
L’Américain Craig Thompson, l’auteur de Blankets, charme à nouveau ses lecteurs grâce au scénario enivrant et aux dessins foisonnants de sa nouvelle œuvre, Habibi.
Presque sept ans on été requis pour permettre à Thompson de développer, d’esquisser, d’encrer, et de finalement signer les 672 pages qui la composent. L’attente en a valu la peine, puisque ce roman graphique est déjà nominé pour plusieurs prix, faisant notamment partie de la sélection officielle du Festival d’Angoulême.
Entremêlant onirisme et réalité, empli de citations du Coran et de contes bibliques, Habibi offre un récit complexe qui se penche sur les thèmes de la sexualité, de la pureté, de l’amour et de la foi, à travers l’épopée d’un jeune couple brisé évoluant dans un Moyen-Orient intemporel – où le palais d’un sultan voisine un dépotoir et un barrage hydroélectrique –, le tout enrobé d’une magnifique atmosphère orientale digne des Mille et une nuits.

Le couple est composé de la belle Dodola, qui adore raconter des histoires, et du doux Zam, qui raffole de les écouter. Les deux se sont trouvés par hasard lorsque que l’une avait douze ans et l’autre, trois, alors que tous deux étaient détenus par des trafiquants d’esclaves.
Après avoir réussi à fuir, les deux habitent ensemble dans le désert. N’ayant aucune autre manière de marchander pour de la nourriture, Dodola se prostitue auprès des caravanes qui passent, à l’insu de Zam. Alors que les enfants grandissent, des rumeurs au sujet de Dodola, la « courtisane du désert », parviennent aux oreilles du sultan, qui la désire dorénavant dans son harem. La petite famille recomposée est alors séparée. Ainsi commence une longue quête pour la jeune conteuse et son petit protégé : les deux ne se retrouveront qu’à l’âge adulte.
Le personnage de Dodola est une sorte de Shéhérazade, qui d’abord raconte des histoires à Zam pour l’aider à survivre et à apprendre, mais qui ensuite, tout comme Shéhérazade, est prisonnière des envies et des épreuves d’un sultan qui a peur de l’ennui. Ce dernier lui demande même, pour racheter sa liberté, de changer l’eau en or ! Dodola est forte, elle représente l’intelligence et la sensualité ; toutefois, son corps, plutôt que vénéré et étreint, est convoité et maltraité par les hommes… Avec comme résultat que Dodola en vient à séparer son esprit de sa chair : pour elle, son corps n’est pas le sien ; il n’est qu’un outil, une marchandise. Ainsi, dans sa quête, le personnage de Dodola doit quitter une prison, celle du sultan, mais également recréer le lien entre son corps et son esprit afin de pouvoir jouir de cette éventuelle liberté.

La quête de Zam propose des épreuves complémentaires à celles de Dodola. Zam est également prisonnier. Voyant comment les hommes de caravane traitent Dodola, ce dernier croit que les pulsions sexuelles qu’il éprouve sont malsaines et doivent être réprouvées. Zam évolue librement dans le monde, mais crée ses propres murs, en s’imposant des limitations très strictes qui transforment son corps et son esprit. Ses pulsions forment une sorte de cage pour lui. Malgré cela, l’amour qu’il éprouve pour Dodola est pur ; mais Zam ne peut le réaliser, puisqu’il refuse d’accepter ou de comprendre sa sexualité.
Le nom de Zam signifie « source » ; tout comme l’eau, celui-ci est constant et déterminé. Il finit par retrouver Dodola. Ensemble, le couple doit acquérir une liberté physique et mentale. Ensemble, ils doivent échapper à l’emprise du sultan ; ensemble, ils doivent apprendre à partager un amour à la fois filial, spirituel et sensuel.
Le thème principal de cet ouvrage est bien sûr l’amour (et la sexualité qui y est liée), mais celui de l’écologie est également très présent : le palais du sultan est propre et superbe, mais la ville environnante est polluée et dégoûtante, et, plus loin, le désert n’est que sable et mort. Dans Habibi, l’environnement est à l’image des humains qui le façonnent. Le barrage, par exemple, retient l’eau comme les personnages retiennent leurs désirs. La pollution s’affirme d’unepart comme métaphore de la souillure et de la recherche de pureté des personnages, et d’autre part sert également à montrer les résultats de la cupidité et de la négligence des antagonistes. Cependant, si on peut aussi évidement y comprendre que Thompson encourage clairement ses lecteurs à préserver la planète, son parti pris écologiste manque malheureusement quelque peu de subtilité.
Tout comme le scénario, les dessins sont composés de multiples couches complexes que le lecteur découvre avec émerveillement lorsqu’il aperçoit les poèmes et symboles arabes se cachant parmi les décors détaillés. Les dessins sont composés de traits vibrants d’un noir profond. Les cases sont parsemées de moult ornements. Les personnages sont expressifs et bien caractérisés. Rien que pour le dessin, on relit Habibi encore et encore.

Bref, l’auteur tient son lecteur en haleine grâce à un dessin et un scénario remarquable se penchant sur des thèmes complexes : la sexualité, la religion, l’environnement, etc., soit les mêmes thèmes que ceux exploités dans son œuvre précédente, Blankets. Mais l’environnement unique d’Habibi, ses personnages et leurs souffrances, apportent des réponses différentes à ces thèmes qu’affectionne l’auteur.
Je vous laisse le soin de lire le livre pour découvrir si la jeune Dodola parvient à transformer l’eau en or. Toutefois, je peux vous assurer que Craig Thompson, lui, sait changer l’encre en or…
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Habibi, Craig Thompson, 2011, Casterman, coll. « Écritures », 672 p., 9782203003279*
















