
Depuis quelques années, le polar connait une nouvelle popularité en bande dessinée. En effet, certaines séries récentes se sont distinguées, devenant même susceptibles un jour d’acquérir le statut de classique du genre. En attendant, elles ont néanmoins atteint celui de lecture incontournable. Outre le genre, ces polars ont aussi en commun leur origine espagnole. Y aurait-il un élément dans la société espagnole actuelle qui provoque cette effervescence d’œuvres noires ?
Mais je ne tenterai pas ici de jouer les sociologues, me contentant plutôt de tenir mon rôle de libraire en vous suggérant très fortement les séries Blacksad, Jazz Maynard et Ken games.
Blacksad, de Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, possède tout du polar typique des années 30 et 40 : détective privé sombre et désabusé, femmes fatales, corruption, gangsters, etc. La narration, assurée par le protagoniste principal, le détective John Blacksad, contribue à l’ambiance noire, puisque le personnage nous conte ses états d’âme – pour le moins cyniques et fatalistes – alors qu’on le suit dans ses enquêtes. Les dialogues, également efficaces et très bien maîtrisés, ne semblent pas avoir soufferts de la traduction.
Mais ce qui rend Blacksad si particulier est sans contredit ses dessins : en effet, cette série ne met en scène que des animaux. Cependant, elle ne plonge pas pour autant dans la parodie et garde toute sa profondeur humaine, ses personnages étant en fait représentés par un savant mélange de figure animale et de corps humanoïde. De plus, les animaux qui les représentent sont choisis en fonction de leurs personnalité : ainsi, le détective est un chat et le chef de police, un berger allemand, tandis qu’un garde du corps sera un gorille et un journaliste une fouine. Le tout est mis en image sous forme de magnifiques aquarelles. Les teintes de brun et de gris qui les composent leur confèrent un aspect vieilli à la façon d’anciennes photographies.

La couleur du noir
Les deux prochaines séries ont beaucoup en commun. Outre le fait qu’elles se déroulent à notre époque, elles tirent toutes deux leur aspect « noir » de la violence qui les anime. Alors que Jazz Maynard, qu’on doit à Raule et Roger, nous plonge dans l’univers du gangstérisme mafieux des bas-fonds de l’Espagne, la trilogie Ken Games met en scène des tueurs à gages, ce qui la rend d’ailleurs plus sombre et brutale.
À la façon de Blacksad, Jazz Maynard exploite également les teintes de brun et d’orangé, bien que le but recherché ne soit pas exactement le même. Ici, c’est n’est pas l’effet vieillot qui prime, mais plutôt l’ambiance « éclairage de nuit » – l’action se déroulant presque exclusivement à cette période de la journée –, d’ailleurs accentuée par des traits de contours noirs très prononcés. La série porte le nom de son protagoniste principal, un ancien voleur professionnel obligé de reprendre du service malgré lui pour le compte de la mafia. Ainsi, cette série se situe bien entre le style gangster classique de Blacksad et le modernisme plus déjanté de Ken Games.

Comme l’ambiance s’affirme comme un élément clé dans le polar, Ken games (Marcial Toledano et José Robledo) mise aussi sur l’effet visuel. Mais il ne s’agit pas cette fois de recréer une époque ou un éclairage ; ici, les couleurs sont plutôt associées aux personnages. Et c’est de là que la série tire en partie son originalité… Ainsi, le boxeur est accompagné de vert, le joueur de poker, de rouge, tandis que la tueuse est représentée par le bleu. Cependant, l’utilisation particulière de la couleur n’est pas le seul élément visuel fort de Ken games : le découpage des cases, très dynamique, suit l’action au point de même y participer parfois ! En ce qui à trait à l’intrigue, ces trois personnages, liés par l’amitié et l’amour, cachent aux deux autres leur véritable occupation, menant chacun une double vie. La situation dégénérera quand ces couvertures voleront en éclats…
Ces trois séries sont indubitablement imprégnées par le style « noir ». Pourtant, elles restent assez différentes les unes des autres. C’est qu’en plus de permettre une grande diversité d’approches, le polar à évolué avec le temps ; pour notre grand bonheur, les Espagnols ont développé un talent certain pour l’exploiter sous toutes ses formes ! Espérons qu’ils nous réservent encore de belles découvertes…
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Blacksad (4 tomes parus), Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, Dargaud, 2000- , 48 ou 56 p. ch., 9782205049657* Jazz Maynard (4 tomes parus), Raule et Roger, Dargaud, 2007- , 48 p. ch., 9782871299592*Ken games (3 tomes), Marcial Toledano et José Robledo, Dargaud, 2009-2010, 54 p. ch., 9782205061253*
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