Le Délivré

Archive par auteur


17 février 2012  par Eric Bouchard

Sur le ring : Métafiction 101

Sur le ring : Nouvelle chronique où deux titres jouant sur les mêmes thèmes s’affrontent,  pour le meilleur et pour le pire. Si, parfois, les deux candidats au pugilat peuvent combattre avec des forces équivalentes, d’autres révèlent un déséquilibre flagrant. Et ça fait mal…

Métafiction : Procédé littéraire consistant à ce qu’une histoire interroge son propre statut d’histoire, à ce qu’une fiction se réfère à elle-même. On parle aussi plus simplement de « roman à l’intérieur du roman »…

101 : En plus d’être le numéro de la chambre de torture dans 1984 de George Orwell et un projet de loi ayant fait du français la langue officielle du Québec, contribuant notamment à rétablir l’affichage linguistique dans la langue de Tremblay au Centre-Ville de Montréal (bien qu’à une époque déjà passablement révolue), le nombre magique et réversible « 101 » évoque aussi l’introduction, l’initiation, les premières armes… Mais voilà : nos deux combattants sont-ils aussi aguerris en matière de métafiction ?

* * *

Dans le coin rouge : Nocturnes de Clarke. L’auteur de Mélusine, une série jeunesse ayant su gagner un large public, mais réglée sur le pilote automatique depuis quelques années déjà, cherche à s’offrir une récréation et/ou à se renouveler avec ce que les Français appellent en bon français un « one-shot », soit un récit complet. Le récit met en scène, dans un univers restreint à quelques maisons, un groupe de personnages « secondaires » disparaissant les uns après les autres autour du personnage d’un écrivain en panne d’inspiration.

Dans le coin bleu : La chambre de Lautréamont d’Edith et Corcal. Jadis célébrée pour la croustillante série Basil & Victoria, la dessinatrice Edith est aussi bien connue d’un public jeunesse averti pour l’excellente série fantaisiste Le Trio Bonaventure, qu’elle réalise avec Corcal. Le tandem d’auteurs ont renoué pour créer ensemble un étonnant simulacre : le « premier roman graphique, publié en 1874 ». Celui-ci raconte l’aventure d’Auguste Bretagne, un feuilletoniste parisien porté sur le macabre, qui trouve la grâce en découvrant que le précédent locataire de sa chambre n’était nul autre qu’Isidore Ducasse, l’auteur des Chants de Maldoror.

Premier round. Les combattants s’observent : Clarke tente de modifier son style pour lui donner une facture « adulte » malheureusement guère convaincante, notamment en ce qui à trait aux visages des personnages. Ses premières pages tournent en rond le long des câbles, égrenant quelques conversations évasives entre personnages, cherchant à éviter les coups, et décochant de temps à autre un poing au hasard, qui brasse beaucoup d’air. Nocturnes semble décrire de grands cercles un peu vains, et le lecteur se demande quelle est la botte secrète que recèle cette stratégie d’apparence sommaire et prévisible.

Edith reste de manière générale fidèle à son trait léger et efficace, s’aventurant néanmoins du côté de la hachure, mais surprenant surtout par son utilisation de la couleur : des fonds texturés mouvants qui semblent vouloir indiquer une face cachée derrière les apparences. Le récit plonge d’entrée de jeu dans un conflit littéraire opposant le cercle des poètes zutistes -incarné au premier chef par la figure de Rimbaud – à une autorité académique menée par William Bouguereau. Auguste Bretagne, lui, navigue entre ces deux sphères : il a ses accointances avec les zutistes, sauf que ceux-ci raillent gentiment le statut de cet original qui écrit finalement pour divertir la bourgeoisie. En somme, La chambre de Lautréamont est déjà solide sur ses pieds et ne se laisse pas impressionner par les moulinets de son opposant.

Surprise !

Deuxième round. Nocturnes s’imagine surprendre l’adversaire en sortant enfin le crochet qu’on sentait venir depuis vingt pages : à l’image de l’intrigue, l’une des maisons n’a finalement pas de fond, et un personnage s’adresse directement au lecteur : « Nous sommes une fiction. » Sauf que le tout avait été deviné depuis longtemps, tant les gants de Clarke ont été noués de bonnes grosses ficelles. Le terme « one-shot » signifierait-il que Nocturnes n’avait que ce coup en réserve ?

Du côté de Bretagne, ça s’emballe : non seulement l’écrivaillon a attiré l’élue de son cœur dans son antre créative, une chambre hantée par Lautréamont, mais il rencontre le jeune Eugène, inventeur de la « figuration poético-narrative », qui lui fait vive impression, et en qui il voit un futur collaborateur. La contre attaque est ébouriffante, fulgurante, incendiaire. Et Édith et Corcal ont encore bien d’autres coups en réserve.

Une mignonne mise en abyme...

Troisième round. Nocturnes tente de se racheter avec un dénouement inversant le principe des poupées russes, alors qu’un nouveau niveau d’intrigue vient englober le premier. Mais c’est trop peu et trop tard : quelque imprévisible qu’ait été cette ultime attaque,  ce titre ne résistera pas à l’arsenal que déploie La chambre de Lautréamont dans son dernier droit, alors que Bretagne décide d’écrire sa propre histoire en compagnie du jeune Eugène, et qu’en fin d’album est proposée une enquête sur cette même œuvre, ce qui achève de stupéfier son rival comme le lecteur (en plus de donner vivement le goût à ce dernier d’aller découvrir une précédente œuvre d’Edith et Corcal passée plus inaperçue : Eugène de Tourcoing-Startrec, peintre visionnaire…) Le simulacre est abouti à tous points de vue et c’est une victoire écrasante pour La chambre de Lautréamont.

L'édition de La Gazette de Paris du 16 mai 1859, dans laquelle Auguste Bretagne publie son premier récit.

Commentaire d’après-match. Contrairement à l’œuvre de Clarke, qui s’est contenté d’utiliser le procédé métafictionnel comme une fin en soi, et qui a ainsi rapidement révélé ses limites, celle d’Edith et Corcal s’en est servi comme d’un levier pour non seulement créer une bonne histoire, mais, en plus de tisser un lien trouble entre un personnage d’écrivain et l’histoire racontée, pour en tisser un second entre l’œuvre en tant que telle et la réalité.

Si on peut saluer l’effort de Clarke de chercher à élargir l’étendue de son registre, Nocturnes, œuvre construite autour de l’éternelle figure de la crise d’inspiration, peine à s’élever au-delà du simple exercice formel, sans réel achèvement conceptuel. Cette critique aurait d’ailleurs pu être également adressée au dernier album de Chabouté, Les princesses aussi vont au petit coin, qui jouait sur une thématique similaire de manière tout aussi décevante.

* * *

Nocturnes, Clarke, 2012, Le Lombard, coll. « Signé », 62 p., 9782803630295*
La chambre de Lautréamont, Édith et Corcal, 2012, Futuropolis, 135 p., 9782754803526*

*Commandez ces titres sur monet.ruedeslibraires.com en suivant les hyperliens des ISBN.


3 février 2012  par Eric Bouchard

Les Fauves dépecés

Ça y est, notre attente a enfin été comblée : dimanche dernier, le FIBD d’Angoulême annonçait les lauréats de ses différents prix, et l’élection de son nouveau président, Jean-Claude Denis. On peut dire que, fidèle à son habitude, le jury aura suscité bien des incompréhensions chez les lecteurs de bande dessinée.

Première surprise : l’attribution du Fauve d’or (meilleur album) à Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, un auteur dont on aime bien rappeler l’origine québécoise lorsque celui-ci s’illustre sur la scène internationale, même si, faut-il le rappeler, Delisle a quitté le Québec en 1988. Mais la surprise n’en est peut-être pas tout à fait une si on considère que le jury était présidé par l’auteur de l’inévitable Maüs, l’Américain Art Spiegelman ; en effet, du mémorialiste de la Shoah au chroniqueur du conflit israélo-palestinien, la préférence n’est guère étonnante…

Sauf que si Delisle avait déjà depuis longtemps provoqué sa petite commotion dans l’univers de la bande dessinée, le Festival n’était par contre pas encore parvenu à le récompenser à juste titre. En guise de rappel, le délicieux Shenzhen avait dû concéder l’Alph’Art coup de cœur (Meilleur premier album) à Persepolis de Marjane Satrapi en 2001, tandis qu’en 2004, on oubliait carrément de nominer Pyongyang, sans doute son album le plus important d’un point de vue journalistique. Ainsi, les prix d’Angoulême se donnent des allures de rattrapage : plutôt que de souligner l’excellence de la production annuelle (ce à quoi on serait en droit de s’attendre), bien souvent se contentent-ils de récompenser après coup l’œuvre globale d’un auteur.

Néanmoins, si, à travers ses chroniques de la ville « trois fois sainte », Delisle nous a certes offert à la fois un document précieux et un excellent moment de lecture, lui attribuer le Prix Regards sur le monde aurait sans doute été plus pertinent.

Autrement, pour ce dernier prix, on s’étonne de même du choix d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi. Car si l’autobiographie du père du gekiga nous permet de revisiter avec curiosité l’édification d’un pan incontournable de la bande dessinée japonaise, le récit chronologique qu’offre Tatsumi est malheureusement loin d’être son œuvre la plus exaltante… En somme, ce lauréat discutable conforte donc lui aussi l’idée que le Festival récompense un auteur plutôt qu’un album.

Cependant, s’il a négligé des titres incontournables, le jury nous aura tout de même réservé quelques choix pertinents en accordant le Prix Inter-générations à la série Bride Stories de Kaoru Mori, rendant notamment justice à l’impressionnant travail de recherche de l’auteure ; en félicitant du Prix Révélation T.M.L.P., titre aussi inattendu que marquant du « vétéran » Gilles Rochier ; ou en saluant l’initiative de l’éditeur Glénat d’enfin proposer une compilation d’un des auteurs fondamentaux du neuvième art, le grand Carl Barks, alors que le Prix du Patrimoine échoit à La dynastie Donald Duck.

Nous invitons d’ailleurs les intéressés à se ruer sur les quelques exemplaires ayant réussi à se faufiler en librairie, car l’éditeur Phidal, détenteur exclusif de la licence Walt Disney au Canada, vient d’aveuglément exiger un interdit de vente au pays pour cette série. Sans égards à la valeur patrimoniale d’une œuvre ayant bercé les jeunes années de nombreuses générations, mais qui ne concernerait selon lui qu’une poignée d’érudits, l’éditeur préfère pour sa part continuer à décliner à la chaîne ses albums d’autocollants et autres produits dérivés éphémères et sans âme… Plutôt navrant.

Pour revenir au Festival, si celui-ci a aussi fait preuve d’audace, le Prix de la série étant allé à l’étonnant et méconnu feuilleton animalier Cité 14 de Romuald Reutimann et Pierre Gabus, et le nouveau Prix du polar, à l’envoûtant Intrus à l’étrange de Simon Hureau, certains autres choix paraissent bien tièdes, tandis que, justement, le Prix de l’audace a bien dévalué en échouant au sympathique mais anecdotique Teddy Beat de Morgan Navarro, et qu’on a préféré le quelque peu has been Jim Woodring et son Frank et le congrès des bêtes pour le Prix spécial du jury

Évidemment, tous les regards du milieu sont braqués sur le Festival. Et compte tenu des différents intérêts économiques en jeu, les organisateurs et le jury doivent être la cible d’incessantes pressions : ménager la chèvre et le chou, récompenser les éditeurs, bref : ne froisser personne et faire plaisir à tout le monde. Sauf que le tout conduit à une pléiade de solutions mitoyennes qui finalement ne contentent personne.

Guy Delisle et Jean-Claude Denis, le 29 janvier

Le sommet de ce décalage avec la situation actuelle du neuvième art est sans doute atteint avec l’élection du nouveau membre de l’académie des grands prixJean-Claude Denis. En effet, le président 2012 a certes une feuille de route bien garnie et plusieurs œuvres de qualité à son actif. Qu’on pense à sa série Luc Leroi, voisine du Bernard Lermite de son ami Martin Veyron, deux comédies de mœurs ludiques et intelligentes qui ont eu leur heure de gloire dans les années 80. Qu’on pense aussi au divin L’ombre aux tableaux (1991), son coup de maître ; au délicat et malheureusement trop peu connu Quelques mois à l’Amélie (2002), petit bijou aux accents littéraires ; ou encore au fantaisiste Nouvelles du monde invisible (2009), recueil de nouvelles autofictionnelles tissées autour des… odeurs.

Mais voilà : si Jean-Claude Denis est un artisan au pinceau affirmé, un « romancier » de la bande dessinée, dont l’œuvre tendre aux pépites certaines trouve assurément sa filiation chez la génération de la ligne claire intimiste des années 90 (Dupuy-Berberian puis Jean-Philippe Peyraud, notamment), on sent que son élection en 2012 rate la conjoncture. Le phénomène Denis, autrefois indéniable, est aujourd’hui beaucoup plus discret, et son œuvre, depuis, est parfois plus inégale (La beauté à domicile, Le sommeil de Léo, Un peu avant la fortune ou Tous à Matha, moins marquants). Mais surtout, malgré tout le respect qui lui est dû, parce qu’il y a malheureusement aujourd’hui quantité d’auteurs infiniment plus pertinents à élire à la présidence.

Le mot de la fin : les libraires de la FNAC, qui élisent dorénavant ce qui était l’an dernier le Prix du public (ne portant plus très bien son nom), qui récompensait alors Paul à Québec de Michel Rabagliati, ont couronné cette année notre favori, Portugal de Cyril Pedrosa.

Se comprendrait-on entre libraires ?

* * *

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698*
Une vie dans les marges (2 tomes), Yoshihiro Tatsumi, 2011, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192*
Bride stories (3 t. parus), Kaoru Mori, 2011, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749*
TMLP, Gilles Rochier, 2011, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674*
La dynastie Donald Duck (5 tomes), Carl Barks, 2011, Glénat, env. 384 p. ch., 9782723480185*
Cité 14 (6 tomes parus), Romuald Reutimann et Pierre Gabus, 2011, Les Humanoïdes associés, 78 p. ch., 9782731623550*
Intrus à l’étrange, Simon Hureau, 2011, La boîte à bulles, coll. « Contre-jour », 2011, 149 p., 9782849531266*
Teddy Beat, Morgan Navarro, 2011, Les requins marteaux, coll. « BD cul », 128 p., 9782849611067*
Frank, t.5 : Frank et le congrès des bêtes, Jim Woodring, 2011, L’association, coll. « Ciboulette », 100 p., 9782844144225*
Portugal, Cyril Pedrosa, 2011, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137*

 

Jean-Claude Denis : bibliographie sélective

L’ombre aux tableaux et autres histoires, rééd. 2011, Drugstore, 176 p., 9782723480666*
Quelques mois à l’Amélie, rééd. 2008, Dupuis, coll. « Aire libre »,  72 p., 9782800142296*
Nouvelles du monde invisible, 2009, Futuropolis, 164 p., 9782754801645*

* Commandez ces titres sur monet.ruedeslibraires.com en suivant les liens des ISBN.


20 janvier 2012  par Eric Bouchard

Dans la peau des Fauves

L'affiche du président de la 39e édition, Art Spiegelman

On entame le dernier droit de janvier, et c’est le moment de l’année où le fervent lecteur de bandes dessinées trépigne d’impatience à l’idée de découvrir quels seront les albums qui dans quelques jours rafleront les différentes récompenses décernées par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, inévitable Mecque annuelle du 9e art, qui se tiendra du 26 au 29 janvier 2012.

On se souvient que les prix avaient connu une redéfinition sous le passage à la présidence de Lewis Trondheim en 2007 : alors que le Prix du meilleur album est renommé Fauve d’or, les anciens prix sont écrasés sous une sélection de six albums de tête qualifiés d’« Essentiels », puis de Fauves d’Angoulême, dont un Essentiel révélation. Mais cette manière de faire aura fait long feu : trois ans plus tard, à l’édition 2010, ces cinq autres Fauves recevront différents épithètes à saveur plus ou moins ésotérique qui, bien que ne faisant pas l’unanimité au début, semblent vouloir s’imposer : le Prix Regard sur le monde, attribué à un album traitant de problèmes actuels ; le Prix de l’Audace, censé récompenser un album expérimental ; le Prix Intergénérations, pour un album transcendant les catégories d’âge ; le Prix spécial du jury, à un album « méritant d’être distingué mais ne rentrant dans aucune des autres catégories de prix » (?) ; et le retour du Prix de la Série, qui permet de couronner, d’une part, des œuvres au long cours, d’autre part, la bande dessinée grand public, ce qui en somme est loin d’être une mauvaise chose d’un point de vue politique pour ce festival se faisant souvent taxer d’« élitisme » (alors que les élitistes ont plutôt tendance à la considérer « populaire », mais ceci est un autre débat !)

Cependant, plutôt que de proposer des albums en nomination pour chacune des différents Fauves, le Festival propose depuis 2007 une Sélection officielle d’une cinquantaine de titres (58 cette année), voulue représentative de l’offre éditoriale (comprendre : y représenter une majorité d’éditeurs), où seront puisé les différents gagnants. Maintenant, comme cette manière de faire laisse bien évidemment la place à une vaste spéculation, je vous propose cette année de tenter une approche prédictive pour ces principaux prix, car une brochette d’autres sont remis, notamment les Prix Jeunesse, du Patrimoine et le nouveau Prix Polar.

Prix Regard sur le monde

En regard de la sélection officielle, plusieurs albums de qualité se bousculent dans cette catégorie. C’est notamment le cas du célébré Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle (Delcourt), du tout récemment reçu en librairie Reportages de Joe Sacco (Futuropolis) – qui, rappelons-le, avait remporté ce prix l’an dernier avec Gaza 1956 –, une compilation de travaux journalistiques réalisés pour différentes publications autour du génocide tchétchène, de l’immigration subsaharienne massive dans l’île de Malte, des victimes du système de castes en Inde, etc., ou même d’Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), qui nous propose à travers son autobiographie de pénétrer le contexte de fondation du mouvement gekiga à la fin des années 50, comme l’actualité japonaise de l’époque. Sauf que de trop nombreux lecteurs ont été complètement renversés par l’excellent L’art de voler d’Antonio Altabirra et Kim (Denoël graphic), déchirante aventure biographique d’un paysan idéaliste broyé par le franquisme, à qui devrait échoir le prix.

Prix de l’audace

Pourraient facilement figurer dans cette catégorie Habibi de Craig Thompson (Casterman), dont a abondamment parlé ma collègue Isabelle, ou Pour en finir avec le cinéma de Blutch (Dargaud), promenade esthétique et référentielle dans la culture du 7e art, mais je penche pour ma part vers 3’’ de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt), en opposition à ceux qui ont dénoncé sa narration bande dessinée comme étant en inadéquation avec son récit. En effet, sur le site Du9, l’auteur du texte « 3″ et son double » (car le lecteur peut aussi visionner en ligne une version continue de l’expérience de zoom infini de Mathieu) affirme notamment d’une part que les cases intermédiaires entre les scènes principales de ce zoom infini n’apportent rien, mais aussi d’autre part que le visionnement de la version numérique (un bref aperçu ici) se déroule si rapidement qu’on y perd un peu pied, incapable d’assimiler toutes les informations qui défilent sous nos yeux. En même temps, il y souligne avec justesse ce « plaisir du vertige » ressenti à la lecture, qu’il pose comme le réel sujet du livre. Ainsi, en regard de cette « lacune » de la version numérique, dont la vitesse de défilement subie fait perdre pied au lecteur, ne serait-il pas juste de croire que le vertige de ce récit ne puisse être pleinement expérimenté que justement en raison de sa narration bande dessinée, narration régulière (« en gaufrier ») de surcroît, qui permet un équilibre à la lecture de l’audacieuse expérience de Marc-Antoine Mathieu ?

Prix intergénérations

La série Beauté des Kerascoët et d’Hubert (Dupuis) ferait un candidat tout à fait honorable, pour son investissement de l’imaginaire du conte et son traitement rafraîchissant des aplats colorés, mais je lui préférerais la magnifique série Bride stories de Kaoru Mori (Ki-Oon), une pudique histoire d’amour justement intergénérationnelle, pour le souffle de sa portée documentaire, notamment autour des traditions d’artisanat des peuples d’Asie centrale au 18e siècle.

Prix spécial du jury

On voit bien figurer dans cette catégorie aux motivations obscures (deuxième meilleur album ?) Les ignorants d’Étienne Davodeau (Futuropolis), audacieux projet d’« initiation croisée » d’un bédéiste et d’un viticulteur, ou peut-être la captivante biographie post-moderne Le chanteur sans nom d’Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez (Glénat), pour saluer le travail de la collection « 1.000 feuilles », qui amène une salutaire diversité chez l’éditeur grand public grenoblois. Mais nous pourrions parier un billet sur l’élection de Mister Wonderful de Daniel Clowes (Cornélius), pour enfin récompenser en sol européen le travail de cet incontournable auteur américain (et Dieu sait comment son éditeur se désespère année après année de tant d’aveuglement). Et qui sait si le président Art Spiegelman ne poussera pas son compatriote comme prochain Grand prix ?

Prix de la Série

La parution du troisième tome de Servitude d’Eric Bourgier et Fabrice David (Soleil), une série fantasy ambitieuse et de grande qualité (le fait en lui-même est assez rare pour être remarqué), pourrait faire d’elle un excellent choix. Sauf que la parution d’Atsuko, quinzième tome de Jonathan (Le Lombard), serait sans doute l’occasion de récompenser l’immense Cosey pour sa série-culte. Mais comme ce dernier album est un rien tiède, allons-y pour une série-puzzle d’anticipation d’excellente tenue : Alter ego (Dupuis), scénarisée par l’équipe belge composée de Denis Lapière et d’un réalisateur inventif au regard social pertinent, Pierre-Paul Renders (Thomas est amoureux, Comme tout le monde), qui décidément s’intéresse de plus en plus à la bande dessinée…

Prix Révélation

Alors là, ça se bouscule au portillon ! De nombreux nouveaux talents dignes d’intérêt ont éclos cette année, dont Thimoté le Boucher avec Skins party (Manolosanctis), brillant récit choral autour d’une fluorescente descente aux enfers, ou Lars Martinson avec Tonoharu (Lézard noir), et sa singulière approche de faux « roman graphique du 19e siècle » au service d’une fiction sur la figure de l’expatrié incapable d’appréhender son nouvel environnement, en l’occurrence le Japon contemporain et la froideur de ses mœurs.

On pourrait aussi songer à Marine Blandin, avec son surréaliste Fables nautiques (Delcourt), surprenante aventure à la recherche de l’issue d’un labyrinthe en forme de parc aquatique fantasmé, à la jeune Marion Montaigne (Panique organique, La vie des très bêtes) avec Tu mourras moins bête (Ankama), hilarante entreprise de vulgarisation scientifique déconstruisant avec bonheur les approximations véhiculées par les fictions du corpus cinématographique et télévisuel grand public, ou même à Gilles Rochier pour TMLP (6 pieds sous terre), qui en dépit d’une carrière entamée depuis une quinzaine d’années, se révèle cette année avec éclat dans cette chronique bien sentie d’une jeunesse à l’ombre des cités-HLM.

Mais il faut saluer cette année l’excellence de l’Espagnol Pau, qui déboule de nulle part avec un univers animalier diablement maîtrisé. Cette grande aventure canino-viking qu’est La saga d’Atlas et Axis (Ankama) a tout pour séduire le grand public, et pourrait même se tailler une bonne place dans les bibliothèques exigeantes, pas très loin du Bone de Jeff Smith…

Fauve d’or – Meilleur album

Polina (Casterman), l’album de la maturité pour Bastien Vivès, porté par un immense engouement en France, a toutes ses chances. Mais comme vous l’avez lu dans nos tops de l’année, notre préférence globale va définitivement à Portugal de Cyril Pedrosa (Dupuis)… Et la vôtre ?

* * *

Hélas, comme à chaque année, restent quelques albums pas encore distribués au Québec que nous n’avons donc pas eu l’occasion de lire et qui pourraient éventuellement causer la surprise. C’est le cas notamment de Oui mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong (L’association), Prix Révélation 2008 avec L’éléphantLe dernier cosmonaute d’Aurélien Maury (Tanibis), une histoire d’amour traitée à la Chris Ware ; Le miroir de Mowgli d’Olivier Shrauwen (Ouvroir Humoir), le plasticien-pasticheur qui nous a donné Mon papa et L’homme qui se laissait pousser la barbe ; et le très attendu Les amateurs de Brecht Evens (Actes sud BD), l’auteur qui s’était mérité le Prix de l’audace 2010 avec Les noceurs.

Hélas encore, comme à chaque année également, on remarque quelques grands absents de la sélection officielle : Lomax : collecteur de folk songs de Franz Duchazeau (Dargaud), Voyage aux îles de la désolation d’Emmanuel Lepage (Futuropolis), La plaine du Kantô de Kazuo Kamimura (Kana) ou encore Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), etc.

Le Festival d’Angoulême, s’il est le plus important et le plus influent du monde francophone, n’est malheureusement jamais irréprochable, mais chose certaine, il donne du grain à moudre…

* * *

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, 2011, Delcourt, coll. « Shampoing », 336 p., 9782756025698
Reportages, Joe Sacco, Futuropolis, 194 p., 9782754806695
Une vie dans les marges (2 t.), Yoshihiro Tatsumi, Cornélius, 496 p. ch., 9782360810192
L’art de voler, Antonio Altarriba et Kim, Denoël graphic, 213 p., 9782207109724
Habibi, Craig Thompson, 2011, Casterman, coll. « Écritures », 672 p., 9782203003279
Pour en finir avec le cinéma, Blutch, Dargaud, 80 p., 9782205067026
3’’, Marc-Antoine Mathieu, 2011, Delcourt, 72 p., 9782756025957
Beauté, t.1 : Désirs exaucés, Kerascoët et Hubert, Dupuis, 48 p., 9782800150239
Bride stories (2 t.), Kaoru Mori, Ki-Oon, env. 191 p. ch., 9782355922749
Les ignorants, Étienne Davodeau, Futuropolis, 267 p., 9782754803823
Le chanteur sans nom, Arnaud Le Gouefflec et Olivier Balez, Glénat, coll. « 1.000 feuilles », 116 p., 9782723476997
Mister Wonderful, Daniel Clowes, Cornélius, 80 p., 9782360810130
Servitude (3 t.), Eric Bourgier et Fabrice David, Soleil, 60 p. ch., 9782849464229
Jonathan, t. 15 : Atsuko, Cosey, Le Lombard, 56 p., 9782803630035
Alter ego (6 t.), Denis Lapière et Pierre-Paul Renders, dessin collectif, Dupuis, 60 p. ch., 9782800148786
Skins party, Thimoté le Boucher, Manolosanctis, 108 p., 9782359760170
Tônoharu, Lars Martinson, Lézard noir, 269 p., 9782353480272
Fables nautiques, Marine Blandin, Delcourt, 142 p., 9782756021775
Tu mourras moins bête, t.1 : La science, c’est pas du cinéma !, Marion Montaigne, Ankama, 255 p., 9782359102208
TMLP, Gilles Rochier, 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 76 p., 9782352120674
La saga d’Atlas et Axis, t.1, Pau, Ankama, coll. « Étincelle », 74 p., 9782359101546
Polina, Bastien Vivès, KSTR, 2011, 206 p., 9782203026131
Portugal, Cyril Pedrosa, Dupuis, coll. « Aire libre », 261 p., 9782800148137


23 novembre 2011  par Eric Bouchard

En route vers le Bédélys Québec

L'affiche de la remise des prix de l'an dernier

Décidément, les libraires ont à cœur de s’impliquer au sein des processus d’attribution des prix littéraires. Que ce soit en siégeant sur des comités de sélection, sur des jurys ou encore à titre de simples votants, ces témoins privilégiés de l’ensemble de la production livresque jouissent bien souvent d’un certain recul leur permettant de mettre en lumière les titres ayant présenté des qualités exceptionnelles au sein d’un paysage éditorial, disons-le, souvent bien uniforme, ou encore tristement gouverné par de plates motivations commerciales. Car mettre en valeur les meilleurs livres est assurément le leitmotiv du libraire.

Ainsi, mentionnons au passage que notre libraire Caroline est présidente du comité de sélection du Prix des libraires du Québec, qui vient d’ailleurs d’annoncer sa liste préliminaire pour 2011, que notre vaillante spécialiste du polar Morgane fait partie du jury pour le Coup de cœur du public de St-Pacôme, que nos dévouées libraires jeunesse Katia et Susane s’impliquent respectivement pour les Prix jeunesse des libraires du Québec et pour ceux parrainés par IBBY Canada, que notre estimé collègue Réjean a siégé sur le jury du Concours de bande dessinée Hachette Canada, tandis que moi-même s’implique au sein des jury des Prix Joe Shuster, qui récompensent la bande dessinée canadienne, et Bédélys, parrainés par Promo 9e art.

C’est aujourd’hui ce dernier prix qui nous intéresse, tandis que se déroulait hier la première réunion du Prix Bédélys Québec, qui récompense la bande dessinée professionnelle publiée ici au cours l’année courante. Au Québec, la situation est particulière : le développement du marché de la bande dessinée étant encore une dynamique relativement récente (comparativement à l’Europe, où la culture de l’album est bien implantée depuis les années 30-40), la production annuelle tourne généralement autour de la cinquantaine de titres. C’est dire que les membres du jury peuvent aisément traverser l’intégralité de la production, et que la confrontation ne se fait plus à partir de ce que chacun a lu, comme c’est souvent le cas pour les jury affrontant l’ensemble de la production francophone, mais réellement dans une optique d’évaluation et d’argumentation, ce qui ne rend les choses que plus savoureuses !

Hier, donc : tri du bon grain de l’ivraie. Exit les produits dérivés, les styles qui se cherchent encore, les scénarios qui auraient mérité qu’on s’y attarde davantage, ou simplement les histoires qu’on a déjà lues cent fois ; place à l’originalité, à la qualité et aux œuvres d’exception. N’oublions pas cependant que si certaines œuvres suscitent une adhésion générale, chaque membre du jury possède aussi son appréciation subjective… Néanmoins, après un premier tour de table, il semble qu’une poignée de titres se démarquent déjà.

Pow Pow est assurément un jeune éditeur à surveiller, comme viennent le confirmer les deux titres suivants, qui se démarquent à coup sûr : Mile End de Michel Hellman et Pain de viande et autres dissonances de Zviane. Le premier offre de douces et réjouissantes tranches d’autofiction dans une veine poétique surréaliste, tandis que le second propose un recueil de nouvelles à saveur de réalisme magique plutôt goûteuses…

Chroniques sauvages de François Lapierre se distingue aussi fortement. Le style pictural et les couleurs travaillées de l’auteur font mouche, tout comme son récit fantastique au cœur de l’imaginaire amérindien. La question-piège : Teshkan est-il un premier tome ou un simple sous-titre, Monsieur Lapierre ?

Le cerveau de l’apocalypse, le premier tome de la série du jeune Alex A., L’Agent Jean, a aussi très fortement séduit par son humour parodique complètement foutraque et son style étonnamment maîtrisé pour un premier album. Reste à voir si tous les membres du jury seront perméables à l’humour légume au 36e degré !

Le passage de ce personnage parodique qu’est Jérôme Bigras au récit long, avec l’audacieux Le fond du trou, suscite également son lot de bravos ! Articuler une histoire autour de l’objet-livre fait toujours son petit effet, comme l’ont par exemple expérimenté de manière plus cérébrale Marc-Antoine Mathieu, ou gentiment ludique de nombreux bébé-livres…

Il faut pratiquement toujours compter sur le fait qu’un nouvel album de Paul se retrouve dans les finalistes des prix québécois. Difficile cependant de surpasser l’extraordinaire Paul à QuébecPaul au Parc de Michel Rabagliati est un récit plus court, qui selon certains charme et donne de la profondeur à la série, mais qui pour d’autres laisse parfois le lecteur en plan…

Fahrenheit 14, le second tome de la série Lionel et Nooga, possède également ses féroces partisans : une intrigue policière touffue, quelques clins d’œil au Québec populaire des années 50 et à ses faits divers, et une ligne franco-belge classique qui flatte la nostalgie. Mais l’appréciation de cette série est-elle une affaire générationnelle ?

Il faudra à coup sûr considérer l’adaptation Le dragon bleu de Robert Lepage et Marie Michaud par Fred Jourdain parmi les prétendants sérieux au titre. Pour son inventivité formelle, ses images chocs, son aspect sophistiqué. Cependant, certains demeurent plus froids à l’univers de Lepage, dont les personnages peuvent parfois paraître désincarnés…

Le Pascal Blanchet nouveau, Nocturne, impressionne fortement ! On y retrouve les caractéristiques qui font sa marque de commerce : l’objet d’apparence soignée, les illustrations léchées qui lorgnent (peut-être trop ?) vers un certain style graphique des années 30, le récit évanescent, la trame sonore correspondante… et le statut ambigu (album plutôt que bande dessinée).

En somme, voilà donc déjà neuf titres qui donneront du fil à retordre aux membres du jury, en attendant de départager les cinq finalistes. À ce moment-ci, rien n’est encore joué : la plupart de ces livres n’a pas encore été lus par tous, et nous pourrions bien être témoins de quelques surprises… Je n’en dis pas plus pour l’instant, sinon que de vous inviter à découvrir le meilleur de la bande dessinée éditée au Québec en 2011.

* * *

Pour commander Mile End, Michel Hellman, Pow Pow, 9782924049013.
Pour commander Pain de viande et autres dissonances, Zviane, Pow Pow, 9782924049006.
Pour commander Chroniques sauvages : Teshkan, François Lapierre, Glénat Québec, 9782923621043.
Pour commander L’Agent Jean, tome 1 : Le cerveau de l’apocalypse, Alex A., Presses aventure, 9782896603169.
Pour commander Jérôme Bigras : Le fond du trou, Jean-Paul Eid, La Pastèque, 9782922585940.
Pour commander Paul au Parc, Michel Rabagliati, La Pastèque, 9782923841052.
Pour commander Lionel et Nooga, tome 2 : Fahrenheit 14, Les 400 coups, coll. « Rotor », 9782895405276.
Pour commander Le dragon bleu, Fred Jourdain d’après Robert Lepage et Marie Michaud, Alto, 9782923550756.
Pour commander Nocturne, Pascal Blanchet, La pastèque, 9782922585698.

 

 


16 novembre 2011  par Eric Bouchard

La science par la bande (1 de 2)

La parution d’un nouveau tome de la série Jules, c’est un événement en soi. Car, il faut le dire, Jules, c’est le secret le mieux gardé de la bande dessinée jeunesse ; et c’est aussi la série que nous libraires défendons, depuis une douzaine d’années, comme le grand classique contemporain de la bande dessinée tous publics. En effet, c’est en 1999 que paraissait L’imparfait du futur, qui, derrière un titre savoureux, conjuguait à la théorie de la relativité d’Einstein une drôle d’histoire de voyage dans l’espace et le temps…

Et c’est sans doute ce qui nous a tant plu dans cette série : hors de son style classique irréprochable, espèce de synthèse parfaite des écoles de Bruxelles (Tintin) et de Marcinelle (Spirou), et de ses excellents dialogues, où le ludisme référentiel et l’esprit de répartie n’ont rien à envier à l’humour goscinnien (Astérix), la série d’Émile Bravo propose de plus, dans chacun de ses épisodes, une incursion diablement convaincante dans l’univers scientifique, qu’elle traite de clônage et de génétique, de spéléologie et de sciences naturelles, d’astronomie et d’écologie, et j’en passe…

Après Le journal d’un ingénu, sa géniale et inventive réappropriation de l’univers de Spirou et Fantasio (et autre de ses œuvres couronnées de succès), et cinq ans après le cinquième tome de la série, La question du père, Émile Bravo nous gratifie d’une costaude nouvelle épatante aventure, qui, en plus de confronter le jeune lecteur à l’idée d’extinction de masse, l’initiera également aux effets néfastes du capitalisme économique sur l’équilibre planétaire…

À paraître en janvier. Couverture non définitive.

Bande dessinée jeunesse et science : un mariage heureux ? Oh, que oui : préjugés parentaux à l’égard du neuvième art obligent, la bande dessinée à teneur scientifique joue souvent un double rôle de Cheval de Troie ; en effet, pendant qu’elle fait d’une part réaliser aux parents que l’univers de la bande dessinée possède quantité de contenus – divertissants, oui, mais aussi instructifs – à offrir à leur progéniture, cette dernière se voit d’autre part inoculer le virus de la curiosité scientifique à travers des bandes somme toute amusantes.

Pour les débrouillards en herbe

Au Québec, cette veine est exploitée depuis maintenant une trentaine d’année avec les efforts conjugués de Félix Maltais, alias Professeur Scientifix, et l’inimitable Jacques Goldstyn, son bédéiste attitré, qui ont bâti l’incontournable univers des Débrouillards. Cependant, malgré l’âge vénérable de la série, ce n’est que depuis 2004 qu’un éditeur, en l’occurrence Bayard Canada, publie de manière suivie les aventures de la grenouille Beppo et de la joyeuse bande de laborantins en herbe, alors que quatre albums de gags créés par Goldstyn ont depuis été publiés, dont deux mettant en vedette son personnage-fétiche, Van l’inventeur. Et voilà que les mordus de la série pourront se réjouir, alors qu’un cinquième album, Il m’en faut un !, paraîtra en janvier.

Si l’angle d’attaque – plutôt humoristique – de la série Les Débrouillards pour traiter de la science est celui de l’ingéniosité à la rescousse des tracas de la vie quotidienne (en cela, on peut reconnaître en Van l’inventeur un lointain cousin de Gaston Lagaffe), il est une autre série dont nous vantons les mérites depuis plusieurs années qui s’y apparente : La rubrique scientifique de Boulet, elle-même lointaine cousine des exposés loufoques du professeur Burp de la fameuse Rubrique-à-brac de Gotlib…

Le principe est simple : deux jeunes gens en sarraus blancs livrent au lecteur des exposés didactiques guidés à la fois par la méthode scientifique et l’humour référencé… Ce qui fait donc le sel de la série, c’est que, non-contente de s’attaquer à des questions proprement scientifiques telles les lois de la physique ou l’évolutionnisme, elle applique aussi la méthode expérimentale à des éléments de la culture populaire, de Georges Brassens à Quasimodo, en passant par la planche à neige et la frankensteinologie (!)

Quand le réel dépasse la science-fiction

Oui, la science s’accorde très bien avec la loufoquerie, et Marion Montaigne est là pour nous le démontrer elle aussi. Cette habituée de la parodie (La vie des très bêtes ), nous livrait dans Panique organique une aventure au cœur du corps humain, délicieux clin d’œil au fameux Le voyage fantastique de Richard Fleischer. L’intrigue : deux bactéries habitant le tube digestif de Stiveune, un pré-adolescent, se révoltent, lasses d’avoir à constamment digérer puis injecter dans le sang les mêmes céréales de maïs soufflé au chocolat. Mais ce matin-là – coup du hasard ! -,  Stiveune avale aussi par mégarde le petit sous-marin de plastique offert en prime dans la boîte… Pour nos deux bactéries, l’occasion d’échapper à leur triste condition et d’aller voir si l’herbe est plus verte dans les autres organes est trop belle. Sauf que ce qu’elles ne pouvaient prévoir, c’est que c’est aussi la journée où le cerveau de Stiveune a décidé de déclencher la puberté de ce dernier, et que le corps au complet sera secoué de grands bouleversements hormonaux… pour une grande aventure biologique, amusée et fort expressive !

Sinon, d’autres séries à l’intention du jeune public nous convient à la science dans un registre plus documentaire. La phénoménale série Histoire des sciences en bandes dessinées invite le lecteur, tout au long de ses cinq tomes d’une richesse inouïe, à un voyage à travers l’évolution de la pensée scientifique, depuis sa naissance – avec le premier outil, à l’aube de l’humanité – jusqu’aux Lumières, et évoque de quelle manière les différentes civilisations humaines ont abordé le questionnement scientifique, tout en répondant à de grandes questions telles Comment les hommes de la préhistoire ont-ils maîtrisé le feu et développé l’agriculture ? Pourquoi l’écriture fut-elle inventée ? Comment a-t-on mesuré le temps ? etc. Le tout dans un style vivant, passionnant et… souvent franchement drôle !

Enfin, ces documentaires se tournent aussi vers l’avenir ; c’est le cas de la captivante série Le labo de Jean-Yves Duhoo, qui y va plutôt du côté du reportage scientifique : l’auteur, simplement muni d’un calepin et d’un crayon, rencontre différents chercheurs qui l’initient aux secrets de ce qui se trame aujourd’hui de manière expérimentale dans les laboratoires de pointe. Dans des comptes-rendus graphiquement ludiques et exaltants, Duhoo vulgarise de manière synthétique et efficace les phénomènes complexes sur lesquels se penchent les scientifiques contemporains.

Oui, il y a de tout dans cette bibliographie pour susciter chez la jeune génération de futures vocations. Si, fait avéré, des scientifiques de toutes sortes ont choisi de faire carrière dans leurs domaines respectifs suite à leurs lectures d’enfance de Blake et Mortimer ou de Tintin, tentons d’imaginer, dans un élan positiviste, ce que pourrait être un avenir motivé par ces présentes lectures…

Extrait de Le labo, tome 1

Pour commander Jules, t.6 : Un plan sur la comète, Dargaud, 80 p., 9782205068252.
Pour commander Les débrouillards (4 t. parus), Jacques Goldstyn, 48 p. ch., 9782895790433.
Pour commander Débrouillardises : 30 ans d’humour avec la bande des Débrouillards (1 t. paru), Jacques Goldstyn, 48 p., 9782895792963.
Pour commander La rubrique scientifique (3 tomes), Boulet, Glénat, coll. « Tchô », 48 p., ch., 9782723450942.
Pour commander Panique organique, Marion Montaigne, Sarbacane, 93 p., 9782848651842.
Pour commander Histoire des sciences en bandes dessinées (5 tomes), Jung Hae-yiong et Shin Young-hee, Casterman, coll. « Docu BD », 196 p. ch., 9782203002104.
Pour commander Le labo, t.1, Jean-Yves Duhoo, Dupuis, 55 p., 9782800147208.


4 novembre 2011  par Eric Bouchard

Dickner : du rayon gamma au rayon du livre

Si l’écrivain d’origine louperivoise Nicolas Dickner s’était déjà mérité un certain succès critique avec son premier livre, L’encyclopédie du petit cercle, un recueil de nouvelles paru en 2000, on le connaît surtout à partir de 2005, pour son premier roman, Nikolski, qui non seulement a raflé la faveur populaire, mais a également joui d’une énorme fortune critique.

En effet, ce road-story post-moderne, roman migratoire et tendre enquête généalogique, s’était alors entre autres mérité le Prix des libraires du Québec, le Prix Anne-Hébert et le Prix littéraire des collégiens, sans parler du fait que c’est sa traduction anglaise qui remportait en 2010 le célèbre débat Canada Reads de CBC, aîné anglophone du Combat des livres de Radio-Canada.

Mentionnons en outre que Nikolski contribuait dans la foulée à lancer l’éditeur Alto, qui signait alors une première publication de taille ; l’éditeur reconnaissant inaugurait d’ailleurs sa collection poche avec ce même titre en 2007.

Une avalanche de citrons électriques

Pourtant, malgré l’engouement général dont l’auteur a joui grâce à ce premier roman, Tarmac, paru en 2009, n’a étrangement pas provoqué l’onde de choc à laquelle on aurait pu s’attendre… Et pourtant, ce second roman, plus ambitieux, plus maîtrisé, est sans doute aussi plus réussi.

Intimement lié à la figure de la bombe (atomique), qui parsème le récit de ses différentes métaphores, Tarmac raconte la quête de Hope Randall, une blonde et cérébrale adolescente, passionnée par la fusion à froid, la physique quantique ou l’algèbre moléculaire, mais qui, paradoxalement, est issue d’une lignée de prophètes ; en effet, chaque membre de la famille Randall est censé recevoir en cours de vie sa fameuse « illumination », qui lui annoncera la date de la fin du monde… Or, Hope la scientifique, allergique à tout ce qui relève de la divination alambiquée, trouvera plutôt sa date à elle avec une « élégance » qui fera même mentir Albert Einstein…

Sur Michel « Mickey » Bauermann, quant à lui dernier-né d’une lignée de producteurs de béton, Hope fait l’effet d’une bombe, alors qu’elle devient rapidement l’objet de ses premiers émois. Dans son « bunker », le sous-sol du bungalow Bauermann, il l’accueille comme une réfugiée, elle dont le petit noyau familial est en équilibre instable : sa mère, une ex-bibliothécaire « biblophile » abonnée à la clozapine, stocke compulsivement des aliments non-périssables dans l’attente imminente du déluge ou de l’hiver nucléaire, et rêve à haute voix, psalmodiant en hébreu ou en araméen ! Cependant, Mickey réussira-t-il à préserver cet électron libre qu’est Hope de l’obsession qui malgré elle la brûle ?

Roman ludique malgré ses thématiques plutôt sombres, Tarmac se lit d’une traite, notamment en raison de sa construction éclatée – une myriade de courts chapitres –, et du fait qu’il cristallise avec finesse et humour l’une des préoccupations centrales de notre imaginaire contemporain : la fin du monde. Car depuis Hiroshima et la Guerre froide, notre rapport à ce fantasme millénaire aura sensiblement été modifié, et pour cause : sous la menace atomique, l’humanité aura pris la pleine mesure du fait que l’apocalypse n’est plus qu’une affaire de châtiment divin, mais aussi le résultat possible d’un mécanisme d’autodestruction construit par l’Homme et sa science…

En somme, Tarmac a tout pour irradier durablement ses lecteurs.

Le livre en lumière

Dickner n’est pas qu’en lui-même un romancier éclairé : il se prend aussi au jeu de la figure du romancier éclairé ! En effet, depuis le printemps 2006, l’auteur anime l’essentielle chronique Hors champ dans les colonnes de l’hebdomadaire culturel Voir, par laquelle il nage dans l’océan – j’allais écrire « littéraire », mais écrivons plutôt « du livre », nuance –, avec, à l’ère de Google, l’aisance du Nautilus vernien, l’ambition balzacienne, la pertinence anticipatoire d’Asimov, ainsi qu’une curiosité encyclopédique toute digne de Borges (bien sûr), qui disait si justement que « le monde est un livre ».

Foin de superlatifs, nous libraires ne pouvons faire autrement que nous réjouir qu’une tribune locale soit consacrée à l’univers du livre dans toute sa richesse et sa complexité. Car le livre n’est pas qu’affaire de littérature ; il est aussi l’interface central de notre rapport à la connaissance ; ainsi, Dickner peut tout à fait, au fil de ses chroniques, traiter de « poissons vidangeurs et de crapauds, de colibris, de rottweilers, de méduses et d’amibes, de protozoaires, de bivalves, de coelacanthes et de poules », que du « capitaine Achab et Frank Zappa, Georges Perec et Robert de Niro, les Schtroumpfs et le petit Jésus » – le livre étant bien évidemment aussi affaire de culture –, que des lecteurs, de l’acte d’écriture ou des supports électroniques, le livre se posant finalement en tant que maillon constitutif d’une chaîne complexe d’actions et d’interactions au cœur de nos mœurs. Ainsi, Dickner a fait de Hors champ l’espace tout désigné pour mettre en scène son métier.

Or, cette semaine, débarque en librairie Le romancier portatif, recueil de cinquante-deux des quelques 200 chroniques livrées ces cinq dernières années, aux propos aussi incontournables que pleins d’une délicieuse fantaisie. Et vous, passionnés du livre, avez au moins trois bonnes raisons supplémentaires de l’acquérir sans tarder : 1. Non seulement, de par son format pratique, ce livre vous permettra de traîner un romancier avec vous, mais son éclatante couleur jaune vous attirera également, lecteur auréolé, le regard de charmants inconnus ; 2. Pour chaque exemplaire vendu, Alto versera 7$ à la Fondation pour l’alphabétisation, cause capitale s’il en est une (j’entends d’ici René-Daniel Dubois tonitruer : « La moitié du monde savent pas lire, câlisse ! ») ; 3. C’est un tirage limité à 2500 exemplaires, et Dieu sait combien l’épuisement des stocks fatigue les lecteurs, autant donc vous hâter.

* * *

Pour commander L’encyclopédie du petit cercle, Nicolas Dickner, L’instant même, 120 p., 9782895022282.
Pour commander Nikolski, Nicolas Dickner, Alto, coll. « Coda », 321 p., 9782923550060.
Pour commander Tarmac, Nicolas Dickner, Alto, coll. « Coda », 261 p., 9782923550671.
Pour commander Le romancier portatif : 52 chroniques à emporter, Nicolas Dickner, Alto, 216 p., 9782923550855.



© 2007 Librairie Monet