Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Rencontres’


1 février 2012  par Le délivré

Questionnaire d’auteur : Jacques Pasquet

Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invité littérature jeunesse pour février : Jacques Pasquet.

Comment êtes-vous devenu lecteur ?

Parce qu’un jour, un de mes professeurs nous a fait partager de façon vraie et personnelle, loin de toute visée didactique, sa passion pour Albert Camus en nous lisant L’étranger. C’est en l’écoutant lire et nous faire part de ses réactions et émotions que j’ai découvert la richesse de ce que pouvait être la lecture.

Enfant, que lisiez-vous ?

Je lisais peu. Et lorsque je lisais, c’était des bandes dessinées de type comics. Des histoires de cow-boys et d’indiens, les aventures de Buck Danny ou de Michel Vaillant et, surtout, celles des Pieds Nickelés, peut-être parce qu’ils n’étaient pas les personnages les plus sages que l’on puisse imaginer. J’aimais aussi lire régulièrement mes revues Spirou et Mickey.

Quel genre de lecteur êtes-vous ?

Cyclique, curieux. J’aime pratiquer la lecture buissonnière et butiner hors de mes habitudes de lecture pour y faire des découvertes.

Quel qualificatif décrirait votre bibliothèque personnelle ?

Rassurante

Comment êtes-vous devenu auteur ?

Rien ne me destinait à écrire et à publier. Je n’ai jamais rêvé, enfant et même adulte, de devenir écrivain. Disons que c’est le hasard d’une part et, probablement, le fait d’avoir côtoyé les auteurs jeunesse pendant plusieurs années en tant qu’animateur faisant découvrir et connaître leurs œuvres aux jeunes Québécois.

Pourquoi êtes-vous devenu auteur ?

La réception de mes deux premiers albums a été un encouragement à poursuivre. J’y ai ensuite pris un plaisir évident. En écrivant, j’ai découvert une partie de moi-même que j’ignorais.

Pour vous, qu’est-ce que la création ?

Un moyen de pouvoir exprimer ce que je perçois du monde dans lequel je vis, de donner une couleur particulière à ma pensée. C’est, pour moi, une raison d’être qui me réconforte et me stimule.

Votre œuvre est-elle marquée par un thème récurrent ?

À l’origine, non. Mais, ces dernières années, j’ai réalisé que ce qui traversait mes textes était souvent une façon de présenter aux enfants certaines réalités du monde dans lequel ils grandissent et dont ils seront un jour des citoyens. Mais ce qui demeure fondamental dans cette démarche, c’est de ne jamais m’éloigner de l’enfance, et c’est là que le pouvoir de l’imaginaire prend toute sa place dans mon travail.

Quelles sont vos principales influences ?

Roald Dahl, Gianni Rodari, Erich Kästner et Jacques Prévert

Quel écrivain appréciez-vous pour sa démarche créatrice ?

Le Clézio

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur vos premiers livres ?

Affectueux, ému et bienveillant.

Quelle importance donnez-vous à l’aspect matériel de vos livres ?

Une grande importance, particulièrement dans le cas des albums. Je suis un amoureux de l’illustration. Mais au-delà de cet intérêt personnel pour l’image, il y a chez moi la passion des beaux livres. Un album doit être le fruit d’un travail collectif dans lequel le texte, l’illustration, le graphisme et la mise en page doivent se combiner et s’harmoniser pour offrir au lecteur un bel objet à voir, à lire et à garder.

Quel livre pour la jeunesse offririez-vous à un adulte ?

Difficile à dire. Il y a tant de superbes livres. Mais si j’avais à le faire, j’essaierai d’abord de cerner ce que cet adulte pense de la littérature de jeunesse et je lui offrirai alors le livre qui pourrait le plus le déstabiliser par rapport à sa perception. Pourquoi ? Pour aller plus loin.

Qu’est-ce qui vous anime dans le fait d’écrire pour le jeune public ?

Le sentiment que je fais peut-être œuvre utile de ma vie.

Selon vous, pourquoi avons-nous besoin des livres pour enfants ?

Pour cultiver le rêve et enraciner l’imaginaire comme l’un des petits bonheurs de l’existence, quel que soit notre âge.

Quel personnage de fiction aimeriez-vous rencontrer ? Que lui diriez-vous ?

Le Lapin d’Alice au pays des merveilles. « Arrête de courir comme ça, tu vas finir par te rendre malade ! »

Qu’est-ce qui vous contrarie ?

Moi-même, bien souvent.

Outre la littérature jeunesse, quelle forme d’expression vous intéresse ?

La parole conteuse

Y a-t-il une citation qui vous interpelle ?

« Si ce que tu as à dire n’est pas aussi beau que le silence, alors tais-toi.  » Hélas, je n’y arrive jamais !

* * *

Bibliographie sélective

L’étoile de Sarajevo, Jacques Pasquet, 2008, Dominique et compagnie, 36 p., 9782895125723.*
Mots doux pour endormir la nuit, Jacques Pasquet, 2011, Planète rebelle, 33 p., 9782923735252.*
Mon île blessée, Jacques Pasquet, 2009, de l’Isatis, 36 p., 9782923234540.*
Contes absurdes pour délier la langue, Jacques Pasquet, 2009, Planète rebelle, 42 p., 9782922528923.*
Coucou bébé, Jacques Pasquet, 2011, de l’Isatis, 24 p.,  9782923234786.*

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9 janvier 2012  par Le délivré

Questionnaire d’auteur : Marc-Antoine Mathieu

Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invité bande dessinée pour janvier : Marc-Antoine Mathieu.

Quel genre de lecteur êtes-vous ?

Transversal. Des écrits scientifiques, philosophiques parfois, des romans (peu), des bandes dessinées, des livres d’architecture, d’art…

Quel qualificatif décrirait votre bibliothèque personnelle ?

Diversifiée. Les livres de bande dessinée de l’Association côtoient un catalogue de Cieslewicz, un livre de photographie de Mario Giacomelli ou un ouvrage scientifique de Richard Dawkins… Plus loin, de vieux et précieux Charlie Mensuel, et une petite collection de « Pop Up ». Là, un livre sur les jardins Zen. Ils me tirent tous vers le haut.

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

Limonov, d’Emmanuel Carrère. Emmanuel Carrère a le génie de choisir les bons personnages. Après J.P. Roman, après P.K. Dick, Limonov à son tour nous parle dans le particulier et dans l’universel. Limonov résonne dans cette époque-ci, et aussi dans chacun de nous. C’est ce qui fait bouger les lignes.

Pourquoi êtes-vous auteur ?

Parce que j’ai une pathologie, finalement assez répandue chez les créateurs : j’ai peur de m’ennuyer.

Pour vous, qu’est-ce que la création ?

La création, c’est avant tout la rêverie. Nul autre que Gaston Bachelard n’a mieux évoqué le bonheur et la force de la rêverie. Il faut lire La flamme d’une chandelle… Tout est dit, là.

Quelle a été votre plus belle rencontre littéraire ?
Je l’ai souvent dit : je dois énormément à J. L. Borges. Sans lui, mon travail ne serait pas le même, c’est certain.

Un extrait de Le dessin (pages 17 à 19)

Quel personnage de fiction aimeriez-vous rencontrer ? Et que lui diriez-vous ?

Sans aucun doute K. de Kafka… Mais je pense que je ne lui dirais rien… Je me contenterais du frisson que j’aurais ressenti à le croiser, un soir, sur un des ponts qui mènent à un château…

Outre la bande dessinée, quelle forme d’expression vous intéresse ?

L’architecture.

Quel est d’après vous l’avenir du livre et de l’imprimé ?

Je pense qu’il en a déjà un. Mais le livre changera de statut, tout comme le théâtre a changé de statut après l’avènement du cinéma, par exemple. Certaines images se satisferont d’une lecture sur écran, d’autres nécessiteront toujours un support papier. De nouvelles créations s’inventeront grâce à l’avènement du support numérique et d’autres grâce à la mutation du livre…

Y a-t-il une citation qui vous interpelle ?

Oui : « Avec la connaissance augmente le doute. » C’est de Goethe…

* * *

Bibliographie sélective

Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves (5 tomes), 1990-2004, Delcourt, 48 p. ch., 9782906187795.
Mémoire morte, 2000, Delcourt, 64 p., 9782840554103.
Le dessin, 2001, Delcourt, 44 p., 9782840557852.
Les sous-sols du révolu : Extraits du journal d’un expert, 2006, Futuropolis / Musée du Louvre, 60 p., 9782754800501.
Dieu en personne, 2009, Delcourt, 122 p., 9782756014876.
3’’, 2011, Delcourt, 72 p., 9782756025957.

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5 décembre 2011  par Le délivré

Questionnaire d’auteur : Louis Gauthier

Photo : Marco Campanozzi, La Presse.

Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invité littérature pour décembre : Louis Gauthier.

Comment êtes-vous devenu lecteur ?

En lisant. Contrairement à beaucoup d’écrivains québécois, je viens d’une famille où il y avait beaucoup de livres.

Enfant, que lisiez-vous ?

Tout jeune, je lisais la comtesse de Ségur et Jules Verne, les auteurs pour la jeunesse de l’époque… et surtout Tintin, bien sûr. Un peu plus tard, les romans de la collection « Signe de piste » et la série des aventures de Biggles, par le capitaine W.E. Johns.

Quel genre de lecteur êtes-vous ?

Boulimique. Je lis tout ce qui me tombe sous la main. Mais j’essaie de me contrôler.

Quel qualificatif décrirait votre bibliothèque personnelle ?

Épurée. À la suite d’un petit incendie dans mon bureau, où j’ai perdu pas mal de livres, j’ai décidé de ne racheter et de ne garder que ceux qui m’étaient essentiels, ceux que j’ai envie de relire ou de prêter à mes amis.

Quel est le premier livre que vous vous souvenez vous être procuré ?

Probablement un des premiers titres de la collection « Le livre de poche », Un amour de Swann, de Marcel Proust, ou Vol de nuit, de Saint-Exupéry.

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

Un récit de voyage, La voie cruelle, d’une auteure suisse, Ella Maillart.

Avez-vous un plaisir de lecture coupable ?

La bande dessinée.


Pourquoi êtes-vous auteur ?

Pour connaître l’amour, la richesse et la gloire, bien sûr ! Et, plus sérieusement, par besoin de construire quelque chose, de donner un sens à ma vie.

Comment vous exprimeriez-vous si vous n’étiez pas auteur ?

Je serais sans doute photographe, la photographie étant un art simple, l’art d’appuyer sur un bouton.

Pour vous, qu’est-ce que la création ?

La vraie création est rare. La langue est un bien commun et le monde dans lequel nous vivons aussi. Ce que nous appelons « création » comporte beaucoup d’imitation et de plagiat. Ce que nous prétendons inventer est plutôt un remix de ce que nous avons assimilé. Trouver quelque chose de vraiment nouveau est exceptionnel. La création la plus rare et la plus intéressante consiste à remodeler le code même dont nous sommes fabriqués pour ouvrir la porte à un nouvel univers.

Avez-vous un lieu privilégié pour créer ?

Une pièce dont la porte se ferme à clé, avec un lit ou un sofa, car j’aime écrire couché.

Quelles sont vos principales influences ?

Elles sont nombreuses. Des philosophes et des penseurs qui ont longtemps occupé ma pensée : Pascal, Nietzsche, Alan Watts, Krishnamurti, Ma Ananda Moyi, André Moreau. Des écrivains : Voltaire, Musset, Giraudoux, Obaldia, Lewis Carroll, Henry Miller, Jack Kerouac. Des poètes : Blaise Cendrars, Breton, Éluard, les surréalistes en général. Des humoristes : Pierre Dac, Alphonse Allais.

Quels auteurs appréciez-vous pour leur démarche créatrice ?

Il y en a tellement : Cortazar, Borges, Henri Michaux, Pessoa, Lawrence Durrell, Malcolm Lowry, John Dos Passos, Maurice Dantec, Enrique Vila-Matas…

Comment est né votre premier livre ?

J’ai commencé par écrire un petit texte de quatre ou cinq pages, comme je le faisais souvent, sans penser que ça irait plus loin, puis un autre s’y est ajouté, et encore un autre ; et même si le ton et le style changeaient, ça tenait ensemble, alors j’ai continué, au gré de mes humeurs et du temps dont je disposais, et finalement je me suis retrouvé avec un récit polymorphe en 33 chapitres qui formaient un tout, mon premier livre, Anna.

Laquelle de vos œuvres affectionnez-vous particulièrement ?

J’aime bien Le monstre-mari et Les grands légumes célestes vous parlent, parce qu’on n’en parle jamais.

Avez-vous des projets en cours ?

Oui, plusieurs. D’abord le récit du voyage en Inde que j’ai fini par faire cette année, puis un roman qui raconterait la période qui a précédé Voyage en Irlande avec un parapluie. Et puis les tomes III, IV et V (en un volume) des Aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum. Des poèmes. Des réflexions sur l’écriture.

Y a-t-il un livre que vous auriez voulu avoir écrit ?

Des tas. Mais c’est une mauvaise question, parce qu’on ne peut pas écrire autre chose que ce qu’on écrit.

Ce qui vous fait sourire ?

Les paradoxes.

Ce qui vous contrarie ?

La bêtise humaine, y compris la mienne.

Ce qui vous préoccupe au quotidien ?

L’amour. Le bonheur.

Que rêviez-vous de faire, enfant ?

Un saint.

Quel est d’après vous l’avenir de la langue française au Québec ?

La question à poser n’est peut-être pas tellement celle de son avenir mais celle de son présent. À long terme, elle finira bien par disparaître, comme tout disparaît, c’est une simple question de temps. La question, c’est de savoir comment nous voulons vivre notre vie maintenant. Voulons-nous vivre comme nous sommes, sans nous amputer de notre passé ? Nous ne sommes pas très nombreux, c’est vrai, mais nous sommes originaux, malgré nous, de naissance en quelque sorte. C’est peut-être plus intéressant de mettre cette originalité de l’avant que d’essayer de nous fondre dans la masse sous prétexte de réussir.

Y a-t-il une citation qui vous interpelle ?

J’aime bien celle-ci : « Une once de pratique vaut mieux qu’une tonne de théorie. »

* * *

Bibliographie partielle

Pour commander Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire, Fides, 192 p., 9782762131048.
Pour commander Voyage en Inde avec un grand détour, ill. de Normand Cousineau, Fides, 274 p., 9782762126495.
Pour commander Les aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum, t. 1, BQ, 240 p., 9782894061817.
Pour commander Les aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum, t. 2, BQ, 200 p., 9782894062029.
Pour commander Anna, BQ, 187 p., 9782894061602.
Pour commander Les grands légumes célestes vous parlent précédé de Le monstre-mari, BQ, 176 p., 9782894062012.
Pour commander Souvenir du San Chiquita, BQ, 121 p., 9782894061985.


21 novembre 2011  par Morgane Marvier

Merci, David Vann !

Je ne suis pas une lectrice-fan ; l’auteur est bien sûr important, mais, pour moi, c’est le texte qui prime. Vous me verrez rarement, même en ces temps de salon du livre, faire la file pendant des heures pour une signature. Mais bon, quand la personne en question ressemble à l’Américain David Vann, je peux quand même glisser légèrement vers l’attitude « groupie ». L’auteur de Sukkwan Island et de Désolations nous a fait l’honneur d’être à la Librairie Monet le mardi 1er novembre, alors qu’il passait quelques jours au Québec. On m’a proposé d’animer la soirée, et j’ai très bêtement accepté sans penser à la tonne de stress que cela allait engendrer. Car très vite ont jailli les interrogations : Comment est-ce qu’on parle à quelqu’un qui a eu le Médicis ? Qu’est-ce que qu’on lui demande ? Et si mes questions lui paraissent stupides ? Et s’il répond en trente secondes et me laisse dans un silence infini et très gênant ? Cela a donné des heures d’insomnie (peut-être pas tant que ça, mais un peu quand même) à gamberger sur cette entrevue.

J’aurais mieux fait de passer ces heures-là à dormir du sommeil du juste, car recevoir David Vann, c’est comme accueillir un vieil ami de la famille.

Sympathique, généreux, bavard, drôle : les adjectifs positifs ne manquent pas pour le décrire. La salle n’était pas très pleine (pas assez à mon goût), mais ceux qui étaient venus s’intéressaient à l’auteur et avaient lu ses romans. Il a su très vite mettre tout le monde à l’aise, y compris moi, ce qui n’était pas gagné !

Il nous a parlé de son apprentissage de l’écriture (même s’il a toujours écrit), qui s’est fait petit à petit, de dix-neuf à vingt-neuf ans, avec un recueil de nouvelles dans lequel on retrouve Sukkwan Island. Il a travaillé sur ces textes parce qu’il éprouvait le besoin de s’exprimer sur le suicide de son père, qui a eu lieu quand Vann  n’avait que treize ans. Une manière de dédramatiser la chose, peut-être… En même temps, pour lui, la fiction n’est pas seulement un exutoire ou un message ; Vann a aussi une très forte volonté esthétique. À l’image de Gary, son personnage, il s’intéresse aux langues anciennes, au latin et au vieil anglais. Ses phrases très travaillées reprennent des rythmes poétiques aux sonorités qui se répondent.

Professeur en création littéraire, il explique à ses étudiants que les règles qu’il a lui-même apprises ne lui ont servi à rien – par exemple, l’idée que la correction est importante ; dans son cas, il n’y en a presque pas, le texte publié est souvent à peu de choses près celui qu’il a écrit initialement. Son but est de faire d’eux des lecteurs avant tout ; le reste suivra de lui-même. Lorsque je le questionne sur ses auteurs favoris, il cite Annie Proulx, Cormac McCarthy, Elizabeth Bishop, Gabriel Garcia Marquez.

Alors que ses livres sont empreints de noirceur et de gravité, l’homme est plein d’humour et a provoqué des rires dans la salle à plusieurs reprises. Il arrive même à faire sourire sur des sujets plus que sérieux, comme les nombreuses morts violentes dans sa famille (cinq suicides et un meurtre). Comment, demande-t-il, pourrait-il écrire des comédies avec un tel bagage ? Mais au récit de sa vie, on comprend mieux ses textes et sa profonde connaissance de l’âme humaine.

Il y a le rapport à la nature aussi, primordial dans ses deux livres. Contrairement aux romantiques et à l’idéologie américaine que l’homme est grandi par sa rencontre des  grands espaces, pour lui, la nature ne sauve pas l’homme ni ne fait ressortir ce qu’il a de meilleur en lui. Au contraire, plus son personnage est troublé, plus il aura un lien conflictuel avec cet environnement hostile qui l’entoure et qui n’est au fond qu’un miroir grossissant. Il n’est pas donné à tout le monde de vivre en Alaska, et, après avoir écouté David Vann en parler, on se dit qu’un séjour là-bas n’est peut-être pas indispensable ! Pourtant, lui-même admet sa dualité : il écrit sur la difficulté des contrées sauvages et il passe une partie de sa vie à se confronter à ces éléments, que ce soit dans des randonnées ou sur son voilier (il a déjà fait naufrage avec un bateau qu’il avait lui-même construit !) Il a d’ailleurs choisi de vivre en Nouvelle-Zélande, justement pour sa nature et le fait qu’il y avait peu d’habitants.

Ce qui marque aussi, au-delà de ses connaissances littéraires et de son humour, c’est sa grande humilité. David Vann sait la chance qu’il a eue de voir ses titres publiés. Il parle avec beaucoup de reconnaissance de ses différents éditeurs, et en particulier son éditeur français, Oliver Gallmeister, qui, neuf mois avant tous les autres éditeurs étrangers, a compris qu’il avait un excellent livre entre les mains, l’a fait traduire et l’a défendu auprès des médias. Il remercie aussi les libraires d’avoir conseillé ses romans à leurs clients, de leur « donner une vie ».

Son discours se fait plus politique lorsqu’il en vient aux Américains et à leur conviction profonde qu’ils font le bien dans le monde, ce qui est selon lui un mensonge éhonté dont ils se sont persuadés. L’homme a des valeurs et il les défend. D’ailleurs, son dernier livre en anglais est le récit d’une fusillade qui a réellement eu lieu dans une école aux États-Unis ; cela lui permet de parler de l’amour irraisonné pour les armes de ses compatriotes.

À la fin de la rencontre, le public avait des questions et il y a répondu de façon complète, comme pendant l’entrevue.

En tant que lectrice, mais aussi dans le rôle de l’animatrice, il s’agit d’une expérience que je ne suis pas prête d’oublier ; David Vann vous donne à chaque instant l’impression que ce n’est pas lui qui vous fait une faveur en répondant aux questions, mais vous qui êtes trop aimable de les lui poser.

Comme première entrevue, je ne pouvais difficilement rêver mieux. Merci, David Vann, pour votre générosité. Et j’attends avec impatience la sortie de Dirt, votre prochain roman, en 2012 en anglais et en 2013 en français, toujours chez Gallmeister, bien sûr.

* * *

Pour ceux qui voudraient un compte-rendu plus complet, il y en a un très bon sur Polar, noir et blanc. Autrement, l’auteure de Sous un pissenlit, elle aussi présente lors de la rencontre, en a extrait l’essence, la phrase qui l’a le plus marquée. Enfin, si vous avez envie d’entendre l’auteur lui-même, et moi pour les questions, vous pouvez, sur Airelibre.tv, visionner quelques minutes de l’entrevue ou l’écouter dans son intégralité en format audio.

Pour commander Sukkwan Island (éd. poche), Gallmeister, coll. « Totem », 199 p., 9782351785126.
Pour commander Sukkwan Island, Gallmeister, coll. « Nature writing », 191 p., 9782351780305.
Pour commander Désolations, Gallmeister, coll. « Nature writing », 296 p., 9782351785126.


14 novembre 2011  par Sébastien Veilleux

Le roman québécois au cinéma (2 de 2)

Pour le deuxième volet de notre article sur les adaptations cinématographiques, nous allons aborder les genres. Patrick Sénécal, chef de file du roman d’épouvante au Québec et dont plusieurs œuvres ont été adaptés au cinéma, a accepté de répondre à nos questions.

Les genres n’ont jamais été très exploités au Québec, ni en littérature ni au cinéma. Pourtant, dès 1947, une série de fascicules (pulp fiction) relatant les aventures de l’agent secret IXE-13 font fureur partout dans la province, et cela jusqu’en 1966. Pierre Saurel, l’auteur, publiera d’ailleurs d’autres séries policières à succès, mais l’émergence du roman traditionnel mettra fin à ce type de publications. Jacques Godbout rendra d’ailleurs hommage au personnage créé par Pierre Saurel. Son film IXE-13, sorti en 1971, ne passera toutefois pas à l’histoire…

En 1987, l’auteure Chrystine Brouillet s’attaque sérieusement au genre policier. Elle obtiendra d’ailleurs un beau succès avec les enquêtes de son inspectrice Maud Graham. En 2002, Jean Beaudin réalise Le collectionneur, avec Maude Guérin dans le rôle de l’inspectrice. Néanmoins, l’exercice demeure timide au Québec, tant en littérature qu’au cinéma.

Il faudra attendre 1996 pour qu’une maison d’édition se spécialise dans la littérature de genre destinée aux adultes. En effet, les éditions Alire demeurent, encore à ce jour, la plus grande pépinière d’auteurs de romans policiers, de fantasy, de science-fiction et d’épouvante au Québec. Des auteurs comme Jean-Jacques Pelletier, Jacques Coté et bien sûr Patrick Sénécal publient régulièrement pour cette maison d’édition basée dans la région de Québec.

D’autres éditeurs ont emboîté le pas et l’on peut voir, depuis quelques années, un certain développement de la littérature de genre au Québec. Le même phénomène se produit au cinéma, entre autres grâce aux adaptations cinématographiques des romans de Patrick Sénécal.

En plus d’écrire des romans, Patrick Sénécal est aussi scénariste. Il a lui-même adapté ses romans pour le cinéma. Voyons ce qu’il avait à dire sur le sujet.

* * *

Quelle est la plus grande difficulté lorsqu’on transpose l’épouvante du roman à l’écran ?

L’horreur, lorsqu’elle est transposée graphiquement, peut facilement sombrer dans le grotesque. Il faut donc doser. Ce qui était terrifiant dans un livre peut devenir ridicule à l’image si cela est mal contrôlé. Il faut donc parfois changer, trouver une image aussi forte que les mots du livre, même si le contenu est différent. Une tête coupée dans un livre peut devenir risible au cinéma.

Vos romans me semblent plus ambigus, plus tordus, que leur adaptations cinématographiques. Est-ce un choix personnel ou une exigence liée au cinéma ?

Je pense que c’est une impression et non pas une réalité. C’est la force de l’imaginaire du lecteur qui créée cette impression. Quand on lit un livre, on peut imaginer la scène aussi horrible que notre imagination le permet. Quand on regarde un film, on est soumis à une image qui existe déjà, il y a moins de place pour l’imagination du spectateur. Mes livres sont aussi tordus que l’imagination du lecteur :-) D’ailleurs, ceux qui n’ont pas lu mes romans trouvent les films drôlement tordus. Le problème quand on regarde un film adapté d’un livre, c’est qu’on veut retrouver les mêmes impressions qu’on a eues à la lecture. C’est impossible. Il faut prendre le film tel qu’il est, sans penser au livre. Mais ça, c’est plus facile à dire qu’à faire.

L’écriture de scénarios modifie-t-elle votre imaginaire d’écrivain ?

Je ne sais pas. Inconsciemment, peut-être. J’avais déjà un imaginaire très cinématographique avant d’écrire des scénarii, c’est peut-être pour cette raison qu’on a adapté mes romans. Peut-être que l’écriture du scénario me rend moins bavard dans mes romans. Je dis bien : peut-être. En tout cas, quand j’écris un roman, je ne pense jamais qu’il pourrait devenir un film, sinon je me mettrais des barrières. On est tellement plus libre quand on écrit un roman qu’un film…

En tant que scénariste, avez-vous recours à l’autocensure lorsque vous adaptez vos romans ?

Non, pas vraiment. S’il y a censure, elle ne viendra pas de moi :-) Franchement, on n’a pas eu ce genre de problème pour les trois films. C’est vrai que la sexualité de Michelle, dans 5150, rue des Ormes, est très explicite dans le roman et inexistante dans le film. Mais ce n’était pas pour des raisons de censure. C’est juste que ça venait alourdir le film et on a préféré ne pas la mettre. Mais quand j’écris un scénario, je ne me suis jamais dit encore : « Ah ! On est au cinéma, je ne peux pas mettre ça… »

Le cinéma de genre peine à prendre son envol au Québec ; pourquoi, selon vous ?

Pour deux raisons, selon moi : écrire une bonne histoire de genre, c’est difficile, alors qu’en écrire une mauvaise, c’est si facile. C’est donc normal qu’il y ait plus de mauvais films de genre que de bons, et pas juste au Québec. Ensuite, au Québec, nous sommes encore frileux avec ce genre d’histoires, en tout cas les institutions le sont. On veut encore trop faire du cinéma rassembleur et consensuel, et dans le cinéma de genre, le consensus, ça ne se peut pas. Mais je crois que ça va changer tranquillement. Je crois que Les sept jours du talion a créé une sorte de précédent. Les institutions ne voulaient pas financer ce film et l’ont fait quand même. Et ainsi, on leur a montré qu’on pouvait faire du cinéma très violent, très noir, et le faire intelligemment, avec un regard d’auteur. Donc, on a ouvert une nouvelle porte.

Merci, Patrick Sénécal !

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Pour commander Le collectionneur, Chrystine Brouillet, La courte échelle, 204 p., 9782890218543.
Pour commander 5150, rue des Ormes, Patrick Sénécal, Alire, 374 p., 9782896150441.
Pour commander Les sept jours du talion, Patrick Sénécal, Alire, 333 p., 9782896150472.


7 novembre 2011  par Le délivré

Questionnaire d’auteur : Charlotte Gingras

Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invitée littérature jeunesse pour novembre : Charlotte Gingras.

Comment êtes-vous devenu lectrice ?

En ce temps-là, il n’y avait pas de télé, pas de jeux vidéo, juste la radio et beaucoup de temps vide. C’est dans ce temps vide qu’est apparue la lecture et sa magie.

Enfant, que lisiez-vous ?

La Comtesse de Ségur, bien sûr ! J’ai reçu à Noël Les petites filles modèles, Le général Dourakine…  J’ai relu ces histoires des dizaines de fois, il y avait si peu de livres pour les enfants ! Plus tard, au début de l’adolescence, j’ai découvert les aventures de Bob Morane et surtout celles de cette chère Sylvie, hôtesse de l’air, et de son bel amoureux le pilote Philippe Gambier. Presque en même temps, j’ai trouvé dans la bibliothèque familiale Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy. Je l’ai dévoré. J’ai encore mon exemplaire.

Ophélie a reçu le Prix Alvine-Bélisle et le Prix du livre jeunesse des bibliothèques de Montréal en 2009

Quel genre de lectrice êtes-vous ?

Erratique. Boulimique. Paresseuse. Infidèle. Des romans, des romans, des romans. Je bouquine, je choisis parfois au hasard, je ne finis pas tous les livres, et quand je découvre un auteur qui m’allume, j’essaie de lire toute son œuvre. Ensuite je l’oublie et passe à quelqu’un d’autre. Sauf…

Quel qualificatif décrirait votre bibliothèque personnelle ?

bigarrée

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

J’achève le dernier roman de Jacques Poulin, L’homme de la Saskatchewan. Ses livres ne contiennent pas beaucoup de pages et si on ne fait pas attention, on les traverse trop rapidement. Alors, au lit, avant de dormir, je ne lis qu’un chapitre en mangeant trois Petit Lu. Ça fait des miettes sur les draps. Des fois, je lis deux chapitres.

Comment vous exprimeriez-vous si vous n’étiez pas auteur ?

Au bord du grand fleuve, je ferais des installations éphémères avec des pierres, du bois de marée, des algues, des coquillages ou des objets trouvés. Je les laisserais partir avec la marée. Juste avant, je ferais une photographie que je garderais précieusement.

Pour vous, qu’est-ce que la création ?

Une aventure dont je ne connais pas la destination. Prête pas prête, j’y vais.

Quels objets, livres ou pièces musicales vous accompagnent en période de création ?

Quand j’écrivais Guerres, mon dernier roman, le silence m’accompagnait. Sur ma table de travail, j’avais, comme toujours, un crayon-feutre noir indélébile, à pointe très fine. J’avais aussi, à ma gauche, l’album Chien Bleu, écrit et illustré par Nadja.

Avez-vous un lieu privilégié pour écrire ?

Ma cabane sur le bord du fleuve.

De quelle manière jouez-vous avec la langue à travers votre écriture ?

Je cherche la petite musique des mots. Des fois, elle est au rendez-vous. Parfois non. J’attends.

Votre œuvre est-elle marquée par un thème récurrent ?

Quelques thèmes m’habitent. La fragile construction de l’identité, la quête de l’autre, la solitude…

Quelle serait la première phrase d’un roman à écrire ?

Je marche.

Quelle serait la dernière phrase d’un roman à écrire ?

Je marche toujours.

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur vos premiers livres ?

Un regard de tendresse.

Laquelle de vos œuvres affectionnez-vous particulièrement ?

J’aime tous mes enfants.

Quelle importance donnez-vous à l’aspect matériel de vos livres ?

Lorsque je reçois la boîte de carton contenant mes exemplaires d’auteur, je prends le livre du dessus dans mes mains. Je le flatte. Je respire son parfum d’encre. Je suis étonnée et ravie d’y voir mon nom. Je le lis d’une couverture à l’autre en me demandant : « J’ai écrit ça ? Moi ? C’est bien moi ? »

Avez-vous un votre projet d’écriture en cours ?

J’attends la petite musique. Elle tarde à venir. Si par hasard vous la croisez, dites-lui qu’elle me manque… Mais, pour dire la vérité, je ne suis pas prête et j’hésite à sauter dans le vide.

Quel livre offririez-vous à un enfant ?

Ça dépend de l’enfant. Alors, pour ne pas me tromper, je lui offrirais la Grande Bibliothèque.

Quel livre pour la jeunesse offririez-vous à un adulte ?

Un livre qui dit : « Je suis là pour te protéger »

Qu’est-ce qui vous anime dans le fait d’écrire pour le jeune public ?

J’aime écrire des romans d’apprentissage, des romans qui parlent de quête de soi, ou qui reposent des questions non résolues.

Que dites-vous à un enfant qui désire être écrivain ?

Travaille fort. Apprends la grammaire, même si cela t’ennuie. Lis beaucoup, beaucoup, Voyage, écoute les histoires des autres. Sois fier de ta langue.

Selon vous, pourquoi avons-nous besoin des livres pour enfants ?

Parce que les enfants sont souvent seuls. Le livre est un ami. Et parfois un guide.

Quel personnage de fiction aimeriez-vous rencontrer ? Que lui diriez-vous ?

Tous les héros de mes romans, je les serrerais contre mon cœur et je leur dirais combien je suis fière d’eux. Combien je les trouve courageux.

Si vous étiez un personnage du conte Le petit chaperon rouge, seriez-vous la fillette, la grand-mère, le loup ou le chasseur ?

Le chasseur. Pour sauver l’enfant.

Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

Les chats, les chiens, les tout-petits.

Qu’est-ce qui vous contrarie ?

Faire le ménage.

Qu’est-ce qui vous préoccupe au quotidien ?

Comment boucler mes fins de mois.

Outre la littérature, quelle forme d’expression vous intéresse ?

La photographie.

Y a-t-il une citation qui vous interpelle ?

Une philosophe, Hannah Arendt, a dit, en parlant des jeunes : « Si nous ne leur transmettons pas le monde, ils le détruiront. »

* * *

Bibliographie sélective

Pour commander Ophélie, Charlotte Gingras, ill. de Daniel Sylvestre, 264 p., 9782890219571.
Pour commander Guerres, Charlotte Gingras, La courte échelle, 160 p., 9782896518142.
Pour commander La boîte à bonheur, Charlotte Gingras, ill. de Stéphane Jorisch, La courte échelle, coll. « Mon roman – Intimiste », 62 p., 9782890216686.
Pour commander La disparition, Charlotte Gingras, La courte échelle, coll. « Ado+ », 159 p., 9782890218536.
Pour commander La fille de la forêt, Charlotte Gingras, La courte échelle, coll. « Ado », 9782890218246.
Pour commander Entre chien et loup, Charlotte Gingras, photogr. de Robert Desrosiers, La courte échelle, 32 p., 9782890217430.



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