
Je ne suis pas une lectrice-fan ; l’auteur est bien sûr important, mais, pour moi, c’est le texte qui prime. Vous me verrez rarement, même en ces temps de salon du livre, faire la file pendant des heures pour une signature. Mais bon, quand la personne en question ressemble à l’Américain David Vann, je peux quand même glisser légèrement vers l’attitude « groupie ». L’auteur de Sukkwan Island et de Désolations nous a fait l’honneur d’être à la Librairie Monet le mardi 1er novembre, alors qu’il passait quelques jours au Québec. On m’a proposé d’animer la soirée, et j’ai très bêtement accepté sans penser à la tonne de stress que cela allait engendrer. Car très vite ont jailli les interrogations : Comment est-ce qu’on parle à quelqu’un qui a eu le Médicis ? Qu’est-ce que qu’on lui demande ? Et si mes questions lui paraissent stupides ? Et s’il répond en trente secondes et me laisse dans un silence infini et très gênant ? Cela a donné des heures d’insomnie (peut-être pas tant que ça, mais un peu quand même) à gamberger sur cette entrevue.
J’aurais mieux fait de passer ces heures-là à dormir du sommeil du juste, car recevoir David Vann, c’est comme accueillir un vieil ami de la famille.
Sympathique, généreux, bavard, drôle : les adjectifs positifs ne manquent pas pour le décrire. La salle n’était pas très pleine (pas assez à mon goût), mais ceux qui étaient venus s’intéressaient à l’auteur et avaient lu ses romans. Il a su très vite mettre tout le monde à l’aise, y compris moi, ce qui n’était pas gagné !

Il nous a parlé de son apprentissage de l’écriture (même s’il a toujours écrit), qui s’est fait petit à petit, de dix-neuf à vingt-neuf ans, avec un recueil de nouvelles dans lequel on retrouve Sukkwan Island. Il a travaillé sur ces textes parce qu’il éprouvait le besoin de s’exprimer sur le suicide de son père, qui a eu lieu quand Vann n’avait que treize ans. Une manière de dédramatiser la chose, peut-être… En même temps, pour lui, la fiction n’est pas seulement un exutoire ou un message ; Vann a aussi une très forte volonté esthétique. À l’image de Gary, son personnage, il s’intéresse aux langues anciennes, au latin et au vieil anglais. Ses phrases très travaillées reprennent des rythmes poétiques aux sonorités qui se répondent.
Professeur en création littéraire, il explique à ses étudiants que les règles qu’il a lui-même apprises ne lui ont servi à rien – par exemple, l’idée que la correction est importante ; dans son cas, il n’y en a presque pas, le texte publié est souvent à peu de choses près celui qu’il a écrit initialement. Son but est de faire d’eux des lecteurs avant tout ; le reste suivra de lui-même. Lorsque je le questionne sur ses auteurs favoris, il cite Annie Proulx, Cormac McCarthy, Elizabeth Bishop, Gabriel Garcia Marquez.
Alors que ses livres sont empreints de noirceur et de gravité, l’homme est plein d’humour et a provoqué des rires dans la salle à plusieurs reprises. Il arrive même à faire sourire sur des sujets plus que sérieux, comme les nombreuses morts violentes dans sa famille (cinq suicides et un meurtre). Comment, demande-t-il, pourrait-il écrire des comédies avec un tel bagage ? Mais au récit de sa vie, on comprend mieux ses textes et sa profonde connaissance de l’âme humaine.

Il y a le rapport à la nature aussi, primordial dans ses deux livres. Contrairement aux romantiques et à l’idéologie américaine que l’homme est grandi par sa rencontre des grands espaces, pour lui, la nature ne sauve pas l’homme ni ne fait ressortir ce qu’il a de meilleur en lui. Au contraire, plus son personnage est troublé, plus il aura un lien conflictuel avec cet environnement hostile qui l’entoure et qui n’est au fond qu’un miroir grossissant. Il n’est pas donné à tout le monde de vivre en Alaska, et, après avoir écouté David Vann en parler, on se dit qu’un séjour là-bas n’est peut-être pas indispensable ! Pourtant, lui-même admet sa dualité : il écrit sur la difficulté des contrées sauvages et il passe une partie de sa vie à se confronter à ces éléments, que ce soit dans des randonnées ou sur son voilier (il a déjà fait naufrage avec un bateau qu’il avait lui-même construit !) Il a d’ailleurs choisi de vivre en Nouvelle-Zélande, justement pour sa nature et le fait qu’il y avait peu d’habitants.
Ce qui marque aussi, au-delà de ses connaissances littéraires et de son humour, c’est sa grande humilité. David Vann sait la chance qu’il a eue de voir ses titres publiés. Il parle avec beaucoup de reconnaissance de ses différents éditeurs, et en particulier son éditeur français, Oliver Gallmeister, qui, neuf mois avant tous les autres éditeurs étrangers, a compris qu’il avait un excellent livre entre les mains, l’a fait traduire et l’a défendu auprès des médias. Il remercie aussi les libraires d’avoir conseillé ses romans à leurs clients, de leur « donner une vie ».
Son discours se fait plus politique lorsqu’il en vient aux Américains et à leur conviction profonde qu’ils font le bien dans le monde, ce qui est selon lui un mensonge éhonté dont ils se sont persuadés. L’homme a des valeurs et il les défend. D’ailleurs, son dernier livre en anglais est le récit d’une fusillade qui a réellement eu lieu dans une école aux États-Unis ; cela lui permet de parler de l’amour irraisonné pour les armes de ses compatriotes.
À la fin de la rencontre, le public avait des questions et il y a répondu de façon complète, comme pendant l’entrevue.
En tant que lectrice, mais aussi dans le rôle de l’animatrice, il s’agit d’une expérience que je ne suis pas prête d’oublier ; David Vann vous donne à chaque instant l’impression que ce n’est pas lui qui vous fait une faveur en répondant aux questions, mais vous qui êtes trop aimable de les lui poser.
Comme première entrevue, je ne pouvais difficilement rêver mieux. Merci, David Vann, pour votre générosité. Et j’attends avec impatience la sortie de Dirt, votre prochain roman, en 2012 en anglais et en 2013 en français, toujours chez Gallmeister, bien sûr.
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Pour ceux qui voudraient un compte-rendu plus complet, il y en a un très bon sur Polar, noir et blanc. Autrement, l’auteure de Sous un pissenlit, elle aussi présente lors de la rencontre, en a extrait l’essence, la phrase qui l’a le plus marquée. Enfin, si vous avez envie d’entendre l’auteur lui-même, et moi pour les questions, vous pouvez, sur Airelibre.tv, visionner quelques minutes de l’entrevue ou l’écouter dans son intégralité en format audio.
Pour commander Sukkwan Island (éd. poche), Gallmeister, coll. « Totem », 199 p., 9782351785126. Pour commander Sukkwan Island, Gallmeister, coll. « Nature writing », 191 p., 9782351780305. Pour commander Désolations, Gallmeister, coll. « Nature writing », 296 p., 9782351785126.






























