Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Humeurs’


18 septembre 2013  par Aurélie Philippe

Et si vos libraires jeunesse étaient des livres…

Vous connaissez la question intemporelle et incontournable à poser à tous les lecteurs (d’autant plus s’ils sont aussi libraires) : quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ? (En passant, pour votre serviteur, ce serait incontestablement un livre de survie avec un chapitre sur comment faire un radeau!) Mais à la Librairie Monet, nous avons poussé plus loin la question littéraire et nous nous sommes demandé : si j’étais un livre, quel livre serais-je ?

Les réponses sont parfois drôles, parfois surprenantes, mais toujours révélatrices. Je vais vous dévoiler ici les réponses faites par nos géniales et passionnées libraires du secteur jeunesse. (Dont je fais partie, mais ce n’est pas pour ça que je fais tant de compliments, mais tout simplement parce que c’est vrai, parole de scout !)

 

Susane serait un roman uchronique et serait donc rangée dans le rayon S.F.

 

Katia serait un livre tout doux pour bébé, vous pourriez facilement la trouver dans les livres tissus, près des livres de bains.

Joëlle se retrouverait au rayon poésie puisque ces pages seraient recouvertes de poèmes accompagnés d’illustrations complètement étranges.

 

Louise enrichirait nos étagères d’albums jeunesse en se joignant à eux.

 

Aurélie serait un roman de fantasy illustré avec plein de personnages féminins fort (oui, c’est plutôt précis).

Vous trouveriez Marlène dans le rayon art, sous la section musique avec la mention « beau-livre », et là elle vous informerait pendant des heures sur la musique, les instruments, et les compositeurs.

 

En tout cas, ça en fait de belles lectures !

Bientôt on découvrira le livre qui se cache dans les libraires des autres secteurs. En attendant, n’hésitez pas à jouer le jeu et dites-nous quel livre vous êtes !


3 juillet 2013  par Benoit Desmarais

La fin du hasard ?…

Depuis quelques jours, regardant, puis lisant la nouvelle publicité d’Apple, je suis victime d’attaques d’urticaire mentale. Dès que j’entends les premiers mots et le ton quasi-mystique utilisé pour nous vendre leur « signature », pour ne pas dire leur « vision du monde », paf, c’est l’éruption.

Ils ne manquent pas de culot. Comment ne pas reconnaître ladite signature puisque même ceux qui ne font que recevoir un message sont condamnés à l’infopub ?

« Envoyé de mon iPad ».

Et encore : ce qui compte, disent-ils, c’est « l’expérience du produit ». Tout est dit.

Dans la version papier de cette pub, sur deux pleines pages, la photo d’une petite fille, dans son lit, qui tend à bout de bras une tablette iPad qui illumine son visage :

« Nous ne croyons pas aux coïncidences.
Ni au hasard. (…)
Nous sommes des ingénieurs et des artistes,
Des inventeurs et des artisans.
Nous endossons notre travail.
Vous ne la remarquez peut-être pas,
Mais vous sentez qu’elle est là.
C’est notre signature.
Et elle veut tout dire. »

La petite fille, dans son lit, qui tend à bout de bras une tablette iPad qui illumine son visage, regarde avidement les images d’un monde pensé par des « artistes », des « inventeurs » qui ne croient pas aux coïncidences, ni au hasard…

« Sur le blog Bits du New York Times, Nick Bilton met cependant en garde devant les effets d’un trop grand isolement par les tablettes. Alors qu’il est tentant d’utiliser la magie de l’iPad pour calmer instantanément des enfants turbulents, cela affecte peut-être leur capacité à tisser des liens sociaux mais surtout à développer leur imagination. Une tablette entre les mains d’un enfant lui garantit de ne jamais s’ennuyer, mais occupe également du temps qui aurait pu être consacré à la rêverie, ce qui n’est pas forcément une bonne chose pour la créativité. Cela s’applique d’ailleurs aussi aux adultes. » Pour consulter l’article complet, cliquez ici.

À la radio, l’autre matin, il était question d’un sondage révélant que pour de plus en plus de gens, l’état de débranchement engendre l’angoisse. En vacances, ils veulent pouvoir accéder à leurs courriels-boulot.

Le rêve de la Machine Aveugle, c’est la fin de la rêverie. Pas pour rien que le temps pour simplement rêver (sans écran) se raréfie, temps d’ailleurs perçu comme perdu.

Dans Les enfants d’abord, bouquin écrit bien avant la révolution numérique, Christiane Rochefort disait ceci, à propos du hasard et des coups de bol :

« Sans les coups de bol il n’arriverait rien. (…) Quand même, il faut les voir passer, c’est-à-dire avoir des sens, ce qui suppose un potentiel pas trop esquinté. Moins on est endormi plus on a des chances de voir passer les coups de bol (…) (qui) étant n’importe quoi, ne peuvent être définis, ni déterminés à l’avance. Et heureusement. Ils n’ont pas encore réussi à contrôler le HASARD, ET C’EST NOTRE VEINE.

Mais Ils essayent, d’abolir le hasard. Leur ennemi principal. Car il est la vie : il l’a inventée. Une disposition Fontanet (France) prévoyait d’orienter les enfants dès la Maternelle : 3 ans. Ça c’est intelligent parce qu’à cet âge-là ils ne savent pas ce qu’ils veulent plus tard, y a qu’à leur dire. »

Ou alors, on peut les brancher dès 3 ans sur un iPad ?…

***

Bibliographie

Les enfants d’abord, Christiane Rochefort, 1983 [1976], Grasset, 192 p., 9782246009887.
Pause : comment trois ados hyperconnectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique, Susan Maushart, 2013, Nil, 2013, 363 p., 9782841116034*
 
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21 mars 2013  par Benoit Desmarais

À propos de la « fin du roman »…

Si on est libraire, on commence à être plus qu’habitué aux prophètes annonçant la fin des librairies et du livre de papier. Le dernier numéro de Spirale s’en faisait de nouveau l’écho, avec en plus une tartine de l’écrivaine Marie-Andrée Lamontagne, beurrée très épais, annonçant la fin de la Littérature.

Dans un article publié dans le dernier numéro de Liberté, Matthieu Arsenault pousse le bouchon un peu plus loin. Non content de joindre sa voix aux prophètes, il accueille avec enthousiasme leurs prédictions. Cette phrase, en particulier, est forte de café : « D’une part, tout le monde sait depuis des années que l’industrie du livre est devenue un cancer pour la chose littéraire sans qu’on ait trouvé jusqu’à maintenant ce qu’il faudrait faire pour lui couper les ailes et favoriser l’émergence d’un écosystème plus sain pour les propositions esthétiques ancrées dans notre époque. Le roman comme forme est exsangue. »

Je ne sais si, pour Arsenault, « la chair est triste », mais il semble qu’il ait lu tous les livres…

My God. Par où commencer ?

Après s’être désolé de ne pouvoir trouver Aquin, Guyotat ou Wittgenstein en éditions piratées sur internet, (il semble que les pirates n’en aient que pour ces foutus best-sellers signés Coelho et Houellebecq), il nous annonce la mort du roman (comme c’est original) pour ensuite nous asséner son credo. Selon lui, la collectivisation du littéraire via internet assurera sa survie, sous la forme de modes qu’il qualifie lui-même de « mineurs » : mot d’esprit, aphorismes, conte et chronique. Modes qui ont tous la particularité de faire court (on n’a pas que ça à faire!), et puis, contrairement au roman (on se demande bien pourquoi), ils seraient faits pour êtres partagés, échangés, commentés, mis en commun. Curieusement, Arsenault ajoute à ces considérations un critère « commercial » : c’est ce genre de contenu « qui fait grimper le compteur des blogues ».

En plaçant tous ses œufs dans le panier du collectif numérique gratuit, Arsenault a choisi la littérature qu’il veut lire. Grand bien lui fasse. Il appelle la fin de « l’industrie culturelle », avoue que la question de la rémunération des créateurs de l’ère numérique semble insoluble, sans jamais se pencher sur le fait qu’il s’agit aussi du remplacement d’une industrie par une autre : quid de « l’industrie numérique » ?

Pour ma part, ce n’est pas tant que je refuse la révolution. C’est plutôt que j’ai l’impression de me faire passer un sapin, pour ne pas dire une forêt toute entière. Jusqu’ici, en termes de création, on attend encore la grande œuvre littéraire qui sortirait de la révolution numérique largement commanditée par les vendeurs de bébelles technos. Arsenault nous la prédit tout en se disant prêt à jeter in petto la vieille formule irréformable aux oubliettes. Faisons table rase. À la place, on peut mettre de petits textes gratos, vites lus. Vites oubliés ? Quoi qu’il en soit, exit la pérennité, ce vieux machin. (Si on se fie au Devoir du 9 mars dernier, je ne mettrais pas encore tous mes vieux albums photos aux poubelles… )

Ça me rappelle quand on nous a fait passer du vinyle au CD, en nous promettant un meilleur son et de meilleurs prix. Sauf que, woups ! la sacro-sainte technologie n’était pas encore tout à fait au point. Le son était loin d’être meilleur, mais trop tard, l’industrie avait décidé pour nous. Si bien qu’au début des années 90, le vinyle avait carrément disparu de la circulation. On a fini par admettre qu’effectivement, le son n’était pas au point. Dix ans après la « révolution », on nous a alors ressorti les mêmes CD en versions « remasterisées », puis, encore dix ans plus tard, les mêmes « sonnant » encore mieux, avant de nous annoncer… la fin du CD.

Ce qu’on nous vend, c’est d’abord la technologie, la quincaillerie d’AppleSamsungMicrosoft&Co., dont l’obsolescence programmée est intrinsèque au produit. (On est donc aux antipodes de l’idée même de pérennité.) L’industrie Google/Amazon/Apple est la grande absente de la « réflexion » d’Arsenault, jovialiste de la création numérique.

La seconde moitié du 20e siècle n’ayant, selon Arsenault, produit aucun grand romancier, j’ai envie de terminer avec deux citations de ces écrivains ratés.

Aux nouveaux establishments littéraires de l’époque (1965) qui avaient décrété la fin du roman, Romain Gary avait longuement répondu dans un livre demeuré tout à fait pertinent, face à tous les diktats et totalitarismes esthétiques, et d’abord ceux du Nouveau Roman :

Les romans réeliste et néantiste sont des phares utiles sur les lieux du naufrage du désir métaphysique, leur lumière clignotante indique une absence de profondeur qui ne permet pas le passage des navires de haute mer. Il n’y a pas de « mort du roman » ou de « fin du personnage », il n’y a qu’une aspiration à finir.

Enfin, à propos du roman et de ceux qui, malgré le règne désormais quasi-absolu de la société du spectacle, s’obstinent à les écrire comme de ceux qui s’obstinent à les lire, Enrique Vila-Matas dit ceci :

Certains lecteurs sont conscients que les fameux « marchés » […] abusent quotidiennement de leur attention. Ils sont également conscients que les écrivains qui survivent […] sont seulement ceux qui tiennent compte de la tragédie de tant de lecteurs dont ont a abusé et qui, malgré les abus, montrent qu’ils ont encore la force de prêter attention à ceux qui, comme eux, essaient de mettre de l’ordre dans la conscience chamboulée. On ne voit jamais à la télévision ce travail secret avec la conscience, il n’est pas médiatique, il habite dans les vieilles maisons de la sempiternelle vieille littérature. 

Je n’ai pu m’empêcher d’y voir un appel à la Résistance.

Pour ceux qui comme moi, ne sont pas prêts à louer leur veston pour assister aux obsèques, allez voir du côté des romans magnifiques parus ces derniers mois écrits par Vila-Matas, Mia Couto, Julian Barnes, Éric Dupont, Justin Torres, Alessandro Baricco, Toni Morrisson, Éric Plamondon, Vassilis Alexakis, Jeanette Winterson, Michiel Heynes, Richard Powers

* * *

Bibliographie

« Coelhopocalypse ! », Matthieu Arsenault, in Liberté, no 299, printemps 2013, 68 p., 9782923675190*
Pour Sganarelle, Romain Gary, 2003, Gallimard, coll. « Folio », 550 p., 9782070302604.
Air de Dylan, Enrique Vila-Matas, 2012, Christian Bourgois éditeur, 330 p., 9782267023909*

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6 février 2013  par Alexandre F. R.

Chroniques d’Angoulême

Le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, qui se déroulait cette année du 31 janvier au 3 février, vient de prendre fin, amenant son lot coutumier de prix convoités et de controverses familières. Le bal des critiques avait débuté en mars dernier, par le biais d’une lettre ouverte  dans laquelle l’auteur Lewis Trondheim écrivait, non sans humour : « Depuis la nuit des temps, les auteurs ne sont pas satisfaits avec le festival d’Angoulême. Les éditeurs ne sont pas satisfaits avec le festival d’Angoulême. La Cité internationale de la Bande dessinée et de l’Image n’est pas satisfaite avec le festival d’Angoulême. Et le festival d’Angoulême n’est pas non plus satisfait du festival d’Angoulême. » Notons qu’il y formulait aussi le souhait qu’un jour, le festival se tienne en été. Parce qu’à Angoulême, en janvier, il fait froid.

Parmi les principaux points de litige se trouvait la fameuse réforme du mode de scrutin servant à déterminer le lauréat du prestigieux Grand prix de la ville d’Angoulême. Autrefois décerné par un jury composé de six membres (deux libraires, deux auteurs, deux journalistes), présidé par le vainqueur de l’année précédente, le récipiendaire de la prestigieuse récompense était cette fois sélectionné, par le biais d’un vote populaire, par l’ensemble des auteurs invités au festival. Une bien belle histoire de fou, formidablement tarabiscotée, qui cache son lot de disputes politiques euro centriques et que tente de résumer dans la mesure du possible cet article de Didier Pasamonik. Contentons-nous donc de mentionner que ce nouveau jury de pairs a tranché, cette année, en faveur de l’auteur néerlandais Willem.

Du côté des albums, c’est Quai d’Orsay t. 2 : Chroniques diplomatiques d’Abel Lanzac et Christophe Blain qui a remporté le Fauve d’or (meilleur album) décerné l’an dernier aux Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle. Blain avait déjà obtenu la récompense en 2002 pour le premier tome de sa série Isaac le pirate. Le prix du public, pour sa part, est allé à Quoi de neuf, docteur Moustache? de Marion Montaigne, deuxième tome de sa série Tu mourras moins bête. De son côté, Le Nao de Brown de Glyn Dillon est reparti avec le prix spécial du jury tandis que Frederik Peeters remportait le prix de la série pour le second tome d’Aâma, La multitude invisible. Le superbe Automne de Jon McNaught a été proclamé révélation de l’année et Castilla Drive d’Anthony Pastor a obtenu le prix du polar SNCF. Krazy Kat, Planches du dimanche 1925-1929, aux éditions Les rêveurs, s’est mérité le prix du patrimoine et le numéro trois de la toujours truculente revue Dopututto Max, publiée par les éditions Misma, a gagné le prix de la BD alternative.

Les enfants, invités à voter pour l’album jeunesse de l’année, ont sans grande surprise jeté leur dévolu sur le tome 1 de la série Les Légendaires : Origines. Quant à eux, les quatre jurés du Conseil général de Charente ont décerné à French Kiss 1986, de l’auteur québécois Michel Falardeau, le titre de Coup de cœur du jury; le prix ActuaBD a cependant été remis à Esteban t.4 de Mathieu Bonhomme.

Notons, pour conclure, que plusieurs auteurs québécois participaient cette année encore aux 24h de la bande dessinée d’Angoulême – dont le but est de produire en l’espace d’une journée un récit de 24 pages se pliant à une contrainte révélée le jour même de l’événement. Parmi les auteurs d’ici ayant osé relever ce défi qui frise dangereusement la folie, seules Julie Delporte, qui vient de faire paraître Je suis un raton laveur aux éditions de la courte échelle, Zviane,  dont le recueil Pain de viande avec dissonances regroupe une série d’histoires produites en de telles circonstances, l’illustratrice jeunesse Jacinthe Chevalier et l’auteure anglophone Sophie Yanow  ont su terminer leur œuvre dans la période de temps allouée. L’auteure de Glorieux printemps Sophie Bédard s’est quant à elle rattrapée le lendemain en complétant l’histoire qu’elle avait abandonné au bout de quinze pages et que l’on peut maintenant lire, dans sa version intégrale, sur son blogue.

Quant à votre humble narrateur, qui travaillait malheureusement le lendemain et devait par conséquent se coucher à une heure semi-décente, il peine toujours à terminer, en compagnie de son fidèle acolyte François Samson-Dunlop, le récit des aventures de Frankeneisenstein – que l’on peut suivre ici.

***

Bibliographie

 

Quai d’Orsay T.2 : Chroniques diplomatiques, Abel Lanzac et Christophe Blain, 2011,  Dargaud,  99 p., 9782205066791*
Tu mourras moins bête T.2 : Quoi de neuf, docteur Moustache?, Marion Montaigne, 2012, Ankama, 252 p., 9782359102932*
Le Nao de Brown, Glyn Dillon, 2012, Akileos, 208 p.,  9782355741166*
Aâma T.2 : La multitude invisible, Frederik Peeters, 2012, Gallimard, 86 p., 9782070649211*
Automne, Jon McNaught, 2012, Nobrow, 64 p., 9781907704239*
Castilla Drive, Anthony Pastor, 2012, Actes Sud et L’An 2, 158 p., 9782330005078*
Krazy Kat T.1 : 1925-1929, George Herriman, Les rêveurs, 280 p., 9782912747587.
Dopututto Max T.3, Collectif, 2012,  Misma, 130 p., 9772257127038*
Les Légendaires T.1 : Origines, Nadou et Patrick Sobral, 2012, Delcourt,  48 p., 9782756026893*
French Kiss 1986, Michel Falardeau, 2012, Glénat Québec, 160 p., 9782923621333*
Esteban T.4 : Prisonniers du bout du monde,  Mathieu Bonhomme, 2012, Dupuis, 54 p., 9782800147376*
Je suis un raton laveur, Julie Delporte, 2013, Courte échelle, coll. « Album », 40 p., 9782896954643*
Pain de viande avec dissonances, Zviane, 2011, Pow Pow, 152 p., 9782924049006*
Glorieux printemps T.2, Sophie Bédard, 2012, Pow Pow, 152 p., 9782924049051*
 
Willem : bibliographie sélective
 
Le prix du poisson, Willem, 2010, L’Association, coll. « Mimolette », 40 p., 9782844143983*
Avignon, Willem, 2011, Cornélius, coll. « Raoul », 96 p., 9782360810154*
Les aventures de l’Art, Willem, 2004, Cornélius, coll. « Pierre », 72 p., 9782360680030*
 
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25 janvier 2013  par Thylla Nève

Initiation – totalement arbitraire – d’une Belge à la littérature québécoise contemporaine

27 août. J’atterris – enfin – sur le sol québécois, avide de rencontres, la tête pleine de projets. J’emporte dans mes bagages l’Histoire de la littérature québécoise de Biron, Dumont et Nardout-Lafargue, qui me plonge dans la passionnante aventure des auteurs et des textes québécois, des origines jusqu’à nos jours, et me fait miroiter de belles découvertes littéraires. Ce précieux ouvrage, cadeau d’une amie libraire à Montréal, me sert d’initiation à cet univers jusqu’alors inconnu et fait naître en moi une irrépressible envie de nombreuses lectures.

De manière très arbitraire, je décide de commencer par lire des femmes et jette mon dévolu sur Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et Le torrent d’Anne Hébert, roman et nouvelle récents en regard de l’histoire littéraire québécoise, mais déjà présentés comme des classiques et étudiés comme tels. J’ai à peine le temps de faire la connaissance de Florentine Lacasse et de son parler populaire du faubourg de Saint-Henri qu’on me met entre les mains le chef d’œuvre d’une autre femme, déjà un classique lui aussi bien que plus récent encore : Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis, paru aux éditions Héliotrope (Prix des libraires du Québec 2009).

Et c’est un véritable coup de poing que je me prends dans les tripes. Moi qui déteste les clichés linguistiques, souvent vides de sens à mes yeux, celui-ci a pour une fois une signification très concrète. Amy, l’anti-héroïne, est écrasée par le poids de l’Histoire. Elle traîne derrière elle le lourd passé de sa famille qui lui colle à la peau – et à la mienne. Tout comme elle, je reste longtemps hantée par ces morts qu’elle a rencontrés dans le sous-sol de cette maison de banlieue où elle habite avec sa mère et sa tante. Tout comme elle, je ne découvre que peu à peu la vérité sur ses origines, mais je sens à quel point elles sont présentes et ne la lâcheront jamais. Je reste sans voix devant ce que son destin la pousse à accomplir et assiste avec trouble à sa quête inlassable de repos et de paix. Le ciel de Bay City est le genre de livre qui vous habite longtemps après que vous l’avez refermé, qui vous reste dans la tête et dans le ventre, mais dont il est très difficile de parler. J’ai envie de le recommander encore et encore, mais je ne peux que dire « Lisez-le, ça cogne ! »

Mon initiation québécoise continue avec Testament de Vickie Gendreau, une autre autofiction dont tout le monde a parlé, même Guy A. Lepage. Certains extraits sont très beaux, certes, notamment celui qui a été publié précédemment sur ce blogue. La jeune auteure m’a bluffée par sa maîtrise de l’écriture poétique qu’elle utilise pour traiter d’un sujet fort et qui la touche personnellement. Le dialogue entre les voix de la narratrice, Vickie Gendreau elle-même, et celles, fictives, de ses proches qui réagissent à l’annonce de sa maladie et même à celle de sa mort est intéressant. Malheureusement, cette lecture me laisse l’impression d’un roman publié à la hâte qui aurait mérité d’être retravaillé, et je trouve dommage que ce soit le destin tragique de l’auteure qui ait constitué l’argument de vente principal.

Ensuite, sur les très bons conseils de l’amie qui m’a offert l’Histoire de la littérature québécoise, je découvre Patrice Lessard et son excellent roman Nina, aux éditions Héliotrope encore une fois. J’en ai déjà fait la critique ici, je ne m’étendrai donc pas plus longtemps sur ce beau livre troublant et captivant.

Je change alors complètement d’univers avec Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, une conteuse hors-pair comme on dit. Cette lecture tombe à pic, au moment où j’avais envie d’une histoire comme celle qu’on se raconte au coin d’un feu. C’est le feu justement qui sert de point de départ à ce roman, puisque l’un des personnages, une photographe, part à la rencontre des survivants du Grand Feu de Matheson qui eut lieu au début du XXe siècle. En partant sur les traces de Boychuck, l’un de ces témoins, elle rencontre Tom et Charlie au cœur d’une forêt où ils ont trouvé refuge. Tous deux fuient les travailleuses sociales qui ne cherchent qu’à les priver de leur liberté ainsi que la société de laquelle ils se sentaient prisonniers. « - Parce que si t’es du gouvernement, autant te le dire tout de suite, tu trouveras rien ici, on n’existe plus pour personne. » Ils ont fait le choix de vivre leur vie, tout comme leur mort, comme ils l’entendent. « Il y avait un pacte de mort entre mes p’tits vieux. Je ne dis pas suicide, ils n’aimaient pas le mot. Trop lourd, trop pathétique pour une chose qui, en fin de compte, ne les impressionnait pas tellement. Ce qui leur importait, c’était d’être libres, autant dans la vie qu’à la mort, et ils avaient conclu une entente. Encore là, pas de serment sur le cœur, rien de pathétique, simplement la parole donnée de l’un à l’autre que rien ne serait fait pour empêcher ce qui devait être fait si l’un devenait malade au point de ne plus pouvoir marcher, s’il devenait un poids pour lui-même et les autres. » L’arrivée de la photographe, puis de Marie-Desneiges qui naîtra à la vie auprès d’eux à 82 ans, va chambouler le monde qu’ils s’étaient construit. Chacune des parties du récit, dont le narrateur est parfois un des personnages, est précédée d’une sorte de longue didascalie qui annonce les entrées en scène, les moments forts, et  offre un regard extérieur sur les événements auxquels le lecteur assistera. Bref, une belle structure pour une belle histoire. En cherchant vraiment bien, je pourrais critiquer négativement en ajoutant qu’il m’a fallu un peu de temps pour entrer pleinement dans l’histoire et que la fin est peut-être un rien trop jolie, mais vraiment, je chipote. Il pleuvait des oiseaux mérite amplement les nombreux prix qu’il a remportés.

Après cela, j’ose m’aventurer en dehors de la province avec Patrick deWitt et ses Frères Sisters, dont nous avons déjà publié un extrait sur ce blogue. Le Commodore a chargé Eli et Charlie Sisters de tuer Hermann Kermit Warm. Débute alors pour les sinistres frères un long périple de l’Oregon à la Californie, plein de rebondissements rocambolesques plus invraisemblables les uns que les autres. Eli porte tellement la poisse qu’on en est désolé pour lui. Il est presque attachant, ce truand obligé de supporter les cuites de son frère ainsi que sa méchanceté gratuite, assailli par les doutes, se jurant que cette mission sera sa dernière. La quatrième de couverture annonce que « cette histoire improbable arrosée de mauvais whisky est à la fois un hommage au western et une spectaculaire réinvention du genre ». À mon sens, c’est un peu exagéré. Je dois dire que j’en attendais beaucoup, de ce livre dont toutes les critiques faisaient l’éloge, je ne pouvais sans doute qu’être un peu déçue, comme le veut le cliché. Reste que les ingrédients sont bons et que Patrick de Witt parvient à  divertir son lecteur avec un genre qui n’est généralement franchement pas drôle.

Ces lectures m’ont menée bien loin de Florentine Lacasse et de François Perreault, mais les nouveautés québécoises que j’ai sous les yeux tous les jours sont bien trop tentantes et je fais le choix – qui implique forcément un renoncement – de revenir plus tard, sans savoir encore quand, à ces deux premiers chefs-d’œuvre par lesquels je voulais commencer et qui m’attendent encore dans ma bibliothèque. Et puis, n’oublions pas que la rentrée littéraire étrangère a de très belles œuvres à offrir, elle aussi…

* * *

Bibliographie

Histoire de la littérature québécoise, Michel Biron, François Dumont, Élisabeth Nardout-Lafarge, 2010, Boréal, coll. « Boréal compact », 688 p., 9782764620274*
Bonheur d’occasion, Gabrielle Roy, 2009, Boréal, coll. « Boréal compact », 454 p., 9782764606995*
Le torrent, Anne Hébert, 2012, Bibliothèque québécoise, 168 p., 9782894063354*
Le ciel de Bay City, Catherine Mavrikakis, Héliotrope, coll. « Série P », 294 p., 9782923511313*
Testament, Vickie Gendreau, 2012, Quartanier, coll. « Série QR », 166 p., 9782896980437*
Nina, Patrice Lessard, Héliotrope, 2012, 398 p., 9782923511979*
Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Saucier, 2011, XYZ, coll. « Romanichels », 179 p., 9782892616040*
Les frères Sisters, Patrick deWitt, 2012, Alto, 456 p., 9782896940165*

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23 décembre 2012  par Le Délivré

Joyeux Noël et bonne année!

 

L’année 2012 s’achève déjà, et vos libraires débordent de bons vœux à votre intention. Alors, de la part de tous vos libraires, nous vous souhaitons…

d’avoir le plaisir de découvrir un nouvel auteur dont les œuvres vous amèneront dans un nouvel univers…

une année remplie de plaisir, de bonheur, de voyages et de belles découvertes littéraires…

de revenir en santé nous revoir en 2013, pour que nos libraires attentionnés aient la joie de vous conseiller mille et une perles…

une abondance de découvertes culturelles, littéraires, enrichissantes et épanouissantes…

et bien sûr un joyeux Noël et une bonne année !

Nous vous retrouverons donc en janvier, le Délivré vous attendant avec une kyrielle d’articles dédiés à notre passion : Le Livre!



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