcotte.

L’autre proposition – originale celle-là – s’intitule Carnets d’Amérique. Dans cette émission inédite, Jean Fugère et Marie-Louise Arsenault prennent la route pour aller à la rencontre de gens de lettres et de mots. La présentation qui en a été faite cette semaine nous laisse croire qu’il s’agit là du type de projet dont Patrick Bauduin évoquait l’envie d’explorer cet hiver. Reste à voir quelle en sera réellement la forme et si elle survivra à la saison estivale. Surtout que, en début de semaine, la direction de la radio publique ne semblait n’avoir aucun plan précis en ce qui concerne l’avenir des émissions littéraires.

Mais voilà que dans les jours qui ont suivis, la direction de la radio publique a tenu à réaffirmer son engagement envers la littérature. Au point où on annonce maintenant prévoir jusqu’à quatre heures de contenus radiophoniques liés à la littérature l’automne prochain. Rien n’a jusqu’ici filtré sur les formats qui seront retenus pour les contenus littéraires, mais selon Stéphane Baillargeon du Devoir, ceux-ci risquent d’êtres morcelés à travers plusieurs émissions.

Néanmoins, la mini-tempête associée à la disparition du contenu littéraire sur la Première Chaîne a par la bande relancé le débat sur la place de littérature et du livre en général dans les grands médias. En effet, la littérature occupe une place de moins en moins importante au sein de l’offre médiatique culturelle, et cette tendance ne date pas d’hier. Déjà, en 2003, l’auteur Stanley Péan se demandait si la littérature et les médias ne formaient pas un mariage contre-nature, et si le format des médias de masse ne constituait pas tout simplement un frein pour parler du livre. Il écrivait ainsi que « Nonobstant les reproches, souvent justifiés, que l’on a exprimés quant à la formule des divers magazines télévisuels traitant du livre ces dernières années, leur disparition de l’agora, tout comme la diminution de l’espace consacré à la critique dans les cahiers littéraires des journaux, s’inscrit dans la foulée d’un mouvement anti-intellectuel plus ou moins généralisé en Occident néolibéral : à savoir, le bâillonnement graduel des dissidents susceptibles de proposer une autre lecture du monde. »

Est-ce donc parce que la littérature dérange qu’on en limite l’espace de discussion sur les différentes plateformes médiatiques ? Parce que n’étant pas assez spectaculaire et poussant à la réflexion, elle ne serait ainsi pas assez grand public ? La question se pose, surtout que la littérature, à défaut d’avoir des plateformes qui lui sont uniquement consacrée, se voit maintenant souvent diluée au milieu du brouhaha d’émissions culturelles qui laisse davantage la place aux états d’âme de « veudettes » qu’à la discussion des œuvres et leur portée.

On peut aussi se demander quelle conséquence la place limitée faite à la littérature dans les grands médias aura-t-elle sur les générations en devenir. Si on se fie aux propos tenus récemment par Lucien Francoeur sur l’inculture des jeunes à qui il enseigne aujourd’hui, il n’y a pas de quoi se réjouir. À l’heure des gadgets numériques et du clip instantané, cette culture de l’immédiat furtif est loin de constituer le cadre le plus favorable pour la promotion de la littérature. Quand le seuil de tolérance des jeunes est de douze minutes, on voit mal comment les inciter à se plonger dans un roman de 300 pages…

Le traitement épisodique de la littérature amène aussi une autre conséquence : celle, par souci d’audience, de ne traiter que des best-sellers ou des auteurs qui ont une existence médiatique. Une problématique qui n’est pas étrangère à celle qui touche la musique sur les grandes radios commerciales, le nombre d’artistes qui y sont diffusés y étant pour le moins limités.

C’est pour ces raisons que les gens du milieu du livre s’inquiètent lorsqu’ils voient la place de la littérature reculer dans les médias. Et pour stopper l’hémorragie, ils sont plusieurs à estimer que les ondes de la radio publique constituent un espace privilégié pour parler de littérature, surtout que le format radiophonique s’y prête particulièrement bien. Donc réjouissons-nous de voir que la direction de la Première Chaîne entend offrir davantage de contenus liés à la littérature. En attendant, on peut toujours se tourner vers les médias alternatifs et communautaires qui, à bien des égards, sont souvent les seuls qui osent sortir des sentiers battus. Et ce, malgré les modestes moyens qui sont les leurs.


11 mai 2011  par David Murray

La culture selon les conservateurs

Stephen Harper

Quatre longues années de gouvernement conservateur majoritaire, voilà à quoi nous aurons droit suite aux élections fédérales tenues le 2 mai dernier. Certains observateurs attitrés de la scène politique tentent de se faire rassurants en spéculant sur le fait que les conservateurs, maintenant majoritaires, pourraient calmer leurs ardeurs et tempérer l’application de leur agenda politique, qui campe nettement à droite. Mais je vois mal en quoi nous pourrions souscrire à cette analyse. Ayant pu constater de quoi était capable l’équipe de Stephen Harper en situation minoritaire, pourquoi les élus conservateurs, maintenant qu’ils ont les coudées franches,  apaiseraient-ils leur discours ? Cela est d’autant plus vrai concernant le Québec, puisque les conservateurs ont obtenu leur majorité sans l’appui de la Belle province – où ils furent rejetés à environ 80 %.

Nous avons donc toutes les raisons d’être inquiets face aux politiques qui seront adoptées au cours des quatre prochaines années. Et si cela est vrai dans tous les domaines, c’est bien évidemment le cas pour la culture – une grande oubliée, s’il en fut une, des enjeux de la dernière campagne électorale.

Déjà, ces dernières années, plusieurs organismes ont fait part de leurs griefs concernant le manque de financement pour les événements à caractère culturel. Dans un contexte budgétaire où le gouvernement Harper a déjà annoncé vouloir couper dans plusieurs postes budgétaires, il est peu probable que cette situation puisse évoluer favorablement. Des coupes de l’ordre de 17 milliards de dollars sont prévues, mais on ignore quels seront les secteurs visés. Cependant, nul doute que la culture accusera une partie de ces coupures. Au cours de la campagne électorale, des intervenants culturels de l’Est-du-Québec  notaient ainsi un grand recul des programmes du Conseil des arts et de Patrimoine Canada depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs. Et si plusieurs petits festivals régionaux peuvent effectivement mettre une croix sur toute possibilité de recevoir des subventions, même les grands festivals ne sont maintenant plus à l’abri de ce type de politique. Nous en avons eu un exemple avec les Francofolies de Montréal, qui, l’été dernier, s’étaient vu retirer une subvention de 1,5 millions de dollars un mois avant la tenue de l’événement.

Plusieurs déplorent du même souffle le fait que, de plus en plus, l’octroi de subventions, loin d’être récurrent pour permettre la viabilité à long terme des événements, soit l’objet de décisions arbitraires. Plusieurs n’ont d’ailleurs pu que constater leur déception lorsque, en 2010, Industrie Canada a décidé de retirer son financement à une panoplie de festivals sous prétexte de  « mieux équilibrer » les finances publiques et les sommes octroyées à la culture, une diminution de financement qui n’est naturellement pas sans effet. Le Devoir rappelait que suite aux importantes coupures annoncées en 2008 dans les programmes de soutien aux artistes se produisant à l’étranger, ce sont « environ 175 tournées [qui] ont été annulées depuis 2008 par les compagnies artistiques canadiennes, ce qui s’est soldé par des pertes de revenus évaluées à plus de 15 millions. »

Et quand ce n’est pas l’arbitraire qui motive l’absence de financement, ce sont des postulats idéologiques qui guident l’octroi des subventions. Souvenons-nous le tollé qu’avait suscité, lors du premier mandat des conservateurs, la volonté du gouvernement Harper d’introduire dans leur loi sur la fiscalité un paragraphe qui disait que si un film financé par Téléfilm Canada était contre la morale, la subvention pourrait être retirée. Bien entendu, la morale en question aurait été définie par les mandarins du gouvernement conservateur.

Il y a aussi la question du renouvellement de la loi sur le droit d’auteur. Si tout le monde s’entend pour une actualisation de cette loi dans le nouveau contexte du numérique, nous sommes loin de l’unanimité en ce qui concerne la refonte qui est actuellement à l’ordre du jour. Plusieurs acteurs du milieu culturel dénoncent ainsi le projet de loi C-32, qui, soutient-on, se fera au détriment des créateurs.

Mais ce qu’on dénonce par-dessus tout, c’est la vision qu’a le gouvernement Harper de la culture. Une vision purement mercantile dont la – oh! combien – perspicace Nathalie Elgrably-Lévy s’est faite l’avocate dernièrement dans les journaux de l’empire Québécor, position qui ne fut pas sans lui attirer les foudres des artisans du monde culturel. Comme le résumait Stanley Péan, porte-parole du Mouvement pour les Arts et les Lettres (MAL), dans un article de Rue Frontenac : « Ce gouvernement s’est positionné d’emblée en antagoniste face à l’artiste. Pour des raisons idéologiques, il a un parti pris pour l’industrie et pour la big business plutôt que pour les créateurs. À ses yeux, c’est l’industrie qui importe plutôt que le créateur. Parfois, le créateur en profite, mais certaines disciplines sont fragilisées parce qu’on applique des critères d’économistes pour la culture. » Jean-Robert Bisaillon, gérant d’artiste, spécialiste des médias numériques et ex-membre des French B, renchérissait en mentionnant que « les conservateurs confondent culture et industries culturelles, culture et événements protocolaires ».

Yann Martel

Cette volonté de faire la part belle aux géants de l’industrie plutôt qu’aux créateurs, on la voit aussi dans cette intention du gouvernement Harper d’ouvrir le dossier de la propriété étrangère des entreprises de télécommunications. Rappelons que depuis 1968, il faut être une entreprise canadienne pour pouvoir exploiter une entreprise de télécommunications et de radiodiffusion, et produire du contenu canadien, sinon être une entreprise canadienne s’il y a diffusion de contenu étranger.

Si la plupart de ces mesures s’appliquent au milieu culturel au sens large, il va de soi que le milieu littéraire ne devrait pas jouir d’un traitement d’exception. Surtout quand on considère le peu de cas qu’a fait le premier ministre des livres que lui a envoyés l’auteur Yann Martel. Rappelons qu’entre avril 2007 et janvier 2011, l’écrivain a fait parvenir à Stephen Harper cent livres accompagnés d’une lettre dans laquelle il expliquait sa démarche et la pertinence des ouvrages sélectionnés. Mais pour toute réponse, Yann Martel n’aura reçu que sept accusés de réception rédigés par des membres de son équipe…

Nous avons donc toutes les raisons d’être inquiets en ce qui a trait à la politique qui sera celle des conservateurs en matière de culture. Puisque pour les conservateurs, celle-ci ne semble pas avoir plus de poids qu’un F35…


6 mai 2011  par Eric Bouchard

Envie d’ailleurs

Aux lendemains de cette monumentale claque politique (bien que nous tentions habituellement dans Le délivré d’évacuer autant que faire se peut toute démonstration politique partisane – hormis celle en faveur du livre ! –, le fait que 80% du Québec ait voté contre le gouvernement conservateur nous permet d’avoir recours à ces termes en toute légitimité), voire même le soir même, plusieurs d’entre nous ont vu l’idée de trouver asile à l’étranger leur traverser l’esprit…

Qui au Vermont, qui en Suède, qui à Berlin ; Pétaouchnok et pas Petawawa ; plutôt Tombouctou que tomber plus bas. Spectre de la Loi C-32, tu nous effraies au point de nous faire vouloir prendre nos jambes à notre cou. Pour éviter d’avoir à avaler celui que nous préparent les néo-conservateurs, pourquoi ne pas partir en bateau ?

Ça tombe bien, c’est justement ce à quoi nous convie Emmanuel Lepage avec Voyage aux îles de la Désolation (et non, bien que le nom puisse le laisser croire, ça ne se trouve pas au Canada). À un voyage vers un lieu inconnu, donc, et plus précisément vers l’un des derniers endroits terrestres à avoir été découverts par l’homme. Là où quelques îles avaient donné aux explorateurs de la fin du 18e siècle, Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec en tête, l’impression d’avoir découvert un nouveau continent, un mythique Éden austral.

Le talentueux dessinateur de La terre sans mal avait donc acquiescé à l’idée de deux amis, une journaliste et un photographe, de monter un dossier auprès de l’administration des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) afin d’embarquer à bord du navire qui en assure le ravitaillement, le Marion Dufresne, et, qui sait, de réaliser un livre sur ce qui serait ramené du voyage. Mais sans trop y croire. Et voilà qu’un beau jour où il ne s’y attend plus – en fait, le jour où il est censé partir en vacances -, un coup de téléphone lui annonce qu’une place vient de se libérer et qu’il a une demi-heure pour décider s’il accepte de s’embarquer.

Voyager, oui. Mais l’idée de voyager à bord d’un navire, en elle-même, charrie un romantisme extraordinaire. Quel dépaysement que d’être à bord d’une coque de noix ballottée par une mer en furie, que d’assister au spectacle grandiose de l’immensité saline, que de perdre tous repères alors qu’autour de soi n’existent que ciel et horizon. Quelle sensation que d’emprunter, à l’ère « banale » de l’aéronautique, les braves voies anciennes des aventuriers maritimes, qui firent mentir l’idée d’une Terre plate.

Extrait de Transat

Lepage n’est évidemment pas le premier à accéder au fantasme. Il y a deux ans, paraissait Transat d’Aude Picault, où un avatar de la jeune dessinatrice décidait de prendre du recul par rapport à la sursollicitation et à une certaine superficialité de la société parisienne en s’embarquant pour douze jours de bateau à voile en plein océan. Voilà certes l’occasion de décrocher, mais aussi d’en ramener des images à couper le souffle, imbibées d’embruns et d’air iodé. On connaît le trait rond, tout simple, et plutôt économe d’Aude Picault. Mais il semble que le contact de l’océan ne puisse que générer des images fantastiques…

Et en effet, avec Lepage, les images nous submergent totalement. En une cent-soixantaine de pages, l’auteur y va du croquis pris sur le vif au rendu fouillé, du lavis noir et blanc à la couleur, y va de l’encre à l’aquarelle en passant par le pastel gras, pour nous livrer, sur le plan graphique, l’un des plus généreux récits de voyage jamais réalisés en bande dessinée. Lepage donne sans compter, et sur tous les tableaux : à son récit premier, celui des événements du voyage proprement dit, cette immense boucle nautique entre cinq îles et archipels, s’adjoint l’art du portraitiste : en effet, Lepage a réalisé d’innombrables portraits des personnes rencontrées en cours de route, naturellement insérés tout au long du récit. S’adjoint également le travail du dessinateur scientifique : à la manière des anciens explorateurs, Lepage croque et détaille faune et flore de ses lieux de passages, comme s’il eût accompagné Bougainville…

Et ce n’est pas tout, alors qu’on trouvera également chez lui le dessinateur passionné par la technique, qui cherche à rendre la complexité d’une machinerie, d’un appareillage, ou d’une ingénierie navale. Et enfin, le peintre. Qui n’hésite pas à consacrer une double page à une scène bouleversante, à un tableau choisi. Qui n’hésite pas non plus à délaisser un moment ses outils de dessinateur pour aller embrasser une riche picturalité.

Difficile de ne pas songer ici à d’autre mises en scène de la figure du dessinateur maritime, celles de Christophe Blain en tête. Ainsi d’Isaac, pirate malgré lui, chargé de « cartographier » le quotidien de ses compagnons de fortune, tandis que son capitaine, Jean Mainbasse, cherche en vain à ramener des images d’une terre au-delà de la pointe sud de l’Amérique.

Et à plus forte raison du protagoniste du Réducteur de vitesse, un étudiant en océanographie enrôlé, pour son service militaire, sur le cuirassé Le belliqueux, un titanesque rafiot dissimulant en son ventre une monstrueuse mécanique. Mais notre apprenti-timonier ne verra pas vraiment la mer ; du voyage, il ne subira que la promiscuité des cabines, le grondement assourdissant des machines, la saleté du cambouis et… le mal de mer.

La figure du dessinateur maritime est ici dissimulée : il faut plutôt la chercher du côté de l’auteur lui-même. En effet, Blain a revendiqué s’être inspiré de sa propre expérience de conscrit : ayant accompli son service militaire dans la marine, il a pu bénéficier, en raison d’une certaine tradition du reportage dessiné, d’une indulgence de ses supérieurs à ce qu’il profite de cette expérience pour croquer la vie à bord d’un navire (notons que le tout a d’ailleurs été publié sous le titre Carnet d’un matelot, chez Albin Michel). Après quoi, Blain a récupéré toute la grammaire graphique qu’il s’est constituée dans ses carnets militaires et l’a transcendée pour construire cet imaginaire surnaturel d’intérieur de navire de guerre dans Le réducteur de vitesse. Et si cet imaginaire est si torturé, c’est sans doute en raison du mal de mer chronique dont a souffert l’auteur durant son service, et dont il a tout naturellement affublé son personnage…

Extrait du Réducteur de vitesse

Pourtant, on ne sait par quel mystère Emmanuel Lepage nous livre un récit si lumineux, lui qui concède en avoir souffert aussi…

Quant à nous, parviendrons-nous à faire contre mauvaise fortune bon cœur, tandis que les valeurs québécoises risquent d’être fort secouées par quatre années de roulis, de tangage et de nausées diverses ?

* * *

Voyage aux îles de la Désolation, Emmanuel Lepage, Futuropolis, 2011, 158 p.
Transat, Aude Picault, Delcourt, coll. « Shampoing », 2009, 176 p.
Isaac le pirate (5 t. parus), Christophe Blain, Dargaud, coll. « Poisson pilote », 2001-05, 48 p. ch.
Le réducteur de vitesse, Christophe Blain, Dupuis, coll. « Aire libre », 1999, 80 p.
Carnet d’un matelot, Christophe Blain, Albin Michel, 1994, 90 p.



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