Le Délivré

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26 mars 2012  par Caroline Scott

Littérature de poulette et préjugés ?

Depuis la naissance de la littérature, il y a des genres qui sont discriminés et considérés comme de la paralittérature. Que ce soit le roman-feuilleton ou le roman Harlequin, à chaque époque son mouton noir, son genre littéraire méprisé et dédaigné. Le XXIe siècle n’y fait pas exception.

Vers les années 2000, un nouveau genre a gagné en popularité sur les rayons des librairies. Timide d’abord, il a connu une ascension phénoménale en quelques années pour se tailler une place de choix parmi les best-sellers. Peut-être avez-vous déjà entendu le terme chick-lit ? Ce terme anglais associe « chick », qui vient de poulet, mais qui ici évoque la femme en tant que « poulette » et « Lit », abréviation de literature. Ce sont des romans structurés et narrés habituellement à la manière du journal intime, où sont abordés des thèmes comme l’amour, l’amitié, la famille et le travail. Les femmes qui s’y retrouvent sont jeunes, citadines, moyennement cultivées et pourtant, elles ne sont pas dépourvues d’intelligence. Elles personnifient et racontent l’aspect superficiel de la femme du XXIe siècle, qui se perçoit et se sait analysée et jugée selon son apparence, ses relations, son statut social.

Les reproches sont nombreux à pleuvoir sur la chick-lit, et plusieurs sont justifiés. Oui, les histoires sont souvent prévisibles, et on n’y aborde pas de grandes questions existentielles. Par contre, c’est un outil agréable à utiliser pour prendre l’habitude et le goût de lire. C’est accessible, c’est léger et c’est rassurant.

Lecteur assidu ou débutant, laissez-moi vous faire quelques recommandations de romans chick-lit qui pourraient vous faire apprécier ce mouton noir de la littérature.

Le journal de Bridget Jones et L’âge de raison

Écrits par Helen Fielding et publiés dans les années 1990, Le journal de Bridget Jones et la suite de ses aventures, L’âge de raison, sont souvent désignés comme étant parmi les premiers romans de chick-lit. On y retrouve Bridget Jones, une trentenaire londonienne préoccupée par son poids, l’amour, son emploi, et la quantité de vin et de cigarettes qu’elle consomme. Entourée d’une famille incongrue et d’amies aussi déjantées qu’elle, Bridget nous livre son quotidien et ses pensées sous la forme d’un journal intime. Grande littérature ou pas, les deux romans de Fielding sont hilarants, attachants, et une fois la dernière page lue, Bridget nous manque déjà.

La série de L’Accro du shopping et Les petits secrets d’Emma

Madeleine Wickam, mieux connue sous le nom de Sophie Kinsella, a créé une des icônes de la chick-lit. Becky Bloomwood, une jeune britannique de vingt-cinq ans, est chroniqueuse dans un journal et prodigue des conseils sur la sécurité financière. Mais comme le cordonnier qui est souvent mal chaussé, Becky est une accro du shopping qui ne peut suivre la plus simple des recommandations qu’elle fait à ses lecteurs. Lors de la lecture des six romans la concernant, elle nous entraîne dans sa rencontre, son mariage, et sa vie d’épouse et de mère avec Luke Brandon, sa découverte d’une sœur illégitime, les dettes qu’elle accumule et des milliers de trucs de mode. Les personnages sont adorables, les rebondissements sont multiples et improbables, mais on rigole bien, c’est indéniable.

Les petits secrets d’Emma sont simples : Emma ne sait pas si elle a un point G, ment sur la taille de ses sous-vêtements, et son petit ami croit qu’elle adore le jazz alors que ce n’est pas le cas. Rien de bien méchant, n’est-ce pas ? Alors qu’elle fait un voyage en avion, Emma croit son heure arrivée quand quelques secousses font trembler l’appareil. Prise de panique et incapable de se retenir, elle se met à vomir tous ses secrets à son voisin, certaine qu’elle mourra et que ça n’a aucune importance. Mais, bien sûr, l’avion se rend à destination. Et lorsque le fondateur de la compagnie qui l’emploie vient faire une visite à son bureau, Emma panique. Son voisin inconnu a maintenant un nom et un visage, et il sait tout d’elle… Les petits secrets d’Emma, c’est la chick-lit à son meilleur : de l’humour, des situations improbables… et un divertissement assuré.

Soutien-gorge rose et veston noir

Si la chick-lit québécoise n’est pas très répandue, elle n’est pas impossible à trouver. En 2004, Rafaële Germain publie Soutien-gorge rose et veston noir, qui raconte l’histoire d’un trio d’amis, Chloé, Antoine et Juliette, éternels célibataires qui n’ont pas envie de se ranger. Un beau jour, Chloé décide qu’elle a envie de vivre une histoire d’amour malgré tous ses discours passés, et advienne que pourra ! Contrairement aux héroïnes anglaises ou américaines des livres du même genre, Chloé n’est pas centrée sur son apparence, et on abandonne ici le décor des magasins pour un atelier d’art. Malgré cela, ce roman poursuit la tradition de la chick-lit avec un accent québécois, et c’est agréable de retrouver des personnages qui possèdent les mêmes références culturelles que nous. Est-ce que c’est plus profond que la chick-lit étrangère ? Non. Est-ce que ça fait rêver au prince charmant en nous divertissant ? Oui. À lire de préférence en vacances, les fesses dans le sable et la tête dans les nuages. L’auteure a également publié deux autres romans du même genre, Gin-tonic et concombre, et Volte-face et malaises (qui est encore chaud dans nos rayons !)

Je terminerai en vous donnant un conseil : la prochaine fois que vous serez triste, que tous les amis seront sortis, quand le lecteur DVD sera brisé et que même le chocolat ne vous fera plus d’effet, courez chercher un de ces titres. Vous n’apprendrez rien, vous n’aurez pas à vous concentrer, mais s’il y a une chose qui est certaine, c’est que, une fois votre lecture terminée, votre moral aura remonté en flèche ! Après tout, qui a dit que les livres, c’était toujours sérieux ?

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Le journal de Bridget Jones, Helen Fielding, 2000, J’ai lu, 342 p., 9782290300398*
L’âge de raison, Helen Fielding, 2004, J’ai lu, 404 p., 9782290316214*
Les petits secrets d’Emma, Sophie Kinsella, 2008, Pocket, 381 p., 9782266156790*
Confessions d’une accro du shopping, Sophie Kinsella, 2006, Pocket, 366 p., 9782266162265*
L’Accro du shopping à Manhattan, Sophie Kinsella, 2006, Pocket, 422 p., 9782266162272*
L’Accro du shopping dit oui, Sophie Kinsella, 2006, Pocket, 471 p., 9782266144711*
L’Accro du shopping a une sœur, Sophie Kinsella, 2007, Pocket, 386 p., 9782266170819*
L’Accro du shopping attend un bébé, Sophie Kinsella, 2009, Pocket, 406 p., 9782266191364*
Mini-accro du shopping, Sophie Kinsella, 2011, Belfond, coll. « Mille comédies », 462 p., 9782714449658*
Soutien-gorge rose et veston noir, Rafaële Germain, 2004, Libre Expression, 453 p., 9782764801437*
Volte-face et malaises, Rafaële Germain, 2012, Libre Expression, 528 p., 9782764805190*

Aussi :
Le diable s’habille en Prada, Lauren Weisberger, 2005, Pocket, 506 p., 9782266150149*

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20 février 2012  par Caroline Scott

Mazetti et les acerbes douceurs

Pour mon premier article, j’ai décidé de briser la glace avec un survol de l’œuvre de Katarina Mazetti, une écrivaine suédoise. J’ai d’abord été charmée par le roman qui l’a fait connaître, Le mec de la tombe d’à côté. Puis j’ai découvert Entre Dieu et moi, c’est fini, et j’ai décidé que j’adorais le style, qu’il m’en fallait plus. Si l’expression « nul n’est prophète en son pays » est souvent véridique, Katarina Mazetti la contredit assurément. Bien qu’elle soit encore méconnue au Québec, ce n’est pas le cas en Suède. Le mec de la tombe d’à côté s’est vendu à plus de 450 000 exemplaires et a été traduit en 22 langues. Un film en a même été tiré et a été visionné par un million de Suédois.  Avec son style enfantin et lucide, l’écrivaine sexagénaire explore l’amour, les petits et grands deuils de la vie, les illusions qu’on se fabrique et qui s’effritent inévitablement. Sans verser dans le sentimentalisme ou les clichés, elle réussit à nous faire rire en ayant simultanément une boule dans la gorge.  Pour toutes ces raisons, j’ai décidé de vous proposer une incursion dans les mondes doux et amers de Katarina Mazetti.

Le mec de la tombe d’à côté

Désirée est veuve, bibliothécaire et terne. Bien qu’elle a été heureuse avec son défunt mari, jamais elle n’a été véritablement passionnée, à part par ses livres. Benny, l’homme qu’elle croise au cimetière, n’a que trois doigts à la main gauche, est fermier et dégage une odeur d’étable. Depuis que sa mère est morte, la maison est sale et vide. Ils n’ont rien en commun sauf la perte d’un être cher. Sur le banc d’un cimetière, ils se détestent et font semblant de s’ignorer jusqu’au jour où ils se sourient par inadvertance. Naît alors, d’une infime méprise, un amour puissant et contradictoire où les protagonistes sont soumis à leur véritable nature et confrontés à la différence d’un autre style de vie. Dans Le mec de la tombe de la tombe d’à côté, Mazetti  nous offre un récit hilarant et féroce sur le choc des cultures. Un fermier et une bibliothécaire peuvent-ils vraiment s’aimer ?

Le caveau de famille

Mais évidemment, qu’ils peuvent s’aimer ! puisque dans Le caveau de famille, nous retrouvons Désirée et Benny, toujours amourachés l’un de l’autre, même si tout n’est pas rose. Ils ne sont plus ensemble, mais aucun des deux n’a oublié. Désirée appelle finalement Benny et propose un projet fou et étrange,  à l’image de leur histoire. Ils ont trois tentatives pour essayer de faire un bébé. Si le plan échoue, c’est qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre, mais s’il fonctionne… La question reste sans réponse, mais Benny et Désirée seront bien obligés d’y faire face, avec tout ce que cela implique. Avec son écriture toujours aussi lucide et décapante, Mazetti  dépasse le choc des cultures et nous raconte le choc de la vie de famille.

Entre Dieu et moi, c’est fini

Dans ce premier roman de la trilogie qui met en scène Linnea Nilsson, Mazetti s’attaque au projet complexe de se vêtir une seconde fois d’une peau adolescente. Linnea, quinze ans, est une jeune fille farouche, complexée et incomprise. Déchirée entre une pensée teintée d’enfance et des sentiments de plus en plus adultes, elle n’a personne à qui confier toutes ses interrogations, jusqu’à ce qu’elle rencontre Pia. Une amie de la même espèce qu’elle, qui la comprend, avec qui elle parle de tout et aussi de Dieu, même si ce n’est jamais longtemps. Mais Pia se suicide, et commence alors pour Linnea une longue bataille avec ses souvenirs et une place vide. Pour ne pas oublier Pia et pour qu’elle n’ait plus à murmurer sa peine à l’oreille d’un mur, recroquevillée dans le placard de sa grand-mère. Avec Entre Dieu et moi, c’est fini, Mazetti nous offre un roman tendre et brutal à la fois, qui fait instantanément ressentir les grands émois, aussi  merveilleux qu’atroces, de notre adolescence.

Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini

Dès les premières lignes d’Entre le loup et le chaperon rouge, c’est fini, Mazetti nous replonge, tête première, dans l’univers chaotique et intense de Linnea, qui a maintenant dix-sept ans.  Si elle est devenue plus mûre, elle n’en reste pas moins plus seule et tourmentée que jamais. Les interrogations qu’elle se posait jadis sont devenues des montagnes de questions que la jeune femme peine à  franchir. Dans le quotidien monotone apparaît bientôt une chance inespérée : quinze mille couronnes lui sont offertes par sa grand-mère, le seul être vivant qui la comprend encore. Elle lui ordonne de le dépenser pour « quelque chose de réel », ce que fera allègrement Linnea. Prenant l’argent, un sac, ses montagnes de points d’interrogation, l’adolescente nous entraîne dans un voyage où elle découvrira qu’on ne répond pas à nos questionnements sans devoir en payer le prix.

La fin n’est que le début

Pour clore la trilogie, Mazetti nous présente une Linnea maintenant âgée de 18 ans. Elle entame (enfin!) sa dernière année de collège et s’en réjouit, malgré la cicatrice encore fraîche du décès de Pia. Pour le meilleur ou pour le pire, elle fait la connaissance du grand frère de sa meilleure amie, Per,  lieutenant dans la marine.  Bien camouflé sous son uniforme, il est à la fois la réplique et l’antipode de Pia. La suite est prévisible, autant pour le lecteur que pour Linnea. Elle se met à le détester autant qu’a l’adorer, et s’ensuit une histoire houleuse, rafraîchissante et contradictoire. Mais sa vision du monde n’étant plus la même, c’est avec des lunettes  d’adulte qu’elle nous fait lire, pour une dernière fois, son quotidien toujours aussi mordant.

Je termine ce billet avec un conseil : commencez par vous lier d’amitié avec Le mec de la tombe d’à côté. Si vous tombez sous le charme, vous aurez alors la garantie d’apprécier les autres romans de Mazetti. Le thème du suicide et de ses répercussions, abordés dans la trilogie de Linnea, peut quelquefois être lourd, surtout si vous n’aimez pas le style d’un auteur. Après avoir lu Le mec de la tombe d’à côté, vous serez fixés. Sous la plume de Mazetti, la vie est décortiquée, analysée et jugée sans autre forme de procès. Mon verdict : j’aime, j’adore, je recommande.

* * *

Le mec de la tombe d’à côté, Katarina Mazetti, 2009, Actes Sud, coll. « Babel », 253 p., 9782742771905*
Le caveau de famille, Katarina Mazetti, 2011, Gaïa, 237 p., 9782847201925*
Entre dieu et moi, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 136 p., 9782742796755*
Entre le chaperon rouge et le loup, c’est fini, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel », 168 p., 9782742797738*
La fin n’est que le début, Katarina Mazetti, 2011, Actes Sud, coll. « Babel ». 157 p., 9782330001315*

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