Le Délivré

Archive par auteur


5 juillet 2010  par Éric Lacasse

Dix livres fétiches : Éric Lacasse

Dix livres fétiches : une nouvelle rubrique qui reviendra périodiquement sur Le délivré. Dans celle-ci, un libraire de l’équipe se confie sur les dix titres qui l’ont marqué à vie : les dix titres qu’il emmènerait sur cette inévitable île déserte, qu’il sauverait d’un incendie, qu’il planquerait en cas de perquisition. Et comme le fait si justement remarquer notre libraire bandes dessinées Éric Lacasse, dix titres, c’est aussi une manière de se présenter…

* * *

Un peu comme on découvre la personnalité de quelqu’un en jetant un œil sur les livres composant sa bibliothèque, vous faire partager mes ouvrages fétiches me présente fort bien. Voici dix de mes plus foudroyants coups de cœur à vie : dix bandes dessinées inspirantes, comme autant de nourritures terrestres m’ayant permis de goûter la vie différemment par la suite. Vous aurez bien sûr compris qu’il s’agit ici d’une sélection toute personnelle…

Julie Doucet est l’artiste qui me procura mon premier véritable électrochoc. De ceux qui ébranlent les bases des plus tenaces perceptions. Autant au niveau de la forme que du fond, la bande dessinée pris alors pour moi le chemin troublant de l’exploration intimiste. À la suite de quoi les Valium, Crumb et autres Joe Matt s’alignèrent sans répit pour le plus grand bonheur de ce nouveau plaisir coupable. De tous les ouvrages publiés par Julie Doucet, Changements d’adresses demeure celui que je relis avec le plus de délectation, entre autres choses parce qu’elle nous y révèle une partie de son cheminement créatif.

Xavier Mussat aussi nous ouvre les portes de ses inspirations avec Sainte Famille. Dans un style tout en rondeur, Mussat nous entraîne au cœur du déséquilibre socio-familial à l’origine de ses pulsions créatrices. Bédéiste tourmenté à la recherche d’une saine réalité, c’est dans un foisonnement de symboles et de métaphores visuelles qu’il découvrira le sens et le sacré de son existence.

Parlant de sacré, s’il y a un auteur devant lequel je suis à genoux, c’est bien le divin Blutch. Bien plus qu’un trait d’une force exceptionnelle jumelée à une composition à couper le souffle, ce sont les sujets choisis et leur traitement qui cristallisent toute mon admiration pour cet artiste. Bien que Blotch le Roi de Paris, Vitesse Moderne et Péplum m’aient tous formidablement déstabilisés et éblouis, Le petit Christian demeure mon album fétiche. Sans doute parce qu’on y explore l’imaginaire complètement débridé du petit Christian, gamin fabulateur et conteur en devenir.

En matière d’histoires aussi imprévisibles que fantasques, La jonque fantôme vue de l’orchestre de Jean-Claude Forest, fait office à mes yeux de pur chef-d’œuvre. Pour dire vrai, cet album est sans doute l’œuvre qui hante de la façon la plus incisive mes fantasmes de lecteur. Car, au travers cette «fenêtre hygiénique» que trimballent les personnages principaux de villes en villages, ce n’est rien de moins que du pur plaisir anticipé qui nous est offert en spectacle. Allégresse que l’on ressent d’ailleurs à chacune des planches comme autant de fenêtres ouvertes sur l’émerveillement.

Avec Ma vie mal dessinée, Gipi pousse quand à lui à l’extrême l’idée d’introspection jusqu’à nous faire voir les facettes les plus sombres de son âme. Une âme caractérisée par une psyché sans visage et au travers laquelle abordages amoureux et piraterie se confondent dans la crainte d’un éventuel naufrage. Porté par un visuel tout fait d’encre et de grafignes, c’est la terra incognita d’un écorché vif qui s’offre à notre regard. Foudroyé et déstabilisé tout comme l’est l’auteur devant cette ligne de vie terrifiante, mais qui a tout de même fait de lui ce qu’il est devenu. Grandiose.

Magistral aussi est pour moi l’album Cages de Dave McKean. Alternant les styles graphiques au fil des pages, McKean fera pour nous l’ombre et la lumière sur quelques pensionnaires du Meru House, un immeuble en réparation, cintré d’échafaudages. Dans cette cage à l’échelle humaine s’ébattent, entre autres spécimens, un romancier vivant cloîtré chez lui, un peintre en panne d’inspiration, un jazzman qui a trouvé la vibration capable de faire voltiger les cailloux et une botaniste qui fait pousser une forêt dans son appartement. Autant de regards mélancoliques et graves, qui ne sont en fait que la vision diffractée d’un créateur confronté au doute.

À l’ombre des coquillages, de José Roosevelt, est aussi une œuvre qui a pour thème les tourments de la création ; tiens donc ! Dans cet album, nous emboîtons le pas à trois singuliers personnages, Juanalberto, Vi et Ian, qui, chacun de leur côté, sont habités par une même et persistante intuition : aller à la rencontre du «Peintre». Le «Peintre» en question étant au final nul autre que Roosevelt lui-même, attendant patiemment que les idées qu’il vient d’avoir quittent leurs mondes respectifs afin d’arriver jusqu’à lui. Un fantastique essai sur la créativité, par celui qui nous avait déjà donné La table de Vénus et Derfal le Magnifique.

Ma principale source d’éblouissement en provenance du pays du soleil levant se situe dans l’œuvre d’Usamaru Furuya. En particulier grâce à un fascinant diptyque intitulé La musique de Marie, sorte de fable utopiste dans laquelle l’auteur nous révèle le prix à payer afin de vivre en harmonie permanente.  D’autres titres traitant d’important problèmes sociaux, tels que Le cercle du suicide et L’âge de déraison, sont venus par la suite confirmer à mes yeux l’importance de ce perspicace conteur nippon.

Avec sa façon toute personnelle d’agencer mots et images, l’auteure britannique Posy Simmonds occupe une place de choix au panthéon de mes idoles. Avec Tamara Drewe, Simmonds nous entraîne dans un coin reculé de la campagne anglaise à la rencontre d’une faune bigarrée d’écrivains en résidence. Du roman policier au journal à potins, en passant par les courriers personnels et les textos, nous découvrons avec le plus grand amusement que toute forme d’écriture est bonne pour colporter des idées. Drôle, rafraîchissante : cette bande dessinée est un pur enchantement.

Bon nombre de coups de cœur se sont produits au cours de mes dix années en librairie. Mais il serait injuste de passer sous silence mon premier véritable vertige devant une œuvre dessinée, vers 17 ans, lorsque j’ai découvert l’album La tour de François Schuiten et Benoît Peeters . Plongeon qui alors me permit d’entrevoir le colossal travail de construction que devait demander une bande dessinée.

Au moment de conclure cette liste d’appréciation, certaines choses me frappent. Parmi celles-ci, je me rends compte que la majorité de mes albums fétiches de bandes dessinées n’ont été concoctés que par un seul individu, et que les processus créatifs semblent être pour moi une source d’intarissables curiosités… Exercice révélateur.

Au plaisir de vous rencontrer en librairie.

* * *

Changements d’adresses, Julie Doucet, L’assossiation, coll. «Ciboulette», 54 p.
Sainte Famille, Xavier Mussa, Ego comme X, 88 p.
Le petit Christian, Blutch, L’association, coll. «Ciboulette», 54 p.
La jonque fantôme vue de l’orchestre, Jean-Claude Forest, Casterman, 102 p.
Ma vie mal dessinée, Gipi, Futuropolis, 144 p.
Cages, Dave McKean, Delcourt, 496 p.
À l’ombre des coquillages, José Roosevelt, La Boîte à Bulles, 192 p.
La musique de Marie (2 t.), Usamaru Furuya, Casterman, coll. «Sakka», 248 p.
Tamara Drewe, Posy Simmonds, Denoël Graphic, 134 p.
Les cités obscures : La Tour, François Schuiten et Benoît Peeters, Casterman, 112 p.



© 2007 Librairie Monet