Le Délivré

Archive par auteur


16 mai 2012  par Morgane Marvier

Un printemps meurtrier

Le roman policier se fait de plus en plus populaire au Québec et on ne s’en plaindra pas. Il y avait déjà au début de l’automne le gala de Saint-Pacôme, qui depuis plus de dix ans récompense un roman policier québécois. En novembre 2011 arrivait dans le paysage QuebeCrime, festival plus anglophone ayant lieu à Québec et qui devrait inclure un volet francophone en 2012.

C’est cette fois-ci le printemps qui se fait meurtrier, du moins à Knowlton. Ne tremblez pas, au contraire, c’est le moment de fêter le polar !

Rien de prévu pour la fin de semaine ? Parfait ! Du vendredi 18 au dimanche 20 mai, ce village des Cantons-de-l’Est accueillera la première édition d’un nouveau festival de littérature policière, les Printemps meurtriers de Knowlton. Pendant ces trois jours se succéderont discussions, tables rondes et conférences avec beaucoup d’auteurs d’ici et quelques-uns d’ailleurs. Trois invités vedettes et non des moindres tiennent l’affiche :

-R. J. Ellory avait conquis son public dès son premier roman Seul le silence et il viendra ici parler de son quatrième roman en français, Les Anges de New York;

-Martin Winckler, que l’on avait découvert avec un roman, La maladies de Sachs, mais qui, touche-à-tout, a aussi écrit des essais sur la médecine et des séries télés, est invité aux Printemps meurtriers pour nous parler de ses romans policiers, dont le dernier, Les invisibles, est paru à la fin de l’été 2011;

-Est-il nécessaire de présenter Chrystine Brouillet, qui participe depuis longtemps à faire connaître le roman policier québécois et qui parlera ici de son dernier né, Double Disparition ?

Il y aura bien sûr d’autres invités, dont Martin Michaud, Jean Lemieux ou encore Jacques Côté, et vous pouvez retrouver tout le programme sur le site internet.

Le festival a été créé à l’initiative de Johanne Seymour, elle-même auteure de romans policiers. Elle dit s’être investie de trois missions :

« Ma première était une mission professionnelle : celle de créer une tribune internationale, où auteurs de la Francophonie et auteurs de langue étrangère, traduits en français, seraient réunis à une même table. Ma seconde, une mission économique et touristique pour ma région d’adoption et, finalement, ma troisième mission était de devenir, à mon tour, « pusher » de littérature. Car après les gestes d’écrire et de lire, il n’y a rien qui m’anime davantage que le geste de donner… le goût de lire. »

Si elle réalise ses objectifs, l’amateur du genre sera certainement comblé. Le programme apparait vaste et alléchant. Que vous soyez plutôt intéressé par une causerie avec R. J. Ellory, une discussion sur les liens entre polar et médecine ou encore une conférence sur le polar québécois, faites votre choix, il y en aura pour tous les goûts. Les amateurs pourront même en profiter pour tester leur connaissance lors du Quiz de la blonde en béton. Qui est prêt à répondre ? Et le festival se promet bien de profiter de la douceur du printemps si elle est au rendez-vous pour offrir des lectures en plein air.

Ce sera également l’occasion de décerner un nouveau prix de littérature policière de langue française, le prix Tenebris. Les cinq livres finalistes ont d’ores et déjà été annoncés, il s’agit de :

- Adieu de Jacques Expert, publié chez Sonatine;
- L’Infortune des biens nantis de Maxime Houde, publié chez Alire;
- Les mémoires d’un œuf de Sylvain Meunier, publié à La Courte échelle;
- La géométrie du tueur de Laura Sadowski, publié chez Odile Jacob;
- L’Armée furieuse de Fred Vargas, publié chez Viviane Hamy.

Le suspense prendra fin le dimanche 20 mai lors de la soirée de clôture du festival, où l’on découvrira le lauréat.

Si tout cela vous donne envie de découvrir quelques auteurs et de vous plonger dans un roman policier, rendez-vous à la librairie où vous retrouverez les livres de tous les auteurs invités et, pour les rencontrer, direction Knowlton pour une fin de semaine… meurtrière !

***

Les anges de New York, R. J. Ellory, 2012, Sonatine, 553 p., 9782355841101*
Seul le silence, R. J. Ellory, 2009, Livre de poche, coll. «Thriller», 601 p., 9782253125273*
Les invisibles, Martin Winckler, 2011, Fleuve noir, coll. « Thriller », 277 p., 9782265083813*
La maladie de Sachs, Martin Winckler, 2005, Gallimard, coll. « Folio », 667 p., 9782070305032*
Double disparition, Chrystine Brouillet, 2011, La courte échelle, 304 p., 9782896514670*
Adieu, Jacques Expert, 2011, Sonatine, 327 p., 9782355840845*
L’infortune des bien nantis, Maxime Houde, 2011, Alire, 372 p., 9782896150694*
Les mémoires d’un œuf, Sylvain Meunier, 2011, La courte échelle, 132 p., 9782896519750*
La géométrie du tueur, Laure Sadowski, 2011, Odile Jacob, 380 p., 9782738126641.
L’armée furieuse, Fred Vargas, 2011, Viviane Hamy, coll. « Chemins nocturnes », 426 p., 9782878583762*

* Commandez ces titres sur monet.ruedeslibraires.com en suivant les hyperliens des ISBN.

 


21 novembre 2011  par Morgane Marvier

Merci, David Vann !

Je ne suis pas une lectrice-fan ; l’auteur est bien sûr important, mais, pour moi, c’est le texte qui prime. Vous me verrez rarement, même en ces temps de salon du livre, faire la file pendant des heures pour une signature. Mais bon, quand la personne en question ressemble à l’Américain David Vann, je peux quand même glisser légèrement vers l’attitude « groupie ». L’auteur de Sukkwan Island et de Désolations nous a fait l’honneur d’être à la Librairie Monet le mardi 1er novembre, alors qu’il passait quelques jours au Québec. On m’a proposé d’animer la soirée, et j’ai très bêtement accepté sans penser à la tonne de stress que cela allait engendrer. Car très vite ont jailli les interrogations : Comment est-ce qu’on parle à quelqu’un qui a eu le Médicis ? Qu’est-ce que qu’on lui demande ? Et si mes questions lui paraissent stupides ? Et s’il répond en trente secondes et me laisse dans un silence infini et très gênant ? Cela a donné des heures d’insomnie (peut-être pas tant que ça, mais un peu quand même) à gamberger sur cette entrevue.

J’aurais mieux fait de passer ces heures-là à dormir du sommeil du juste, car recevoir David Vann, c’est comme accueillir un vieil ami de la famille.

Sympathique, généreux, bavard, drôle : les adjectifs positifs ne manquent pas pour le décrire. La salle n’était pas très pleine (pas assez à mon goût), mais ceux qui étaient venus s’intéressaient à l’auteur et avaient lu ses romans. Il a su très vite mettre tout le monde à l’aise, y compris moi, ce qui n’était pas gagné !

Il nous a parlé de son apprentissage de l’écriture (même s’il a toujours écrit), qui s’est fait petit à petit, de dix-neuf à vingt-neuf ans, avec un recueil de nouvelles dans lequel on retrouve Sukkwan Island. Il a travaillé sur ces textes parce qu’il éprouvait le besoin de s’exprimer sur le suicide de son père, qui a eu lieu quand Vann  n’avait que treize ans. Une manière de dédramatiser la chose, peut-être… En même temps, pour lui, la fiction n’est pas seulement un exutoire ou un message ; Vann a aussi une très forte volonté esthétique. À l’image de Gary, son personnage, il s’intéresse aux langues anciennes, au latin et au vieil anglais. Ses phrases très travaillées reprennent des rythmes poétiques aux sonorités qui se répondent.

Professeur en création littéraire, il explique à ses étudiants que les règles qu’il a lui-même apprises ne lui ont servi à rien – par exemple, l’idée que la correction est importante ; dans son cas, il n’y en a presque pas, le texte publié est souvent à peu de choses près celui qu’il a écrit initialement. Son but est de faire d’eux des lecteurs avant tout ; le reste suivra de lui-même. Lorsque je le questionne sur ses auteurs favoris, il cite Annie Proulx, Cormac McCarthy, Elizabeth Bishop, Gabriel Garcia Marquez.

Alors que ses livres sont empreints de noirceur et de gravité, l’homme est plein d’humour et a provoqué des rires dans la salle à plusieurs reprises. Il arrive même à faire sourire sur des sujets plus que sérieux, comme les nombreuses morts violentes dans sa famille (cinq suicides et un meurtre). Comment, demande-t-il, pourrait-il écrire des comédies avec un tel bagage ? Mais au récit de sa vie, on comprend mieux ses textes et sa profonde connaissance de l’âme humaine.

Il y a le rapport à la nature aussi, primordial dans ses deux livres. Contrairement aux romantiques et à l’idéologie américaine que l’homme est grandi par sa rencontre des  grands espaces, pour lui, la nature ne sauve pas l’homme ni ne fait ressortir ce qu’il a de meilleur en lui. Au contraire, plus son personnage est troublé, plus il aura un lien conflictuel avec cet environnement hostile qui l’entoure et qui n’est au fond qu’un miroir grossissant. Il n’est pas donné à tout le monde de vivre en Alaska, et, après avoir écouté David Vann en parler, on se dit qu’un séjour là-bas n’est peut-être pas indispensable ! Pourtant, lui-même admet sa dualité : il écrit sur la difficulté des contrées sauvages et il passe une partie de sa vie à se confronter à ces éléments, que ce soit dans des randonnées ou sur son voilier (il a déjà fait naufrage avec un bateau qu’il avait lui-même construit !) Il a d’ailleurs choisi de vivre en Nouvelle-Zélande, justement pour sa nature et le fait qu’il y avait peu d’habitants.

Ce qui marque aussi, au-delà de ses connaissances littéraires et de son humour, c’est sa grande humilité. David Vann sait la chance qu’il a eue de voir ses titres publiés. Il parle avec beaucoup de reconnaissance de ses différents éditeurs, et en particulier son éditeur français, Oliver Gallmeister, qui, neuf mois avant tous les autres éditeurs étrangers, a compris qu’il avait un excellent livre entre les mains, l’a fait traduire et l’a défendu auprès des médias. Il remercie aussi les libraires d’avoir conseillé ses romans à leurs clients, de leur « donner une vie ».

Son discours se fait plus politique lorsqu’il en vient aux Américains et à leur conviction profonde qu’ils font le bien dans le monde, ce qui est selon lui un mensonge éhonté dont ils se sont persuadés. L’homme a des valeurs et il les défend. D’ailleurs, son dernier livre en anglais est le récit d’une fusillade qui a réellement eu lieu dans une école aux États-Unis ; cela lui permet de parler de l’amour irraisonné pour les armes de ses compatriotes.

À la fin de la rencontre, le public avait des questions et il y a répondu de façon complète, comme pendant l’entrevue.

En tant que lectrice, mais aussi dans le rôle de l’animatrice, il s’agit d’une expérience que je ne suis pas prête d’oublier ; David Vann vous donne à chaque instant l’impression que ce n’est pas lui qui vous fait une faveur en répondant aux questions, mais vous qui êtes trop aimable de les lui poser.

Comme première entrevue, je ne pouvais difficilement rêver mieux. Merci, David Vann, pour votre générosité. Et j’attends avec impatience la sortie de Dirt, votre prochain roman, en 2012 en anglais et en 2013 en français, toujours chez Gallmeister, bien sûr.

* * *

Pour ceux qui voudraient un compte-rendu plus complet, il y en a un très bon sur Polar, noir et blanc. Autrement, l’auteure de Sous un pissenlit, elle aussi présente lors de la rencontre, en a extrait l’essence, la phrase qui l’a le plus marquée. Enfin, si vous avez envie d’entendre l’auteur lui-même, et moi pour les questions, vous pouvez, sur Airelibre.tv, visionner quelques minutes de l’entrevue ou l’écouter dans son intégralité en format audio.

Pour commander Sukkwan Island (éd. poche), Gallmeister, coll. « Totem », 199 p., 9782351785126.
Pour commander Sukkwan Island, Gallmeister, coll. « Nature writing », 191 p., 9782351780305.
Pour commander Désolations, Gallmeister, coll. « Nature writing », 296 p., 9782351785126.


18 mai 2011  par Morgane Marvier

Le français était à la fête

Nous le disons assez souvent sur le Délivré, le métier de libraire est une histoire d’amour des mots et de défense de la langue. Découvrir de nouveaux auteurs, voilà un défi que nous aimons relever. Il était donc logique que la Librairie Monet se fasse un plaisir de soutenir la Francofête organisée par le Centre de Communication Écrite de l’Université de Montréal qui se tenait du 15 au 25 mars.

Vous me trouvez un peu en retard? Mais non, pas du tout, car de nombreux concours ont été lancés à ce moment-là et les gagnants ont été dévoilés lundi. Charades, mots croisés, chansons, bandes dessinées ou nouvelles, il y en avait pour tous les goûts et toutes les envies.

Cette année, les organisateurs avaient décidé de mettre le polar à l’honneur, ce qui ne pouvait que me ravir, bien sûr. Alors, quand on m’a demandé si cela me tentait de faire partie du jury qui récompenserait les meilleures nouvelles, j’ai forcément accepté.

Les participants avaient pour consigne de choisir l’incipit d’un polar parmi les douze qui leur étaient proposés et d’en faire une nouvelle ou un début de roman de deux à quatre pages. Trente et un se sont lancés dans l’écriture pour l’occasion. En tant que lectrice, cela m’a permis de découvrir des textes variés. Du très noir au whodunnit à l’Agatha Christie, du sérieux au plus humoristique, cela a été une fois de plus la démonstration que le genre policier peut être large tout en restant polar. Difficile dans ses conditions de faire un choix et de proclamer un unique vainqueur. Les textes étaient bien sûr inégaux – c’est toujours le cas dans les concours – mais cela ne rend pas la question plus facile.

Ah, le dilemme à mon bureau avec toutes ses feuilles posées devant moi pour les classer de façon cohérente! Heureusement que je n’étais pas seule à décider, j’y serai encore.

Nous nous sommes donc réunis avec mes collègues jurés pour délibérer. J’avais en plus la chance d’être très bien accompagnée par Lorraine Camerlain, une des organisatrices, et André Marois, auteur de polar. Il nous a fallu choisir trois gagnants, un pour chaque catégorie: étudiants francophones, étudiants non francophones et communauté universitaire.

Dans la catégorie des étudiants francophones (la plus nombreuse), c’est le récit de Chloé Barbe intitulé Le Meurtre de Barthélémy Hubert qui a attiré notre attention. Original et bien écrit, il m’a fait sourire tout en restant tout à fait dans la veine polar. Les mots sont choisis avec soin pour créer un ton et elle y réussit très bien. C’est l’histoire d’un tueur à gages dont la victime est assassinée avant qu’il ait le temps de passer à l’action:

« En temps normal, j’aurais remercié le ciel de nous avoir délivrés de ce pathétique avorton, de ce détritus à forme vaguement humaine qui ne méritait même pas d’apparaître à la télé. L’ennui, c’est que je venais tout juste de recevoir un contrat de près de cent mille dollars pour descendre Bubber. »

Envie d’en savoir plus? Le texte dans son intégralité est sur le site de la Francofête (Le Meurtre de Barthélémy Hubert) avec ceux des autres gagnants qui ont été annoncés lundi lors de la remise des prix dans une ambiance chaleureuse malgré la pluie dehors. Ils ont reçus des polars, bien sûr, mais également des dictionnaires, des montants en argent et des chèques-cadeaux de la librairie.

Comme chez Monet, nous aimons aussi beaucoup la bande dessinée, c’est mon collègue Réjean qui faisait partie du jury pour le concours de BD. Les participants devaient cette fois-ci adapter une nouvelle d’André Marois et vous pouvez voir leurs oeuvres ici.

Alors, le prochain auteur de polar québécois faisait-il partie du lot? Qui sait, à charge des libraires de surveiller pour vous tenir au courant.


10 décembre 2010  par Morgane Marvier

Quatre auteurs de polar, un spécialiste et des blogueurs

Norbert Spehner au rapport

Norbert Spehner au rapport

Depuis la fin novembre, L’aire libre, notre salle d’exposition, se veut très noire ; le ton l’a été encore davantage la semaine dernière lors des conférences et tables rondes qui accompagnaient notre salon Le crime est à la page. Et voilà que j’ai très envie de partager l’expérience et de raconter à ceux qui n’avaient pu se rendre jusque chez nous l’ensemble des activités !

La première rencontre a eu lieu au soir du jeudi 2 décembre. Nous avions réuni autour la table quatre auteurs québécois de polar : Luc Baranger, Jean Lemieux, André Marois et Jacques Savoie. Cela promet- tait un grand moment pour les amateurs du genre ! Répondant aux questions d’un Tristan Malavoy-Racine qui a magistralement animé le débat, ils ont pu nous dire ce qui, selon eux, définissaient le polar. Chacun a raconté son parcours, ce qui l’a mené au genre et pourquoi. Cela a donné une discussion passionnante, ces auteurs ayant tous emprunté des chemins différents tout en se rejoignant sur le plaisir d’en écrire. Au fil de la discussion, le polar est apparu comme un formidable outil de critique sociale et qui permet de réfléchir sur des problématiques actuelles. L’auteur de polar a les moyens de dénoncer, de nous raconter ce qui se passe ou ce qui s’en viendra. Habitué à observer le monde, il en voit peut-être les dérives avant nous et accepte la responsabilité de nous les montrer.

Le débat s’est aussi orienté sur le polar québécois. Y en a-t-il un, avec une réalité qui le définit ? Pas si sûr ; il a l’air de se chercher et d’être en quête de son identité. Norbert Spehner, spécialiste du genre, qui était venu assister à la rencontre, avait l’air de soutenir ce constat. La bonne nouvelle pour le lecteur est que le polar québécois est tout de même en train de se développer ; peut-être se trouvera-t-il une voix toute personnelle. Puis les quatre auteurs nous ont expliqué leur manière de travailler, leur choix par rapport à un héros récurrent ou non (André Marois ayant selon lui tendance à les tuer, difficile de les faire revenir !), s’ils avaient l’impression de participer à changer le monde (la mission a l’air un peu énorme, ils vont commencer par nous faire plaisir…) et leur vision de l’avenir du polar. Sujets tous très intéressants, surtout quand ils sont traités avec humour et passion comme ce fut le cas. La discussion s’enchaînait sans heurt au fil des anecdotes de Luc Baranger, qui joue avec les mots et les histoires en direct comme il le fait avec talent dans ses romans. André Marois, Jaques Savoie et Jean Lemieux ont aussi su nous faire découvrir leurs visions d’auteur avec simplicité et beaucoup de plaisir.

Quatre belles gueules de tueurs : Jacques Savoir, Jean Lemieux, André Marois et Luc Baranger

Quatre belles gueules de tueurs : Jacques Savoie, Jean Lemieux, André Marois et Luc Baranger

Même équipe ou presque le dimanche 5 décembre, puisque Norbert Spehner était passé cette fois-ci de l’autre côté de la table ­- enfin presque : il s’est assis dessus – pour nous parler du polar québécois. Critique pour La Presse et à la radio, il participe à plusieurs revues spécialisées, dont Alibis, la revue québécoise du genre. On pourrait presque le surnommer « le pape du polar québécois » si ça ne le fâchait pas autant ! On sent définitivement le professeur caché pas loin derrière et c’est un compliment. Il connait son sujet sur le bout des doigts et il fait plus que nous expliquer, il « raconte » l’histoire du polar. Saviez-vous que le premier détective de polar québécois s’appelait Luc Laroche et qu’il apparaissait dans Le Trésor de Bigot, paru dans les années 20 ? Ou encore que le Québec avait connu ses pulps avec entre autres Les exploits du Domino Noir ? Spehner nous a promené comme ça au fil des années jusqu’à nous dresser un portrait de l’édition actuelle. Le constat : une hausse très nette de la production, ce qui est bien, et de la qualité, ce qui est encore mieux. On voit se multiplier les collections, les revues, les prix (dont Le prix de St-Pacôme du roman policier, qui fêtera l’année prochaine ses dix ans). De quoi donner envie au lecteur de polar de se plonger dans une littérature bien d’ici. Norbert Spehner a admirablement su nous transmettre sa passion (et pour ceux qui auraient envie d’en savoir encore plus, je leur conseille son ouvrage Le roman policier en Amérique française aux éditions Alire), l’audience était parfaite, intéressée et attentive, et j’ai eu le plaisir de compter pas moins de cinq auteurs de polar dans la salle. Pas mal, non ?

Deux blogueurs face à Spehner...

Deux blogueurs face à Spehner...

La table ronde qui suivait concernait la promotion et la critique du polar par les médias, et plus particulièrement par les blogues. Norbert Spehner est bien sûr resté en tant que critique polar et il a été rejoint par Richard Migneault, de Polar, noir et blanc. Michel Vézina avait malheureusement dû annuler sa participation. J’ai donc eu le privilège de m’asseoir entre les deux passionnés de polar puisque je suis aussi blogueuse à mes heures. Difficile de vous raconter exactement ce qui s’est dit, j’étais très concentrée sur mes voisins de table, tout à mon plaisir d’être en leur compagnie pour parler polar. J’espère que la discussion a été aussi intéressante pour le public qu’elle l’a été pour moi ! Le blogue est apparu non pas comme une opposition aux médias traditionnels, mais au contraire comme un ajout qui toucherait un public différent, un atout pour défendre la littérature et en particulier pour présenter celle d’ici à l’étranger. Je crois qu’il est apparu très clairement que ce qui nous réunit tous les trois, quel que soit le média que nous avons choisi, c’est l’amour du genre et l’envie de partager nos lectures. Les blogues se sont révélés un outil critique à surveiller : parce qu’ils se font de plus en plus présents, les éditeurs les prennent très au sérieux.

Ce fut en tout cas une semaine passionnante sur le roman policier. J’espère qu’elle   a autant plu à ceux qui étaient présents qu’à moi et qu’elle leur a donné envie de poursuivre leurs découvertes dans ce genre. Elle a par contre participé à augmenter la pile des livres qu’il faudrait absolument que je lise… La fréquentation des auteurs et des spécialistes n’est pas bonne pour mon budget livres !

En outre, au delà de mon intérêt personnel pour le roman policier, je trouve que c’est lors de ces évènements que la librairie remplit une autre de ses missions principales : celle de passeur de culture, de lien social et de lieu de rencontres. Un plaisir de libraire que je trouve encore meilleur lorsque je le partage et qu’il concerne une littérature que j’adore.

* * *

Le roman policier en Amérique française, Norbert Spehner, Alire, 418 p.
Un autre regard sur les activités sur Polar, noir et blanc


26 novembre 2010  par Morgane Marvier

Dix livres fétiches : Mon parcours polar

Notre Salon Le crime est à la page a été officiellement lancé hier soir. La Librairie Monet, ou du moins sa salle d’exposition, arbore maintenant la couleur noire, et Le délivré se penchera sur la question au cours du mois de décembre, sous différentes facettes. Et c’est moi qui me lance la première, puisqu’il paraît que je suis la « Madame Polar » de la Librairie ! Ce n’est pas que je sois la seule à en lire (d’ailleurs, beaucoup de mes collègues viennent voir du côté mauvais genre assez souvent), mais c’est certain que je suis celle qui en dévore le plus, ça devient boulimique…

Pour l’occasion, j’ai eu envie de me lancer dans le même exercice que mes collègues Éric et Rhéa, en vous présentant pour ma part les dix polars qui m’ont influencée en tant que lectrice et qui ont fait de moi une passionnée du genre. Ils ne sont peut-être pas tous excellents au niveau littéraire – et je ne relirai probablement pas ceux du début avec autant de plaisir -, mais ce sont eux qui m’ont ouvert au roman policier, qui m’ont fait découvrir un genre qui aujourd’hui est devenu un peu plus qu’un simple divertissement pour moi.

On commence par la Bibliothèque Verte (eh oui, jeunesse oblige) et l’héroïne de Caroline Quine avec Alice et le carnet vert. Alice Roy (Nancy Drew, en anglais) a dix-huit ans, une voiture, un copain et elle est détective privée : de quoi faire rêver à une indépendance prochaine ! Avec ses deux amies, Marion et Bess, elle se lance dans des enquêtes qui pourraient parfois mal tourner. Mais rassurez-vous, nous sommes dans la Bibliothèque Verte et tout finit bien à la fin.

Difficile de lire du roman policier sans être passée tout d’abord par la case Agatha Christie. Ah, Hercule Poirot et ses fameuses cellules grises ! Le polar à l’anglaise, avec peu de sang mais du thé et des scones à volonté ! C’est peut-être Le meurtre de Roger Ackroyd qui m’a le plus marqué. Impossible de vous dire pourquoi sans dévoiler la fin – ce qui serait terrible pour un policier -, mais disons simplement que ce roman m’a appris qu’on pouvait jouer avec les codes du genre et faire un pied de nez au lecteur en le surprenant mais sans le décevoir.

Lorsqu’on est adolescent, on aime bien se faire peur. En tout cas, moi, j’aimais ça. Et Mary Higgins Clark est passée maître dans l’art du thriller. Une jeune femme en détresse, du danger, de la peur, un sauveur (si possible, beau…) De quoi passer des nuits blanches sous la couette, lampe de chevet allumée, pour finir avant le matin La clinique du docteur H. Clark m’a embarqué dans un monde qui paraissait bien loin pour une adolescente française, mais c’est aussi pour cela que c’est tellement bon : on peut retrouver son bon vieux chez-soi le lendemain matin.

Le roman policier, pour beaucoup, cela a un léger accent américain. Michael Connelly avec Le Poète a marqué beaucoup de lecteurs, dont moi. La recherche de la vérité sur la mort de son frère va mener le journaliste Jack McEvoy à découvrir une véritable série de meurtres de policiers. Probablement mon premier tueur en série en littérature si on exclut les divers ogres et barbe-bleue ! Et ce titre est toujours une référence du genre.

Mais le tournant absolu, la grande claque définitive, c’est James Ellroy qui me l’a donné avec Le Dalhia noir. Je me souviens encore les heures nocturnes à lire, l’horreur des meurtres racontés, la corruption de tous et l’immense plaisir provoqué par l’écriture brute et violente. On ne sort pas indemne de cette lecture, pas plus que de celle des autres titres d’Ellroy ; on comprend mieux le monde. C’est un réveil plutôt agressif mais tellement nécessaire. Le polar devient un instrument de description d’une réalité et de critique sociale. C’est là que j’ai définitivement été harponnée.

Et puis il y a eu le polar français aussi, avec Fred Vargas et L’homme aux cercles bleus. J’ai tout de suite aimé sa touche de fantaisie, le côté excentrique de son héros Adamsberg, qui s’éloignait du détective hard-boiled américain tout en restant pourtant totalement dans le roman policier. L’enquête était là, mais plus proche de notre réalité, sans toutefois y être vraiment.

La découverte suivante fut latino-américaine, et plus précisément mexicaine avec Paco Ignacio Taibo II (et j’en donne un aperçu ici). Je crois en avoir dévoré au moins trois d’affilée, en commençant par Jours de combat, qui marque ma rencontre avec Héctor Belascoarán Shayne, le détective borgne et boiteux. C’est avec lui que j’ai compris que le polar pouvait aussi être déjanté, un peu fou. Qu’il pouvait être le moyen de découvrir une société, de parler politique et de rêver à un monde meilleur. Comme Ellroy mais d’une autre manière, il m’a appris à me replacer dans un contexte, à mieux réfléchir, à voir plus loin que mon petit bout de vie.

Je crois que je ne peux pas faire l’impasse sur Ian Rankin et Rébus, son détective bourru que j’ai découvert dans L’Étrangleur d’Édimbourg. Il est le premier qui m’a donné le goût des enquêteurs obstinés, talentueux, terriblement seuls et légèrement alcooliques (je suis sûre que d’autres noms vous viennent tout de suite à l’esprit). Rankin a aussi une telle manière de décrire la ville d’Édimbourg qu’on y sent la pluie, l’odeur du fish and chips et celle des pubs enfumés. Ce sont les polars qui me disent dans quel monde je vis, la réalité de ceux qui se sont perdus et la violence quotidienne de notre société.

Mo Hayder, de son côté, nous éloigne totalement de notre ordinaire. Avec Tokyo, elle nous plonge dans l’horreur absolue, petit bout par petit bout, jusqu’à ce que le récit dépasse tout ce qu’on pouvait imaginer. Et pourtant, elle aussi ne fait que nous dire de quoi l’homme est réellement capable puisqu’elle parle des exactions qu’ont commises les Japonais pendant la guerre. Les femmes en polar ont vraiment l’imagination noire…

J’admets que je triche un peu sur mon dernier choix, puisque je ne l’ai pas lu en entier (heureusement !) et que ce n’est pas vraiment un polar non plus. Néanmoins, il marque ma plongée définitive dans le grand bain du roman policier. Il s’agit des deux gros volumes du Dictionnaire des littératures policières, dirigé par Claude Mesplède chez Joseph K. C’est cet ouvrage qui m’a fait me rendre compte à quel point ma connaissance du genre était infime et combien j’avais envie d’en apprendre davantage. L’acheter a été pour moi une façon de dire « Bonjour, je m’appelle Morgane et je suis fan de polar. » C’est la bible du genre, autant pour lire sur les auteurs qu’on connait déjà que pour découvrir ceux qu’on va lire bientôt.

Et puis comme le dit si bien Daniel Pennac dans sa préface : «  Ce dictionnaire si minutieusement achevé est un roman sans fin. »

* * *

Voilà donc dix livres ou auteurs qui ont dessiné ma direction de lectrice. En tout cas, les dix qui m’apparaissent maintenant car je suis sûre que d’autres que j’aurais pu nommer également me viendront dès demain. Et puis, il m’aurait fallu citer tant d’autres auteurs qui constituent ma bibliothèque pour la rendre plus noire encore, comme James Sallis, Jo Nesbo, Craig Johnson, Jean-Bernard Pouy, Jean-Claude Izzo, R.J. Ellory, Arnaldur Indridason, André Marois, Daniel Pennac et j’en oublie.

Mais on voit à travers ces dix livres ce qui m’attire tant dans ce genre littéraire : sa capacité à me faire déconnecter de mon quotidien, à m’emporter dans un autre monde à la fois angoissant et passionnant. En même temps, c’est aussi parce qu’il décrit une réalité sociale et humaine qu’il m’intéresse. J’aime qu’un auteur s’en serve pour critiquer le monde qui nous entoure, pour montrer la noirceur de l’âme humaine tout autant que le courage en chacun de nous, et qu’il me fasse réfléchir sur la notion de justice. En fait, le polar me permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, et ce n’est pas rien finalement.

Tout ça en partant d’une détective de dix-huit ans avec une voiture !

* * *

Alice et le carnet vert, Caroline Quine, Hachette jeunesse, coll. « Bibliothèque Verte », 185 p.
Le meurtre de Roger Ackroyd, Agatha Christie, diverses éditions.
La clinique du docteur H, Mary Higgins Clark, Le livre de poche, 311 p.
Le poète, Michael Connelly, Seuil, coll. « Points », 565 p.
Le Dahlia noir, James Ellroy, Rivages, coll. « Rivages-Noir », 504 p.
L’homme aux cercles bleus, Fred Vargas, Viviane Hamy, coll. « Chemins nocturnes », 213 p.
Jours de combat, Paco Ignacio Taibo II, Rivages, coll. « Rivages-Noir », 266 p.
L’Étrangleur d’Édimbourg, Ian Rankin, Le livre de poche, 285 p.
Tokyo, Mo Hayder, Presses de la cité, coll. « Sang d’encre », 429 p.
Dictionnaire des littératures policières (2 volumes), Claude Mesplède (dir.), Joseph K, 1088 p. ch.


19 novembre 2010  par Morgane Marvier

Le crime est à la page

Il y a quelques semaines déjà, j’avais laissé sous-entendre (très subtilement, bien sûr) que nous vous préparions une surprise à la Librairie, une surprise polar… Il est enfin temps de la dévoiler pour ceux qui n’auraient pas encore élucidé le mystère : nous vous offrirons un espace entièrement consacré au genre policier ! Du 22 novembre au 7 janvier, la salle L’aire libre sera noire ou ne sera pas !

Pourquoi ? Mais simplement parce qu’on aime ça et qu’on m’est pas les seuls, ainsi que le prouve la popularité du genre en librairie. Cela fait longtemps que nous avions envie de creuser un peu plus dans la littérature policière, et le temps des fêtes est l’occasion idéale ; en effet, combien de fois avons-nous entendu : « C’est pour mon père (ou belle-mère ou fille ou tout autre membre de la famille), il adore les polars » ?

Alors pourquoi ne pas vous offrir un choix plus grand encore qu’à l’habitude ? Vous pouvez imaginer que pour la passionnée du genre que je suis, cela a été un plaisir de me plonger dans les catalogues de tous les éditeurs pour vous proposer la sélection la plus variée possible. Car on touche là à plusieurs des parties les plus agréables du métier : choisir pour atteindre tous les lecteurs, faire découvrir de nouveaux auteurs ou de nouveaux éditeurs, mettre en pile des livres qu’on a adorés car on sait qu’ils plairont à d’autres. Découverte et partage sont les mots-clés du libraire passionné. C’est tout cela que nous avons eu envie de faire avec le salon Le crime est à la page, soit vous proposer un vaste choix de romans policiers pour tous les âges et sous toutes les formes : du polar pour les adultes comme pour les jeunes, sans oublier les polars en bandes dessinées…

Bien entendu, vous retrouverez les titres phares – pour ceux qui n’auraient pas encore eu l’occasion de les lire -, mais nous espérons vous y faire découvrir des auteurs moins connus qui n’ont pas eu la place qu’ils méritaient sur les étagères des librairies. Puis des éditeurs qui ne sont pas diffusés au Québec, comme c’est le cas des éditions Krakoen ; ce sera une occasion unique de découvrir ce qu’ils nous proposent…

Pour fêter le début de l’aventure polar chez Monet, nous vous invitons à son cocktail d’ouverture, le jeudi 25 novembre à partir de 17h. Nous vous réservons une petite surprise polar en direct. Il y aura même des livres à gagner ; c’est pas beau, ça ? Mais réservez votre place, il risque d’y avoir du monde !

Et comme un plaisir ne devrait jamais venir seul, nous avons aussi eu envie de stimuler les échanges entre passionnés et spécialistes en organisant deux tables rondes et une conférence autour du genre.

La première rencontre aura lieu le jeudi 2 décembre à 19 heures, et réunira quatre auteurs québécois de romans policiers. Autour de la table : Luc Baranger, Jean Lemieux, André Marois et Jacques Savoie, Tristan Malavoy-Racine se chargeant d’animer le débat. Voilà qui promet d’être passionnant !

Le dimanche 5 décembre regroupera deux évènements : à 14 heures, Norbert Spehner, le spécialiste québécois du genre, nous fera part de ses réflexions sur l’état du roman policier au Québec, un genre qui grandit, qui grandit… Je vous promets d’être attentive et de prendre des notes.

Puis à 15h, ce sera l’occasion de réfléchir au rôle des différents médias dans la promotion de la littérature policière, avec bien sûr Norbert Spehner comme journaliste, Michel Vezina, qui parlera en tant qu’auteur et éditeur, et deux blogueurs, Richard Migneault de Polar, noir et blanc et moi-même, puisque je tiens aussi un blogue polar. Le polar, ça se dévore avec passion, mais ça se réfléchit aussi !

Comme Noël approche, nous avions envie de faire des cadeaux… Vous pourrez participer jusqu’au vendredi 17 décembre à notre concours en librairie vous permettant de gagner une bibliothèque entière de romans policiers. J’aurai bien aimé participer, moi, mais il paraît que je n’ai pas le droit, me dit mon patron : c’est pour les clients !

Nous espérons vous accueillir nombreux dans le mois à venir pour ce salon polar. Et si on s’y croise, je prendrai un grand plaisir à échanger avec vous : j’ai quelques auteurs en tête dont j’aimerais vous parler, et je suis sûre que vous pourriez m’en faire en découvrir d’autres…



© 2007 Librairie Monet