Le Délivré

Archive par auteur


27 janvier 2012  par Marie-Ève Nadon

Du polar à l’espagnole

Depuis quelques années, le polar connait une nouvelle popularité en bande dessinée. En effet, certaines séries récentes se sont distinguées, devenant même susceptibles un jour d’acquérir le statut de classique du genre. En attendant, elles ont néanmoins atteint celui de lecture incontournable. Outre le genre, ces polars ont aussi en commun leur origine espagnole. Y aurait-il un élément dans la société espagnole actuelle qui provoque cette effervescence d’œuvres noires ?

Mais je ne tenterai pas ici de jouer les sociologues, me contentant plutôt de tenir mon rôle de libraire en vous suggérant très fortement les séries Blacksad, Jazz Maynard et Ken games.

Blacksad, de Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, possède tout du polar typique des années 30 et 40 : détective privé sombre et désabusé, femmes fatales, corruption, gangsters, etc. La narration, assurée par le protagoniste principal, le détective John Blacksad, contribue à l’ambiance noire, puisque le personnage nous conte ses états d’âme – pour le moins cyniques et fatalistes – alors qu’on le suit dans ses enquêtes. Les dialogues, également efficaces et très bien maîtrisés, ne semblent pas avoir soufferts de la traduction.

Mais ce qui rend Blacksad si particulier est sans contredit ses dessins : en effet, cette série ne met en scène que des animaux. Cependant, elle ne plonge pas pour autant dans la parodie et garde toute sa profondeur humaine, ses personnages étant en fait représentés par un savant mélange de figure animale et de corps humanoïde. De plus, les animaux qui les représentent sont choisis en fonction de leurs personnalité : ainsi, le détective est un chat et le chef de police, un berger allemand, tandis qu’un garde du corps sera un gorille et un journaliste une fouine. Le tout est mis en image sous forme de magnifiques aquarelles. Les teintes de brun et de gris qui les composent leur confèrent un aspect vieilli à la façon d’anciennes photographies.

La couleur du noir

Les deux prochaines séries ont beaucoup en commun. Outre le fait qu’elles se déroulent à notre époque, elles tirent toutes deux leur aspect « noir » de la violence qui les anime. Alors que Jazz Maynard, qu’on doit à Raule et Roger, nous plonge dans l’univers du gangstérisme mafieux des bas-fonds de l’Espagne, la trilogie Ken Games met en scène des tueurs à gages, ce qui la rend d’ailleurs plus sombre et brutale.

À la façon de Blacksad, Jazz Maynard exploite également les teintes de brun et d’orangé, bien que le but recherché ne soit pas exactement le même. Ici, c’est n’est pas l’effet vieillot qui prime, mais plutôt l’ambiance « éclairage de nuit » – l’action se déroulant presque exclusivement à cette période de la journée –,  d’ailleurs accentuée  par des traits de contours noirs très prononcés. La série porte le nom de son protagoniste principal, un ancien voleur professionnel obligé de reprendre du service malgré lui pour le compte de la mafia. Ainsi, cette série se situe bien entre le style gangster classique de Blacksad et le modernisme plus déjanté de Ken Games.

Comme l’ambiance s’affirme comme un élément clé dans le polar, Ken games (Marcial Toledano et José Robledo) mise aussi sur l’effet visuel. Mais il ne s’agit pas cette fois de recréer une époque ou un éclairage ; ici, les couleurs sont plutôt associées aux personnages. Et c’est de là que la série tire en partie son originalité… Ainsi, le boxeur est accompagné de vert, le joueur de poker, de rouge, tandis que la tueuse est représentée par le bleu. Cependant, l’utilisation particulière de la couleur n’est pas le seul élément visuel fort de Ken games : le découpage des cases, très dynamique, suit l’action au point de même y participer parfois ! En ce qui à trait à l’intrigue, ces trois personnages, liés par l’amitié et l’amour, cachent aux deux autres leur véritable occupation, menant chacun une double vie. La situation dégénérera quand ces couvertures voleront en éclats…

Ces trois séries sont indubitablement imprégnées par le style « noir ». Pourtant, elles restent assez différentes les unes des autres. C’est qu’en plus de permettre une grande diversité d’approches, le polar à évolué avec le temps ; pour notre grand bonheur, les Espagnols ont développé un talent certain pour l’exploiter sous toutes ses formes ! Espérons qu’ils nous réservent encore de belles découvertes…

* * *

Blacksad (4 tomes parus), Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, Dargaud, 2000- , 48 ou 56 p. ch., 9782205049657*
Jazz Maynard (4 tomes parus), Raule et Roger, Dargaud, 2007- , 48 p. ch., 9782871299592*
Ken games (3 tomes), Marcial Toledano et José Robledo, Dargaud, 2009-2010, 54 p. ch., 9782205061253*

* Commandez ces titres sur monet.ruedeslibraires.com en suivant les liens des ISBN.


28 novembre 2011  par Marie-Ève Nadon

Siegfried en bandes dessinées

L’heroic fantasy est un genre très populaire en bande dessinée, et dans la littérature en général. Ce genre est caractérisé par des archétypes qui ont traversé les époques pour marquer, encore aujourd’hui, notre imaginaire collectif. C’est particulièrement de la littérature du Haut Moyen Âge européen (soit du VIe au XIIe siècle) que nous viennent ces archétypes ; car c’est à cette époque que se construisirent les bases des sociétés occidentales dont nous sommes issus. Les Légendes du Roi Arthur (du moins, les versions originales celtes) font partie de ces récits fondateurs du genre heroic fantasy, tout comme l’histoire de Siegfried. Ce dernier, par contre, provient pour sa part de la mythologie nordique (germano-scandinave).

Née dans la tradition orale, la Volsunga Saga, d’où est tirée l’épopée de Siegfried, a été mise par écrit au cours du XIIe siècle en Islande. Il existe plusieurs versions de l’histoire de Siegfried, dont une version germanique. En bande dessinée, deux séries se distinguent comme adaptation de cette légende : Siegfried et Le crépuscule des dieux. Pourtant très différentes, elles offrent toutes deux une lecture palpitante de l’épopée de ce héros légendaire, qui tua le dragon Fafnir et s’empara de l’Anneau des Nibelung, objet maléfique qui causera la fin du monde (Raghnärok).

S’étalant sur trois tomes, le Siegfried d’Alex Alice (le dessinateur de la série Le troisième testament)  se concentre surtout sur l’épisode de la quête contre le dragon. Bien que l’histoire colle majoritairement (avec quelques libertés) au récit originel, la présentation narrative et visuelle sort tout à fait de l’ordinaire. C’est une œuvre éclatée et sombre sur tous les plans : couleurs dans les teintes de bleu et noir, scénario contenant beaucoup d’ellipses, images d’action quasi chaotiques. Tout y est inhabituel, ce qui crée une ambiance à la fois déroutante et fascinante.

Le crépuscule des dieux, dessiné par le Québécois Djief, couvre une plus longue partie de l’histoire du héros. En effet, il débute avec le récit de la conception de l’Anneau des Nibelung puis se poursuit avec celui de l’origine divine de la dynastie dont provient Siegfried. Puis, contrairement à la série d’Alex Alice, Le crépuscule des dieux poursuit l’intrigue au-delà de l’épisode du combat contre Fafnir ; à cette étape, le récit s’accorde davantage à la version germanique. En outre, cette série nous présente un univers nordique visuellement riche en détails historiques et, par le fait même, plus classique. La narration, à la saveur des récits anciens, ajoute à cette ligne directrice.

En somme, bien que les thèmes fondateurs de l’heroic fantasy soient très exploités, il sera toujours possible de se les rapproprier pour renouveler le genre, comme le prouvent ces deux séries si différentes, quoique tout aussi excellentes.

* * *

Pour commander Siegfried (2 tomes parus), Alex Alice, Dargaud, 72 p. ch., 9782205058963. Le tome final est annoncé pour le 10 décembre.
Pour commander Le crépuscule des dieux (5 tomes parus), Djief et Nicolas Jarry, Soleil, coll. « Soleil celtic », 48 p. ch., 9782849467961. Le tome 6 est annoncé pour le 11 janvier.


10 octobre 2011  par Marie-Ève Nadon

Arthur, Merlin, bande dessinée et cie

Arthur, Merlin, Excalibur… tous en ont déjà entendu parler, qu’ils connaissent ou non les légendes arthuriennes. Depuis mille cinq cent ans, ces récits-cultes n’ont cessé de fasciner ; ils sont d’ailleurs à l’origine des archétypes les plus importants qui façonnent l’imaginaire occidental.

Bien qu’aujourd’hui les versions les plus connues de ces légendes soient celles écrites durant le Moyen Âge chrétien (Lancelot, le Graal et la mission chrétienne), ces récits, créés quelques sept cent ans plus tôt, tirent réalité leur origine de la Bretagne celtique (soit, aux VIe et VIIe siècles, l’Angleterre et Pays de Galles). En effet, Arthur et ses guerriers sont nés à travers les récits historiques racontant les exploits d’un chef breton qui rassembla les différentes petites principautés de Bretagne pour chasser l’envahisseur Saxon venu du continent.

En raison de leur origine ancienne et de leur transmission orale, les légendes arthuriennes ont donné lieu à de multiples versions et permis d’innombrables adaptations, interprétations et appropriations, et la bande dessinée n’y a (heureusement) pas échappé.

La série Arthur de Jérôme Lereculey et David Chauvel, qui prend place en Bretagne celtique, alors que les Kimry (peuplade bretonne) se rassemblent sous le chef de guerre Arthur pour repousser les Saxons, est sans contredit celle qui se rapproche le plus du récit original. Outre sa proximité avec les légendes orales et écrites de l’époque, Arthur est aussi la bande dessinée la plus fidèle aux réalités historiques ; en effet, tous les aspects de son univers témoignent manifestement d’une recherche exhaustive de la part des auteurs, qu’il s’agisse du décor « concret » – vêtements, armements, habitations et autres – ou de la représentation de la vie sociale et politique qui avait alors cours. Ce souci d’exactitude se retrouve même dans la narration, récitée à la façon des textes anciens d’où la série tire son inspiration. Fait intéressant, si Chauvel mêle parfois une dose de fantasy au récit, il est aussi sur ce plan soucieux de conserver une crédibilité historique puisqu’il tente de restituer cet « imaginaire » tel qu’il faisait partie prenante du mode de vie quotidien de l’époque. En somme, la force et l’unité que dégage Arthur parvient à nous transporter dans un univers tribal et mythique tout à fait enivrant.

Beaucoup d’adaptations exploitent d’avantage l’aspect heroic fantasy des légendes arthuriennes. C’est le cas des séries Merlin d’Éric Lambert et Jean-Luc Istin et La quête du Graal de Stéphane Bileau et François Debois, toutes deux publiées chez Soleil. Dans les deux cas, le dessin et le déroulement de l’aventure sont fidèles à l’école «Soleil», soit un fantasy plutôt tape-à-l’œil à la Lanfeust, ce qui n’empêche pas la formule d’être tout de même efficace. L’originalité de Merlin, qui repose sur le fait que ce sont les divinités qui sont mises de l’avant, lui a d’ailleurs conféré une popularité ayant permis à son univers de se prolonger à travers deux autres séries : Merlin – La Quête de l’épée et Merlin – Le Prophète. Quant à La Quête du Graal, elle trouve sa force dans son utilisation des légendes de l’histoire d’Irlande et de Grande-Bretagne, elle aussi très fidèle aux textes d’origine, qui donne à cette série la crédibilité venant renforcir un cadre général plus libre.

Comme tout élément issu de la culture populaire, les légendes arthuriennes ont aussi fait l’objet de parodies. La bande dessinée Kaamelot de Steven Dupré et Alexandre Astier, en fait l’adaptation d’une série télé elle-même inspirée d’Arthur et de son univers, met en scène le roi découragé par l’incompétence et l’imbécillité de ses chevaliers. Cependant, si cette adaptation n’a pas souffert des risques encourus par le passage d’un médium à l’autre et demeure un bon divertissement, elle reste cependant plus intéressante et accessible à ceux qui ont préalablement connu la série télévisée. Pour sa part, la série Le chant d’Excalibur d’Éric Hübsch et Christophe Arleston, si elle ne se prend pas au sérieux avec ses personnages ludiques et son humour ironique, elle nous offre tout de même une aventure d’heroic fantasy solide et rythmée. Un mélange bien dosé et fort agréable !

Tout compte fait, même si les adaptations qui en sont faites sont nombreuses, les légendes arthuriennes possèdent un contenu si varié qu’elles resteront toujours une source inépuisable d’inspiration. Après tout, celle-ci se renouvelle depuis déjà mille cinq cent ans…

* * *

Arthur : Une épopée celtique (9 tomes), Jérôme Lereculey et David Chauvel, Delcourt, 56 p. ch., 9782840552666.
Merlin (10 t. parus), Éric Lambert et Jean-Luc Istin, Soleil, 48 p. ch., 9782845655263.
La quête du Graal (4 t. parus), Stéphane Bileau et François Debois, Soleil, coll. « Soleil celtic », 48 p. ch., 9782302003620.
Kaamelot (5 t. parus), Steven Dupré et Alexandre Astier, Casterman, 48 p. ch., 9782203370159. commander
Le chant d’Excalibur (6 t. parus), Éric Hübsch et Christophe Arleston, Soleil, 48 p. ch., 9782845658820



© 2007 Librairie Monet