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Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘▪ Bande dessinée’


30 mars 2012  par Isabelle Melançon

Les visages de Dorian Gray

L’adaptation de romans en bandes dessinées intéresse plusieurs éditeurs. On suppose que c’est parce que l’adaptation d’une œuvre à succès garantit un profit.  S’il s’agit de l’adaptation d’un roman classique, la valeur pédagogique de l’adaptation promet d’attirer des acheteurs, notamment des professeurs et des parents, sous prétexte qu’un enfant peu attiré par la lecture peut faire la transition des cases aux nobles lettres. En bref, l’adaptation serait attirante parce que c’est supposément simple à faire et lucratif.

En fait, il est difficile d’adapter une œuvre littéraire. La bande dessinée est à la fois un médium visuel et littéraire.  Un travail d’édition est nécessaire, afin de permettre au dessin de participer au dévoilement  de l’histoire. Une bande dessinée, ce n’est pas seulement un texte avec des images qui l’accompagnent pour agrémenter la lecture. C’est le mariage, à parts égales, d’un récit visuel et narratif.

Hélas, certaines adaptations, parce qu’elles ne tiennent pas compte de ce mariage, se révèlent sans intérêt, complètement dénuées du charme de l’œuvre originale ; soit de simples produits de substitution, où  le dessin et le choix du format semblent avoir été faits sans considération pour l’œuvre. Pour moi, une adaptation réussie, c’est le résultat d’une profonde réflexion faite par le ou les auteurs, dans l’espoir de créer une œuvre qui  ajoute à  l’originale.

J’ai découvert récemment deux adaptations que je trouve très réussies, deux adaptations d’un même roman, Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. La première est celle d’Enrique Corominas chez Daniel Maghen, et la seconde, celle de Stanislas Gros – que j’aime beaucoup ! –, publiée dans la collection Ex-Libris de Delcout. J’ai été surprise parce que les deux adaptations sont très différentes, dans leur structure comme dans leur style graphique.

L’histoire du Portrait de Dorian Gray est celle d’un jeune homme d’une rare beauté, laquelle a inspiré son ami, l’artiste Basil Hallward, à peindre un portrait sublime. Cependant, sous l’influence néfaste d’un certain Lord Henry, Dorian Gray éprouve une grande jalousie envers son portrait. Il fait alors le vœu de conserver l’éclat de sa jeunesse. Comme par magie, le portrait endosse le fardeau de ses passions et de ses péchés à sa place, ce qui pousse Dorian à se corrompre de plus en plus dans une éternelle recherche du plaisir.

Bien que le roman s’inscrive dans un genre fantastique, Oscar Wilde y explore de nombreux thèmes relevant de l’esthétique, tels que l’art, la beauté et la jeunesse, ou de la philosophie, comme la morale et l’hédonisme. Mais puisque l’illusion et la beauté sont des thèmes omniprésents dans l’histoire, le style du dessin choisi pour l’adaptation doit à mon avis refléter l’univers beau, mais factice et corrompu dans lequel évolue Dorian Gray.

L’ambiance au détriment du personnage ?

Enrique Corominas transforme le roman en une sorte de pièce de théâtre en cinq actes, précédés d’un prologue introductif pendant lequel Dorian parle à un chat. Le félin revient dans le quatrième acte, faisant des actes I à III une sorte de flash-back. L’histoire (ainsi qu’un grande part des dialogues) est identique à celle du roman original. Plutôt que d’ajouter des séquences à l’histoire, Corominas déploie son incroyable talent d’aquarelliste pour recréer l’atmosphère étrange du roman. Dans la postface, Corominas  explique que les couleurs changent dans chaque acte : il utilise des teintes claires pour le premier acte et des couleurs sombres et épaisses pour le cinquième. Grâce aux dessins surréalistes s’inspirant aussi de l’art déco et à la mise en scène onirique,  le graphisme de Corominas à la fois flamboyant et inquiétant imite à la perfection l’ambiance du roman. D’ailleurs, l’éditeur a choisi d’accompagner l’œuvre d’un dossier d’illustrations de vingt pages.

Malgré cela, l’adaptation de Corominas souffre d’un défaut ; le lecteur n’éprouve pas d’attachement pour le personnage de Dorian Gray. Le dessin évoque la descente aux enfers de Dorian, mais ce dernier semble être détaché de son environnement. De plus, on ne voit presque jamais le portrait, même lorsque Dorian se trouve à ses côtés, alors que cet objet est censé être sa raison d’agir ; en effet, le portrait devient un objet de mystère et son évolution repoussante marque le début de chaque acte. En somme, dans l’adaptation de Corominas, on sent qu’il y a un grand respect pour l’œuvre originale et ses thèmes, mais il manque un petit quelque chose au niveau des personnages ; on sent l’auteur plus à l’aise dans la restitution de l’ambiance tragique que dans la description de l’évolution mentale de Dorian.

Simplicité graphique et ingéniosité narrative

La seconde adaptation, celle de Gros, est tous le contraire de la première. Gros utilise des dessins plus simples, d’un style « ligne claire ».  Le tableau et Dorian sont vraiment au centre du récit, notamment grâce à  la structure des pages : chaque double page est ponctuée par une image du portrait se dégradant, ce qui fait qu’on ressent le stress de Dorian vis-à-vis du tableau. Dorian est pour ainsi dire traqué par ce portrait qui lui rappelle sans cesse sa dégradation morale.  De plus, le personnage interagit davantage avec le tableau, l’imitant, le touchant, l’embrassant, etc. Alors que les personnages secondaires deviennent plutôt des objets de collection pour Dorian, son autre lui-même prend un caractère omniprésent et obsessionnel ; pour lui, seule importe sa recherche du plaisir, sa recherche du beau. Parce que Dorian est au centre du récit, sa chute n’est que plus délectable pour le lecteur…

Le style graphique simple n’empêche pas Gros d’y explorer les thèmes de l’art et de la beauté. Tel que l’auteur le dit dans une entrevue publiée en ligne au sujet de son travail sur cette adaptation,

« j’avais très envie de jouer avec l’art de l’époque, en faire une sorte d’hommage à l’esprit fin de siècle. J’ai pu y glisser des références à Beardsley, à l’Art Nouveau, la peinture préraphaélite, mais aussi à Baudelaire, Huysmans, Nietzsche, et même à d’autres œuvres de Wilde. »


Comment résoudre une problématique d’adaptation ?

Le véritable problème posé par l’adaptation du roman d’Oscar Wilde, qui rend cette dernière très difficile dans un médium visuel, est le peu d’action présent dans le récit original, la majorité de l’histoire étant simplement suggérée par des dialogues. L’adaptation de Corominas remédie à cela en mettant beaucoup d’énergie et d’emphase sur l’ambiance ; elle devient alors symphonie, débat philosophique. L’adaptation de Gros, quant à elle, se déroule davantage comme un film ou une étude du personnage. Au contraire de la première, elle ajoute de nouvelles scènes, par lesquelles Gros cherche à  montrer ce que Wilde évite de dire, notamment les mauvaises actions commises par Dorian. Ainsi, chaque double page présente une mauvaise action, une discussion philosophique et finalement le portrait, en bas à droite. Cette structure permet de créer une ambiance très rythmée, qui tient le lecteur en haleine. La dégradation du portrait évoque le concept du flip book, alors que le lecteur voit vieillir ou rajeunir le tableau de Dorian en faisant défiler les pages.

À l’origine, je voulais déterminer dans cette article laquelle des deux adaptations était la meilleure. Au final, ce fut impossible, puisqu’elles sont trop différentes. Cependant, j’ai une préférence pour l’adaptation de Gros (qui s’adresse à un public adolescent) : j’adore la façon dont il utilise le portrait et j’ai toujours eu un faible pour les œuvres qui explorent en détail les motivations de personnages machiavéliques.

Au final, il n’y a pas de formule miracle pour faire une bonne adaptation en bande dessinée.  Mais en effectuant des choix scénaristiques et graphiques réfléchis, un auteur peut toujours « rajeunir » une œuvre populaire, la rendre à nouveau inspirante.

* * *

Dorian Gray, Enrique Corominas, 2011, Daniel Maghen, 72 p., 9782356740229*
Le portrait de Dorian Gray, Stanislas Gros, 2008, Delcourt, coll. « Ex-libris », 64 p., 9782756011202*


23 mars 2012  par Eric Bouchard

Sur le ring : De la cuisine à la case

Sur le ring : chronique où deux titres jouant sur les mêmes thèmes s’affrontent,  pour le meilleur et pour le pire. Si, parfois, les deux candidats au pugilat peuvent combattre avec des forces comparables, d’autres matchs révèlent des déséquilibres flagrants. Et ça fait mal…

De la cuisine à la case : marier bouffe et bande dessinée ? Pourquoi pas ! On sait que la bande dessinée japonaise exploite depuis longtemps cette veine avec un fort succès, comme en faisait foi l’article Manga mangeables, publié en nos pages en 2010, alors qu’en Occident, le Québec pourrait presque faire figure de précurseur. En effet, en 2005 était publié aux Éditions de la Pastèque un collectif intitulé L’appareil, dans lequel neuf chefs montréalais voyaient leurs recettes adaptées en bandes dessinées par autant d’auteurs, tandis qu’en 2006, Zviane affirmait sur son blogue son statut de « samouraï du fruit » en relatant ses hilarantes confrontations gustatives avec des végétaux à graines étranges et méconnus, expériences compilées puis enrichies de nouvelles en 2011 au sein d’une publication intitulée Le bestiaire des fruits.

La cuisine s’imposera-t-elle dans l’univers de la bande dessinée ? Il y a fort à parier que oui, alors que le neuvième art démontre de plus en plus sa faculté de nous faire saliver. Ainsi, Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), un récit fantasy incluant quelques préparations gastronomiques, réussissait avec brio l’an dernier à nous mettre fortement l’eau à la bouche. Plus encore, il semble que Gallimard se soit décidé à nous alimenter en termes de bande dessinée culinaire, alors qu’en l’espace de six mois l’éditeur a fait paraître deux albums exclusivement consacrés à l’art de la table.

Dans le coin rouge : À boire et à manger de Guillaume Long. Après un début de carrière placé sous le signe de l’autobiographie (trois albums parus chez Vertige graphic, dont Les sardines sont cuites, qui remporte le Prix Töpffer en 2003), l’auteur se tourne du côté du jeune public, en commettant notamment quelques titres à La joie de lire et, plus récemment, en scénarisant pour Christophe Nicolas l’irrésistible série Tétine man (Didier jeunesse). Depuis 2009, il anime un blogue gastronomique sur le site du journal Le Monde, duquel cet album constitue le prolongement. Au menu, un peu de tout : bases culinaires, anecdotes, excursions gourmandes et recettes sur le pouce, le tout avec humour.

Dans le coin bleu : En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain. On ne présente plus Christophe Blain, l’un des fers de lance de la « Nouvelle bande dessinée », grand maître de la spontanéité, du mouvement et de la mise en scène. Après des débuts fracassants fin 90-début 2000 (La révolte d’Hop frog, Le réducteur de vitesse, Isaac le pirate), il séduit encore aujourd’hui (Gus, Chroniques diplomatiques), surgissant toujours là où on ne l’attend pas. Dans cet opus commandé par Gallimard, il est jumelé avec un autre artiste de talent, Alain Passard, propriétaire du restaurant L’arpège, un passionné des légumes, de saveurs authentiques et d’improvisation. Blain suit l’impressionnant cuisinier pendant trois ans, et en rapporte un reportage sous forme de goûteuses tranches de vie gastronomiques saisies sur le vif.

Premier round. En guise de mise en bouche, dans une introduction où il tente tant bien que mal de résumer son projet, Guillaume Long ne cache justement pas ses complexes face au talent de « Blain® », qu’il étiquette d’une marque de commerce… À l’image de son style simple et rond, mais expressif, l’auteur suisse opte pour un ton décomplexé, et cela lui sied plutôt bien. Ainsi, plus loin, l’utilisation d’une tapette à mouche comme ingrédient essentiel à la préparation d’un bon café trouve une étonnante justification, et chatouille son adversaire d’un bon coup sec !

De prime abord, Blain affirme également ne pas trop savoir sur quel pied danser face à ce projet, alors qu’il se prépare à entrer pour la première fois de sa vie dans un restaurant trois étoiles. Mais il cachait bien son jeu : en effet, les légumes savamment préparés par Alain ont tôt fait de conquérir l’énergique dessinateur, et à plus forte raison la fameuse crème glacée au foin, qui envoie celui-ci dans un voyage nostalgique au pays de ses souvenirs d’enfance à la campagne… Blain assène donc un gauche convaincant, suivi d’une puissante droite qui envoie valser son adversaire dans les câbles

Deuxième round. On pourrait avec raison appréhender une éventuelle disparité d’ensemble de cette « compilation de notes de blogue » que présente À boire et à manger. En effet, de petites anecdotes livrées au jour le jour risquent de difficilement passer le cap de l’assemblage « artificiel » en bouquin, tel que le signalait le dessinateur Boulet dans l’introduction du premier recueil de ses Notes (Delcourt), celui-ci craignant que le résultat ne prenne l’aspect rabouté et monstrueux de la créature de Frankenstein. Et pourtant, non : on profite au contraire comme autant de petits punchs de la diversité des approches de Guillaume Long… Ici, un ludique guide d’identification des filets de poisson ; là, une plantureuse tournée des restaurants de Budapest ; là encore, la préparation intégrale – de la cueillette à la réaction gustative – d’une salade de pissenlits. En légèreté, mais avec une belle application, Long fait montre de la variété de son arsenal.

De son côté, Blain dépeint en Alain Passard un personnage plus grand que nature, un être charmeur, aussi fantasque qu’appliqué, dévoué corps et âme à une discipline qu’il élève au rang d’Art, capable de s’émouvoir de « la beauté intérieure des betteraves » ou de l’harmonie chromatique du contenu d’une assiette ! Blain sautille et place des coups audacieux. Mais l’enthousiasme et l’exaltation culinaire se dégageant de l’ensemble en deviennent parfois presque surréalistes, tant et bien qu’on en vient à se demander si le ton hésite entre le dithyrambe et la caricature… Guillaume Long, plus direct, en profite pour en placer un !

Rounds suivants. On a affaire à deux bouquins de bonne amplitude, et les combattants sont solides. Sans doute que la mise en page libre et d’une belle lisibilité que ceux-ci adoptent tous deux y est pour quelque chose. C’est donc un match soutenu, et même si on sent parfois quelques faiblesses chez Long, celui-ci tient admirablement bien la longueur (d’ailleurs, il y aura d’autres tomes d’À boire et à manger). Blain nous livre quant à lui une performance à la hauteur de son talent dans cette éblouissante rencontre esthétique qu’est En cuisine avec Alain Passard.

Fin du match : pas de KO, la victoire sera déterminée aux points. Après décompte, celle-ci revient à Blain, mais saluons le match exceptionnel qu’à livré Guillaume Long !

* * *

À boire et à manger, t.1, Guillaume Long, Gallimard, 142 p., 9782070642687*
En cuisine avec Alain Passard, Christophe Blain, Gallimard, 96 p., 9782070696123*
(une vidéo d’Alain passard ici)

Aussi :
L’appareil, coll. sous la dir. de Charles-Emmanuel Pariseau, La pastèque, 192 p., 9782922585261*
Le bestiaire des fruits, Zviane, à compte d’auteur, 76 p.
Le viandier de Polpette, t. 1 : L’ail des ours, Julien Neel et Olivier Milhaud, Gallimard, 136 p., 9782070629602*

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16 mars 2012  par Eric Bouchard

L’incalculable Moebius

La bande dessinée vit un de ses plus terribles deuils, alors que le 10 mars, Jean Giraud décédait à 73 ans des suites d’un cancer lymphatique. Car, il faut le dire, ce dessinateur avait acquis un statut de dieu vivant de la bande dessinée : si Jean Giraud, c’est d’abord Blueberry, classiques d’entre les classiques de la saga western, c’est aussi surtout – pour ceux qui ont rencontré cette œuvre – Moebius, son double, grande divinité du dessin. Rarissimes sont les artistes à avoir exercé une telle influence de leur vivant, le créateur d’Arzach et du Major Grubert ayant nourri le style d’innombrables dessinateurs, en plus d’avoir laissé une empreinte indélébile dans l’imaginaire de plusieurs générations de lecteurs. Mais d’autant plus rarissimes sont les auteurs de bande dessinée à être demeurés en éveil, à avoir cultivé le souci de se réinventer jusqu’à la toute fin de leur vie.

Déjà, un concert d’hommages et de louanges a commencé à résonner sur la Toile, alors que la nouvelle tombée samedi matin dernier a eu l’effet d’une bombe. Le cœur lourd, on ne put s’empêcher de réprimer un sanglot ; pour nous, un tel démiurge ne pouvait qu’être immortel. Car Moebius avait véritablement réussi à entraîner ses lecteurs dans une autre dimension graphique : en effet, rencontrer le dessin de ce grand chaman, c’est rencontrer une philosophie du dessin en soi ; le trait, fourmillant, automatique, toujours inspiré, s’accomplit comme en transe, avec laquelle le lecteur entre en résonance.

Moebius a défriché une esthétique – voire une idéologie – de l’improvisation libre, au sein d’une discipline artistique fonctionnant au contraire sur la construction ordonnée, la répétition. Oui, la bande dessinée est un processus artistique « encombré » d’un bégaiement étapes successives : pour réaliser une planche, scénario, découpage, esquisse, crayonné puis encrage viennent enchaîner le dessinateur à une dynamique de progression dans la reprise. Moebius, lui, a eu l’audace, avec Le garage hermétique, notamment, de se lancer, comme un funambule sans filet, dans une improvisation totale court-circuitant toutes ces étapes : la bande dessinée, créée directement à l’encre sans intention préalable, est entraînée par sa propre logique, d’une formidable complexité. Et le lecteur assiste alors au musement d’une intelligence artistique en action, à la déambulation d’un artiste dans son propre imaginaire, qui choisit de s’attarder longuement ou de courir à perdre haleine, d’une case à l’autre, au gré des soubresauts de sa plume.

Personnellement, l’un des jalons les plus importants de mon parcours de lecteur de bandes dessinées est sans contredit ma découverte de L’incal à la bibliothèque de mon cégep, expérience-pivot qui donna une franche impulsion à ma relation avec ce médium qui se trouvait depuis quelques années en jachère, alors qu’il n’y avait pas eu grand chose de neuf sous le radar après la bande dessinée jeunesse, Gotlib et la revue Croc. Ainsi, à un âge où l’esprit est très perméable aux nouvelles influences, cette véritable première incursion dans la bande dessinée adulte allait causer tout un choc : imaginaire débridé, fiction anticipatoire délirante, intensité graphique saisissante. L’incal, œuvre elle aussi improvisée (avec ce grand ésotérique d’Alessandro Jodorowsky, avant que celui-ci ne finisse par devenir scénariste-radoteur-en-chef aux Humanos), a par ailleurs influencé, en plus de bon nombre de réalisateurs parmi lesquels Ridley Scott, James Cameron ou Luc Besson, une cohorte de dessinateurs : des Européens, Enki Bilal en tête, mais aussi des auteurs de comics américains, des Italiens comme Milo Manara, plusieurs Japonais (Hayao Miyazaki, Katsuhiro Ōtomo, Jirō Taniguchi, Taiyō Matsumoto), etc. Même au Québec, il demeure une inspiration chez de talentueux dessinateurs, pensons notamment à Carlos Santos et son récent Raïo que te parta (éditions Trip).

Cependant, pour ces quelques auteurs qui ont trouvé leur voie à partir de l’influence de Moebius, d’innombrables autres n’auront cherché qu’à l’imiter. Paradoxe maintes fois souligné : Moebius dessinait à partir du monde ou de son imaginaire ; quantité de ses émules dessinent d’après Moebius. Le dessin de Moebius transpire l’intelligence ; celui de ses suiveurs ne tente tant bien que mal que de restituer celui du maître en une juxtaposition de mauvais tics figés.

À des années-lumière de ses clones, et c’est sans doute là ce qui fait que sa disparition suscite cette tristesse infinie, Moebius a toujours évolué, et évoluait encore, toujours mouvant, en alerte, à 70 ans passés. Alors que d’autres n’en finissent plus de radoter et de se fossiliser avec l’âge, Jean Giraud cultivait avec son identité moebiusienne une verdeur, une éternelle jouvence artistique, dessinant encore avec l’énergie d’un adolescent. L’auteur avait lui-même affirmé en entrevue que son dessin, tel un système pulmonaire, éprouvait un besoin viscéral de « respiration », en de vastes cycles allant de l’hypercomplification à la totale épuration, et vice-versa.

Ces dernières années, délaissant toute prétention commerciale, il entreprend Inside Moebius, série de carnets dans lesquels cet autre « vieux fou de dessin » se donne un nouvel espace de liberté, journal de création en forme de dialogue avec les personnages de son œuvre. Et ne passons pas outre la suite aussi improbable qu’éblouissante qu’il a offerte à Arzach en 2010 ; presque 35 ans plus tard, Moebius reprend son œuvre la plus emblématique, celle qui pourrait presque se targuer d’avoir à la fois lancé la bande dessinée muette moderne et le travail en couleurs directes, et lui offre un digne prolongement : trait savamment maîtrisé, mouvement constant des cadrages et des compositions, ambiances puissantes, ton introspectif, et démarche totalement intégrée de la couleur, qui envahit tout l’espace tabulaire.

J’ai eu l’occasion de le « rencontrer » une fois, à 21 ans, au Festival de la bande dessinée de Québec de 1998. Au milieu d’une file d’amateurs de Blueberry, timide initié, je tenais contre moi l’intégrale de L’incal comme un trésor. C’était la première fois que j’allais quémander une dédicace, et, le cœur battant, je me sentais aussi fébrile et intimidé qu’un petit catholique à qui l’on accorde une audience papale. Devant lui, je ne réussis qu’à baragouiner une révérence maladroite, tandis qu’il se plia, bon prince, à faire plaisir à un pauvre jeunot tout morveux, exécutant avec une acuité déconcertante – sans même lever une fois son crayon, qui courait sans hésitation aucune sur la page de garde du précieux bouquin – le profil emblématique et parfait de John Difool.

Merci, Monsieur Moebius, d’avoir été un créateur si vibrant, inspirant et inspiré, d’avoir poursuivi votre quête, conservé votre intégrité artistique, jusqu’à la toute fin. Merci de nous avoir entraînés dans cette transe dessinée.

* * *

Bibliographie partielle
Arzach, rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 56 p., 9782731623765*
L’incal (6 tomes et éd. intégrale), rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 48 p. ch., 9782731623437*
Le garage hermétique, rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 120 p., 9782731623789*
Le monde d’Edena (6 tomes), rééd. 2001, Casterman, 62 p. ch., 9782203345201*
Inside Moebius (6 tomes), 2004-2010, Stardom, 95 p. ch., 9782908766417*
Arzak : L’arpenteur, 2010, Glénat, 80 p., 9782908766585*

Son autobiographie
Moebius-Giraud : Histoire de mon double, 1999, Éditions 1, 300 p., 9782863918357*


7 mars 2012  par nos libraires BD

Bandes dessinées : la crème de février

Comme à chaque mois, notre équipe de libraires spécialisés en bandes dessinées passe en revue l’ensemble de l’effarante production du mois écoulé pour en repérer les nouveautés incontournables. Voici un aperçu de ces récits complets et premiers tomes, question d’aiguiser votre appétit livresque…

La maison de la faim : Une histoire de fantômes, Loka Kanarp et Carl-Michael Edenborg, Actes Sud, 125 p., 9782330001537*

Deux sœurs, mal à l’aise au sein d’une famille d’accueil prétentieuse, décident d’explorer ensemble une maison abandonnée, dans la forêt. Mais alors qu’elles parcourent les pièces, le plancher se brise sous les pieds de la sœur aînée, qui tombe dans l’obscurité. S’enfuyant pour aller chercher de l’aide, la cadette est bientôt rattrapée par une étrange incarnation de sa sœur, agressive et inquiétante. Les épais traits noirs ainsi que la coloration orangée permettent aux auteurs de créer des contrastes forts qui maintiennent jusqu’à la fin l’ambiance angoissante de cette « histoire de fantômes », un récit qui parle également d’amour, de deuil et de recherche d’identité. En effet, l’ombre affamée qui rôde est à la fois un danger et un guide précipitant l’évolution des deux sœurs, qui devront faire leur deuil pour pouvoir rester en vie. (IM)

Aller-retour, Frédéric Bézian, 2011, Delcourt, 80 p., 9782756023052*

Un homme dans un train appuie sur le bouton « rewind » de son baladeur. Il fait ce voyage, dit-il, pour enquêter sur une disparition. Arrivé à destination, Basile Far déambule parmi les rues et les environs de son village natal, errant au hasard, mais revenant constamment au même endroit. Le très talentueux et trop rare Bézian nous offre ici un récit Proustien en deux temps : le présent en couleurs et le passé en noir et blanc se superposent, créant ainsi une ambiance de rêverie fantomatique où tout les sens participent à réveiller les sentiments et les spectres du passé. (HB)

La chambre de Lautréamont, Édith et Corcal, 2012, Futuropolis, 135 p., 9782754803526*

Auguste Bretagne, un feuilletoniste parisien porté sur le macabre, trouve la grâce en découvrant que le précédent locataire de sa chambre n’était nul autre qu’Isidore Ducasse, l’auteur des Chants de Maldoror. Il décide ensuite d’écrire sa propre histoire en compagnie du jeune Eugène, inventeur de la « figuration poético-narrative ». Le tandem derrière l’excellente série jeunesse Le Trio Bonaventure renoue pour créer un étonnant simulacre : le « premier roman graphique, publié en 1874 ». C’est une franche réussite que cette métafiction qui joue sur deux niveaux, tissant à la fois un lien trouble entre le personnage d’écrivain et l’histoire racontée, mais aussi entre l’œuvre en tant que telle et la réalité. (EB)

Nu-Men, t.1 : Guerre urbaine, Fabrice Neaud, 2012, Quadrants, 48 p., 9782302016088*

Fabrice Neaud délaisse le récit intimiste avec cette incursion dans le registre de l’anticipation. Avec un soin minutieux du détail géopolitique, il nous transporte au milieu du XXIe siècle dans une Europe pré-électorale tiraillée par des tensions sociales. À mi-chemin entre la science-fiction et le récit de super-héros, ce premier tome s’avère une mise en bouche surprenante. (RSH)

Pablo, t.1 : Max Jacob, Clément Oubrerie et Julie Birmant, Dargaud, 88 p., 9782205069365*

Contrairement à nombre de récits biographiques se contentant de livrer un résumé accéléré des principaux jalons de la vie d’un auteur, Julie Birmant écrit à partir de la vie de Pablo Picasso une histoire dense, riche, ne craignant pas de s’attarder, de bien construire les différents personnages, d’étoffer les contextes et les rencontres. Clément Oubrerie, le dessinateur d’Aya de Yopougon, conserve quant à lui sa légèreté, sa touche fraîche et vive, ici crayonnée mais d’une belle lisibilité. En outre, sa mise en couleurs aux douces teintes sombres offre de séduisantes harmonies, quoiqu’elle évoque davantage l’esthétique de la Belle époque que la fougue criarde du peintre espagnol. (EB)

Les aventures d’un homme de bureau japonais, José Domingo, 2012, Bang, 100 p., 9788415051312*

Un travailleur quitte son bureau, et ce qui devait être une balade paisible se transforme en épopée : survivant à un règlement de compte entre caïds, il côtoiera des anthropophages, des yétis, des employés des postes démoniaques et des extra-terrestres. Un album sans texte jubilatoire et déjanté où l’insolite surgit à chaque case. (RSH)

Le bel âge, t. 1 : Désordre, Merwan, 2012, Dargaud, 72 p., 9782205068238*

Trois jeunes femmes entre l’adolescence et l’âge adulte cherchent leur chemin de vie : l’une a quitté son copain et est retournée vivre chez ses parents ; la seconde a trahi sa meilleure amie et voit son cercle social s’effriter ; la troisième, sous l’emprise d’un directeur de recherche intransigeant, est prisonnière d’une thèse universitaire qui s’avère sans fin. Merwann nous met l’eau à la bouche, d’un côté avec son trait d’une belle finesse, en rondeurs élégantes, et sa maîtrise du clair-obscur ; de l’autre avec cette subtile comédie des sentiments, aux personnages pétris d’impulsivité, de doute et de silence. Ce tome initial se clôt alors que les destins parallèles de ces trois inconnues convergent vers une cohabitation commune. À suivre… (EB)

BANDE DESSINÉE JEUNESSE

Tib et Tatoum, t.1 : Bienvenue au clan !, Grimaldi et Bannister, 2011, Glénat, 48 p., 9782723484244*

Tout le monde pense que les dinosaures et les Hommes ne vécurent jamais à la même époque. C’est aussi ce que croyait Tib, ce gamin des cavernes, jusqu’à ce qu’il fasse la rencontre dans la forêt d’un gentil petit dino rouge. Il lui faudra ensuite tenter de convaincre les autres membres du clan du rocher de sa précieuse découverte, eux qui aiment bien se moquer de sa tache rouge sur l’œil et de sa trop grande imagination, d’autant que Tatoum, son nouvel ami, fait preuve d’un véritable don pour épouser la forme les objets et ainsi se rendre invisible. Adorable début de série traitant d’exclusion, d’amitié et de végétarisme avec beaucoup d’humour et d’intelligence. Dès 6 ans. (HB)

L’enfant cachée, Marc Lizano et Loïc Dauvillier, 2011, Le Lombard, 78 p. 9782803628117*

Dounia est une petite fille juive ayant survécu l’holocauste, élevée par une voisine activiste puis une fermière au grand cœur, alors que ses véritables parents avaient été envoyés dans les camps de concentration. Cette histoire est dotée de vertus pédagogiques évidentes, relatant de façon simple et directe les évènements et leurs conséquences aux jeunes lecteurs. Le trait fin et les formes arrondies des dessins ajoutent un aspect naïf et attendrissant à ce récit raconté avec les mots d’une enfant. Une œuvre incontournable, pleine d’empathie, de scènes marquantes et de d’analyses intéressantes au sujet des relations familiales. (IM)

RÉÉDITIONS, INTÉGRALES, RÉFÉRENCE, ETC.

Le petit cirque, chef-d’œuvre du grand Fred indisponible depuis plusieurs années (Dargaud, 9782205007046), de même que Les derniers corsaires, remarquable drame de guerre de Marc Richard et du regretté Jocelyn Houde (La pastèque, 9782923841144), ainsi que l’incontournable Journal de Fabrice Neaud, monument de la bande dessinée autobiographique (Ego comme x, 9782910946807) font peau neuve. Toujours du côté des rééditions, la nouvelle filiale de Dargaud reprenant la licence DC Comics pour l’espace francophone fait oublier la bourde de Panini en rééditant l’immense Watchmen de Dave Gibbons et Alan Moore dans la traduction originale de Jean-Patrick Manchette (Urban comics, 9782365770095).

Autrement, les férus de sophistication seront ravis de la parution d’une compilation de récits de l’inventeur du concept de « ligne claire », Joost Swarte (Total Swarte, Denoël graphic, 9782207256794). Enfin, côté essais, les aficionados d’Art Spiegelman se délecteront de Metamaus (Flammarion, 9782080689672), dans lequel l’auteur de Maus revient sur l’œuvre qui a changé la face de la bande dessinée… comme sa propre vie. (EB)

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Sélection et rédaction d’Isabelle Melançon, Hélène Brosseau, Eric Bouchard et Réjean St-Hilaire.

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2 mars 2012  par Eric Bouchard

La peinture est-elle soluble dans la bande dessinée ?

Depuis quelques années, les cinéastes, à la recherche de récits éprouvés, entretiennent un penchant très marqué pour ce que les Américains ont baptisé « biopic », soit le film biographique romancé portant sur un artiste (écrivain, peintre, musicien, comédien…), un produit parfaitement adapté à la logique médiatique actuelle du people… Et force est de constater que, face à l’écrasante mainmise médiatique du 7e art, les autres arts du récit ont suivi la danse, alors que, côté littérature notamment, le genre du « roman biographique » est en plein essor.

À quoi ressemblent ces récits ? On y assiste la plupart du temps à un déroulement canonique de vie d’artiste : l’enfance ingrate, où l’artiste est souvent rejeté ; les années d’apprentissage, la rencontre d’un mentor ; la rébellion contre ce dernier ou ce qu’il incarne ; le stade où l’artiste tente de suivre sa voie, mais est « incompris » ; le déclic ou la grande révélation artistique ; la gloire naissante ; la reconnaissance et le grand train de vie (luxe, sexe et alcool) ; la descente aux enfers ; la mort (violente), oublié de tous ; puis, éventuellement, la postérité. Soit une trame de base où, grosso modo, toutes les personnalités artistiques sont interchangeables ; c’est la figure de l’artiste qui compte.

Le travail du peintre

Mais attardons-nous plus particulièrement aux récits portant sur l’un ou l’autre des grands noms de la peinture, qu’on pense par exemple, pour le cinéma, aux biopics sur Pollock, Frida Kahlo, Vermeer, Modigliani, Klimt, Goya ou Bruegel. De manière générale, si ces récits portent sur des peintres, s’ils se concentrent sur la biographie de ces grands personnages, ils en délaissent souvent l’essentiel : ce qui fait qu’ils sont devenus grands, c’est-à-dire leur art lui-même. En effet, à quoi se résume la représentation de leur travail d’artiste ? À des scènes où l’on voit l’artiste travailler, mais sans voir le tableau en construction, ou à la vue de l’œuvre terminée. Bien normal, me direz-vous : les comédiens jouant les artistes n’ont pas leur talent.

Le seul tableau représenté dans Pablo est un autoportrait du peintre. On troqué l'oeuvre pour l'artiste...

La bande dessinée n’est pas en reste, alors que ces dernières années nous eûmes droit à des biopics consacrés à Rembrandt ou Gauguin, ainsi que tout récemment au premier tome de Pablo, de Clément Oubrerie et Julie Birmant. Sauf que du côté du 9e art, le « drame » est encore plus patent, alors que l’auteur est lui-même, par définition, un constructeur d’images ; en effet, qui de mieux placé qu’un auteur de bandes dessinées pour représenter d’une manière ou d’une autre le work-in-progress, le produit pictural du peintre, et son évolution ? Sauf qu’à l’instar du cinéma, la bande dessinée se soucie souvent peu de cette dynamique.

Cependant, contrairement à nombre de ces récits se contentant de nous livrer un résumé accéléré des principaux jalons biographiques de la vie d’un auteur, Julie Birmant livre à partir de la vie de Pablo Picasso un récit dense, riche, ne craignant pas de s’attarder, de bien construire les personnages, d’étoffer les contextes et les rencontres. Le style du dessinateur d’Aya de Yopougon conserve quant à lui sa légèreté, sa touche fraîche et vive, ici crayonnée, mais d’une belle lisibilité. Néanmoins, si la mise en couleurs aux douces teintes sombres d’Oubrerie offre de séduisantes harmonies, elle évoque davantage les lumières feutrées de Rembrandt que la fougue criarde du peintre espagnol. Mais même en faisant abstraction de cette idée, on cherchera en vain les traces du travail du peintre dans l’album… Ainsi, le travail de Picasso est doublement évacué, alors qu’en plus de ne pas tenir compte de sa personnalité artistique dans le traitement graphique, son œuvre n’est pas non plus représentée.

Un album inoubliable, mais un conflit logique en couverture : la peinture peut-elle naître du dessin ?

L’image à l’intérieur de l’image

Se dessine alors un des grands paradoxes de la bande dessinée : être un médium fondé sur l’image, tout en avouant bien souvent son incapacité à représenter l’image. Qu’est-ce à dire ? Les images de la bande dessinée supportent la représentation ou l’évocation d’un univers, que celui-ci soit existant ou imaginaire ; mais quand vient le temps d’intégrer à cet univers une image extérieure, produite par quelqu’un d’autre, trop souvent, soit la chose est carrément évitée ou contournée, soit elle s’effectue maladroitement ou laisse une impression de lecture discordante, de décalage malaisé.

Car lorsqu’une peinture, ou une affiche, par exemple, est citée, est matériellement intégrée au sein d’une case, survient une contradiction ontologique. C’est-à-dire que la bande dessinée en vient à bafouer sa propre nature : tout l’univers représenté est dessiné, est restitué à travers le filtre d’un dessin, sauf cette pièce rapportée qui vient révéler l’incapacité de la bande dessinée à la « traiter », et qui de surcroît modifie la perspective du dessin dans lequel baigne cette image, qui paraît alors grossier, décalé, mésadapté. Et, d’un autre côté, si le dessinateur redessine cette image à travers son propre style, l’image rendue ne restera en définitive qu’une copie dénaturée, peu crédible, de l’œuvre originale. En somme, il y a impasse.

Il s’avère qu’une des seules manières dont la bande dessinée ait pu s’en tirer est en construisant un récit autour d’un peintre « fictif ». Là, il semble que l’intégration à la narration d’une démarche picturale soit possible ou crédible, parce qu’elle est inventée à même le système de bande dessinée de l’auteur. Ainsi des personnages de peintres dans Le portrait d’Edmond Baudoin ou Peindre sur le rivage d’Anneli Furmark, deux albums qui proposent à l’intérieur de leurs récits des parenthèses où l’activité créatrice de ces personnages s’inscrit dans la continuité graphique du récit, l’auteur faisant pour ainsi dire œuvre à l’intérieur de son œuvre.

Dans Le portrait, Baudoin permet au lecteur de pénétrer l'espace de la toile... et d'assister à la quête esthétique du peintre.

Un extrait de Peindre sur le rivage. Tandis qu'elle réfléchit à sa vie sentimentale, la peintre, personnage dessiné, est accroupie à même l'image peinte de ce paysage qu'elle est en train de peindre.

Enfin, d’autres auteurs ont proposé de surprenants résultats en tentant justement de fondre leur style dans l’identité picturale d’un peintre. C’est le cas notamment du Serbe Gradimir Smudja, qui dans Vincent et Van Gogh, puis dans Le cabaret des muses, emprunte successivement les personnalités graphiques de Van Gogh, oui, mais aussi de Monet, Lautrec, Seurat… Cependant, Smudja, au-delà de sa virtuosité graphique, confine ses récits au registre d’une fantaisie burlesque plutôt légère, peut-être moins intéressante d’un point de vue signifiant.

Nymphéas, Monet, Lautrec et Van Gogh : Smudja épate. Et cabotine...

À ce chapitre, l’exemple le plus convaincant et le plus spectaculaire est sans aucun doute Salvador Dali de Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers. Car dans cet album malheureusement épuisé, le dessinateur Renault a non seulement fondu son style graphique dans celui du peintre espagnol, mais s’est également approprié sa démarche. Ainsi, si le récit biographique auquel nous convie cet ouvrage dévie souvent lui-même dans le surréalisme, la narration graphique de Renault restitue elle-même, d’une case à l’autre, le cheminement de cette « paranoïa critique » chère à Dali. Pour un résultat absolument saisissant… et même, angoissant.

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Pablo, t.1 : Max Jacob, Clément Oubrerie et Julie Birmant, Dargaud, 88 p., 9782205069365*
Le fils de Rembrandt, Robin, 2010, Sarbacane, 303 p., 9782848654003*
Le portrait, Edmond Baudoin, 1997 [1990], L’association, 48 p., 9782909020853*
Peindre sur le rivage, Anneli Furmark, 2011, Actes sud – L’an 2, 2011, 167 p., 9782742792481*
Vincent et Van Gogh (2 tomes), Gradimir Smudja, 2003 et 2011, Delcourt, 72 et 48 p., 9782840559986*
Le cabaret des muses (4 tomes), Gradimir Smudja, 2004-2008, Delcourt, 48 p. ch. 9782756009384*
Salvador Dali, Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers, 1998, Olbia, 48 p., 9782719104057

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24 février 2012  par Eric Bouchard

Les héritiers de Corto

Si Hergé est reconnu pour être le fondateur de la « ligne claire », et qu’en cela plusieurs générations de dessinateurs se sont réclamés de cette influence, que ce soit à l’intérieur de l’« école » du Journal de Tintin (Jacobs, Martin, Vandersteen, etc.), a posteriori dans les années 80, lorsqu’une nouvelle génération s’est réapproprié ce style pour le pasticher (Joost Swarte, Yves Chaland, Floc’h, Ted Benoît, etc.), et de manière plus large aujourd’hui, alors que même des collections sont conçues pour s’inscrire directement dans cette filiation (par exemple « Calandre » chez Paquet, calibrée sur mesure pour les hergéophiles monomanes de l’automobile, fait d’une pierre deux coups), la filiation ne se dessine pas de manière aussi directe et explicite chez Hugo Pratt, cet autre géant du 9e art.

En effet, si le créateur de Corto Maltese est reconnu par les historiens de la bande dessinée pour avoir été le précurseur du roman graphique en Europe avec La ballade de la mer salée, long récit en noir et blanc dont la publication en album en 1975 défonçait largement les standards de pagination en vigueur, son influence stylistique et thématique, pourtant marquante, se fait plus discrète. Contrairement au père de Tintin, qui a mis en place une grammaire graphique immédiatement reconnaissable, Hugo Pratt, lui-même héritier du maître américain de l’encrage Milton Caniff, a usé d’une pratique plus suggestive, jouant d’une part efficacement d’un style économe faisant la part belle au noir et blanc, et cultivant d’autre part une prédilection pour des récits célébrant les liens entre mythe et histoire, le voyage initiatique, le romantisme et l’ésotérisme : « si la légende est plus belle que la réalité, mieux vaut imprimer la légende », se plaisait à dire la grand dessinateur italien. Mais bien que Pratt ait contribué à son avènement, on ne pourrait imputer à lui seul le phénomène conjoncturel complexe de la naissance du roman graphique ; où reconnaîtrait-on alors son influence ?

Des références inspirantes

La génération des auteurs de la « Nouvelle Bande dessinée », telle qu’étiquetée par Hugues Dayez dans l’indispensable ouvrage du même nom paru en 2002, ne cache pas sa fascination éprouvée à lecture de Corto Maltese ainsi qu’une certaine inspiration graphique – cette économie de moyens, ce dessin-écriture, patent chez des auteurs comme Joann Sfar ou David B, où c’est le support à la narration plutôt que la « belle image » qui est recherché. Chez Sfar, si on retrouve cette inspiration dans la liberté du trait et les thématiques de « cabbales, passages secrets et formules magiques », chez l’auteur de l’Ascension du haut-mal, on le voit de plus dans une fascination explicite pour le symbole, dimension graphique omniprésente dans des albums comme Fable de Venise ou chez Pratt.

À Dayez, David B. raconte son émerveillement, adolescent, devant une séquence de l’épisode Vaudou pour le président (dans Toujours un peu plus loin), où la révolte d’une population est exprimée en quelques cases mettant efficacement l’émotion en valeur. Mais dans son Journal d’Italie, Beauchard, marchant sur le traces de Corto, nous convie notamment à une promenade au gré des venelles du ghetto juif vénitien, lors de laquelle il affirme lui-même « parcourir les décors » de L’ange à la fenêtre d’Orient et bien sûr de Fable de Venise, tout en nous entretenant de sociétés secrètes, de rêves et de références littéraires, thèmes chers à Pratt s’il en est.

Hériter d’un alchimiste ?

Qui pourrait reprendre ce joyau de la bande dessinée qu’est Corto Maltese ? On entend parler depuis quelques années déjà d’une reprise de la série par Lele Vianello, l’ancien assistant de Pratt, type de passation qu’on rencontre souvent dans l’univers du 9e art. Mais d’autres auteurs d’un héritage moins direct (on se souvient que Pierre Wazem s’était essayé à la reprise d’une autre série du père de Corto, Les scorpions du désert, il y a quelques années) pourraient aussi le faire en raison de leur sensibilité toute prattienne.

On sait que Corto est souvent à la recherche d’un trésor mythique : celui du roi perse Cyrus II ou d’Alexandre le grand, l’Eldorado, etc. En lisant par exemple Le legs de l’alchimiste de Tanquerelle (puis Benjamin Bachelier) et Hubert, on sent que l’attrait pour la mythologie et les pouvoirs occultes, à la lisière de la légende et de la réalité – ici, l’anneau de l’Ouroboros, symbole de l’éternité –, a fait des émules…

De Mû à l’Atlantide

Néanmoins, l’héritier le plus inattendu mais sans doute le plus convaincant de Corto Maltese se trouve assurément… au Japon !

« Car, alors, on pouvait traverser cet océan. Il s’y trouvait en effet une île, au-delà du détroit de Gibraltar, que vous appelez dans votre langue ‘‘les colonnes d’Hercule’’ […] Or, dans cette île Atlantide, des rois avaient formé une grande et merveilleuse puissance qui dominait l’île entière […] Ils étaient maître de la Lybie jusqu’à l’Égypte, et de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie. […] Mais, dans les temps qui suivirent, eurent lieu de grands tremblements de terre, des inondations […] L’île Atlantide disparut sous la mer. »

On peut sourire devant cet extrait, considérable avec raison comme l’affabulation d’un illuminé. Mais on mettra ses certitudes en doute en découvrant qu’il provient du Timée, premier ouvrage encyclopédique grec à s’être rendu jusqu’à nous, écrit par nul autre que… Platon. Pour un archéologue, quelle peut être le degré de validité des informations présentes dans un tel texte ? Leur éventuelle vérité peut-elle constituer un motif suffisant pour animer la quête de toute une vie ? Heinrich Schliemann, pionnier de l’archéologie grecque, n’a-t-il pas découvert le site de la légendaire ville de Troie à partir des vers d’Homère, bien que cette découverte ait été contestée ?

Dans la captivante série Dossier A. d’Osamu Uoto et Garaku Toshusai, c’est précisément ce qui arrivera à l’archéologue Shuzo Iriya. Renié par ses collègues pour sa thèse polémique sur la tombe du Roi Arthur, celui-ci s’est recyclé en devenant propriétaire d’une boutique d’antiquités. Cependant, une rencontre opportune motivera cet homme qu’on croyait désillusionné à entreprendre un voyage à la découverte du célèbre continent perdu, une véritable enquête de fond à travers les replis cachés de l’histoire des civilisations mésopotamiennes. Et même après 11 tomes, cette série japonaise réussit encore au-delà de toute espérance à entraîner le lecteur toujours plus profondément au cœur de ce mystère plusieurs fois millénaire, notamment grâce à une solide galerie de personnages secondaires (on reconnaît bien là le talent de feuilletoniste des mangakas), mais aussi en raison de l’argumentation documentaire fouillée de l’archéologue Iriya. Car la réflexion que mène ce dernier pour résoudre l’énigme s’appuie sur la mise en relation de traces culturelles étalées de la Perse à la Berbérie, dénichées à travers l’histoire ou la littérature de ces civilisations. Une quête proprement ensorcelante !

Encore une fois, on serait en droit de croire que tout cela n’est que poursuite de chimères ou rêve dangereusement éveillé. Quoi qu’il en soit, Corto Maltese, qui, lui, s’est rendu jusqu’aux portes du pays de Mû, aurait sûrement reconnu en Shuzo Iriya un frère, un compagnon de route.

* * *

Corto Maltese : La ballade de la mer salée, rééd. 2012 à paraître, Hugo Pratt, Casterman, 168 p., 9782203033542*
Corto Maltese : Toujours un peu plus loin, Hugo Pratt, rééd. 2011, Casterman, 116 p., 9782203033566*
Corto Maltese : Fable de Venise, Hugo Pratt, rééd. 2011, Casterman, 62 p., 9782203033658*
Corto Maltese : Mû : La cité perdue, rééd. 2012 à paraître, Hugo Pratt, Casterman, 176 p., 9782203033634*
Journal d’Italie, t. 1 : Trieste-Bologne, David B., Delcourt, coll. « Shampoing », 150 p., 9782756009315*
Le legs de l’alchimiste (Intégrale), Tanquerelle (puis Benjamin Bachelier) et Hubert, 2010, Glénat, 247 p., 9782723479806*
Dossier A. (11 t. parus), Osamu Uoto et Garaku Toshusai, 2009-…, Delcourt, env. 220 p. ch., 9782756018447*

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