Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘▪ Bande dessinée’


17 février 2012  par Eric Bouchard

Sur le ring : Métafiction 101

Sur le ring : Nouvelle chronique où deux titres jouant sur les mêmes thèmes s’affrontent,  pour le meilleur et pour le pire. Si, parfois, les deux candidats au pugilat peuvent combattre avec des forces équivalentes, d’autres révèlent un déséquilibre flagrant. Et ça fait mal…

Métafiction : Procédé littéraire consistant à ce qu’une histoire interroge son propre statut d’histoire, à ce qu’une fiction se réfère à elle-même. On parle aussi plus simplement de « roman à l’intérieur du roman »…

101 : En plus d’être le numéro de la chambre de torture dans 1984 de George Orwell et un projet de loi ayant fait du français la langue officielle du Québec, contribuant notamment à rétablir l’affichage linguistique dans la langue de Tremblay au Centre-Ville de Montréal (bien qu’à une époque déjà passablement révolue), le nombre magique et réversible « 101 » évoque aussi l’introduction, l’initiation, les premières armes… Mais voilà : nos deux combattants sont-ils aussi aguerris en matière de métafiction ?

* * *

Dans le coin rouge : Nocturnes de Clarke. L’auteur de Mélusine, une série jeunesse ayant su gagner un large public, mais réglée sur le pilote automatique depuis quelques années déjà, cherche à s’offrir une récréation et/ou à se renouveler avec ce que les Français appellent en bon français un « one-shot », soit un récit complet. Le récit met en scène, dans un univers restreint à quelques maisons, un groupe de personnages « secondaires » disparaissant les uns après les autres autour du personnage d’un écrivain en panne d’inspiration.

Dans le coin bleu : La chambre de Lautréamont d’Edith et Corcal. Jadis célébrée pour la croustillante série Basil & Victoria, la dessinatrice Edith est aussi bien connue d’un public jeunesse averti pour l’excellente série fantaisiste Le Trio Bonaventure, qu’elle réalise avec Corcal. Le tandem d’auteurs ont renoué pour créer ensemble un étonnant simulacre : le « premier roman graphique, publié en 1874 ». Celui-ci raconte l’aventure d’Auguste Bretagne, un feuilletoniste parisien porté sur le macabre, qui trouve la grâce en découvrant que le précédent locataire de sa chambre n’était nul autre qu’Isidore Ducasse, l’auteur des Chants de Maldoror.

Premier round. Les combattants s’observent : Clarke tente de modifier son style pour lui donner une facture « adulte » malheureusement guère convaincante, notamment en ce qui à trait aux visages des personnages. Ses premières pages tournent en rond le long des câbles, égrenant quelques conversations évasives entre personnages, cherchant à éviter les coups, et décochant de temps à autre un poing au hasard, qui brasse beaucoup d’air. Nocturnes semble décrire de grands cercles un peu vains, et le lecteur se demande quelle est la botte secrète que recèle cette stratégie d’apparence sommaire et prévisible.

Edith reste de manière générale fidèle à son trait léger et efficace, s’aventurant néanmoins du côté de la hachure, mais surprenant surtout par son utilisation de la couleur : des fonds texturés mouvants qui semblent vouloir indiquer une face cachée derrière les apparences. Le récit plonge d’entrée de jeu dans un conflit littéraire opposant le cercle des poètes zutistes -incarné au premier chef par la figure de Rimbaud – à une autorité académique menée par William Bouguereau. Auguste Bretagne, lui, navigue entre ces deux sphères : il a ses accointances avec les zutistes, sauf que ceux-ci raillent gentiment le statut de cet original qui écrit finalement pour divertir la bourgeoisie. En somme, La chambre de Lautréamont est déjà solide sur ses pieds et ne se laisse pas impressionner par les moulinets de son opposant.

Surprise !

Deuxième round. Nocturnes s’imagine surprendre l’adversaire en sortant enfin le crochet qu’on sentait venir depuis vingt pages : à l’image de l’intrigue, l’une des maisons n’a finalement pas de fond, et un personnage s’adresse directement au lecteur : « Nous sommes une fiction. » Sauf que le tout avait été deviné depuis longtemps, tant les gants de Clarke ont été noués de bonnes grosses ficelles. Le terme « one-shot » signifierait-il que Nocturnes n’avait que ce coup en réserve ?

Du côté de Bretagne, ça s’emballe : non seulement l’écrivaillon a attiré l’élue de son cœur dans son antre créative, une chambre hantée par Lautréamont, mais il rencontre le jeune Eugène, inventeur de la « figuration poético-narrative », qui lui fait vive impression, et en qui il voit un futur collaborateur. La contre attaque est ébouriffante, fulgurante, incendiaire. Et Édith et Corcal ont encore bien d’autres coups en réserve.

Une mignonne mise en abyme...

Troisième round. Nocturnes tente de se racheter avec un dénouement inversant le principe des poupées russes, alors qu’un nouveau niveau d’intrigue vient englober le premier. Mais c’est trop peu et trop tard : quelque imprévisible qu’ait été cette ultime attaque,  ce titre ne résistera pas à l’arsenal que déploie La chambre de Lautréamont dans son dernier droit, alors que Bretagne décide d’écrire sa propre histoire en compagnie du jeune Eugène, et qu’en fin d’album est proposée une enquête sur cette même œuvre, ce qui achève de stupéfier son rival comme le lecteur (en plus de donner vivement le goût à ce dernier d’aller découvrir une précédente œuvre d’Edith et Corcal passée plus inaperçue : Eugène de Tourcoing-Startrec, peintre visionnaire…) Le simulacre est abouti à tous points de vue et c’est une victoire écrasante pour La chambre de Lautréamont.

L'édition de La Gazette de Paris du 16 mai 1859, dans laquelle Auguste Bretagne publie son premier récit.

Commentaire d’après-match. Contrairement à l’œuvre de Clarke, qui s’est contenté d’utiliser le procédé métafictionnel comme une fin en soi, et qui a ainsi rapidement révélé ses limites, celle d’Edith et Corcal s’en est servi comme d’un levier pour non seulement créer une bonne histoire, mais, en plus de tisser un lien trouble entre un personnage d’écrivain et l’histoire racontée, pour en tisser un second entre l’œuvre en tant que telle et la réalité.

Si on peut saluer l’effort de Clarke de chercher à élargir l’étendue de son registre, Nocturnes, œuvre construite autour de l’éternelle figure de la crise d’inspiration, peine à s’élever au-delà du simple exercice formel, sans réel achèvement conceptuel. Cette critique aurait d’ailleurs pu être également adressée au dernier album de Chabouté, Les princesses aussi vont au petit coin, qui jouait sur une thématique similaire de manière tout aussi décevante.

* * *

Nocturnes, Clarke, 2012, Le Lombard, coll. « Signé », 62 p., 9782803630295*
La chambre de Lautréamont, Édith et Corcal, 2012, Futuropolis, 135 p., 9782754803526*

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8 février 2012  par Le délivré

Nos spécialités : la crème de janvier

Comme à chaque mois, nos équipes de libraires spécialisés en bandes dessinées et en littérature jeunesse passent en revue l’ensemble de l’effarante production du mois écoulé pour en repérer les titres incontournables. Voici un aperçu de ces titres, question d’aiguiser votre appétit livresque…

La crème des bandes dessinées

Reportages, Joe Sacco, 2011, Futuropolis, 196 p., 9782754806695*

Dans cette compilation de reportages effectués pour le compte de différents journaux et magazines (Time Magazine, The New York Times, The Guardian, l’indispensable revue XXI, etc.), Sacco honore une fois de plus son titre de « père de la bande dessinée de reportage » et se permet même un manifeste à la défense de la légitimité de sa pratique, à laquelle d’aucuns reprochent la subjectivité. Et pourtant, qu’il traite du génocide tchétchène, de l’immigration africaine massive à Malte ou de la stigmatisation des hors-caste en Inde, l’intérêt de l’œuvre de Sacco réside justement dans le fait que l’auteur cultive avec soin le souci de rencontrer les différents protagonistes – de quelque côté que ceux-ci soient – des conflits qu’il visite. (EB)

A.D. : La Nouvelle-Orléans après le deluge, Josh Neufeld, 2011, La boîte à bulles, 207 p., 9782849531303*

L’auteur a recueilli les témoignages de sept survivants du passage de l’ouragan Katrina, qui a dévasté la ville de la Nouvelle-Orléans en août 2005. Ce reportage se démarque par l’utilisation audacieuse de la bichromie et un découpage nerveux qui rehausse la tension dramatique d’un scénario s’apparentant au thriller. (RSH)

Quai d’Orsay : Chroniques diplomatiques, t. 2, Christophe Blain et Abel Lanzac, 2011, Dargaud, 100 p., 9782205066791*

Quoique nous essayons de nous en tenir aux strictes nouveautés (1ers tomes et récits complets) au sein de cette chronique, il serait difficile de passer sous silence le travail spectaculaire que mène le surdoué Christophe Blain avec Abel Lanzac, un diplomate écrivant sous pseudonyme. Plongé au cœur d’un Ministère des Affaires étrangères français piloté par Alexandre Taillard de Vorms (un avatar de Dominique de Villepin), le lecteur pénètre dans ce second tome les arcanes de la crise au Lousdem (soit l’Irak), et la manière dont la France est parvenue à s’opposer à la guerre que veulent faire accepter Jeffrey Cole (Colin Powell) et les États-Unis par le Conseil de sécurité de l’ONU. Un docu-fiction audacieux, amusant et diablement intéressant. (EB)

Quoi !, David B., Charles Berbérian, Jean-Louis Capron, Jean-Yves Duhoo, Killoffer, Joann Sfar, Stanislas et Lewis Trondheim, 2011, L’association, 120 p., 9782844144386*

Ce livre composé de courts récits autobiographiques tente une mise en lumière des événements qui causèrent en 2011 le triste départ de Jean-Christophe Menu de L’association et le retour des ex-associés à la barre de cette mythique maison d’édition. Ce collectif, qui devait à l’origine paraître dans « Shampoing », la collection de Lewis Trondheim chez Delcourt, devient, en toute logique, le premier livre publié dans la toute nouvelle incarnation de l’hydre. Drôle, cynique et parfois émouvant, ce bilan post-mortem prouve encore une fois que ce collectif d’auteurs sait toujours se réinventer et faire les choses différemment. (HB)

L’étoffe des légendes, Raicht, Smith et Wilson, Soleil, 128 p., 9782302019164*

À Brooklyn, en 1944, un enfant est emmené par le croquemitaine dans le royaume de l’Obscur. Horrifiés, les jouets du jeune garçon, ainsi que son chien, volent à son secours. Dans l’Obscur, les jouets changent d’apparence : l’ours en peluche devient féroce, le soldat de plomb, un chef militaire, etc. Maintenant armés pour le combat, ils se lancent à l’assaut des subalternes enchantés du croquemitaine. L’étoffe des Légendes, premier tome d’une série américaine, est un très joli livre au format carré. L’histoire offre un mélange de quête fantastique, de contes et de jeux d’enfants. Le dessin stylisé à l’effet crayonné et la colorisation limitée où le marron domine aident à créer une monde unique, dangereux et onirique. Définitivement, une série à suivre. (IM)

Peace Maker, t.1, Ryuji Minagawa, 2011, Glénat, coll. « Seinen », 216 p., 9782723480406*

Située dans un monde parallèle s’apparentant au début du 20e siècle, cette série nous entraîne sur les traces d’Hope Emerson, un as de la gâchette qui tente de retrouver son frère afin de lui remettre le « Peace Maker », un pistolet ayant appartenu à leur défunt paternel. Comme dans tout bon western qui se respecte, la piste sera semée d’embûches et autant les alliés que les ennemis se bousculeront au portillon… Quand le manga dit bonjour au western, on peut s’atteler pour une chevauchée trépidante ! Et c’est effectivement le cas dans ce divertissement pur et simple. (RSH)

Aurore, Enrique Fernandez, Soleil, 56 p., 9782302018723*

Dans un pays froid et rocailleux, une tribu subit une disette. Alors que plusieurs de ses membres perdent espoir en leurs dieux, un petit ruisseau doré traverse le village, émerveillant ses habitants. En touchant l’eau magique, la petite Aurore se retrouve coincée entre le monde des humains et celui des esprits, en compagnie de l’un d’eux, nommé Vokko. Inspiré par d’anciennes légendes celtiques et amérindiennes, l’auteur signe un conte étrange, dans lequel Aurore doit composer une chanson pour sauver les siens. Pour trouver les paroles de celle-ci, elle s’interroge constamment sur l’essence même de la nature humaine. Visuellement, le dessin est parfait ; le scénario l’est un peu moins. La quête d’Aurore, insuffisamment aboutie, aurait mérité un second tome. Toutefois, les amateurs de contes ne manqueront pas d’être séduits. (IM)

Royal Aubrac, t. 1, Nicolas Sure et Christophe Bec, 2011, Vents d’Ouest, 56 p., 9782749306155*

Christophe Bec nous dévoile un autre pan de ses talents de scénariste avec ce récit intimiste où nous suivons le quotidien de patients atteints de tuberculose dans un centre hospitalier, au début du 20e siècle. Autour de François, un jeune artiste tuberculeux, Bec déploie une kyrielle d’hommes et de femmes combattant la maladie. Le récit est rythmé par de longs dialogues et par une narration en voix hors-champ, omniprésente. Loin d’être dérangeante, cette surabondance de texte renforce le sentiment d’identification aux personnages, qui meublent le temps en attendant une rémission… ou la mort. (RSH)

Ô dingos, ô châteaux !, Jacques Tardi d’après Jean-Patrick Manchette, 2011, Futuropolis, 96 p., 9782754806961*

Décidément, et c’est peu de le dire, Tardi vieillit comme un excellent vin ; à 66 ans, loin de ces auteurs qui radotent et s’avachissent en prenant de l’âge, le grand dessinateur valençois conserve encore toute sa rigueur narrative, de la puissance de son trait à l’efficacité de son découpage. Dans cette adaptation d’un des premiers romans de Manchette, qui avait provoqué toute une commotion en remportant le Grand prix de littérature policière de 1973 en dépit de sa violence, Tardi fascine comme il tient en haleine, grâce à un rythme mené tambour battant jusqu’à la toute fin. Ô néophytes, ô amateurs éclairés, gâtez-vous ! (EB)

Signalons également bon nombre d’éditions intégrales : celle, très attendue, de L’ascension du Haut-Mal de David B. (L’association, 9782844144362*), marquante autobiographie au cœur de l’épilepsie, de l’histoire et de l’imaginaire ; celle de La quête de l’oiseau du temps de Régis Loisel et Serge Le Tendre (Dargaud, 9782205066968*) série fondatrice du genre fantasy en bande dessinée, souvent imitée, jamais égalée ; celle en noir et blanc des deux premiers tomes de Wollodrin, pour les mordus du dessin spectaculaire de Jérôme Lereculey (Delcourt, 9782756028354*) ; celle du drame de guerre choral Quintett d’un Frank Giroux assisté de cinq dessinateurs réalistes de talent (Dupuis, 9782800152646*) ; et enfin, celle de cette délicieuse uchronie qu’est Le pont dans la vase du trop rare Hubert Chevillard et de Sylvain Chomet (Glénat, 9782723485814*), le réalisateur des Triplettes de Belleville et de L’illusionniste. (EB)

Quelques rééditions méritent également d’être mentionnées : la deuxième, encore bonifiée, de Les aventures d’Hergé, jolie biographie réalisée par Stanislas, José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental (Dargaud, 9782205069273*) ; celle de La langouste ne passera pas de Tito Topin et du grand Jean Yanne (Casterman, 9782203045729*), qui nagent en plein psychédélisme avec cette comédie de science-fiction (le tout est précédé d’un dossier relatant les péripéties de ce projet inachevé) ; celle, cartonnée, de l’enthousiasmant Bookhunter de Jason Shiga (Cambourakis, 9782916589800*) ; celle de D’Artagnan : Journal d’un cadet, où Nicolas Juncker réinvestit avec beaucoup de talent l’univers du célèbre personnage (Treize étrange, 9782723484718*) ; et enfin, du tout simplement brillant Tokyo est mon jardin de Frédéric Boilet et Benoît Peeters (Ego comme x, 9782910946814*), pur chef-d’œuvre d’immersion culturelle, de maîtrise scénaristique et de sensualité graphique. (EB)

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Sélection et rédaction de Réjean St-Hilaire, Isabelle Melançon, Hélène Brosseau et Eric Bouchard.

La crème de la littérature jeunesse

ALBUMS

Les 3 mousquetaires, Frédéric Maupomé, ill. de Fabrice Turrier, 2011, Le vengeur masqué, 28 p., 9782360280117*

Adapter une œuvre classique pour en faire un album jeunesse est un exercice périlleux où beaucoup y ont laissé des plumes. Mais pour cet ouvrage, le défi est relevé avec brio et panache. Quoi de plus normal pour des mousquetaires !  L’album relate l’épisode des « Ferrets de la reine » avec la saveur particulière du roman : celle d’un humour bravache. De plus, comme il ne s’agit ici que d’une partie du livre, les futurs lecteurs de Dumas pourront apprécier pleinement le texte original sans en connaître à l’avance la fin. (AP)

Bada boum !, Déborah Underwood, ill. de Renata Liwska, 2011, Albin Michel, 32 p., 9782226220240*

Il y a les « slurp », les « bloup », les « oh » et les « ah »… Tant de bruits qui accompagnent une journée ! De la sonnerie du réveil au « concert des grillons », cet album illustre avec tendresse et gaîté les scènes quotidiennes et donne un écho joyeux aux gestes de tous les jours. Une très belle aventure à travers le bruit, remarquablement mise en images par Renata Liwska. (KC)

Les boutiques d’Angélique, Alice Melvin, 2011, Albin Michel, 28 p., 9782226220356*

Angélique doit aller faire des courses sur la rue principale. Sur sa liste, plusieurs objets singuliers se disputent son attention : une rose jaune, un tuyau d’arrosage, une grappe de raisins, des patins à roulettes, un cacatoès, un mirliton siffleur, un tapis d’Orient, un pichet rayé, une tartelette aux cerises et une sucette en forme de cœur. Réussira-t-elle à trouver son bonheur ? À travers cette joyeuse balade à structure répétitive, Alice Melvin fait découvrir au lecteur les différents commerces sis sur la rue ainsi que ceux qui y travaillent. Son univers visuel envoûtant, aux mille et un détails, ravira l’œil des petits curieux, des rabats se dépliant à chaque nouvelle boutique afin d’en laisser voir l’intérieur. C’est un album à déguster avec vos tout-petits, et qui fascinera à coup sûr !   (MSCC)

Le câlin volé, Nick Bland, 2012, ill. de Freya BlackWood, Scholastic, 32 p., 9781443113700*

Lucie demande à sa maman de lui donner un câlin. Or, la mère de Lucie n’en a plus qu’un en réserve. Lucie lui propose donc de le lui emprunter et de le lui remettre lorsqu’elle n’en aura plus besoin. Le câlin est donné, tout doux et agréable. Et voilà Lucie qui part en « mission câlin » dans la maison, donnant puis récupérant sa précieuse marque d’affection. Mais Annie, sa chienne, ne veut pas lui redonner son câlin. Que faire ? Et que dira Lucie à sa maman si elle ne peut lui rendre son câlin ? Nick Bland signe ici une histoire tendre et candide, qui s’épanouit délicieusement à travers l’univers visuel ébouriffé de Freya BlackWood. L’illustratrice fait en effet naître sous nos yeux une famille totalement attachante, évoluant dans une maison joyeusement bordélique, comme l’est celle de toute bonne famille nombreuse. Un bijou d’album qui ne peut que devenir un classique ! (MSCC)

Visite au zoo, Francesco Pittau et Bernadette Gervais, 2011, Gallimard Jeunesse,  12 p. dépl., 9782070639120*

Bienvenue dans ce zoo de tous les possibles ! La brillante équipe composée de Pittau et Gervais nous offre une visite dans le monde animal hors du commun. En ouvrant ce livre, quatre chemins vous sont proposés : le vert, pour suivre les silhouettes; le rouge, pour découvrir les cris des animaux; le jaune, qui nous guide sur un abécédaire; et le bleu, sur lequel nous trouverons le double de chaque animal présenté. Un documentaire pour les plus petits très original et ludique à souhait ! (KC)

ROMANS, ETC.

Gabriel et Gabriel, Pauline Alphen, 2011, Le livre de poche jeunesse, 121 p., 9782013230018*

Gabriel, onze ans, de père français et de mère brésilienne, va passer ses vacances au Brésil. Il y rencontre Gabriel le Brésilien, un jeune de garçon de son âge. Des liens d’amitié se tissent malgré les différences de couleur, d’opinion et de niveau de vie, mais aussi grâce à elles. Ces vacances resteront gravées à jamais dans la vie des deux garçons. (SD)

Sublutetia, t.1 : La Révolte de Hutan, Éric Senabre, 2011, Didier Jeunesse, 281 p.,  9782278059232*

Nathan et Keren s’attendaient à une sortie scolaire banale. Or, séparés du reste de leur classe, ils sont forcés d’emprunter une rame de métro qui les entraîne bien loin de la surface, dans le ventre de Paris. Sous terre, ils découvrent une société bien particulière, au fonctionnement quelque peu déroutant, qui est menacée d’extinction après des années d’une existence sereine. Qu’adviendra-t-il de cette ville singulière ? Nathan et Keren parviendront-ils à retrouver les leurs à la surface ? Habile mélange d’aventure et de roman d’anticipation, ce périple sous-terrain est tout à fait fascinant, plongeant le lecteur dans un monde qui n’est pas sans rappeler l’univers de Jules Verne. Comme premier tome de la série « Sublutetia », Éric Senabre ne pouvait faire plus enlevant ! C’est un opus qui se dévore tout cru, et qui remet en question, à sa manière, la pertinence de l’organisation sociale occidentale. (MSCC)

Les mains dans la gravelle, Simon Boulerice, 2012, La Bagnole, coll. « Gazoline », 93 p., 9782923342870*

Fred Gravel est un artiste, et il s’apprête à nous présenter son exposition, qui parle de son enfance. Tout au long de la pièce, l’auteur va et vient entre Fred Gravel l’artiste et Fred-la-terreur, celui qu’il était à dix ans. L’auteur nous catapulte dans l’univers de ce garçon, où les roches deviennent des pierres précieuses, même les pierres au rein de sa mère ! Cette pièce de théâtre possède une poésie particulière qui rend l’histoire de Fred (la-terreur) aussi vivifiante pour les adultes que pour les enfants. (JH)

DOCUMENTAIRES

La grande aventure des animaux, Henning Wiesner, ill. de Günter Mattei , 2011, Petite plume de carotte, 139 p., 9782361540234*

Dans ce documentaire d’une qualité exceptionnelle, l’auteur, vétérinaire et directeur de zoo, est un consultant pour des organisations de protection des animaux. Les illustrations plutôt scientifiques rejoignent les plus curieux. En sept chapitres, vous ferez le tour de la vie animale : de la protection des animaux et de la nature à leur comportement, leur survie et leurs exploits. (SD)

Quand tes grands-parents étaient enfants, Marie Houblon, photos de Magnum photos, 2011, Tourbillon, coll. « Les photos des petits », 125 p., 9782848016740*

Ce livre nous invite à faire un voyage dans le temps. Grâce à de superbes photographies, l’auteur nous montre comment vivaient nos aïeux. On peut voir une soirée dansante, un jeune couple déambulant sur le chemin puis le marché. S’ensuit une série de photographies mises en parallèle : sur la page de gauche, une scène se déroulant aujourd’hui ; sur celle de droite, la même à l’époque des grands-parents du jeune lecteur. Certaines portent à réfléchir… Par exemple, quand on voit sur une page deux enfants jouant chacun de leur côté à des jeux sur console et ordinateur, et sur l’autre, deux autres jouer ensemble. Voilà un ouvrage qui suscitera de nombreuses discussions ! (JH)

Dans le mystère des animaux sauvages : Abécédaire en linogravure, Sébastien G.. Orsini, 2011, Actes sud junior, 58 p., 9782330001605*

Abécédaire, album jeunesse et travail d’artiste, cet ouvrage est tout cela à la fois. Les illustrations sont réalisées à la linogravure, technique de gravure sur linoléum. L’ambiance, le cadrage, les couleurs ainsi que la part d’obscurité de ces illustrations confèrent une présence incroyable aux animaux représentés. Les bêtes sauvages se trouvant dans ces pages sont magnifiques, mystérieuses et envoûtantes ; on se perd dans leurs regards intenses… (AP)

Fabuleuses histoires de graines, Lionel Hignard, 2011, Belin, coll. « Les savoirs juniors », 45 p., 9782701154657*

Anecdotes, usages insoupçonnés, apparences étranges ou magnifiques, records, utilisations bénéfiques ou maléfiques… Finalement, il y a bien des choses incroyables à apprendre sur ces graines ! Par exemple : savez-vous que la plus grosse graine peut atteindre le joli poids de 20 kilos ? La collection documentaire de Belin, nous confirme qu’il n’y a pas de sujet ennuyeux. On peut s’extasier et apprendre sur tout ! (AP)

Je cherche un livre pour un enfant : Le guide des livres pour les 8-16 ans, Tony Di Mascio, 2011, Gallimard Jeunesse, 144 p., 9782070643509*

Au mois d’août 2011, publiant le Guide des livres pour enfants de la naissance à 7 ans, Sophie Van der Linden séduisait son public. Il en sera de même avec ce nouveau volet couvrant les livres pour les enfants de 8 à 16 ans. Tony Di Mascio, bibliothécaire et intervenant engagé du milieu du livre, nous propose une riche sélection de romans, tous genres confondus. (KC)

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Sélection et rédaction d’Aurélie Philippe, Katia Courteau, Marie Soleil Cool-Cotte, Susane Duchesne et Joëlle Hodiesne.

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3 février 2012  par Eric Bouchard

Les Fauves dépecés

Ça y est, notre attente a enfin été comblée : dimanche dernier, le FIBD d’Angoulême annonçait les lauréats de ses différents prix, et l’élection de son nouveau président, Jean-Claude Denis. On peut dire que, fidèle à son habitude, le jury aura suscité bien des incompréhensions chez les lecteurs de bande dessinée.

Première surprise : l’attribution du Fauve d’or (meilleur album) à Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, un auteur dont on aime bien rappeler l’origine québécoise lorsque celui-ci s’illustre sur la scène internationale, même si, faut-il le rappeler, Delisle a quitté le Québec en 1988. Mais la surprise n’en est peut-être pas tout à fait une si on considère que le jury était présidé par l’auteur de l’inévitable Maüs, l’Américain Art Spiegelman ; en effet, du mémorialiste de la Shoah au chroniqueur du conflit israélo-palestinien, la préférence n’est guère étonnante…

Sauf que si Delisle avait déjà depuis longtemps provoqué sa petite commotion dans l’univers de la bande dessinée, le Festival n’était par contre pas encore parvenu à le récompenser à juste titre. En guise de rappel, le délicieux Shenzhen avait dû concéder l’Alph’Art coup de cœur (Meilleur premier album) à Persepolis de Marjane Satrapi en 2001, tandis qu’en 2004, on oubliait carrément de nominer Pyongyang, sans doute son album le plus important d’un point de vue journalistique. Ainsi, les prix d’Angoulême se donnent des allures de rattrapage : plutôt que de souligner l’excellence de la production annuelle (ce à quoi on serait en droit de s’attendre), bien souvent se contentent-ils de récompenser après coup l’œuvre globale d’un auteur.

Néanmoins, si, à travers ses chroniques de la ville « trois fois sainte », Delisle nous a certes offert à la fois un document précieux et un excellent moment de lecture, lui attribuer le Prix Regards sur le monde aurait sans doute été plus pertinent.

Autrement, pour ce dernier prix, on s’étonne de même du choix d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi. Car si l’autobiographie du père du gekiga nous permet de revisiter avec curiosité l’édification d’un pan incontournable de la bande dessinée japonaise, le récit chronologique qu’offre Tatsumi est malheureusement loin d’être son œuvre la plus exaltante… En somme, ce lauréat discutable conforte donc lui aussi l’idée que le Festival récompense un auteur plutôt qu’un album.

Cependant, s’il a négligé des titres incontournables, le jury nous aura tout de même réservé quelques choix pertinents en accordant le Prix Inter-générations à la série Bride Stories de Kaoru Mori, rendant notamment justice à l’impressionnant travail de recherche de l’auteure ; en félicitant du Prix Révélation T.M.L.P., titre aussi inattendu que marquant du « vétéran » Gilles Rochier ; ou en saluant l’initiative de l’éditeur Glénat d’enfin proposer une compilation d’un des auteurs fondamentaux du neuvième art, le grand Carl Barks, alors que le Prix du Patrimoine échoit à La dynastie Donald Duck.

Nous invitons d’ailleurs les intéressés à se ruer sur les quelques exemplaires ayant réussi à se faufiler en librairie, car l’éditeur Phidal, détenteur exclusif de la licence Walt Disney au Canada, vient d’aveuglément exiger un interdit de vente au pays pour cette série. Sans égards à la valeur patrimoniale d’une œuvre ayant bercé les jeunes années de nombreuses générations, mais qui ne concernerait selon lui qu’une poignée d’érudits, l’éditeur préfère pour sa part continuer à décliner à la chaîne ses albums d’autocollants et autres produits dérivés éphémères et sans âme… Plutôt navrant.

Pour revenir au Festival, si celui-ci a aussi fait preuve d’audace, le Prix de la série étant allé à l’étonnant et méconnu feuilleton animalier Cité 14 de Romuald Reutimann et Pierre Gabus, et le nouveau Prix du polar, à l’envoûtant Intrus à l’étrange de Simon Hureau, certains autres choix paraissent bien tièdes, tandis que, justement, le Prix de l’audace a bien dévalué en échouant au sympathique mais anecdotique Teddy Beat de Morgan Navarro, et qu’on a préféré le quelque peu has been Jim Woodring et son Frank et le congrès des bêtes pour le Prix spécial du jury

Évidemment, tous les regards du milieu sont braqués sur le Festival. Et compte tenu des différents intérêts économiques en jeu, les organisateurs et le jury doivent être la cible d’incessantes pressions : ménager la chèvre et le chou, récompenser les éditeurs, bref : ne froisser personne et faire plaisir à tout le monde. Sauf que le tout conduit à une pléiade de solutions mitoyennes qui finalement ne contentent personne.

Guy Delisle et Jean-Claude Denis, le 29 janvier

Le sommet de ce décalage avec la situation actuelle du neuvième art est sans doute atteint avec l’élection du nouveau membre de l’académie des grands prixJean-Claude Denis. En effet, le président 2012 a certes une feuille de route bien garnie et plusieurs œuvres de qualité à son actif. Qu’on pense à sa série Luc Leroi, voisine du Bernard Lermite de son ami Martin Veyron, deux comédies de mœurs ludiques et intelligentes qui ont eu leur heure de gloire dans les années 80. Qu’on pense aussi au divin L’ombre aux tableaux (1991), son coup de maître ; au délicat et malheureusement trop peu connu Quelques mois à l’Amélie (2002), petit bijou aux accents littéraires ; ou encore au fantaisiste Nouvelles du monde invisible (2009), recueil de nouvelles autofictionnelles tissées autour des… odeurs.

Mais voilà : si Jean-Claude Denis est un artisan au pinceau affirmé, un « romancier » de la bande dessinée, dont l’œuvre tendre aux pépites certaines trouve assurément sa filiation chez la génération de la ligne claire intimiste des années 90 (Dupuy-Berberian puis Jean-Philippe Peyraud, notamment), on sent que son élection en 2012 rate la conjoncture. Le phénomène Denis, autrefois indéniable, est aujourd’hui beaucoup plus discret, et son œuvre, depuis, est parfois plus inégale (La beauté à domicile, Le sommeil de Léo, Un peu avant la fortune ou Tous à Matha, moins marquants). Mais surtout, malgré tout le respect qui lui est dû, parce qu’il y a malheureusement aujourd’hui quantité d’auteurs infiniment plus pertinents à élire à la présidence.

Le mot de la fin : les libraires de la FNAC, qui élisent dorénavant ce qui était l’an dernier le Prix du public (ne portant plus très bien son nom), qui récompensait alors Paul à Québec de Michel Rabagliati, ont couronné cette année notre favori, Portugal de Cyril Pedrosa.

Se comprendrait-on entre libraires ?

* * *

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698*
Une vie dans les marges (2 tomes), Yoshihiro Tatsumi, 2011, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192*
Bride stories (3 t. parus), Kaoru Mori, 2011, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749*
TMLP, Gilles Rochier, 2011, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674*
La dynastie Donald Duck (5 tomes), Carl Barks, 2011, Glénat, env. 384 p. ch., 9782723480185*
Cité 14 (6 tomes parus), Romuald Reutimann et Pierre Gabus, 2011, Les Humanoïdes associés, 78 p. ch., 9782731623550*
Intrus à l’étrange, Simon Hureau, 2011, La boîte à bulles, coll. « Contre-jour », 2011, 149 p., 9782849531266*
Teddy Beat, Morgan Navarro, 2011, Les requins marteaux, coll. « BD cul », 128 p., 9782849611067*
Frank, t.5 : Frank et le congrès des bêtes, Jim Woodring, 2011, L’association, coll. « Ciboulette », 100 p., 9782844144225*
Portugal, Cyril Pedrosa, 2011, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137*

 

Jean-Claude Denis : bibliographie sélective

L’ombre aux tableaux et autres histoires, rééd. 2011, Drugstore, 176 p., 9782723480666*
Quelques mois à l’Amélie, rééd. 2008, Dupuis, coll. « Aire libre »,  72 p., 9782800142296*
Nouvelles du monde invisible, 2009, Futuropolis, 164 p., 9782754801645*

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27 janvier 2012  par Marie-Ève Nadon

Du polar à l’espagnole

Depuis quelques années, le polar connait une nouvelle popularité en bande dessinée. En effet, certaines séries récentes se sont distinguées, devenant même susceptibles un jour d’acquérir le statut de classique du genre. En attendant, elles ont néanmoins atteint celui de lecture incontournable. Outre le genre, ces polars ont aussi en commun leur origine espagnole. Y aurait-il un élément dans la société espagnole actuelle qui provoque cette effervescence d’œuvres noires ?

Mais je ne tenterai pas ici de jouer les sociologues, me contentant plutôt de tenir mon rôle de libraire en vous suggérant très fortement les séries Blacksad, Jazz Maynard et Ken games.

Blacksad, de Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, possède tout du polar typique des années 30 et 40 : détective privé sombre et désabusé, femmes fatales, corruption, gangsters, etc. La narration, assurée par le protagoniste principal, le détective John Blacksad, contribue à l’ambiance noire, puisque le personnage nous conte ses états d’âme – pour le moins cyniques et fatalistes – alors qu’on le suit dans ses enquêtes. Les dialogues, également efficaces et très bien maîtrisés, ne semblent pas avoir soufferts de la traduction.

Mais ce qui rend Blacksad si particulier est sans contredit ses dessins : en effet, cette série ne met en scène que des animaux. Cependant, elle ne plonge pas pour autant dans la parodie et garde toute sa profondeur humaine, ses personnages étant en fait représentés par un savant mélange de figure animale et de corps humanoïde. De plus, les animaux qui les représentent sont choisis en fonction de leurs personnalité : ainsi, le détective est un chat et le chef de police, un berger allemand, tandis qu’un garde du corps sera un gorille et un journaliste une fouine. Le tout est mis en image sous forme de magnifiques aquarelles. Les teintes de brun et de gris qui les composent leur confèrent un aspect vieilli à la façon d’anciennes photographies.

La couleur du noir

Les deux prochaines séries ont beaucoup en commun. Outre le fait qu’elles se déroulent à notre époque, elles tirent toutes deux leur aspect « noir » de la violence qui les anime. Alors que Jazz Maynard, qu’on doit à Raule et Roger, nous plonge dans l’univers du gangstérisme mafieux des bas-fonds de l’Espagne, la trilogie Ken Games met en scène des tueurs à gages, ce qui la rend d’ailleurs plus sombre et brutale.

À la façon de Blacksad, Jazz Maynard exploite également les teintes de brun et d’orangé, bien que le but recherché ne soit pas exactement le même. Ici, c’est n’est pas l’effet vieillot qui prime, mais plutôt l’ambiance « éclairage de nuit » – l’action se déroulant presque exclusivement à cette période de la journée –,  d’ailleurs accentuée  par des traits de contours noirs très prononcés. La série porte le nom de son protagoniste principal, un ancien voleur professionnel obligé de reprendre du service malgré lui pour le compte de la mafia. Ainsi, cette série se situe bien entre le style gangster classique de Blacksad et le modernisme plus déjanté de Ken Games.

Comme l’ambiance s’affirme comme un élément clé dans le polar, Ken games (Marcial Toledano et José Robledo) mise aussi sur l’effet visuel. Mais il ne s’agit pas cette fois de recréer une époque ou un éclairage ; ici, les couleurs sont plutôt associées aux personnages. Et c’est de là que la série tire en partie son originalité… Ainsi, le boxeur est accompagné de vert, le joueur de poker, de rouge, tandis que la tueuse est représentée par le bleu. Cependant, l’utilisation particulière de la couleur n’est pas le seul élément visuel fort de Ken games : le découpage des cases, très dynamique, suit l’action au point de même y participer parfois ! En ce qui à trait à l’intrigue, ces trois personnages, liés par l’amitié et l’amour, cachent aux deux autres leur véritable occupation, menant chacun une double vie. La situation dégénérera quand ces couvertures voleront en éclats…

Ces trois séries sont indubitablement imprégnées par le style « noir ». Pourtant, elles restent assez différentes les unes des autres. C’est qu’en plus de permettre une grande diversité d’approches, le polar à évolué avec le temps ; pour notre grand bonheur, les Espagnols ont développé un talent certain pour l’exploiter sous toutes ses formes ! Espérons qu’ils nous réservent encore de belles découvertes…

* * *

Blacksad (4 tomes parus), Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, Dargaud, 2000- , 48 ou 56 p. ch., 9782205049657*
Jazz Maynard (4 tomes parus), Raule et Roger, Dargaud, 2007- , 48 p. ch., 9782871299592*
Ken games (3 tomes), Marcial Toledano et José Robledo, Dargaud, 2009-2010, 54 p. ch., 9782205061253*

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20 janvier 2012  par Eric Bouchard

Dans la peau des Fauves

L'affiche du président de la 39e édition, Art Spiegelman

On entame le dernier droit de janvier, et c’est le moment de l’année où le fervent lecteur de bandes dessinées trépigne d’impatience à l’idée de découvrir quels seront les albums qui dans quelques jours rafleront les différentes récompenses décernées par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, inévitable Mecque annuelle du 9e art, qui se tiendra du 26 au 29 janvier 2012.

On se souvient que les prix avaient connu une redéfinition sous le passage à la présidence de Lewis Trondheim en 2007 : alors que le Prix du meilleur album est renommé Fauve d’or, les anciens prix sont écrasés sous une sélection de six albums de tête qualifiés d’« Essentiels », puis de Fauves d’Angoulême, dont un Essentiel révélation. Mais cette manière de faire aura fait long feu : trois ans plus tard, à l’édition 2010, ces cinq autres Fauves recevront différents épithètes à saveur plus ou moins ésotérique qui, bien que ne faisant pas l’unanimité au début, semblent vouloir s’imposer : le Prix Regard sur le monde, attribué à un album traitant de problèmes actuels ; le Prix de l’Audace, censé récompenser un album expérimental ; le Prix Intergénérations, pour un album transcendant les catégories d’âge ; le Prix spécial du jury, à un album « méritant d’être distingué mais ne rentrant dans aucune des autres catégories de prix » (?) ; et le retour du Prix de la Série, qui permet de couronner, d’une part, des œuvres au long cours, d’autre part, la bande dessinée grand public, ce qui en somme est loin d’être une mauvaise chose d’un point de vue politique pour ce festival se faisant souvent taxer d’« élitisme » (alors que les élitistes ont plutôt tendance à la considérer « populaire », mais ceci est un autre débat !)

Cependant, plutôt que de proposer des albums en nomination pour chacune des différents Fauves, le Festival propose depuis 2007 une Sélection officielle d’une cinquantaine de titres (58 cette année), voulue représentative de l’offre éditoriale (comprendre : y représenter une majorité d’éditeurs), où seront puisé les différents gagnants. Maintenant, comme cette manière de faire laisse bien évidemment la place à une vaste spéculation, je vous propose cette année de tenter une approche prédictive pour ces principaux prix, car une brochette d’autres sont remis, notamment les Prix Jeunesse, du Patrimoine et le nouveau Prix Polar.

Prix Regard sur le monde

En regard de la sélection officielle, plusieurs albums de qualité se bousculent dans cette catégorie. C’est notamment le cas du célébré Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle (Delcourt), du tout récemment reçu en librairie Reportages de Joe Sacco (Futuropolis) – qui, rappelons-le, avait remporté ce prix l’an dernier avec Gaza 1956 –, une compilation de travaux journalistiques réalisés pour différentes publications autour du génocide tchétchène, de l’immigration subsaharienne massive dans l’île de Malte, des victimes du système de castes en Inde, etc., ou même d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), qui nous propose à travers son autobiographie de pénétrer le contexte de fondation du mouvement gekiga à la fin des années 50, comme l’actualité japonaise de l’époque. Sauf que de trop nombreux lecteurs ont été complètement renversés par l’excellent L’art de voler d’Antonio Altabirra et Kim (Denoël graphic), déchirante aventure biographique d’un paysan idéaliste broyé par le franquisme, à qui devrait échoir le prix.

Prix de l’audace

Pourraient facilement figurer dans cette catégorie Habibi de Craig Thompson (Casterman), dont a abondamment parlé ma collègue Isabelle, ou Pour en finir avec le cinéma de Blutch (Dargaud), promenade esthétique et référentielle dans la culture du 7e art, mais je penche pour ma part vers 3’’ de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt), en opposition à ceux qui ont dénoncé sa narration bande dessinée comme étant en inadéquation avec son récit. En effet, sur le site Du9, l’auteur du texte « 3″ et son double » (car le lecteur peut aussi visionner en ligne une version continue de l’expérience de zoom infini de Mathieu) affirme notamment d’une part que les cases intermédiaires entre les scènes principales de ce zoom infini n’apportent rien, mais aussi d’autre part que le visionnement de la version numérique (un bref aperçu ici) se déroule si rapidement qu’on y perd un peu pied, incapable d’assimiler toutes les informations qui défilent sous nos yeux. En même temps, il y souligne avec justesse ce « plaisir du vertige » ressenti à la lecture, qu’il pose comme le réel sujet du livre. Ainsi, en regard de cette « lacune » de la version numérique, dont la vitesse de défilement subie fait perdre pied au lecteur, ne serait-il pas juste de croire que le vertige de ce récit ne puisse être pleinement expérimenté que justement en raison de sa narration bande dessinée, narration régulière (« en gaufrier ») de surcroît, qui permet un équilibre à la lecture de l’audacieuse expérience de Marc-Antoine Mathieu ?

Prix intergénérations

La série Beauté des Kerascoët et d’Hubert (Dupuis) ferait un candidat tout à fait honorable, pour son investissement de l’imaginaire du conte et son traitement rafraîchissant des aplats colorés, mais je lui préférerais la magnifique série Bride stories de Kaoru Mori (Ki-Oon), une pudique histoire d’amour justement intergénérationnelle, pour le souffle de sa portée documentaire, notamment autour des traditions d’artisanat des peuples d’Asie centrale au 18e siècle.

Prix spécial du jury

On voit bien figurer dans cette catégorie aux motivations obscures (deuxième meilleur album ?) Les ignorants d’Étienne Davodeau (Futuropolis), audacieux projet d’« initiation croisée » d’un bédéiste et d’un viticulteur, ou peut-être la captivante biographie post-moderne Le chanteur sans nom d’Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez (Glénat), pour saluer le travail de la collection « 1.000 feuilles », qui amène une salutaire diversité chez l’éditeur grand public grenoblois. Mais nous pourrions parier un billet sur l’élection de Mister Wonderful de Daniel Clowes (Cornélius), pour enfin récompenser en sol européen le travail de cet incontournable auteur américain (et Dieu sait comment son éditeur se désespère année après année de tant d’aveuglement). Et qui sait si le président Art Spiegelman ne poussera pas son compatriote comme prochain Grand prix ?

Prix de la Série

La parution du troisième tome de Servitude d’Eric Bourgier et Fabrice David (Soleil), une série fantasy ambitieuse et de grande qualité (le fait en lui-même est assez rare pour être remarqué), pourrait faire d’elle un excellent choix. Sauf que la parution d’Atsuko, quinzième tome de Jonathan (Le Lombard), serait sans doute l’occasion de récompenser l’immense Cosey pour sa série-culte. Mais comme ce dernier album est un rien tiède, allons-y pour une série-puzzle d’anticipation d’excellente tenue : Alter ego (Dupuis), scénarisée par l’équipe belge composée de Denis Lapière et d’un réalisateur inventif au regard social pertinent, Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux, Comme tout le monde), qui décidément s’intéresse de plus en plus à la bande dessinée…

Prix Révélation

Alors là, ça se bouscule au portillon ! De nombreux nouveaux talents dignes d’intérêt ont éclos cette année, dont Thimoté le Boucher avec Skins party (Manolosanctis), brillant récit choral autour d’une fluorescente descente aux enfers, ou Lars Martinson avec Tonoharu (Lézard noir), et sa singulière approche de faux « roman graphique du 19e siècle » au service d’une fiction sur la figure de l’expatrié incapable d’appréhender son nouvel environnement, en l’occurrence le Japon contemporain et la froideur de ses mœurs.

On pourrait aussi songer à Marine Blandin, avec son surréaliste Fables nautiques (Delcourt), surprenante aventure à la recherche de l’issue d’un labyrinthe en forme de parc aquatique fantasmé, à la jeune Marion Montaigne (Panique organique, La vie des très bêtes) avec Tu mourras moins bête (Ankama), hilarante entreprise de vulgarisation scientifique déconstruisant avec bonheur les approximations véhiculées par les fictions du corpus cinématographique et télévisuel grand public, ou même à Gilles Rochier pour TMLP (6 pieds sous terre), qui en dépit d’une carrière entamée depuis une quinzaine d’années, se révèle cette année avec éclat dans cette chronique bien sentie d’une jeunesse à l’ombre des cités-HLM.

Mais il faut saluer cette année l’excellence de l’Espagnol Pau, qui déboule de nulle part avec un univers animalier diablement maîtrisé. Cette grande aventure canino-viking qu’est La saga d’Atlas et Axis (Ankama) a tout pour séduire le grand public, et pourrait même se tailler une bonne place dans les bibliothèques exigeantes, pas très loin du Bone de Jeff Smith…

Fauve d’or – Meilleur album

Polina (Casterman), l’album de la maturité pour Bastien Vivès, porté par un immense engouement en France, a toutes ses chances. Mais comme vous l’avez lu dans nos tops de l’année, notre préférence globale va définitivement à Portugal de Cyril Pedrosa (Dupuis)… Et la vôtre ?

* * *

Hélas, comme à chaque année, restent quelques albums pas encore distribués au Québec que nous n’avons donc pas eu l’occasion de lire et qui pourraient éventuellement causer la surprise. C’est le cas notamment de Oui mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong (L’association), Prix Révélation 2008 avec L’éléphantLe dernier cosmonaute d’Aurélien Maury (Tanibis), une histoire d’amour traitée à la Chris Ware ; Le miroir de Mowgli d’Olivier Shrauwen (Ouvroir Humoir), le plasticien-pasticheur qui nous a donné Mon papa et L’homme qui se laissait pousser la barbe ; et le très attendu Les amateurs de Brecht Evens (Actes sud BD), l’auteur qui s’était mérité le Prix de l’audace 2010 avec Les noceurs.

Hélas encore, comme à chaque année également, on remarque quelques grands absents de la sélection officielle : Lomax : collecteur de folk songs de Franz Duchazeau (Dargaud), Voyage aux îles de la désolation d’Emmanuel Lepage (Futuropolis), La plaine du Kantô de Kazuo Kamimura (Kana) ou encore Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), etc.

Le Festival d’Angoulême, s’il est le plus important et le plus influent du monde francophone, n’est malheureusement jamais irréprochable, mais chose certaine, il donne du grain à moudre…

* * *

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698
Reportages, Joe Sacco, Futuropolis, 194 p., 9782754806695
Une vie dans les marges (2 t.), Yoshihiro Tatsumi, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192
L’art de voler, Antonio Altarriba et Kim, Denoël graphic, 213 p., 9782207109724
Habibi, Craig Thompson, 2011, Casterman, coll. « Écritures », 672 p., 9782203003279
Pour en finir avec le cinéma, Blutch, Dargaud, 80 p., 9782205067026
3’’, Marc-Antoine Mathieu, 2011, Delcourt, 72 p., 9782756025957
Beauté, t.1 : Désirs exaucés, Kerascoët et Hubert, Dupuis, 48 p., 9782800150239
Bride stories (2 t.), Kaoru Mori, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749
Les ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis, 267 p., 9782754803823
Le chanteur sans nom, Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez, Glénat, coll. « 1.000 feuilles », 116 p., 9782723476997
Mister Wonderful, Daniel Clowes, Cornélius, 80 p., 9782360810130
Servitude (3 t.), Eric Bourgier et Fabrice David, Soleil, 60 p. ch., 9782849464229
Jonathan, t. 15 : Atsuko, Cosey, Le Lombard, 56 p., 9782803630035
Alter ego (6 t.), Denis Lapière et Pierre-Paul Renders, dessin collectif, Dupuis, 60 p. ch., 9782800148786
Skins party, Thimoté le Boucher, Manolosanctis, 108 p., 9782359760170
Tônoharu, Lars Martinson, Lézard noir, 269 p., 9782353480272
Fables nautiques, Marine Blandin, Delcourt, 142 p., 9782756021775
Tu mourras moins bête, t.1 : La science, c’est pas du cinéma !, Marion Montaigne, Ankama, 255 p., 9782359102208
TMLP, Gilles Rochier, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674
La saga d’Atlas et Axis, t.1, Pau, Ankama, coll. « Étincelle », 74 p., 9782359101546
Polina, Bastien Vivès, KSTR, 2011, 206 p., 9782203026131
Portugal, Cyril Pedrosa, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137


11 janvier 2012  par Le délivré

Nos spécialités : la crème de décembre

Comme à chaque mois, nos équipes de libraires spécialisés en bandes dessinées et en littérature jeunesse passent en revue l’ensemble de l’effarante production du mois écoulé pour en repérer les titres incontournables. Voici un aperçu de ces titres, question d’aiguiser votre appétit livresque…

La crème des bandes dessinées

Je, François Villon, t. 1 : Mais où sont les neiges d’antan ?, Luigi Critone d’après Jean Teulé, 2011, Delcourt, 71 p., 9782756017099.

Dans cette adaptation d’un roman de Jean Teulé, Luigi Critone nous entraîne dans le sillage de François Villon, poète maniant à merveille l’art de la subversion. Dans un Paris du 15e siècle où la violence et la misère sont monnaie courante, le jeune François, devenu orphelin, est recueilli par un chanoine qui ne pourra que constater le caractère rebelle de son pupille. En mettant l’accent sur des teintes délavées et en s’attardant à dépeindre l’austérité des visages de ses protagonistes, Critone parvient avec brio à capter l’essence de l’époque et à insuffler une dose de réalisme à son récit. (RSH)

Nankin, Zong Kai et Nicolas Meylaender, 2011, Fei, 144 p., 9782359660418.

C’est en 1937, à Nankin, que l’armée  japonaise a commis l’un des massacres les plus odieux du 20e siècle, faisant plus de 300 000 victimes en quelques semaines, dont la famille de Xia Shuqin. Cette dernière, maintenant âgée de 82 ans, entreprend un procès pour rétablir l’honneur des victimes, tandis qu’on suit l’avocat Zhen Tan, qui recueille des témoignages. Un peu comme Maus, Nankin utilise un traitement stylisé et simplifié pour transmettre efficacement les émotions comme son message pédagogique. Les personnages, habillés de lignes épaisses et de tons de gris, évoluent sous un ciel teinté d’un bleu pâle en 2010 et d’un rouge vif en 1937, choix de couleurs donnant encore plus de poids à l’horreur décrite. Bien qu’il utilise un peu trop l’aspect choquant du récit pour émouvoir ses lecteurs, Nankin reste un livre prônant l’importance de la vérité, l’antimilitarisme et la paix, à lire absolument. (IM)

Marivaudevilles de jour, Martin Veyron, 2011, Dargaud, 48 p., 9782205067002.

Martin Veyron ne se gêne pas pour badiner avec l’amour dans cette comédie de mœurs fort réjouissante, où l’on suit une pléthore de personnages entraînés dans un incessant tourbillon amoureux. Nous déambulons avec eux dans les rues de Paris grâce à un habile plan séquence rythmé par des dialogues croustillants. Tout en demeurant fidèle à ses thèmes de prédilection, Veyron se permet d’oser sur le plan narratif, pour notre plus grand bonheur. (RSH)

Françoise Dolto : L’heure juste, Marianne Ratier et Marie-Pierre Farkas, 2011, Naïve, coll. « Grands destins de femmes », 120 p., 9782350212593.

L’éditeur Naïve lance une nouvelle collection de biographies à saveur féministe, une initiative fort bienvenue. Courageux et édifiants destins que ceux de ces femmes qui ont osé déborder des rôles sociaux confinés de leur époque pour innover sur le plan scientifique, littéraire ou social, et ainsi rééquilibrer les rapports entre sexes. Cependant, contrairement au résumé biographique bête et figé du Virginia Woolf paru dans la même collection, cette vie de Dolto devient, au-delà de la leçon humaine, une œuvre d’intérêt. Par son dessin introverti, sa narration elliptique et son ton intimiste, et en se concentrant exclusivement sur une enfance de Dolto racontée à la première personne, elle réussit à nous faire assister à la naissance d’une pensée vivante. (EB)

Freud, Corinne Maier et Anne Simon, 2011, Dargaud, 56 p., 9782205068283.

Très agréable biographie du père de la psychanalyse. Joliment illustré et richement coloré, ce joyeux survol de la vie du docteur Freud donne grandement envie de se replonger dans un des pavés de ce grand penseur et génie du vingtième siècle. (HB)

Nausea, Robert Crumb, 2011, Cornélius, coll. « Solange », 96 p., 9782360810239.

L’éditeur Cornélius poursuit son œuvre de compilation thématique de l’œuvre du pape de l’underground, et ce volume est particulièrement intéressant en ce sens qu’il présente une évolution dans son parcours. En effet, au cours des années 80, si Crumb se dépare sur le plan graphique comme sur celui des thèmes traités de ses références cartoon, vers un traitement plus réaliste, ses préoccupations pour l’irrévérence et l’imaginaire de la marge demeurent. Ainsi, ce recueil nous propose notamment les adaptations de quelques extraits des Psychopatia sexualis de Krafft-Ebing, du récit autobiographique de l’expérience mystique de Philip K. Dick ou d’un passage de La nausée de Sartre. Néanmoins, Crumb n’en est pas pour autant à la recherche de la respectabilité, alors que se côtoient dans ce recueil l’intellect comme les pires perversités. (EB)

Signalons également la publication de quelques éditions intégrales dignes d’intérêt, telles celle de Lupus, le mémorable et puissant space opera intimiste de Frederik Peeters (Atrabile, 9782940329908), celle des quatre premiers tomes de Murena (Dargaud, 9782505013341), vaste fresque antique de Jean Dufaux s’étant assuré un fort succès populaire grâce au style réaliste classique fin de Philippe Delaby, ainsi que celle des trois tomes de la série Le grimoire du petit peuple (Delcourt, 9782756026763), recueil d’histoires courtes menées par ce grand érudit de la culture fantasy qu’est Pierre Dubois, assisté d’une pléiade de dessinateurs talentueux.

Citons en outre la réédition de L’abbé Pierre, le défi d’Edmond Baudoin, retitré simplement L’abbé pour l’occasion (Alter comics, 9782820700261), rencontre émouvante du Niçois avec le fondateur du mouvement Emmaüs au début des années 90. Mentionnons enfin le retour à la bande dessinée de la collection « Folio » de Gallimard, qui dans sa première fournée nous offre à petit prix cette délicieuse comédie satirique au sein du monde du livre qu’est Cadavre exquis de Pénélope Bagieu (9782070444953). (EB)

* * *

Sélection et rédaction de Réjean St-Hilaire, Isabelle Melançon, Hélène Brosseau et Eric Bouchard.

La crème de la littérature jeunesse

ALBUMS

Jérôme, Amédée & les girafes, Nicolas Gouny, 2011, L’atelier du poisson soluble, 40 p., 9782358710190.

Jérôme, un ours qui croit être une girafe, tente de se faire accepter dans le clan des girafes, mais en vain. Et voilà que même les ours lèvent le nez sur lui. Heureusement qu’Amédée, un singulier éléphant-girafe, lui fera voir les choses d’un autre œil… Tout est adorable dans cet album : les personnages rigolos et attachants, la chute de l’histoire, si savoureuse, et cette savane colorée, déjantée, chaleureuse, au cœur de laquelle Jérôme et Amédée se créeront finalement un petit Éden à leur mesure. Cet album délectable, qui aborde la différence avec humour et finesse, souligne au passage un des paradoxes les plus humains qui soit : le besoin de se sentir pareil aux autres, de faire partie d’un tout, malgré son unicité. (MSCC)

J’y vais !, Matthieu Maudet, 2011, L’école des loisirs, coll. « Loulou & cie », 26 p., 9782211207812.

Ce matin, petit oiseau est prêt à partir. C’est avec détermination et peut-être un peu de fierté qu’il annonce à tous ceux qu’il croise sur sa route : « J’y vais! ». Et chacun lui propose un petit quelque chose qui pourrait lui être utile pour son voyage. C’est donc les plumes chargées d’un parapluie, d’une radio, d’un livre, d’une lampe de poche et d’une casquette qu’il se rend… Mais où se rend-t-il donc ? Pas si loin que ça, finalement… La réponse ne sera dévoilée qu’à la dernière page, qui nous montre petit oiseau assis confortablement sur son pot. Un album tout-carton qui donne envie d’affronter avec courage les petits défis de la vie. Une perle de plus chez « Loulou & Cie » ! (KC)

Le monstre des toilettes, Saralisa Pegorier, 2011, L’atelier du poisson soluble, 28 p., 9782358710213.

Les parents d’un petit garçon décrètent qu’il est assez vieux pour aller aux cabinets des grands. Mais il n’aime pas : c’est au fond du couloir, on est seul, et il est sûr qu’un monstre le guette pour lui croquer les fesses ! Mais il usera de nombreux stratagèmes pour éviter, puis chasser le monstre. Les riches illustrations en noir et blanc accentuent le mélange de peur et d’humour dans ce premier album fort réussi de Saralisa Pegorier, qui ne peut que nous faire souhaiter qu’il ne sera pas son dernier ! (JH)

Mamythologie, Séverine Vidal, ill. de Lionel Larchevèque, 2011, Frimousse, 28 p., 9782352411055.

Mamythologie n’est pas le premier album qui aborde le difficile sujet de l’Alzheimer, mais il est le premier à le faire avec une telle délicatesse, et de plus avec une dose de fantaisie et d’humour tendre qui rendent le sujet un peu plus léger. En fait, ce livre donne envie d’aller voir sa grand-mère sur le champ (surtout si elle a un sabre laser) ! (AP)

Alba Blabla & moi, Alex Cousseau, ill. d’Anne-Lise Boutin, 2011, Le Rouergue, 36 p., 9782812601996.

Dans cette histoire un peu étrange, un garçon a perdu sa bouche, qui a décidé d’explorer d’autres lieux ! Il se retrouve donc à ne plus pouvoir sourire, parler, ni faire de grimaces. Plus de bouche pour exprimer ses joies, ses peines, ses colères. Puis il rencontre Alba Blabla, sa voisine, qui parle pour deux mais qui se lasse vite de son silence. Il écrira donc à sa bouche et tentera de se réconcilier avec elle… Cousseau nous livre ici une jolie fable sur la parole, les silences, les non-dits et la réconciliation. (JH)

Loulou à l’école des loups, Grégoire Solotareff, L’école des loisirs, 34 p., 9782211207997.

Un loup et un lapin peuvent-ils être amis ? Avec cette nouvelle aventure hilarante, Solotareff nous le prouve une fois de plus. Cette, fois Tom le lapin se demande si Loulou son ami de toujours peut lui aussi éprouver la peur. Bien sûr que non, pense le loup. Or, Tom, bien décidé à lui prouver le contraire, l’entraînera dans une aventure rocambolesque à la terrible École des loups. Nos deux amis découvriront alors que, malgré leurs différences, nul n’est à l’abri de la peur : le grand et méchant loup peut lui aussi être effrayé… Une belle histoire d’amitié à lire et à relire, en compagnie du plus peureux comme du plus brave des tout-petits… (SS)

ROMANS

Lali l’orpheline : Où l’on se demande si l’on peut faire du mal en croyant faire du bien, Thierry Lenain, ill. d’Olivier Balez, 2011, Oskar, coll. « Trimestre », 48 p., 9782350007861.

Partie pour trois mois en Inde, la jeune Manon décide d’offrir son temps et son amour aux enfants d’un bien triste orphelinat. Alors que les infirmières ne savent plus où donner de la tête, Manon s’éprend de Lali, enfant muette et tourmentée. Mais trois mois, c’est long et court à la fois, surtout lorsqu’on a beaucoup à donner. Sur un ton pudique et sensible, Thierry Lenain nous amène à réfléchir sur la question du don de soi et, parfois, de ses irréversibles conséquences. Les illustrations en bichromie d’Olivier Balez accompagnent remarquablement cette histoire où les jours sont comptés. (KC)

Prune, t.1 : La grosse rumeur, Séverine Vidal, ill. de Kris Di Giacomo, 2011, Frimousse, 47 p., 9782352411031.

Un amour déçu, suivi d’une disparition inexpliquée : il ne fallait rien de plus pour que la rumeur gonfle à l’école de Prune. Chacun s’interroge et y va de sa théorie, mais bien vite, on ne distingue plus le vrai du faux. La fiction l’emportera-t-elle sur la réalité ? On tombe totalement sous le charme de la truculente Prune, et de sa vision délicieusement cynique de la vie. Séverine Vidal signe ici un texte hilarant, tendre et juste, qui respecte habilement l’intelligence du lecteur en ne versant pas dans le pontifiant. Appuyé avec habileté par l’univers visuel échevelé et éloquent de Kris Di Giacomo, ce premier tome de la série Prune est à mettre entre toutes les petites mains ! (MSCC)

L’académie Rowan, t.1 : La tapisserie d’or, Henry H. Neff, 2011, Pocket jeunesse, 453 p., 9782266189231.

Une école extraordinaire, des enfants aux pouvoirs hors du commun, des animaux fantastiques… On pourrait craindre une pâle copie d’Harry Potter, mais, au contraire, la série L’Académie Rowan se démarque avec ce premier tome bien construit et grâce à des personnages bien campés. En outre, elle se différencie également des aventures du célèbre sorcier par son univers plus réaliste et plus sombre. Un vrai régal. (AP)

DOCUMENTAIRES

Quand la nature inspire la science : Histoire des inventions humaines qui imitent les plantes et les animaux, Mat Fournier, photos de Yannick Fourié, 2011, Plume de carotte, 156 p., 9782915810769.

Sur le plan purement esthétique, cet ouvrage est magnifique. Les photos sont de qualité et la mise en page vraiment agréable. Ce livre attire l’œil par sa beauté, mais on ne doit pas juger un livre (ou une personne) par la couverture. Heureusement, l’intérieur tient ses promesses avec un contenu vraiment dense et intéressant, pour un documentaire original. Saviez-vous que les feuilles de charmes ont inspiré la conception de voiles ou des panneaux solaires qui alimentent les satellites ? Fascinant ! (AP)

Formes de nature, Jean-Baptiste de Panafieu, ill. de Jennifer Dalrymple, 2011, Plume de carotte, 202 p., 9782915810738.

Utilisant la forme épistolaire pour inventorier et vulgariser les formes complexes de la nature, cet ouvrage captivant, entrecoupé de réflexions oscillant entre poésie, philosophie et science, nous ouvre un univers de connaissances et de curiosités sur le monde qui nous entoure. Riche en photographies d’une beauté inspirant le respect et l’intérêt, il nous fait découvrir certaines particularités formelles, de l’onde ou fractales, en passant par les spirales et les patatoïdes (oui, oui, en forme de patate !) (JH)

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Sélection et rédaction de Marie Soleil Cool-Cotte, Katia Courteau, Joëlle Hodiesne, Aurélie Philippe et Sonia Simard.

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