
Dix ans de carrière professionnelle, c’est environ ce que compte derrière la cravate l’auteur Jimmy Beaulieu, alors qu’en 2001 paraissait Quelques pelures, sa première bande dessinée autoéditée. Qu’arrive-t-on à faire en dix ans ? Suit-on une voie toute tracée, ou s’essaie-t-on plutôt à différentes expériences, à la poursuite d’une obsession qui ne se décrirait pas avec des mots ? Loin d’un parcours sans faute, mais loin d’un parcours ennuyeux aussi, Beaulieu nous a plutôt convié à une série de rencontres qui, a défaut de toujours aller chercher notre assentiment, ne nous laissaient pas moins indifférents.
Dans ses thèmes par exemple, ses obsessions certaines pour un certain regard sur la banalité, pour un certain idéal physique féminin et pour la prescription culturelle ont su tour à tour nous charmer et nous excéder. Son mantra sur la rapidité d’exécution d’un livre, susciter l’admiration ou nous sembler bien vaine. Son dessin jeté sur la feuille, créer une réjouissante impulsion ou laisser un sentiment d’à peu près ou d’inachevé. L’incessante justification de sa démarche, nous étouffer ; en effet, il peut parfois sembler difficile d’adhérer au travail d’un auteur qui semble lui-même avoir du mal à l’assumer. Mais quoi qu’il en soit, ces dix années de travail nous démontrent à quel point celui-ci ne peut finir que par porter fruit, alors que l’auteur, avec Comédie sentimentale pornographique, son dernier-né édité dans « Shampoing », la collection de Lewis Trondheim, dévoile une amplitude romanesque face à laquelle le lecteur sait que Beaulieu a trouvé une fibre, un souffle propre à l’emporter.
Des préliminaires difficiles
D’entrée de jeu, Comédie sentimentale pornographique peut agacer, avec un titre aux accents prétentieux, qui paraît n’être présent que pour dire que justement, il ne s’agit réellement ni de comédie, ni de sentiments, ni de pornographie, mais quand même un peu des trois ; lecteur sauras-tu comprendre mon livre ? En fait, plutôt qu’un titre, Beaulieu donne comme appareil d’entrée une étiquette dont la prétérition semble chercher à prendre en charge l’idée que le lecteur pourrait se faire du livre, au cas où il passerait à côté d’un second degré souligné à grands traits. Néanmoins, comme pour induire une confusion superflue, le livre est vendu emballé sous pellicule plastique… Mais le lecteur en a vu d’autres, et à l’avenir on pourra avantageusement lui laisser le loisir de s’approprier une œuvre lui-même.

C’est donc avec une certaine appréhension qu’on se demande si on aura à affronter des tics d’auteur sur près de 300 pages. Et le premier chapitre pourrait nous conforter dans cette idée. En effet, on y assiste aux retrouvailles de Louis, un réalisateur de cinéma qui vient de s’acheter un hôtel sur la Côte-Nord, et de la jolie Corinne, retrouvailles au cours desquelles cette dernière en profite pour faire obliquer la trame narrative vers un flash-back où elle évoque leur première rencontre, fortuite, lors du visionnement d’un navet américain dans un cinéma de quartier. Vraiment, on se demande bien ce qui les a poussés à aller voir un tel film. Puis voilà que les deux personnages sentent le besoin de se plaindre et de nous expliquer en long et en large que le cinéma américain produit des bouses commerciales, alors que tous deux ont volontairement fait le choix (apparemment, ils ne l’avaient pas) d’aller voir un film s’affichant explicitement comme tel. Cette lourdeur didactique ne trouve pas de répit, alors que le réalisateur nous explique qu’en fait il se documente pour en réaliser une - une bouse -, car étant donné que le grand public n’a pas de goût, c’est par les recettes engrangées via cet objet calibré pour le plus petit dénominateur commun qu’il pourra enfin s’adonner à la réalisation sans contraintes de son idéal artistique, la bande dessinée. Retour au temps présent : le chapitre se clôt alors que Corinne et Paul croisent par hasard une digne représentante du peuple, qui, reconnaissant le réalisateur, s’empresse de le féliciter pour son film, Parjure en justice, selon elle « le meilleur film des 25 dernières années ». Ce qui ne manquera pas, après le départ de cette inculte quoique chaleureuse matante, de provoquer l’hilarité condescendante de nos deux amis. Or, s’il est légitime de souffrir à la lecture d’une scène aussi pesamment appuyée, on aurait tort de s’y arrêter ; car le véritable livre commence après.

Une couverture au discours de conflit
Une incursion dans le fantasme
En effet, le récit emprunte dès lors différentes routes pour faire son chemin. D’abord, il fait apparaître son double : l’incipit du second chapitre étant un extrait d’un roman autobio-white trash-psychédélique tournant autour de partys de sous-sols se déroulant à Beauport, cette sinistre banlieue-dortoir de Québec ; ainsi, ce faux roman se voit posé comme alibi et origine littéraire du récit – du moins si l’on en croit le culte que lui vouent Corinne et Paul -, puis comme résonnance au récit, alors que d’autres extraits s’y intégrent par la suite à des degrés divers. Puis la trame se scinde, alors que des intrigues fantasmatiques secondaires viennent périodiquement rebondir sur la principale. Ici, cette nature fantasmatique n’est pas innocente ; si elle est à prendre d’abord au premier degré en regard de ces deux sous-intrigues (un écrivain se mourant d’un désir inaccessible pour son amie homosexuelle, et cette même amie assouvissant le sien avec une boulangère aux miches rebondies), elle devient aussi un signal fort sur la réelle nature de l’œuvre qui se met en scène, soit une incursion dans le fantasme. Car si ceux-ci sont sexuels pour les personnages, ils deviennent « disciplinaires » pour le récit, alors que ce dernier rêve du cinéma, de l’écriture littéraire, de la musique ou du théâtre, tour à tour caressés ; rien ne cherche à être concrétisé, tout n’est que jeu. Cependant, au dessus de tout ça, on sera tenté de dire que, d’une certaine manière, Comédie sentimentale pornographique devient, en contrepartie, un fantasme sur la bande dessinée elle-même, à plus forte raison dans ces pages muettes du cinquième chapitre, « La folie Massicotte ».
Mais avant d’aller plus loin, repérons les lieux. Cette folie est d’abord celle de Rodrigue Massicotte, l’architecte vaguement toqué qui a érigé au milieu de nulle part et loin des hommes – soit près d’un village de la Côte-Nord – cet hôtel fantastique que Louis a acquis. Entre parenthèses, le village s’appelle Sault-aux-Barbots – endroit évidemment prédestiné si on considère que c’est là que le bédéiste a choisi d’aller dessiner les siens ; pauvre bande dessinée !
Pour cette première visite, Louis emmène donc Corinne ; ensemble, ils explorent ce bâtiment étrange qui dévoilera quelques surprises, dont un curieux espace creux, muré, inaccessible et bien sûr métaphorique. Puis arrivent bientôt Muriel et Léonce, qui viennent pour un mois troubler leur intimité… Vraiment ? La nouvelle dynamique qui s’installe voit plutôt ces deux femmes et ces deux hommes devenir respectivement objets de désirs et spectateurs, au propre et au figuré, tandis que, sans trop vouloir en dévoiler, l’Hôtel Massicotte devient pour sa part un lieu de représentation, marquant ainsi le récit d’une impulsion et d’un éclairage nouveaux.

Hors du monde, donc, et voici qu’arrive ce cinquième chapitre de « folie », qui se trouve quant à lui… hors du temps, alors que les quatre habitants de l’hôtel se jettent tête la première dans un fantasme collectif, une parade de séduction où les rôles s’inversent et s’échangent. Pas un son dans cet instant suspendu, dans cette aventure sensuelle et tendue où le rêve n’a ni début ni fin, et ne s’arrête que pour reprendre de plus belle. Et voilà peut-être pourquoi « La folie Massicotte » serait fantasme sur la bande dessinée… Car cette dernière se définit avant tout en termes d’espace ; là où le spectateur de cinéma assiste au déroulement d’une pellicule et le lecteur de roman dévide le fil d’un texte, le lecteur de bande dessinée doit traverser un espace physique – celui de la page -, possède ce privilège de souvent rebrousser chemin, de s’arrêter… pour parcourir et contempler l’image.
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Comédie sentimentale pornographique, Jimmy Beaulieu, Delcourt, coll. « Shampoing », 287 p.





























Apprendre à lire la bande dessinée
Notre contact avec la clientèle institutionnelle nous place chaque jour ou presque face à une criante nécessité : former des lecteurs ! Et c’est une question systémique, car tant que le corps enseignant ne sera pas en mesure d’effectuer une lecture approfondie de la bande dessinée, celui-ci ne pourra pas non plus inciter ses élèves à le faire. En poursuivant le raisonnement, on pourrait même voir là une certaine forme de censure : comme les bibliothécaires et enseignants se détournent spontanément des ouvrages qu’eux-mêmes ne savent apprécier, l’élève ou le grand public se voient eux aussi ainsi empêchés dans le développement de leurs compétences de lecture. Si la communauté ne peut que se contenter de fast-food littéraire pour se faire les crocs, elle aura du mal à aiguiser ses papilles.
La carte de l’humour
Il y a quelques années, Lewis Trondheim et Sergio Garcia faisaient paraître un fort divertissant ouvrage de vulgarisation intitulé Bande dessinée : Apprendre et comprendre. À l’origine de cette mise en relief, se posait une intention bien précise : « Nous nous sommes un jour rendu compte, après avoir discuté avec bon nombre de personnes – amateurs de littérature, enseignants, prescripteurs… -, que [ceux-ci] étaient bien ennuyés avec la bande dessinée. Celle-ci est très présente dans les librairies, les bibliothèques et les programmes scolaires, mais nombreux sont ceux qui estiment ne pas savoir la comprendre. Notre ouvrage tente d’en recenser les bases d’apprentissage, d’écriture et de lecture. »
Inspiré pour une bonne part des thèses de Scott McCloud, mais aussi de leurs expériences personnelles d’auteurs, cet essai en bande dessinée, avec ses deux auteurs-personnages devisant tel un duo de stand-up comics, confrontant in situ les différents dispositifs formels du neuvième art, séduit par son éloquence et son efficacité. Cependant, s’il s’avère une excellente initiation pour réaliser de manière accessible quelques exercices ponctuels (de création comme de lecture), il répond peut-être moins directement à un souci de pédagogie intégrée.
Réinventer l’acte de lecture
Dans le premier numéro de la revue Formule, un collectif québécois mêlant courtes histoires autour d’un thème et quelques textes théoriques et documentaires, Jacques Samson se posait quant à lui la question « Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée ? » (au collégial, est-il sous-entendu, même si le propos de l’auteur peut largement s’appliquer à presque tous les publics). Sans chercher absolument à y répondre de manière prescriptive, Samson défend surtout l’idée que « l’élaboration réfléchie d’un corpus doit être au cœur d’une pédagogie de la bande dessinée » et que ce corpus doit avant tout être guidé par le souci « d’éveiller le désir et la curiosité des étudiants » en canalisant ce désir « vers des œuvres proposant une démarche opposée à l’usage consommatoire, commode et rapide. » Une mise en garde superflue ?
L’idée est de proposer des bandes dessinées dont le contenu permettra qu’on puisse s’attarder longuement, de les initier à un plaisir de lecture « fondé sur un rapport différent à l’œuvre – et à soi-même – qui sollicite autre chose que l’appétit impulsif, soit le plaisir d’installer son contentement dans la sphère de l’observation ciselée, de la réflexion [...] ». De l’affinement de l’attention, précise-t-il, tandis qu’il cite à titre d’exemple le travail d’auteurs tels Chris Ware ou Edmond Baudoin. Car le moyen le plus sûr « pour susciter l’affinement de l’attention – prémisse de l’affinement du goût – chez les étudiants consiste à les placer face à des œuvres qui leur sont franchement étrangères, ou dont le »mode d’emploi » ne leur paraît pas d’emblée familier, contrairement à la plupart des bandes dessinées de »consommation » courante. » Réinventer l’acte de lecture, en somme, en privilégiant la diversité et l’imaginaire bande dessinée.
La pédagogie par l’œuvre commentée
Son de cloche similaire chez Yves Sohet, qui, en introduction à son tout récent Pédagogie de la bande dessinée, déplore le fait que les « véritables œuvres d’expression personnelle et de recherche » parues ces dernières années, appelant « une réelle intelligence de la planche et du dispositif de la bande dessinée [...], faute d’appareil critique et de relais culturels efficaces, [...] demeurent trop souvent peu reconnus, piètrement diffusés. » Or, comme il le souligne, si l’enseignement de la bande dessinée, de son histoire, de ses œuvres marquantes et de son dispositif expressif fait cruellement défaut dans l’univers scolaire, les livres et manuels explorant ses mécanismes ne font bien souvent qu’aligner et commenter des extraits d’œuvres au service de tel ou tel procédé. Bref, que ce qu’il manque à la bande dessinée pour en faciliter l’enseignement critique, c’est un corpus de commentaires d’œuvres comme en bénéficie l’enseignement de la littérature.
Voici donc la tâche à laquelle s’attelle le professeur du Département de communication sociale et publique de l’UQAM, spécialiste de la bande dessinée, et entre autres des œuvres d’Andréas et d’Edmond Baudoin – auteur qu’avait justement convoqué Jacques Samson, et dont la courte histoire 1420406088198, parue originellement dans le collectif L’argent roi (Autrement), sera l’élue de Sohet dans ce qui pourrait prendre les allures d’un manifeste de la lecture commentée. Pourquoi cette œuvre en particulier, pas nécessairement remarquable dans la bibliographie de l’auteur ? Parce qu’avant tout, elle maîtrise pleinement les ressources expressives de la bande dessinée, et qu’accessoirement, sa brièveté (vingt-cinq planches) se prête plus facilement à un exercice didactique.
« Cette illustration de la pratique du trait concerne autant le peintre de lettres représenté que l’auteur même de ces cases. C’est aux mêmes traits que le lecteur est confronté et ce n’est donc pas l’effet du hasard si le trait esquissé grâce «au petit doigt sur le support» est également celui de la case qui le contient. En réalité, cette leçon de peinture est, pour nous, une leçon de lecture. Le maître-artisan insiste, par deux fois : «Tu vois ?» et lorsqu’il se tourne vers le garçon, c’est bien le lecteur qu’il regarde en face. » (p. 107)
Philippe Sohet aborde cette nouvelle de Baudoin selon une triple perspective : thématique (le contenu, le réseau de sens du discours, ce que nous propose le texte), expressive (quelle est la stratégie, comment le propos est-il organisé) et modale (le dispositif expressif lui-même, ou comment le discours s’incarne-t-il matériellement). Pour lui, il ne s’agit pas de dresser l’inventaire des ressources expressives du médium, mais bien de « repérer comment elles ont été mises à contribution ici pour épouser et endosser au mieux un récit précis. » Il va de soi que, les deux premières perspectives relevant de traditions académiques littéraires déjà bien ancrées, l’auteur se contentera d’en relever les principaux aspects à l’œuvre ; c’est surtout la dimension modale qui sera approfondie.
Sohet nous livre une lecture en tous points brillante de 1420406088198, ainsi qu’un vaste bibliographie pour qui voudra s’attarder sur un aspect ou l’autre évoqué en cours d’analyse. S’il aurait été possible de lui reprocher d’avoir choisi une œuvre franchement inaccessible (au sens où sa première édition, dans le collectif L’argent roi, est épuisée depuis des lustres, et sa réédition, au sein de la compilation Patchwork (Le 9e monde, 2006), en plus de ne pas respecter la parité des planches, n’a pas été diffusée au Québec), rappelons que c’est au niveau de l’exercice accompli que Pédagogie de la bande dessinée démontre toute sa pertinence.
Plaisir de l’analyse
Thierry Groensteen qualifie la bande dessinée, cette «collection d’espaces parcellaires», d’art du détail. Et en effet, si on ne peut nier le plaisir ressenti à dévorer l’une derrière l’autre les pages d’une bande dessinée, alors qu’on est emporté par la frénésie d’un récit, c’est souvent à la relecture qu’on se rendra compte de la qualité (ou non) du travail d’un auteur, qu’on découvrira tous ces détails signifiants qui avaient échappé à notre première lecture. Mais encore faut-il savoir les débusquer ! Ne négligeons pas cet autre plaisir, celui de l’analyse, qui souvent devient encore plus gratifiant que le premier.
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Parlant d’Edmond Baudoin, signalons la parution d’un inédit chez Librio, Le marchand d’éponges, sur scénario de Fred Vargas, petit dessert à lire après s’être régalé de Les quatre fleuves (Viviane Hamy) du même tandem, une enquête du célèbre commissaire Adamsberg en bande dessinée…
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Bande dessinée : Apprendre et comprendre, Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Delcourt, 2006, 32 p. «Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée?»,Formule, no.1 : Bears and beers, collectif, Les 400 coups, coll. «Mécanique générale», 2007, pp. 8-12 Pédagogie de la bande dessinée : Lecture d’un récit d’Edmond Baudoin, Philippe Sohet, Presses de l’Université du Québec, 2010, 115 p.Pour des lectures commentées et/ou pédagogiques de bandes dessinées :
La collection «Classiques contemporains/bandes dessinées» chez Magnard La collection «La BD de case en classe» du Centre régional de documentation pédagogique Poitou-Charentes
Mots-clefs : 1420406088198, affinement de l'attention, analyse, art du détail, dispositif expressif, Edmond Baudoin, Formule, Jacques Samson, L'argent roi, lecture, Lewis Trondheim, oeuvre commentée, pédagogie, Philippe Sohet, Sergio Garcia
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