
Du 22 au 26 août dernier, se tenait à l’UQAM le 9e congrès international sur l’étude des rapports entre texte et image, axé sur l’imaginaire, « façon d’interpréter le monde [s’inscrivant] indéniablement au cœur de notre rapport à l’art, la littérature et la culture », et dans l’optique où ces rapports se déplacent peu à peu « d’une culture du livre à une culture de l’écran ». À cette occasion, eurent lieu quelques 270 communications académiques réparties sur 36 séances. Avec mon confrère Gabriel Tremblay-Gaudette, j’eus l’occasion de préparer l’une d’elles, qui portait sur les nouvelles avenues en bande dessinée contemporaine.
Alors que les participants de cette séance, présidée par Samuel Archibald, l’auteur du tout récent Arvida (Le Quartanier), traitaient des liens entre architecture et mémoire dans Jimmy Corrigan de Chris Ware, de l’iconotextualité dans Bodyworld de Dash Shaw et du statut de l’image numérique dans I, Paparazzi de Pat Mc Greal, je poursuivais pour ma part la réflexion engagée dans cet article, celle-ci abordant le blanc de la page en tant que lieu de manifestation de l’image.
En guise de rappel, l’étude – contrairement à celles qui s’attardent à ce qui est graphiquement, « positivement » énoncé, ou à sa contrepartie, l’ellipse, qui structure cette énonciation – portait sur le potentiel signifiant de la surface blanche. À cet effet, étaient par exemple cités Hugo Pratt, qui conserve volontairement un style économique pour mettre en valeur, dans ses cases, la puissance suggestive des laissés blancs, pour évoquer en creux une réalité à partir des quelques traits qui l’entourent. Ou Emmanuel Guibert, qui, dans La guerre d’Alan, joue la carte de l’imprécision, alors que le temps passé depuis les événements dont se souvient Alan Ingram Cope se traduit par un dessin que « l’oubli » a gommé de larges parts, où des détails percent ça et là à travers de « blanchissants » flashs ; ainsi, l’élément graphique émerge de la virginité de l’espace blanc tel le fait le souvenir du brouillard de la mémoire. Ou encore du scénariste Jim Starlin, qui se servit de la page blanche pour créer un espace de rien conceptuel où situer les joutes dialectiques auxquelles se livraient les membres de la trinité trônant au panthéon de l’univers Marvel, soit une antichambre de la création (aux sens artistique et théologique du terme) à juste titre nommée « dimension des manifestations ».

( cliquez sur l'image ) Réalisé par l'éditeur américain de La guerre d'Alan, ce court film montre la surprenante technique de dessin avec laquelle travaille Emmanuel Guibert sur ce projet : un traçage à l’eau, sur lequel l’encre agit à titre… de révélateur.
Cependant, si développer une réflexion est une chose, la confronter à une communauté académique en est une autre. À l’issue de ma présentation, Monsieur Archibald, à qui incombait le rôle d’initier la discussion, cerne cette idée de la bande dessinée en tant que médium d’« apparition » pour faire un lien naturel vers la figure du spectre… Ainsi, la question est de savoir s’il existe des œuvres ayant fait évoluer des personnages de fantômes, et si celles-ci nous renseignent sur une dynamique propre à la bande dessinée elle-même… Sauf que quiconque se trouve bien en peine de répondre à ce type de question lorsqu’elle lui est posée à brûle-pourpoint.
Puis un participant intervient en faisant un lien entre la page en tant que lieu de manifestation de l’image… et la case en tant qu’unité de manifestation du récit, en convoquant cet extrait de Tintin rendu fameux par Benoît Peeters. En effet, dans Lire la bande dessinée, le théoricien citait ce passage pour signaler qu’une portion de récit pouvait sembler avoir été « vécue » par tous les lecteurs sans pour autant jamais avoir été montrée :

Le Capitaine, les yeux fermés, monte le mauvais escalier à la course; Tintin, qui anticipe l’accident, crie pour le mettre en garde ; l’hôtesse de l’air panse le visage tuméfié du Capitaine. Et pourtant, tout le monde jurerait avoir « vu » la chute du Capitaine.
Car, en somme, cet exemple illustre bien le fait que le récit de bande dessinée est supérieur à l’ensemble des cases qui le composent ; qu’une case de bande dessinée n’est qu’une portion choisie, qu’un fragment du récit, de l’univers, du continuum narratif qui la dépasse, et que le lecteur déduit… Se dessinerait-il l’idée que cette figure du spectre ne serait pas à prendre au pied de la lettre, mais à considérer au niveau de la case elle-même ?

Mais si je n’ai trop su que répondre à la question du président de séance au moment où il la posait, n’ayant aucun souvenir de récits ayant exploité de manière consciente la dynamique du fantôme en bande dessinée, c’est en relisant un de mes livres fétiches (d’où entre autres choses leur importance !) que la réponse m’est… apparue.
En effet, Daniel Clowes nous offre une superbe mise en abyme de la figure du spectre, et ce à plusieurs niveaux, dans cet album inoubliable justement titré… Ghost World. La bande dessinée, un monde fantôme ? Pourquoi pas !
Dans son premier grand succès, Clowes tente de capturer ce moment fugitif de la vie où l’adolescence se dérobe pour laisser place à l’âge adulte, alors qu’Enid et Rebecca, deux amies d’enfance, anticipent puis subissent progressivement les effets d’une « rupture » inévitable, l’une d’elles devant bientôt aller entreprendre ses études universitaires dans un établissement situé de l’autre côté du pays.
À l’image de la bande dessinée, le récit de Ghost World en est justement un de fragments : la mise bout à bout d’un ensemble de moments partagés dans la vie des deux jeunes femmes en devenir. Puis à mesure que la séparation approche, le récit se fait de plus en plus elliptique, accélère en quelque sorte son processus de « démembrement » narratif.

Au cours d’un des derniers moments de réelle intimité qu’elles auront partagé, les deux amies parcourent un vieil album de photographies de l’enfance d’Enid, recueil de photos éparses et parfois énigmatiques. Sur l’une d’elles, un graffiti tracé sur une porte de garage : « Ghost world ». Ghost world – monde fantôme –, ce signe inscrit de manière répétée au sein du récit, qui hante ce dernier tout au long.
Qu’essaient à ce moment-là de faire ces deux pré-adultes, sinon hanter une jeunesse perdue, et de manière générale dans le récit, que font-elles sinon hanter cet espèce de no man’s land entre adolescence et vie adulte, sinon tenter coûte que coûte de refuser la fin de ce moment comme on tenterait en vain de vouloir retenir l’eau dans une passoire ? Et ce regard porté par les deux jeunes filles sur un album de photographies, sur un ensemble d’images disjointes, qu’est-il sinon un regard métaphorique sur la bande dessinée elle-même ?

Ghost world, qui pourrait être perçu comme l’anti-récit d’une attente, devient alors image de la bande dessinée. Ainsi, de même qu’était expliqué plus haut que les cases d’une bande dessinée n’étaient que les portions choisies d’un récit supérieur à ce qui était montré, de même pourrait-on percevoir une bande dessinée comme un ensemble de spectres issus d’un monde… invisible.
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Ghost world, Daniel Clowes, Vertige graphic, 80 p., 9782908981629



























