Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Humeurs’


21 mars 2013  par Benoit Desmarais

À propos de la « fin du roman »…

Si on est libraire, on commence à être plus qu’habitué aux prophètes annonçant la fin des librairies et du livre de papier. Le dernier numéro de Spirale s’en faisait de nouveau l’écho, avec en plus une tartine de l’écrivaine Marie-Andrée Lamontagne, beurrée très épais, annonçant la fin de la Littérature.

Dans un article publié dans le dernier numéro de Liberté, Matthieu Arsenault pousse le bouchon un peu plus loin. Non content de joindre sa voix aux prophètes, il accueille avec enthousiasme leurs prédictions. Cette phrase, en particulier, est forte de café : « D’une part, tout le monde sait depuis des années que l’industrie du livre est devenue un cancer pour la chose littéraire sans qu’on ait trouvé jusqu’à maintenant ce qu’il faudrait faire pour lui couper les ailes et favoriser l’émergence d’un écosystème plus sain pour les propositions esthétiques ancrées dans notre époque. Le roman comme forme est exsangue. »

Je ne sais si, pour Arsenault, « la chair est triste », mais il semble qu’il ait lu tous les livres…

My God. Par où commencer ?

Après s’être désolé de ne pouvoir trouver Aquin, Guyotat ou Wittgenstein en éditions piratées sur internet, (il semble que les pirates n’en aient que pour ces foutus best-sellers signés Coelho et Houellebecq), il nous annonce la mort du roman (comme c’est original) pour ensuite nous asséner son credo. Selon lui, la collectivisation du littéraire via internet assurera sa survie, sous la forme de modes qu’il qualifie lui-même de « mineurs » : mot d’esprit, aphorismes, conte et chronique. Modes qui ont tous la particularité de faire court (on n’a pas que ça à faire!), et puis, contrairement au roman (on se demande bien pourquoi), ils seraient faits pour êtres partagés, échangés, commentés, mis en commun. Curieusement, Arsenault ajoute à ces considérations un critère « commercial » : c’est ce genre de contenu « qui fait grimper le compteur des blogues ».

En plaçant tous ses œufs dans le panier du collectif numérique gratuit, Arsenault a choisi la littérature qu’il veut lire. Grand bien lui fasse. Il appelle la fin de « l’industrie culturelle », avoue que la question de la rémunération des créateurs de l’ère numérique semble insoluble, sans jamais se pencher sur le fait qu’il s’agit aussi du remplacement d’une industrie par une autre : quid de « l’industrie numérique » ?

Pour ma part, ce n’est pas tant que je refuse la révolution. C’est plutôt que j’ai l’impression de me faire passer un sapin, pour ne pas dire une forêt toute entière. Jusqu’ici, en termes de création, on attend encore la grande œuvre littéraire qui sortirait de la révolution numérique largement commanditée par les vendeurs de bébelles technos. Arsenault nous la prédit tout en se disant prêt à jeter in petto la vieille formule irréformable aux oubliettes. Faisons table rase. À la place, on peut mettre de petits textes gratos, vites lus. Vites oubliés ? Quoi qu’il en soit, exit la pérennité, ce vieux machin. (Si on se fie au Devoir du 9 mars dernier, je ne mettrais pas encore tous mes vieux albums photos aux poubelles… )

Ça me rappelle quand on nous a fait passer du vinyle au CD, en nous promettant un meilleur son et de meilleurs prix. Sauf que, woups ! la sacro-sainte technologie n’était pas encore tout à fait au point. Le son était loin d’être meilleur, mais trop tard, l’industrie avait décidé pour nous. Si bien qu’au début des années 90, le vinyle avait carrément disparu de la circulation. On a fini par admettre qu’effectivement, le son n’était pas au point. Dix ans après la « révolution », on nous a alors ressorti les mêmes CD en versions « remasterisées », puis, encore dix ans plus tard, les mêmes « sonnant » encore mieux, avant de nous annoncer… la fin du CD.

Ce qu’on nous vend, c’est d’abord la technologie, la quincaillerie d’AppleSamsungMicrosoft&Co., dont l’obsolescence programmée est intrinsèque au produit. (On est donc aux antipodes de l’idée même de pérennité.) L’industrie Google/Amazon/Apple est la grande absente de la « réflexion » d’Arsenault, jovialiste de la création numérique.

La seconde moitié du 20e siècle n’ayant, selon Arsenault, produit aucun grand romancier, j’ai envie de terminer avec deux citations de ces écrivains ratés.

Aux nouveaux establishments littéraires de l’époque (1965) qui avaient décrété la fin du roman, Romain Gary avait longuement répondu dans un livre demeuré tout à fait pertinent, face à tous les diktats et totalitarismes esthétiques, et d’abord ceux du Nouveau Roman :

Les romans réeliste et néantiste sont des phares utiles sur les lieux du naufrage du désir métaphysique, leur lumière clignotante indique une absence de profondeur qui ne permet pas le passage des navires de haute mer. Il n’y a pas de « mort du roman » ou de « fin du personnage », il n’y a qu’une aspiration à finir.

Enfin, à propos du roman et de ceux qui, malgré le règne désormais quasi-absolu de la société du spectacle, s’obstinent à les écrire comme de ceux qui s’obstinent à les lire, Enrique Vila-Matas dit ceci :

Certains lecteurs sont conscients que les fameux « marchés » […] abusent quotidiennement de leur attention. Ils sont également conscients que les écrivains qui survivent […] sont seulement ceux qui tiennent compte de la tragédie de tant de lecteurs dont ont a abusé et qui, malgré les abus, montrent qu’ils ont encore la force de prêter attention à ceux qui, comme eux, essaient de mettre de l’ordre dans la conscience chamboulée. On ne voit jamais à la télévision ce travail secret avec la conscience, il n’est pas médiatique, il habite dans les vieilles maisons de la sempiternelle vieille littérature. 

Je n’ai pu m’empêcher d’y voir un appel à la Résistance.

Pour ceux qui comme moi, ne sont pas prêts à louer leur veston pour assister aux obsèques, allez voir du côté des romans magnifiques parus ces derniers mois écrits par Vila-Matas, Mia Couto, Julian Barnes, Éric Dupont, Justin Torres, Alessandro Baricco, Toni Morrisson, Éric Plamondon, Vassilis Alexakis, Jeanette Winterson, Michiel Heynes, Richard Powers

* * *

Bibliographie

« Coelhopocalypse ! », Matthieu Arsenault, in Liberté, no 299, printemps 2013, 68 p., 9782923675190*
Pour Sganarelle, Romain Gary, 2003, Gallimard, coll. « Folio », 550 p., 9782070302604.
Air de Dylan, Enrique Vila-Matas, 2012, Christian Bourgois éditeur, 330 p., 9782267023909*

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6 février 2013  par Alexandre F. R.

Chroniques d’Angoulême

Le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, qui se déroulait cette année du 31 janvier au 3 février, vient de prendre fin, amenant son lot coutumier de prix convoités et de controverses familières. Le bal des critiques avait débuté en mars dernier, par le biais d’une lettre ouverte  dans laquelle l’auteur Lewis Trondheim écrivait, non sans humour : « Depuis la nuit des temps, les auteurs ne sont pas satisfaits avec le festival d’Angoulême. Les éditeurs ne sont pas satisfaits avec le festival d’Angoulême. La Cité internationale de la Bande dessinée et de l’Image n’est pas satisfaite avec le festival d’Angoulême. Et le festival d’Angoulême n’est pas non plus satisfait du festival d’Angoulême. » Notons qu’il y formulait aussi le souhait qu’un jour, le festival se tienne en été. Parce qu’à Angoulême, en janvier, il fait froid.

Parmi les principaux points de litige se trouvait la fameuse réforme du mode de scrutin servant à déterminer le lauréat du prestigieux Grand prix de la ville d’Angoulême. Autrefois décerné par un jury composé de six membres (deux libraires, deux auteurs, deux journalistes), présidé par le vainqueur de l’année précédente, le récipiendaire de la prestigieuse récompense était cette fois sélectionné, par le biais d’un vote populaire, par l’ensemble des auteurs invités au festival. Une bien belle histoire de fou, formidablement tarabiscotée, qui cache son lot de disputes politiques euro centriques et que tente de résumer dans la mesure du possible cet article de Didier Pasamonik. Contentons-nous donc de mentionner que ce nouveau jury de pairs a tranché, cette année, en faveur de l’auteur néerlandais Willem.

Du côté des albums, c’est Quai d’Orsay t. 2 : Chroniques diplomatiques d’Abel Lanzac et Christophe Blain qui a remporté le Fauve d’or (meilleur album) décerné l’an dernier aux Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle. Blain avait déjà obtenu la récompense en 2002 pour le premier tome de sa série Isaac le pirate. Le prix du public, pour sa part, est allé à Quoi de neuf, docteur Moustache? de Marion Montaigne, deuxième tome de sa série Tu mourras moins bête. De son côté, Le Nao de Brown de Glyn Dillon est reparti avec le prix spécial du jury tandis que Frederik Peeters remportait le prix de la série pour le second tome d’Aâma, La multitude invisible. Le superbe Automne de Jon McNaught a été proclamé révélation de l’année et Castilla Drive d’Anthony Pastor a obtenu le prix du polar SNCF. Krazy Kat, Planches du dimanche 1925-1929, aux éditions Les rêveurs, s’est mérité le prix du patrimoine et le numéro trois de la toujours truculente revue Dopututto Max, publiée par les éditions Misma, a gagné le prix de la BD alternative.

Les enfants, invités à voter pour l’album jeunesse de l’année, ont sans grande surprise jeté leur dévolu sur le tome 1 de la série Les Légendaires : Origines. Quant à eux, les quatre jurés du Conseil général de Charente ont décerné à French Kiss 1986, de l’auteur québécois Michel Falardeau, le titre de Coup de cœur du jury; le prix ActuaBD a cependant été remis à Esteban t.4 de Mathieu Bonhomme.

Notons, pour conclure, que plusieurs auteurs québécois participaient cette année encore aux 24h de la bande dessinée d’Angoulême – dont le but est de produire en l’espace d’une journée un récit de 24 pages se pliant à une contrainte révélée le jour même de l’événement. Parmi les auteurs d’ici ayant osé relever ce défi qui frise dangereusement la folie, seules Julie Delporte, qui vient de faire paraître Je suis un raton laveur aux éditions de la courte échelle, Zviane,  dont le recueil Pain de viande avec dissonances regroupe une série d’histoires produites en de telles circonstances, l’illustratrice jeunesse Jacinthe Chevalier et l’auteure anglophone Sophie Yanow  ont su terminer leur œuvre dans la période de temps allouée. L’auteure de Glorieux printemps Sophie Bédard s’est quant à elle rattrapée le lendemain en complétant l’histoire qu’elle avait abandonné au bout de quinze pages et que l’on peut maintenant lire, dans sa version intégrale, sur son blogue.

Quant à votre humble narrateur, qui travaillait malheureusement le lendemain et devait par conséquent se coucher à une heure semi-décente, il peine toujours à terminer, en compagnie de son fidèle acolyte François Samson-Dunlop, le récit des aventures de Frankeneisenstein – que l’on peut suivre ici.

***

Bibliographie

 

Quai d’Orsay T.2 : Chroniques diplomatiques, Abel Lanzac et Christophe Blain, 2011,  Dargaud,  99 p., 9782205066791*
Tu mourras moins bête T.2 : Quoi de neuf, docteur Moustache?, Marion Montaigne, 2012, Ankama, 252 p., 9782359102932*
Le Nao de Brown, Glyn Dillon, 2012, Akileos, 208 p.,  9782355741166*
Aâma T.2 : La multitude invisible, Frederik Peeters, 2012, Gallimard, 86 p., 9782070649211*
Automne, Jon McNaught, 2012, Nobrow, 64 p., 9781907704239*
Castilla Drive, Anthony Pastor, 2012, Actes Sud et L’An 2, 158 p., 9782330005078*
Krazy Kat T.1 : 1925-1929, George Herriman, Les rêveurs, 280 p., 9782912747587.
Dopututto Max T.3, Collectif, 2012,  Misma, 130 p., 9772257127038*
Les Légendaires T.1 : Origines, Nadou et Patrick Sobral, 2012, Delcourt,  48 p., 9782756026893*
French Kiss 1986, Michel Falardeau, 2012, Glénat Québec, 160 p., 9782923621333*
Esteban T.4 : Prisonniers du bout du monde,  Mathieu Bonhomme, 2012, Dupuis, 54 p., 9782800147376*
Je suis un raton laveur, Julie Delporte, 2013, Courte échelle, coll. « Album », 40 p., 9782896954643*
Pain de viande avec dissonances, Zviane, 2011, Pow Pow, 152 p., 9782924049006*
Glorieux printemps T.2, Sophie Bédard, 2012, Pow Pow, 152 p., 9782924049051*
 
Willem : bibliographie sélective
 
Le prix du poisson, Willem, 2010, L’Association, coll. « Mimolette », 40 p., 9782844143983*
Avignon, Willem, 2011, Cornélius, coll. « Raoul », 96 p., 9782360810154*
Les aventures de l’Art, Willem, 2004, Cornélius, coll. « Pierre », 72 p., 9782360680030*
 
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25 janvier 2013  par Thylla Nève

Initiation – totalement arbitraire – d’une Belge à la littérature québécoise contemporaine

27 août. J’atterris – enfin – sur le sol québécois, avide de rencontres, la tête pleine de projets. J’emporte dans mes bagages l’Histoire de la littérature québécoise de Biron, Dumont et Nardout-Lafargue, qui me plonge dans la passionnante aventure des auteurs et des textes québécois, des origines jusqu’à nos jours, et me fait miroiter de belles découvertes littéraires. Ce précieux ouvrage, cadeau d’une amie libraire à Montréal, me sert d’initiation à cet univers jusqu’alors inconnu et fait naître en moi une irrépressible envie de nombreuses lectures.

De manière très arbitraire, je décide de commencer par lire des femmes et jette mon dévolu sur Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et Le torrent d’Anne Hébert, roman et nouvelle récents en regard de l’histoire littéraire québécoise, mais déjà présentés comme des classiques et étudiés comme tels. J’ai à peine le temps de faire la connaissance de Florentine Lacasse et de son parler populaire du faubourg de Saint-Henri qu’on me met entre les mains le chef d’œuvre d’une autre femme, déjà un classique lui aussi bien que plus récent encore : Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis, paru aux éditions Héliotrope (Prix des libraires du Québec 2009).

Et c’est un véritable coup de poing que je me prends dans les tripes. Moi qui déteste les clichés linguistiques, souvent vides de sens à mes yeux, celui-ci a pour une fois une signification très concrète. Amy, l’anti-héroïne, est écrasée par le poids de l’Histoire. Elle traîne derrière elle le lourd passé de sa famille qui lui colle à la peau – et à la mienne. Tout comme elle, je reste longtemps hantée par ces morts qu’elle a rencontrés dans le sous-sol de cette maison de banlieue où elle habite avec sa mère et sa tante. Tout comme elle, je ne découvre que peu à peu la vérité sur ses origines, mais je sens à quel point elles sont présentes et ne la lâcheront jamais. Je reste sans voix devant ce que son destin la pousse à accomplir et assiste avec trouble à sa quête inlassable de repos et de paix. Le ciel de Bay City est le genre de livre qui vous habite longtemps après que vous l’avez refermé, qui vous reste dans la tête et dans le ventre, mais dont il est très difficile de parler. J’ai envie de le recommander encore et encore, mais je ne peux que dire « Lisez-le, ça cogne ! »

Mon initiation québécoise continue avec Testament de Vickie Gendreau, une autre autofiction dont tout le monde a parlé, même Guy A. Lepage. Certains extraits sont très beaux, certes, notamment celui qui a été publié précédemment sur ce blogue. La jeune auteure m’a bluffée par sa maîtrise de l’écriture poétique qu’elle utilise pour traiter d’un sujet fort et qui la touche personnellement. Le dialogue entre les voix de la narratrice, Vickie Gendreau elle-même, et celles, fictives, de ses proches qui réagissent à l’annonce de sa maladie et même à celle de sa mort est intéressant. Malheureusement, cette lecture me laisse l’impression d’un roman publié à la hâte qui aurait mérité d’être retravaillé, et je trouve dommage que ce soit le destin tragique de l’auteure qui ait constitué l’argument de vente principal.

Ensuite, sur les très bons conseils de l’amie qui m’a offert l’Histoire de la littérature québécoise, je découvre Patrice Lessard et son excellent roman Nina, aux éditions Héliotrope encore une fois. J’en ai déjà fait la critique ici, je ne m’étendrai donc pas plus longtemps sur ce beau livre troublant et captivant.

Je change alors complètement d’univers avec Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, une conteuse hors-pair comme on dit. Cette lecture tombe à pic, au moment où j’avais envie d’une histoire comme celle qu’on se raconte au coin d’un feu. C’est le feu justement qui sert de point de départ à ce roman, puisque l’un des personnages, une photographe, part à la rencontre des survivants du Grand Feu de Matheson qui eut lieu au début du XXe siècle. En partant sur les traces de Boychuck, l’un de ces témoins, elle rencontre Tom et Charlie au cœur d’une forêt où ils ont trouvé refuge. Tous deux fuient les travailleuses sociales qui ne cherchent qu’à les priver de leur liberté ainsi que la société de laquelle ils se sentaient prisonniers. « - Parce que si t’es du gouvernement, autant te le dire tout de suite, tu trouveras rien ici, on n’existe plus pour personne. » Ils ont fait le choix de vivre leur vie, tout comme leur mort, comme ils l’entendent. « Il y avait un pacte de mort entre mes p’tits vieux. Je ne dis pas suicide, ils n’aimaient pas le mot. Trop lourd, trop pathétique pour une chose qui, en fin de compte, ne les impressionnait pas tellement. Ce qui leur importait, c’était d’être libres, autant dans la vie qu’à la mort, et ils avaient conclu une entente. Encore là, pas de serment sur le cœur, rien de pathétique, simplement la parole donnée de l’un à l’autre que rien ne serait fait pour empêcher ce qui devait être fait si l’un devenait malade au point de ne plus pouvoir marcher, s’il devenait un poids pour lui-même et les autres. » L’arrivée de la photographe, puis de Marie-Desneiges qui naîtra à la vie auprès d’eux à 82 ans, va chambouler le monde qu’ils s’étaient construit. Chacune des parties du récit, dont le narrateur est parfois un des personnages, est précédée d’une sorte de longue didascalie qui annonce les entrées en scène, les moments forts, et  offre un regard extérieur sur les événements auxquels le lecteur assistera. Bref, une belle structure pour une belle histoire. En cherchant vraiment bien, je pourrais critiquer négativement en ajoutant qu’il m’a fallu un peu de temps pour entrer pleinement dans l’histoire et que la fin est peut-être un rien trop jolie, mais vraiment, je chipote. Il pleuvait des oiseaux mérite amplement les nombreux prix qu’il a remportés.

Après cela, j’ose m’aventurer en dehors de la province avec Patrick deWitt et ses Frères Sisters, dont nous avons déjà publié un extrait sur ce blogue. Le Commodore a chargé Eli et Charlie Sisters de tuer Hermann Kermit Warm. Débute alors pour les sinistres frères un long périple de l’Oregon à la Californie, plein de rebondissements rocambolesques plus invraisemblables les uns que les autres. Eli porte tellement la poisse qu’on en est désolé pour lui. Il est presque attachant, ce truand obligé de supporter les cuites de son frère ainsi que sa méchanceté gratuite, assailli par les doutes, se jurant que cette mission sera sa dernière. La quatrième de couverture annonce que « cette histoire improbable arrosée de mauvais whisky est à la fois un hommage au western et une spectaculaire réinvention du genre ». À mon sens, c’est un peu exagéré. Je dois dire que j’en attendais beaucoup, de ce livre dont toutes les critiques faisaient l’éloge, je ne pouvais sans doute qu’être un peu déçue, comme le veut le cliché. Reste que les ingrédients sont bons et que Patrick de Witt parvient à  divertir son lecteur avec un genre qui n’est généralement franchement pas drôle.

Ces lectures m’ont menée bien loin de Florentine Lacasse et de François Perreault, mais les nouveautés québécoises que j’ai sous les yeux tous les jours sont bien trop tentantes et je fais le choix – qui implique forcément un renoncement – de revenir plus tard, sans savoir encore quand, à ces deux premiers chefs-d’œuvre par lesquels je voulais commencer et qui m’attendent encore dans ma bibliothèque. Et puis, n’oublions pas que la rentrée littéraire étrangère a de très belles œuvres à offrir, elle aussi…

* * *

Bibliographie

Histoire de la littérature québécoise, Michel Biron, François Dumont, Élisabeth Nardout-Lafarge, 2010, Boréal, coll. « Boréal compact », 688 p., 9782764620274*
Bonheur d’occasion, Gabrielle Roy, 2009, Boréal, coll. « Boréal compact », 454 p., 9782764606995*
Le torrent, Anne Hébert, 2012, Bibliothèque québécoise, 168 p., 9782894063354*
Le ciel de Bay City, Catherine Mavrikakis, Héliotrope, coll. « Série P », 294 p., 9782923511313*
Testament, Vickie Gendreau, 2012, Quartanier, coll. « Série QR », 166 p., 9782896980437*
Nina, Patrice Lessard, Héliotrope, 2012, 398 p., 9782923511979*
Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Saucier, 2011, XYZ, coll. « Romanichels », 179 p., 9782892616040*
Les frères Sisters, Patrick deWitt, 2012, Alto, 456 p., 9782896940165*

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23 décembre 2012  par Le Délivré

Joyeux Noël et bonne année!

 

L’année 2012 s’achève déjà, et vos libraires débordent de bons vœux à votre intention. Alors, de la part de tous vos libraires, nous vous souhaitons…

d’avoir le plaisir de découvrir un nouvel auteur dont les œuvres vous amèneront dans un nouvel univers…

une année remplie de plaisir, de bonheur, de voyages et de belles découvertes littéraires…

de revenir en santé nous revoir en 2013, pour que nos libraires attentionnés aient la joie de vous conseiller mille et une perles…

une abondance de découvertes culturelles, littéraires, enrichissantes et épanouissantes…

et bien sûr un joyeux Noël et une bonne année !

Nous vous retrouverons donc en janvier, le Délivré vous attendant avec une kyrielle d’articles dédiés à notre passion : Le Livre!


4 décembre 2012  par Benoit Desmarais

Réponse à Alain Dubuc

Dans sa chronique datée du lundi 3 décembre, on ne sera guère étonné de trouver sous la plume d’Alain Dubuc, l’intitulé suivant : « Prix unique du livre: une bien mauvaise idée. » Déjà, en février 2010, sa collègue Ariane Krol avait commis un éditorial qui reprenait grosso-modo les mêmes arguments auxquels nous avions déjà répondu.

Prenant soin de souligner que c’est à la « grande joie du monde du livre » que cette mesure, longtemps attendue, repointe le bout du nez « comme une mauvaise herbe », l’auteur d’Éloge de la richesse assène une « vérité » : « Par définition, le prix unique, en limitant les rabais, mène à une augmentation du prix des livres. » Le prix unique a pourtant fait exactement le contraire dans les pays où il est appliqué. Monsieur Dubuc, grâce à sa boule de cristal économique (?), sait-il quelque chose que toute l’industrie du livre ne sait pas elle-même ? Pourrait-il nous exposer les données ? (En attendant, les faits peuvent être consultés ici.)

C’est un grossier tour de passe-passe que d’associer augmentation du prix des livres (best-sellers en vente dans les grandes surfaces versus tous les autres titres en vente dans les librairies) à une mesure qui vise à maintenir la bibliodiversité (rappelons qu’on achète pas Camus ou Réjean Ducharme dans un Costco, mais dans une librairie) tout en maintenant les prix à hauteur raisonnable de la production même de l’objet-livre. Prix qui, dans les pays ayant adopté le prix unique, a augmenté moins vite que les autres objets de consommation. Comme dans toute discussion avec un économiste néolibéral, Monsieur Dubuc assène aussitôt le coup de grâce : n’ayant cure des faits, il affirme que pour aider les libraires, c’est aux consommateurs qu’on demandera de payer la note. Exit la culture.

Et de la pensée magique, on passe à la philosophie :

« Cela pose une question philosophique. Au profit de qui doit-on établir les politiques culturelles? Dans ce cas-ci, on pénalise les utilisateurs de l’activité culturelle − les lecteurs − sans pour autant vraiment aider les créateurs − les auteurs québécois − pour plutôt soutenir le réseau de distribution. »

Grossière manœuvre opposant les créateurs aux vils commerçants, et glissement de la philosophie vers le politique qui devient rapidement le profit de l’industrie culturelle. À qui profite donc le prix unique ?

D’abord, puisque monsieur Dubuc aime parler philosophie, invitons Diderot dans la discussion :

«  Il n’en est pas d’un ouvrage comme d’une machine dont l’essai constate l’effet, d’une invention qu’on peut vérifier en cent manières, d’un secret dont le succès est éprouvé. Celui même d’un livre excellent dépend, au moment de l’édition, d’une infinité de circonstances raisonnables ou bizarres que toute la sagacité de l’intérêt ne saurait prévoir. » (Lettre sur le commerce de la librairie, Mille et une nuits, p. 21)

Ensuite, répétons, puisqu’il le faut, quelques faits :

— le prix unique ne vise pas à augmenter les profits de qui que soit mais à maintenir une chaîne fragile, et d’abord le maillon des librairies, qui bon an mal an réalise un faramineux 1 à 2 % de profits. Tout le monde sait bien qu’on devient libraire pour « se mettre riche »… ;

— le lecteur y perdrait son compte, affirmation faite en dépit d’études sérieuses sur la situation du marché du livre − rappelons notamment le cas éloquent de la Grande-Bretagne, qui a abandonné le prix unique en 1997. L’effet pervers, vérifié, est exactement le contraire de celui prédit par monsieur Dubuc, tant au niveau du prix et de l’accessibilité que de la bibliodiversité ;

— une bonne façon d’encourager la lecture, dit encore monsieur Dubuc, c’est de faire en sorte que les livres soient accessibles là où sont les gens. Le réseau des librairies (indépendantes et chaînes) faiblit, comme d’ailleurs tous les commerces de proximité, dès que des grandes surfaces s’installent dans le paysage. Une librairie près de laquelle s’installe un Walmart ou un Costco voit ses chances de survie se réduire dramatiquement. Quid du lecteur et de cette importante proximité ? Il pourra effectivement payer Cinquante nuances de Grey 30 ou 40 % moins cher. L’étudiante de la maison n’y trouvera cependant pas l’exemplaire de La petite fille qui aimait trop les allumettes pour son cours de littérature, ni le conseil pour savoir par quel titre commencer si elle a le goût de lire Kundera.

À chacun son métier ?


19 juin 2012  par Sébastien Veilleux

Les dérives du capitalisme

Depuis l’éclatement de la bulle financière en 2008, nous parlons de plus en plus (et de mieux en mieux !) des dérives du système capitaliste. Élevée au rang de dogme à la fin des années 80, la « logique économique » a supplanté toute autre considération sociopolitique pendant plus de 20 ans. Or, depuis peu, des voix s’élèvent, celles des indignés bien sûr, mais aussi celles d’économistes, de journalistes d’enquête et même d’hommes d’affaires qui dénoncent le mantra néolibéral selon lequel « l’argent fait la loi ». Si le sujet vous intéresse, voici quelques suggestions de lecture qui risquent d’alimenter votre réflexion sur la question.

Petit cours d’autodéfense en économie

Après le passionnant Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Normand Baillargeon nous invitait à développer notre esprit critique, Lux récidive avec Petit cours d’autodéfense en économie. Dans cette ouvrage concis et facile à lire, Jim Stanford nous explique les leviers et les dangers du système économique tout en dénonçant, non sans une touche d’humour, le discours dogmatique de certains économistes.

L’or des fous

Comment les banques en sont venues à accorder des prêts hypothécaires démesurés à des gens qui n’avaient visiblement pas les moyens de les rembourser ? Réponse : en revendant les hypothèques à d’autres ! D’l’apparition des fameux « papiers commerciaux »… Dans L’or des fous, Gillian Tett dépeint l’épopée de ce groupe de banquiers visionnaires et irresponsables (dont Blythe Masters) qui a provoqué la crise économique de 2008. L’auteure, journaliste chevronnée du Financial Times, nous présente l’enchaînement des événements et les décisions qui ont mené à cette catastrophe financière. Bien détaillé sans jamais s’encombrer d’informations trop techniques, le livre de Gillian Tett parvient à construire un suspense digne du film Wall Street d’Oliver Stone.

Pourquoi les crises reviennent toujours

La fluctuation des crises économiques nous apparaît désormais comme une réalité cyclique. Dans son livre Pourquoi les crises reviennent toujours, Paul Krugman (prix Nobel d’économie en 2008) nous explique pourquoi le système financier, tel qu’il fonctionne actuellement, engendre inévitablement l’appauvrissement de la classe moyenne. Écrivant dans un langage clair, Krugman propose une nouvelle philosophie économique basée sur une redistribution du pouvoir d’achat afin d’assurer le bien-être du plus grand nombre. Disponible en format poche, cette ouvrage accessible répondra à plusieurs de vos questions tout en proposant une alternative des plus intéressantes.

Je ne suis pas une PME

Il n’est plus rare désormais d’entendre les dirigeants d’universités parler des étudiants comme d’une clientèle. On évalue les programmes scolaires en fonction de leur rentabilité et on considère le bassin étudiant comme un marché potentiel. Dans Je ne suis pas une PME, un petit pamphlet de 85 pages, Normand Baillargeon analyse et dénonce les dérives de notre système d’enseignement, qui se comporte de plus de plus comme une entreprise obnubilée par sa rentabilité et l’intérêt de ses partenaires privés tout en s’éloignant de sa mission première qu’est la transmission du savoir. Voici donc un petit cours d’autodéfense intellectuelle destiné aux étudiants et à tous ceux qui s’inquiètent de voir nos institutions soumises aux dictats du monde des affaires.

On veut votre bien et on l’aura

La publicité est omniprésente et elle s’affine avec le temps. D’ailleurs, nous ne parlons plus tant de publicité que de marketing. Quelle est la différence ? Jacques Nantel et Ariane Krol nous l’expliquent dans leur livre intitulé On veut votre bien et on l’aura, un ouvrage à la fois ludique et pertinent sur la dangereuse efficacité du marketing. Les auteurs nous font la démonstration que personne, non personne, n’y échappe. Répertoriant les divers outils et stratagèmes dont usent les entreprises pour nous atteindre, Nantel et Krol décortiquent les comportements et habitudes qui nous amènent à réfléchir, non plus comme des citoyens, mais bien comme des consommateurs, et comment les entreprises se basent désormais sur nos types de personnalités pour mieux nous cibler. Parsemé de dessins cocasses et de caricatures illustrant l’influence du marketing dans nos vies, le livre conclut son réquisitoire par divers conseils pour mieux résister à ce déferlement d’idées reçues qui nous submergent jour après jour.

Sommes-nous à l’aube d’une révolution qui marquera la fin du néolibéralisme en tant qu’idéologie ? Difficile à dire, mais les récents événements tendent à montrer que nous assistons à une prise de conscience à l’échelle planétaire. De plus en plus de gens dénoncent les dérives du capitalisme et exigent des mesures concrètes pour protéger la population des conséquences engendrées par la valorisation du Capital. Nous espérons que les livres suggérés dans cette chronique vous permettront de mieux comprendre les enjeux du capitalisme et vous offriront de bonnes pistes de réflexion pour qu’éventuellement nous en arrivions à une alternative acceptable. Nous doter d’un jugement critique nous offre une arme puissante contre la démagogie et le populisme trop souvent présents dans nos médias; il est donc primordial de faire des recherches éclairées sur les systèmes qui régentent nos vies. En ce sens, éduquons-nous, informons-nous, indignons-nous !

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Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme, Jim Stanford, ill. de Charb, 2011, Lux, 496 p., 9782895960898*
L’or des fous, Gillian Tett, 2012,  Le Jardin des livres, coll. « Économie », 319 p., 9782914569668*
Pourquoi les crises reviennent toujours, Paul Krugman, 2012, Points, coll. « Économie », 244 p., 9782757827901*
Je ne suis pas une PME, Normand Baillargeon, 2011, Poètes de Brousse, coll. « Essai libre », 90 p., 9782923338453*
On veut votre bien et on l’aura, Jacques Nantel et Ariane Krol, 2011, Transcontinental, 152 p., 9782894725504*

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