Irrémédiablement, la mélancolie gagne chaque printemps les amateurs québécois de baseball, orphelins de leurs Expos, « Nos Amours », depuis 2004. Le morne Stade olympique reste vide alors que 30 autres villes nord-américaines s’activent au rythme du baseball majeur depuis la fin du mois de mars. Le vide se fait d’autant plus ressentir que, côté hockey, c’est plutôt tranquille à Montréal, pour dire le moins…
Mais comment peut-on, rétorqueront certains, déplorer l’absence de baseball, le sport le plus ennuyeux qui soit ? Serge Bouchard et le regretté Bernard Arcand ont consacré de fort belles pages au baseball dans Du pâté chinois, du baseball et autres lieux communs, paru en 1995. Ils ont tenté de comprendre l’engouement pour le baseball de leur point de vue d’anthropologues en nous livrant de courtes mais pénétrantes réflexions sur ce sport tout à fait différent des autres sports populaires en Amérique. À la fois collectif et individuel – on joue en équipe, mais chaque joueur frappe à tour de rôle au bâton – le baseball n’a rien du hockey, du football, du soccer et du basketball, avec leurs attaques et leurs défenses, stratégies déployées sur le terrain comme celles de la guerre sur un champ de bataille. Il se démarque comme le plus « humain » des sports : seul le baseball comptabilise systématiquement les erreurs, dont la place est prévue sur la feuille de pointage. Et pas de façon détournée, comme dans « ballon échappé » ou « revirement provoqué ». Non ! « Erreur » ! Dans un même ordre d’idées, le baseball comprend une grande diversité de physiques parmi les joueurs : un bon alignement – nous pourrions nous attarder des articles complets sur l’art de l’alignement des frappeurs au baseball ! – demande une complémentarité des talents, ce qui donne une place à chacun, tant au petit maigre qui vole des buts qu’au grand obèse qui frappe avec puissance, qu’à l’athlétique qui combine plusieurs talents ou qu’au rondouillet qui réussit à mystifier les frappeurs avec sa maîtrise de la balle papillon. Cette caractéristique fait du baseball un sport particulièrement convivial pour les amateurs qui le pratiquent, tant dans une ligue que de façon plus occasionnelle.

Toutefois, là où se démarque le plus le baseball, c’est dans son rapport au temps : le baseball se joue sans chronomètre ! Véritable porte sur l’infini, un match de baseball dure… le temps qu’il dure, c’est-à-dire neuf manches, et autant de manches supplémentaires qu’il le faut pour qu’il y ait un gagnant, en cas d’égalité. Paradoxe tout à fait fascinant, on peut considérer un match de baseball comme fort long ou incroyablement court : un match de baseball dure généralement environ trois heures, et davantage en séries éliminatoires, mais, sur cette période de temps, la balle ne serait en jeu… que six ou sept minutes ! Alors que peuvent trouver les amateurs à ce sport ennuyant au possible ? Les stratégies, les décisions, les statistiques, bien sûr, mais aussi ce flottement, cette absence de pression qui laisse le temps au temps, qui permet de savourer chaque instant. On discute avec un ami assis à ses côtés, on regarde passer un lancer, on commente, on cesse de parler, et on regarde encore. Le baseball est l’apprentissage du silence : quand le garder, quand le briser. Les amateurs vous diront d’ailleurs qu’il n’y a rien de mieux qu’une partie de baseball à la radio : on y décrit la partie, puis, pour occuper le reste du temps, le descripteur et l’analyste partagent statistiques, analyses, stratégies, anecdotes et souvenirs, le tout entrecoupé de pauses qui laissent l’auditeur à l’atmosphère du stade, à son propre silence et à ses réflexions. Le baseball est donc lieu de l’imaginaire où se construisent sans arrêt des récits faits de statistiques, de prévisions, de souvenirs, de records et de vies de joueurs. En ce sens, par le foisonnement des récits qu’il engendre et par sa « lenteur », le baseball apparaît comme le plus littéraire des sports.
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Pour que le baseball soit intéressant à regarder à la télévision ou à écouter à la radio, il doit pouvoir disposer de bons conteurs, et les amateurs de baseball ont été choyés à ce titre à Montréal : Jacques Doucet a décrit plus de 5 000 parties de baseball à la radio, inventant littéralement des termes de baseball encore inexistants en français et comblant des millions d’auditeurs par l’acuité de ses descriptions, sa profonde connaissance du baseball et sa maîtrise du français. Heureusement pour les nostalgiques des Expos, Jacques Doucet s’est allié les services du scénariste Marc Robitaille pour écrire l’histoire des Expos en deux tomes de 600 pages chacun, rien de moins ! À défaut d’avoir du baseball des ligues majeures à se mettre sous la dent, les amateurs de baseball pourront replonger dans l’histoire de « Nos Amours » et revivre les grands souvenirs de cette formidable aventure.

Dans le premier tome de Il était une fois les Expos, Doucet et Robitaille couvrent les années 1969 à 1984, celles des débuts et d’un premier âge d’or, où les Expos supplantaient même les Canadiens en popularité. On commence au parc Jarry et on y suit la controversée construction du Stade olympique, en revivant l’effervescence des débuts, le passage du Grand Orange, Rusty Staub, l’arrivée d’un Québécois dans l’organisation, Claude Raymond, et la première grande époque des Expos, avec Gary Carter, Andre Dawson, Tim Raines et consorts. On revit aussi le douloureux match du Blue Monday, en 1981, où un circuit de Rick Monday allait éliminer les Expos des séries, de même que le 4 000e coup sûr en carrière de Pete Rose. Beaucoup l’avaient oublié, mais Rose a accompli l’exploit dans l’uniforme des Expos ! Le deuxième tome couvre quant à lui l’histoire des Expos de 1985 à leur départ pour Washington, en 2004. On a, entre autres, droit aux belles années de Dennis Martinez et à son match parfait – sur les 21 matchs parfaits de l’histoire du baseball majeur, Doucet en a décrit 2 ! –, à la fabuleuse saison de 1994 (Larry Walker, Moises Alou, Marquis Grissom…), à la vente de feu qui l’a suivie, à la déception des partisans, aux bons moments de Henry « O’ Henry » Rodriguez, aux débuts fracassants de Pedro Martinez et de Vladimir Guerrero, et finalement au déménagement des Expos.
L’écriture haletante de Il était une fois les Expos rend la lecture des deux tomes tout à fait passionnante. Le long cours des saisons y est bien raconté, avec les bonnes et mauvaises séquences de l’équipe et de certains joueurs, un arrêt sur des matchs importants, et juste assez de statistiques et d’anecdotes. On a l’impression d’entendre la voix de Jacques Doucet tant l’écriture rend bien ses récits et fait revivre avec force les bons (et mauvais !) souvenirs, au point de souvent réussir à émouvoir le lecteur. Pour tout amateur des Expos, il s’agit de deux livres absolument incontournables. À lire, à lire, à lire !
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Michel Nareau, professeur de littérature au Collège militaire royal du Canada, vient de tout juste de publier au Quartanier Double jeu, un essai sur le baseball dans la littérature américaine, au sens continental du terme. Nous proposons d’y revenir à la fin du mois de mai, avec quelques suggestions de romans de baseball à lire cet été.
Vous-mêmes, avez-vous des suggestions de livres de baseball ? Faites-nous en part, et nous y reviendrons à la fin du mois !
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Du pâté chinois, du baseball et autres lieux communs, Bernard Arcand et Serge Bouchard, 1995, Boréal, coll. « Papiers collés », 210 p., 9782890527133*
Double jeu, Michel Nareau, 2012, Le Quartanier, coll. « Erres Essais », 397 p., 9782923400914*
Il était une fois les Expos Tome 1 : Les années 1969-1984, Jacques Doucet et Marc Robitaille, 2009, Hurtubise, 600 p., 9782896470921*
Il était une fois les Expos Tomes 2 : Les années 1985-2004, Jacques Doucet et Marc Robitaille, 2011, Hurtubise, 600 p., 9782896475179*
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