Le Délivré

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17 novembre 2010  par Laurent Borrégo

Passionnante relève !

Mardi matin était dévoilée la gagnante du Grand Prix du livre de Montréal, édition 2010. La jeune auteure Perrine Leblanc s’est retrouvée sous les feux de la rampe avec  l’admirable et bouleversant L’homme blanc, édité aux Quartanier. Étant un des membres du jury cette année, il me tardait d’être délivré du sceau de la discrétion la plus absolue afin de me livrer à un exercice d’admiration !

C’est toujours un moment de grâce, lorsque vous êtes membre d’un jury littéraire, que de commencer la lecture d’un livre et de savoir, de sentir que, là, il y a quelque chose qui se passe… enfin ! Vous progressez et c’est la joie à chaque page. Vous vous rendez compte que vous êtes témoin de la naissance d’une auteure, d’une voix si singulière et d’un vrai travail d’écriture.

La relève est aussi du côté de l’édition, et c’est dans la direction du Quartanier qu’il faut braquer ses jumelles. Au Salon de l’Hôtel de Ville, juste avant la cérémonie de remise du prix, j’ai éprouvé un immense plaisir à discuter avec Éric de Larochellière et Karine Denault, qui tiennent les rênes de l’éditeur de fiction, poésie et essai. Ce que j’ai vu chez eux, c’est la passion du métier mise au service d’une intelligence des textes, et une grande sensibilité dans l’établissement de cette relation si précieuse et si nécessaire qu’un éditeur développe avec ses auteurs.

Longue vie à la littérature et aux éditeurs qui la font !

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L’homme blanc, Perrine Leblanc, Le Quartanier, 173 p.


6 août 2010  par Laurent Borrégo

La pensée des marges

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a des auteurs inclassables et des livres à dos de poissons : on aimerait réussir aisément à les classer, mais indéfiniment ils se défilent afin de se loger là où on les attend le moins. Ce sont des écrivains qu’on ne peut qualifier de philosophes, mais leurs livres bouleversent la scène intellectuelle depuis des générations.

Ces auteurs se tiennent solitaires tel Zarathoustra sur sa montagne. Quelle chance pour nous qu’ils en redescendent et nous livrent les fruits de leurs méditations dans des livres aussi beaux que le dernier recueil d’essais et d’articles de Pierre Klossowski ! Orné d’un dessin de l’auteur, ce recueil publié aux éditions Le Promeneur s’intitule Tableaux vivants. Avec raison, car les essais réunis ici n’ont en rien perdu la vitalité et la rigueur que toutes pensées authentiques revendiquent. Parce qu’il est un exégète de Sade et de Nietzsche, féru de théologie et s’adonnant à la peinture représentant un érotisme jamais vu ni pensé, Klossowski ne peut qu’interpeller intimement le lecteur de sa voix si unique et forte. Entreprenez la lecture des Élégies de Duino ou bien le commentaire magistral des œuvres de son grand frère, Balthus, mort il y a quelques mois : vous saurez ainsi ce que veut dire « être transfiguré par une œuvre ».

De son côté, Jean-Luc Nancy est plus proche du philosophe de haut calibre que du romancier, délaissant tout système afin de s’infiltrer avec génie dans les méandres modernes de l’ontologie et de l’éthique. La Pensée dérobée, son dernier livre aux éditions Galilée, porte un titre inspiré d’une pensée de Georges Bataille : « Je pense comme une fille enlève sa robe. » Sur quelles bases pouvons-nous recommencer à penser notre situation dans le monde sans pour autant faire intervenir les concepts autorisés de notre modernité ? La pensée mise à nu, que pouvons-nous dire de nouveau sur l’éthique, la politique et ce rapport que nous entretenons avec le corps ? Je crois que Nancy nous livre depuis longtemps un travail de philosophe amoureux d’une sagesse désacralisée : la patience infinie d’un travail sur le langage passant par le corps. Une œuvre dont le lecteur ressort transformé : c’est rare ; il ne faudrait pas manquer celle-ci.

Dans un même ordre d’idées, le second recueil de textes de Philippe Sollers publié chez Gallimard, Éloge de l’infini, en donnera largement aux lecteurs inconditionnels comme aux critiques spécialistes de Sollers. Dans les deux cas, force est de reconnaître que Sollers fait figure de libre penseur original, possédant une culture immense et sachant manier l’ironie avec une telle force que cela n’aurait sûrement pas déplu à Socrate, l’emmerdeur par excellence ! Il y a un régal tout spirituel à lire « Les passions de Francis Bacon » ou encore « Duras, médium » et « L’athéisme existe-t-il ? » . Sollers possède cette force d’écriture unie à une vision des choses percutantes qui laisse le lecteur avec le sentiment d’avoir lu, enfin, un penseur qui, ne négligeant pas cette culture vieille de trois mille ans, fait une lecture de notre monde lucide et brillante. Ouvrez et lisez, de toute urgence !

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Tableaux vivants, Pierre Klossowski, Le Promeneur
La pensée dérobée, Jean-Luc Nancy, Galilée
Éloge de l’infini, Philippe Sollers, Gallimard, coll. «Blanche»


* Date originale de publication : 1er septembre 2001



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