Le Délivré

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25 mai 2012  par Eric Bouchard

Le drôle de triste destin d’un lémurien

Depuis que les gros éditeurs ont tant bien que mal récupéré la philosophie des éditeurs indépendants, soit depuis environ dix ans, on a pu observer quelques modifications importantes au sein du paysage éditorial du 9e art. Bien sûr, ces gros éditeurs se sont d’abord disputés les auteurs de la génération de la « Nouvelle bande dessinée », qu’on peut voir depuis quelques années sauter d’un éditeur à l’autre au gré de leurs projets. Citons à cet effet l’exemple extraordinaire de Lewis Trondheim, qui depuis cinq ans seulement a publié chez pas moins de cinq éditeurs : Dargaud, Delcourt, Dupuis, Gallimard et L’association. De manière générale, cette tendance semble avoir été influente, car il est devenu de plus en plus rare aujourd’hui de rencontrer des cas de fidélité absolue entre un auteur et son éditeur. Au Québec (comme dans le monde de la bande dessinée francophone, d’ailleurs), la relation qui unit Michel Rabagliati aux Éditions de la Pastèque est par exemple un cas exceptionnel.

Un autre effet de cette récupération est le délaissement de plus en plus fréquent par ces éditeurs  traditionnels du « format album » (cartonné couleurs, 9×12’’, 48 ou 56 pages) au profit du « format livre » (noir et blanc, couverture souple, 6×9’’, pagination libre) mis en avant par les indépendants, délaissement d’abord effectué dans des collections formatées (à ce titre, la collection « Écritures » de Casterman demeure la plus emblématique). Mais depuis deux ou trois ans, les gros éditeurs, qui anciennement tenaient mordicus à une logique de catalogue structuré en collections (habillages graphiques et formats pré-établis), l’abandonnent pour lancer quantités de nouvelles bandes dessinées dans des formats singuliers… sans doute aussi en raison des exigences esthétiques des auteurs de la nouvelle génération. Par exemple, tous les albums de la jeune collection « 1.000 feuilles » de Glénat sont publiés dans des formats différents, et des éditeurs conservateurs tels que Dupuis, Le Lombard ou Vents d’Ouest publient aujourd’hui du 6×9’’ cartonné à dos rond, un type d’« objet-livre » qui n’existait même pas en bande dessinée voilà trois ans.

L’impression d’ensemble qui se dégage de ces deux constats est que le paysage de la bande dessinée est beaucoup plus instable, volatile qu’auparavant. Et un exemple frappant de projet secoué par le tumulte de ce nouveau climat est sans aucun doute celui de Fabrice Tarrin qu’on pourrait désigner sous le titre générique de Le lémurien.

Un animal écartelé

Oui, il est de ces projets qui connaissent une vie éditoriale pour le moins houleuse. Nous vous avions déjà parlé en ces pages du cas exceptionnel de la série Commissaire Raffini, qui aura vécu, au gré des reprises, faillites et autres rééditions, chez pas moins de sept éditeurs. Sauf que celle-ci a démarré en 1980 ; Le lémurien, alter ego animalier de Tarrin, connait, depuis ses débuts en 2008, quatre éditeurs pour autant de formats en six tomes !

Démarré dans la collection « Shampoing » de Delcourt d’une manière non-sérialisée (Le journal d’un lémurien, puis Charlotte Gainsbourg, mon amour), ce projet croustillant avec lequel l’auteur raconte ses souvenirs de jeunesse remet brusquement les compteurs à zéro en déménageant chez Dupuis, où paraissent les deux premiers tomes de la réjouissante série Maki, toujours avec le même personnage-avatar de lémurien, mais cette fois en version autofictionnelle, et dans un contexte contemporain. Puis, la semaine dernière, paraissait chez Vents d’Ouest Le parcours d’un puceau, une prolongation de l’univers de Maki, tandis que nous recevions cette semaine Sexe, amour et déconfiture, un retour plus explicite aux anecdotes autobiographiques d’un lémurien adulte, ce coup-ci chez… Marabout.

Comment expliquer ces infidélités éditoriales intempestives ? Caprices de l’auteur ? Ventes insuffisantes ? Public mal ciblé ? Car, en effet, celui-ci aura du mal à s’y retrouver… D’abord parce que le dessinateur de Violine et du Tombeau de Champignac a choisi pour ce projet un style animalier qui, dans sa facture, évoque plus volontiers, malgré un propos définitivement ado-adulte à la base, l’univers jeunesse du Donaldville de Carl Barks – sans parler de la patte graphique qui lorgne explicitement (et fort dignement) vers André Franquin –, que celui, plus neutre, du Lapinot de Trondheim. Ensuite en raison d’une première rupture de ton qui le voit passer à l’autofiction « jeune ado » chez Dupuis, puis d’une seconde, à un propos franchement adulte chez Marabout. Voilà une mystification aux antipodes d’un quelconque objectif d’optimisation commerciale, c’est le moins qu’on puisse dire. À moins qu’il ne faille interpréter l’entreprise de manière totalement inverse (et quelque peu cynique), soit le reprofilage de l’œuvre en fonction de l’éditeur avec lequel l’auteur signe…

Cependant, en dépit des errances éditoriales du lémurien, le lecteur aurait tort de passer à côté de ses aventures, car même si les frasques autobiographiques ou autofictionnelles de Fabrice Tarrin flirtent le plus souvent avec le pathétique (histoires d’amour ratées ou bancales, combines lamentables, brimades ordinaires, obsessions malsaines, le tout parsemé d’individus plus ou moins louches…), l’auteur leur confère un humour mordant, un ton libertin et irrévérencieux qui les rend franchement irrésistibles ! Ajoutons à cela que son style animalier anthropomorphe, Tarrin le maîtrise à merveille, notamment en ce qui concerne les gueules de ses personnages, formidablement expressives, pourvues d’un registre d’émotions complexe et étendu. Encore une fois, cette digne émule du créateur de Gaston a su tirer parti de la grammaire graphique de son maître, dans les traits de ses personnages, mais aussi dans le traitement de ses arrière-plans urbains, dépeints avec style et minutie.

Le lémurien est-il le parfait exemple du personnage post-moderne, ni tout à fait réel ni tout à fait fictif, mi-animal mi-humain, vivant à la fois dans les années 80 et 2000, issu du recyclage du style d’un autre, et métamorphosable à merci selon son public ou son éditeur ? Quoi qu’il en soit, l’entreprise est réussie, et excite nos yeux comme nos zygomatiques.

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Journal intime d’un lémurien, Delcourt, coll. « Shampooing », 2008, 128 p., 9782756013664*
Charlotte Gainsbourg, mon amour, Delcourt, coll. « Shampooing », 2010, 128 p., 9782756021805*
Maki, t.1 : Un lémurien en colo, Dupuis, 2010, 46 p., 9782800144696*
Maki, t.2 : Bravo la famille, Dupuis, 2011, 46 p., 9782800149431*
Le parcours d’un puceau, Vents d’Ouest, coll « Humour », 2012, 96 p., 9782749306711*
Sexe, amour et déconfiture, Marabout, coll. « Marabulles », 2012, 128 p., 9782501077972*

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23 mars 2012  par Eric Bouchard

Sur le ring : De la cuisine à la case

Sur le ring : chronique où deux titres jouant sur les mêmes thèmes s’affrontent,  pour le meilleur et pour le pire. Si, parfois, les deux candidats au pugilat peuvent combattre avec des forces comparables, d’autres matchs révèlent des déséquilibres flagrants. Et ça fait mal…

De la cuisine à la case : marier bouffe et bande dessinée ? Pourquoi pas ! On sait que la bande dessinée japonaise exploite depuis longtemps cette veine avec un fort succès, comme en faisait foi l’article Manga mangeables, publié en nos pages en 2010, alors qu’en Occident, le Québec pourrait presque faire figure de précurseur. En effet, en 2005 était publié aux Éditions de la Pastèque un collectif intitulé L’appareil, dans lequel neuf chefs montréalais voyaient leurs recettes adaptées en bandes dessinées par autant d’auteurs, tandis qu’en 2006, Zviane affirmait sur son blogue son statut de « samouraï du fruit » en relatant ses hilarantes confrontations gustatives avec des végétaux à graines étranges et méconnus, expériences compilées puis enrichies de nouvelles en 2011 au sein d’une publication intitulée Le bestiaire des fruits.

La cuisine s’imposera-t-elle dans l’univers de la bande dessinée ? Il y a fort à parier que oui, alors que le neuvième art démontre de plus en plus sa faculté de nous faire saliver. Ainsi, Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), un récit fantasy incluant quelques préparations gastronomiques, réussissait avec brio l’an dernier à nous mettre fortement l’eau à la bouche. Plus encore, il semble que Gallimard se soit décidé à nous alimenter en termes de bande dessinée culinaire, alors qu’en l’espace de six mois l’éditeur a fait paraître deux albums exclusivement consacrés à l’art de la table.

Dans le coin rouge : À boire et à manger de Guillaume Long. Après un début de carrière placé sous le signe de l’autobiographie (trois albums parus chez Vertige graphic, dont Les sardines sont cuites, qui remporte le Prix Töpffer en 2003), l’auteur se tourne du côté du jeune public, en commettant notamment quelques titres à La joie de lire et, plus récemment, en scénarisant pour Christophe Nicolas l’irrésistible série Tétine man (Didier jeunesse). Depuis 2009, il anime un blogue gastronomique sur le site du journal Le Monde, duquel cet album constitue le prolongement. Au menu, un peu de tout : bases culinaires, anecdotes, excursions gourmandes et recettes sur le pouce, le tout avec humour.

Dans le coin bleu : En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain. On ne présente plus Christophe Blain, l’un des fers de lance de la « Nouvelle bande dessinée », grand maître de la spontanéité, du mouvement et de la mise en scène. Après des débuts fracassants fin 90-début 2000 (La révolte d’Hop frog, Le réducteur de vitesse, Isaac le pirate), il séduit encore aujourd’hui (Gus, Chroniques diplomatiques), surgissant toujours là où on ne l’attend pas. Dans cet opus commandé par Gallimard, il est jumelé avec un autre artiste de talent, Alain Passard, propriétaire du restaurant L’arpège, un passionné des légumes, de saveurs authentiques et d’improvisation. Blain suit l’impressionnant cuisinier pendant trois ans, et en rapporte un reportage sous forme de goûteuses tranches de vie gastronomiques saisies sur le vif.

Premier round. En guise de mise en bouche, dans une introduction où il tente tant bien que mal de résumer son projet, Guillaume Long ne cache justement pas ses complexes face au talent de « Blain® », qu’il étiquette d’une marque de commerce… À l’image de son style simple et rond, mais expressif, l’auteur suisse opte pour un ton décomplexé, et cela lui sied plutôt bien. Ainsi, plus loin, l’utilisation d’une tapette à mouche comme ingrédient essentiel à la préparation d’un bon café trouve une étonnante justification, et chatouille son adversaire d’un bon coup sec !

De prime abord, Blain affirme également ne pas trop savoir sur quel pied danser face à ce projet, alors qu’il se prépare à entrer pour la première fois de sa vie dans un restaurant trois étoiles. Mais il cachait bien son jeu : en effet, les légumes savamment préparés par Alain ont tôt fait de conquérir l’énergique dessinateur, et à plus forte raison la fameuse crème glacée au foin, qui envoie celui-ci dans un voyage nostalgique au pays de ses souvenirs d’enfance à la campagne… Blain assène donc un gauche convaincant, suivi d’une puissante droite qui envoie valser son adversaire dans les câbles

Deuxième round. On pourrait avec raison appréhender une éventuelle disparité d’ensemble de cette « compilation de notes de blogue » que présente À boire et à manger. En effet, de petites anecdotes livrées au jour le jour risquent de difficilement passer le cap de l’assemblage « artificiel » en bouquin, tel que le signalait le dessinateur Boulet dans l’introduction du premier recueil de ses Notes (Delcourt), celui-ci craignant que le résultat ne prenne l’aspect rabouté et monstrueux de la créature de Frankenstein. Et pourtant, non : on profite au contraire comme autant de petits punchs de la diversité des approches de Guillaume Long… Ici, un ludique guide d’identification des filets de poisson ; là, une plantureuse tournée des restaurants de Budapest ; là encore, la préparation intégrale – de la cueillette à la réaction gustative – d’une salade de pissenlits. En légèreté, mais avec une belle application, Long fait montre de la variété de son arsenal.

De son côté, Blain dépeint en Alain Passard un personnage plus grand que nature, un être charmeur, aussi fantasque qu’appliqué, dévoué corps et âme à une discipline qu’il élève au rang d’Art, capable de s’émouvoir de « la beauté intérieure des betteraves » ou de l’harmonie chromatique du contenu d’une assiette ! Blain sautille et place des coups audacieux. Mais l’enthousiasme et l’exaltation culinaire se dégageant de l’ensemble en deviennent parfois presque surréalistes, tant et bien qu’on en vient à se demander si le ton hésite entre le dithyrambe et la caricature… Guillaume Long, plus direct, en profite pour en placer un !

Rounds suivants. On a affaire à deux bouquins de bonne amplitude, et les combattants sont solides. Sans doute que la mise en page libre et d’une belle lisibilité que ceux-ci adoptent tous deux y est pour quelque chose. C’est donc un match soutenu, et même si on sent parfois quelques faiblesses chez Long, celui-ci tient admirablement bien la longueur (d’ailleurs, il y aura d’autres tomes d’À boire et à manger). Blain nous livre quant à lui une performance à la hauteur de son talent dans cette éblouissante rencontre esthétique qu’est En cuisine avec Alain Passard.

Fin du match : pas de KO, la victoire sera déterminée aux points. Après décompte, celle-ci revient à Blain, mais saluons le match exceptionnel qu’à livré Guillaume Long !

* * *

À boire et à manger, t.1, Guillaume Long, Gallimard, 142 p., 9782070642687*
En cuisine avec Alain Passard, Christophe Blain, Gallimard, 96 p., 9782070696123*
(une vidéo d’Alain passard ici)

Aussi :
L’appareil, coll. sous la dir. de Charles-Emmanuel Pariseau, La pastèque, 192 p., 9782922585261*
Le bestiaire des fruits, Zviane, à compte d’auteur, 76 p.
Le viandier de Polpette, t. 1 : L’ail des ours, Julien Neel et Olivier Milhaud, Gallimard, 136 p., 9782070629602*

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16 mars 2012  par Eric Bouchard

L’incalculable Moebius

La bande dessinée vit un de ses plus terribles deuils, alors que le 10 mars, Jean Giraud décédait à 73 ans des suites d’un cancer lymphatique. Car, il faut le dire, ce dessinateur avait acquis un statut de dieu vivant de la bande dessinée : si Jean Giraud, c’est d’abord Blueberry, classiques d’entre les classiques de la saga western, c’est aussi surtout – pour ceux qui ont rencontré cette œuvre – Moebius, son double, grande divinité du dessin. Rarissimes sont les artistes à avoir exercé une telle influence de leur vivant, le créateur d’Arzach et du Major Grubert ayant nourri le style d’innombrables dessinateurs, en plus d’avoir laissé une empreinte indélébile dans l’imaginaire de plusieurs générations de lecteurs. Mais d’autant plus rarissimes sont les auteurs de bande dessinée à être demeurés en éveil, à avoir cultivé le souci de se réinventer jusqu’à la toute fin de leur vie.

Déjà, un concert d’hommages et de louanges a commencé à résonner sur la Toile, alors que la nouvelle tombée samedi matin dernier a eu l’effet d’une bombe. Le cœur lourd, on ne put s’empêcher de réprimer un sanglot ; pour nous, un tel démiurge ne pouvait qu’être immortel. Car Moebius avait véritablement réussi à entraîner ses lecteurs dans une autre dimension graphique : en effet, rencontrer le dessin de ce grand chaman, c’est rencontrer une philosophie du dessin en soi ; le trait, fourmillant, automatique, toujours inspiré, s’accomplit comme en transe, avec laquelle le lecteur entre en résonance.

Moebius a défriché une esthétique – voire une idéologie – de l’improvisation libre, au sein d’une discipline artistique fonctionnant au contraire sur la construction ordonnée, la répétition. Oui, la bande dessinée est un processus artistique « encombré » d’un bégaiement étapes successives : pour réaliser une planche, scénario, découpage, esquisse, crayonné puis encrage viennent enchaîner le dessinateur à une dynamique de progression dans la reprise. Moebius, lui, a eu l’audace, avec Le garage hermétique, notamment, de se lancer, comme un funambule sans filet, dans une improvisation totale court-circuitant toutes ces étapes : la bande dessinée, créée directement à l’encre sans intention préalable, est entraînée par sa propre logique, d’une formidable complexité. Et le lecteur assiste alors au musement d’une intelligence artistique en action, à la déambulation d’un artiste dans son propre imaginaire, qui choisit de s’attarder longuement ou de courir à perdre haleine, d’une case à l’autre, au gré des soubresauts de sa plume.

Personnellement, l’un des jalons les plus importants de mon parcours de lecteur de bandes dessinées est sans contredit ma découverte de L’incal à la bibliothèque de mon cégep, expérience-pivot qui donna une franche impulsion à ma relation avec ce médium qui se trouvait depuis quelques années en jachère, alors qu’il n’y avait pas eu grand chose de neuf sous le radar après la bande dessinée jeunesse, Gotlib et la revue Croc. Ainsi, à un âge où l’esprit est très perméable aux nouvelles influences, cette véritable première incursion dans la bande dessinée adulte allait causer tout un choc : imaginaire débridé, fiction anticipatoire délirante, intensité graphique saisissante. L’incal, œuvre elle aussi improvisée (avec ce grand ésotérique d’Alessandro Jodorowsky, avant que celui-ci ne finisse par devenir scénariste-radoteur-en-chef aux Humanos), a par ailleurs influencé, en plus de bon nombre de réalisateurs parmi lesquels Ridley Scott, James Cameron ou Luc Besson, une cohorte de dessinateurs : des Européens, Enki Bilal en tête, mais aussi des auteurs de comics américains, des Italiens comme Milo Manara, plusieurs Japonais (Hayao Miyazaki, Katsuhiro Ōtomo, Jirō Taniguchi, Taiyō Matsumoto), etc. Même au Québec, il demeure une inspiration chez de talentueux dessinateurs, pensons notamment à Carlos Santos et son récent Raïo que te parta (éditions Trip).

Cependant, pour ces quelques auteurs qui ont trouvé leur voie à partir de l’influence de Moebius, d’innombrables autres n’auront cherché qu’à l’imiter. Paradoxe maintes fois souligné : Moebius dessinait à partir du monde ou de son imaginaire ; quantité de ses émules dessinent d’après Moebius. Le dessin de Moebius transpire l’intelligence ; celui de ses suiveurs ne tente tant bien que mal que de restituer celui du maître en une juxtaposition de mauvais tics figés.

À des années-lumière de ses clones, et c’est sans doute là ce qui fait que sa disparition suscite cette tristesse infinie, Moebius a toujours évolué, et évoluait encore, toujours mouvant, en alerte, à 70 ans passés. Alors que d’autres n’en finissent plus de radoter et de se fossiliser avec l’âge, Jean Giraud cultivait avec son identité moebiusienne une verdeur, une éternelle jouvence artistique, dessinant encore avec l’énergie d’un adolescent. L’auteur avait lui-même affirmé en entrevue que son dessin, tel un système pulmonaire, éprouvait un besoin viscéral de « respiration », en de vastes cycles allant de l’hypercomplification à la totale épuration, et vice-versa.

Ces dernières années, délaissant toute prétention commerciale, il entreprend Inside Moebius, série de carnets dans lesquels cet autre « vieux fou de dessin » se donne un nouvel espace de liberté, journal de création en forme de dialogue avec les personnages de son œuvre. Et ne passons pas outre la suite aussi improbable qu’éblouissante qu’il a offerte à Arzach en 2010 ; presque 35 ans plus tard, Moebius reprend son œuvre la plus emblématique, celle qui pourrait presque se targuer d’avoir à la fois lancé la bande dessinée muette moderne et le travail en couleurs directes, et lui offre un digne prolongement : trait savamment maîtrisé, mouvement constant des cadrages et des compositions, ambiances puissantes, ton introspectif, et démarche totalement intégrée de la couleur, qui envahit tout l’espace tabulaire.

J’ai eu l’occasion de le « rencontrer » une fois, à 21 ans, au Festival de la bande dessinée de Québec de 1998. Au milieu d’une file d’amateurs de Blueberry, timide initié, je tenais contre moi l’intégrale de L’incal comme un trésor. C’était la première fois que j’allais quémander une dédicace, et, le cœur battant, je me sentais aussi fébrile et intimidé qu’un petit catholique à qui l’on accorde une audience papale. Devant lui, je ne réussis qu’à baragouiner une révérence maladroite, tandis qu’il se plia, bon prince, à faire plaisir à un pauvre jeunot tout morveux, exécutant avec une acuité déconcertante – sans même lever une fois son crayon, qui courait sans hésitation aucune sur la page de garde du précieux bouquin – le profil emblématique et parfait de John Difool.

Merci, Monsieur Moebius, d’avoir été un créateur si vibrant, inspirant et inspiré, d’avoir poursuivi votre quête, conservé votre intégrité artistique, jusqu’à la toute fin. Merci de nous avoir entraînés dans cette transe dessinée.

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Bibliographie partielle
Arzach, rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 56 p., 9782731623765*
L’incal (6 tomes et éd. intégrale), rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 48 p. ch., 9782731623437*
Le garage hermétique, rééd. 2011, Les Humanoïdes associés, 120 p., 9782731623789*
Le monde d’Edena (6 tomes), rééd. 2001, Casterman, 62 p. ch., 9782203345201*
Inside Moebius (6 tomes), 2004-2010, Stardom, 95 p. ch., 9782908766417*
Arzak : L’arpenteur, 2010, Glénat, 80 p., 9782908766585*

Son autobiographie
Moebius-Giraud : Histoire de mon double, 1999, Éditions 1, 300 p., 9782863918357*



© 2007 Librairie Monet