Le Délivré

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18 juillet 2011  par David Murray

Ceci n’est qu’un au revoir

La vie peut parfois être considérée comme une succession de cycles, une suite de différents chapitres constitués d’expériences diverses. Voilà qu’en ce qui me concerne un cycle se termine aujourd’hui. C’est ainsi que ceci sera la dernière chronique que je signerai pour Le Délivré. Sans vouloir m’étendre sur les raisons de mon départ, disons simplement qu’après cinq ans à l’emploi de la Librairie Monet et la trentaine entamée, le temps était venu pour moi de relever de nouveaux défis et de tenter de nouvelles expériences. Et de voir entre autres où cette plume pourrait me mener dans de nouveaux contextes. La suite m’est pour l’instant inconnue mais qui sait, peut-être nous recroiserons-nous prochainement.

Je voulais cependant profiter de la tribune qui m’est offerte pour vous dire à quel point ce fut un privilège pour moi d’évoluer ces cinq dernières années au sein de la grande famille Monet. Un lieu qui témoigne de ce qu’est et se doit d’être une librairie digne de ce nom. Un lieu où l’on ne fait pas que vendre des livres, mais où se transmet la culture et le savoir. Un lieu qui se fait un devoir de vous partager l’immense richesse que nous offrent les livres, sous toutes leurs formes et toutes leurs déclinaisons. Vous ayant régulièrement fait part au fil des deux années où j’ai collaboré à ce blogue des mutations que connait le monde du livre, vous avez probablement été à même de constater que ce type de lieu se fait malheureusement de plus en plus rare. Prêchant sans complexe pour ma paroisse, je ne peux ainsi que vous enjoindre de soutenir, où que vous soyez, non seulement la Librairie Monet mais aussi toutes ces librairies indépendantes pour qui le livre n’est pas seulement qu’un produit de vente, mais aussi une part d’humanité que l’on veut transmettre.

À cet égard, je ne peux m’empêcher de souligner ici le travail de mes collègues avec lesquels j’ai partagé mon quotidien ces cinq dernières années. À ceux et celles qui ont animé la librairie pendant tout ce temps et qui continueront de le faire, je vous remercie de faire de ce lieu un espace si riche et si stimulant. Je l’ai souvent écrit, les libraires ne sont pas que des vendeurs de livres, ce sont avant tout des passeurs de culture. Et la librairie Monet a l’immense privilège de pouvoir compter sur des librairies passionnés et chevronnés dans tous les domaines. À vous du secteur adulte, que vous soyez férus de littérature générale, de polar, de philosophie ou même de cuisine, vous avez toujours eu le souci de gratter hors des sentiers battus pour dénicher ces perles rares et nous faire découvrir autre chose que le dernier best-seller. À vous du secteur BD, vous témoignez pour quiconque l’ignorerait encore de l’immense richesse que constitue le 9e art. Avant de travailler pour la Librairie Monet, j’avoue que j’ignorais jusqu’à quel point le monde de la BD en est un si vaste et si pluriel. Et à vous du secteur jeunesse, vous témoignez jour après jour du fait que loin d’être un sous-genre la littérature jeunesse est un art littéraire à part entière qui permet à tous ces jeunes – et ces vieux ! – de s’initier à lecture et au merveilleux monde du livre. Parce qu’il n’y a pas d’âge pour commencer à lire. Pour preuve, ma petite puce qui atteindra bientôt ses 1 an et qui dévore littéralement les livres que vous m’avez si justement conseillés. À vous tous, vous allez évidemment me manquer. Et pour sûr, je reviendrai vous voir pour connaître quelles sont vos nouvelles trouvailles.

Alors voilà, c’est ici que ce chapitre prend fin. En espérant que vous ayez eu autant de plaisir à lire ces billets que j’en ai eu à les écrire. En espérant vous avoir fait découvrir quelques facettes du monde du livre et vous avoir donné envie de lire certains des ouvrages auxquels j’ai pu faire référence durant ces années. Prenons tout ça comme un simple au revoir. À bon entendeur, salut !

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Puisque je n’aurai évidemment plus accès aux courriels de la librairie, n’hésitez pas à m’écrire personnellement si le cœur vous en dit à mon adresse personnelle : artisanst@hotmail.com.

 


27 juin 2011  par David Murray

Quand l’e-book brime la liberté

Pour quiconque s’intéresse au mouvement du libre en informatique, le nom de Richard Stallman n’est pas étranger. En effet, celui-ci est probablement le plus célèbre pionnier du libre et de l’open source, et l’un des penseurs les plus en vue de ce mouvement. Voilà maintenant qu’il entre dans l’arène du débat entourant l’arrivée du livre électronique avec la publication d’un texte virulent.

Loin d’être enthousiaste, Stallman éprouve en fait un profond malaise avec la façon dont se développe ce nouveau médium. Pour lui, le format numérique engendre carrément une perte de liberté dû au pouvoir des grandes firmes qui assoient leur mainmise sur ce nouveau marché. Les premières visées sont les trois composantes de l’hydre « GoogAmApp » : Google, Amazon et Apple. Ainsi qu’il l’affirme : « Les technologies qui auraient pu nous rendre plus forts sont utilisées à la place pour nous enchaîner. Nous devons rejeter les ebooks jusqu’à ce qu’ils respectent notre liberté… Les ebooks n’ont pas à attaquer notre liberté, mais ils le feront, si les sociétés continuent de décider. C’est à nous de les arrêter. »

Sa charge en règle contre le livre numérique se traduit par une défense sentie du livre papier, qu’il considère nettement plus avantageux d’un point de vue libertaire. Faisant la comparaison entre le livre traditionnel et l’e-book d’Amazon (qu’il cite explicitement pour fin d’illustration de son propos), Stallman mentionne entre autres que :

– L’achat d’un livre papier garantit l’anonymat de son acquéreur, alors qu’Amazon demande au client de s’identifier et s’enregistrer ;

– Le livre papier devient la propriété de son acquéreur, alors que dans certains pays Amazon stipule que l’e-book demeure sa propriété ;

– Il n’existe aucune contrainte quant à l’usage que l’on peut faire d’un livre papier, tandis que l’achat chez Amazon requiert de l’usager qu’il accepte des clauses restrictives quant à l’utilisation de son e-book ;

– Le format d’un livre est connu de tous et aucune technologie propriétaire n’est nécessaire pour en faire la lecture, alors que le format des liseuses est généralement tenu secret et que seuls des logiciels privés à usage restrictif permettent de lire l’ensemble des livres électroniques ;

– On peut partager facilement un livre papier avec autrui, alors que c’est loin d’être le cas pour le livre numérique, le partage étant parfois permis mais pour une durée limitée et seulement entre usagers de la même plate-forme numérique ;

– On peut facilement photocopier un livre papier – une mesure respectant d’ailleurs en certaines circonstances le droit d’auteur –, alors que la copie de livres électroniques est impossible dues aux dispositions intégrées dans les plateformes numériques ;

– Finalement, personne n’a le pouvoir de détruire vos livres, alors qu’Amazon peut facilement retirer de la vente un livre, comme cela est arrivé en 2009 lorsque des milliers d’exemplaires de 1984 de George Orwell furent supprimées.

Pour Stallman, le livre électronique constitue donc un recul sur le livre papier en regard de nos libertés individuelles. En ce sens, il doit selon lui être rejeté tant qu’il ne respectera pas nos libertés. Pour le gourou du libre, le constat est simple : les géants du numérique justifient ces restrictions de nos libertés par le fait que ces violations sont la garantie d’une juste rémunération des auteurs, ce que, disent-ils, la configuration actuelle du droit d’auteur ne permet pas. Un argument qui ne convainc pas outre mesure Stallman, pour qui le modèle régissant actuellement le droit d’auteur est plutôt fait sur mesure pour le bénéfice des grandes sociétés. Il existerait en fait selon lui d’autres avenues à explorer pour soutenir le travail des auteurs. Entre autres exemples, il mentionne l’attribution de fonds issus de recettes fiscales ou la mise en place de lecteurs afin que les utilisateurs puissent envoyer anonymement des paiements volontaires aux auteurs.

Richard Stallman n’est en outre pas systématiquement opposé à l’émergence du livre électronique. C’est simplement que pour lui, en laisser le développement à quelques grandes compagnies, qui pour ce faire limitent nos libertés, est une voie dangereuse à suivre. Et qu’en ce sens, le livre papier demeure encore pour lui la meilleure avenue à privilégier pour s’adonner à la lecture.


17 juin 2011  par David Murray

De la rationalisation managériale chez Renaud-Bray : un aperçu de l’avenir du métier de libraire ?

En janvier dernier, à 26 ans, Blaise Renaud est devenu directeur général du Groupe Renaud-Bray, qui regroupe le plus important réseau de librairies francophones en Amérique du Nord. Pour ceux qui l’ignorent, Blaise Renaud est le fils du co-fondateur de la société, Pierre Renaud, qui conserve toujours le titre de président. Le fait que le fils de l’autre ait atteint un poste si prestigieux à un si jeune âge en a évidemment agacé plus d’un, qui soupçonnent Blaise Renaud d’avoir bénéficié de ses liens familiaux pour gravir aussi rapidement les échelons au sein de l’entreprise.

Blaise Renaud

Dans un entretien accordé au journal Les Affaires, Blaise Renaud s’est toutefois défendu d’avoir pu bénéficier d’un traitement de faveur et que sa nomination constitue plutôt une reconnaissance de ses compétences par les dirigeants de l’entreprise. D’entrée de jeu, il se justifie en mentionnant que sa nomination n’est pas le fruit du hasard : « Je suis devenu directeur général après un long processus au cours duquel je me suis imposé en faisant mes preuves et en inspirant confiance. Jamais mon père ne m’a poussé dans cette voie. C’est moi qui ai poussé. Je ne suis pas là par dépit, j’ai toujours voulu faire ça. » Et Blaise Renaud de poursuivre en rappelant quelques-uns des hauts faits d’armes réalisés lors de son ascension au sein de l’entreprise, qui ont permis à la chaîne d’accroître considérablement ses ventes et qui, selon lui, lui ont fourni la crédibilité et l’expertise nécessaires pour occuper ses nouvelles fonctions.

Blaise Renaud voit en fait d’un très bon œil sa nomination pour l’avenir du Groupe Renaud-Bray. Comme il le souligne : « Le fait que j’ai 26 ans, c’est aussi un signal fort pour l’industrie du livre. Je crois que certaines personnes sont rassurées d’avoir quelqu’un d’aussi jeune à la tête du Groupe Renaud-Bray ; cela donne confiance en l’avenir. » Et celui-ci de conclure en entrevoyant la suite avec optimisme : « Mon défi est que Renaud Bray continue d’améliorer son concept. On a été des précurseurs dans les années 1980 et 1990 avec nos sections cadeaux et papeterie ; il faut continuer de se différencier avec des espaces nouveaux, uniques, et avec des produits exclusifs. Et ce qui a fait grandir Renaud Bray et qui continuera de le faire grandir, c’est l’attachement de la clientèle envers l’entreprise, envers leur librairie… »

Mais cette vision des choses toute empreinte d’optimisme n’est pas partagée par l’ensemble de ses collègues, et le syndicat n’a pas tardé à réagir aux propos de Blaise Renaud. Dans une lettre intitulée « Comment je suis devenu précaire à 26 ans » (en réponse au titre de l’article du journal Les Affaires, « Comment je suis devenu DG à 26 ans »), le Comité exécutif du syndicat, sous la plume de Marie-Christine Jourdenais, Camille Robert, Philippe-Olivier Tremblay et Jessica Ascher, a tenu à rappeler que si le portrait du rendement des librairies Renaud-Bray est assez optimiste, il en va tout autrement, disent-ils, des « employés qui, depuis quelques mois, souffrent des restructurations de l’entreprise et ont vu leurs conditions de travail se dégrader. » Plusieurs changements survenus depuis le retour des fêtes ont, selon le syndicat, sensiblement modifié les conditions de travail des employés. Entre autres griefs, les auteurs soulignent : « Dans certaines succursales, plusieurs horaires ont été tronqués sans consultation préalable, tandis qu’ailleurs nous avons perdu des collègues. Dans pratiquement tous les cas, les mises à pied ont été faites de manière aberrante sans respecter les périodes de préavis, en brandissant des tableaux truffés de chiffres comme prétexte à se débarrasser d’employés d’expérience. » Plusieurs remaniements d’horaires sont aussi observés, sans qu’il y ait eu de consultation préalable avec le syndicat.

Ces changements apportés par la direction n’ont évidemment pas eu l’heur de plaire aux employés. Mais il semble que celle-ci n’entende pas accepter que la grogne se fasse sentir entre les murs de l’entreprise. Ainsi, le syndicat souligne : « En plus de nous interdire d’en parler [du mécontentement] sur les lieux de travail, leur surveillance s’étire jusque dans la vie privée. Ainsi, une employée à été suspendue trois jours après avoir critiqué la violence des mises à pied sur son profil Facebook, pourtant privé. » Et pour en rajouter, le tout nouveau patron Blaise Renaud envoyait aux employés le 3 mars dernier une missive dans laquelle il annonçait son intention d’évaluer le rendement des employés, un exercice qui a semble-t-il laissé un goût plutôt amer chez certains, et qui relève d’une pratique managériale plutôt froide et mécanique. Comme le souligne à grands traits le syndicat : « Gardons à l’esprit que nous sommes plus que ces chiffres; nous sommes des personnes dotées de sensibilité et tout ce resserrement administratif nous affecte personnellement comme professionnellement. »

Une autre source de tensions rapportée par le syndicat : la décision de la haute direction de retirer tous les tabourets assignés aux différents postes de travail. Une décision justifiée, semble-t-il, par le but d’offrir un « meilleur service à la clientèle ». Sur un ton plutôt sarcastique, le syndicat répond : « Il est difficile de comprendre comment on sert mieux les clients en ayant mal au dos et aux jambes. » Surtout que des employés se seraient absentés pour des raisons de santé suite à cette décision. Ayant essayé de négocier un compromis, le syndicat a accusé une fin de non-recevoir. La seule alternative, selon le syndicat, est de « présenter un billet du médecin avec diagnostic, qui doit être envoyé aux ressources humaines et approuvé avant de pouvoir bénéficier d’un tabouret ».

Finalement, le syndicat en a aussi contre une nouvelle directive concernant l’entretien ménager des succursales. Désormais, l’entretien de celles dont la superficie est inférieure à 10 000 pieds carrés devra être assumé par les employés afin de réduire les dépenses de l’entreprise. Une dizaine de succursales seraient touchées par cette nouvelle mesure, par laquelle les employés, en plus de leurs tâches régulières, doivent maintenant récurer les toilettes ou laver les planchers.

Il semble que les employés du Groupe Renaud-Bray ne soient pas au bout de leurs peines puisque, selon le syndicat, la direction a déjà fait part de son intention de poursuivre dans la voie de ces changements organisationnels. De quoi continuer à nourrir la colère du syndicat, qui déplore du même souffle le fait que ces changements se font sans consultation auprès des employés, faisant fi d’un processus de médiation préventive mis en place il y a deux et demi et qui visait notamment à obtenir la reconnaissance de l’expertise des employés.

Mais Blaise Renaud réfute ces critiques. Interrogé à propos de la lettre du syndicat par Rue Frontenac, le nouveau patron de Renaud-Bray rejette les accusations selon lesquelles les changements répondent à une logique de la recherche du profit à tout prix. Selon lui : « C’est fautif de nous accuser de vouloir le profit et rien d’autre. Renaud-Bray a toujours défendu l’esprit particulier de la librairie comme une entreprise différente d’un simple commerce de détail. On embauche des libraires, des disquaires et des libraires jeunesse, contrairement à Archambault qui n’a que des commis. » Il justifie plutôt ces changements par la situation difficile que doivent traverser les commerces de détail.

Les commentaires qui suivent l’article de Rue Frontenac, auxquels ont participé des employés de Renaud-Bray, témoignent cependant de l’existence d’un mécontentement réel. Et du fait que les conditions et relations de travail semblent s’être considérablement dégradées depuis janvier… soit depuis l’entrée en poste de Blaise Renaud.

Ce sont donc deux sons de cloche complètement opposés qui nous sont servis de la part des employés et de la direction du groupe Renaud-Bray. Face à l’optimisme du nouveau directeur général et à cette volonté de la direction de rationaliser l’organisation de l’entreprise pour optimiser ses rendements, le syndicat affirme que ces changements se font plutôt sur le dos des employés et dénaturent la mission de la compagnie. S’exprimant au nom des employés, ce dernier précise que « Non seulement nous avons des conditions de travail à défendre, mais aussi une librairie qui est avant tout un lieu d’échange et de transmission de culture, et non une business sans autre âme qui l’habite que celle du profit. » Bref, il y a là deux points de vue radicalement opposés sur Renaud-Bray et la rationalisation managériale. Reste à voir maintenant comment évolueront, dans les prochains mois, les relations de travail chez le plus important détaillant de livres au Québec.

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Pourquoi vous parler des relations de travail chez Renaud-Bray, alors que cette entreprise peut en quelque sorte être considérée comme un concurrent ? C’est que ce qui se passe au Groupe Renaud-Bray, de par la place capitale que ce dernier occupe via ses vingt-six succursales dans le milieu de la vente du livre au Québec, ne peut qu’avoir des répercussions sur les autres librairies au Québec. Sur ce blogue, nous vous avons plus d’une fois fait part de notre conviction de l’importance pour le Québec d’avoir un réseau de librairies indépendantes fort et en santé. Et nous vous avons plus d’une fois rappelé à quel point, pour nous, le métier de libraire se doit d’être reconnu et valorisé. Des membres de notre équipe ont d’ailleurs participé aux discussions visant à faire reconnaître la profession de libraire, un processus duquel s’était d’ailleurs retiré Pierre Renaud.

Dans l’esprit de beaucoup de gens, qui pense librairie pense Renaud-Bray ou Archambault. Mais alors que la filiale de Québécor ne reconnaît pas à ses employés le statut de libraire ou disquaire, les considérant comme des commis, qu’en sera-t-il pour Renaud-Bray, surtout si la direction envisage de poursuivre dans la voie de changements managériaux possédant toutes les apparences d’une gestion d’entreprise de type grande surface ? Le plus important détaillant francophone de livres au Québec restera-t-il un acteur important dans la transmission de la culture ou n’est-il pas en voie de ne devenir qu’une grande chaîne vendant accessoirement du livre ? Ils sont nombreux, les libraires compétents et passionnés au sein du Groupe Renaud-Bray. Il est à espérer que ceux-ci sauront obtenir la reconnaissance qu’ils et elles méritent.



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