Le Délivré

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9 novembre 2009  par Brigitte Moreau

Tobie Lolness, encore et toujours

Il y a des histoires inoubliables… et Tobie Lolness est l’une d’elles ! Cette oeuvre de Timothée de Fombelle fait partie des incontournables de notre équipe de libraires. Aussi, nous publions aujourd’hui un entretien avec Timothée de Fombelle réalisé par notre collègue Brigitte Moreau en 2006 pour le journal Le Libraire. Brigitte annonçait alors : « Un classique est né! » Et bien, elle avait raison!

Un classique est né!

Je sais, la formule est galvaudée, on l’utilise aussi souvent que l’on imprime trop : les superlatifs deviennent des épithètes communs. Mais même si la langue de bois est devenue monnaie courante dans la littérature de l’éphémère, certains lecteurs demeurent alertes et savent différencier l’ordinaire du sublime. L’unanimité de la reconnaissance tient à peu de choses : un certain contexte, des hasards heureux, des rencontres déterminantes. Cependant, elle peut aussi être le fait de l’authenticité (de l’auteur et de ses personnages) et du talent véritable.

Dans l’abondance des publications pour la jeunesse, quelques bijoux surviennent. Ce sont souvent des traductions de l’anglais (Stroud, DiCamillo, Pullman, Oppel, et tant d’autres!), mais aussi d’autres pays plus rarement traduits, je pense à l’Allemand Moers, notamment. Les textes francophones semblent moins nombreux, peut-être parce que nous en lisons davantage? Tobie Lolness est un de ces récits qui marquent l’imaginaire des lecteurs d’une empreinte indélébile, une œuvre majeure dans la littérature jeunesse francophone. Un texte qui s’inscrit dans la Littérature, de celle dont les universitaires font leur quotidien. Une profondeur dans les sentiments, des personnages en trois dimensions, vibrants d’émotions, et une structure de récit qui cadence le rythme d’une façon magistrale, qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin. Une complexité tout en équilibre pour garder le jeune lecteur en appétit sans le perdre dans un dédale de sentiments. Bref, un dosage parfait. Il n’est pas étonnant que les projets de traduction se multiplient pour « Tobie Lolness », cette épopée en deux tomes « parce que je ne suis pas parti pour une saga sans fin », affirme l’auteur, Timothée de Fombelle.

***

Brigitte : Comment est née cette remarquable aventure?

Timothée : J’ai écrit ce roman de mon côté, sans qu’aucun éditeur ne me l’ait demandé, et donc sans savoir du tout ce qu’il allait devenir. J’y pensais depuis très longtemps. Mais je n’avais jamais pu trouver le temps ou simplement m’arrêter de tout faire pour m’y consacrer pendant quelques mois. Vraiment, je ne le regrette pas.

B : Pour le plus grand plaisir des lecteurs, je vous assure. Il se dégage une authenticité et vraiment beaucoup d’émotions de la lecture de votre roman et de cette rencontre avec Tobie, qui sont dus, à mon avis, à la densité des personnages. Aviez-vous conscience de l’ampleur de tout cela avant l’acte d’écriture?

T : La densité, la vérité, tout simplement, qui s’impose sans qu’on la recherche. Un souci d’exigence lié à l’idée d’écrire pour la jeunesse, une certaine rigueur face à la vérité. Je n’ai pas une culture extraordinaire de la littérature jeunesse; je n’ai pas lu beaucoup de livres jeunesse et, en fait, j’ai choisi de rester dans cette ignorance pour apporter vraiment ce que je suis et ne pas entrer dans des cases déjà existantes.

J’ai attaqué ce projet autour de la fable, un monde parallèle qui serait lié aussi au monde naturel. Je voulais un autre monde parce que, pour moi, les plus grandes libertés sont dans les mondes qu’on invente et qu’on crée de toutes pièces pour écrire. En même temps, je voulais un monde qui puisse être au bout du jardin, qui ait une vérité propre. Une vérité que j’ai depuis toujours par rapport à la nature dans laquelle je me sens en complète symbiose depuis tout petit J’ai l’impression d’avoir grandi le nez dans les herbes et dans les écorces. Je voulais ce monde-là, cette idée-là, et puis j’avais en tête cette grande course poursuite. Les personnages, eux, y sont apparus petit à petit comme des vrais êtres et pas du tout des pantins, ou des sortes de figurines qui n’auraient pas de réalité.

En fait, ce livre, qui était parti pour être un peu un exercice de style dans le genre « grande aventure au cœur de la nature » est devenu, tout d’un coup, le texte peut-être le plus personnel que j’ai pu écrire. Oui, sûrement, alors que rien ne laissait imaginer que ça allait être de cet ordre-là. C’est pour moi une vraie recherche autour des gens que j’ai aimés, des émotions que j’ai vécues. À certains moments, les choses qui arrivent à Tobie, j’ai l’impression qu’elles sont passées très près de moi, dans ma vie, alors qu’on est lancé dans une histoire rocambolesque.

B : Rocambolesque peut-être, mais quand même très ancrée dans la réalité. J’aimerais revenir à la densité de vos personnages, car même les personnages secondaires, même le plus petit des personnages de votre roman a, derrière lui, toute une histoire.

T : Je ne construis pas mes personnage à la façon Actor Studio, ils s’imposent à moi et sont effectivement de chair et de vie… Aujourd’hui, je suis plongé dans l’écriture du 2e volume, et justement, c’est incroyable le nombre de personnages qui étaient partis pour être secondaires qui, tout à coup, me hurlent qu’ils existent et qu’ils veulent être le héros! Et pourtant, moi qui ai été prof de lettres pendant un moment, j’ai combattu auprès de mes élèves cette idée de l’inspiration qui veut que des personnages se mettent à vivre tout seul sous la plume de l’auteur, etc. J’avoue que j’ai été un peu piégé là, parce je me retrouvais face à des personnages qui me menaient pas mal, même dans la construction de l’intrigue. Il est vrai que certains personnages ont eut une influence sur l’évolution de l’histoire et que certains d’entres eux ne pouvaient pas que passer. De pouvoir leurs donner un destin, dans le second volume, c’est un plaisir.

Mon vrai combat, qui est plutôt difficile dans ce genre, était de fuir les clichés, ou de jouer avec pour les tourner un peu en dérision, parce que j’aime rire. Je voulais vraiment que ce soit un livre drôle.

B : Vrai, l’humour est très présent … Comme ce personnage, le méchant des méchants, cet espère de monstre gras, obèse, il est ridicule dans un sens.

T : Complètement ridicule. Vous savez, j’ai reçu, de la part de la critique, un accueil extraordinaire, une chance folle si l’on considère que bien peu de gens se penchent sur la littérature jeunesse. Le simple fait qu’il y ait une critique est agréable en soi, et cela a été une grande surprise pour moi. Cependant, une phrase, dans tout ce que j’ai pu lire, m’a irrité. Elle se lit à peu près comme suit : « Parfois on pourra regretter quelques méchants un brin caricaturaux ». En fait, j’ai envie de dire que c’est plus que voulu. Ce sont des personnages de dessins animés. Voilà, je voulais de la tragédie parfois mais je voulais aussi parfois du cartoon, de la bande dessinée.

B : Pour ma part, j’ai trouvé que les personnages étaient tous à leur place. Même davantage, le fait de pouvoir en rire, de ce gros méchant-là, rend le punch final encore plus vivifiant, alors que l’on apprend que le vrai méchant des méchants sera finalement l’ami intime de Tobie. Quel rebondissement!

T : C’est vrai, et cela va apporter aussi autre chose. Ce que je veux cerner, notamment, c’est que ce ne sont pas forcément les imbéciles qui sont les méchants et les malins qui sont les gentils. Je voulais justement un méchant intelligent ayant eut des racines solides, mêmes si elles sont malheureuses, qui va choisir la méchanceté. Le défi, pour la suite, c’est d’avoir un méchant qui était le meilleur ami de Tobie mais qui est aussi extrêmement intelligent, extrêmement séduisant.

B : Et du coup, sur le plan des émotions, le lecteur en a pour son argent, parce que le fait d’avoir été l’ami intime de Tobie rend cette réalité encore plus déchirante.

T : Oui, ce sentiment de déchirement fait partie de mon projet initial : l’idée, pour les jeunes lecteurs, d’une sorte d’initiation à une forme de complexité de la littérature, pas uniquement dans l’écriture mais aussi dans les grands thèmes. Je voulais qu’il y ait un peu de Roméo et Juliette, de Cyrano, ou de Lorenzaccio, je voulais vraiment qu’il y ait toutes les grandes tensions du drame et de la comédie. C’est probablement ça qui, dans mon programme, était l’un des objectifs les plus ambitieux.

B : Mais tout à fait réussi. Est-ce que vous avez un scoop pour nous? Par exemple, quel personnage secondaire va prendre une certaine ampleur dans le second volume?

T : Il y a un personnage qui va prendre une grande dimension. D’ailleurs je l’annonçais un peu dans une petite phrase perdue dans le premier volume, c’est le personnage de Nils, le fils du bûcheron qui disparaît après son acte héroïque, alors que l’on suit Tobie ailleurs. Je disais dans le premier tome que ce jour où il sauve Tobie serait très important et que le rôle de Nils, dans sa communauté, deviendrait essentiel. Et effectivement, on va retrouver (mais alors là c’est un scoop mondial!), un Nils qui est à la tête de ce monde des bûcherons. Ce peuple a gagné, grâce à cet acte de Nils, une forme d’indépendance par rapport à toutes les forces mauvaises en puissance dans l’arbre. Mais aussi à cause des événements qui se sont produits dans l’arbre et qui font que le métier de bûcheron devient indispensable. Oui, la corporation des bûcherons deviendra extrêmement importante, surtout à cause de cette nouvelle invasion du lichen et de la mousse, qui affaiblissent l’arbre. Nils deviendra donc un personnage-clé, par ce pouvoir, mais aussi parce que Tobie va lui confier une mission auprès d’Élisha…

B : J’ai plusieurs questions qui se bousculent, entre autres à propos de cette détérioration de l’arbre, notamment à cause des travaux de perforation menés par les charançons. Je me souviens avoir éprouvé beaucoup de peine en pensant que cet arbre était voué à la mort tôt ou tard.

T : Oui, il est en danger et la grande question de la suite est : est-il encore temps de d’inverser les choses? Mais c’est vrai qu’il est très affaibli.

B : Et ça, c’est une allusion directe à notre propre planète!

T : Je lis tout ce que je peux, j’essaie vraiment de bien connaître à la fois les arbres et la planète. Je suis assez préoccupé, mais tout de même plein d’espoir à partir du moment où une prise de conscience aura lieu. Il est vrai que la métaphore tient le coup, vraiment, parce que cette fragilité de l’arbre et cette fragilité du monde est un parallèle qui m’a sauté aux yeux en plein travail.

Au début j’avais plutôt pensé à un monde en deux dimensions qui se passait simplement à la cime de l’arbre, c’était comme une sorte de planète plate, et puis tout d’un coup, ce globe vert de l’arbre m’est apparu. Cela m’est devenu évident qu’il faillait avoir ce monde au complet, un monde avec un hémisphère sud et un hémisphère nord. J’ai créé des personnages tout petits parce que je voulais que le monde soit à l’échelle, que l’arbre permette des voyages de plusieurs jours par exemple.

Puis, j’ai découvert un chiffre assez extraordinaire, qui m’a révélé que j’aurais pu les imaginer même un peu plus grands. J’ai lu que la surface de feuilles et de branches qu’il y a sur un arbre équivaut à 200 hectares, en comptant tous les dessous des feuilles, les branches, le creux des écorces, etc., Pour un arbre moyen, c’est absolument énorme! Si on imagine maintenant un immense arbre, qui fait trois fois ça, il y a là des surfaces vraiment incroyables dans lequel il y a de quoi construire des aventures à l’infini, c’est un vrai monde.

B : Il y a aussi votre titre, La Vie suspendue, qui est fascinant. Il fait référence à plusieurs choses : à notre place dans l’univers, à notre environnement que nous mettons en péril, mais aussi aux actions de Tobie, qui est capable de mettre sa propre vie en état d’équilibre précaire pour sauver celle des autres. Il devient un héros malgré lui, mais il l’assume complètement.

T : Oui, exactement, il l’est pour sauver sa peau, ensuite, il l’est pour sauver ses parents, mais finalement, pris dans le tourbillon, il l’est pour sauver l’arbre entier, peut-être. Et effectivement, ce titre, La Vie suspendue, dit beaucoup de chose même s’il n’est pas très présent dans l’objet livre. Il évoque cette vie arrêtée, ce bonheur arrêté, et l’insouciance de l’enfance. J’ai perdu mon père assez jeune et je pense qu’il y a beaucoup de résurgences de ces moments-là, dans le roman, qui me sont intimes. Où surgit de l’inconscience, tout d’un coup, cette fragilité de la vie, cette impression de ne pas avoir entendu parler de la maladie pendant mes années d’enfance. J’ai l’impression d’avoir tout découvert un peu d’un coup et d’avoir ce sentiment d’une vie suspendue ou de ce paradis perdu qu’est l’enfance. Et c’est pour ça aussi que je nourris les souvenirs de Tobie et d’Élisha de moments de bonheurs, parce que je trouve que c’est le carburant des jours.

B : Ce qui rend leur séparation d’autant plus tragique.

T : Voilà aussi, ça montre aux lecteurs exactement ce que vivent au présent les personnages qui, eux, sont dans l’écartèlement entre leur bonheur passé et la dureté du présent.

B : Oui, et c’est justement la dureté du présent qui fera que Tobie abandonne tout, alors qu’il ne choisit pas simplement de s’intégrer aux Pelés, mais de se laisser assimiler : il choisit d’oublier complètement son univers.

T : Exactement, il doit choisir, soit il ressasse son passé et le présent est invivable, soit il balance tout. L’idée maîtresse étant celle qu’il faudra, tôt ou tard, réconcilier cette vie dans les branches et puis cette vie d’exil dans les herbes, d’où la prise de conscience finale du livre alors que, tout d’un coup, la mémoire resurgit et s’impose à lui.

B : Et qui revient par la voix de cet écrivain qui ne parle jamais…Et je passe ces moments sublimes où on ressent ce rapport intime entre l’écrit et la parole, entre l’acte de lire et celui de l’apprentissage, entre le texte et la sagesse. Je vais sauter un peu du coq à l’âne, mais je voulais revenir sur la structure de votre récit, qui m’a littéralement remplie de bonheur. Ce découpage extraordinaire du récit, judicieusement modelé, tous ces petits rebonds en arrière qui nous révèlent juste un petit peu du passé, mais qui nous tiennent toujours en haleine : ils accrochent le lecteur à l’histoire, constamment, et nous donnent envie de continuer.

T : Dans le travail avec Gallimard, l’idée était que j’essaie de remettre un peu les choses dans un ordre chronologique plus simple mais après avoir regardé le mot à mot du texte pour tenter une reconstruction, j’ai découvert ce que je savais depuis le début : que le ressort du texte était justement là. Dès le départ, je voulais que les pièces se donnent petit à petit. Si on dit immédiatement qui poursuit Tobie, quels sont les dangers, quelles sont les raisons profondes, et quels sont les enjeux de l’histoire, on se retrouve avec quelque chose de complètement linéaire. Ce qui m’intéressait c’était de faire ce côté cyclique, on redonne une couche qui va donner plus de précision, puis une autre, et c’est d’ailleurs le grand défi.

B : Et c’est justement ce qui inscrit votre livre dans le domaine littéraire.

T : Oui, en effet, je crois que la littérature commence avec un petit peu de complexité. Je ne veux pas dire qu’elle doit être forcément difficile, ça peut être très fluide à lire, et d’ailleurs, il faut que ce soit fluide à lire. Je pense que le livre jeunesse nous donne une leçon de clarté et que les règles de la littérature qu’on destine à un jeune public devraient être complètement généralisées à tous les lecteurs. Ce sont les bases de l’écriture.

B : Oui, et il est vrai que, parfois, trop de livres de cette littérature jeunesse sont linéaires et manquent, par le fait même, d’une certaine forme d’authenticité. J’ai l’impression que trop d’auteurs ne font pas confiance aux jeunes lecteurs et les confinent, inconsciemment peut-être, dans une sphère de naïveté imbécile. Alors que lorsqu’on lit votre roman, on a vraiment le sentiment que ce n’est pas le cas, que les jeunes lecteurs sont respectés en tant que tel.

T : Ce qui est incroyable, c’est que j’ai, d’un côté, des adultes qui me disent « moi j’ai vraiment adoré mais, pour mes enfants, je vais attendre un peu avant de leur faire lire parce que je me dis qu’il ne vont pas profiter de tout » etc., et d’un autre côté, totalement l’inverse. Ce week-end, j’étais dans un salon du livre à Nancy. Une petite fille de 9 ans m’y attendait depuis 9 heures du matin alors que je n’y suis arrivé que vers 11 heures : elle avait lu 4 fois le roman et en connaissait les moindres détails. C’est quand même étrange, chacun croit que le voisin n’est pas capable de le lire alors que des gens de tous les âges s’y retrouvent.

B : Il n’y a pas d’âge pour être un lecteur, on ne devient un véritable lecteur qu’à force de lire, et c’est en aimant ce qu’on lit qu’on apprécie la lecture.

T : Je suis tout à fait d’accord, on acquiert une maturité de lecteur qui n’est pas définie par l’âge.

B : Dans votre style, une chose que j’ai adorée parmi d’autres, et que je n’ai réalisée que tard dans ma lecture, c’est la manière avec laquelle vous évoquez des moments parfois cruels et très intenses sans jamais sombrer dans la description morbide. Vous laissez libre cours à l’imaginaire du lecteur et à sa liberté d’interprète; voilà un tour de force merveilleusement réussi!

T : Oui, il n’y a pas ce côté sanguinolent, sensationnel, ou grand guignol de l’horreur. Je préfère passer par le ressenti des personnages, par le visage même des personnages dans les événements difficiles. C’est la meilleure caisse de résonance, car si les moments terribles se passent sans témoin ou sans victime, ils existent à peine. Finalement, ce qui est vraiment impressionnant, c’est de voir ça dans le regard.

Par exemple, il y a un moment, une phrase, qui me déchire moi-même quand je la relis : « Ne montrez pas à un enfant un père qui trahit ses idées » et effectivement, voir Tobie découvrir que son père est en train de craquer face à la pire des barbarie est quelque chose de terrible parce que, tout d’un coup, c’est toutes les références de Tobie qui s’effondrent, il ne reste plus rien. C’est pour ça que, très vite ensuite, dans le début du chapitre suivant, je commence à démasquer la ruse parce que je trouve trop dur de laisser le lecteur longtemps avec l’idée que Sim Lolness est un traître…

B : Je veux vous dire mille mercis pour cette fabuleuse épopée, et pour ce rebondissement final qui nous met en appétit de découvrir la suite de cette merveilleuse aventure. Bravo!

T : Merci de porter la bonne parole de Tobie : j’ai l’impression qu’il trace son chemin.

***

Tobie Lolness, tome 1 : La vie suspendue, Gallimard, 2006, 311 p.
Tobie Lolness, tome 2 : Les yeux d’Elisha, Gallimard, 2007, 343 p.
Tobie Lolness (intégral),  Gallimard, 2008, 660 p.
Céleste, ma planète, coll. Folio junior, Gallimard, 2009, 91 p.
Les noces de Figaro (liv/cd), coll. Grand répertoire, Gallimard, 2008, 64 p.
Les aventures d’Anatole Peterson et Lola Barouf à San Balajo (liv/cd), Flammarion, 2007, n.p.

12 octobre 2009  par Brigitte Moreau

Du fantastique à saveur réaliste

Photo : Eric Daudelin

À l’occasion de la réédition tant attendue du classique de Christiane Duchesne, La Vraie histoire du chien de Clara Vic, qui avait reçu à l’époque le Prix du gouverneur général et le Prix Alvine-Bélisle, et de la parution récente de La Vengeance d’Adeline Parot, nous publions un entretien avec l’auteure, réalisé lors de la sortie d’ Une ville sans nom, premier tome de sa trilogie encyclopédique Voyage au pays du Montnoir.

Une ville sans nom est un roman qui vivifie nos sens et stimule notre cerveau. Il plonge le lecteur dans un fantastique réaliste qui se démarque des lieux communs du genre, où l’héroïsme triomphant des force du Bien dominent toujours le Mal ultime. Le réseau de mystères et d’énigmes qui s’y entrecroisent ou s’y poursuivent en parallèle ajoutent à la richesse et à la densité de ce récit. Sa structure laisse place à l’intelligence du lecteur tout en nous révélant celle de l’auteure : un savoir-faire qui se déploie en finesse, sans mise en scène superflue, sans maquillage clinquant, tout au naturel. On lit ce roman comme on savoure un met rare et onctueux ! Mais sans plus attendre, voici la retranscription de cet entretien…

Brigitte : Est-ce que ce roman a une signification particulière, est-ce qu’il représente un moment charnière dans votre parcours d’écrivain ?

Christiane : Tous les romans représentent à chaque fois quelque chose de singulier, ils sont tous importants à leur manière, mais celui-ci peut-être un peu plus que les autres, parce que j’y ai tout mis, je me suis gâtée. C’est aussi la première fois que j’écris un roman de cette dimension. Je n’ai jamais eu autant le trac, il représente beaucoup pour moi. Cette histoire-là, je l’ai depuis si longtemps dans la tête ! Je l’appelais mon roman encyclopédique. Au départ, c’était un gars qui rencontrait un monsieur K, mais K pour les constantes mathématiques. En fait, c’était tricoté un peu trop à la manière « acquisitions de connaissances », mais je n’avais alors que 28 ans. Heureusement je ne l’ai pas écrit à ce moment-là, ça n’aurait pas pu être bon, je n’avais pas assez de bagage.

B : La structure du récit me parle beaucoup, j’adore les histoires qui ne sont pas linéaires, et en voilà une. Est-ce que tous ces petits détails étaient prévus dans l’intrigue initiale ?

C : Cela n’est pas calculé, c’est juste senti. L’idée initiale était claire : cet enfant passerait dans un autre monde et il devrait en ressortir, c’est tout. Un peu comme Alice au Pays des merveilles, qui arrive dans un monde inconnu, où elle remet en question tous les comportements si étranges des personnages qu’elle rencontre. Pour Pierre, c’est un peu pareil : il assiste à la vie quotidienne d’une société x pendant 3 semaines…

J’ai sûrement le subconscient très fort ! [rires] C’est ce que j’appelle ma richesse de réserve. À un moment donné, sans savoir vraiment ce qui m’habite, les idées ressortent, elles rebondissent, elles arrivent juste à point. J’écris bizarrement, un peu en vrac… L’ange en est un bon exemple : je l’ai intégré seulement dans le tome 3, ce qui m’a obligé de retravailler les deux premiers tomes pour rééquilibrer l’ensemble. C’est un peu comme faire une fresque, on travaille un détail qui s’inscrit dans l’idée d’un tout homogène, il faut voir partout en même temps.

B : Si je comprends bien, il n’y a pas de plan préétabli ?

C : Oui et non ; surtout une idée générale, rien de très formel. Au départ, je prévoyais cinq tomes. Au bout d’un an, j’ai changé d’idée. J’avais peur de m’essouffler, de diluer le tout. La structure ne doit pas devenir prétexte au contenu. Je ne voulais pas faire une longue saga qui n’en finit plus. J’ai finalement opté pour une trilogie.

C’est mon premier jet qui me sert de plan. J’écris par couches, un peu partout en même temps. Je commence par écrire un premier jet, puis je travaille tout en même temps, un peu comme une construction par petites boîtes successives. Il y a parfois des terrains vides qui s’infiltrent au hasard de l’écriture sans que je m’en rende compte, sans que je me souvienne pourquoi j’avais laissé ce moment-là en plan. Par exemple, j’ai réalisé soudain un vide d’une heure dans la vie de Pierre, et je ne me souvenais plus ce que je voulais en faire, un an auparavant ! J’ai donc réutilisé cet espace, qui m’a permis de relier des fils avec un autre événement qui a une relation directe avec la solution finale. Une connexion qui prendra toute son ampleur 200 pages plus tard !

B : Donc, vous n’avez pas d’abord terminé le tome 1 pour passer aux autres successivement ?

C : Non. Il fallait que les trois tomes soient finis avant la publication. Comme je touche à tout en même temps, je dois garder la possibilité d’ajouter de la cohérence à l’ensemble en cours de route. Ce serait trop triste de ne pas pouvoir ajuster le premier tome parce qu’une bonne idée n’est arrivée seulement qu’au deuxième. Alors, je fais le premier, puis le deuxième, puis je reviens au premier et c’est là que, tout à coup, je réserve des passages pour le troisième, et ainsi de suite. Finalement, tout ce va et vient a duré quatre ans ! Il faut se donner du temps, se donner la distance nécessaire pour pouvoir relire avec une intelligence plus consciente. Je me suis fait une idée de ce que seraient le tome 1, puis le 2, puis je développe le tout un peu en arborescence.

B : C’est incroyable le travail de finition qu’exige la construction d’un tel roman !

C : Oui, mais surtout, il fallait rendre cohérent et crédible une société que j’ai créée de toutes pièces. Tout mon imaginaire devait prendre assise sur une recherche approfondie et une certaine rigueur. La structure sociale, la mécanique de ce pays, ses anciens rapports avec les autres mondes, je dois les connaître, les construire, même s’ils ne sont pas révélés. Je devais m’inventer une histoire, construire l’identité d’un peuple. Je me suis racontée des histoires à moi-même pour expliquer qui est ce personnage si marquant, Morbanville, dans l’histoire de ce peuple. Il faut que ça se tienne même si ce doit être transparent pour les lecteurs du roman. Il faut manœuvrer serré pour ne pas faire face à des surprises incontrôlables.

Photo : Éric Daudelin

Je tenais à ce que cette société soit sans mémoire de son histoire. Pour rendre la création crédible, j’avais avantage à m’inspirer d’un modèle qui comporte quelques similitudes ; comme je le dis souvent : tout est vrai, sauf l’histoire. C’est en découvrant le peuple de Thulé, prisonnier de la dernière glaciation au Groenland, que j’ai trouvé cette inspiration. C’est une société relativement récente, si on considère ce qui se passait en même temps sur le continent européen entre 1600 et 1800. Lorsqu’ils ont été retrouvés, il semble qu’ils avaient oublié les grands mythes d’avant leur emprisonnement dans les glaces, ils se sont inventés de nouveaux dieux. Un peu à la manière de la société que j’ai imaginée, où un événement fatal va bouleverser le cours de leur histoire et effacer toutes traces du passé – plus de cartes géographiques, par exemple.

B : Est-ce que d’autres recherches se sont imposées en cours de route ?

C : Nécessairement. Par exemple, la fracture du temps. Pour que ce soit crédible, je dois savoir l’heure dans les deux mondes parallèles. Je dois me demander si on compte en minutes ou en secondes… Ça n’avait pas d’impact au moment où je m’y suis attardée, au tome 1, mais ça en aurait peut-être pour le 2 et le 3. Je ne pouvais pas me permettre de ne pas livrer la marchandise jusqu’au bout; je n’aimerais pas qu’un enfant perçoive des anomalies. C’est incroyable tout ce que l’écriture peut avoir d’exigence par rapport à la rigueur scientifique, même s’il s’agit d’inventer une théorie. Il a bien fallu que je décortique ma fracture du temps, dans chaque situation, pour en vérifier la validité, comme dans un vrai laboratoire de recherche. J’ai dû étaler cette chose – tout le déroulement chronologique -, pour réaliser qu’il y a encore des petits bouts où ça ne s’applique pas… Alors j’ai dû recommencer, un peu comme un scientifique qui remet ses éprouvettes sur le bec Bunsen, jusqu’à ce que ça marche. Évidemment, je ne vais pas expliquer comment fonctionne la fracture du temps, mais je dois être en mesure de la contrôler sous tous ses aspects pour la rendre crédible.

Et puis, d’autres recherches se sont ajoutées parce que soudainement, j’ai éprouvé le besoin d’intégrer des éléments qui m’ont toujours interpellée, par exemple, le scrupule. Je me souviens que, derrière nos cahiers d’école, il y avait des poids et mesures où figurait le scrupule, une unité de mesure aujourd’hui désuète, qui pèse en fait un vingtième de gramme. En latin, scrupule veut dire tout petit caillou ; puis, à l’usage, il est devenu le petit caillou qui gène dans la chaussure et puis enfin, par extension, la petite crotte sur le cœur, la petite affaire qui dérange : le scrupule. L’étymologie des mots me fascine et uniquement à cause de cela, il fallait que je trouve une place pour une personne qui avait des scrupules. Le contenant et le contenu se fondent ensemble. C’est plein de choses comme ça, ce sont les petites boîtes de tout à l’heure : on peut les ouvrir ou pas. Ça ne dérange absolument pas la lecture si la plupart des gens ne réaliseront pas que Attina Niqué c’est en fait la grande Athéna de la Victoire, simplement par associations étymologiques.

B : Oui, parlons de vos personnages, justement : même ceux qui sont secondaires, on hésite à les désigner comme tels ; ils ajoutent tant à la crédibilité de l’ensemble. Ils sont denses, on a le goût d’en savoir plus à propos d’eux ; je pense à Romaine et son mari perdu, aux jeunes amis de Pierre, mais surtout à l’ange…

C : Évidemment, Pierre est le personnage principal, mais tous les personnages secondaires sont importants. Ils ne sont pas seulement des figurants ; ils ont tous une fonction, ils ont tous un passé, une histoire personnelle. D’une certaine façon, la ligne dramatique du récit passe par eux aussi. J’ai tout mis dans ce livre-là : je fais des référence un peu partout, de tout ce que j’ai fait, de tout ce que j’ai accumulé. J’ai même repris plusieurs de mes personnages. L’ange est arrivé tard. Il vient de Clara Vic. Il est arrivé en cours d’écriture du tome 3. Je rêvais de mettre un personnage qui ne servirait à rien, ou à si peu.

Il y a du mystère partout, mais les personnages restent toujours crédibles, comme dans la vie. Ce ne sont pas des personnages irréels qui luttent pour le bien et contre le mal, comme on en voit si souvent dans les romans fantastiques. Tous mes personnages sont à l’image du vrai monde. Ils ont un tempérament complexe, comme nous tous. Ils ne sont ni totalement gentils, comme Julius qui oublie souvent les attentes de Pierre à son égard, ni fondamentalement méchants, comme Morbanville, ou tout simplement un peu embêtants, comme Simon.

B : Il y a aussi tous ces petits moments sublimes où les personnages nous offrent des espaces beaucoup plus vastes qu’eux-mêmes, des espaces philosophiques. Par exemple, lorsque Julius parle de l’infinitude de la mer et que Pierre se fâche un peu en répliquant que le ciel aussi est sans fin. Ce sont des moments de pause pour le lecteur, où l’on savoure l’instant d’une réflexion qui n’a plus rien à voir avec l’histoire du livre et qui nous y ramène en même temps, parce que justement on y recherche un lien. Ça rend la lecture plus attentive et plus réconfortante aussi.

C : Oui, et plein de petits détails plus concrets aussi, très importants, comme celui où Pierre commence à réaliser qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce monde. Ses réflexions servent aussi à faire bouger tout le monde autour de lui. Julius va poursuivre sa réflexion, il va même remettre en question tous ses repères, même Zénon le facteur va se demander à quoi ça sert d’être facteur. Il y a plusieurs petites choses aussi qui n’ont pas d’incidences directes dans l’histoire, mais c’était essentiel qu’elles y soient. Les imperméables rouges fournis par l’État est un de ces petits moments anodins, un petit détail qui fait réfléchir à nos comportements sociaux. Ce ne sont pas des critiques acides de la société, même si le monde de l’éducation y goûte un peu avec cette histoire d’uniformisation du savoir. Ce ne sont jamais que des détails, des passages, jamais longs, juste des petits clins d’œil qui révèlent un peu nos propres petits travers de société. Pierre s’emballe pour les qualités de cette société qu’il découvre, il revendique la liberté pour l’école parce qu’il aimerait bien pouvoir le faire dans son propre monde, qui est aussi le nôtre.

B : Voilà une société très empathique, mais aussi très mystérieuse. Faut-il penser à un lecteur-type au moment d’écrire un roman comme celui-là ?

C : Ce roman est pour tout le monde, mais j’ai toujours dit que la littérature jeunesse s’adresse à tous les groupes d’âges. Un jour Fernand Séguin m’avait dit : « Madame, quand vous voulez faire de la vulgarisation, visez toujours 10 ans. » François Gravel dit aussi : « J’écris pour le petit garçon que j’étais. » Finalement, je me fais surtout plaisir, car le premier lecteur, c’est moi. Évidemment, je sais bien que ce roman-là ne s’adresse pas à des 3-4 ans, mais à partir du moment où enfant devient lecteur, le livre n’a plus d’âge.

B : Est-ce que vous vous imposez tout de même des restrictions ?

C : Oui, celles de ne pas emmerder mon lecteur ; c’est une question d’éthique personnelle. On peut écrire sur tous les sujets, mais il ne faut jamais avoir l’air de dire voici, je parle de cela. Bonjour madame la mort en est un bel exemple. C’est tellement puissant, cette histoire d’une vieille dame sourde qui déstabilise le jeu de la mort ! À côté, un livre du genre Mon oncle est un pédophile, c’est un peu bête, parce que trop concret – une littérature jeunesse moralisante, aidante. Je crois plutôt qu’il faut écrire dans le métaphorique, avec finesse et intelligence, et laisser le lecteur passer au travers de la matière lui-même.

J’ai déjà reçu le témoignage d’une jeune fille de 6e année qui m’a avoué que la lecture de L’homme des silences lui a fait plus de bien que les rencontres chez son psychologue depuis deux ans. Elle avait perdu son père, et le roman lui révélait qu’il pouvait être avec elle par la pensée… c’était suffisant !

Évidemment, on écrit pas pour sauver les enfants, mais on a envie de passer à quelqu’un quelque chose, alors sans se prendre pour le sauveur de l’humanité, c’est vrai qu’on veut toucher les lecteurs, surtout les enfants. J’aime l’idée que je les apaise parfois.

B : Merci !

En guise de retour sur cette entrevue, je tiens à préciser que j’estime que cette remarquable trilogie fait partie de nos petits chef-d’œuvres de la littérature jeunesse au Québec. Mais que si elle n’a pas reçu l’attention qu’elle méritait, c’est que les trois tomes de la série sont truffés de coquilles ayant provoqué son rejet systéma- tique de presque toutes les listes de prix littéraires et autres mentions du genre…

* * *

Voyage au pays du Montnoir, t. 1 : La Ville sans nom, Boréal, 2007, 352 p.

Voyage au pays du Montnoir, t. 2 : L’Énigme des triangles, Boréal, 2007, 341 p.

Voyage au pays du Montnoir, t. 3 : La Dame à la jupe rouge, Boréal, 2008, 368 p.

La Vraie histoire du chien de Clara Vic, ill. de Marc Mongeau, Boréal, coll. « Boréal junior », 2009, 144 p.

La Vengeance d’Adeline Parot, ill. de Josée Bisaillon, Boréal, coll. « Boréal junior », 2009, 144 p.

L’homme des silences, Boréal, 1999, 124 p.

Bonjour Madame la Mort, Pascal Teulade et Jean-Charles Sarrazin, L’école des loisirs, 2000, 35 p.

N.B. : Cet entretien avait été publié sous une forme différente dans les pages du journal Le libraire en avril 2007.


25 septembre 2009  par Brigitte Moreau

Les dangers du conformisme

J’éprouve le besoin de vous parler de deux romans pour adolescents que je viens de lire coup sur coup, et qui illustrent de façon exemplaire l’ère d’austérité moralisante et réductionniste où notre société s’enfonce chaque jour davantage…

Le premier est en fait une nouvelle de Jean-François Somain fraîchement rééditée cette année chez Soulières, La lettre F, dans laquelle on cherche à exterminer toutes les personnes dont le prénom commence par un « F ». L’extermination pure et simple de toute une partie de la population, cela vous rappelle quelque chose ? Notre époque a atteint l’apogée dans l’art d’exterminer les peuples jugés différents. Depuis la fin du 19e siècle, on ne compte plus les génocides, ils sont trop nombreux !

Cette nouvelle nous parle de consensus social et de conformisme dans une société qui vit hors du temps, des guerres et de la pauvreté. En somme, une société idéale ? En réalité, l’arbitraire y fait force de loi et édicte des règles qu’aucun individu n’ose contester. Le petit roman de cette société épurée où la bêtise humaine se déploie dans une folie meurtrière sans merci nous fait réfléchir sur la nature humaine et ses profondes pulsions d’autodestruction.

Le second, De l’autre côté de l’île, est un roman américain où un groupe à l’idéologie douteuse et manipulatrice tente de contrôler le sort des individus, suite aux bouleversements catastrophiques causés par les changements climatologiques irréversibles survenus sur Terre. Dans ce roman, l’auteure, Allegra Goodman, nous invite à assister à la lente mais inexorable puissance d’un travail de propagande mené sur de jeunes enfants.

Dans une famille très unie, aux valeurs discordantes du reste de la population, la fille unique, Honor, se retrouvera peu à peu confrontée aux contradictions entre les représentations du monde de sa famille et de la société. Sans comprendre, mais persuadée que ses parents sont dans l’erreur, c’est en tentant de les préserver, de les sauver d’eux-mêmes, qu’elle les condamnera sans même le savoir. Elle ira même – acte ultime de soumission – jusqu’à accepter volontairement de changer son nom. Elle y perdra la naïveté qui la caractérisait, la liberté aussi, mais plus que tout, elle y perdra ses parents. Mais comme la force vient à point à ceux-là mêmes qu’on en croît, parfois, dépourvus, Honor prendra enfin conscience de ses erreurs et des multiples manipulations sur la pensée qu’exerce le pouvoir dominant. Elle réalisera que le monde est différent de ce qu’on veut lui faire croire et se révoltera !

Nous sommes ici dans deux romans d’anticipation qui nous rappellent le « Big Brother » du 1984 de George Orwell, ou encore l’incomparable The Handmaid’s Tale, de Margaret Atwood[1], où l’ordre et le conformisme social priment sur l’individu. Le pouvoir suprême baigne dans un aura opaque qui le cache de la population, d’où il étend ses tentacules sans rencontrer d’obstacles. Comme le contrôle de la population est assuré jusque dans ses moindres gestes, la moindre contradiction, le moindre soupçon de révolte est tué dans l’œuf, de façon catégorique et exemplaire. Bref, on y décrit une société hyper-structurée et entièrement aseptisée. Le genre de société où toute la vie est régulée, dictée, où le moindre faux pas est condamnable et sanctionné.

* * *

Mais laissez-moi divaguer un peu : je me souviens avoir grandi à une époque où apprendre à nager seule, dans le lac, n’était pas jugé un acte dangereux ; où se balader en vélo sans casque était permis ; où les parents pouvaient quitter quelques heures le giron familial en laissant la marmaille à la maison sans qu’ils soient passibles d’une peine sévère pour cause de négligence parentale… Où veux-je en venir ?

Mikhaïl Boulgakov

Mikhaïl Boulgakov

Je pense qu’il est grand temps de s’ouvrir les yeux : notre société verse tranquillement mais inévitablement dans cette société ultra-sécurisée, puritaine, qui n’aura de fictif que ces livres dont je vous parle. Vous trouvez que j’exagère ? Rappelons-nous Mikhaïl Boulgakov, qui décrivait au siècle dernier, par les ruses du littéraire, cette société russe de l’ère stalinienne où le moindre écart de conduite menait au Goulag… Autre époque, autre mœurs ; de nos jours, la subtilité et l’hypocrisie règnent en maîtres ! La droite et le conformisme réactionnaires prennent le pouvoir en réussissant à convaincre la population du bien fondé de ses idées ultra-conservatrices. On garde le pouvoir par la peur, en assujettissant même le sens des mots. Je ne citerai qu’un seul exemple : lorsqu’on parle de libre-marché, on cherche essentiellement à assurer aux riches la mainmise sur les richesses et d’un même souffle, on accuse ensuite de protectionnisme les idéologies sociales et humanistes prônées par la gauche, soit-disant parce qu’elles revendiquent d’acheter localement ! Bien sûr, dans une telle économie, les méga-structures des marchés internationaux, pour qui l’autonomie et l’indépendance n’ont de sens que pour une poignée de milliardaires – les autres n’ayant qu’à suivre le troupeau -, ont tout à perdre !

Et voilà que j’y reviens : hier encore, dans ma jeunesse (représentée par la petite parenthèse des années 60 et 70 dans l’histoire du Québec), on avait le droit de penser, de dire, de faire et de croire par nous-mêmes, sans être condamnés ou condamnables, sans subir les foudres de l’ordre établi. Mais un tel âge d’or ne dure qu’un instant. Il était né de la fin d’un règne obscurantiste… dans lequel nous replongeons aujourd’hui tête première, sous le règne de ce conservateur qui se dit libéral, ou de cette libérale soit-disant sociale-démocrate aspirante au poste, aidés et soutenus par des coéquipiers fédéraux représentant l’extrémisme de la droiture canadienne… Voilà un cocktail intoxiquant menant directement vers l’abrutissement des consciences et le pouvoir suprême à la « Big Brother »… Pour ne parler que d’ici, car les exemples sont multiples parmi l’ensemble des pouvoirs politiques de la planète. Ne soyons pas dupes de ces jeux de polichinelles !

Je tiens ici à dire que je ne suis d’aucune allégeance politique : je suis une humaniste qui désespère ! Je pense que nos modèles politiques et économiques sont périmés, passés date. Je pense que nous sommes pieds et poings liés à ce bel empire occidental qui tombe, par notre laxisme, en une irréversible décadence…

Certains diront : « Voilà où mène la lecture ! Deux petits livres pour mener à un tel débordement : un concentré d’idées insoumises dictées par la libre-pensée et inspirées par les livres ! » Comprenez-vous maintenant pourquoi tant de gens ont peur que les jeunes lisent ? Ils ont peur de voir naître chez ceux-ci l’esprit revendicatif de ce libre-penseur, de celui qui n’a pas peur et qui n’accepte pas la domination des uns sur les autres. Eh oui, la lecture peut mener jusque-là ! N’oublions pas que la vertu d’autrefois reposait essentiellement sur le bâillon imposé par la censure des idées et des livres… D’ailleurs, les dictatures, les unes après les autres, n’ont-elles pas prioritairement détruit les livres et censuré la liberté d’expression ? Bien sûr, ici on ne peut s’empêcher de penser au fabuleux roman de Bradbury, Fahrenheit 451. Comme je l’ai déjà dit, que voulons-nous faire de nos enfants : des moutons qui suivent la masse ou des êtres intelligents aptes à la réflexion et au raisonnement ?

Soyons vigilants, et lisons ! Car le péril de l’obscurantisme politique est à nouveau en la demeure…

* * *

  1. La lettre F, Jean-François Somain, Soulières, coll. « Graffiti », 120 p.
  2. De l’autre côté de l’île, Allegra Goodman, Thierry Magnier, coll. « Grand format », 373 p.
  3. 1984, George Orwell, Gallimard, coll. « Folio », 407 p.
  4. Fahrenheit 451, Ray Bradbury, Gallimard, coll. « Folio SF », 224 p.

[1] Adapté au cinéma par Volker Schlöndorff en 1990, et traduit en français sous le titre La servante écarlate (Robert Laffont, coll. « Pavillons poche », 510 p.)



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