
L’alimentation fait partie du quotidien. Chacun d’entre nous aime bien manger et cela constitue un contentement des plus agréables ! Aussi, chaque jour, nous nous attachons à composer de nouvelles recettes, avec l’envie d’explorer de nouvelles saveurs… Mais souvent, après une journée de travail pesant sur nos épaules, avec en tête une myriade de préoccupations des plus diverses, se mettre derrière les fourneaux semble un lourd fardeau ! Et pourtant, le plaisir de se plonger dans l’univers du goût et des saveurs est immense, tant nos sens sont mis en éveil par cet art de l’instantané qu’est la cuisine.
C’est sans doute pourquoi, lors de nos visites en librairie, on ne compte pas son temps au rayon cuisine. Ses tables regorgent de titres qui n’attirent qu’un seul point sensible : notre gourmand appétit. Mais face à cette profusion de titres, il serait judicieux de se poser quelques questions : quel est le rôle et l’avenir du livre de cuisine ? Et quel impact a-t-il au sein de nos foyers ?
Car à observer les étagères, tandis qu’on constate que la production éditoriale en matière d’ouvrages culinaires augmente chaque année, on observe aussi que la passion envers la cuisine de tous les jours tend à diminuer progressivement… En effet, le temps accordé à cette activité journalière se réduit lentement sans qu’on y attache une grande importance. Et les livres le montrent bien par leurs titres : Prêt en 20 minutes, 1000 recettes en moins de 30 minutes ou… 4 ingrédients. À cette réduction du temps consacré, ajoutons le fait que les idées des chefs de cuisine du 21e siècle ont amené cette activité, autrefois si « naturelle », vers un art du spectacle. Dorénavant, le plat se cuisine et se déguste vite, et sa popularité, due au bouche-à-oreille des convives réunis, est éphémère elle aussi. En outre, nombre de ces chefs passent également plus de temps à promouvoir leurs diverses activités qu’à réellement cuisiner…
Aussi, je vous convie aujourd’hui à un petit retour aux sources pour mettre les choses en perspective.

Aux origines du livre de cuisine
Le plus vieux manuscrit de cuisine qui nous soit parvenu est le Traité culinaire Mésopotamien, qui date du ΙΙe millénaire avant Jésus-Christ. Il se constitue de trois tablettes où sont écrites des recettes de bouillies, de types polenta ou de celle du fameux porridge. Posséder encore aujourd’hui ce manuscrit nous est d’une aide précieuse pour percevoir les habitudes alimentaires ancestrales.
Au fil des siècles, le métier de cuisinier ne se valorise guère et nécessite seulement des ouvrages répertoriant les savoirs théoriques (savoir dresser une volaille, préparer une sauce blanche, etc.) Il ne faut pas oublier que les gens de l’époque ne savaient pas tous lire et que les recettes de cuisine se transmettaient oralement entre professionnels de la cuisine. Le livre n’était pas encore un objet de loisirs mais un outil de travail.
Vers 1393, Le Mesnagier de Paris est édité par un bourgeois dont on ne connaît pas le nom. Son intention d’écrire un livre de cuisine s’adresse alors uniquement à sa jeune épouse, qui n’avait aucune notion culinaire mais était très soucieuse de parfaire son rôle de maîtresse de maison. Les recettes publiées dans Le Mesnagnier de Paris ne sont pas complètes au sens actuel du terme, dans la mesure où ne figurent pas les quantités et le temps de cuisson.

En 1420, Maître de Chiquart, le cuisinier du Duc D’Amédée VIII de Savoie, publie Du fait de cuisine, dans lequel il présente ses recettes sous forme de menus pour jours gras et jours maigres ; pendant les jours maigres, on ne mangeait pas de viande, tandis que les jours gras étaient l’occasion de repas gargantuesques. Il faut savoir qu’à l’époque, les pénuries alimentaires étaient courantes, d’où l’alternance de ces journées. Le texte de Maître Chiquart se caractérise par sa méticulosité et sa précision dans la description des gestes du cuisinier ainsi que par son insistance sur la propreté.
Il faudra attendre 1486 pour que paraisse Le Viandier de Guillaume Tirel, dit Taillevent, dont le titre fait référence à la viande comme alimentation de base. Nous sommes à l’époque des grands banquets : les recettes proposées sont souvent riches, copieuses et sans raffinement. Les techniques culinaires ne sont pas encore à leur apogée et le manque de légumes se fait sentir ! Si la non précision des quantités et des de temps de cuisson n’aide toujours pas, on note un nouveau souci dans l’agencement du livre de cuisine : auparavant, lors du repas, les mets sucrés et salés n’étaient pas séparés et se retrouvaient souvent côte-à-côte sur le buffet ; Le Viandier introduit une distinction qui se spécifiera peu à peu.

Par après, la découverte des Amériques et d’autres contrées, synonyme de découvertes de nouvelles denrées comme la tomate, le maïs et surtout des épices, vont donner un souffle nouveau à la manière de conjuguer les plats, et surtout de dissocier le sucré du salé. Mais il n’en demeure pas moins que Le Viandier, édité jusqu’en 1620, fait date ; il connaît un intérêt immédiat et s’affirme comme objet essentiel dans une cuisine alors que chaque maison en possède un. De plus, il constitue un atout majeur dans l’essor de la popularité des chefs, tout comme il deviendra au fil des siècles un symbole dans la mémoire collective. Par la suite, pratiquement aucun recueil de recettes ne voit le jour avant la seconde moitié du XVIe siècle.
La Renaissance est l’époque des voyages en Europe. Catherine de Médicis, par exemple, est l’instigatrice de l’usage des couverts métalliques, qui remplacent ceux en bois. De par ses découvertes, elle inspire des cuisiniers à aborder la cuisine d’une autre manière, ce qui amènera notamment l’édition d’ouvrages de cuisine thématiques. Le premier est consacré aux confitures, cette recette ne nécessitant pas le talent d’un cordon bleu, le nez et l’œil permettant de réussir à coup sûr de très bonnes confitures ! Le luxe de l’époque veut que chaque personne à la cour possède le livre de son chef. Puis les livres voyagent de cour en cour et de pays en pays, ce qui permet de populariser entre autres les savoirs culinaires français.
En outre, l’ajout d’iconographie sera l’élément nouveau et ô combien essentiel à l’approbation de l’apprenti cuisinier. L’apparat des mets mis en images joue désormais le rôle de carte de visite du cuisinier proposant son savoir. L’illustration est rassurante, au sens où elle montre le résultat final. Il faut savoir que dans ces illustrations, tout ce qui est montré se mange, même les socles et les plats sur lesquels reposent les aliments. En effet, les plats sont en saindoux, une graisse qui durcit et peut se travailler pour être sculptés et prendre alors la forme d’un plat de service !
Au cours du XIXe, l’érudition culinaire fait en sorte que la cuisine se veut dorénavant raffinée et équilibrée. Avec l’évolution des méthodes de travail et du rapport que le cuisinier entretient avec l’aliment, les vieilles recettes avec de gros morceaux de viande et des pommes de terre grosses comme le poing ne font plus… recette ! Le retour à la simplicité est de mise. Les recettes sont plus novatrices et exploitent les cultures culinaires des autres pays.

Et aujourd’hui ?
Après bien des années d’évolution, le livre de cuisine se veut depuis quelques temps l’expression d’un certain raffinement. Le retour aux « vraies » saveurs et la volonté de surprendre le futur apprenti sont les objectifs premiers d’un marché de l’édition culinaire qui cherche à capter une clientèle de plus en plus informée dans ce domaine. De plus, l’alimentation est devenue aujourd’hui synonyme d’obsession de la santé et du bien-vivre, alors qu’on assiste à une épidémie d’obésité qui ne semble pas près de s’endiguer. Il serait agréable de penser que la cuisine reste une activité simple et conviviale alors que marketing et moralisation s’invitent à nos tables.
Il existe pourtant des livres de cuisine avec des recettes simples, savoureuses et qui respectent les saisons avec des plutôt qu’une contrainte. Les recettes compliquées devront être simplifiées pour redonner l’envie aux futurs apprentis cuisiniers. L’art culinaire se doit de descendre dans les cuisines de Monsieur et Madame Tout-le-monde !
Au final, n’attachons pas d’importance à tous ces chefs à la savante pédagogie qui associent santé à supplice d’un régime permanent : la cuisine est l’art du goût et il doit rester celui du palais des saveurs de nos envies.
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Bibliographie
Histoire de la cuisine et de la gastronomie françaises, Patrick Rambourg, Perrin, coll. « Tempus », 381 p.Histoire de la cuisine et des cuisiniers : Techniques culinaires et pratiques de table en France, du Moyen Âge à nos jours, Edmond Neirinck et Jean-Pierre Poulain, J. Lanore, 176 p.
Courrier international, n° 1051-1052 du 22 déc. 2010 : La folie cuisine




















La cigarette : histoire d’une allumeuse
Comment peut-on passer du statut d’icône à celui d’ennemi public numéro un ? La gloire de la cigarette prend des allures de sortie de route, mais qu’en est-il de son histoire, de son origine et surtout de son évolution ?
Bien qu’elle soit d’origine naturelle et consommée depuis plusieurs siècles, la cigarette est devenue un objet de séduction et de virilité, et a aussi été utilisée comme coupe-faim pendant les temps de guerre. Son utilisation, rendue banale, s’est subtilement imposée dans nos cultures, nos maisons, nos écrans de télévision et, malheureusement, dans nos poumons.
La propagande en faveur de la cigarette et au détriment de la santé est d’ailleurs une des réalités les plus frappantes lorsque l’on se penche sur l’histoire de la cigarette. La manière pernicieuse dont cette dernière s’est rendue omniprésente a rendu bien difficile la lutte des associations antitabac, dont l’implication date pratiquement de l’origine de la consommation du tabac par les Européens. La cigarette concerne toutes les sociétés et, peu importe si un jour elle disparaît, son histoire aura laissé une empreinte marquante.
Didier Nourrisson, dans son livre Cigarette : Histoire d’une allumeuse, nous propose une fort intéressante relecture de l’histoire du tabac en abordant ses impacts culturel, social et… pécuniaire.
Retour en arrière
Les Amérindiens sont les premiers fumeurs de tabac. L’usage était alors réservé aux hommes, pour les bienfaits thérapeutiques ou tout simplement pour relaxer. Le tabac qu’ils fumaient procurait des effets psychotropes proches de ceux des champignons hallucinogènes. Plus tard, des explorateurs tels que Christophe Colomb découvrent la cigarette épaisse fumée par les Amérindiens ; en effet, les écrits de l’époque relatent la découverte d’une île dénommée Juana (aujourd’hui davantage connue sous le nom de… Cuba !), où les habitants fument des feuilles charnues et odorantes. Cependant, le tabac peut aussi être fumé à la pipe ; les Amérindiens en possèdent en pierre, en argile ou en roseau.
Bien loin de ses origines, le tabac se retrouve en Europe, et c’est en Espagne que la cigarette fait son apparition. Une des premières grandes fumeuses n’est nulle autre que Catherine de Médicis, qui utilise le tabac pour calmer ses maux de tête. Cependant, en Europe, l’arrivée du tabac se fait par la petite porte : avant les bouffées d’ivresse et l’installation tranquille de la dépendance, avant de devenir un produit de consommation courante, le tabac est d’abord apprécié comme plante d’ornement. En France, il faut attendre le XVIIIe siècle pour que la cigarette s’impose, ramenée d’Espagne par les soldats de Napoléon 1er.
Mais déjà, les comités antitabac se font connaître et réclament une interdiction de toute consommation de tabac sous peine d’emprisonnement. Le simple fait de fumer est alors considéré comme blasphématoire et interprété comme une appartenance au diable ! Les mouvements de contestation étaient très souvent composés de religieux, ces derniers ayant souvent critiqué l’usage du tabac. Cependant, la liberté de fumer fait aussi entendre sa voix : « Oui, je fume, et alors ? »
L’essor d’une industrie
Ce n’est qu’au XIXe siècle – et à plus forte raison au XXe – que la cigarette s’impose vraiment, en marquant toute la vie sociale et culturelle. Fini le temps de la feuille de tabac roulée sur elle-même ! Les producteurs de tabac se battent pour des terres et en font un commerce fort rentable.
Ce sont les Américains qui créent le paquet de dix cigarettes dans un emballage hermétique. Un marché est alors lancé, et les industriels investissent dans l’amélioration du produit comme dans la fidélisation de ses consommateurs. Puis, loin du quotidien du fumeur, des chimistes entament des campagnes de recherches pour en découvrir les composants, notamment la nicotine, substance chimique qui n’existe que dans la cigarette et le cigare, poison violent responsable de nombreuses maladies pulmonaires et respiratoires. Cependant, les résultats de ces recherches médicales ne sont pas diffusés aux consommateurs. En parallèle, on assiste à une explosion de la consommation.
Les industries productrices de tabac comprennent alors l’éventail énorme des méthodes de fidélisation. Le goût reste un des aspects essentiels à exploiter : des produits chimiques sont ajoutés pour atténuer le côté acre et donner à la fumée l’aspect voluptueux d’un nuage au goût raffiné. Néanmoins, d’autres chercheurs produisent des comptes-rendus de leurs enquêtes sur les méfaits de la nicotine sur la santé pour insister sur les effets mortels de la cigarette.
La création d’une image de marque
Dans son livre Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, Edward Bernays, fondateur du propagandisme, explique comment il a notamment utilisé ses méthodes pour la compagnie Lucky Strike, un des exemples flagrants de l’évolution des mœurs et du comportement de masse … Le principe est simple : créer les besoins du consommateur à la source et introduire par différents procédés la cigarette dans tous les actes au quotidien de ce dernier.
Au début du 20e siècle, si l’homme fume, cette pratique demeure encore mal perçue chez la femme. Et pourtant, la cigarette deviendra bientôt pour cette dernière le symbole de l’élégance et du sexy, notamment via les affiches publicitaires et à travers les films. En outre, l’emploi d’images liées à la séduction ne s’arrête pas là : n’oublions pas l’utilisation de la fameuse gitane, symbole de la séduction féminine, reliée pour les besoins de la cause à la satisfaction d’un plaisir chez l’homme.
Cependant, le tabac prend aussi une grande place dans les symboles d’émancipation. Les femmes sont les premières à l’utiliser comme signe représentatif de leur liberté d’agir et de penser, ainsi d’écrivaines comme Colette, toujours photographiée munie de sa cigarette, ou, plus proche de nous, Françoise Sagan, incarnation même de la femme émancipée, mais aussi de la fumeuse compulsive.
Mais les temps changent, le vent peut vite tourner et la cigarette partir en fumée… Le personnage de Lucky Luke, avec sa cigarette au bord des lèvres, a dû lui aussi arrêter de fumer… La censure et l’acharnement des pouvoirs publics pour effacer celle qui dérange, mais qui autrefois faisait la gloire du milieu du cinéma ou du monde politique, font leur chemin. Avec l’appui résolu des scientifiques, le mouvement antitabagiste fustige les méfaits mortels de la fumée.
Pourtant, comme l’a exprimé Vincent Eggericz, « [l]‘interdiction de la cigarette, si on prend l’exemple des États-Unis, n’aura fait que multiplier le nombre des obèses et rendre plus difficile aux pauvres et aux fous l’accès à l’un des derniers plaisirs pas chers, où l’être humain, réduisant méthodiquement en cendre ce cylindre de tabac et de papier, s’imprègne comme Bouddha de l’infinie vacuité des choses, éprouvant dans sa chair que tout est fumée, et recrache cette idée même pour la regarder se dissoudre dans l’air, acceptant la douloureuse idée de décomposition et jouant avec elle. » (La Revue littéraire, no 29, hiver 2006-07).
C’est la science contre la poésie…
La cigarette connaîtrait-elle ses derniers feux ? Pourtant, la société fume comme elle respire, car il existera toujours des fumeurs accrochés à leur plaisir ou à leur dépendance… Toujours est-il qu’on ne pouvait se priver de parcourir l’histoire de la cigarette, cette allumeuse.
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Cigarette : Histoire d’une allumeuse, Didier Nourrisson, Payot, coll. « Histoire », 128 p., 9782228905800 Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, Edward Bernays, Lux, 132 p., 9782895960638Mots-clefs : cigarette, Cigarette : Histoire d’une allumeuse, Didier Nourrisson, Edward Bernays, histoire, Lucky Strike, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, tabac
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