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Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Études’


23 février 2011  par Eric Bouchard

La métaphysique du désir

Dix ans de carrière professionnelle, c’est environ ce que compte derrière la cravate l’auteur Jimmy Beaulieu, alors qu’en 2001 paraissait Quelques pelures, sa première bande dessinée autoéditée. Qu’arrive-t-on à faire en dix ans ? Suit-on une voie toute tracée, ou s’essaie-t-on plutôt à différentes expériences, à la poursuite d’une obsession qui ne se décrirait pas avec des mots ? Loin d’un parcours sans faute, mais loin d’un parcours ennuyeux aussi, Beaulieu nous a plutôt convié à une série de rencontres qui, a défaut de toujours aller chercher notre assentiment, ne nous laissaient pas moins indifférents.

Dans ses thèmes par exemple, ses obsessions certaines pour un certain regard sur la banalité, pour  un certain idéal physique féminin et pour la prescription culturelle ont su tour à tour nous charmer et nous excéder. Son mantra sur la rapidité d’exécution d’un livre, susciter l’admiration ou nous sembler bien vaine. Son dessin jeté sur la feuille, créer une réjouissante impulsion ou laisser un sentiment d’à peu près ou d’inachevé. L’incessante justification de sa démarche, nous étouffer ; en effet, il peut parfois sembler difficile d’adhérer au travail d’un auteur qui semble lui-même avoir du mal à l’assumer. Mais quoi qu’il en soit, ces dix années de travail nous démontrent à quel point celui-ci ne peut finir que par porter fruit, alors que l’auteur, avec Comédie sentimentale pornographique, son dernier-né édité dans « Shampoing », la collection de Lewis Trondheim, dévoile une amplitude romanesque face à laquelle le lecteur sait que Beaulieu a trouvé une fibre, un souffle propre à l’emporter.

Des préliminaires difficiles

D’entrée de jeu, Comédie sentimentale pornographique peut agacer, avec un titre aux accents prétentieux, qui paraît n’être présent que pour dire que justement, il ne s’agit réellement ni de comédie, ni de sentiments, ni de pornographie, mais quand même un peu des trois ; lecteur sauras-tu comprendre mon livre ? En fait, plutôt qu’un titre, Beaulieu donne comme appareil d’entrée une étiquette dont la prétérition semble chercher à prendre en charge l’idée que le lecteur pourrait se faire du livre, au cas où il passerait à côté d’un second degré souligné à grands traits. Néanmoins, comme pour induire une confusion superflue, le livre est vendu emballé sous pellicule plastique… Mais le lecteur en a vu d’autres, et à l’avenir on pourra avantageusement lui laisser le loisir de s’approprier une œuvre lui-même.

C’est donc avec une certaine appréhension qu’on se demande si on aura à affronter des tics d’auteur sur près de 300 pages. Et le premier chapitre pourrait nous conforter dans cette idée. En effet, on y assiste aux retrouvailles de Louis, un réalisateur de cinéma qui vient de s’acheter un hôtel sur la Côte-Nord, et de la jolie Corinne, retrouvailles au cours desquelles cette dernière en profite pour faire obliquer la trame narrative vers un flash-back où elle évoque leur première rencontre, fortuite, lors du visionnement d’un navet américain dans un cinéma de quartier. Vraiment, on se demande bien ce qui les a poussés à aller voir un tel film. Puis voilà que les deux personnages sentent le besoin de se plaindre et de nous expliquer en long et en large que le cinéma américain produit des bouses commerciales, alors que tous deux ont volontairement fait le choix (apparemment, ils ne l’avaient pas) d’aller voir un film s’affichant explicitement comme tel. Cette lourdeur didactique ne trouve pas de répit, alors que le réalisateur nous explique qu’en fait il se documente pour en réaliser une ­­- une bouse -, car étant donné que le grand public n’a pas de goût, c’est par les recettes engrangées via cet objet calibré pour le plus petit dénominateur commun qu’il pourra enfin s’adonner à la réalisation sans contraintes de son idéal artistique, la bande dessinée. Retour au temps présent : le chapitre se clôt alors que Corinne et Paul croisent par hasard une digne représentante du peuple, qui, reconnaissant le réalisateur, s’empresse de le féliciter pour son film, Parjure en justice, selon elle « le meilleur film des 25 dernières années ». Ce qui ne manquera pas, après le départ de cette inculte quoique chaleureuse matante, de provoquer l’hilarité condescendante de nos deux amis. Or, s’il est légitime de souffrir à la lecture d’une scène aussi pesamment appuyée, on aurait tort de s’y arrêter ; car le véritable livre commence après.

Une couverture au discours de conflit

Une incursion dans le fantasme

En effet, le récit emprunte dès lors différentes routes pour faire son chemin. D’abord, il fait apparaître son double : l’incipit du second chapitre étant un extrait d’un roman autobio-white trash-psychédélique tournant autour de partys de sous-sols se déroulant à Beauport, cette sinistre banlieue-dortoir de Québec ; ainsi, ce faux roman se voit posé comme alibi et origine littéraire du récit – du moins si l’on en croit le culte que lui vouent Corinne et Paul -, puis comme résonnance au récit, alors que d’autres extraits s’y intégrent par la suite à des degrés divers. Puis la trame se scinde, alors que des intrigues fantasmatiques secondaires viennent périodiquement rebondir sur la principale. Ici, cette nature fantasmatique n’est pas innocente ; si elle est à prendre d’abord au premier degré en regard de ces deux sous-intrigues (un écrivain se mourant d’un désir inaccessible pour son amie homosexuelle, et cette même amie assouvissant le sien avec une boulangère aux miches rebondies), elle devient aussi un signal fort sur la réelle nature de l’œuvre qui se met en scène, soit une incursion dans le fantasme. Car si ceux-ci sont sexuels pour les personnages, ils deviennent « disciplinaires » pour le récit, alors que ce dernier rêve du cinéma, de l’écriture littéraire, de la musique ou du théâtre, tour à tour caressés ; rien ne cherche à être concrétisé, tout n’est que jeu. Cependant, au dessus de tout ça, on sera tenté de dire que, d’une certaine manière, Comédie sentimentale pornographique devient, en contrepartie, un fantasme sur la bande dessinée elle-même, à plus forte raison dans ces pages muettes du cinquième chapitre, « La folie Massicotte ».

Mais avant d’aller plus loin, repérons les lieux. Cette folie est d’abord celle de Rodrigue Massicotte, l’architecte vaguement toqué qui a érigé au milieu de nulle part et loin des hommes – soit près d’un village de la Côte-Nord – cet hôtel fantastique que Louis a acquis. Entre parenthèses, le village s’appelle Sault-aux-Barbots – endroit évidemment prédestiné si on considère que c’est là que le bédéiste a choisi d’aller dessiner les siens ; pauvre bande dessinée !

Pour cette première visite, Louis emmène donc Corinne ; ensemble, ils explorent ce bâtiment étrange qui dévoilera quelques surprises, dont un curieux espace creux, muré, inaccessible et bien sûr métaphorique. Puis arrivent bientôt Muriel et Léonce, qui viennent pour un mois troubler leur intimité… Vraiment ? La nouvelle dynamique qui s’installe voit plutôt ces deux femmes et ces deux hommes devenir respectivement objets de désirs et spectateurs, au propre et au figuré, tandis que, sans trop vouloir en dévoiler,  l’Hôtel Massicotte devient pour sa part un lieu de représentation, marquant ainsi le récit d’une impulsion et d’un éclairage nouveaux.

Hors du monde, donc, et voici qu’arrive ce cinquième chapitre de « folie », qui se trouve quant à lui… hors du temps, alors que les quatre habitants de l’hôtel se jettent tête la première dans un fantasme collectif, une parade de séduction où les rôles s’inversent et s’échangent. Pas un son dans cet instant suspendu, dans cette aventure sensuelle et tendue où le rêve n’a ni début ni fin, et ne s’arrête que pour reprendre de plus belle. Et voilà peut-être pourquoi « La folie Massicotte » serait fantasme sur la bande dessinée… Car cette dernière se définit avant tout en termes d’espace ; là où le spectateur de cinéma assiste au déroulement d’une pellicule et le lecteur de roman dévide le fil d’un texte, le lecteur de bande dessinée doit traverser un espace physique – celui de la page -, possède ce privilège de souvent rebrousser chemin, de s’arrêter… pour parcourir et contempler l’image.

* * *

Comédie sentimentale pornographique, Jimmy Beaulieu, Delcourt, coll. « Shampoing », 287 p.


24 janvier 2011  par David Murray

Le tsunami Amazon

 Note : ce billet fait suite à « Des géants qui menacent la bibliodiversité », paru lundi dernier, autour des faits rapportés dans l’article « Books after Amazon » d’Onnesha Roychoudhuri.

On aurait pu penser qu’Amazon, en offrant tout ce qui s’édite, allait pallier au casse-tête de l’espace limité des librairies traditionnelles. Et que pour les petits éditeurs et auteurs qui s’auto-éditent, l’arrivée de ce nouveau libraire virtuel aurait constitué une voie de salut leur permettant de voir leurs ouvrages accessibles en tout temps. Car contrairement aux grandes chaînes, où la mise en place semble limitée par de multiples conditions, Amazon apparaît de prime abord comme un marché accessible et ouvert à tous de manière plutôt égalitaire. D’autant plus que les livres vendus à Amazon le sont sans droits de retour, contrairement à ce qui se pratique dans le milieu des librairies traditionnelles. En n’ayant pas à éponger les invendus, de petits éditeurs font une bonne part de leurs chiffres d’affaires via le site de vente en ligne.

Or, la réalité est beaucoup moins reluisante. Les « coups bas » auxquels on assiste dans le milieu des librairies traditionnelles ont aussi cours dans le domaine de la vente en ligne. Un exemple est celui de Ten Speed Books, qui a vu ses livres retirés du site après avoir refusé d’offrir à Amazon une plus grande remise. Et à ce chapitre, l’appétit d’Amazon semble insatiable. Alors que les remises aux librairies traditionnelles ne dépassent généralement jamais 50%, avec Amazon il n’est pas rare de voir des remises avoisiner les 52-55%, et parfois même se rendre jusqu’à 60%. Amazon ne semble pas non plus hésiter à jouer avec les paramètres de recherche et de promotion des livres sur son site lorsque les éditeurs refusent de lui céder davantage de leurs marges de profits. Publishers Weekly rapportait en 2004 quelques aspects de ces représailles, comme par exemple le fait de retirer certains titres des moteurs de promotion ou de ne permettre de trouver un livre uniquement qu’en inscrivant son titre exact ou son numéro d’ISBN dans le moteur de recherche. Ou tout simplement en empêchant d’utiliser la fonction « buy » d’un titre (un site, Whomovedmybuybutton, a d’ailleurs été mis sur pied pour surveiller les titres victimes de ce stratagème). En somme, si Amazon le juge à propos, l’entreprise n’hésite pas à retirer les titres d’un éditeur de son site. Et les pressions sur les éditeurs sont fortes : plusieurs ont mentionné avoir reçu la visite de représentants de la compagnie leur intimant de se plier aux exigences sous peine de représailles. Une des victimes de ce stratagème est Dennis Loy Johnson de Melville House Publishing qui, après son refus obstiné suite aux visites répétées des représentants d’Amazon, a vu les titres de son catalogue carrément retirés du site. Ce n’est que suite à son « abdication » que les titres ont refait surface.

Cette situation pèse surtout sur les plus petits artisans du milieu du livre, plus vulnérables à ces pressions. Parce qu’Amazon n’est pas tout-puissant, loin s’en faut. Certains éditeurs et distributeurs ont d’ailleurs réussi à tenir tête à Amazon et à maintenir leurs conditions de vente telles que négociées à l’origine. Mais le fait demeure qu’Amazon tente par tous les moyens d’augmenter ses marges de profits sur le dos des autres maillons de la chaîne du livre. Et cette soif de profits se traduit bien souvent par un comportement qui ne fait pas dans la dentelle et une approche commerciale très agressive. Dans son enquête, Onnesha Roychoudhuri a constaté que plusieurs éditeurs refusaient d’être cités nommément lorsqu’invités à dénoncer les tactiques d’Amazon, de peur des représailles possibles.

C’est qu’aussi Amazon n’est pas une librairie au sens propre. Les livres ne constituent désormais qu’une partie des ventes du site. Et contrairement au milieu traditionnel du livre, où les relations d’affaires demeurent dans l’ensemble plutôt personnalisées, avec Amazon, c’est le modèle anonyme à la Wal-Mart qui prévaut. Des éditeurs qui pouvaient avoir un contact direct avec des représentants d’Amazon à une époque pas si lointaine découvrent désormais qu’ils se butent à des portes closes et peinent à obtenir un entretien avec une personne physique.

Et le fait qu’Amazon soit maintenant devenu un supermarché du type Wal-Mart ou Costco fait que la promotion des livres en pâtit considérablement. C’est qu’on ne vend pas des livres comme on vend des voitures ou de la soupe. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder comment fonctionne la fonction « recommandation » sur le site. Les algorithmes utilisés par Amazon font plus souvent qu’autrement que les recommandations « personnalisées » qu’on propose aux consommateurs sont davantage le fruit de promotions pré-autorisées plutôt que de données issues des réels achats antérieurs, un stratagème qui sert surtout les best-sellers au détriment d’ouvrages plus susceptibles d’intéresser le client. Même biais et absence de logique en ce qui concerne les rabais consentis à l’achat d’un certain nombre de produits et en ce qui concerne les palmarès de vente, certains titres pouvant être retirés des listes selon l’humeur du moment.

Le modèle Amazon et le numérique

Cet arbitraire d’Amazon, ou plutôt cette volonté d’imposer ses propres règles, s’est répercutée sur le nouveau marché du numérique. Pionner de cette nouvelle filière avec son Kindle, Amazon a marqué le pas en instituant le prix de base du livre numérique à 9,99 $US, un prix nettement défavorable aux éditeurs et distributeurs, ceux-ci n’ayant bien sûr pas été préalablement consultés. Car si un contenu numérique élimine les coûts reliés à l’impression et au papier, tous les autres frais demeurent, que ce soient les droits d’auteur ou ceux reliés à la distribution ou la promotion. Les marges de profit s’en trouvent donc largement diminuées. Pour l’instant Amazon absorbe les pertes en payant les titres selon leur prix papier, dans l’idée de présenter l’achat d’un livre numérique comme une aubaine pour le consommateur. Mais à terme, ce précédent inquiète au plus haut point les éditeurs puisqu’il semble évident qu’Amazon ne vendra pas toujours à perte. Et même si depuis l’instauration de ce marché, les prix de vente des livres numériques ont évolué, il en revient toujours à Amazon d’en fixer les principaux paramètres, d’où la crainte des éditeurs d’être placés devant le fait accompli.

De plus, le comportement agressif d’Amazon dans le domaine du livre traditionnel s’applique également à celui du numérique. Même un poids lourd comme MacMillan a vu ses livres retirés du site après que son PDG, John Sargent, ait tenté de négocier la reprise du contrôle des prix de ses livres numériques. Et ce n’est qu’à la suite du récit de son aventure sur le blogue de sa maison d’édition qu’Amazon finit par céder à ses demandes. Mais pour une victoire d’un géant comme MacMillan, combien de petits éditeurs qui n’ont ni le poids ni les ressources pour faire entendre leurs voix ? En fait, le modèle Amazon, pour la plupart des éditeurs, pourrait se résumer à cette formule d’Onnesha Roychoudhuri : « Amazon a fourni aux petits éditeurs un accès sans précédent à de nouveaux clients. Les coûts pour rejoindre ce lectorat peuvent cependant l’emporter sur les bénéfices. »

David contre Goliath

En fait, dans le monde qui est désormais le nôtre, les auteurs, éditeurs et libraires traditionnels doivent composer avec un environnement commercial dominé par trois groupes importants. La consolidation de grandes chaînes de magasins spécialisées dans le livre a asséné un premier coup aux librairies indépendantes et modifié les règles de mise en marché au profit des plus importants éditeurs. L’émergence du modèle Amazon a porté un deuxième coup. Finalement, l’immersion de géants du commerce au détail comme Costco et Wal-Mart est en train de porter un autre dur coup aux acteurs traditionnels du livre.

Surtout compte tenu du fait que les acteurs de cette triade se lancent souvent dans des guerres de prix que les librairies indépendantes ne peuvent tout simplement pas concurrencer. Un exemple parmi d’autres : certains best-sellers se vendaient l’an dernier à des prix aussi bas que 10$ sur les rayons de grandes surfaces ! Une situation qui inquiète au plus haut point certains acteurs du livre, craignant l’effet à long terme de ce type de stratégie de vente. En effet, les consommateurs pourraient en venir à considérer qu’un livre vaut effectivement si peu et, en ce sens, à se demander pourquoi devraient-ils payer 25$ le livre d’un nouvel auteur alors que ceux d’un auteur à succès se vendent 10$… Il n’est pas inutile de rappeler ici que de telles stratégies de vente sont possibles parce qu’il n’existe pas aux États-Unis – tout comme ici d’ailleurs – de règles strictes en matière de mise en marché du livre, soit une politique de prix unique du livre, qui a le mérite de limiter ce type de technique de vente.

En fait, aujourd’hui ce ne sont plus les artisans premiers du livre qui fixent les paramètres de leur industrie, mais bien ces géants dont la préoccupation première n’est pas tant d’offrir du contenu de qualité à un lectorat diversifié que de maximiser leurs profits et s’assurer le plus de parts de marché possible. C’est pourquoi lorsqu’Amazon entrevoit de beaux jours avec la venue du livre numérique, cela devrait nous laisser songeur. Des représentants du site ont soutenu l’idée que c’est le marché qui fixe en bout de ligne le prix du livre électronique, mais jusqu’à tout récemment Amazon n’était ni plus ni plus moins que le marché en soi, d’où sa décision de fixer elle-même le prix sans avoir préalablement consulté les autres acteurs du livre.

Les pressions de gros éditeurs comme MacMillan et la venue de nouveaux joueurs comme Apple ont commencé à légèrement changer la donne. Mais pour l’instant, ce n’est qu’une infime minorité d’éditeurs qui bénéficie de modèles de mise en marché du livre numérique à leur avantage. C’est pourquoi les acteurs premiers de la chaîne du livre devraient amorcer une réflexion importante sur la façon dont se commercialise le livre et reprendre le haut du pavé en ce qui concerne les règles. Cette chaîne a longtemps reposé sur une certaine « collaboration » entre ses différents maillons et il serait temps que cette logique redevienne la norme. Parce qu’à terme, soumettre la mise en marché du livre à une logique semblable à celle d’autres simples produits de consommation courante entraînera des dommages possiblement irrémédiables à la bibliodiversité.


17 janvier 2011  par David Murray

Des géants qui menacent la bibliodiversité

On le sait, Amazon a dans les dernières années imposé son influence déterminante dans le marché du livre ; en effet, le modèle du « prêt-à-livrer » de ce géant exerce de fortes pressions sur l’ensemble des acteurs de la chaîne. C’est pourquoi les orientations que tentent de mettre de l’avant l’entreprise de Jeff Bezos devraient nous concerner au plus haut point. Car pour cet ambitieux entrepreneur, le livre « physique » est en passe de devenir obsolète.

Suite à la lecture d’un article d’Onnesha Roychoudhuri paru sur le site du Boston Review [1], nous sommes amenés à prendre la pleine mesure du poids d’Amazon. Son influence, couplée à celle des grandes chaînes de la vente du livre, pèse lourdement sur le devenir de la mise en marché du livre. Et les constats qu’en dresse l’auteur – et que nous vous partageons ici ­– ont de quoi nous porter à réfléchir sur les tendances dominantes qui sont à l’œuvre dans ce marché, certains n’hésitant d’ailleurs pas à évoquer des menaces sérieuses à la bibliodiversité.

Lors d’une conférence donnée à New York, le fondateur d’Amazon partageait avec son audience sa perception du livre imprimé. Il mentionnait : « Ça me rend bougon lorsque je suis contraint de lire un livre physique parce que ce n’est pas pratique. Tournant les pages… le livre se referme par lui-même toujours au mauvais moment [2] ». La conclusion qu’il en tire ? « [Le livre] a eu un parcours de 500 ans… mais il est temps de passer à autre chose ».

Voilà donc une réalité avec laquelle il faudra composer dans les prochaines années : une volonté de plus en plus grande d’imposer le modèle du livre numérique. Mais devrait-on se réjouir qu’Amazon entende être un fer de lance de ce nouveau créneau ? Pour se faire une idée, il serait à propos de se rappeler quelques faits concernant le géant de la vente en ligne. Lorsqu’Amazon fut mis sur pied en 1994, ce n’est pas par amour des livres que Jeff Bezos fit de cet article de vente le produit phare de sa compagnie, aux côtés des CD, DVD et autres articles informatiques. Comme le fondateur aspirait à s’accaparer les plus grandes parts de marché possibles, le livre est apparu comme le produit tout désigné. Effectivement, un des grands avantages du livre est que sa production est imposante et que sa demande est constante. De même, le système de classification du livre par ISBN lui offrait un outil non négligeable pour en organiser la vente en ligne. Comme aucun détaillant particulier n’est en mesure d’offrir l’ensemble de la production livresque, Bezos s’est dit que lui le pourrait par l’entremise de son « entrepôt virtuel ».

Le succès d’Amazon fut tel qu’aujourd’hui, sans être à proprement parler un éditeur ou un marchand de livres, la compagnie est devenue – et de loin – le plus gros détaillant dans la vente de livres chez nos voisins du sud. Sa taille gigantesque lui a en outre permis de réaliser d’importantes économies d’échelle débouchant sur des prix qui défient toute concurrence. On estime ainsi qu’aux États-Unis, 75% des livres vendus en ligne le sont sur Amazon, et bon nombre d’éditeurs réalisent maintenant plus de la moitié de leurs recettes via cet outil de vente devenu incontournable. Avec de tels chiffres en tête, nul doute que lorsque Jeff Bezos vante son Kindle et la révolution du livre numérique sur toutes les tribunes, nous nous devons de tendre l’oreille. Et avec une influence aussi grande sur la chaîne du livre, disons qu’Amazon est déjà bien positionné pour occuper une place de choix dans ce nouveau marché du livre électronique.

La romancière et journaliste Onnesha Roychoudhuri

Mais que cela nous réserve-t-il sur la nature de ce qui sera publié dorénavant et sur les futures conditions de mise en marché avec lesquelles devront composer les différents acteurs du livre ? Comme le souligne Roychoudhuri, « Une industrie de l’édition vivante doit être en mesure de prendre des risques avec de nouveaux auteurs et des ouvrages qui n’ont pas de potentiel commercial évident. Lorsque des méga-détaillants contrôlent tous les leviers de l’industrie, les consommateurs bénéficient de bas prix, mais l’effet sur le futur de la littérature – sur quels livres peuvent être publiés avec succès – est plus que remis en question ». Et bien que nous ayons déjà évoqué ici ces effets, il nous apparaît important d’y revenir encore une fois.

Une tendance à la concentration

C’est une tendance lourde depuis déjà une bonne vingtaine d’années et pas seulement dans le domaine du livre. Les dernières décennies ont vu l’industrie du livre être de plus en plus orientée dans une perspective soumise aux lois du marché, sous l’influence de grands conglomérats qui en fixent les paramètres et dont les objectifs reposent fondamentalement sur la volonté de dégager le plus de profits possible à travers de vastes manœuvres de convergence. Une orientation qui s’impose dans une industrie qui, à sa base, est encore le fruit d’artisans qui y œuvrent parce qu’ils aiment les livres.

Rappelons que l’histoire moderne du livre en est une à travers laquelle le but premier des éditeurs était de promouvoir de brillants auteurs et de rendre leurs écrits à la disponibilité du public, la vente de ces œuvres étant dévolue aux librairies à travers leurs réseaux. Des règles de mise en marché se sont peu à peu fixées, comme les remises dont bénéficient les détaillants de la part des éditeurs et distributeurs. Ce contexte a jusque dans les années 1970 et 1980 vu le nombre de livres publiés connaître une progression constante, à un rythme qui voyait parallèlement augmenter le nombre de librairies indépendantes.

Barnes & Noble, la plus importante chaîne de librairies aux États-Unis, compte 717 succursales, en plus de gérer 637 librairies scolaires dans des établissements d'enseignement supérieur.

Cependant, cette logique a été mise à mal à partir de l’arrivée sur le marché de nouveaux joueurs de plus en plus imposants et à l’appétit de plus en plus gourmand. L’essor des grandes chaînes comme Barnes & Noble ou Borders à la fin des années 1980 a marqué le point de bascule de ce tournant. Comme le rappelle Onnesha Roychoudhuri, « [Ces chaînes] ont mis sur pied des succursales à proximité de librairies indépendantes rentables, ont attiré leur clientèle avec un plus large spectre de livres et de plus bas prix, acculant plus d’un compétiteur à la faillite. Au début des années 1990, il y avait environ 6000 librairies indépendantes à travers [les États-Unis]. Aujourd’hui, leur nombre avoisine les 2200. »

Une des recettes expliquant le succès de ces grandes chaînes est leur pouvoir de négociation avec les éditeurs : leurs achats en masse leur facilite l’obtention de remises plus généreuses, qui leur permettent en bout de ligne d’offrir des rabais plus substantiels sur le prix de vente. À titre d’exemple, soulignons cette poursuite lancée en 1994 par l’American Booksellers Association (ABA) à l’endroit de cinq grands éditeurs qui offraient des remises discriminatoires non justifiées par les coûts. Un grand éditeur, par exemple, offrait une remise de 48% à l’achat de 3000 exemplaires d’un titre, alors que la remise normale tourne généralement autour de 40%. On constate ainsi facilement que les plus petits détaillants se trouvent de facto désavantagés par un tel stratagème, n’ayant pas l’espace ou les ressources pour assumer de telles commandes… et en bout de course égaliser les rabais consentis aux consommateurs.

Une section livres chez Costco

Au fil des ans et au gré de leur expansion, les grandes chaînes ont en fait développé tout un arsenal de tactiques pour obtenir des concessions de la part des éditeurs, allant dans certains cas jusqu’à menacer certains de ceux-ci de voir retirés de leurs rayons leurs livres. Cette période a aussi vu l’apparition de stratégies visant la promotion et la visibilité des éditeurs. Par exemple, comme pour la bière dans les supermarchés, les grands éditeurs sont « invités » à débourser un montant forfaitaire pour avoir l’exclusivité d’un placement en librairie. Selon Onnesha Roychoudhuri, de telles promotions constituent maintenant la norme et environ 4% des revenus des éditeurs sont dédiés à cette fin.

L’influence de ces grandes chaînes est maintenant telle que, selon un éditeur d’une grande maison d’édition qui désire garder l’anonymat, il n’est maintenant pas rare de voir des représentants de chaînes telles que Barnes & Noble, Borders ou Target [3] assister aux réunions éditoriales dans lesquelles se décide quels ouvrages seront publiés. Le résultat, on s’en doute, fait maintenant en sorte que, chez les grands éditeurs, on est porté à prendre de moins en moins de risques avec des ouvrages dont le succès n’est pas garanti. Et les petits éditeurs, qui continuent à innover, n’ont bien souvent pas les moyens d’assurer la promotion de leur catalogue au même titre que le font les plus importants.

Cette tendance est loin d’être atténuée par Amazon : cette entreprise en a même exacerbé les effets les plus néfastes. Nous verrons justement quelques-unes des techniques utilisées par le site de vente en ligne pour asseoir son influence dans la suite de ce billet, à paraître lundi prochain.


[1] L’article, intitulé « Books after Amazon », est également paru sur le site d’AlterNet, sous le titre « Is Amazon evil ? ». Les faits rapportés dans ce billet proviennent essentiellement de cet article.
[2] Toutes les traductions sont de l’auteur.
[3] Notons que Target a annoncé la semaine dernière son intention de faire son entrée sur le marché canadien, suite entre autres aux rachats de l’enseigne Zellers.


18 octobre 2010  par Eric Bouchard

Blanc à lire

Ah, la page blanche ! Source d’angoisse chez les uns, ressource créative avant tout, ou surface narrative, ainsi que nous avions eu l’occasion de vous en glisser mot dans l’article Black and tan fantasy. Pourquoi cette notion de surface serait-elle si importante ? Parce que si sur une page on retrouve des cases et des dessins, on retrouve aussi un lieu où ceux-ci apparaissent, et ce lieu peut être appelé à jouer un rôle chez certains auteurs. En bande dessinée, on s’attarde principalement à ce qui est graphiquement, «positivement» énoncé, à ce qui est pour ainsi dire «ajouté» à la page. On s’attarde aussi bien sûr sa contrepartie, l’ellipse, cet espace qui sépare les cases les unes des autres, qu’on peut voir comme l’agent qui va structurer l’énonciation. Mais l’espace qui n’est pas marqué par l’auteur, cet espace blanc, qu’il soit à l’intérieur des cases, entre elles ou tout autour, comment peut-il signifier quelque chose ?

Cette préoccupation n’est pas neuve. En peinture, l’exploration du potentiel signifiant du blanc trouvait un pionnier dès 1918 avec le Russe Kasimir Malevitch et son célèbre Carré blanc sur fond blanc. Réalisé avec deux blancs d’origines différentes et considéré comme le premier monochrome de l’histoire, ce tableau, qui suivait Carré noir sur fond blanc (par lequel l’artiste avait fondé le mouvement suprématiste), radicalisait la démarche du peintre vers l’abstraction. Que cherchait alors Malevitch derrière ce que plusieurs pourraient juger comme n’étant qu’une vaste fumisterie ? Le spectateur peut-il jouir de quelque chose de pratiquement immatériel ? En faisant disparaître les formes, en explorant l’espace du rien, pourrait-il surgir des concepts neufs ? Si Malevitch cherchait à montrer  le caractère infini de l’espace, et la relation d’attraction et de rejet des formes, ce rien sur lequel il insiste renvoie aussi le spectateur à sa propre intimité.

Du blanc dans les cases

Ainsi, pour revenir à la bande dessinée, on pourrait appréhender les blancs laissés dans les cases non pas tant comme quelque chose de caché, mais que nous pouvons faire apparaître. À titre d’exemple, convoquons à nouveau Hugo Pratt. Cet auteur italien est entre autres reconnu pour la force d’un style graphique volontairement économe – en fait, le devenant de plus en plus à mesure que sa carrière avançait, alors qu’une ligne d’horizon, une silhouette noire et quelques taches suffisent bientôt à évoquer à merveille une scène et son atmosphère. Par cette manière de faire, Pratt met en valeur la puissance suggestive des laissés blancs, évoque en creux une réalité à partir des quelques traits bruts qui l’entourent.

Cet aspect graphique peut être corroboré par le fait que, lorsque bien exploité, le degré d’«indétermination» d’un style graphique – ou, grosso modo, l’omission versus l’accumulation des détails – paraît inversement proportionnel au travail de reconstruction du réel que doit effectuer le lecteur. Un auteur comme Emmanuel Guibert, dont le registre graphique oscille à escient sur un large spectre entre hyperréalisme et synthèse, l’illustre bien. Dans La guerre d’Alan, où l’auteur rapporte les souvenirs de guerre de son ami Alan Ingram Cope, cette carte de l’imprécision est jouée avec succès alors que le temps passé depuis les événements se traduit par un dessin que «l’oubli» a gommé de larges parts, où des détails percent ça et là à travers de «blanchissants» flashs. Au lecteur de compléter les manques au gré des ambiances.

Blanc tabulaire

Regardons à présent ce qui peut se passer au niveau de la page. Dans Journal (4) : les riches heures, qui fait la part belle à la parole de l’autre, Fabrice Neaud rapporte un commentaire éclairé de Denis (Bajram) sur l’utilisation du blanc en tant qu’élément signifiant qu’a amenée John Byrne chez Marvel Comics. Bajram explique que Byrne, en cherchant à créer un ordre dans le chaos du panthéon des héros Marvel, a imaginé un lieu où peuvent se rencontrer La Mort, Éternité et Galactus (ce dernier posé comme principe d’entropie), les trois divinités qu’il décide de placer au sommet de la hiérarchie. Mais comment représenter ce lieu ? Car si «rien ne vaut le noir pour signifier le vide», l’utilisation d’une surface noire pour représenter le rien physique demeurerait en définitive une encre d’impression, représenterait encore quelque chose. Byrne choisit plutôt de laisser la page blanche, créant ainsi un rien conceptuel, surface devenant lieu tout désigné pour les combats dialectiques qu’auront ces trois entités cosmogoniques représentant des abstractions pures…

Suivant cette idéologie de la page de bande dessinée, le signe graphique qui y est tracé par un auteur devient pour le lecteur une «manifestation graphique» enfantée par une surface conceptuelle. Pour illustrer ce concept, reportons-nous à l’article cité en début de texte, et à un des albums dont il était question, Encyclomerveille d’un tueur de Patrick Chamoiseau et Thierry Ségur.

On expliquait alors que le carnet que réalise l’apprenti-fossoyeur devient en quelque sorte le brouillon de l’univers mis en scène dans l’album : en mettant au cœur du récit la création de la fiction, il met aussi en scène la sienne. En effet, on y voit les notes du carnet qui papillonnent, en transparence, à la périphérie des cases de l’album, soit la représentation d’un état parallèle (ou précédent) de manifestation du récit. La surface narrative peut ainsi elle-même se retrouver mise scène pour devenir discours sur la matière graphique, sur le dessin en tant que processus.

Cette surface peut également être mise en évidence pour moduler l’intensité d’un flux narratif, comme on peut le voir dans une séquence d’anthologie de Vers le Nord, d’Élodie Jarret et Xabi Molia. Mise en contexte : Noé, un scénariste français, remonte la Suède à pied, cherchant d’éventuelles traces de son arrière-grand-père qui fut mêlé au Jokkmokk incident (du nom d’un village du Nord du pays), une tentative avortée d’invasion extraterrestre survenue en 1911. Vers la fin de son voyage, alors qu’il marche dans un tempête de neige, Noé perd progressivement ses repères. Déjà que presque plus rien n’était représenté, à l’exception des flocons de neige, voilà que les cadres des cases se mettent à disparaître… Autant le personnage est perdu, autant les vignettes le deviennent : elles flottent dans la page, désalignées. Il n’y a pratiquement plus de frontière entre l’extérieur et l’intérieur de la vignette, entre le fond blanc et la forme dessinée.

Puis, Noé, craignant mourir de froid, décide de s’«immortaliser» en prenant un dernier cliché de lui-même avec son appareil photo numérique :

Mais que permet cet appareil ? De cadrer. Et c’est en voulant photographier la tempête de neige, en la cadrant, que surgira tout à coup à l’intérieur de ce cadre la personne qu’il était venu rencontrer. Le blanc tabulaire, encouragé par la tempête de neige, est donc venu dans cette séquence jouer le rôle d’agent déstructurant, et c’est par un retour au cadre que le récit a retrouvé sa pleine «intégrité», et Noé sa quête.

La série Rork d'Andréas

D’autres aspects pourraient être abordés, dont l’un des plus fréquemment utilisés : la variation de la largeur de la gouttière – terme par lequel on désigne l’espace entre deux cases. En effet, la modulation de ces espaces peut permettre de diviser les cases en sous-ensembles au sein de la page et hiérarchiser les séquences, ou jouer sur la perception du temps qui s’écoule entre deux cases ; un agent syntaxique, en somme. De nombreux auteurs japonais, ou des Occidentaux tels Andreas, exploitent avec fortune cette ressource.

En 2009 paraissait une édition « monovolume » grand format de La guerre d'Alan.

Ces quelques exemples ont pour but d’illustrer en quoi la planche peut être approchée en tant que seuil de matérialisation de la narration, du matériau visuel. Cet espace blanc pourrait être envisagé comme un «plasma» : un matière pré-actualisée, un espace réagissant à ce qui y figure. Bref, à la fois un lieu de suggestion et de manifestation. On pourrait également comprendre ce blanc comme équivalant à une certaine neutralité graphique, que l’auteur peut mettre en scène de manière à ce que le lecteur puisse s’y investir à loisir. Comme l’illustre de manière fondamentale l’ellipse, la bande dessinée, en raison de sa nature visuelle, s’appuie autant sur ce qui est montré que ce qui ne l’est pas.

* * *

La guerre d’Alan (3 t.), Emmanuel Guibert, L’association, coll. «Ciboulette», 86, 94 et 120 p.
Journal (4) : les riches heures, Fabrice Neaud, Ego comme x, 222 p.
Encyclomerveille d’un tueur t.1 : L’orphelin de Cocoyer Grand-Bois, Thierry Ségur et Patrick Chamoiseau, Delcourt, coll. «Terres de légendes», 56 p.
Vers le Nord, Elodie Jarret et Xabi Molia, Sarbacane, 110 p.


13 octobre 2010  par Eric Bouchard

Pouvoirs narratifs

Narration par le texte, ou par l’image ; albums de bandes dessinées, albums tout court, romans, romans illustrés ; mise en page ou simple remplissage ; phylactères, textes manuels, textes mécaniques, textes mécaniques imitant l’écriture manuelle. Les manières de présenter une histoire à travers un livre abondent. Bien que plusieurs d’entre elles appartiennent à des genres, des traditions ou des pratiques d’écriture au sens large bien définies, d’autres en explorent les frontières, ne sont ni l’une ni l’autre ou toutes à la fois, en rassemblent plusieurs pour créer des dynamiques de lecture nouvelles. Observons une série de bandes dessinées contenant de vrais bouts de roman, et une série de romans où texte et illustration se disputent l’espace avec un plaisir contagieux.

En se traînant les pieds

La parution en 2007 du premier tome de Capitaine Static secoue le paysage de la BDQ comme l’aurait fait une décharge électrique du même type. Les grands succès en bande dessinée jeunesse au Québec se comptant sur les doigts d’une main, affirmons sans gêne que la série d’Alain M. Bergeron et Sampar, dont la popularité auprès des jeunes va grandissant, peut se vanter de faire partie des rares à avoir réussi l’exploit. Mais qu’est-ce qui se cache derrière Capitaine Static ?

Cette série dont le tome quatre est paru en septembre s’appuie de manière parodique sur la culture des super-héros pour mettre en scène Charles Simard, un écolier ordinaire qui découvre un jour qu’il possède un pouvoir, pouvoir dont il se servira pour défendre les opprimés, à commencer par lui-même. Mais la particularité de ce pouvoir est qu’il n’est pas fantastique ou surnaturel, mais tout bonnement induit par un phénomène tout à fait commun, provoqué par sa manière de marcher lorsqu’il porte ses pantoufles en Phentex. En effet, qui ne s’est jamais pris une désagréable secousse à s’être traîné les pieds, à plus forte raison si ceux-ci étaient «armés» des fameux chaussons tricotés en laine synthétique chers à nos grands-mères ? Grâce à ce contre-emploi de la pantoufle, Charles devient le Capitaine et sonne les petites brutes de l’école primaire d’une décharge d’électricité statique bien sentie.

Une alternance de bande dessinée et de texte

Une alternance de bande dessinée et de texte

Si, dans un contexte quotidien terre-à-terre, la série trouve le moyen de visiter quelques archétypes classiques du genre super-héros (l’usurpateur d’identité qui cherche à détruire l’image du héros dans L’imposteur, le personnage-antithèse au pouvoir «assouplissant» neutralisant le sien dans L’étrange Miss Flissy, ou le savant manipulé dans Le maître des zions), Capitaine Static se démarque surtout par sa présentation : un format roman… et une narration bande dessinée (première) qui alterne, selon les situations, avec une narration textuelle (secondaire), celle-ci pouvant aller de deux lignes à une demi-page. Mais à quoi est dévolu chaque mode narratif ? Si celui en bande dessinée dépeint les différentes actions et interactions du récit, et les dialogues, le mode textuel se sépare du continuum des cases pour livrer au lecteur la narration de Charles Simard, son récit personnel des évènements. Comme si hors des cases (ou de sa sphère publique), Capitaine Static retrouvait son intimité.

Le récit de Charles dans un texte séparé en typographie sans sérif, et dans une case isolée ou à même la case en typographie scripte. Pourquoi cette distinction ?

Le récit de Charles dans un texte séparé en typographie sans sérif, et dans une case isolée ou à même la case en typographie scripte. Pourquoi cette distinction ?

Par contre, ce partage des modes devient trouble. Si on constate d’abord une séparation semblant clairement effectuée entre une typographie sans sérif assurant la zone textuelle, et une typographie scripte, cherchant à imiter le tracé de la main, habitant la zone dessinée pour assurer les dialogues et les récitatifs, on se rend compte bientôt que des cases complètes peuvent être dévolues à ces récitatifs (voire que ceux-ci peuvent même parfois se manifester tout bonnement, sans cadre, à travers une «case de dessin»), et qu’il n’y a finalement pas vraiment de distinction entre le type de récit textuel présent à l’extérieur ou à l’intérieur des cases…

Sur quoi se fonde donc alors la distinction typographique ? Car tandis que le statut du texte hors des cases n’est plus clair, son inscription à l’intérieur du continuum ne semble plus s’effectuer que pour des motivations pragmatiques et aléatoires de mise en page. Et au-delà d’un scénario bon enfant irrésistible, il devient cependant difficile de ne pas voir une certaine gratuité dans l’utilisation des registres expressifs du texte.

Gonflé par la bulle

Choc similaire dans le cas du Journal d’un dégonflé de Jeff Kinney, version française de Diary of a Wimpy Kid, une série vendue à 24 millions d’exemplaires dans le monde et dont l’adaptation cinématographique sortait en salles en début d’année. Journal d’un dégonflé, c’est la vie pas très reluisante de Greg Heffley, un gamin qui entre à l’école secondaire, expérience ingrate s’il en est une, alors que tout un chacun est partagé entre le souci constant de s’adapter au groupe – voire même, comme le souhaite Greg, de devenir populaire -, et la crainte que le ridicule ne vous tue, cette crainte de commettre le faux-pas fatal qui provoquera votre stigmatisation définitive. Car disons-le tout de suite, pour Greg, qui a une certaine opinion de lui-même, pas facile de faire son chemin dans ce repaire de débiles ! Mais, penserez-vous, pourquoi Greg irait prendre le risque de rédiger un journal, alors que la découverte de celui-ci par l’un des ses confrères – ou pire, par son grand frère Rodrick, un adolescent aussi crétin qu’impitoyable – risquerait de lui coller la honte jusqu’à la fin de ses jours ? Ah, ben il faut «remercier» sa mère, hein !

Les difficultés de Greg en deux extraits

Deux extraits illustrant les difficultés de Greg

Donc voilà pour l’argument narratif : Greg Heffley écrit sous la contrainte ; et d’ailleurs, c’est loin d’être la seule chose qu’il «subit» dans sa vie… Coincé entre un meilleur ami pas très dégourdi avec qui il doit bien composer, des parents aussi lourds qu’intransigeants et ses fictions à tendance doucement mythomane, Greg l’adolescent-en-devenir développe une certaine inclinaison à la subversion dans son discours. Et c’est là que ce journal devient aussi intéressant : cette subjectivité passera dans le dessin.

Extrait de la quatrième de couverture du tome 1

Extrait de la quatrième de couverture du tome 1

Contrairement à ce qui se passe dans Capitaine Static, on retrouve très peu d’objectivité dans Journal d’un dégonflé. Évidemment, parce que le lecteur est situé explicitement devant un journal intime (ou carnet de bord, comme le nuance Greg dans un souci de masculinité), il n’éprouve pas de doute sur le fait que le texte représente le point de vue du personnage-narrateur. D’ailleurs, la typographie scripte et l’arrière-plan ligné de chaque page est là pour figurer l’objet-carnet. Mais les dessins qui s’y trouvent y sont eux aussi naturellement intégrés, faisant donc eux aussi partie du discours subjectif de l’écrivain en herbe… Mais encore, ce dessin, en raison de sa perspective à la fois schématique et caricaturale (une veine «enfantine» du Riad Sattouf de Retour au collège ou de La vie secrète des jeunes, pourrions-nous dire), nous renseigne sur la perception qu’a le narrateur des autres, sur l’interprétation qu’il fait des événements… soit schématique et caricaturale !

Donc, dans ce «roman dessiné», d’une part, le texte investit le dessin, alors que nous avons proprement affaire, en-deçà du dessin, à un trait narratif : c’est-à-dire que le contour des choses tel que tracé par Greg Heffley/Jeff Kinney nous informe du biais relationnel, de l’attitude de Jeff par rapport à son environnement. D’autre part, le dessin y investit le texte alors que ce dernier n’y est pas simple interface de lecture comme dans un roman ordinaire, mais dessin de l’écriture de Jeff dans son carnet. Alors que le contenu complet de l’objet-livre, texte compris, est composé d’images.

En ce sens, il ne s’agit pas de dire que Journal d’un dégonflé est une bande dessinée, mais qu’il voit sa matière gonflée par des dispositifs issus de la bande dessinée.

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En terminant, on pourrait être tenté d’observer un certain parallèle : dans ces deux récits, le personnage principal est aussi le narrateur, qu’il soit commentateur (comme Charles) ou diariste (comme Greg) des évènements. Ces points de vue subjectifs, ces prises de position sur la manière dont sont racontées les choses, ces appropriations de la narration par ces deux personnages ne sont-elles pas à l’image de l’appropriation de différents moyens narratifs effectuée par les deux auteurs ? Ou en somme, que cette prise de pouvoir sur la narration, cette absence de crainte de la travestir, illustre bien celle prise sur les moyens narratifs…

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Capitaine Static (4 tomes parus), Sampar et Alain M. Bergeron, Québec Amérique, env. 60 p. ch.
Journal d’un dégonflé (3 tomes parus), Jeff Kinney, Seuil jeunesse, env. 223 p. ch.


4 octobre 2010  par Eric Bouchard

Apprendre à lire la bande dessinée

Notre contact avec la clientèle institutionnelle nous place chaque jour ou presque face à une criante nécessité : former des lecteurs ! Et c’est une question systémique, car tant que le corps enseignant ne sera pas en mesure d’effectuer une lecture approfondie de la bande dessinée, celui-ci ne pourra pas non plus inciter ses élèves à le faire. En poursuivant le raisonnement, on pourrait même voir là une certaine forme de censure : comme les bibliothécaires et enseignants se détournent spontanément des ouvrages qu’eux-mêmes ne savent apprécier, l’élève ou le grand public se voient eux aussi ainsi empêchés dans le développement de leurs compétences de lecture. Si la communauté ne peut que se contenter de fast-food littéraire pour se faire les crocs, elle aura du mal à aiguiser ses papilles.

La carte de l’humour

Il y a quelques années, Lewis Trondheim et Sergio Garcia faisaient paraître un fort divertissant ouvrage de vulgarisation intitulé Bande dessinée : Apprendre et comprendre. À l’origine de cette mise en relief, se posait une intention bien précise : « Nous nous sommes un jour rendu compte, après avoir discuté avec bon nombre de personnes – amateurs de littérature, enseignants, prescripteurs… -, que [ceux-ci] étaient bien ennuyés avec la bande dessinée. Celle-ci est très présente dans les librairies, les bibliothèques et les programmes scolaires, mais nombreux sont ceux qui estiment ne pas savoir la comprendre. Notre ouvrage tente d’en recenser les bases d’apprentissage, d’écriture et de lecture. »

Inspiré pour une bonne part des thèses de Scott McCloud, mais aussi de leurs expériences personnelles d’auteurs, cet essai en bande dessinée, avec ses deux auteurs-personnages devisant tel un duo de stand-up comics, confrontant in situ les différents dispositifs formels du neuvième art, séduit par son éloquence et son efficacité. Cependant, s’il s’avère une excellente initiation pour réaliser de manière accessible quelques exercices ponctuels (de création comme de lecture), il répond peut-être moins directement à un souci de pédagogie intégrée.

Réinventer l’acte de lecture

Dans le premier numéro de la revue Formule, un collectif québécois mêlant courtes histoires autour d’un thème et quelques textes théoriques et documentaires, Jacques Samson se posait quant à lui la question « Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée ? » (au collégial, est-il sous-entendu, même si le propos de l’auteur peut largement s’appliquer à presque tous les publics). Sans chercher absolument à y répondre de manière prescriptive, Samson défend surtout l’idée que « l’élaboration réfléchie d’un corpus doit être au cœur d’une pédagogie de la bande dessinée » et que ce corpus doit avant tout être guidé par le souci « d’éveiller le désir et la curiosité des étudiants » en canalisant ce désir « vers des œuvres proposant une démarche opposée à l’usage consommatoire, commode et rapide. » Une mise en garde superflue ?

L’idée est de proposer des bandes dessinées dont le contenu permettra qu’on puisse s’attarder longuement, de les initier à un plaisir de lecture « fondé sur un rapport différent à l’œuvre – et à soi-même – qui sollicite autre chose que l’appétit impulsif, soit le plaisir d’installer son contentement dans la sphère de l’observation ciselée, de la réflexion [...] ». De l’affinement de l’attention, précise-t-il, tandis qu’il cite à titre d’exemple le travail d’auteurs tels Chris Ware ou Edmond Baudoin. Car le moyen le plus sûr « pour susciter l’affinement de l’attention – prémisse de l’affinement du goût – chez les étudiants consiste à les placer face à des œuvres qui leur sont franchement étrangères, ou dont le  »mode d’emploi » ne leur paraît pas d’emblée familier, contrairement à la plupart des bandes dessinées de  »consommation » courante. » Réinventer l’acte de lecture, en somme, en privilégiant la diversité et l’imaginaire bande dessinée.

La pédagogie par l’œuvre commentée

Son de cloche similaire chez Yves Sohet, qui, en introduction à son tout récent Pédagogie de la bande dessinée, déplore le fait que les « véritables œuvres d’expression personnelle et de recherche » parues ces dernières années, appelant « une réelle intelligence de la planche et du dispositif de la bande dessinée [...], faute d’appareil critique et de relais culturels efficaces, [...] demeurent trop souvent peu reconnus, piètrement diffusés. » Or, comme il le souligne, si l’enseignement de la bande dessinée, de son histoire, de ses œuvres marquantes et de son dispositif expressif fait cruellement défaut dans l’univers scolaire, les livres et manuels explorant ses mécanismes ne font bien souvent qu’aligner et commenter des extraits d’œuvres au service de tel ou tel procédé. Bref, que ce qu’il manque à la bande dessinée pour en faciliter l’enseignement critique, c’est un corpus de commentaires d’œuvres comme en bénéficie l’enseignement de la littérature.

Voici donc la tâche à laquelle s’attelle le professeur du Département de communication sociale et publique de l’UQAM, spécialiste de la bande dessinée, et entre autres des œuvres d’Andréas et d’Edmond Baudoin – auteur qu’avait justement convoqué Jacques Samson, et dont la courte histoire 1420406088198, parue originellement dans le collectif L’argent roi (Autrement), sera l’élue de Sohet dans ce qui pourrait prendre les allures d’un manifeste de la lecture commentée. Pourquoi cette œuvre en particulier, pas nécessairement remarquable dans la bibliographie de l’auteur ? Parce qu’avant tout, elle maîtrise pleinement les ressources expressives de la bande dessinée, et qu’accessoirement, sa brièveté (vingt-cinq planches) se prête plus facilement à un exercice didactique.

Cette illustration de la pratique du trait concerne autant le peintre de lettres représenté que l’auteur même de ces cases. C’est aux mêmes traits que le lecteur est confronté et ce n’est donc pas l’effet du hasard si le trait esquissé grâce «au petit doigt sur le support» est également celui de la case qui le contient. En réalité, cette leçon de peinture est, pour nous, une leçon de lecture. Le maître-artisan insiste, par deux fois : «Tu vois ?» et lorsqu’il se tourne vers le garçon, c’est bien le lecteur qu’il regarde en face.

« Cette illustration de la pratique du trait concerne autant le peintre de lettres représenté que l’auteur même de ces cases. C’est aux mêmes traits que le lecteur est confronté et ce n’est donc pas l’effet du hasard si le trait esquissé grâce «au petit doigt sur le support» est également celui de la case qui le contient. En réalité, cette leçon de peinture est, pour nous, une leçon de lecture. Le maître-artisan insiste, par deux fois : «Tu vois ?» et lorsqu’il se tourne vers le garçon, c’est bien le lecteur qu’il regarde en face. » (p. 107)

Philippe Sohet aborde cette nouvelle de Baudoin selon une triple perspective : thématique (le contenu, le réseau de sens du discours, ce que nous propose le texte), expressive (quelle est la stratégie, comment le propos est-il organisé) et modale (le dispositif expressif lui-même, ou comment le discours s’incarne-t-il matériellement). Pour lui, il ne s’agit pas de dresser l’inventaire des ressources expressives du médium, mais bien de « repérer comment elles ont été mises à contribution ici pour épouser et endosser au mieux un récit précis. » Il va de soi que, les deux premières perspectives relevant de traditions académiques littéraires déjà bien ancrées, l’auteur se contentera d’en relever les principaux aspects à l’œuvre ; c’est surtout la dimension modale qui sera approfondie.

Sohet nous livre une lecture en tous points brillante de 1420406088198, ainsi qu’un vaste bibliographie pour qui voudra s’attarder sur un aspect ou l’autre évoqué en cours d’analyse. S’il aurait été possible de lui reprocher d’avoir choisi une œuvre franchement inaccessible (au sens où sa première édition, dans le collectif L’argent roi, est épuisée depuis des lustres, et sa réédition, au sein de la compilation Patchwork (Le 9e monde, 2006), en plus de ne pas respecter la parité des planches, n’a pas été diffusée au Québec),  rappelons que c’est au niveau de l’exercice accompli que Pédagogie de la bande dessinée démontre toute sa pertinence.

Plaisir de l’analyse

Thierry Groensteen qualifie la bande dessinée, cette «collection d’espaces parcellaires», d’art du détail. Et en effet, si on ne peut nier le plaisir ressenti à dévorer l’une derrière l’autre les pages d’une bande dessinée, alors qu’on est emporté par la frénésie d’un récit, c’est souvent à la relecture qu’on se rendra compte de la qualité (ou non) du travail d’un auteur, qu’on découvrira tous ces détails signifiants qui avaient échappé à notre première lecture. Mais encore faut-il savoir les débusquer ! Ne négligeons pas cet autre plaisir, celui de l’analyse, qui souvent devient encore plus gratifiant que le premier.

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Parlant d’Edmond Baudoin, signalons la parution d’un inédit chez Librio, Le marchand d’éponges, sur scénario de Fred Vargas, petit dessert à lire après s’être régalé de Les quatre fleuves (Viviane Hamy) du même tandem, une enquête du célèbre commissaire Adamsberg en bande dessinée…

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Bande dessinée : Apprendre et comprendre, Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Delcourt, 2006, 32 p.
«Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée?»,Formule, no.1 : Bears and beers, collectif, Les 400 coups, coll. «Mécanique générale», 2007, pp. 8-12
Pédagogie de la bande dessinée : Lecture d’un récit d’Edmond Baudoin, Philippe Sohet, Presses de l’Université du Québec, 2010, 115 p.

Pour des lectures commentées et/ou pédagogiques de bandes dessinées :

La collection «Classiques contemporains/bandes dessinées» chez Magnard
La collection «La BD de case en classe» du Centre régional de documentation pédagogique Poitou-Charentes



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