Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Humeurs’


3 février 2012  par Eric Bouchard

Les Fauves dépecés

Ça y est, notre attente a enfin été comblée : dimanche dernier, le FIBD d’Angoulême annonçait les lauréats de ses différents prix, et l’élection de son nouveau président, Jean-Claude Denis. On peut dire que, fidèle à son habitude, le jury aura suscité bien des incompréhensions chez les lecteurs de bande dessinée.

Première surprise : l’attribution du Fauve d’or (meilleur album) à Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, un auteur dont on aime bien rappeler l’origine québécoise lorsque celui-ci s’illustre sur la scène internationale, même si, faut-il le rappeler, Delisle a quitté le Québec en 1988. Mais la surprise n’en est peut-être pas tout à fait une si on considère que le jury était présidé par l’auteur de l’inévitable Maüs, l’Américain Art Spiegelman ; en effet, du mémorialiste de la Shoah au chroniqueur du conflit israélo-palestinien, la préférence n’est guère étonnante…

Sauf que si Delisle avait déjà depuis longtemps provoqué sa petite commotion dans l’univers de la bande dessinée, le Festival n’était par contre pas encore parvenu à le récompenser à juste titre. En guise de rappel, le délicieux Shenzhen avait dû concéder l’Alph’Art coup de cœur (Meilleur premier album) à Persepolis de Marjane Satrapi en 2001, tandis qu’en 2004, on oubliait carrément de nominer Pyongyang, sans doute son album le plus important d’un point de vue journalistique. Ainsi, les prix d’Angoulême se donnent des allures de rattrapage : plutôt que de souligner l’excellence de la production annuelle (ce à quoi on serait en droit de s’attendre), bien souvent se contentent-ils de récompenser après coup l’œuvre globale d’un auteur.

Néanmoins, si, à travers ses chroniques de la ville « trois fois sainte », Delisle nous a certes offert à la fois un document précieux et un excellent moment de lecture, lui attribuer le Prix Regards sur le monde aurait sans doute été plus pertinent.

Autrement, pour ce dernier prix, on s’étonne de même du choix d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi. Car si l’autobiographie du père du gekiga nous permet de revisiter avec curiosité l’édification d’un pan incontournable de la bande dessinée japonaise, le récit chronologique qu’offre Tatsumi est malheureusement loin d’être son œuvre la plus exaltante… En somme, ce lauréat discutable conforte donc lui aussi l’idée que le Festival récompense un auteur plutôt qu’un album.

Cependant, s’il a négligé des titres incontournables, le jury nous aura tout de même réservé quelques choix pertinents en accordant le Prix Inter-générations à la série Bride Stories de Kaoru Mori, rendant notamment justice à l’impressionnant travail de recherche de l’auteure ; en félicitant du Prix Révélation T.M.L.P., titre aussi inattendu que marquant du « vétéran » Gilles Rochier ; ou en saluant l’initiative de l’éditeur Glénat d’enfin proposer une compilation d’un des auteurs fondamentaux du neuvième art, le grand Carl Barks, alors que le Prix du Patrimoine échoit à La dynastie Donald Duck.

Nous invitons d’ailleurs les intéressés à se ruer sur les quelques exemplaires ayant réussi à se faufiler en librairie, car l’éditeur Phidal, détenteur exclusif de la licence Walt Disney au Canada, vient d’aveuglément exiger un interdit de vente au pays pour cette série. Sans égards à la valeur patrimoniale d’une œuvre ayant bercé les jeunes années de nombreuses générations, mais qui ne concernerait selon lui qu’une poignée d’érudits, l’éditeur préfère pour sa part continuer à décliner à la chaîne ses albums d’autocollants et autres produits dérivés éphémères et sans âme… Plutôt navrant.

Pour revenir au Festival, si celui-ci a aussi fait preuve d’audace, le Prix de la série étant allé à l’étonnant et méconnu feuilleton animalier Cité 14 de Romuald Reutimann et Pierre Gabus, et le nouveau Prix du polar, à l’envoûtant Intrus à l’étrange de Simon Hureau, certains autres choix paraissent bien tièdes, tandis que, justement, le Prix de l’audace a bien dévalué en échouant au sympathique mais anecdotique Teddy Beat de Morgan Navarro, et qu’on a préféré le quelque peu has been Jim Woodring et son Frank et le congrès des bêtes pour le Prix spécial du jury

Évidemment, tous les regards du milieu sont braqués sur le Festival. Et compte tenu des différents intérêts économiques en jeu, les organisateurs et le jury doivent être la cible d’incessantes pressions : ménager la chèvre et le chou, récompenser les éditeurs, bref : ne froisser personne et faire plaisir à tout le monde. Sauf que le tout conduit à une pléiade de solutions mitoyennes qui finalement ne contentent personne.

Guy Delisle et Jean-Claude Denis, le 29 janvier

Le sommet de ce décalage avec la situation actuelle du neuvième art est sans doute atteint avec l’élection du nouveau membre de l’académie des grands prixJean-Claude Denis. En effet, le président 2012 a certes une feuille de route bien garnie et plusieurs œuvres de qualité à son actif. Qu’on pense à sa série Luc Leroi, voisine du Bernard Lermite de son ami Martin Veyron, deux comédies de mœurs ludiques et intelligentes qui ont eu leur heure de gloire dans les années 80. Qu’on pense aussi au divin L’ombre aux tableaux (1991), son coup de maître ; au délicat et malheureusement trop peu connu Quelques mois à l’Amélie (2002), petit bijou aux accents littéraires ; ou encore au fantaisiste Nouvelles du monde invisible (2009), recueil de nouvelles autofictionnelles tissées autour des… odeurs.

Mais voilà : si Jean-Claude Denis est un artisan au pinceau affirmé, un « romancier » de la bande dessinée, dont l’œuvre tendre aux pépites certaines trouve assurément sa filiation chez la génération de la ligne claire intimiste des années 90 (Dupuy-Berberian puis Jean-Philippe Peyraud, notamment), on sent que son élection en 2012 rate la conjoncture. Le phénomène Denis, autrefois indéniable, est aujourd’hui beaucoup plus discret, et son œuvre, depuis, est parfois plus inégale (La beauté à domicile, Le sommeil de Léo, Un peu avant la fortune ou Tous à Matha, moins marquants). Mais surtout, malgré tout le respect qui lui est dû, parce qu’il y a malheureusement aujourd’hui quantité d’auteurs infiniment plus pertinents à élire à la présidence.

Le mot de la fin : les libraires de la FNAC, qui élisent dorénavant ce qui était l’an dernier le Prix du public (ne portant plus très bien son nom), qui récompensait alors Paul à Québec de Michel Rabagliati, ont couronné cette année notre favori, Portugal de Cyril Pedrosa.

Se comprendrait-on entre libraires ?

* * *

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698*
Une vie dans les marges (2 tomes), Yoshihiro Tatsumi, 2011, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192*
Bride stories (3 t. parus), Kaoru Mori, 2011, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749*
TMLP, Gilles Rochier, 2011, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674*
La dynastie Donald Duck (5 tomes), Carl Barks, 2011, Glénat, env. 384 p. ch., 9782723480185*
Cité 14 (6 tomes parus), Romuald Reutimann et Pierre Gabus, 2011, Les Humanoïdes associés, 78 p. ch., 9782731623550*
Intrus à l’étrange, Simon Hureau, 2011, La boîte à bulles, coll. « Contre-jour », 2011, 149 p., 9782849531266*
Teddy Beat, Morgan Navarro, 2011, Les requins marteaux, coll. « BD cul », 128 p., 9782849611067*
Frank, t.5 : Frank et le congrès des bêtes, Jim Woodring, 2011, L’association, coll. « Ciboulette », 100 p., 9782844144225*
Portugal, Cyril Pedrosa, 2011, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137*

 

Jean-Claude Denis : bibliographie sélective

L’ombre aux tableaux et autres histoires, rééd. 2011, Drugstore, 176 p., 9782723480666*
Quelques mois à l’Amélie, rééd. 2008, Dupuis, coll. « Aire libre »,  72 p., 9782800142296*
Nouvelles du monde invisible, 2009, Futuropolis, 164 p., 9782754801645*

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30 janvier 2012  par Maxime Nadeau

La littérature et Twitter

Depuis quelques mois, on nous parle régulièrement de twittérature, c’est-à-dire de la littérature produite et diffusée sur Twitter, ce site de microblogage où les usagers ne s’expriment qu’en gazouillis, des messages de 140 caractères et moins. Il existe même un Institut de Twittérature Comparée (ITC), dont le site affiche fièrement les  lettres patentes (!) de l’organisme. Les « défenseurs » de la twittérature – car nombreux sont ses détracteurs – voient en Twitter une contrainte stimulante pour la création : la limitation des caractères rappelle les formes fixes de poésie comme le haïku ou le sonnet. On pense aussi à l’OuLiPo, ce fameux groupe d’écrivains (Perec, Calvino, Queneau, etc.) ayant expérimenté la contrainte dans la création littéraire. Les twittérateurs se donnent donc comme défi de produire de la littérature de qualité sur Twitter tout en gardant un certain esprit ludique, ce qui ne signifie pas que toute twittérature soit humoristique pour autant.

Certains tenants de la twittérature misent déjà sur celle-ci à des fins pédagogiques au secondaire. Puisque les élèves clavardent et écrivent déjà sur des sites de microblogage comme Twitter et Facebook, aussi bien les joindre là où ils sont déjà et stimuler leur création par un médium qu’ils maîtrisent souvent davantage que leurs professeurs. Les opposants à ces méthodes d’enseignement y voient plutôt une forme de nivellement vers le bas : s’éduquer n’est pas que plaisir et exige de l’effort. Fabien Deglise, du Devoir, s’inquiétait d’ailleurs, dans sa chronique du 3 décembre dernier, d’un étiolement du vocabulaire que provoquerait l’usage de Twitter. Selon lui, limite de 140 caractères oblige, on aurait tendance à utiliser davantage de mots courts et génériques plutôt que des mots plus longs et plus précis. Pour reprendre un exemple de Deglise, exprimer, formuler, murmurer, dévoiler et affirmer écoperait au détriment de dire. Qu’importe, les twittérateurs ont leur lobbyiste et comptent bien obtenir du financement pour un projet-pilote visant à développer l’enseignement de la twittérature.

Mais en librairie, la twittérature est-elle présente ? Pour l’instant, presque pas. Peu nombreux, les livres s’affichant comme de la twittérature font sourciller, car les textes laissent malheureusement un peu à désirer, du moins jusqu’à maintenant. Force est de constater que les éditeurs n’ont toujours pas succombé et que les lecteurs connaissent encore peu le phénomène. Les twittérateurs forment pour l’instant une communauté assez restreinte, mais rien ne dit qu’elle ne comptera pas de nouveaux adeptes. Il suffirait que leur enthousiasme séduise quelques auteurs connus et qu’un succès en librairie accroisse leur visibilité pour que le nouveau genre prenne son envol. Après tout, la twittérature n’en est qu’à ses premiers balbutiements : on attribue la paternité du mouvement au Japonais Keitai Shosetsu, premier auteur à avoir écrit un roman entièrement sur un cellulaire, en 2006 ou 2007. Pour l’anecdote, on parlait alors de celluroman et de cellu-lit. Un genre que ne devrait pas trop priser la gent féminine !

***

 

Twitter et les médias sociaux créeront peut-être une autre littérature, mais on peut d’ores et déjà croire qu’elle influence et influencera la littérature « traditionnelle ». Je pense ici au plus récent recueil de Yolande Villemaire, Micropoésie. On savait l’auteure de La vie en prose polyglotte et grande voyageuse, mais on ne connaissait pas la branchée grande utilisatrice des réseaux sociaux. On y apprend entre autres que les iPod, YouTube et autres Twitter n’ont aucun secret pour Villemaire, qui semble les utiliser quotidiennement, et avec enthousiasme. Une « abolition de l’espace » frappe dans ce recueil : l’auteure se trouve partout à la fois par l’utilisation des médias sociaux, vivant notamment le Printemps arabe en direct. Twitter et consorts auront encore fait reculer la contrainte de l’espace en permettant à des individus de partout dans le monde de se parler en direct. Un usager de ces technologies peut « vivre le monde » et peut-être développer une véritable « conscience universelle » par ces « stimuli technologiques » nous faisant ressentir  en tout temps les moindres parties de ce « corps mondial ». Le recueil de Villemaire fait bien ressentir cette simultanéité des soubresauts du monde dans le quotidien, et en ce sens annonce possiblement des changements à venir dans la littérature. Si les nouvelles technologies influencent le quotidien d’un pourcentage grandissant de la population, celles-ci finiront tôt ou tard par se répercuter davantage dans la littérature. Les possibilités de mutations du récit sont multiples : un narrateur se nourrissant des médias sociaux, la communication des personnages via les nouveaux médias prenant plus d’importance, de nouvelles façons d’imaginer le futur dans la science-fiction, etc. Bref, que la twittérature fasse long feu ou pas, les médias sociaux s’inscrivent déjà dans la littérature et continueront de l’influencer à mesure que leur importance dans nos vie croîtra. Peut-être en avez-vous des exemples ? Ou peut-être lisez-vous de la twittérature ? Avez-vous des twittérateurs à recommander ? Le Délivré veut vous lire !

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Micropoésie, Yolande Villemaire, 2011, Écrits des Forges, 78 p., 9782896451869.

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16 janvier 2012  par Maxime Nadeau

Les nouvelles technologies rendent-elles bête ?

Internet rend-il bête ? La question, elle, ne l’est pas. Elle donne son titre au plus récent livre de Nicholas Carr, qui se lance dans une sérieuse réflexion sur l’impact de l’usage des nouveaux médias sur le cerveau. En effet, la plasticité du cerveau provoque la modification de celui-ci selon la façon dont on s’en sert. Si on savait depuis plusieurs années que le cerveau s’adaptait à l’usage qu’en font un aveugle ou un musicien, des récentes études démontreraient que l’utilisation des nouveaux outils électroniques modifie aussi la structure de la pensée humaine. Rien de moins !

Que ce soit par ordinateur, tablette ou téléphone dit « intelligent », le multitâche et l’utilisation simultanée de plusieurs programmes ou applications a grandement augmenté chez les personnes branchées le traitement des signaux visuels et la coordination entre la main et l’œil. En contrepartie, le cerveau perdrait de sa capacité à rester concentré longtemps, habitué qu’il est de demeurer en surface et de passer d’une chose à une autre en un simple clic. Notre mémoire aussi perdrait de son efficacité : avec Internet et les agendas électroniques constamment à portée, elle serait moins sollicitée…

Bref, nous croyions que les iPad et autres Blackberry étaient des extensions de nous-mêmes, et nous constatons que l’inverse s’avère aussi. Pour optimiser la mémoire et l’acquisition de connaissances dans un contexte de nouvelles technologies, il faut lire le saisissant Internet rend-il bête ?, moins polémique et plus scientifique que son titre ne le laisse présager.

Le multitâche, une continuité du zapping ?

Internet, la tablette et le téléphone « intelligent » ne sont probablement pas les seuls responsables de ces « mutations » de notre cerveau. Que dire de la télévision et de sa télécommande ? Il y a quelques années, le comédien JiCi Lauzon a étudié pour son mémoire de maîtrise en communication le phénomène du zapping sur les comportements, et ses conclusions surprennent. Un peu comme le multitâche, le zapping nuirait à la concentration et à la mémoire : en suivant plusieurs émissions à la fois, le spectateur ne retiendrait presque rien de chacune. « Le problème, c’est qu’en essayant de ne rien manquer, on manque tout ». De l’autre côté, la crainte des diffuseurs de perdre le téléspectateur, qui est à une seule pression du doigt de passer à une autre chaîne, modifie le contenu de la programmation et des publicités : pas question d’ennuyer le public une seconde ! De là le besoin des discours punchés et spectaculaires pour garder le téléspectateur sur sa chaîne, au détriment de l’approfondissement d’une pensée plus nuancée. Le traitement médiatique de la période des questions de l’Assemblée nationale et de la Chambre des communes, par exemple…

Et la littérature dans tout ça ?

Tout cela a-t-il des répercussions sur la littérature et son enseignement ? Sur la lecture et les lecteurs ? Privilégie-t-on des livres plus courts ? Des nouvelles plutôt que le roman ? La littérature résisterait-elle plutôt aux effets sur le cerveau des nouvelles technologies ? La façon de raconter des histoires aurait-elle changé ? Les digressions dans un récit proviennent-elles d’une nouvelle façon de penser, équivalent-elles à une forme littéraire de zapping ? Sont-elles plus nombreuses qu’avant ? Se concentre-t-on aussi bien à lire un livre électronique qu’un livre papier ?

Faites-nous part de vos réflexions : le Délivré veut vous lire !

Dans deux semaines, nous aborderons la question de Twitter et de la twittérature. N’hésitez pas à nous écrire sur ce sujet d’ici là !

* * *

Internet rend-il bête ?, Nicholas Carr, 2011, Robert Laffont, 312 p., 9782221124437.


19 décembre 2011  par Maxime Nadeau

Noël « autrement » avec Écosociété

En cette période de course aux cadeaux de Noël, la Guignolée nous invite à penser aux plus démunis d’entre nous et à donner, alors que d’autres organismes nous demandent d’éviter de tomber dans le piège de la surconsommation pendant les Fêtes. Un peu dans cette lignée, j’ai voulu revenir sur les difficultés qu’a connues la maison d’édition Écosociété en 2011 pour nous inciter à faire notre part pour aider ce fleuron du monde du livre à la suite de « l’affaire Noir Canada ».

Visés par une poursuite en diffamation, Écosociété et les trois auteurs de Noir Canada en sont arrivés à une entente hors-cour avec la compagnie aurifère Barrick Gold, après trois ans de démêlés judiciaires à forces inégales. La poursuite, que d’aucuns auront qualifiée de poursuite-bâillon (SLAPP, en anglais) et d’attaque à la liberté d’expression, aura grugé énormément de temps, d’argent et d’énergie à la maison et aux trois auteurs, Delphine Abadie, Alain Deneault et William Sacher. L’éditeur, pourtant reconnu pour la rigueur de ses essais, aura même eu à payer un montant « significatif » à Barrick Gold, selon les termes de l’entente. Ce montant, non dévoilé, remet-il en question la survie d’Écosociété ? Les réponses demeurent plutôt évasives, ce qui est loin d’être rassurant.

Puisque le sort en est jeté pour « l’affaire Noir Canada », la meilleure façon d’appuyer Écosociété et ses auteurs demeure de lire et d’acheter leurs livres. Après tout, n’est-ce pas Laure Waridel qui nous a convaincus qu’Acheter, c’est voter ? Pourquoi alors ne pas « voter » en glissant un des livres d’Écosociété sous le sapin ? Voici quelques suggestions de titres qui pourraient animer les discussions autour de la dinde !

La politique « autrement »

Tout le monde est d’accord : il faut faire de la politique autrement. On ne peut être contre la tarte aux pommes… Mais derrière ce mot fort à la mode ces temps-ci, autrement, que se cache-t-il vraiment ? Loin des « on verra » et autres « achetez maintenant, payez plus tard », Françoise David nous livre généreusement ses réflexions dans son nouveau livre, De colère et d’espoir. La présidente de Québec solidaire s’y montre tantôt indignée, tantôt optimiste, et nous fait part de ses idées pour construire le Québec de demain. Au moment où nous donnons généreusement de l’argent et des vivres pour les paniers de Noël, David remet les pendules à l’heure en réclamant une véritable justice sociale plutôt que ces initiatives ponctuelles, des pansements sur des plaies vives. Elle parle entre autres de lutte contre la pauvreté, de développement durable, du Plan Nord, de santé, d’éducation, du français et, dans de belles sections du livre, de femmes voilées et d’Amir Khadir. De colère et d’espoir, c’est aussi le parcours d’une militante de longue date et d’une grande féministe, en plus d’un appel inspirant à la mobilisation. Ce livre est à mettre entre les mains de tous ceux et celles qui veulent connaître les idées de Françoise David et de Québec solidaire hors des clips des chaînes d’information continue, question de devenir des électeurs éclairés.

J’en profite pour vous inviter à écouter la conférence qu’elle a donnée à la Librairie en octobre dernier.

La consommation « autrement »

D’autres auteurs d’Écosociété nous proposent depuis longtemps déjà de vivre autrement en pratiquant la simplicité volontaire. Ces descendants spirituels d’Épicure et de Diogène nous rappellent à l’ordre devant la surconsommation et nous somment de nous en tenir au nécessaire. Leurs réflexions ne nous amènent pas forcément à aller aussi loin qu’eux dans la voie de la simplicité volontaire, mais elles nous feront à coup sûr repenser nos comportements de consommateurs. LA bible de la simplicité volontaire, c’est d’abord le livre de Serge Mongeau, La simplicité volontaire, plus que jamais, auquel se sont ajoutés L’ABC de la simplicité volontaire, de Dominique Boisvert, et Nous, de la simplicité volontaire, de Diane Gariépy.

L’actualité « autrement »

Alors que le Plan Nord est sur toutes les lèvres, Roméo Bouchard nous ramène aux années 20 et 30 pour mieux nous parler du présent… et du futur ! Dans La reconquête du Québec, Bouchard retrace le parcours d’Esdras Minville, un économiste avant-gardiste qui prônait la décentralisation et la fondation de coopératives pour combattre le « trafic de richesses naturelles », vendues pour une bouchée de pain à des étrangers. Bouchard y analyse le travail de Minville pour nous donner des pistes d’action aujourd’hui, car plus ça change…

La laïcité est un autre sujet d’actualité qui fait couler beaucoup d’encre. Loin des nouvelles sensationnalistes sur les « accommodements raisonnables », une quinzaine d’auteurs y vont de leur plaidoyer pour la laïcité dans Le Québec en quête de laïcité, dirigé par Normand Baillargeon et Jean-Marc Piotte. Certains auteurs défendent la laïcité « stricte », d’autres, la laïcité « ouverte », et le grand gagnant du débat est le lecteur, qui aura pu se « faire une tête » sur un sujet délicat en lisant un livre à la fois exigeant et accessible.

Il faut revisiter le catalogue d’Écosociété pour constater toute sa richesse : Noam Chomsky, Laure Waridel, Michel Chossudovsky, Pierre Mouterde, Serge Mongeau, Normand Baillargeon, etc. Écosociété nous a habitués à de rigoureux essais qui bousculent, informent, remettent en question et proposent des voies nouvelles. En ces temps troubles où les Québécois se cherchent, plus que jamais avons-nous besoin des réflexions que nous offrent les livres d’Écosociété. C’est pourquoi, après trois années difficiles, je souhaite une belle année 2012 à cette nécessaire maison d’édition.

Et à vous aussi, lecteurs et lectrices du Délivré !

* * *

Acheter, c’est voter, Laure Waridel, 2005, Écosociété, 176 p., 9782923165066*
De colère et d’espoir, Françoise David, 2011, Écosociété, 216 p., 9782923165813
La simplicité volontaire, plus que jamais, Serge Mongeau, 1998, Écosociété, 266 p., 9782921561396*
L’ABC de la simplicité volontaire, Dominique Boisvert, 2005, Écosociété, 158 p., 9782923165110*
Nous, de la simplicité volontaire, Diane Gariépy, 2011, Écosociété, 184 p., 9782923165769*
La reconquête du Québec : Esdras Minville et le modèle gaspésien, Roméo Bouchard, 2011, Écosociété, 224 p., 9782923165783*
Le Québec en quête de laïcité, Normand Baillargeon et Jean-Marc Piotte, dir., 2011, Écosociété, 164 p., 9782923165776*

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18 juillet 2011  par David Murray

Ceci n’est qu’un au revoir

La vie peut parfois être considérée comme une succession de cycles, une suite de différents chapitres constitués d’expériences diverses. Voilà qu’en ce qui me concerne un cycle se termine aujourd’hui. C’est ainsi que ceci sera la dernière chronique que je signerai pour Le Délivré. Sans vouloir m’étendre sur les raisons de mon départ, disons simplement qu’après cinq ans à l’emploi de la Librairie Monet et la trentaine entamée, le temps était venu pour moi de relever de nouveaux défis et de tenter de nouvelles expériences. Et de voir entre autres où cette plume pourrait me mener dans de nouveaux contextes. La suite m’est pour l’instant inconnue mais qui sait, peut-être nous recroiserons-nous prochainement.

Je voulais cependant profiter de la tribune qui m’est offerte pour vous dire à quel point ce fut un privilège pour moi d’évoluer ces cinq dernières années au sein de la grande famille Monet. Un lieu qui témoigne de ce qu’est et se doit d’être une librairie digne de ce nom. Un lieu où l’on ne fait pas que vendre des livres, mais où se transmet la culture et le savoir. Un lieu qui se fait un devoir de vous partager l’immense richesse que nous offrent les livres, sous toutes leurs formes et toutes leurs déclinaisons. Vous ayant régulièrement fait part au fil des deux années où j’ai collaboré à ce blogue des mutations que connait le monde du livre, vous avez probablement été à même de constater que ce type de lieu se fait malheureusement de plus en plus rare. Prêchant sans complexe pour ma paroisse, je ne peux ainsi que vous enjoindre de soutenir, où que vous soyez, non seulement la Librairie Monet mais aussi toutes ces librairies indépendantes pour qui le livre n’est pas seulement qu’un produit de vente, mais aussi une part d’humanité que l’on veut transmettre.

À cet égard, je ne peux m’empêcher de souligner ici le travail de mes collègues avec lesquels j’ai partagé mon quotidien ces cinq dernières années. À ceux et celles qui ont animé la librairie pendant tout ce temps et qui continueront de le faire, je vous remercie de faire de ce lieu un espace si riche et si stimulant. Je l’ai souvent écrit, les libraires ne sont pas que des vendeurs de livres, ce sont avant tout des passeurs de culture. Et la librairie Monet a l’immense privilège de pouvoir compter sur des librairies passionnés et chevronnés dans tous les domaines. À vous du secteur adulte, que vous soyez férus de littérature générale, de polar, de philosophie ou même de cuisine, vous avez toujours eu le souci de gratter hors des sentiers battus pour dénicher ces perles rares et nous faire découvrir autre chose que le dernier best-seller. À vous du secteur BD, vous témoignez pour quiconque l’ignorerait encore de l’immense richesse que constitue le 9e art. Avant de travailler pour la Librairie Monet, j’avoue que j’ignorais jusqu’à quel point le monde de la BD en est un si vaste et si pluriel. Et à vous du secteur jeunesse, vous témoignez jour après jour du fait que loin d’être un sous-genre la littérature jeunesse est un art littéraire à part entière qui permet à tous ces jeunes – et ces vieux ! – de s’initier à lecture et au merveilleux monde du livre. Parce qu’il n’y a pas d’âge pour commencer à lire. Pour preuve, ma petite puce qui atteindra bientôt ses 1 an et qui dévore littéralement les livres que vous m’avez si justement conseillés. À vous tous, vous allez évidemment me manquer. Et pour sûr, je reviendrai vous voir pour connaître quelles sont vos nouvelles trouvailles.

Alors voilà, c’est ici que ce chapitre prend fin. En espérant que vous ayez eu autant de plaisir à lire ces billets que j’en ai eu à les écrire. En espérant vous avoir fait découvrir quelques facettes du monde du livre et vous avoir donné envie de lire certains des ouvrages auxquels j’ai pu faire référence durant ces années. Prenons tout ça comme un simple au revoir. À bon entendeur, salut !

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Puisque je n’aurai évidemment plus accès aux courriels de la librairie, n’hésitez pas à m’écrire personnellement si le cœur vous en dit à mon adresse personnelle : artisanst@hotmail.com.

 


27 juin 2011  par David Murray

Quand l’e-book brime la liberté

Pour quiconque s’intéresse au mouvement du libre en informatique, le nom de Richard Stallman n’est pas étranger. En effet, celui-ci est probablement le plus célèbre pionnier du libre et de l’open source, et l’un des penseurs les plus en vue de ce mouvement. Voilà maintenant qu’il entre dans l’arène du débat entourant l’arrivée du livre électronique avec la publication d’un texte virulent.

Loin d’être enthousiaste, Stallman éprouve en fait un profond malaise avec la façon dont se développe ce nouveau médium. Pour lui, le format numérique engendre carrément une perte de liberté dû au pouvoir des grandes firmes qui assoient leur mainmise sur ce nouveau marché. Les premières visées sont les trois composantes de l’hydre « GoogAmApp » : Google, Amazon et Apple. Ainsi qu’il l’affirme : « Les technologies qui auraient pu nous rendre plus forts sont utilisées à la place pour nous enchaîner. Nous devons rejeter les ebooks jusqu’à ce qu’ils respectent notre liberté… Les ebooks n’ont pas à attaquer notre liberté, mais ils le feront, si les sociétés continuent de décider. C’est à nous de les arrêter. »

Sa charge en règle contre le livre numérique se traduit par une défense sentie du livre papier, qu’il considère nettement plus avantageux d’un point de vue libertaire. Faisant la comparaison entre le livre traditionnel et l’e-book d’Amazon (qu’il cite explicitement pour fin d’illustration de son propos), Stallman mentionne entre autres que :

- L’achat d’un livre papier garantit l’anonymat de son acquéreur, alors qu’Amazon demande au client de s’identifier et s’enregistrer ;

- Le livre papier devient la propriété de son acquéreur, alors que dans certains pays Amazon stipule que l’e-book demeure sa propriété ;

- Il n’existe aucune contrainte quant à l’usage que l’on peut faire d’un livre papier, tandis que l’achat chez Amazon requiert de l’usager qu’il accepte des clauses restrictives quant à l’utilisation de son e-book ;

- Le format d’un livre est connu de tous et aucune technologie propriétaire n’est nécessaire pour en faire la lecture, alors que le format des liseuses est généralement tenu secret et que seuls des logiciels privés à usage restrictif permettent de lire l’ensemble des livres électroniques ;

- On peut partager facilement un livre papier avec autrui, alors que c’est loin d’être le cas pour le livre numérique, le partage étant parfois permis mais pour une durée limitée et seulement entre usagers de la même plate-forme numérique ;

- On peut facilement photocopier un livre papier – une mesure respectant d’ailleurs en certaines circonstances le droit d’auteur –, alors que la copie de livres électroniques est impossible dues aux dispositions intégrées dans les plateformes numériques ;

- Finalement, personne n’a le pouvoir de détruire vos livres, alors qu’Amazon peut facilement retirer de la vente un livre, comme cela est arrivé en 2009 lorsque des milliers d’exemplaires de 1984 de George Orwell furent supprimées.

Pour Stallman, le livre électronique constitue donc un recul sur le livre papier en regard de nos libertés individuelles. En ce sens, il doit selon lui être rejeté tant qu’il ne respectera pas nos libertés. Pour le gourou du libre, le constat est simple : les géants du numérique justifient ces restrictions de nos libertés par le fait que ces violations sont la garantie d’une juste rémunération des auteurs, ce que, disent-ils, la configuration actuelle du droit d’auteur ne permet pas. Un argument qui ne convainc pas outre mesure Stallman, pour qui le modèle régissant actuellement le droit d’auteur est plutôt fait sur mesure pour le bénéfice des grandes sociétés. Il existerait en fait selon lui d’autres avenues à explorer pour soutenir le travail des auteurs. Entre autres exemples, il mentionne l’attribution de fonds issus de recettes fiscales ou la mise en place de lecteurs afin que les utilisateurs puissent envoyer anonymement des paiements volontaires aux auteurs.

Richard Stallman n’est en outre pas systématiquement opposé à l’émergence du livre électronique. C’est simplement que pour lui, en laisser le développement à quelques grandes compagnies, qui pour ce faire limitent nos libertés, est une voie dangereuse à suivre. Et qu’en ce sens, le livre papier demeure encore pour lui la meilleure avenue à privilégier pour s’adonner à la lecture.



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