
Ça y est, notre attente a enfin été comblée : dimanche dernier, le FIBD d’Angoulême annonçait les lauréats de ses différents prix, et l’élection de son nouveau président, Jean-Claude Denis. On peut dire que, fidèle à son habitude, le jury aura suscité bien des incompréhensions chez les lecteurs de bande dessinée.
Première surprise : l’attribution du Fauve d’or (meilleur album) à Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, un auteur dont on aime bien rappeler l’origine québécoise lorsque celui-ci s’illustre sur la scène internationale, même si, faut-il le rappeler, Delisle a quitté le Québec en 1988. Mais la surprise n’en est peut-être pas tout à fait une si on considère que le jury était présidé par l’auteur de l’inévitable Maüs, l’Américain Art Spiegelman ; en effet, du mémorialiste de la Shoah au chroniqueur du conflit israélo-palestinien, la préférence n’est guère étonnante…
Sauf que si Delisle avait déjà depuis longtemps provoqué sa petite commotion dans l’univers de la bande dessinée, le Festival n’était par contre pas encore parvenu à le récompenser à juste titre. En guise de rappel, le délicieux Shenzhen avait dû concéder l’Alph’Art coup de cœur (Meilleur premier album) à Persepolis de Marjane Satrapi en 2001, tandis qu’en 2004, on oubliait carrément de nominer Pyongyang, sans doute son album le plus important d’un point de vue journalistique. Ainsi, les prix d’Angoulême se donnent des allures de rattrapage : plutôt que de souligner l’excellence de la production annuelle (ce à quoi on serait en droit de s’attendre), bien souvent se contentent-ils de récompenser après coup l’œuvre globale d’un auteur.

Néanmoins, si, à travers ses chroniques de la ville « trois fois sainte », Delisle nous a certes offert à la fois un document précieux et un excellent moment de lecture, lui attribuer le Prix Regards sur le monde aurait sans doute été plus pertinent.
Autrement, pour ce dernier prix, on s’étonne de même du choix d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi. Car si l’autobiographie du père du gekiga nous permet de revisiter avec curiosité l’édification d’un pan incontournable de la bande dessinée japonaise, le récit chronologique qu’offre Tatsumi est malheureusement loin d’être son œuvre la plus exaltante… En somme, ce lauréat discutable conforte donc lui aussi l’idée que le Festival récompense un auteur plutôt qu’un album.
Cependant, s’il a négligé des titres incontournables, le jury nous aura tout de même réservé quelques choix pertinents en accordant le Prix Inter-générations à la série Bride Stories de Kaoru Mori, rendant notamment justice à l’impressionnant travail de recherche de l’auteure ; en félicitant du Prix Révélation T.M.L.P., titre aussi inattendu que marquant du « vétéran » Gilles Rochier ; ou en saluant l’initiative de l’éditeur Glénat d’enfin proposer une compilation d’un des auteurs fondamentaux du neuvième art, le grand Carl Barks, alors que le Prix du Patrimoine échoit à La dynastie Donald Duck.

Nous invitons d’ailleurs les intéressés à se ruer sur les quelques exemplaires ayant réussi à se faufiler en librairie, car l’éditeur Phidal, détenteur exclusif de la licence Walt Disney au Canada, vient d’aveuglément exiger un interdit de vente au pays pour cette série. Sans égards à la valeur patrimoniale d’une œuvre ayant bercé les jeunes années de nombreuses générations, mais qui ne concernerait selon lui qu’une poignée d’érudits, l’éditeur préfère pour sa part continuer à décliner à la chaîne ses albums d’autocollants et autres produits dérivés éphémères et sans âme… Plutôt navrant.

Pour revenir au Festival, si celui-ci a aussi fait preuve d’audace, le Prix de la série étant allé à l’étonnant et méconnu feuilleton animalier Cité 14 de Romuald Reutimann et Pierre Gabus, et le nouveau Prix du polar, à l’envoûtant Intrus à l’étrange de Simon Hureau, certains autres choix paraissent bien tièdes, tandis que, justement, le Prix de l’audace a bien dévalué en échouant au sympathique mais anecdotique Teddy Beat de Morgan Navarro, et qu’on a préféré le quelque peu has been Jim Woodring et son Frank et le congrès des bêtes pour le Prix spécial du jury…
Évidemment, tous les regards du milieu sont braqués sur le Festival. Et compte tenu des différents intérêts économiques en jeu, les organisateurs et le jury doivent être la cible d’incessantes pressions : ménager la chèvre et le chou, récompenser les éditeurs, bref : ne froisser personne et faire plaisir à tout le monde. Sauf que le tout conduit à une pléiade de solutions mitoyennes qui finalement ne contentent personne.

Guy Delisle et Jean-Claude Denis, le 29 janvier
Le sommet de ce décalage avec la situation actuelle du neuvième art est sans doute atteint avec l’élection du nouveau membre de l’académie des grands prix, Jean-Claude Denis. En effet, le président 2012 a certes une feuille de route bien garnie et plusieurs œuvres de qualité à son actif. Qu’on pense à sa série Luc Leroi, voisine du Bernard Lermite de son ami Martin Veyron, deux comédies de mœurs ludiques et intelligentes qui ont eu leur heure de gloire dans les années 80. Qu’on pense aussi au divin L’ombre aux tableaux (1991), son coup de maître ; au délicat et malheureusement trop peu connu Quelques mois à l’Amélie (2002), petit bijou aux accents littéraires ; ou encore au fantaisiste Nouvelles du monde invisible (2009), recueil de nouvelles autofictionnelles tissées autour des… odeurs.
Mais voilà : si Jean-Claude Denis est un artisan au pinceau affirmé, un « romancier » de la bande dessinée, dont l’œuvre tendre aux pépites certaines trouve assurément sa filiation chez la génération de la ligne claire intimiste des années 90 (Dupuy-Berberian puis Jean-Philippe Peyraud, notamment), on sent que son élection en 2012 rate la conjoncture. Le phénomène Denis, autrefois indéniable, est aujourd’hui beaucoup plus discret, et son œuvre, depuis, est parfois plus inégale (La beauté à domicile, Le sommeil de Léo, Un peu avant la fortune ou Tous à Matha, moins marquants). Mais surtout, malgré tout le respect qui lui est dû, parce qu’il y a malheureusement aujourd’hui quantité d’auteurs infiniment plus pertinents à élire à la présidence.

Le mot de la fin : les libraires de la FNAC, qui élisent dorénavant ce qui était l’an dernier le Prix du public (ne portant plus très bien son nom), qui récompensait alors Paul à Québec de Michel Rabagliati, ont couronné cette année notre favori, Portugal de Cyril Pedrosa.
Se comprendrait-on entre libraires ?
* * *
Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698* Une vie dans les marges (2 tomes), Yoshihiro Tatsumi, 2011, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192* Bride stories (3 t. parus), Kaoru Mori, 2011, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749* TMLP, Gilles Rochier, 2011, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674* La dynastie Donald Duck (5 tomes), Carl Barks, 2011, Glénat, env. 384 p. ch., 9782723480185* Cité 14 (6 tomes parus), Romuald Reutimann et Pierre Gabus, 2011, Les Humanoïdes associés, 78 p. ch., 9782731623550* Intrus à l’étrange, Simon Hureau, 2011, La boîte à bulles, coll. « Contre-jour », 2011, 149 p., 9782849531266* Teddy Beat, Morgan Navarro, 2011, Les requins marteaux, coll. « BD cul », 128 p., 9782849611067* Frank, t.5 : Frank et le congrès des bêtes, Jim Woodring, 2011, L’association, coll. « Ciboulette », 100 p., 9782844144225* Portugal, Cyril Pedrosa, 2011, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137*
Jean-Claude Denis : bibliographie sélective
L’ombre aux tableaux et autres histoires, rééd. 2011, Drugstore, 176 p., 9782723480666* Quelques mois à l’Amélie, rééd. 2008, Dupuis, coll. « Aire libre », 72 p., 9782800142296* Nouvelles du monde invisible, 2009, Futuropolis, 164 p., 9782754801645*
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