« Le 20e siècle n’a pas préparé le 21e : il s’est épuisé à satisfaire le 19e. Le pétrole comme sine qua non d’une civilisation, tu te rends compte ? » – Romain Gary, La nuit sera calme.
Il y a des matins, comme ça, où quelques paroles entendues en buvant son café déclenchent un flot de pensées, en apparence décousues, mais qui, au fil du jour, semblent se lier autour d’un thème, de façon presque souterraine. Ainsi, j’entendais à la Première Chaîne François Cardinal de La Presse, éditorialiste spécialisé dans les questions environnementales, se désoler de la décision de l’Allemagne d’abandonner complètement l’énergie nucléaire d’ici 2022. L’alternative ? Un retour au charbon, et l’augmentation dramatique, à court terme, du niveau des gaz à effet de serre. Charbon ou nucléaire, voilà le choix.

Pourtant, après Fukushima, on ne peut vraiment s’étonner du fait que, confrontés à la réalité des risques de l’exploitation nucléaire, les citoyens décident de renoncer à une exploitation énergétique faisant fi du principe de précaution (citoyens à qui on demande rarement leur opinion ; d’ailleurs, à quand un référendum sur le Plan Nord de Jean Charest ?) Sauf que le problème tel que posé par François Cardinal ne repose pas sur la nécessité d’une nouvelle façon de faire les choses, mais sur la poursuite des mêmes objectifs – la croissance – avec les outils les moins polluants, à défaut d’autre chose. En passant, quid des déchets radioactifs ? Question jamais réglée, passée rapidement dans la colonne des détails – certes regrettables –, car le nucléaire est moins nuisible, à court terme, que le charbon, les mots les plus importants étant ici court terme. La question de la sécurité, pour les citoyens, mais aussi pour les travailleurs du nucléaire, est jugée mineure. Sur ces travailleurs chair à neutrons, on lira avec intérêt le livre d’Elisabeth Filhol, La centrale ; difficile, ensuite, d’écouter les commentateurs parler de sécurité nucléaire sans frissonner…
Ce qui est frappant, c’est l’impossibilité apparente, même pour les « spécialistes », de remettre en cause le modèle… imposé (j’aurais écrit proposé, mais de proposition, il n’y a point). C’est l’obéissance, entraînant la soumission aux diktats des penseurs de la seule idéologie qui vaille, la Réalité. La leur, évidemment (allez essayer d’en discuter avec eux, et vous serez vite confronté à cette limite ultime : « Soyez réaliste »… ou « lucide »). Quant à la réalité des Japonais vivant à proximité de Fukushima, c’est dommage, bien sûr, mais comme le faisait remarquer Iegor Gran[1], il y a tout de même moins de victimes dans cet effroyable ratage que d’hommes mourant des effets néfastes de l’exploitation du charbon. Vu comme ça…
Il semble que le triomphe de la Réalité soit désormais si complet que même les plus distingués des penseurs de la mondialisation, tel Alain Minc, ne se privent même plus de dire les choses comme ils les pensent vraiment… Il y a pourtant de plus en plus de gens qui arrivent à démonter la mécanique de leurs discours, et tous n’officient pas dans des revues gauchistes. Parfois, ils sont même prix Nobel (Joseph Stiglitz) et/ou écrivent dans le New York Times (Paul Krugman) !

Dans leur nouveau livre Il n’y a pas d’alternative, les Français Bertrand Rothé et Gérard Mordillat livrent un excellent condensé des dernières trente années de propagande économique. Dans un style clair, imagé, ils mettent leurs talents d’essayistes et romanciers au service d’une présentation qui n’est pas sans rappeler celle du réalisateur Charles Ferguson dans son fabuleux documentaire Inside Job. Dans les quatre premières pages, un florilège de citations de politiciens et de spécialistes (« Il n’y a pas d’alternative au nucléaire. » – Giscard d’Estaing ; « Il n’y a pas d’alternative à la déréglementation boursière. » – J.C. Naouri ; « Il n’y a pas d’alternative aux privatisations. » – J. Chirac), se termine par un inévitable « Il n’y a pas d’alternative à Il n’y a pas d’alternative… » Droite et gauche ont succombé, et leur discours, à peu de choses près, est le même.
Ce qu’on nous a vendu, trente années durant – fin des idéologies et inévitable triomphe du Marché –, est, en fait, une orientation… idéologique. Depuis quelques mois, les Québécois peuvent la voir à l’œuvre dans un énième épisode du il n’y a pas d’alternative : pour maintenir la Sainte-Croissance, il nous faut extraire le gaz du schiste dont nos sous-sols regorgeraient. La population, moins malléable que prévu, a fortement réagi. Qui voit-on alors arriver à la rescousse de l’industrie ? Monsieur No Alternative lui-même, Lucien Bouchard, qui aurait pu figurer sur chacune des pages du premier chapitre du livre de Rothé et Mordillat grâce à ses années de pouvoir profondément marquées par cette idée maîtresse : l’État doit être conduit comme une entreprise, et prendre sa place dans le Marché. Ce faisant, il s’y soumet.
Avec les Klein, Kempf, Ferguson et quelques autres, Rothé et Mordillat nous aident à mieux comprendre ce que le discours enrobant la croissance signifie réellement à long terme, et surtout, ils nous aident à faire les liens nécessaires pour lire à travers le discours dominant porté par les Attali et autres Minc de ce monde, ces « fast-thinkers » toujours au premier rang pour défendre l’inévitable ________ (ici, insérez au choix : mondialisation, privatisation, déréglementation, etc.).
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Il n’y a pas d’alternative : Trente ans de propagande économique, Bertrand Rothé et Gérard Mordillat, Seuil, 174 p. La centrale, Elisabeth Filhol, P.O.L., coll. « Blanche », 140 p.Voir aussi : L’Amérique que nous voulons, Paul Krugman, Flammarion, coll. « Champs », 475 p. Les éditocrates, ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi, M. Chollet, O. Cyran, S. Fontenelle et M. Reymond, Pocket, 202 p.
[1] Gran est l’auteur d’une efficace satire antiécologique, L’écologie en bas de chez moi (P.O.L.). Il est toutefois beaucoup moins amusant comme commentateur.
























