
L’adaptation de romans en bandes dessinées intéresse plusieurs éditeurs. On suppose que c’est parce que l’adaptation d’une œuvre à succès garantit un profit. S’il s’agit de l’adaptation d’un roman classique, la valeur pédagogique de l’adaptation promet d’attirer des acheteurs, notamment des professeurs et des parents, sous prétexte qu’un enfant peu attiré par la lecture peut faire la transition des cases aux nobles lettres. En bref, l’adaptation serait attirante parce que c’est supposément simple à faire et lucratif.
En fait, il est difficile d’adapter une œuvre littéraire. La bande dessinée est à la fois un médium visuel et littéraire. Un travail d’édition est nécessaire, afin de permettre au dessin de participer au dévoilement de l’histoire. Une bande dessinée, ce n’est pas seulement un texte avec des images qui l’accompagnent pour agrémenter la lecture. C’est le mariage, à parts égales, d’un récit visuel et narratif.
Hélas, certaines adaptations, parce qu’elles ne tiennent pas compte de ce mariage, se révèlent sans intérêt, complètement dénuées du charme de l’œuvre originale ; soit de simples produits de substitution, où le dessin et le choix du format semblent avoir été faits sans considération pour l’œuvre. Pour moi, une adaptation réussie, c’est le résultat d’une profonde réflexion faite par le ou les auteurs, dans l’espoir de créer une œuvre qui ajoute à l’originale.

J’ai découvert récemment deux adaptations que je trouve très réussies, deux adaptations d’un même roman, Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. La première est celle d’Enrique Corominas chez Daniel Maghen, et la seconde, celle de Stanislas Gros – que j’aime beaucoup ! –, publiée dans la collection Ex-Libris de Delcout. J’ai été surprise parce que les deux adaptations sont très différentes, dans leur structure comme dans leur style graphique.
L’histoire du Portrait de Dorian Gray est celle d’un jeune homme d’une rare beauté, laquelle a inspiré son ami, l’artiste Basil Hallward, à peindre un portrait sublime. Cependant, sous l’influence néfaste d’un certain Lord Henry, Dorian Gray éprouve une grande jalousie envers son portrait. Il fait alors le vœu de conserver l’éclat de sa jeunesse. Comme par magie, le portrait endosse le fardeau de ses passions et de ses péchés à sa place, ce qui pousse Dorian à se corrompre de plus en plus dans une éternelle recherche du plaisir.
Bien que le roman s’inscrive dans un genre fantastique, Oscar Wilde y explore de nombreux thèmes relevant de l’esthétique, tels que l’art, la beauté et la jeunesse, ou de la philosophie, comme la morale et l’hédonisme. Mais puisque l’illusion et la beauté sont des thèmes omniprésents dans l’histoire, le style du dessin choisi pour l’adaptation doit à mon avis refléter l’univers beau, mais factice et corrompu dans lequel évolue Dorian Gray.
L’ambiance au détriment du personnage ?
Enrique Corominas transforme le roman en une sorte de pièce de théâtre en cinq actes, précédés d’un prologue introductif pendant lequel Dorian parle à un chat. Le félin revient dans le quatrième acte, faisant des actes I à III une sorte de flash-back. L’histoire (ainsi qu’un grande part des dialogues) est identique à celle du roman original. Plutôt que d’ajouter des séquences à l’histoire, Corominas déploie son incroyable talent d’aquarelliste pour recréer l’atmosphère étrange du roman. Dans la postface, Corominas explique que les couleurs changent dans chaque acte : il utilise des teintes claires pour le premier acte et des couleurs sombres et épaisses pour le cinquième. Grâce aux dessins surréalistes s’inspirant aussi de l’art déco et à la mise en scène onirique, le graphisme de Corominas à la fois flamboyant et inquiétant imite à la perfection l’ambiance du roman. D’ailleurs, l’éditeur a choisi d’accompagner l’œuvre d’un dossier d’illustrations de vingt pages.

Malgré cela, l’adaptation de Corominas souffre d’un défaut ; le lecteur n’éprouve pas d’attachement pour le personnage de Dorian Gray. Le dessin évoque la descente aux enfers de Dorian, mais ce dernier semble être détaché de son environnement. De plus, on ne voit presque jamais le portrait, même lorsque Dorian se trouve à ses côtés, alors que cet objet est censé être sa raison d’agir ; en effet, le portrait devient un objet de mystère et son évolution repoussante marque le début de chaque acte. En somme, dans l’adaptation de Corominas, on sent qu’il y a un grand respect pour l’œuvre originale et ses thèmes, mais il manque un petit quelque chose au niveau des personnages ; on sent l’auteur plus à l’aise dans la restitution de l’ambiance tragique que dans la description de l’évolution mentale de Dorian.
Simplicité graphique et ingéniosité narrative
La seconde adaptation, celle de Gros, est tous le contraire de la première. Gros utilise des dessins plus simples, d’un style « ligne claire ». Le tableau et Dorian sont vraiment au centre du récit, notamment grâce à la structure des pages : chaque double page est ponctuée par une image du portrait se dégradant, ce qui fait qu’on ressent le stress de Dorian vis-à-vis du tableau. Dorian est pour ainsi dire traqué par ce portrait qui lui rappelle sans cesse sa dégradation morale. De plus, le personnage interagit davantage avec le tableau, l’imitant, le touchant, l’embrassant, etc. Alors que les personnages secondaires deviennent plutôt des objets de collection pour Dorian, son autre lui-même prend un caractère omniprésent et obsessionnel ; pour lui, seule importe sa recherche du plaisir, sa recherche du beau. Parce que Dorian est au centre du récit, sa chute n’est que plus délectable pour le lecteur…

Le style graphique simple n’empêche pas Gros d’y explorer les thèmes de l’art et de la beauté. Tel que l’auteur le dit dans une entrevue publiée en ligne au sujet de son travail sur cette adaptation,
« j’avais très envie de jouer avec l’art de l’époque, en faire une sorte d’hommage à l’esprit fin de siècle. J’ai pu y glisser des références à Beardsley, à l’Art Nouveau, la peinture préraphaélite, mais aussi à Baudelaire, Huysmans, Nietzsche, et même à d’autres œuvres de Wilde. »
Comment résoudre une problématique d’adaptation ?
Le véritable problème posé par l’adaptation du roman d’Oscar Wilde, qui rend cette dernière très difficile dans un médium visuel, est le peu d’action présent dans le récit original, la majorité de l’histoire étant simplement suggérée par des dialogues. L’adaptation de Corominas remédie à cela en mettant beaucoup d’énergie et d’emphase sur l’ambiance ; elle devient alors symphonie, débat philosophique. L’adaptation de Gros, quant à elle, se déroule davantage comme un film ou une étude du personnage. Au contraire de la première, elle ajoute de nouvelles scènes, par lesquelles Gros cherche à montrer ce que Wilde évite de dire, notamment les mauvaises actions commises par Dorian. Ainsi, chaque double page présente une mauvaise action, une discussion philosophique et finalement le portrait, en bas à droite. Cette structure permet de créer une ambiance très rythmée, qui tient le lecteur en haleine. La dégradation du portrait évoque le concept du flip book, alors que le lecteur voit vieillir ou rajeunir le tableau de Dorian en faisant défiler les pages.

À l’origine, je voulais déterminer dans cette article laquelle des deux adaptations était la meilleure. Au final, ce fut impossible, puisqu’elles sont trop différentes. Cependant, j’ai une préférence pour l’adaptation de Gros (qui s’adresse à un public adolescent) : j’adore la façon dont il utilise le portrait et j’ai toujours eu un faible pour les œuvres qui explorent en détail les motivations de personnages machiavéliques.
Au final, il n’y a pas de formule miracle pour faire une bonne adaptation en bande dessinée. Mais en effectuant des choix scénaristiques et graphiques réfléchis, un auteur peut toujours « rajeunir » une œuvre populaire, la rendre à nouveau inspirante.
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Dorian Gray, Enrique Corominas, 2011, Daniel Maghen, 72 p., 9782356740229* Le portrait de Dorian Gray, Stanislas Gros, 2008, Delcourt, coll. « Ex-libris », 64 p., 9782756011202*



























