Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Études’


27 février 2013  par Alexandre F. R.

L’extraordinaire gentleman et sa ligue

La parution quasi simultanée dune nouvelle intégrale française des deux premiers volumes de La ligue des gentlemen extraordinaires et de la traduction de Century 2009, dernier tome du troisième livre de la série, s’avère l’occasion rêvée de revenir sur l’une des créations les plus denses et fascinantes de l’auteur anglais Alan Moore.

Adepte de l’occultisme, anarchiste et ancien dealer de LSD, Alan Moore s’est d’abord fait remarquer en tant qu’auteur au début des années 80, signant entre 1982 et 1985 les premiers numéros de l’iconique saga V for Vendetta avant de revamper pour le compte de DC Comics la série Swamp Thing qui, avant son intervention, n’était qu’une série B d’horreur parmi tant d’autres. Il réinventera par la suite le récit de super-héros avec Watchmen, œuvre culte ayant grandement contribué à l’émergence du terme graphic novel  (ou roman graphique) — qui sera dès lors utilisé pour décrire ces œuvres dont la forme s’éloigne des conventions du feuilleton, auxquelles s’était jusqu’alors plié le comic traditionnel. Moore deviendra par le biais de ce succès critique et commercial exceptionnel le symbole d’un renouveau de la bande dessinée américaine, qui, après des décennies d’adolescence, aurait enfin atteint l’âge adulte. Mais au lieu de monnayer sa popularité, Moore l’utilisera pour acquérir une indépendance peu commune au sein d’une industrie peu ouverte aux iconoclastes de sa trempe.

Entamée en 1999, La ligue des gentlemen extraordinaires s’avère la somme des ambitions démesurées d’un auteur inclassable, doté d’une érudition encyclopédique phénoménale, qui aspire à s’approprier, par le biais d’une fiction unificatrice, le canon littéraire populaire anglais afin de l’adapter à sa vision singulière. Composant son récit à partir d’emprunts, de clins d’œil et de citations, puisant ses références à même diverses sources, dans divers registres, Moore s’attaque ici à la distinction entre la littérature dite « mineure » et le répertoire classique — faisant en quelque sorte écho à ce bouleversement du neuvième art duquel il avait été l’un des principaux architectes dix ans plus tôt . Ici, il pousse l’audace jusqu’à intégrer à la bande dessinée des extraits d’œuvres romanesques, inventées de toute pièce, qui fournissent au lecteur des informations complémentaires sur le récit et étoffent la description des multiples personnages de la saga.

Le premier livre de la série réquisitionne ainsi ses principaux protagonistes à divers romans classiques, tissant entre eux une série de liens qui permettent à Moore d’élaborer un amusant jeu référentiel en même temps qu’un authentique discours critique, notamment sur l’imaginaire colonialiste et l’impérialisme britannique. Mina Harker est empruntée au Dracula de Bram Stoker, le Capitaine Nemo à Jules Vernes, l’aventurier Allan Quatermain aux livres de H. Rider Haggard, le Dr. Jekyll et son double Mr. Hyde à Robert Louis Stevenson,  l’homme invisible à une nouvelle de H.G. Wells, Fu Manchu à l’œuvre de Sax Rohmer et le professeur Moriarty à celle d’Arthur Conan Doyle. Le premier chapitre du second livre se déroule pour sa part sur Mars, où le John Carter d’Edgar Rice Burroughs ainsi que son inspiration directe le lieutenant Gullivar Jones (tiré, celui-là, d’un roman méconnu d’Edwin Lester Linden Arnold) assistent aux événements qui mèneront directement à La guerre des mondes  de H.G. Wells. C’est d’ailleurs dans ce contexte que se déroule l’action du second livre — récit crépusculaire qui marque, en même temps que le passage du 19e au 20e siècle, l’arrivée d’une modernité qui viendra bouleverser l’univers de la série.

 

Voilà qui nous amène d’ailleurs à ce dernier livre, Century, dont les trois tomes se déroulent respectivement en 1910, 1969 et 2009 — pirouette temporelle qui permet à Moore d’intégrer les Rolling Stones, Emma Peel ou encore Harry Potter, pour n’en nommer que quelques-uns, à une trame narrative qui gagne en densité avec chaque nouveau chapitre. L’inévitable confrontation que ce cycle met en scène entre ces héros de l’ère romantique et ce siècle turbulent, qu’ils traversent tels de perpétuels anachronismes, permet à l’auteur de régler ses comptes avec l’imaginaire contemporain. Réflexion sur l’épuisement des mythes, la saga se conclut dans une atmosphère de fin des temps — comme un voyage au bout de la littérature qui, à force de se recycler, aurait accouché d’un antéchrist médiocre (dont nous nous garderons bien de révéler l’identité ici) qui arrive à peine à assumer son rôle d’antagoniste suprême de toute cette histoire. Moore n’épargne même pas ses héros, exténués, qu’il condamne à la lutte à perpétuité alors que leur volonté même s’effrite et que leurs convictions s’effondrent.

L’auteur termine sa fresque épique dans un climat de cynisme qui semble annoncer la mort des formes narratives qu’il avait dans un premier temps cherché à actualiser. Moore, fort heureusement, se contredit lui-même en tirant de ce nihilisme une force créative positive, articulant un imaginaire de la fin particulièrement fécond en partant du constat potentiellement stérile qu’il n’y a plus d’histoires à raconter. La ligue des gentlemen extraordinaires, pour le meilleur comme pour le pire, s’avère ainsi l’apothéose du projet d’écriture téméraire, à la limite mégalomane, que mène depuis plus de trente ans l’une des figures les plus fascinantes et les plus excentriques de l’univers du comic book.

* * *

Bibliographie sélective

 

V for Vendetta, David Lloyd et Alan Moore, 2012, Urban comics, coll.« Vertigo essentiels », 334 p., 9782365770460*
Watchmen, Dave Gibbons et Alan Moore, 2012, Urban comics, coll. « DC essentiels », 441 p., 9782365770095*
La ligue des gentlemen extraordinaires : L’intégrale, Kevin O’Neill  et Alan Moore, 2013, Panini comics, coll. « Deluxe Fusion comics », 416 p., 9782809427585*
La ligue des gentlemen extraordinaires : Century T.1 : 1910, Kevin O’Neill et Alan Moore, 2010, Delcourt, coll. « Contrebande », 73 p., 9782756011370*
La ligue des gentlemen extraordinaires : Century T.2 : 1969, Kevin O’Neill et Alan Moore, 2011, Delcourt, coll. « Contrebande », 79 p., 9782756019291*
La ligue des gentlemen extraordinaires : Century T.3 : 2009, Kevin O’Neill et Alan Moore, 2012, Delcourt, coll. « Contrebande », 79 p., 9782756019307*
 
 
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10 septembre 2012  par Isabelle Melançon

La magie de l’amour et de l’amitié (2 de 2)

Shugo chara

Comme nous l’avons vu dans la première partie de cet article, le genre très populaire des magical girls, lié aux mangas pour filles, est né de l’influence d’un sitcom américain, Ma sorcière bien-aimée, dans les années 60. Mais bien que le genre se soit renouvelé depuis, qu’est-ce qui fait en sorte qu’il reste aussi populaire et attire toujours aujourd’hui autant les jeunes lectrices que les jeunes auteures ?

La passion des magical girls

L’intérêt du genre se trouve dans la force de caractère de ses personnages féminins, motivées à conquérir et transformer leur univers, et devenant éventuellement des exemples parfaits d’adultes épanouies et heureuses. Comme c’est le cas dans les contes de fées, les histoires de magical girls sont synonymes de quête d’identité et de passage à l’âge adulte, comme le présentent de façon évidente certaines séries telles que Shugo Chara, bien que d’autres l’explorent plus subtilement. Le symbole de la transformation, généralement omniprésent dans le genre, est très évocateur de l’évolution du personnage.

Tel que mentionné, ces séries commencent habituellement avec un personnage isolé (l’héroïne), qui rassemble autour d’elle les pièces de l’objet qu’elle recherche. Lors de sa quête, elle rassemble également les bases de sa vie future, représentées par les nouvelles relations humaines qu’elle développe, au fur et à mesure de son aventure, avec d’anciennes ennemies, de précieux alliés et des garçons dont elle tombe amoureuse. Les magical girls ont toujours un but, et l’atteindre représente un passage vers la maturité et le bonheur. C’est d’ailleurs pourquoi, la plupart du temps, le dernier chapitre d’une série de ce genre fait toujours un bond en avant dans le temps, montrant que l’héroïne a bel et bien grandi et que le lecteur devrait être fier d’elle.

Sailor Moon

Ce genre de récit est très attirant pour un public adolescent. Le message général que portent ces  séries est encourageant et, d’une certaine manière, féministe, incitant ses lectrices à devenir fortes, sûres d’elles, et soulignant amplement l’idée que toutes les filles sont uniques et spéciales. Les éléments fantastiques du récit sont là pour garder l’attention de la lectrice, alors que les thèmes de l’identité, de l’estime de soi, de l’amitié, de l’appartenance et de la valeur des relations humaines sont transmis de façon originale. D’ailleurs, survient souvent dans ces histoires (dans Sailor Moon, par exemple) un épisode où la magical girl perd ses habiletés magiques et doit alors se questionner sur sa valeur en tant que personne « ordinaire », questionnement très évocateur pour de jeunes adolescentes… Ainsi, à l’image du personnage, la lectrice doit trouver ce qui la caractérise en tant que personne. Sans pouvoirs magiques, quels sont nos autres capacités ? Quelles sont nos possibilités ?

On peut donc croire que ce genre est toujours aussi populaire parce qu’il touche les lectrices habilement, en explorant des insécurités présentes dans le cœur de la majorité des adolescentes. Mais il est intéressant de noter que l’esthétisme super mignon du dessin contribue également beaucoup sa popularité. Surtout au Japon, où de nombreux lecteurs masculins accrochent aussi à ces séries, certains collectionnant même sans relâche de nombreux produits dérivés à l’effigie des adorables héroïnes.

La popularité des mangas de magical girls a une influence grandissante sur des œuvres européennes et américaines, ne pensons par exemple qu’à Winx Club, W.I.T.C.H. ou Sybil la fée cartable. Toutefois, les auteurs occidentaux n’ont pas encore autant de succès dans ce genre que leurs collègues japonais.

Suggestions de lecture

Pour tout lecteur qui a envie de découvrir les magical girls, impossible de passer à côté de Sailor moon (18 tomes). Cette série unique est actuellement rééditée dans un format collector sous le nom de Sailor Moon – Pretty Guardian, avec de nouvelles couvertures, des dessins corrigés et une nouvelle traduction. Sailor Moon est l’histoire d’Usagi Tsukino, qui découvre qu’elle et ses amis sont les réincarnations de gens décédés dans une guerre antique opposant la Princesse de la lune et le Mal absolu. Transformées en gardiennes du système solaire, les sailors doivent retrouver la princesse ainsi que le cristal d’argent, source de son pouvoir, avant que le Mal absolu n’avale la Terre. Cette série s’avère extraordinaire grâce à ses références mythologiques, ses personnages forts et diversifiés, ainsi que ses nombreux messages sur l’égalité et la tolérance. Il est à noter que la réédition de la série sera accompagnée d’une nouvelle télésérie, dont la diffusion est prévue à l’échelle internationale en 2013.

Alice 19th (7 tomes) est une courte série axée sur le pouvoir des mots. Alice, jeune fille discrète et introvertie, est secrètement amoureuse du meilleur ami de sa sœur. Alors que cette dernière décide de faire de lui son petit ami, Alice est reconnue par une étrange créature comme étant la gardienne des Lotis, des mots magiques permettant d’actualiser les désirs. Alice, jalouse, décide alors de les utiliser pour bannir sa sœur dans un monde magique, une faute qu’elle devra ensuite racheter : avec l’aide d’autres gardiens, elle tente de retrouver sa sœur… Alice 19th, qui explore les thèmes de la famille et de l’estime de soi, est originale par le fait que la magical girl est autant l’antagoniste que le protagoniste, puisque c’est en partie son orgueil et sa peur qui causent les situations problématiques. Sur le plan graphique, le très beau dessin de Yuu Watase nous emmène dans un monde magique aux décors créatifs et détaillés.

Full moon – À la recherche de la pleine lune (7 tomes) raconte l’histoire de Mitsuki, jeune fille cancéreuse n’ayant plus qu’un an à vivre. Elle rencontre par hasard deux « shinigami », des esprits chargés de conduire les humains vers la mort. Mais Mitsuki ne se résigne pas à mourir  avant d’avoir rempli la promesse qu’elle a faite avec Eichi, son ami d’enfance : devenir chanteuse. Les shinigami acceptent alors de conclure un marché avec elle : pendant un an, ils l’aideront à devenir une star de la chanson, à condition qu’elle les suive une fois ce délai expiré.  Full Moon se penche sur les thèmes du suicide, de la motivation et du deuil. Malgré une part de morbidité, la série garde un ton positif et offre au lecteur un message plein d’espoir.

Chocola et Vanilla (8 tomes) met en scène deux sorcières prétendantes au poste de reine du Royaume magique. Pour accéder au trône, elles doivent séjourner chez les humains et s’emparer des cœurs d’un maximum de beaux garçons… Chocola et Vanilla, amies depuis leur plus tendre enfance, arriveront-elles à conserver leur amitié intacte malgré tout ? Chocola et Vanilla rappelle les séries classiques de magical girls. L’auteur raconte son histoire avec beaucoup d’humour et de tendresse. Les dessins sont très travaillés, avec des décors abondants et des designs de vêtements très « mode ». Bref, c’est une série qui donne envie de croquer des cœurs en sucre !

Shugo Chara (12 tomes) parle des malheurs d’Amu Hinamori, une jeune fille qui, sous ses airs de grande punk blasée, est plutôt réservée et peu sûre d’elle-même… En fait, elle rêve d’être tout autre que celle qu’elle est aux yeux de tous. Dans son école, un groupe d’élèves, appelés les « Gardiens », assurent la protection des élèves. Après avoir découvert trois œufs étranges dans sa chambre, Amu est encouragée à intégrer les Gardiens. Ses œufs sont des « œufs de cœur » : chacun contient un « shugo chara », c’est-à-dire un exemple de ce que la personne qui les possède voudrait devenir dans le futur. Amu doit protéger ses œufs, ainsi que ceux des autres, d’Easter, une organisation sans scrupules qui désire les voler. Shugo Chara est une série extrêmement mignonne, idéale pour les jeunes préadolescentes. Grâce à ses dessins légers, ses personnages attachants et ses messages motivants sur l’estime de soi et les rêves, Shugo Chara saura charmer ses lectrices.

Magic knight Rayearth (6 tomes), c’est la quête d’Hikaru, Umi et Fuu, trois adolescentes arrachées à leurs vies quotidiennes à Tokyo afin de devenir les héroïnes chargées de trouver et protéger la princesse d’un monde parallèle. Ensemble, les trois amies vont apprendre les valeurs de l’amitié et du courage… mais aussi que les apparences sont souvent trompeuses. Magic knight Rayearth est une série que les garçons apprécieront tout autant que les filles, grâce à ses scènes d’action dynamiques et ses personnages accrocheurs.

Je vous conseille également Card captor Sakura (12 tomes), série créée comme la précédente par le collectif d’auteures Clamp. Alors qu’elle feuillette un livre mystérieux, Sakura, jeune élève du primaire, disperse aux quatre vents des dizaines de cartes magiques. Kéro, le charmant gardien du livre, lui fait passer un pacte par lequel elle s’engage à récupérer les cartes au plus vite. La jeune fille devra apprendre à les maîtriser, mais ce ne sera pas facile puisque ces cartes ont des « personnalités » parfois agressives… Card captor Sakura est une série originale grâce à la façon dont elle joue avec les caractéristiques du genre. Par exemple, Sakura ne se transforme jamais ; c’est sa meilleure amie, Tomoyo, qui lui fabrique des costumes pleins de froufrous et la force à les enfiler ! L’héroïne fait également preuve d’une grande détermination et de beaucoup d’ingéniosité pour capturer ses cartes, puisqu’elle doit faire des combinaisons de cartes pour en chasser d’autres. Le tout est soutenu par des dessins superbes, d’une douceur sans limites…

Finalement, je vous recommande Puella magi Madoka magica (3 tomes), l’histoire de Madoka, une étudiante chaleureuse et aimante, et de son amie d’enfance, Sayaka Miki. Leurs vies basculent lorsqu’elles rencontrent Kyubey, une mignonne boule de poils aux noirs desseins, qui, en échange d’un vœu, souhaite faire d’elles des « Puella magi », des guerrières chargées de chasser des sorcières. Ce manga est inspiré d’une série télévisée éponyme qui a connu un succès fou en 2011 grâce à son histoire sombre et son esthétisme mélangeant plusieurs styles d’animation. Madoka magica joue avec les motifs habituels du genre en les retournant « négativement » : plutôt qu’être entourées d’amis, les magical girls sont condamnées à combattre et mourir seules, leurs pouvoirs naissant de leur égoïsme ! La série se conclut tout de même sur une note positive grâce à l’altruisme de Madoka, véritable magical girl dans l’âme.

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Sur ce, bonnes lectures, et n’oubliez pas vos baguettes magiques !

Sailor moon – Pretty guardian, t. 1, Naoko Takeuchi, Pika, 9782811607135* http://bit.ly/OXPhlc
Alice 19th, t. 1, Yuu Watase, Glénat, 9782723442381*
Full moon – À la recherche de la pleine lune, t. 1, Arina Tanemura, 9782723453103*
Chocola et Vanilla, t. 1, Moyoko Anno, Kurokawa, 9782351421833*
Shugo Chara, t. 1, Peach Pit, Pika, 9782811600396*
Magic knight Rayearth, t. 1, Clamp, Pika, 9782845990852*
Card captor Sakura – Volume double, t. 1, Clamp, Pika, 9782845999770*
Puella magi Madoka magica, t. 1, Hanokage, Doki-doki, 9782818909744*

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27 août 2012  par Isabelle Melançon

La magie de l’amour et de l’amitié (1 de 2)

Card captor Sakura

Les mangas sont d’abord conçus en chapitres d’une vingtaine de pages. Ces chapitres sont sérialisés dans des magazines hebdomadaires avant d’être rassemblés sous la forme de tankōbon, c’est-à-dire de livres reliés, pour les lecteurs qui désirent les collectionner. Dû au format de publication, les mangas ont souvent un marché-cible très spécifique, dont l’âge et le sexe correspond à celui visé par le magazine hôte. Par exemple, les séries de type shōjo visent un public de préadolescentes et d’adolescentes. Mais chaque type de manga comprend aussi plusieurs genres. Dans le shōjo, on retrouve des genres tels que la romance et les drames historiques. Mais il en existe un autre, très particulier, qui est associé exclusivement aux mangas pour filles : le « magical girl ».

Les magical girls, ou mahō shōjo, ou encore majokko, sont les héroïnes d’un genre que presque tout le monde connaît, même sans le savoir, dû au grand nombre de séries animées japonaises adaptées en français qui ont bercé notre enfance à la télévision. Au fil des années, le genre a connu une popularité grandissante auprès d’un public international, et il commence même à influencer de plus en plus les bandes dessinées européennes et les comics américains. Mais quelles sont les caractéristiques de ce genre et qu’est-ce qui lui a permis de devenir si populaire ?

Une recette sucrée

Presque toutes les histoires de magical girls comportent un certains nombre d’éléments récurrents. Généralement, l’histoire raconte les aventures d’une jeune fille ayant des pouvoirs magiques, qui lui sont soit innés, soit confiés pour une durée limitée, dans le but de faire le bien et de compléter une quête. Habituellement, les pouvoir sont offerts par une entité magique puissante (une reine des sorcières, par exemple), et une créature mignonne est envoyée par l’entité pour veiller sur la magical girl.

Chocola et Vanilla

La jeune fille doit trouver un moyen de partager sa vie quotidienne avec ses histoires romantiques et sa mission magique. La plupart du temps, elle doit compléter une quête, qui consiste à rassembler plusieurs parties d’un tout, ou partir à la recherche d’un objet. Par exemple, elle peut être en quête des morceaux du cœur brisé d’un prince, comme dans la série animée Princess Tutu, ou à la recherche de cœurs amoureux, comme dans Chocola et Vanilla. Le personnage évolue au fur et à mesure que la quête avance, acquérant graduellement une plus grande estime d’elle-même, de plus grands pouvoirs magiques, des amis, etc.

Les histoires de ce genre baignent souvent dans le mystère : l’héroïne cache sa nature magique et presque tous les personnages ont un secret. Seule la lectrice et certains compagnons magiques, ayant un rôle de mentor ou protecteur, sont au courant.

L’héroïne peut être seule, avec des compagnons dépourvus de pouvoir magiques, ou bien faire partie… d’un groupe de magical girls. La plupart du temps, le groupe compte trois ou cinq filles, et suit généralement un code chromatique. Par exemple, l’une des filles est associée au bleu, et à des pouvoirs inspirés par l’eau, comme c’est le cas pour Sailor Mercure dans la série Sailor Moon. Souvent, on retrouve aussi dans l’histoire une « dark magical girl », c’est-à-dire une antagoniste au passé tragique ayant des pouvoirs rappelant ceux de l’héroïne et s’habillant de couleurs sombres, comme le personnage d’Utau dans Shugo Chara. D’ailleurs, l’élément visuel le plus distinctif de la magical girl est bien sûr son costume. En effet, une magical girl a toujours un costume reconnaissable, en général assez court et très mignon. Le costume est enfilé grâce à une scène de transformation où les vêtements du quotidien sont remplacés instantanément. Dans le cas d’un groupe, les costumes et les transformations partagent un style ou un thème pour démontrer que le groupe est uni.

Autrement, il existe trois catégories communes de magical girls, chacune ayant ses propres stéréotypes : les « adorables sorcières » proviennent d’un royaume magique et essaient d’intégrer le monde des humains, les « idoles magiques » cherchent à exceller dans un domaine artistique grâce à leurs pouvoirs, et les « combattantes »  – catégorie la plus populaire – sont des filles normales auxquelles on a offert des pouvoirs pour les aider à combattre les forces du mal.

Mahō tsukai Sally ou... Minifée !

Les mangas de magical girls ont habituellement un style graphique très léger, rond et mignon. Beaucoup de détails sont ajoutés aux yeux, aux cheveux et aux costumes. Les décors, par exemple composés de motifs floraux, sont souvent associés aux émotions du personnage mis en scène. Bref, tout, de l’histoire au dessin, cherche à créer un personnage adorable et motivé. Quelqu’un que la jeune lectrice veut suivre…

Du balai au fusil

Le genre est né dans les années 60, inspiré par la série américaine Bewitched, mieux connue en français sous le nom de Ma sorcière bien-aimée. Cette comédie fantastique diffusée de 1964 à 1972 raconte la vie de Samantha, sorcière mariée avec un humain. Bien qu’encouragée par son mari à cacher ses pouvoirs, Samantha ne peut s’empêcher de les utiliser lorsque qu’elle et son mari ont des ennuis, ce qui entraîne souvent des problèmes encore plus gros, surtout lorsque la mère de Samantha, sorcière elle aussi, s’en mêle.

Mahō no princess Minky Momo (Gigi en VF)

Les deux premières séries du genre magical girl furent Mahō tsukai Sally (1966-68) et Himitsu No Akko-chan (1969). Leurs créateurs ont d’ailleurs confirmé lors de plusieurs entrevues s’être inspiré de Bewitched : l’un avait tenté d’adapter le concept de la série américaine pour un public japonais alors que l’autre s’était simplement inspiré de l’interaction entre le monde humain et celui de la magie présentée dans l’émission américaine.

Le terme « magical girl » est quant à lui inventé au début des années 70 par la compagnie Toei Animation, suite au succès phénoménal de son adaptation télévisuelle de Mahō tsukai Sally (mieux connue au Québec pour avoir été adaptée sous le fameux nom de Minifée). Il sert alors à désigner tous les clones de Sally et à profiter de la vague de son succès. Au début, seule la compagnie Toei Animation produit des séries de ce genre, mais après qu’elle abandonne ce dernier au début des années 1980, dû à une grande baisse d’audience, Ashi Productions reprend le flambeau en 1982 avec Mahō no princess Minky Momo, qui sera diffusé en Europe sous le nom de Gigi, et qui définira les grandes règles du genre pour toutes les séries créées par la suite.

Nanoha StrikerS, une série de « magical guntai »

En 1992, la série Sailor Moon, qui introduit l’idée des équipes de magical girls, remporte un succès international phénoménal. Plus tard, dans les années 2000, un petit nombre de scénaristes cherche toujours à renouveler le concept : on retrouve maintenant des histoires où les magical girls sont classées selon une hiérarchie militaire (« magical guntai »), où elles ne cherchent plus à se cacher, où la magie est une banalité, où l’héroïne doit faire un choix entre les ordres qu’elle reçoit et ses sentiments, etc. Toujours est-il que le genre perdure et se développe toujours, trouvant sans cesse un public passionné.

Si cette première partie a exploré l’histoire l’origine et l’esthétisme du genre, la seconde, publiée la semaine prochaine, se penchera sur les éléments scénaristiques et les caractéristiques des personnages qui rendent les histoires de magical girls si passionnantes, en plus d’inclure plusieurs suggestions de lecture. C’est un rendez-vous !

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La page « Magical girl » sur Wikipedia


1 mai 2012  par Maxime Nadeau

Que reste-t-il de Nos Amours ?

Irrémédiablement, la mélancolie gagne chaque printemps les amateurs québécois de baseball, orphelins de leurs Expos, « Nos Amours », depuis 2004. Le morne Stade olympique reste vide alors que 30 autres villes nord-américaines s’activent au rythme du baseball majeur depuis la fin du mois de mars. Le vide se fait d’autant plus ressentir que, côté hockey, c’est plutôt tranquille à Montréal, pour dire le moins…

Mais comment peut-on, rétorqueront certains, déplorer l’absence de baseball, le sport le plus ennuyeux qui soit ? Serge Bouchard et le regretté Bernard Arcand ont consacré de fort belles pages au baseball dans Du pâté chinois, du baseball et autres lieux communs, paru en 1995. Ils ont tenté de comprendre l’engouement pour le baseball de leur point de vue d’anthropologues en nous livrant de courtes mais pénétrantes réflexions sur ce sport tout à fait différent des autres sports populaires en Amérique. À la fois collectif et individuel – on joue en équipe, mais chaque joueur frappe à tour de rôle au bâton – le baseball n’a rien du hockey, du football, du soccer et du basketball, avec leurs attaques et leurs défenses, stratégies déployées sur le terrain comme celles de la guerre sur un champ de bataille. Il se démarque comme le plus « humain » des sports : seul le baseball comptabilise systématiquement les erreurs, dont la place est prévue sur la feuille de pointage. Et pas de façon détournée, comme dans « ballon échappé » ou « revirement provoqué ». Non ! « Erreur » ! Dans un même ordre d’idées, le baseball comprend une grande diversité de physiques parmi les joueurs : un bon alignement – nous pourrions nous attarder des articles complets sur l’art de l’alignement des frappeurs au baseball ! – demande une complémentarité des talents, ce qui donne une place à chacun, tant au petit maigre qui vole des buts qu’au grand obèse qui frappe avec puissance, qu’à l’athlétique qui combine plusieurs talents ou qu’au rondouillet qui réussit à mystifier les frappeurs avec sa maîtrise de la balle papillon. Cette caractéristique fait du baseball un sport particulièrement convivial pour les amateurs qui le pratiquent, tant dans une ligue que de façon plus occasionnelle.

Toutefois, là où se démarque le plus le baseball, c’est dans son rapport au temps : le baseball se joue sans chronomètre ! Véritable porte sur l’infini, un match de baseball dure… le temps qu’il dure, c’est-à-dire neuf manches, et autant de manches supplémentaires qu’il le faut pour qu’il y ait un gagnant, en cas d’égalité. Paradoxe tout à fait fascinant, on peut considérer un match de baseball comme fort long ou incroyablement court : un match de baseball dure généralement environ trois heures, et davantage en séries éliminatoires, mais, sur cette période de temps, la balle ne serait en jeu… que six ou sept minutes ! Alors que peuvent trouver les amateurs à ce sport ennuyant au possible ? Les stratégies, les décisions, les statistiques, bien sûr, mais aussi ce flottement, cette absence de pression qui laisse le temps au temps, qui permet de savourer chaque instant. On discute avec un ami assis à ses côtés, on regarde passer un lancer, on commente, on cesse de parler, et on regarde encore. Le baseball est l’apprentissage du silence : quand le garder, quand le briser. Les amateurs vous diront d’ailleurs qu’il n’y a rien de mieux qu’une partie de baseball à la radio : on y décrit la partie, puis, pour occuper le reste du temps, le descripteur et l’analyste partagent statistiques, analyses, stratégies, anecdotes et souvenirs, le tout entrecoupé de pauses qui laissent l’auditeur à l’atmosphère du stade, à son propre silence et à ses réflexions. Le baseball est donc lieu de l’imaginaire où se construisent sans arrêt des récits faits de statistiques, de prévisions, de souvenirs, de records et de vies de joueurs. En ce sens, par le foisonnement des récits qu’il engendre et par sa « lenteur », le baseball apparaît comme le plus littéraire des sports.

***

Pour que le baseball soit intéressant à regarder à la télévision ou à écouter à la radio, il doit pouvoir disposer de bons conteurs, et les amateurs de baseball ont été choyés à ce titre à Montréal : Jacques Doucet a décrit plus de 5 000 parties de baseball à la radio, inventant littéralement des termes de baseball encore inexistants en français et comblant des millions d’auditeurs par l’acuité de ses descriptions, sa profonde connaissance du baseball et sa maîtrise du français. Heureusement pour les nostalgiques des Expos, Jacques Doucet s’est allié les services du scénariste Marc Robitaille pour écrire l’histoire des Expos en deux tomes de 600 pages chacun, rien de moins ! À défaut d’avoir du baseball des ligues majeures à se mettre sous la dent, les amateurs de baseball pourront replonger dans l’histoire de « Nos Amours » et revivre les grands souvenirs de cette formidable aventure.

Dans le premier tome de Il était une fois les Expos, Doucet et Robitaille couvrent les années 1969 à 1984, celles des débuts et d’un premier âge d’or, où les Expos supplantaient même les Canadiens en popularité. On commence au parc Jarry et on y suit la controversée construction du Stade olympique, en revivant l’effervescence des débuts, le passage du Grand Orange, Rusty Staub, l’arrivée d’un Québécois dans l’organisation, Claude Raymond, et la première grande époque des Expos, avec Gary Carter, Andre Dawson, Tim Raines et consorts. On revit aussi le douloureux match du Blue Monday, en 1981, où un circuit de Rick Monday allait éliminer les Expos des séries, de même que le 4 000e coup sûr en carrière de Pete Rose. Beaucoup l’avaient oublié, mais Rose a accompli l’exploit dans l’uniforme des Expos ! Le deuxième tome couvre quant à lui l’histoire des Expos de 1985 à leur départ pour Washington, en 2004. On a, entre autres, droit aux belles années de Dennis Martinez et à son match parfait – sur les 21 matchs parfaits de l’histoire du baseball majeur, Doucet en a décrit 2 ! –, à la fabuleuse saison de 1994 (Larry Walker, Moises Alou, Marquis Grissom…), à la vente de feu qui l’a suivie, à la déception des partisans, aux bons moments de Henry « O’ Henry » Rodriguez, aux débuts fracassants de Pedro Martinez et de Vladimir Guerrero, et finalement au déménagement des Expos.

L’écriture haletante de Il était une fois les Expos rend la lecture des deux tomes tout à fait passionnante. Le long cours des saisons y est bien raconté, avec les bonnes et mauvaises séquences de l’équipe et de certains joueurs, un arrêt sur des matchs importants, et juste assez de statistiques et d’anecdotes. On a l’impression d’entendre la voix de Jacques Doucet tant l’écriture rend bien ses récits et fait revivre avec force les bons (et mauvais !) souvenirs, au point de souvent réussir à émouvoir le lecteur. Pour tout amateur des Expos, il s’agit de deux livres absolument incontournables. À lire, à lire, à lire !

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Michel Nareau, professeur de littérature au Collège militaire royal du Canada, vient de tout juste de publier au Quartanier Double jeu, un essai sur le baseball dans la littérature américaine, au sens continental du terme. Nous proposons d’y revenir à la fin du mois de mai, avec quelques suggestions de romans de baseball à lire cet été.

Vous-mêmes, avez-vous des suggestions de livres de baseball ? Faites-nous en part, et nous y reviendrons à la fin du mois !

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Du pâté chinois, du baseball et autres lieux communs, Bernard Arcand et Serge Bouchard, 1995, Boréal, coll. « Papiers collés », 210 p., 9782890527133*
Double jeu, Michel Nareau, 2012, Le Quartanier, coll. « Erres Essais », 397 p., 9782923400914*
Il était une fois les Expos Tome 1 : Les années 1969-1984, Jacques Doucet et Marc Robitaille, 2009, Hurtubise, 600 p., 9782896470921*
Il était une fois les Expos Tomes 2 : Les années 1985-2004, Jacques Doucet et Marc Robitaille, 2011, Hurtubise, 600 p., 9782896475179*

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30 mars 2012  par Isabelle Melançon

Les visages de Dorian Gray

L’adaptation de romans en bandes dessinées intéresse plusieurs éditeurs. On suppose que c’est parce que l’adaptation d’une œuvre à succès garantit un profit.  S’il s’agit de l’adaptation d’un roman classique, la valeur pédagogique de l’adaptation promet d’attirer des acheteurs, notamment des professeurs et des parents, sous prétexte qu’un enfant peu attiré par la lecture peut faire la transition des cases aux nobles lettres. En bref, l’adaptation serait attirante parce que c’est supposément simple à faire et lucratif.

En fait, il est difficile d’adapter une œuvre littéraire. La bande dessinée est à la fois un médium visuel et littéraire.  Un travail d’édition est nécessaire, afin de permettre au dessin de participer au dévoilement  de l’histoire. Une bande dessinée, ce n’est pas seulement un texte avec des images qui l’accompagnent pour agrémenter la lecture. C’est le mariage, à parts égales, d’un récit visuel et narratif.

Hélas, certaines adaptations, parce qu’elles ne tiennent pas compte de ce mariage, se révèlent sans intérêt, complètement dénuées du charme de l’œuvre originale ; soit de simples produits de substitution, où  le dessin et le choix du format semblent avoir été faits sans considération pour l’œuvre. Pour moi, une adaptation réussie, c’est le résultat d’une profonde réflexion faite par le ou les auteurs, dans l’espoir de créer une œuvre qui  ajoute à  l’originale.

J’ai découvert récemment deux adaptations que je trouve très réussies, deux adaptations d’un même roman, Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. La première est celle d’Enrique Corominas chez Daniel Maghen, et la seconde, celle de Stanislas Gros – que j’aime beaucoup ! –, publiée dans la collection Ex-Libris de Delcout. J’ai été surprise parce que les deux adaptations sont très différentes, dans leur structure comme dans leur style graphique.

L’histoire du Portrait de Dorian Gray est celle d’un jeune homme d’une rare beauté, laquelle a inspiré son ami, l’artiste Basil Hallward, à peindre un portrait sublime. Cependant, sous l’influence néfaste d’un certain Lord Henry, Dorian Gray éprouve une grande jalousie envers son portrait. Il fait alors le vœu de conserver l’éclat de sa jeunesse. Comme par magie, le portrait endosse le fardeau de ses passions et de ses péchés à sa place, ce qui pousse Dorian à se corrompre de plus en plus dans une éternelle recherche du plaisir.

Bien que le roman s’inscrive dans un genre fantastique, Oscar Wilde y explore de nombreux thèmes relevant de l’esthétique, tels que l’art, la beauté et la jeunesse, ou de la philosophie, comme la morale et l’hédonisme. Mais puisque l’illusion et la beauté sont des thèmes omniprésents dans l’histoire, le style du dessin choisi pour l’adaptation doit à mon avis refléter l’univers beau, mais factice et corrompu dans lequel évolue Dorian Gray.

L’ambiance au détriment du personnage ?

Enrique Corominas transforme le roman en une sorte de pièce de théâtre en cinq actes, précédés d’un prologue introductif pendant lequel Dorian parle à un chat. Le félin revient dans le quatrième acte, faisant des actes I à III une sorte de flash-back. L’histoire (ainsi qu’un grande part des dialogues) est identique à celle du roman original. Plutôt que d’ajouter des séquences à l’histoire, Corominas déploie son incroyable talent d’aquarelliste pour recréer l’atmosphère étrange du roman. Dans la postface, Corominas  explique que les couleurs changent dans chaque acte : il utilise des teintes claires pour le premier acte et des couleurs sombres et épaisses pour le cinquième. Grâce aux dessins surréalistes s’inspirant aussi de l’art déco et à la mise en scène onirique,  le graphisme de Corominas à la fois flamboyant et inquiétant imite à la perfection l’ambiance du roman. D’ailleurs, l’éditeur a choisi d’accompagner l’œuvre d’un dossier d’illustrations de vingt pages.

Malgré cela, l’adaptation de Corominas souffre d’un défaut ; le lecteur n’éprouve pas d’attachement pour le personnage de Dorian Gray. Le dessin évoque la descente aux enfers de Dorian, mais ce dernier semble être détaché de son environnement. De plus, on ne voit presque jamais le portrait, même lorsque Dorian se trouve à ses côtés, alors que cet objet est censé être sa raison d’agir ; en effet, le portrait devient un objet de mystère et son évolution repoussante marque le début de chaque acte. En somme, dans l’adaptation de Corominas, on sent qu’il y a un grand respect pour l’œuvre originale et ses thèmes, mais il manque un petit quelque chose au niveau des personnages ; on sent l’auteur plus à l’aise dans la restitution de l’ambiance tragique que dans la description de l’évolution mentale de Dorian.

Simplicité graphique et ingéniosité narrative

La seconde adaptation, celle de Gros, est tous le contraire de la première. Gros utilise des dessins plus simples, d’un style « ligne claire ».  Le tableau et Dorian sont vraiment au centre du récit, notamment grâce à  la structure des pages : chaque double page est ponctuée par une image du portrait se dégradant, ce qui fait qu’on ressent le stress de Dorian vis-à-vis du tableau. Dorian est pour ainsi dire traqué par ce portrait qui lui rappelle sans cesse sa dégradation morale.  De plus, le personnage interagit davantage avec le tableau, l’imitant, le touchant, l’embrassant, etc. Alors que les personnages secondaires deviennent plutôt des objets de collection pour Dorian, son autre lui-même prend un caractère omniprésent et obsessionnel ; pour lui, seule importe sa recherche du plaisir, sa recherche du beau. Parce que Dorian est au centre du récit, sa chute n’est que plus délectable pour le lecteur…

Le style graphique simple n’empêche pas Gros d’y explorer les thèmes de l’art et de la beauté. Tel que l’auteur le dit dans une entrevue publiée en ligne au sujet de son travail sur cette adaptation,

« j’avais très envie de jouer avec l’art de l’époque, en faire une sorte d’hommage à l’esprit fin de siècle. J’ai pu y glisser des références à Beardsley, à l’Art Nouveau, la peinture préraphaélite, mais aussi à Baudelaire, Huysmans, Nietzsche, et même à d’autres œuvres de Wilde. »


Comment résoudre une problématique d’adaptation ?

Le véritable problème posé par l’adaptation du roman d’Oscar Wilde, qui rend cette dernière très difficile dans un médium visuel, est le peu d’action présent dans le récit original, la majorité de l’histoire étant simplement suggérée par des dialogues. L’adaptation de Corominas remédie à cela en mettant beaucoup d’énergie et d’emphase sur l’ambiance ; elle devient alors symphonie, débat philosophique. L’adaptation de Gros, quant à elle, se déroule davantage comme un film ou une étude du personnage. Au contraire de la première, elle ajoute de nouvelles scènes, par lesquelles Gros cherche à  montrer ce que Wilde évite de dire, notamment les mauvaises actions commises par Dorian. Ainsi, chaque double page présente une mauvaise action, une discussion philosophique et finalement le portrait, en bas à droite. Cette structure permet de créer une ambiance très rythmée, qui tient le lecteur en haleine. La dégradation du portrait évoque le concept du flip book, alors que le lecteur voit vieillir ou rajeunir le tableau de Dorian en faisant défiler les pages.

À l’origine, je voulais déterminer dans cette article laquelle des deux adaptations était la meilleure. Au final, ce fut impossible, puisqu’elles sont trop différentes. Cependant, j’ai une préférence pour l’adaptation de Gros (qui s’adresse à un public adolescent) : j’adore la façon dont il utilise le portrait et j’ai toujours eu un faible pour les œuvres qui explorent en détail les motivations de personnages machiavéliques.

Au final, il n’y a pas de formule miracle pour faire une bonne adaptation en bande dessinée.  Mais en effectuant des choix scénaristiques et graphiques réfléchis, un auteur peut toujours « rajeunir » une œuvre populaire, la rendre à nouveau inspirante.

* * *

Dorian Gray, Enrique Corominas, 2011, Daniel Maghen, 72 p., 9782356740229*
Le portrait de Dorian Gray, Stanislas Gros, 2008, Delcourt, coll. « Ex-libris », 64 p., 9782756011202*


2 mars 2012  par Eric Bouchard

La peinture est-elle soluble dans la bande dessinée ?

Depuis quelques années, les cinéastes, à la recherche de récits éprouvés, entretiennent un penchant très marqué pour ce que les Américains ont baptisé « biopic », soit le film biographique romancé portant sur un artiste (écrivain, peintre, musicien, comédien…), un produit parfaitement adapté à la logique médiatique actuelle du people… Et force est de constater que, face à l’écrasante mainmise médiatique du 7e art, les autres arts du récit ont suivi la danse, alors que, côté littérature notamment, le genre du « roman biographique » est en plein essor.

À quoi ressemblent ces récits ? On y assiste la plupart du temps à un déroulement canonique de vie d’artiste : l’enfance ingrate, où l’artiste est souvent rejeté ; les années d’apprentissage, la rencontre d’un mentor ; la rébellion contre ce dernier ou ce qu’il incarne ; le stade où l’artiste tente de suivre sa voie, mais est « incompris » ; le déclic ou la grande révélation artistique ; la gloire naissante ; la reconnaissance et le grand train de vie (luxe, sexe et alcool) ; la descente aux enfers ; la mort (violente), oublié de tous ; puis, éventuellement, la postérité. Soit une trame de base où, grosso modo, toutes les personnalités artistiques sont interchangeables ; c’est la figure de l’artiste qui compte.

Le travail du peintre

Mais attardons-nous plus particulièrement aux récits portant sur l’un ou l’autre des grands noms de la peinture, qu’on pense par exemple, pour le cinéma, aux biopics sur Pollock, Frida Kahlo, Vermeer, Modigliani, Klimt, Goya ou Bruegel. De manière générale, si ces récits portent sur des peintres, s’ils se concentrent sur la biographie de ces grands personnages, ils en délaissent souvent l’essentiel : ce qui fait qu’ils sont devenus grands, c’est-à-dire leur art lui-même. En effet, à quoi se résume la représentation de leur travail d’artiste ? À des scènes où l’on voit l’artiste travailler, mais sans voir le tableau en construction, ou à la vue de l’œuvre terminée. Bien normal, me direz-vous : les comédiens jouant les artistes n’ont pas leur talent.

Le seul tableau représenté dans Pablo est un autoportrait du peintre. On a troqué l'oeuvre pour l'artiste...

La bande dessinée n’est pas en reste, alors que ces dernières années nous eûmes droit à des biopics consacrés à Rembrandt ou Gauguin, ainsi que tout récemment au premier tome de Pablo, de Clément Oubrerie et Julie Birmant. Sauf que du côté du 9e art, le « drame » est encore plus patent, alors que l’auteur est lui-même, par définition, un constructeur d’images ; en effet, qui de mieux placé qu’un auteur de bandes dessinées pour représenter d’une manière ou d’une autre le work-in-progress, le produit pictural du peintre, et son évolution ? Sauf qu’à l’instar du cinéma, la bande dessinée se soucie souvent peu de cette dynamique.

Cependant, contrairement à nombre de ces récits se contentant de nous livrer un résumé accéléré des principaux jalons biographiques de la vie d’un auteur, Julie Birmant livre à partir de la vie de Pablo Picasso un récit dense, riche, ne craignant pas de s’attarder, de bien construire les personnages, d’étoffer les contextes et les rencontres. Le style du dessinateur d’Aya de Yopougon conserve quant à lui sa légèreté, sa touche fraîche et vive, ici crayonnée, mais d’une belle lisibilité. Néanmoins, si la mise en couleurs aux douces teintes sombres d’Oubrerie offre de séduisantes harmonies, elle évoque davantage les lumières feutrées d’un Renoir que la fougue criarde du peintre espagnol. Mais même en faisant abstraction de cette idée, on cherchera en vain les traces du travail du peintre dans l’album… Ainsi, le travail de Picasso est doublement évacué, alors qu’en plus de ne pas tenir compte de sa personnalité artistique dans le traitement graphique, son œuvre n’est pas non plus représentée.

Un album inoubliable, mais un conflit logique en couverture : la peinture peut-elle naître du dessin ?

L’image à l’intérieur de l’image

Se dessine alors un des grands paradoxes de la bande dessinée : être un médium fondé sur l’image, tout en avouant bien souvent son incapacité à représenter l’image. Qu’est-ce à dire ? Les images de la bande dessinée supportent la représentation ou l’évocation d’un univers, que celui-ci soit existant ou imaginaire ; mais quand vient le temps d’intégrer à cet univers une image extérieure, produite par quelqu’un d’autre, trop souvent, soit la chose est carrément évitée ou contournée, soit elle s’effectue maladroitement ou laisse une impression de lecture discordante, de décalage malaisé.

Car lorsqu’une peinture, ou une affiche, par exemple, est citée, est matériellement intégrée au sein d’une case, survient une contradiction ontologique. C’est-à-dire que la bande dessinée en vient à bafouer sa propre nature : tout l’univers représenté est dessiné, est restitué à travers le filtre d’un dessin, sauf cette pièce rapportée qui vient révéler l’incapacité de la bande dessinée à la « traiter », et qui de surcroît modifie la perspective du dessin dans lequel baigne cette image, qui paraît alors grossier, décalé, mésadapté. Et, d’un autre côté, si le dessinateur redessine cette image à travers son propre style, l’image rendue ne restera en définitive qu’une copie dénaturée, peu crédible, de l’œuvre originale. En somme, il y a impasse.

Il s’avère qu’une des seules manières dont la bande dessinée ait pu s’en tirer est en construisant un récit autour d’un peintre « fictif ». Là, il semble que l’intégration à la narration d’une démarche picturale soit possible ou crédible, parce qu’elle est inventée à même le système de bande dessinée de l’auteur. Ainsi des personnages de peintres dans Le portrait d’Edmond Baudoin ou Peindre sur le rivage d’Anneli Furmark, deux albums qui proposent à l’intérieur de leurs récits des parenthèses où l’activité créatrice de ces personnages s’inscrit dans la continuité graphique du récit, l’auteur faisant pour ainsi dire œuvre à l’intérieur de son œuvre.

Dans Le portrait, Baudoin permet au lecteur de pénétrer l'espace de la toile... et d'assister à la quête esthétique du peintre.

Un extrait de Peindre sur le rivage. Tandis qu'elle réfléchit à sa vie sentimentale, la peintre, personnage dessiné, est accroupie à même l'image peinte de ce paysage qu'elle est en train de peindre.

Enfin, d’autres auteurs ont proposé de surprenants résultats en tentant justement de fondre leur style dans l’identité picturale d’un peintre. C’est le cas notamment du Serbe Gradimir Smudja, qui dans Vincent et Van Gogh, puis dans Le cabaret des muses, emprunte successivement les personnalités graphiques de Van Gogh, oui, mais aussi de Monet, Lautrec, Seurat… Cependant, Smudja, au-delà de sa virtuosité graphique, confine ses récits au registre d’une fantaisie burlesque plutôt légère, peut-être moins intéressante d’un point de vue signifiant.

Nymphéas, Monet, Lautrec et Van Gogh : Smudja épate. Et cabotine...

À ce chapitre, l’exemple le plus convaincant et le plus spectaculaire est sans aucun doute Salvador Dali de Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers. Car dans cet album malheureusement épuisé, le dessinateur Renault a non seulement fondu son style graphique dans celui du peintre espagnol, mais s’est également approprié sa démarche. Ainsi, si le récit biographique auquel nous convie cet ouvrage dévie souvent lui-même dans le surréalisme, la narration graphique de Renault restitue elle-même, d’une case à l’autre, le cheminement de cette « paranoïa critique » chère à Dali. Pour un résultat absolument saisissant… et même, angoissant.

* * *

Pablo, t.1 : Max Jacob, Clément Oubrerie et Julie Birmant, Dargaud, 88 p., 9782205069365*
Le fils de Rembrandt, Robin, 2010, Sarbacane, 303 p., 9782848654003*
Le portrait, Edmond Baudoin, 1997 [1990], L’association, 48 p., 9782909020853*
Peindre sur le rivage, Anneli Furmark, 2011, Actes sud – L’an 2, 2011, 167 p., 9782742792481*
Vincent et Van Gogh (2 tomes), Gradimir Smudja, 2003 et 2011, Delcourt, 72 et 48 p., 9782840559986*
Le cabaret des muses (4 tomes), Gradimir Smudja, 2004-2008, Delcourt, 48 p. ch. 9782756009384*
Salvador Dali, Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers, 1998, Olbia, 48 p., 9782719104057

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