
Sur le ring : Nouvelle chronique où deux titres jouant sur les mêmes thèmes s’affrontent, pour le meilleur et pour le pire. Si, parfois, les deux candidats au pugilat peuvent combattre avec des forces équivalentes, d’autres révèlent un déséquilibre flagrant. Et ça fait mal…
Métafiction : Procédé littéraire consistant à ce qu’une histoire interroge son propre statut d’histoire, à ce qu’une fiction se réfère à elle-même. On parle aussi plus simplement de « roman à l’intérieur du roman »…
101 : En plus d’être le numéro de la chambre de torture dans 1984 de George Orwell et un projet de loi ayant fait du français la langue officielle du Québec, contribuant notamment à rétablir l’affichage linguistique dans la langue de Tremblay au Centre-Ville de Montréal (bien qu’à une époque déjà passablement révolue), le nombre magique et réversible « 101 » évoque aussi l’introduction, l’initiation, les premières armes… Mais voilà : nos deux combattants sont-ils aussi aguerris en matière de métafiction ?
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Dans le coin rouge : Nocturnes de Clarke. L’auteur de Mélusine, une série jeunesse ayant su gagner un large public, mais réglée sur le pilote automatique depuis quelques années déjà, cherche à s’offrir une récréation et/ou à se renouveler avec ce que les Français appellent en bon français un « one-shot », soit un récit complet. Le récit met en scène, dans un univers restreint à quelques maisons, un groupe de personnages « secondaires » disparaissant les uns après les autres autour du personnage d’un écrivain en panne d’inspiration.
Dans le coin bleu : La chambre de Lautréamont d’Edith et Corcal. Jadis célébrée pour la croustillante série Basil & Victoria, la dessinatrice Edith est aussi bien connue d’un public jeunesse averti pour l’excellente série fantaisiste Le Trio Bonaventure, qu’elle réalise avec Corcal. Le tandem d’auteurs ont renoué pour créer ensemble un étonnant simulacre : le « premier roman graphique, publié en 1874 ». Celui-ci raconte l’aventure d’Auguste Bretagne, un feuilletoniste parisien porté sur le macabre, qui trouve la grâce en découvrant que le précédent locataire de sa chambre n’était nul autre qu’Isidore Ducasse, l’auteur des Chants de Maldoror.

Premier round. Les combattants s’observent : Clarke tente de modifier son style pour lui donner une facture « adulte » malheureusement guère convaincante, notamment en ce qui à trait aux visages des personnages. Ses premières pages tournent en rond le long des câbles, égrenant quelques conversations évasives entre personnages, cherchant à éviter les coups, et décochant de temps à autre un poing au hasard, qui brasse beaucoup d’air. Nocturnes semble décrire de grands cercles un peu vains, et le lecteur se demande quelle est la botte secrète que recèle cette stratégie d’apparence sommaire et prévisible.
Edith reste de manière générale fidèle à son trait léger et efficace, s’aventurant néanmoins du côté de la hachure, mais surprenant surtout par son utilisation de la couleur : des fonds texturés mouvants qui semblent vouloir indiquer une face cachée derrière les apparences. Le récit plonge d’entrée de jeu dans un conflit littéraire opposant le cercle des poètes zutistes -incarné au premier chef par la figure de Rimbaud – à une autorité académique menée par William Bouguereau. Auguste Bretagne, lui, navigue entre ces deux sphères : il a ses accointances avec les zutistes, sauf que ceux-ci raillent gentiment le statut de cet original qui écrit finalement pour divertir la bourgeoisie. En somme, La chambre de Lautréamont est déjà solide sur ses pieds et ne se laisse pas impressionner par les moulinets de son opposant.

Surprise !
Deuxième round. Nocturnes s’imagine surprendre l’adversaire en sortant enfin le crochet qu’on sentait venir depuis vingt pages : à l’image de l’intrigue, l’une des maisons n’a finalement pas de fond, et un personnage s’adresse directement au lecteur : « Nous sommes une fiction. » Sauf que le tout avait été deviné depuis longtemps, tant les gants de Clarke ont été noués de bonnes grosses ficelles. Le terme « one-shot » signifierait-il que Nocturnes n’avait que ce coup en réserve ?
Du côté de Bretagne, ça s’emballe : non seulement l’écrivaillon a attiré l’élue de son cœur dans son antre créative, une chambre hantée par Lautréamont, mais il rencontre le jeune Eugène, inventeur de la « figuration poético-narrative », qui lui fait vive impression, et en qui il voit un futur collaborateur. La contre attaque est ébouriffante, fulgurante, incendiaire. Et Édith et Corcal ont encore bien d’autres coups en réserve.

Une mignonne mise en abyme...
Troisième round. Nocturnes tente de se racheter avec un dénouement inversant le principe des poupées russes, alors qu’un nouveau niveau d’intrigue vient englober le premier. Mais c’est trop peu et trop tard : quelque imprévisible qu’ait été cette ultime attaque, ce titre ne résistera pas à l’arsenal que déploie La chambre de Lautréamont dans son dernier droit, alors que Bretagne décide d’écrire sa propre histoire en compagnie du jeune Eugène, et qu’en fin d’album est proposée une enquête sur cette même œuvre, ce qui achève de stupéfier son rival comme le lecteur (en plus de donner vivement le goût à ce dernier d’aller découvrir une précédente œuvre d’Edith et Corcal passée plus inaperçue : Eugène de Tourcoing-Startrec, peintre visionnaire…) Le simulacre est abouti à tous points de vue et c’est une victoire écrasante pour La chambre de Lautréamont.

L'édition de La Gazette de Paris du 16 mai 1859, dans laquelle Auguste Bretagne publie son premier récit.
Commentaire d’après-match. Contrairement à l’œuvre de Clarke, qui s’est contenté d’utiliser le procédé métafictionnel comme une fin en soi, et qui a ainsi rapidement révélé ses limites, celle d’Edith et Corcal s’en est servi comme d’un levier pour non seulement créer une bonne histoire, mais, en plus de tisser un lien trouble entre un personnage d’écrivain et l’histoire racontée, pour en tisser un second entre l’œuvre en tant que telle et la réalité.
Si on peut saluer l’effort de Clarke de chercher à élargir l’étendue de son registre, Nocturnes, œuvre construite autour de l’éternelle figure de la crise d’inspiration, peine à s’élever au-delà du simple exercice formel, sans réel achèvement conceptuel. Cette critique aurait d’ailleurs pu être également adressée au dernier album de Chabouté, Les princesses aussi vont au petit coin, qui jouait sur une thématique similaire de manière tout aussi décevante.
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Nocturnes, Clarke, 2012, Le Lombard, coll. « Signé », 62 p., 9782803630295* La chambre de Lautréamont, Édith et Corcal, 2012, Futuropolis, 135 p., 9782754803526*
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