Si on est libraire, on commence à être plus qu’habitué aux prophètes annonçant la fin des librairies et du livre de papier. Le dernier numéro de Spirale s’en faisait de nouveau l’écho, avec en plus une tartine de l’écrivaine Marie-Andrée Lamontagne, beurrée très épais, annonçant la fin de la Littérature.
Dans un article publié dans le dernier numéro de Liberté, Matthieu Arsenault pousse le bouchon un peu plus loin. Non content de joindre sa voix aux prophètes, il accueille avec enthousiasme leurs prédictions. Cette phrase, en particulier, est forte de café : « D’une part, tout le monde sait depuis des années que l’industrie du livre est devenue un cancer pour la chose littéraire sans qu’on ait trouvé jusqu’à maintenant ce qu’il faudrait faire pour lui couper les ailes et favoriser l’émergence d’un écosystème plus sain pour les propositions esthétiques ancrées dans notre époque. Le roman comme forme est exsangue. »
Je ne sais si, pour Arsenault, « la chair est triste », mais il semble qu’il ait lu tous les livres…
My God. Par où commencer ?
Après s’être désolé de ne pouvoir trouver Aquin, Guyotat ou Wittgenstein en éditions piratées sur internet, (il semble que les pirates n’en aient que pour ces foutus best-sellers signés Coelho et Houellebecq), il nous annonce la mort du roman (comme c’est original) pour ensuite nous asséner son credo. Selon lui, la collectivisation du littéraire via internet assurera sa survie, sous la forme de modes qu’il qualifie lui-même de « mineurs » : mot d’esprit, aphorismes, conte et chronique. Modes qui ont tous la particularité de faire court (on n’a pas que ça à faire!), et puis, contrairement au roman (on se demande bien pourquoi), ils seraient faits pour êtres partagés, échangés, commentés, mis en commun. Curieusement, Arsenault ajoute à ces considérations un critère « commercial » : c’est ce genre de contenu « qui fait grimper le compteur des blogues ».
En plaçant tous ses œufs dans le panier du collectif numérique gratuit, Arsenault a choisi la littérature qu’il veut lire. Grand bien lui fasse. Il appelle la fin de « l’industrie culturelle », avoue que la question de la rémunération des créateurs de l’ère numérique semble insoluble, sans jamais se pencher sur le fait qu’il s’agit aussi du remplacement d’une industrie par une autre : quid de « l’industrie numérique » ?
Pour ma part, ce n’est pas tant que je refuse la révolution. C’est plutôt que j’ai l’impression de me faire passer un sapin, pour ne pas dire une forêt toute entière. Jusqu’ici, en termes de création, on attend encore la grande œuvre littéraire qui sortirait de la révolution numérique largement commanditée par les vendeurs de bébelles technos. Arsenault nous la prédit tout en se disant prêt à jeter in petto la vieille formule irréformable aux oubliettes. Faisons table rase. À la place, on peut mettre de petits textes gratos, vites lus. Vites oubliés ? Quoi qu’il en soit, exit la pérennité, ce vieux machin. (Si on se fie au Devoir du 9 mars dernier, je ne mettrais pas encore tous mes vieux albums photos aux poubelles… )
Ça me rappelle quand on nous a fait passer du vinyle au CD, en nous promettant un meilleur son et de meilleurs prix. Sauf que, woups ! la sacro-sainte technologie n’était pas encore tout à fait au point. Le son était loin d’être meilleur, mais trop tard, l’industrie avait décidé pour nous. Si bien qu’au début des années 90, le vinyle avait carrément disparu de la circulation. On a fini par admettre qu’effectivement, le son n’était pas au point. Dix ans après la « révolution », on nous a alors ressorti les mêmes CD en versions « remasterisées », puis, encore dix ans plus tard, les mêmes « sonnant » encore mieux, avant de nous annoncer… la fin du CD.
Ce qu’on nous vend, c’est d’abord la technologie, la quincaillerie d’AppleSamsungMicrosoft&Co., dont l’obsolescence programmée est intrinsèque au produit. (On est donc aux antipodes de l’idée même de pérennité.) L’industrie Google/Amazon/Apple est la grande absente de la « réflexion » d’Arsenault, jovialiste de la création numérique.
La seconde moitié du 20e siècle n’ayant, selon Arsenault, produit aucun grand romancier, j’ai envie de terminer avec deux citations de ces écrivains ratés.
Aux nouveaux establishments littéraires de l’époque (1965) qui avaient décrété la fin du roman, Romain Gary avait longuement répondu dans un livre demeuré tout à fait pertinent, face à tous les diktats et totalitarismes esthétiques, et d’abord ceux du Nouveau Roman :
Les romans réeliste et néantiste sont des phares utiles sur les lieux du naufrage du désir métaphysique, leur lumière clignotante indique une absence de profondeur qui ne permet pas le passage des navires de haute mer. Il n’y a pas de « mort du roman » ou de « fin du personnage », il n’y a qu’une aspiration à finir.
Enfin, à propos du roman et de ceux qui, malgré le règne désormais quasi-absolu de la société du spectacle, s’obstinent à les écrire comme de ceux qui s’obstinent à les lire, Enrique Vila-Matas dit ceci :
Certains lecteurs sont conscients que les fameux « marchés » […] abusent quotidiennement de leur attention. Ils sont également conscients que les écrivains qui survivent […] sont seulement ceux qui tiennent compte de la tragédie de tant de lecteurs dont ont a abusé et qui, malgré les abus, montrent qu’ils ont encore la force de prêter attention à ceux qui, comme eux, essaient de mettre de l’ordre dans la conscience chamboulée. On ne voit jamais à la télévision ce travail secret avec la conscience, il n’est pas médiatique, il habite dans les vieilles maisons de la sempiternelle vieille littérature.
Je n’ai pu m’empêcher d’y voir un appel à la Résistance.
Pour ceux qui comme moi, ne sont pas prêts à louer leur veston pour assister aux obsèques, allez voir du côté des romans magnifiques parus ces derniers mois écrits par Vila-Matas, Mia Couto, Julian Barnes, Éric Dupont, Justin Torres, Alessandro Baricco, Toni Morrisson, Éric Plamondon, Vassilis Alexakis, Jeanette Winterson, Michiel Heynes, Richard Powers…
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Bibliographie
« Coelhopocalypse ! », Matthieu Arsenault, in Liberté, no 299, printemps 2013, 68 p., 9782923675190*
Pour Sganarelle, Romain Gary, 2003, Gallimard, coll. « Folio », 550 p., 9782070302604.
Air de Dylan, Enrique Vila-Matas, 2012, Christian Bourgois éditeur, 330 p., 9782267023909*
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Parmi les principaux points de litige se trouvait la fameuse réforme du mode de scrutin servant à déterminer le lauréat du prestigieux Grand prix de la ville d’Angoulême. Autrefois décerné par un jury composé de six membres (deux libraires, deux auteurs, deux journalistes), présidé par le vainqueur de l’année précédente, le récipiendaire de la prestigieuse récompense était cette fois sélectionné, par le biais d’un vote populaire, par l’ensemble des auteurs invités au festival. Une bien belle histoire de fou, formidablement tarabiscotée, qui cache son lot de disputes politiques euro centriques et que tente de résumer dans la mesure du possible
Du côté des albums, c’est Quai d’Orsay t. 2 : Chroniques diplomatiques d’Abel Lanzac et Christophe Blain qui a remporté le Fauve d’or (meilleur album) décerné l’an dernier aux Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle. Blain avait déjà obtenu la récompense en 2002 pour le premier tome de sa série Isaac le pirate. Le prix du public, pour sa part, est allé à Quoi de neuf, docteur Moustache? de Marion Montaigne, deuxième tome de sa série Tu mourras moins bête. De son côté, Le Nao de Brown de Glyn Dillon est reparti avec le prix spécial du jury tandis que Frederik Peeters remportait le prix de la série pour le second tome d’Aâma, La multitude invisible. Le superbe Automne de Jon McNaught a été proclamé révélation de l’année et Castilla Drive d’Anthony Pastor a obtenu le prix du polar SNCF. Krazy Kat, Planches du dimanche 1925-1929, aux éditions Les rêveurs, s’est mérité le prix du patrimoine et le numéro trois de la toujours truculente revue Dopututto Max, publiée par les éditions Misma, a gagné le prix de la BD alternative.









