Le Délivré

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3 juin 2011  par Chanel De Halleux

Un centenaire on ne peut plus robuste

L'affiche de l'exposition de la BNF, sur laquelle on peut voir Gaston Gallimard en 1911

« Je suis très intéressé par vos projets de maison d’édition et j’espère qu’il en sortira quelque chose. Toute la question est de savoir si une entreprise commerciale peut vivre en n’éditant que des ouvrages excellents de forme et de fond. »

Dans cette lettre à André Gide, Paul Claudel émettait ainsi un certain doute quant à la pérennité du projet d’édition alors en germe dans l’esprit du fondateur de la Nouvelle Revue française. Le temps aura dissipé le scepticisme de l’écrivain puisque cent ans plus tard presque jour pour jour, la grande qualité des textes publiés fait encore la réputation de Gallimard. À l’occasion de cet anniversaire, il m’a semblé opportun de revenir sur l’histoire de l’un des plus grands majors de l’édition française.

Au départ simple comptoir d’édition fondé par Gaston Gallimard, Jean Schlumberger et André Gide le 31 mai 1911, les Éditions de la Nouvelle Revue française constituent le prolongement éditorial de la revue éponyme, créée deux ans plus tôt. En juin de la même année, les tablettes des librairies accueillent L’otage de Claudel, premier titre de la désormais mythique collection « Blanche », dont la sobre couverture ivoire aux minces filets rouges tranche avec les compositions décoratives de nombreuses autres publications du temps. Nommé gérant lors de la fondation, Gaston Gallimard prend le gouvernail du bateau au fil des mois : il suit de près la fabrication, s’occupe des commandes et de la communication avec les auteurs.

Jacques Rivière, Jean Schlumberger, Roger Martin du Gard et André Gide

C’est également lui qui rattrape le refus du manuscrit de Proust, dont Gide reconnaîtra plus tard qu’il a été « la plus grave erreur de la NRf ». En effet, après force négociations, Gaston parvient à convaincre Bernard Grasset, chez qui l’écrivain avait été publié à compte d’auteur, de lui céder ses droits. En 1919 paraît donc le second tome d’À la recherche du temps perdu, qui permet à la maison de remporter son premier prix Goncourt et de prendre son envol. Les années du comptoir touchent à leur fin, et les Éditions de la NRf sont rebaptisées en « Librairie Gallimard » (il faut attendre 1961 pour que l’entreprise arbore finalement le nom que nous lui connaissons aujourd’hui, avec la substitution du mot « Éditions » à celui de « Librairie »). Claude, le fils de Gaston, reprendra les rênes à la mort de son père. Entré dans la ronde après la seconde guerre mondiale, il est à l’origine de la création du groupe Gallimard, et d’un système de distribution autonome, la Sodis. Aujourd’hui, c’est Antoine, fils cadet de Claude, qui dirige l’empire éditorial. Il n’y a pas à dire, Gallimard est bel et bien une histoire de famille.

Dans les années suivant la création de la maison, de nombreuses collections voient le jour, dont certaines vont se confondre avec l’histoire de la littérature. Les romans étrangers acquièrent très vite une place primordiale dans le catalogue, et Gallimard se propulse rapidement au rang des éditeurs français les plus actifs dans la publication d’œuvres traduites. En 1931, la collection « Du Monde entier » est créée pour mettre en valeur ces textes américains, russes, allemands ou italiens que l’éditeur affectionne tant. Deux ans plus tard, la Pléiade est rachetée à son créateur Jean Schiffrin, qui continue de diriger la collection durant quelque temps. D’ailleurs, 1945 peut également être considérée comme une année-clé puisqu’elle marque l’apparition de la collection « Série noire », devenue en peu de temps une référence dans le domaine de la littérature noire et policière. L’après-guerre voit aussi se mettre en place un développement important du secteur des sciences humaines, sous l’impulsion de Claude Gallimard. Puis, en 1972, un grand pas en avant est opéré avec la création d’une collection de formats réduits, la collection « Folio », pensée pour concurrencer Le Livre de poche, commercialisé par Hachette quelques années auparavant. Plus récemment encore, Gallimard a travaillé pour permettre l’émergence d’un département jeunesse assez conséquent. On l’aura compris, l’une des forces de la maison réside dans la diversification de son catalogue.

L’autre point fort de Gallimard, c’est son comité de lecture, mis sur pied dans les années vingt. Clé de voûte de l’organisme, il est composé presque exclusivement d’écrivains confirmés, qui jugent les manuscrits pour leurs qualités littéraires, sans considérations financières. Jean Paulhan, André Malraux, Raymond Queneau, Philippe Sollers et bien d’autres ont ainsi tour à tour fait partie de ce cénacle privilégié.

Ainsi, malgré les nombreux écueils qui se sont présenté sur son chemin – deux guerres et des clivages familiaux qui ont presque mis à mal l’unité de la société –, Gallimard tient toujours debout, plus en forme que jamais.

Un siècle d’édition

Plusieurs publications ont été pensées par la maison pour célébrer l’anniversaire de sa création. Tout d’abord, il faut signaler l’ouvrage Gallimard : un éditeur à l’œuvre d’Alban Cerisier, paru dans la collection « Découvertes Gallimard ». L’histoire de l’entreprise y est envisagée d’un point de vue éditorial, mais aussi familial, avec de nombreux extraits de correspondances et des témoignages à l’appui.

Mentionnons également le beau livre Gallimard, 1911-2011, un siècle d’édition, qui n’est autre que le catalogue de l’exposition se tenant actuellement à la Bibliothèque nationale de France. Magnifique objet en soi, le livre est divisé en plusieurs parties pour présenter, certes, l’histoire détaillée de la maison, mais aussi un « portfolio » offrant un aperçu en images de la production des éditions Gallimard au fil du temps, ainsi que des reproductions de lettres et de fiches de lectures établies par les membres du comité en charge. De nombreuses photographies d’époque se marient agréablement au texte pour aboutir à un superbe résultat visuel. On regrettera cependant le peu de place accordée à l’histoire du groupe en dehors de l’Hexagone. Je pense notamment à la filiale de diffusion québécoise, Gallimard Limitée, qui ne fait malheureusement pas l’objet de beaucoup d’attention.

En outre, il faudra surveiller de près la parution prochaine d’un ouvrage de Roger Grenier et Georges Lemoine intitulé 5, rue Sébastien Bottin (du nom de l’adresse actuelle des éditions à Paris), qui fait parcourir au lecteur les lieux ayant marqué l’histoire de la maison. Les correspondances de Gaston avec Jean Paulhan, André Gide et Jean Giono, dont la publication est également prévue sous peu, nous permettront certainement de mieux comprendre les rouages des éditions Gallimard, qui ont été le lieu de l’épanouissement intellectuel et esthétique littéraire en France des cent dernières années.

Pour tous ceux qui souhaiteraient s’intéresser plus particulièrement à la figure du fondateur, il convient de rappeler l’existence d’une biographie parue en 1984, rédigée de main de maître par Pierre Assouline. Gaston Gallimard, un demi-siècle d’édition française, demeure l’unique document complet à avoir été écrit sur cette personnalité qui a transformé le paysage éditorial français grâce à un flair et à une persévérance hors normes.

À une époque où la chasse aux profits rapides régente de plus en plus souvent les choix d’édition – pensons notamment au phénomène des fast-sellers, ces petits livres vite lus vite oubliés qui envahissent les librairies –, Gallimard apparaît comme un exemple à suivre. Toujours à la recherche de l’excellence, cette maison est un lieu où le métier d’éditeur a conservé toutes ses lettres de noblesse. Il ne nous reste qu’à lui souhaiter de vivre encore de nombreuses belles années.

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Gallimard, un éditeur à l’œuvre, Alban Cerisier, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 176 p.
Gallimard, 1911-2011, un siècle d’édition, catalogue de l’exposition de la BNF (du 22 mars au 3 juillet), sous la dir. d’Alban Cerisier et Pascal Fouché, Gallimard, 392 p.
5, rue Sébastien Bottin, Roger Grenier, ill. de Georges Lemoine, Gallimard, 117 p.
Correspondance, Gaston Gallimard et Jean Paulhan, Gallimard, coll. « Blanche ».
Correspondance, Gaston Gallimard et André Gide, Gallimard, coll. « Blanche ».
Correspondance, Gaston Gallimard et Jean Giono, Gallimard, coll. « Blanche ».
Gaston Gallimard, un demi-siècle d’édition française, Pierre Assouline, Gallimard, coll. « Folio », 667 p.


18 mars 2011  par Chanel De Halleux

Dix livres fétiches : plongée au cœur des 18e et 19e siècles

Il est des livres qu’on survole négligemment, d’autres qu’on apprécie, en toute simplicité, et il est des lectures qui laissent en nous une empreinte indélébile. De ce dernier ensemble, il m’aurait été impossible de retirer uniquement dix titres. C’est pour cette raison que j’ai décidé de restreindre mon choix dans le temps. Pourquoi les XVIIIe et XIXe siècles, me direz-vous ? Parce que dès le début de mon cursus universitaire, ma préférence est allée à la production littéraire de cette période. Si nombre d’entre ces livres sont déjà connus de tous, je gage que d’autres seront des découvertes, et j’espère susciter chez quelques-uns l’envie de les lire.

Mes lectures romanesques ont toujours été ponctuées par d’autres, d’essais littéraires. Cela me permet de mesurer pleinement les enjeux et le retentissement des textes, de les évaluer par rapport au contexte politique, religieux, social ou économique qui a entouré leur production. Histoire de la littérature du XVIIIe siècle de Nicole Masson m’a à ce titre servi de guide pour comprendre le siècle des Lumières. Synthétique mais complet, cet ouvrage offre un bon aperçu des évolutions littéraires, des courants idéologiques du temps, et se distingue par sa mise en perspective historique et son approche interdisciplinaire. Un outil qui m’a accompagnée tout au long de mes recherches et qui a éveillé mon intérêt pour le sujet.

J’ai lu peu de textes aussi pleins d’ironie que Candide ou l’optimisme de Voltaire. Ce conte philosophique en prose narre les aventures rocambolesques du jeune Candide, habitant au château de Thunder-ten-Tronck et qui a été éduqué selon les préceptes de Pangloss, pour qui « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Cette maxime fait office de refrain dans l’œuvre et devient de plus en plus risible au fur et à mesure que l’histoire avance. En effet, le sort s’acharne sur les personnages. Chassé du château pour son rapprochement avec la belle Cunégonde, Candide assiste aux pires boucheries et échappe de justesse à la mort à plusieurs reprises. Cunégonde est violée, sa famille charcutée, Pangloss attrape la vérole avant d’être pendu… Tous sans exception subissent des sévices invraisemblables. Avec cette exagération délectable propre aux parodies, Voltaire livre une œuvre qui n’est évidemment pas dénuée de morale et dans laquelle émerge l’esprit des Lumières.

Dans la catégorie des écrits autobiographiques, Les confessions de Jean-Jacques Rousseau est sans conteste le livre que j’ai le plus apprécié. Ne nous méprenons pas : si le titre a bien été choisi en référence à l’œuvre de Saint Augustin, l’ouvrage ne possède pas la valeur religieuse inhérente au texte du père de l’Église. Remontant à sa plus tendre enfance, Rousseau nous conte des anecdotes qui passèrent pour scandaleuses au moment de leur publication. Ses péchés moraux et vagabondages libertins sont ainsi passés en revue dans un texte qui s’apparente à la tradition picaresque et aux romans de formation. La deuxième partie du récit adopte un ton bien plus noir. Elle est le reflet d’une peur paranoïaque de Rousseau, persuadé que ses soi-disant amis complotent en vue de nuire à sa réputation : « Les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, les murs qui m’entourent ont des oreilles », écrit-il. Mais à côté de ces passages sombres, l’œuvre contient également de magnifiques descriptions lyriques de la nature qui m’ont enchantée. Il naît de ce contraste une certaine poésie.

Avec Corinne ou l’Italie de Germaine de Staël, nous basculons vers le genre du roman sentimental. Oswald, jeune Anglais, voyage en Italie où il rencontre Corinne, une poétesse de génie adulée par ses compatriotes. Immédiatement, c’est le coup de foudre ! Pourtant, éloignés par des mœurs discordantes, les deux amants ne pourront vivre leur aventure sereinement. Car en réalité, bien plus que l’histoire d’amour, c’est la question de l’identité nationale qui apparaît comme centrale dans le roman. Madame de Staël cherche à établir un antagonisme fort entre les caractères européens du nord et du sud, en faisant de ses personnages des archétypes de leurs nations. La morale britannique et la rigidité du personnage d’Oswald se heurtent ainsi à la gaieté, à la sensibilité artistique et à l’imagination exaltée de l’Italienne Corinne. Au-delà de cette question, c’est également un examen de la condition féminine qui est développé au fil des pages. Dénonçant la misogynie d’une société qui déniait toute capacité créatrice à la femme, l’auteure veut faire valoir son droit à exister en tant qu’écrivaine. Bref, Corinne apparaît comme un roman remarquable, qui suscite de nombreuses réflexions.

Les misérables de Victor Hugo est certainement l’un des ouvrages à m’avoir le plus touchée. Les mille cinq cent pages qu’il contient peuvent rebuter, mais dès la première ligne, notre esprit est comme happé, par la forme tout d’abord et par le fond ensuite. L’histoire est celle d’un ancien forçat au grand cœur, Jean Valjean, qui est parvenu à se réintégrer à la société sous les traits du bon Monsieur Madeleine. Autour de lui rôde le policier Javert, qui cherche à tout prix à le renvoyer au bagne pour un vol resté impuni. Il y a aussi Fantine, jeune mère miséreuse, obligée de donner sa fille Cosette à la famille Thénardier qui la traite en esclave. Suite à une promesse faite sur le lit de mort de Fantine, Jean Valjean va recueillir la pauvre enfant et prendre soin d’elle. Les personnages évoluent rapidement : Cosette tombe amoureuse et Jean Valjean est peu à peu exclu de sa vie… On rit, on pleure : tout est réuni dans ce texte pour faire surgir les émotions les plus extrêmes.

Selon moi, il est difficile de se plonger pleinement dans la littérature du XIXe siècle si l’on n’établit pas de rapprochements avec les autres productions artistiques du temps. Car du Romantisme au Symbolisme, des liens étroits se sont tissés entre les hommes de lettres et les artistes, favorisant ainsi l’apparition de mouvements parallèles dans ces deux champs de la création (l’orientalisme, le réalisme ou encore le naturalisme, pour ne citer qu’eux, sont autant des courants littéraires que picturaux). L’aventure de l’art au XIXe siècle, édité sous la direction de Jean-Louis Ferrier, est une somme impressionnante en la matière. Cet ouvrage a atterri dans ma bibliothèque lorsque j’avais seize ans et je n’ai cessé d’y revenir durant mes études. Divisé en cent chapitres correspondant à chaque année, il se distingue par son côté pratique.

Illusions perdues est sans doute l’une des clés de voûte de la Comédie humaine. Considéré comme « l’œuvre capitale dans l’œuvre » par Balzac lui-même, il livre un portrait peu flatteur du milieu journalistique et éditorial dans la France du XIXe siècle. David Séchard vient de racheter l’imprimerie paternelle à Angoulême, lorsque son grand ami Lucien décide de quitter la province pour trouver la gloire à Paris. Rapidement, le désenchantement se fait sentir. Le succès escompté tarde à venir, et l’argent commence à manquer. Désireux d’aider leur ami, David et sa femme (qui est également la sœur de Lucien) se ruinent pour subvenir à ses besoins. Mais à force de fréquenter journalistes corrompus et haute société superficielle, le héros développe un attrait poussé pour le luxe et se perd en chemin. Aveugle aux sacrifices opérés en sa faveur, il relègue au second plan ses anciens proches, qu’il perçoit très vite comme de simples provinciaux méprisables. Il s’agit là d’un texte riche, présentant un grand intérêt romanesque mais aussi une valeur documentaire pour toute personne qui désire se pencher sur l’histoire du livre et de l’édition.

Dans Crime et châtiment de Fédor Dostoïevski, la tension se fait sentir à chaque page. D’un réalisme bouleversant, ce roman monumental raconte le drame de Raskolnikov, persuadé qu’il existe sur Terre des êtres supérieurs pouvant passer outre la morale et les lois. Lorsqu’il se voit forcé d’abandonner ses études pour des raisons financières, il prémédite le meurtre et le vol d’une vieille prêteuse à gage afin d’utiliser l’argent pour le bien de l’humanité. Cet acte horrible serait ainsi racheté par son dessein honorable. Le crime accompli, Raskolnikov se rend pourtant compte qu’il n’est qu’un homme, rien de plus. S’en suit la description des répercussions psychologiques et physiques de l’homicide sur le héros, qui sombre presque dans la folie à force de remords. Au-delà de cette intrigue principale, c’est un foisonnement de situations autour de nombreux personnages qui se donne à lire. Dostoïevski fait de son œuvre le creuset de questions existentielles, et dépeint avec talent la misère de certaines classes sociales russes, ravagées par l’alcoolisme et la prostitution.

Avec Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck, nous retrouvons des traits du théâtre de Tchekhov dont j’ai parlé dans mon précédent article. Surtout connue dans sa version adaptée à l’opéra par Claude Debussy, cette pièce symboliste a pour sujets principaux la décrépitude du royaume d’Allemonde et l’amour impossible entre les deux héros. Au premier acte, le prince Golaud se perd dans la forêt et rencontre Mélisande près d’une fontaine. S’il ne sait rien de cette petite fille apeurée, il décide toutefois de la ramener et de l’épouser, apportant ainsi la promesse de jours meilleurs au château. Mais rapidement, Mélisande crée des liens avec Pelléas, ce qui attise la jalousie de son mari. Sa mission rédemptrice échoue : elle meurt, laissant le royaume dans son état de délabrement. Ce qui me plaît dans l’œuvre de ce dramaturge, c’est que les personnages renvoient toujours à une autre réalité. Dépouillés de toute substance humaine, ils participent à la transformation du théâtre en « temple du rêve », comme le définissait l’auteur. La langue joue également un rôle fondamental dans la pièce : souhaitant atteindre à une « primitivité du langage », Maeterlinck a mis un point d’honneur à utiliser uniquement des termes issus du vocabulaire quotidien. Les mots se chargent d’une grande force et se placent sur le devant de la scène.

L’art nouveau en Europe me fait sortir quelque peu des limites que je m’étais fixées. La période que ce livre recouvre s’étend en effet sur les premières années du XXe siècle, mais je tenais malgré tout à lui réserver une place au sein de cet échantillon, afin d’évoquer un art dans lequel j’ai baigné depuis que je suis toute petite. De plus, c’est pour moi l’occasion de rendre hommage à son auteur, Roger-Henri Guerrand, que j’ai eu l’honneur de connaître, trop tôt cependant pour pouvoir mesurer l’étendue de son intelligence. Il est l’un des premiers à avoir réhabilité le « Modern Style », longtemps mal jugé et délaissé par les historiens d’art. Grâce à son ouvrage, nous apprenons tout de l’évolution de l’art nouveau et nous en discernons mieux les traits essentiels : son caractère industriel, sa volonté décorative, ses formes et motifs empruntés à la nature et enfin son désir de mettre sur pied un art social, utile au peuple. Roger-Henri Guerrand fait preuve d’une grande maîtrise de la langue et d’une connaissance impressionnante du sujet, ce qui lui a permis de composer un essai accessible à tous, l’un des plus aboutis qu’il m’ait été donnés de lire.

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Histoire de la littérature française du XVIIIe siècle, Nicole Masson, Honoré Champion, coll. « Unichamps essentiels », 212 p.
Candide ou l’optimisme, François-Marie Arouet dit Voltaire, Hachette, coll. « Les classiques Hachette », 223 pp.
Les confessions, Jean-Jacques Rousseau, Gallimard, coll. « Folio classique », 858 p.
Corinne ou l’Italie, Germaine de Staël, Gallimard, coll. « Folio classique », 632 p.
Crime et châtiment, Fédor Dostoïevski, trad. d’Élisabeth Guertik, Le livre de poche, coll. « Classiques de poche », 625 p.
Les misérables, Victor Hugo, Flammarion, coll. « Garnier Flammarion », 3 vol.
Pelléas et Mélisande, Maurice Maeterlinck, La Renaissance du livre, coll. « Espace Nord », 130 p.
Illusions perdues, Honoré de Balzac, Flammarion, coll. « Garnier Flammarion », 664 p.
L’aventure de l’art au XIXe siècle, Jean-Louis Ferrier (dir.), Chêne, 928 p.
L’art nouveau en Europe, Roger-Henri Guerrand, Perrin, coll. « Tempus », 264 p.


20 décembre 2010  par Chanel De Halleux

Les classiques russes à l’honneur

Cette année écoulée a été doublement importante sur le plan de la culture russe. Rappelez-vous : en novembre, les journaux commémoraient le centenaire de la mort de Tolstoï, et, quelques mois auparavant, on célébrait les cent cinquante ans de la naissance de Tchekhov. C’est pour moi l’occasion rêvée d’offrir un rapide aperçu de cette littérature qui me fascine tant.

De Tolstoï, je retiendrai Anna Karénine. Au-delà d’être un véritable chef-d’œuvre, ce roman représente un maillon essentiel dans le parcours de l’écrivain puisqu’il s’agit de sa dernière véritable œuvre d’art pur, écrite pendant la crise psychologique et spirituelle qui l’amènera bientôt à condamner en bloc toute manifestation artistique.

Léon Tolstoï photographié par Sergueï Prokoudine-Gorski

Présenté par l’auteur comme un ouvrage sur les relations maritales (l’ouvrage devait s’intituler Deux mariages, deux couples), Anna Karénine ne peut être réduit a une si brève définition. Fresque humaine complète, faite d’ombres et de lumières, ce roman touche chaque lecteur qui se reconnaît dans les sentiments peints avec brio par l’auteur. La force de ce livre, c’est son réalisme non moralisateur : aucun jugement de valeur n’est porté sur les personnages. Loin de jeter un regard culpabilisateur sur son héroïne, l’auteur fait de cette dernière une personne digne de pitié.

Lire Anna Karénine, c’est aussi partir à la découverte des éléments de la pensée théorique du grand Tolstoï. En effet, la question paysanne, l’idée de possibles réformes salutaires pour la société sont omniprésentes, développées par le personnage de Lévine qui figure l’alter ego de Tolstoï au sein de la fiction (Lev est d’ailleurs le premier nom de l’auteur). Une œuvre magnifique, comme seul un grand génie de la littérature pouvait en faire.

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Anton Tchekhov, tel que peint en 1898 par Osip Braz

Médecin de formation, nouvelliste à ses heures, Anton Tchekhov ne s’est jamais considéré comme un écrivain, et encore moins comme un écrivain de théâtre. Entré en littérature par la petite porte (il écrivait de courts textes satiriques pour des journaux moscovites), cet homme percevait son activité d’écriture uniquement comme un moyen aisé de nourrir sa famille. Il ne se doutait probablement pas qu’il serait l’un des dramaturges les plus reconnus des générations futures.

J’apprécie Tchekhov pour l’acuité avec laquelle il parle de notre société, et je dis bien notre société. Car même s’il écrit à propos de la Russie des années 1900, cet auteur parvient à faire surgir des émotions et des questionnements qui sont toujours ceux du monde actuel. Pour livrer un avant-goût de son œuvre dramatique, je parlerai de deux de ses pièces les plus célèbres.

« Nina : C’est difficile de jouer dans votre pièce. Il n’y a pas de personnages vivants.
Tréplev : Des personnages vivants ! Il faut peindre la vie non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle se représente en rêve.
Nina : Dans votre pièce, il y a peu d’action, c’est juste un texte à dire ».

(La mouette, trad. d’André Marcowicz et Françoise Moran)

Cet extrait de La mouette résume parfaitement la pièce de Tchekhov. Il s’agit d’un théâtre d’évocation, mettant en scène des personnages évanescents et une intrigue mince qui se réduit à peu de choses : Tréplev, jeune auteur de théâtre, aime Nina Zarétchnaïa. Il veut révolutionner les formes artistiques et écrit une pièce pour sa bien-aimée qui souhaite faire carrière sur les planches. Très vite, Nina va renier son amour, plus attirée par le charisme d’un écrivain reconnu. Que Comédie en quatre actes, le sous-titre de la pièce, ne nous trompe pas : cette œuvre est bel et bien à classer sous la rubrique tragédie. Caractérisée par une écriture parcimonieuse, laissant place aux silences et aux non-dits, cette pièce exprime le malaise d’une société, tourne autour de la désillusion, de la perte de tout espoir (d’ailleurs, mouette se dit tchaïka en russe, et se rapproche par sa sonorité du verbe tchaïat’, qui signifie espérer vaguement).

Enfin, last but not least, la dernière œuvre dont je souhaitais parler est en réalité ma préférée. Écrite en 1901 pour le Théâtre d’Art, la pièce Les trois sœurs raconte l’histoire de trois jeunes femmes originaires de Moscou, qui se sont installées dans un village de province avec leur père. Le premier acte s’ouvre sur un jour de fête, une année après le décès du père. Un régiment de militaires est arrivé dans cette campagne reculée, apportant la promesse d’un avenir heureux à Macha, Olga et Irina. Celles-ci projettent ouvertement de rejoindre Moscou, la ville idéale, le souvenir d’un passé lumineux et inoubliable. Mais petit à petit, à mesure que l’œuvre progresse, tout se détériore. Les contraires se côtoient et s’équilibrent : la vie et la mort, l’espoir et la désillusion, la révolte et la résignation. Tout comme dans La mouette, l’action est absente de la pièce, et la beauté de l’œuvre réside bien plutôt dans la symbolique qui s’en dégage et dans le lyrisme de l’écriture. Moscou figure une vie meilleure, qui se révèlera inaccessible. Elle exprime pleinement l’écart pouvant exister entre l’ambition de la jeunesse et la réalité insatisfaisante.

Tchekhov ne se soucie pas de hauts-faits, de situations extraordinaires : il fait du quotidien sa marque de fabrique. Et c’est sûrement pour cette raison que ses œuvres ont une portée tellement universelle. À la différence de ses prédécesseurs et contemporains, cet auteur ne se proposait pas de résoudre des problèmes éthiques, politiques ou philosophiques de son temps, mais seulement de les poser. Il pousse à réfléchir, et bouleverse les âmes au plus profond d’elles-mêmes.

Une des tâches du libraire consiste selon moi à ouvrir des portes sur d’autres cultures. Je vous invite donc chaleureusement à découvrir ou à redécouvrir ces grands classiques russes qui ont marqué l’histoire de la littérature et du théâtre.

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Anna Karénine, Léon Tolstoï, traduction d’Henri Mongault, Gallimard, coll. « Folio classique », 909 p.
La mouette, Anton Tchekhov, traduction d’André Marcowicz et Françoise Moran, Actes sud, coll. « Babel », 216 p.
Les trois sœurs, Anton Tchekhov, traduction d’André Marcowicz et Françoise Moran, Actes sud, coll. « Babel », 152 p.



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