Le Délivré

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20 janvier 2012  par Eric Bouchard

Dans la peau des Fauves

L'affiche du président de la 39e édition, Art Spiegelman

On entame le dernier droit de janvier, et c’est le moment de l’année où le fervent lecteur de bandes dessinées trépigne d’impatience à l’idée de découvrir quels seront les albums qui dans quelques jours rafleront les différentes récompenses décernées par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, inévitable Mecque annuelle du 9e art, qui se tiendra du 26 au 29 janvier 2012.

On se souvient que les prix avaient connu une redéfinition sous le passage à la présidence de Lewis Trondheim en 2007 : alors que le Prix du meilleur album est renommé Fauve d’or, les anciens prix sont écrasés sous une sélection de six albums de tête qualifiés d’« Essentiels », puis de Fauves d’Angoulême, dont un Essentiel révélation. Mais cette manière de faire aura fait long feu : trois ans plus tard, à l’édition 2010, ces cinq autres Fauves recevront différents épithètes à saveur plus ou moins ésotérique qui, bien que ne faisant pas l’unanimité au début, semblent vouloir s’imposer : le Prix Regard sur le monde, attribué à un album traitant de problèmes actuels ; le Prix de l’Audace, censé récompenser un album expérimental ; le Prix Intergénérations, pour un album transcendant les catégories d’âge ; le Prix spécial du jury, à un album « méritant d’être distingué mais ne rentrant dans aucune des autres catégories de prix » (?) ; et le retour du Prix de la Série, qui permet de couronner, d’une part, des œuvres au long cours, d’autre part, la bande dessinée grand public, ce qui en somme est loin d’être une mauvaise chose d’un point de vue politique pour ce festival se faisant souvent taxer d’« élitisme » (alors que les élitistes ont plutôt tendance à la considérer « populaire », mais ceci est un autre débat !)

Cependant, plutôt que de proposer des albums en nomination pour chacune des différents Fauves, le Festival propose depuis 2007 une Sélection officielle d’une cinquantaine de titres (58 cette année), voulue représentative de l’offre éditoriale (comprendre : y représenter une majorité d’éditeurs), où seront puisé les différents gagnants. Maintenant, comme cette manière de faire laisse bien évidemment la place à une vaste spéculation, je vous propose cette année de tenter une approche prédictive pour ces principaux prix, car une brochette d’autres sont remis, notamment les Prix Jeunesse, du Patrimoine et le nouveau Prix Polar.

Prix Regard sur le monde

En regard de la sélection officielle, plusieurs albums de qualité se bousculent dans cette catégorie. C’est notamment le cas du célébré Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle (Delcourt), du tout récemment reçu en librairie Reportages de Joe Sacco (Futuropolis) – qui, rappelons-le, avait remporté ce prix l’an dernier avec Gaza 1956 –, une compilation de travaux journalistiques réalisés pour différentes publications autour du génocide tchétchène, de l’immigration subsaharienne massive dans l’île de Malte, des victimes du système de castes en Inde, etc., ou même d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), qui nous propose à travers son autobiographie de pénétrer le contexte de fondation du mouvement gekiga à la fin des années 50, comme l’actualité japonaise de l’époque. Sauf que de trop nombreux lecteurs ont été complètement renversés par l’excellent L’art de voler d’Antonio Altabirra et Kim (Denoël graphic), déchirante aventure biographique d’un paysan idéaliste broyé par le franquisme, à qui devrait échoir le prix.

Prix de l’audace

Pourraient facilement figurer dans cette catégorie Habibi de Craig Thompson (Casterman), dont a abondamment parlé ma collègue Isabelle, ou Pour en finir avec le cinéma de Blutch (Dargaud), promenade esthétique et référentielle dans la culture du 7e art, mais je penche pour ma part vers 3’’ de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt), en opposition à ceux qui ont dénoncé sa narration bande dessinée comme étant en inadéquation avec son récit. En effet, sur le site Du9, l’auteur du texte « 3″ et son double » (car le lecteur peut aussi visionner en ligne une version continue de l’expérience de zoom infini de Mathieu) affirme notamment d’une part que les cases intermédiaires entre les scènes principales de ce zoom infini n’apportent rien, mais aussi d’autre part que le visionnement de la version numérique (un bref aperçu ici) se déroule si rapidement qu’on y perd un peu pied, incapable d’assimiler toutes les informations qui défilent sous nos yeux. En même temps, il y souligne avec justesse ce « plaisir du vertige » ressenti à la lecture, qu’il pose comme le réel sujet du livre. Ainsi, en regard de cette « lacune » de la version numérique, dont la vitesse de défilement subie fait perdre pied au lecteur, ne serait-il pas juste de croire que le vertige de ce récit ne puisse être pleinement expérimenté que justement en raison de sa narration bande dessinée, narration régulière (« en gaufrier ») de surcroît, qui permet un équilibre à la lecture de l’audacieuse expérience de Marc-Antoine Mathieu ?

Prix intergénérations

La série Beauté des Kerascoët et d’Hubert (Dupuis) ferait un candidat tout à fait honorable, pour son investissement de l’imaginaire du conte et son traitement rafraîchissant des aplats colorés, mais je lui préférerais la magnifique série Bride stories de Kaoru Mori (Ki-Oon), une pudique histoire d’amour justement intergénérationnelle, pour le souffle de sa portée documentaire, notamment autour des traditions d’artisanat des peuples d’Asie centrale au 18e siècle.

Prix spécial du jury

On voit bien figurer dans cette catégorie aux motivations obscures (deuxième meilleur album ?) Les ignorants d’Étienne Davodeau (Futuropolis), audacieux projet d’« initiation croisée » d’un bédéiste et d’un viticulteur, ou peut-être la captivante biographie post-moderne Le chanteur sans nom d’Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez (Glénat), pour saluer le travail de la collection « 1.000 feuilles », qui amène une salutaire diversité chez l’éditeur grand public grenoblois. Mais nous pourrions parier un billet sur l’élection de Mister Wonderful de Daniel Clowes (Cornélius), pour enfin récompenser en sol européen le travail de cet incontournable auteur américain (et Dieu sait comment son éditeur se désespère année après année de tant d’aveuglement). Et qui sait si le président Art Spiegelman ne poussera pas son compatriote comme prochain Grand prix ?

Prix de la Série

La parution du troisième tome de Servitude d’Eric Bourgier et Fabrice David (Soleil), une série fantasy ambitieuse et de grande qualité (le fait en lui-même est assez rare pour être remarqué), pourrait faire d’elle un excellent choix. Sauf que la parution d’Atsuko, quinzième tome de Jonathan (Le Lombard), serait sans doute l’occasion de récompenser l’immense Cosey pour sa série-culte. Mais comme ce dernier album est un rien tiède, allons-y pour une série-puzzle d’anticipation d’excellente tenue : Alter ego (Dupuis), scénarisée par l’équipe belge composée de Denis Lapière et d’un réalisateur inventif au regard social pertinent, Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux, Comme tout le monde), qui décidément s’intéresse de plus en plus à la bande dessinée…

Prix Révélation

Alors là, ça se bouscule au portillon ! De nombreux nouveaux talents dignes d’intérêt ont éclos cette année, dont Thimoté le Boucher avec Skins party (Manolosanctis), brillant récit choral autour d’une fluorescente descente aux enfers, ou Lars Martinson avec Tonoharu (Lézard noir), et sa singulière approche de faux « roman graphique du 19e siècle » au service d’une fiction sur la figure de l’expatrié incapable d’appréhender son nouvel environnement, en l’occurrence le Japon contemporain et la froideur de ses mœurs.

On pourrait aussi songer à Marine Blandin, avec son surréaliste Fables nautiques (Delcourt), surprenante aventure à la recherche de l’issue d’un labyrinthe en forme de parc aquatique fantasmé, à la jeune Marion Montaigne (Panique organique, La vie des très bêtes) avec Tu mourras moins bête (Ankama), hilarante entreprise de vulgarisation scientifique déconstruisant avec bonheur les approximations véhiculées par les fictions du corpus cinématographique et télévisuel grand public, ou même à Gilles Rochier pour TMLP (6 pieds sous terre), qui en dépit d’une carrière entamée depuis une quinzaine d’années, se révèle cette année avec éclat dans cette chronique bien sentie d’une jeunesse à l’ombre des cités-HLM.

Mais il faut saluer cette année l’excellence de l’Espagnol Pau, qui déboule de nulle part avec un univers animalier diablement maîtrisé. Cette grande aventure canino-viking qu’est La saga d’Atlas et Axis (Ankama) a tout pour séduire le grand public, et pourrait même se tailler une bonne place dans les bibliothèques exigeantes, pas très loin du Bone de Jeff Smith…

Fauve d’or – Meilleur album

Polina (Casterman), l’album de la maturité pour Bastien Vivès, porté par un immense engouement en France, a toutes ses chances. Mais comme vous l’avez lu dans nos tops de l’année, notre préférence globale va définitivement à Portugal de Cyril Pedrosa (Dupuis)… Et la vôtre ?

* * *

Hélas, comme à chaque année, restent quelques albums pas encore distribués au Québec que nous n’avons donc pas eu l’occasion de lire et qui pourraient éventuellement causer la surprise. C’est le cas notamment de Oui mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong (L’association), Prix Révélation 2008 avec L’éléphantLe dernier cosmonaute d’Aurélien Maury (Tanibis), une histoire d’amour traitée à la Chris Ware ; Le miroir de Mowgli d’Olivier Shrauwen (Ouvroir Humoir), le plasticien-pasticheur qui nous a donné Mon papa et L’homme qui se laissait pousser la barbe ; et le très attendu Les amateurs de Brecht Evens (Actes sud BD), l’auteur qui s’était mérité le Prix de l’audace 2010 avec Les noceurs.

Hélas encore, comme à chaque année également, on remarque quelques grands absents de la sélection officielle : Lomax : collecteur de folk songs de Franz Duchazeau (Dargaud), Voyage aux îles de la désolation d’Emmanuel Lepage (Futuropolis), La plaine du Kantô de Kazuo Kamimura (Kana) ou encore Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), etc.

Le Festival d’Angoulême, s’il est le plus important et le plus influent du monde francophone, n’est malheureusement jamais irréprochable, mais chose certaine, il donne du grain à moudre…

* * *

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698
Reportages, Joe Sacco, Futuropolis, 194 p., 9782754806695
Une vie dans les marges (2 t.), Yoshihiro Tatsumi, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192
L’art de voler, Antonio Altarriba et Kim, Denoël graphic, 213 p., 9782207109724
Habibi, Craig Thompson, 2011, Casterman, coll. « Écritures », 672 p., 9782203003279
Pour en finir avec le cinéma, Blutch, Dargaud, 80 p., 9782205067026
3’’, Marc-Antoine Mathieu, 2011, Delcourt, 72 p., 9782756025957
Beauté, t.1 : Désirs exaucés, Kerascoët et Hubert, Dupuis, 48 p., 9782800150239
Bride stories (2 t.), Kaoru Mori, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749
Les ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis, 267 p., 9782754803823
Le chanteur sans nom, Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez, Glénat, coll. « 1.000 feuilles », 116 p., 9782723476997
Mister Wonderful, Daniel Clowes, Cornélius, 80 p., 9782360810130
Servitude (3 t.), Eric Bourgier et Fabrice David, Soleil, 60 p. ch., 9782849464229
Jonathan, t. 15 : Atsuko, Cosey, Le Lombard, 56 p., 9782803630035
Alter ego (6 t.), Denis Lapière et Pierre-Paul Renders, dessin collectif, Dupuis, 60 p. ch., 9782800148786
Skins party, Thimoté le Boucher, Manolosanctis, 108 p., 9782359760170
Tônoharu, Lars Martinson, Lézard noir, 269 p., 9782353480272
Fables nautiques, Marine Blandin, Delcourt, 142 p., 9782756021775
Tu mourras moins bête, t.1 : La science, c’est pas du cinéma !, Marion Montaigne, Ankama, 255 p., 9782359102208
TMLP, Gilles Rochier, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674
La saga d’Atlas et Axis, t.1, Pau, Ankama, coll. « Étincelle », 74 p., 9782359101546
Polina, Bastien Vivès, KSTR, 2011, 206 p., 9782203026131
Portugal, Cyril Pedrosa, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137


23 novembre 2011  par Eric Bouchard

En route vers le Bédélys Québec

L'affiche de la remise des prix de l'an dernier

Décidément, les libraires ont à cœur de s’impliquer au sein des processus d’attribution des prix littéraires. Que ce soit en siégeant sur des comités de sélection, sur des jurys ou encore à titre de simples votants, ces témoins privilégiés de l’ensemble de la production livresque jouissent bien souvent d’un certain recul leur permettant de mettre en lumière les titres ayant présenté des qualités exceptionnelles au sein d’un paysage éditorial, disons-le, souvent bien uniforme, ou encore tristement gouverné par de plates motivations commerciales. Car mettre en valeur les meilleurs livres est assurément le leitmotiv du libraire.

Ainsi, mentionnons au passage que notre libraire Caroline est présidente du comité de sélection du Prix des libraires du Québec, qui vient d’ailleurs d’annoncer sa liste préliminaire pour 2011, que notre vaillante spécialiste du polar Morgane fait partie du jury pour le Coup de cœur du public de St-Pacôme, que nos dévouées libraires jeunesse Katia et Susane s’impliquent respectivement pour les Prix jeunesse des libraires du Québec et pour ceux parrainés par IBBY Canada, que notre estimé collègue Réjean a siégé sur le jury du Concours de bande dessinée Hachette Canada, tandis que moi-même s’implique au sein des jury des Prix Joe Shuster, qui récompensent la bande dessinée canadienne, et Bédélys, parrainés par Promo 9e art.

C’est aujourd’hui ce dernier prix qui nous intéresse, tandis que se déroulait hier la première réunion du Prix Bédélys Québec, qui récompense la bande dessinée professionnelle publiée ici au cours l’année courante. Au Québec, la situation est particulière : le développement du marché de la bande dessinée étant encore une dynamique relativement récente (comparativement à l’Europe, où la culture de l’album est bien implantée depuis les années 30-40), la production annuelle tourne généralement autour de la cinquantaine de titres. C’est dire que les membres du jury peuvent aisément traverser l’intégralité de la production, et que la confrontation ne se fait plus à partir de ce que chacun a lu, comme c’est souvent le cas pour les jury affrontant l’ensemble de la production francophone, mais réellement dans une optique d’évaluation et d’argumentation, ce qui ne rend les choses que plus savoureuses !

Hier, donc : tri du bon grain de l’ivraie. Exit les produits dérivés, les styles qui se cherchent encore, les scénarios qui auraient mérité qu’on s’y attarde davantage, ou simplement les histoires qu’on a déjà lues cent fois ; place à l’originalité, à la qualité et aux œuvres d’exception. N’oublions pas cependant que si certaines œuvres suscitent une adhésion générale, chaque membre du jury possède aussi son appréciation subjective… Néanmoins, après un premier tour de table, il semble qu’une poignée de titres se démarquent déjà.

Pow Pow est assurément un jeune éditeur à surveiller, comme viennent le confirmer les deux titres suivants, qui se démarquent à coup sûr : Mile End de Michel Hellman et Pain de viande et autres dissonances de Zviane. Le premier offre de douces et réjouissantes tranches d’autofiction dans une veine poétique surréaliste, tandis que le second propose un recueil de nouvelles à saveur de réalisme magique plutôt goûteuses…

Chroniques sauvages de François Lapierre se distingue aussi fortement. Le style pictural et les couleurs travaillées de l’auteur font mouche, tout comme son récit fantastique au cœur de l’imaginaire amérindien. La question-piège : Teshkan est-il un premier tome ou un simple sous-titre, Monsieur Lapierre ?

Le cerveau de l’apocalypse, le premier tome de la série du jeune Alex A., L’Agent Jean, a aussi très fortement séduit par son humour parodique complètement foutraque et son style étonnamment maîtrisé pour un premier album. Reste à voir si tous les membres du jury seront perméables à l’humour légume au 36e degré !

Le passage de ce personnage parodique qu’est Jérôme Bigras au récit long, avec l’audacieux Le fond du trou, suscite également son lot de bravos ! Articuler une histoire autour de l’objet-livre fait toujours son petit effet, comme l’ont par exemple expérimenté de manière plus cérébrale Marc-Antoine Mathieu, ou gentiment ludique de nombreux bébé-livres…

Il faut pratiquement toujours compter sur le fait qu’un nouvel album de Paul se retrouve dans les finalistes des prix québécois. Difficile cependant de surpasser l’extraordinaire Paul à QuébecPaul au Parc de Michel Rabagliati est un récit plus court, qui selon certains charme et donne de la profondeur à la série, mais qui pour d’autres laisse parfois le lecteur en plan…

Fahrenheit 14, le second tome de la série Lionel et Nooga, possède également ses féroces partisans : une intrigue policière touffue, quelques clins d’œil au Québec populaire des années 50 et à ses faits divers, et une ligne franco-belge classique qui flatte la nostalgie. Mais l’appréciation de cette série est-elle une affaire générationnelle ?

Il faudra à coup sûr considérer l’adaptation Le dragon bleu de Robert Lepage et Marie Michaud par Fred Jourdain parmi les prétendants sérieux au titre. Pour son inventivité formelle, ses images chocs, son aspect sophistiqué. Cependant, certains demeurent plus froids à l’univers de Lepage, dont les personnages peuvent parfois paraître désincarnés…

Le Pascal Blanchet nouveau, Nocturne, impressionne fortement ! On y retrouve les caractéristiques qui font sa marque de commerce : l’objet d’apparence soignée, les illustrations léchées qui lorgnent (peut-être trop ?) vers un certain style graphique des années 30, le récit évanescent, la trame sonore correspondante… et le statut ambigu (album plutôt que bande dessinée).

En somme, voilà donc déjà neuf titres qui donneront du fil à retordre aux membres du jury, en attendant de départager les cinq finalistes. À ce moment-ci, rien n’est encore joué : la plupart de ces livres n’a pas encore été lus par tous, et nous pourrions bien être témoins de quelques surprises… Je n’en dis pas plus pour l’instant, sinon que de vous inviter à découvrir le meilleur de la bande dessinée éditée au Québec en 2011.

* * *

Pour commander Mile End, Michel Hellman, Pow Pow, 9782924049013.
Pour commander Pain de viande et autres dissonances, Zviane, Pow Pow, 9782924049006.
Pour commander Chroniques sauvages : Teshkan, François Lapierre, Glénat Québec, 9782923621043.
Pour commander L’Agent Jean, tome 1 : Le cerveau de l’apocalypse, Alex A., Presses aventure, 9782896603169.
Pour commander Jérôme Bigras : Le fond du trou, Jean-Paul Eid, La Pastèque, 9782922585940.
Pour commander Paul au Parc, Michel Rabagliati, La Pastèque, 9782923841052.
Pour commander Lionel et Nooga, tome 2 : Fahrenheit 14, Les 400 coups, coll. « Rotor », 9782895405276.
Pour commander Le dragon bleu, Fred Jourdain d’après Robert Lepage et Marie Michaud, Alto, 9782923550756.
Pour commander Nocturne, Pascal Blanchet, La pastèque, 9782922585698.

 

 


16 novembre 2011  par Eric Bouchard

La science par la bande (1 de 2)

La parution d’un nouveau tome de la série Jules, c’est un événement en soi. Car, il faut le dire, Jules, c’est le secret le mieux gardé de la bande dessinée jeunesse ; et c’est aussi la série que nous libraires défendons, depuis une douzaine d’années, comme le grand classique contemporain de la bande dessinée tous publics. En effet, c’est en 1999 que paraissait L’imparfait du futur, qui, derrière un titre savoureux, conjuguait à la théorie de la relativité d’Einstein une drôle d’histoire de voyage dans l’espace et le temps…

Et c’est sans doute ce qui nous a tant plu dans cette série : hors de son style classique irréprochable, espèce de synthèse parfaite des écoles de Bruxelles (Tintin) et de Marcinelle (Spirou), et de ses excellents dialogues, où le ludisme référentiel et l’esprit de répartie n’ont rien à envier à l’humour goscinnien (Astérix), la série d’Émile Bravo propose de plus, dans chacun de ses épisodes, une incursion diablement convaincante dans l’univers scientifique, qu’elle traite de clônage et de génétique, de spéléologie et de sciences naturelles, d’astronomie et d’écologie, et j’en passe…

Après Le journal d’un ingénu, sa géniale et inventive réappropriation de l’univers de Spirou et Fantasio (et autre de ses œuvres couronnées de succès), et cinq ans après le cinquième tome de la série, La question du père, Émile Bravo nous gratifie d’une costaude nouvelle épatante aventure, qui, en plus de confronter le jeune lecteur à l’idée d’extinction de masse, l’initiera également aux effets néfastes du capitalisme économique sur l’équilibre planétaire…

À paraître en janvier. Couverture non définitive.

Bande dessinée jeunesse et science : un mariage heureux ? Oh, que oui : préjugés parentaux à l’égard du neuvième art obligent, la bande dessinée à teneur scientifique joue souvent un double rôle de Cheval de Troie ; en effet, pendant qu’elle fait d’une part réaliser aux parents que l’univers de la bande dessinée possède quantité de contenus – divertissants, oui, mais aussi instructifs – à offrir à leur progéniture, cette dernière se voit d’autre part inoculer le virus de la curiosité scientifique à travers des bandes somme toute amusantes.

Pour les débrouillards en herbe

Au Québec, cette veine est exploitée depuis maintenant une trentaine d’année avec les efforts conjugués de Félix Maltais, alias Professeur Scientifix, et l’inimitable Jacques Goldstyn, son bédéiste attitré, qui ont bâti l’incontournable univers des Débrouillards. Cependant, malgré l’âge vénérable de la série, ce n’est que depuis 2004 qu’un éditeur, en l’occurrence Bayard Canada, publie de manière suivie les aventures de la grenouille Beppo et de la joyeuse bande de laborantins en herbe, alors que quatre albums de gags créés par Goldstyn ont depuis été publiés, dont deux mettant en vedette son personnage-fétiche, Van l’inventeur. Et voilà que les mordus de la série pourront se réjouir, alors qu’un cinquième album, Il m’en faut un !, paraîtra en janvier.

Si l’angle d’attaque – plutôt humoristique – de la série Les Débrouillards pour traiter de la science est celui de l’ingéniosité à la rescousse des tracas de la vie quotidienne (en cela, on peut reconnaître en Van l’inventeur un lointain cousin de Gaston Lagaffe), il est une autre série dont nous vantons les mérites depuis plusieurs années qui s’y apparente : La rubrique scientifique de Boulet, elle-même lointaine cousine des exposés loufoques du professeur Burp de la fameuse Rubrique-à-brac de Gotlib…

Le principe est simple : deux jeunes gens en sarraus blancs livrent au lecteur des exposés didactiques guidés à la fois par la méthode scientifique et l’humour référencé… Ce qui fait donc le sel de la série, c’est que, non-contente de s’attaquer à des questions proprement scientifiques telles les lois de la physique ou l’évolutionnisme, elle applique aussi la méthode expérimentale à des éléments de la culture populaire, de Georges Brassens à Quasimodo, en passant par la planche à neige et la frankensteinologie (!)

Quand le réel dépasse la science-fiction

Oui, la science s’accorde très bien avec la loufoquerie, et Marion Montaigne est là pour nous le démontrer elle aussi. Cette habituée de la parodie (La vie des très bêtes ), nous livrait dans Panique organique une aventure au cœur du corps humain, délicieux clin d’œil au fameux Le voyage fantastique de Richard Fleischer. L’intrigue : deux bactéries habitant le tube digestif de Stiveune, un pré-adolescent, se révoltent, lasses d’avoir à constamment digérer puis injecter dans le sang les mêmes céréales de maïs soufflé au chocolat. Mais ce matin-là – coup du hasard ! -,  Stiveune avale aussi par mégarde le petit sous-marin de plastique offert en prime dans la boîte… Pour nos deux bactéries, l’occasion d’échapper à leur triste condition et d’aller voir si l’herbe est plus verte dans les autres organes est trop belle. Sauf que ce qu’elles ne pouvaient prévoir, c’est que c’est aussi la journée où le cerveau de Stiveune a décidé de déclencher la puberté de ce dernier, et que le corps au complet sera secoué de grands bouleversements hormonaux… pour une grande aventure biologique, amusée et fort expressive !

Sinon, d’autres séries à l’intention du jeune public nous convient à la science dans un registre plus documentaire. La phénoménale série Histoire des sciences en bandes dessinées invite le lecteur, tout au long de ses cinq tomes d’une richesse inouïe, à un voyage à travers l’évolution de la pensée scientifique, depuis sa naissance – avec le premier outil, à l’aube de l’humanité – jusqu’aux Lumières, et évoque de quelle manière les différentes civilisations humaines ont abordé le questionnement scientifique, tout en répondant à de grandes questions telles Comment les hommes de la préhistoire ont-ils maîtrisé le feu et développé l’agriculture ? Pourquoi l’écriture fut-elle inventée ? Comment a-t-on mesuré le temps ? etc. Le tout dans un style vivant, passionnant et… souvent franchement drôle !

Enfin, ces documentaires se tournent aussi vers l’avenir ; c’est le cas de la captivante série Le labo de Jean-Yves Duhoo, qui y va plutôt du côté du reportage scientifique : l’auteur, simplement muni d’un calepin et d’un crayon, rencontre différents chercheurs qui l’initient aux secrets de ce qui se trame aujourd’hui de manière expérimentale dans les laboratoires de pointe. Dans des comptes-rendus graphiquement ludiques et exaltants, Duhoo vulgarise de manière synthétique et efficace les phénomènes complexes sur lesquels se penchent les scientifiques contemporains.

Oui, il y a de tout dans cette bibliographie pour susciter chez la jeune génération de futures vocations. Si, fait avéré, des scientifiques de toutes sortes ont choisi de faire carrière dans leurs domaines respectifs suite à leurs lectures d’enfance de Blake et Mortimer ou de Tintin, tentons d’imaginer, dans un élan positiviste, ce que pourrait être un avenir motivé par ces présentes lectures…

Extrait de Le labo, tome 1

Pour commander Jules, t.6 : Un plan sur la comète, Dargaud, 80 p., 9782205068252.
Pour commander Les débrouillards (4 t. parus), Jacques Goldstyn, 48 p. ch., 9782895790433.
Pour commander Débrouillardises : 30 ans d’humour avec la bande des Débrouillards (1 t. paru), Jacques Goldstyn, 48 p., 9782895792963.
Pour commander La rubrique scientifique (3 tomes), Boulet, Glénat, coll. « Tchô », 48 p., ch., 9782723450942.
Pour commander Panique organique, Marion Montaigne, Sarbacane, 93 p., 9782848651842.
Pour commander Histoire des sciences en bandes dessinées (5 tomes), Jung Hae-yiong et Shin Young-hee, Casterman, coll. « Docu BD », 196 p. ch., 9782203002104.
Pour commander Le labo, t.1, Jean-Yves Duhoo, Dupuis, 55 p., 9782800147208.


4 novembre 2011  par Eric Bouchard

Dickner : du rayon gamma au rayon du livre

Si l’écrivain d’origine louperivoise Nicolas Dickner s’était déjà mérité un certain succès critique avec son premier livre, L’encyclopédie du petit cercle, un recueil de nouvelles paru en 2000, on le connaît surtout à partir de 2005, pour son premier roman, Nikolski, qui non seulement a raflé la faveur populaire, mais a également joui d’une énorme fortune critique.

En effet, ce road-story post-moderne, roman migratoire et tendre enquête généalogique, s’était alors entre autres mérité le Prix des libraires du Québec, le Prix Anne-Hébert et le Prix littéraire des collégiens, sans parler du fait que c’est sa traduction anglaise qui remportait en 2010 le célèbre débat Canada Reads de CBC, aîné anglophone du Combat des livres de Radio-Canada.

Mentionnons en outre que Nikolski contribuait dans la foulée à lancer l’éditeur Alto, qui signait alors une première publication de taille ; l’éditeur reconnaissant inaugurait d’ailleurs sa collection poche avec ce même titre en 2007.

Une avalanche de citrons électriques

Pourtant, malgré l’engouement général dont l’auteur a joui grâce à ce premier roman, Tarmac, paru en 2009, n’a étrangement pas provoqué l’onde de choc à laquelle on aurait pu s’attendre… Et pourtant, ce second roman, plus ambitieux, plus maîtrisé, est sans doute aussi plus réussi.

Intimement lié à la figure de la bombe (atomique), qui parsème le récit de ses différentes métaphores, Tarmac raconte la quête de Hope Randall, une blonde et cérébrale adolescente, passionnée par la fusion à froid, la physique quantique ou l’algèbre moléculaire, mais qui, paradoxalement, est issue d’une lignée de prophètes ; en effet, chaque membre de la famille Randall est censé recevoir en cours de vie sa fameuse « illumination », qui lui annoncera la date de la fin du monde… Or, Hope la scientifique, allergique à tout ce qui relève de la divination alambiquée, trouvera plutôt sa date à elle avec une « élégance » qui fera même mentir Albert Einstein…

Sur Michel « Mickey » Bauermann, quant à lui dernier-né d’une lignée de producteurs de béton, Hope fait l’effet d’une bombe, alors qu’elle devient rapidement l’objet de ses premiers émois. Dans son « bunker », le sous-sol du bungalow Bauermann, il l’accueille comme une réfugiée, elle dont le petit noyau familial est en équilibre instable : sa mère, une ex-bibliothécaire « biblophile » abonnée à la clozapine, stocke compulsivement des aliments non-périssables dans l’attente imminente du déluge ou de l’hiver nucléaire, et rêve à haute voix, psalmodiant en hébreu ou en araméen ! Cependant, Mickey réussira-t-il à préserver cet électron libre qu’est Hope de l’obsession qui malgré elle la brûle ?

Roman ludique malgré ses thématiques plutôt sombres, Tarmac se lit d’une traite, notamment en raison de sa construction éclatée – une myriade de courts chapitres –, et du fait qu’il cristallise avec finesse et humour l’une des préoccupations centrales de notre imaginaire contemporain : la fin du monde. Car depuis Hiroshima et la Guerre froide, notre rapport à ce fantasme millénaire aura sensiblement été modifié, et pour cause : sous la menace atomique, l’humanité aura pris la pleine mesure du fait que l’apocalypse n’est plus qu’une affaire de châtiment divin, mais aussi le résultat possible d’un mécanisme d’autodestruction construit par l’Homme et sa science…

En somme, Tarmac a tout pour irradier durablement ses lecteurs.

Le livre en lumière

Dickner n’est pas qu’en lui-même un romancier éclairé : il se prend aussi au jeu de la figure du romancier éclairé ! En effet, depuis le printemps 2006, l’auteur anime l’essentielle chronique Hors champ dans les colonnes de l’hebdomadaire culturel Voir, par laquelle il nage dans l’océan – j’allais écrire « littéraire », mais écrivons plutôt « du livre », nuance –, avec, à l’ère de Google, l’aisance du Nautilus vernien, l’ambition balzacienne, la pertinence anticipatoire d’Asimov, ainsi qu’une curiosité encyclopédique toute digne de Borges (bien sûr), qui disait si justement que « le monde est un livre ».

Foin de superlatifs, nous libraires ne pouvons faire autrement que nous réjouir qu’une tribune locale soit consacrée à l’univers du livre dans toute sa richesse et sa complexité. Car le livre n’est pas qu’affaire de littérature ; il est aussi l’interface central de notre rapport à la connaissance ; ainsi, Dickner peut tout à fait, au fil de ses chroniques, traiter de « poissons vidangeurs et de crapauds, de colibris, de rottweilers, de méduses et d’amibes, de protozoaires, de bivalves, de coelacanthes et de poules », que du « capitaine Achab et Frank Zappa, Georges Perec et Robert de Niro, les Schtroumpfs et le petit Jésus » – le livre étant bien évidemment aussi affaire de culture –, que des lecteurs, de l’acte d’écriture ou des supports électroniques, le livre se posant finalement en tant que maillon constitutif d’une chaîne complexe d’actions et d’interactions au cœur de nos mœurs. Ainsi, Dickner a fait de Hors champ l’espace tout désigné pour mettre en scène son métier.

Or, cette semaine, débarque en librairie Le romancier portatif, recueil de cinquante-deux des quelques 200 chroniques livrées ces cinq dernières années, aux propos aussi incontournables que pleins d’une délicieuse fantaisie. Et vous, passionnés du livre, avez au moins trois bonnes raisons supplémentaires de l’acquérir sans tarder : 1. Non seulement, de par son format pratique, ce livre vous permettra de traîner un romancier avec vous, mais son éclatante couleur jaune vous attirera également, lecteur auréolé, le regard de charmants inconnus ; 2. Pour chaque exemplaire vendu, Alto versera 7$ à la Fondation pour l’alphabétisation, cause capitale s’il en est une (j’entends d’ici René-Daniel Dubois tonitruer : « La moitié du monde savent pas lire, câlisse ! ») ; 3. C’est un tirage limité à 2500 exemplaires, et Dieu sait combien l’épuisement des stocks fatigue les lecteurs, autant donc vous hâter.

* * *

Pour commander L’encyclopédie du petit cercle, Nicolas Dickner, L’instant même, 120 p., 9782895022282.
Pour commander Nikolski, Nicolas Dickner, Alto, coll. « Coda », 321 p., 9782923550060.
Pour commander Tarmac, Nicolas Dickner, Alto, coll. « Coda », 261 p., 9782923550671.
Pour commander Le romancier portatif : 52 chroniques à emporter, Nicolas Dickner, Alto, 216 p., 9782923550855.


30 septembre 2011  par Eric Bouchard

L’ostie d’chat qu’on aime !

Coup de tonnerre dans l’univers serré de la bande dessinée québécoise, alors que, après une attente fébrile, paraît cette semaine le premier tome de L’ostie d’chat, la version livre du « blogue-bande-dessinée-feuilleton » d’Iris et Zviane !

Pardonnez l’utilisation de ce terme fourre-tout, car si le principe du webcomic, soit une bande dessinée numérique livrée par épisodes réguliers sur la Toile, est une tradition plutôt bien ancrée du côté anglophone, la francophonie paraît encore timide de ce côté, tant et bien qu’un équivalent lexical satisfaisant ne s’est pas encore imposé… En effet, bien que toute une cohorte d’auteurs francophones pratiquent tout de même le blogue en bande dessinée, avec lequel ils livrent leurs états d’âme au quotidien, très peu investissent cette pratique pour élaborer des récits longs diffusés sous forme de feuilleton (à ce titre, mentionnons Les autres gens, scénarisé par Thomas Cadène). Et à moindre raison dans la langue de Tremblay, où L’ostie d’chat fait notamment figure de grand pionnier.

On peut véritablement parler de seconde vie, voire de renaissance symbolique avec cette version papier qui prend les allures d’un phénix, alors que cette semaine paraissait justement l’épilogue de L’ostie d’chat, conclusion d’une aventure qui aura duré deux ans et demi pour quelques cinq cent pages, avec un succès qui s’étend bien au-delà des frontières québécoises. Attirant entre 800 et 1000 visiteurs par nouvelle note, connaissant déjà une traduction numérique en coréen (la Corée, Mecque des blogues de bandes dessinées) et ayant conquis le grand Lewis Trondheim lui-même qui les accueille au sein de son incontournable collection « Shampoing », le récit à quatre mains d’Iris et Zviane s’affirme comme la première véritable success-story de la blogosphère-BD québécoise.

Au passage, ce n’est pas la première fois que ces deux auteures voient le travail qu’elles ont diffusé sur Internet se frayer un chemin jusqu’en librairie. Ainsi, alors qu’en 2006 paraissait Dans mes rellignes, un recueil des pages quotidiennes qu’Iris Boudreau-Jeanneau avait livré sur Monsieur le blog au cours de l’été de l’année précédente, Sylvie-Anne Ménard a vu des bandes du blogue qu’elle tient depuis 2006 compilées sous forme de deux gros volumes titrés La plus jolie fin du monde et Le quart de millimètre.

Mais comment deux dessinatrices arrivent-elles à créer une œuvre commune ? On connaît d’autres tandems célèbres de la bande dessinée, tels Philippe Dupuy et Charles Berbérian, Eric Warnauts et Guy Raives ou plus récemment le couple Kerascoët, qui tous procèdent par une espèce d’alchimie silencieuse où les deux dessinateurs participent aux mêmes dessins, construisent à deux chaque image. Si contrairement à ceux-là, c’est principalement au niveau du scénario que la « fusion » d’Iris et Zviane se produit, dans cet espace où les deux personnalités extravagantes de ces jeunes artistes trouvent un terreau fertile à leur imagination avec l’élaboration des péripéties qu’auront à vivre leurs nombreux personnages, un tout autre phénomène se produit du côté du dessin. Car ces deux auteures réalisent en alternance les courts chapitres d’une même histoire, qui suit son cours indépendamment de leurs propres individualités graphiques. Bien sûr, elles colorent les chapitres qu’elles exécutent des styles et approches du découpage qui leur sont propres. Mais dans L’ostie d’chat, on pourrait croire que ce sont les personnages qui s’échangent leurs créatrices.

Justement, parlons d’eux, ces individus de papier. D’abord, il y a Jasmin Bourvil et Jean-Sébastien Manolli, deux vingtenaires amis depuis le tout début de l’école secondaire, avec les hauts et les bas qu’une telle relation implique, surtout lorsque les « blondes » s’en mêlent… Puis il y a ce chat aussi débile qu’immonde qu’est Legolas, dont ils partagent la garde au gré de leurs écoeurantites, indécrottable animal avec lequel tous deux sont coincés, vestige d’une époque où ils habitaient avec une bande de colocs, dont Steve, le maître du chat, qui s’est suicidé. Autour d’eux : des blondes et des ex, des musiciens pour Jasmin et des programmeurs pour Jean-Sébastien, des piliers de comptoirs, des filles borderline et des relations familiales problématiques… Le tout dans une atmosphère d’appartements croches de la périphérie St-Denis/Mont-Royal : frigidaires quasi-vides, poubelles pas sorties, vaisselle pas faite, six-packs et toilettes bouchées…

Pathos, l’univers de L’ostie d’chat ? Oh, que non ! Car tout ça est balancé par une joyeuse succession de « plans d’nègues », de gaffes awkward de Jasmin et d’ego-trips jubilatoires de Jean-Sébastien, et d’aventures sexuelles aussi compliquées que décomplexées… Bref, la vie et les tourments typiques de jeunes adultes en attente de se caser ! Quoiqu’on ait de fortes raisons de douter qu’ils y parviennent vraiment un jour…

La version livre de cette série populaire au charme contagieux sera publiée en trois tomes et à l’intérieur d’un an. On lui souhaite tout le succès possible, au Québec comme en Europe, où L’ostie d’chat possède déjà ses nombreux admirateurs, qui craquent, au-delà de l’inimitable saveur linguistique, pour le récit et les personnages de ce roman du quotidien.

Iris, personnalité du mois !

Ce n’est pas tout du côté d’Iris, car nous avons aussi reçu la semaine dernière Pour en finir avec le sexe, le savoureux vrai-faux guide de la sexualité épanouie qu’elle a réalisé en compagnie de Caroline Allard. Suivant la recette d’humour gentiment grinçant qui a fait son succès avec Chroniques d’une mère indigne, Allard s’attaque aux préliminaires, à l’orientation sexuelle, aux parties intimes, positions sexuelles, perversions et maladies de l’amour avec un bonheur égal, tandis que le tout est abondamment soutenu par les joyeuses illustrations d’Iris, qui s’essaie pour l’occasion à des styles variés. Avis aux intéressés : la Librairie Monet recevra Iris et Caroline Allard pour une causerie et séance de dédicaces le dimanche 16 octobre à partir de 15 heures.

On connaît l’attachement d’Iris aux fanzines ! L’auteure en a démarré une nouvelle série, The best of Iris, dans laquelle elle compile des histoires courtes moins connues. Surveillez la parution en novembre du second numéro, disponible sur Monsieur le magasin.

Signalons également une autre facette de la production de notre talentueuse touche-à-tout avec Psychopompe & les autres, une exposition réalisée en tandem avec Richard Suicide qui se tiendra du 11 au 30 octobre au Cheval blanc (809 rue Ontario est). Pour l’occasion, les deux artistes ont réalisé une série de toiles inspirées par l’imagerie des icônes religieuses.

Enfin, dans le cadre de la résidence conjointe d’Iris avec Zviane à la Bibliothèque Frontenac en collaboration avec le Conseil des arts de Montréal, des œuvres de ces deux bédéistes étaient exposées là-bas tout au long du mois de septembre. Si vous l’avez manquée, réjouissez-vous : l’exposition déménage à la Bibliothèque du Plateau Mont-Royal pour tout octobre. Soyez-y !

* * *

L’ostie d’chat, t.1, Iris et Zviane, Delcourt, coll. « Shampoing », 160 p. 9782756025971
Pour en finir avec le sexe, Caroline Allard et Iris, Septentrion, coll. « Hamac-carnets », 90 p. 9782894486771

 


23 septembre 2011  par Eric Bouchard

Des comics au seuil de la fiction

Dans sa préface au premier tome de la série The unwritten : Entre les lignes, Bill Willingham jette un regard sur ce qu’il qualifie de « mouvance actuelle » de l’univers des comics. Après ce que Willingham appelle « l’âge des comics de super-héros », qui a grosso modo couru tout le long de la deuxième moitié du siècle dernier, voici que viendrait une nouvelle ère, celle du fantasy, que les récits qui la composent mettent en scène des animaux anthropomorphes (Légendes de la garde, de David Petersen), s’inspirent des contes de fées (sa propre série, Fables) ou de la littérature elle-même, comme le fait The unwritten.

Si on pourrait reprocher à Willingham d’amalgamer sous le registre fantasy (un univers imaginaire magique et/ou de féérie), les genres du merveilleux (un univers imaginaire) et du fantastique (intrusion du surnaturel dans un univers réel), il n’en demeure pas moins que le scénariste met le doigt sur un certain changement de paradigme, alors que l’intérêt de la bande dessinée américaine mainstream pour l’éternelle figure du justicier redresseur de torts paraît perdre du terrain au profit de nouveaux imaginaires, et que les genres du fantastique et du merveilleux sont réinvestis en force par des séries d’exception.

Celui qui est écrit

Dans The unwritten, Tommy Taylor n’est pas que le héros d’une série-culte, il est aussi un être humain comme vous et moi. C’est-à-dire que Wilson Taylor, son père, un écrivain à succès disparu il y a quelques années, a eu la bonne idée de donner le nom de son fils au personnage de sa série… Le vrai Tommy Taylor possède donc un alter ego fictionnel. Enfin, bien sûr, le vrai Tommy Taylor reste lui-même un personnage de fiction, dans la mesure où nous, dans la « vraie vie », lisons son histoire ; mais il n’en demeure pas moins que cette dernière se déroule dans un univers réaliste… Vous me suivez ?

Donc Wilson Taylor, espèce d’avatar fictionnel de J.K. Rowling (et d’ailleurs, là ne s’arrêtent pas dans cette série les clins d’œil à Harry Potter), a entretenu à travers son œuvre une confusion volontaire entre son personnage et son propre fils, qui pourtant n’avait rien demandé… Néanmoins, ce fils « profiteur », enfermé par l’éditeur de Tommy Taylor dans une machine à marketing, surfe sur le cadavre paternel, tandis qu’il est « forcé » au jeu des salons du livre, à la dédicace des aventures de son double de papier devant de longues files d’amateurs transis, prêts à monnayer au prix fort le paraphe de leur héros incarné. (D’ailleurs, ceux qui ont assisté au Montreal Comiccon la fin de semaine dernière ont pu se rendre compte de l’ampleur du phénomène, alors que, selon mon collègue Réjean, il en coûtait 50$ pour une dédicace de Stan Lee, ou 125$ pour une photographie en compagnie de trois comédiens de la télésérie Buffy contre les vampires…)

Mais le vrai Tommy Taylor commence à en avoir assez de toute cette mascarade, d’endosser le rôle d’être le représentant d’un personnage de fiction, surtout après avoir été publiquement accusé d’être un imposteur usurpant l’identité du vrai fils de Tommy Taylor… Alors que la tension monte, et que ce présumé mystificateur s’apprête à fuir en Toscane pour échapper aux médias et à la vindicte populaire qui va grandissant, un individu revêtant les traits d’un « vilain » issu des aventures de Tommy Taylor tente d’attenter à la vie du moins-en-moins-vrai Tommy Taylor… Est-ce la fiction qui fait irruption dans la réalité ? Néanmoins, le fils possèede un atout dans sa manche, car son père manquant lui aura tout de même laissé un héritage marquant : une science infuse de la géographie littéraire. Qu’est-ce à dire ? Une connaissance exhaustive des lieux terrestres desquels les grands auteurs se sont inspirés dans leurs fictions. Ainsi, au cours d’une simple promenade à Londres, Tommy associe spontanément la Bibliothèque du Sénat à 1984 de George Orwell, le parc Coram’s Fields, où s’élevait jadis l’Hôpital des Enfants trouvés, au Voie sans issue de Dickens, etc. Mais tout ça, ce n’est que le début de l’histoire…

En somme, Mike Carey et Peter Gross nous livrent avec The unwritten une œuvre bien en phase avec leur époque, où se confondent les figures de l’auteur et du personnage, où s’amenuise jour en jour la frontière entre fiction et réalité, où le monde… devient livre.

Franchir les portes du fantastique

Si le nom de Joe Hill paraît anonyme, celui de Stephen King évoque bien évidemment davantage, et on voit sans doute là poindre la raison pour laquelle le fils de ce dernier a plutôt choisi d’emprunter un pseudonyme. Contrairement à Tommy Taylor, qui n’a pas véritablement eu d’autre choix que d’assumer le poids écrasant de la fiction paternelle, Joseph Hillstrom King a du moins choisi de s’en affranchir en partie en sabrant son patronyme. En partie, car les fictions de Joe Hill lorgnent tout de même vers un fantastique versé sur l’horreur. Mais hors de la sphère littéraire qu’il partage avec son père, Hill s’affiche également du côté de la bande dessinée, où il s’affirme tel un scénariste fichtrement talentueux avec la série Locke & Key, dont, soit-dit en passant, l’édition originale du premier tome a été épuisée le jour même de sa parution !

Rendell Locke est conseiller en orientation dans un highschool de San Francisco. Ce père de famille et mari aimé se fait froidement assassiner chez lui, sous les yeux des siens, par Sam, un des élèves de l’école qu’il a encadré pour son potentiel académique, mais à qui il a un jour bien fait comprendre que s’il pouvait l’aider pour ses demandes de bourses, il ne pourrait cependant lui écrire une lettre de recommandation s’il ne se pliait pas d’abord à une évaluation psychologique. Car Sam, adolescent taciturne et instable, est issu d’une famille largement dysfonctionnelle, et ce refus brisera en quelque sorte la mince cloison qui le séparait de la folie. Puis, suite à l’incarcération du meurtrier dans un centre de détention pour mineurs, la veuve et les trois enfants tenteront d’aller retrouver la quiétude au manoir de la famille Locke, Keyhouse, situé à… Lovecraft, petite ville sise sur une presqu’île du Massachusetts. Ne parlait-on pas plus haut de géographie littéraire ?

C’est Rendell lui-même qui avait indiqué à sa femme d’aller là-bas, dans le lieu de son enfance, pour se mettre à l’abri si jamais il lui arrivait quelque chose. Prémonition ? Et à l’abri de quoi ? Rendell était-il menacé par quelque de plus puissant que son propre meurtrier ? Et quelles portes ouvre l’étrange passe-partout qu’a trouvé Bode, le cadet de la famille ? Sans trop vouloir en dévoiler, ce que Rendell Locke avait vainement tenté de verrouiller, Keyhouse se chargera de le rouvrir…

Arrêt sur image

Au-delà d’une intrigue en tous points captivante, et d’une galerie de personnages aux profils psychologiques des plus accrocheurs, Locke & Key se distingue par sa puissance narrative. Bien sûr, le trait semi-réaliste finement aiguisé de Gabriel Rodriguez y est pour beaucoup, mais son découpage analytique l’est d’autant plus. En effet, Rodriguez possède cette faculté de nous attirer dans ses images et de nous y retenir en les démultipliant, un peu à la manière d’un « jeu des sept erreurs », où une même scène est répétée avec des variations infimes pour nous forcer à scruter le changement dans les détails. Et lorsqu’on sait qu’un des personnages de l’histoire est nommé « Écho », cette miroitante logique de la répétition prend tout son sens.

Sam lui-même nous invite à scruter l’image...

* * *

The unwritten : Entre les lignes, t. 1 : Tommy Taylor et l’identité factice, Peter Gross et Mike Carey, Panini comics, coll. « Vertigo », 136 p. 9782809417265
Locke & Key, t. 1 : Bienvenue à Lovecraft, Gabriel Rodriguez et Joe Hill, Milady, coll. « Milady graphics », 168 p. 9782811204518



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