Le Délivré

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5 août 2011  par Benoit Desmarais

Lire Pamuk à Istanbul

« Alors, ébloui ? »

Oui, oui, ébloui, comment ne pas l’être devant ça ?

Sauf que, dix jours dans une ville, ce n’est pas seulement de la beauté et de l’Histoire, c’est aussi du quotidien. Pour ce premier voyage hors l’Amérique nordique et l’Europe latine, je me suis retrouvé confronté à une langue dans laquelle je n’avais vraiment aucun point de repère. Limité aux échanges avec nos charmants hôteliers et avec les garçons dans les cafés et les restos – qui parlent tous globish -, je me suis rapidement retrouvé dans une solitude qui s’est révélée, à terme, aussi pesante qu’instructive. Tout fin seul pendant les six premiers jours, j’ai erré d’un bout à l’autre des différents quartiers, tentant d’apprivoiser la ville, de m’y trouver un « chez moi », comme je le fais partout où je vais, un café, un parc, un lieu autour duquel construire mon séjour.

Pas de ça à Istanbul. Du moins, pas dans le quartier où j’habitais, Sultanahmet, c’est-à-dire Constantinople, c’est-à-dire Byzance. À la fois hypertouristique et habité par une population de gens « ordinaires » et plutôt conservateurs, s’y côtoient donc une succession de monuments magnifiques, de petits hôtels un peu cradingues à côté de lieux plus sophistiqués, de belles maisons aux coloris pastels côtoyant les quelques derniers vestiges de ces maisons en bois construites au XIXe siècle, qu’on dirait sur le point de s’effondrer, situées dans des ruelles pas du tout touristiques…

Je me suis rapidement cassé le nez sur les omniprésents chasseurs de touristes, vendeurs de tapis et autres breloques d’une remarquable agressivité. Partout dans Sultanahmet, des hommes qui vous approchent, demandant where are you from, qui vous suivent sur une bonne distance. Il faut donc rapidement se construire une carapace et cultiver l’indifférence du regard, devenir ce prototype du touriste qui se promène avec son fric en refusant de daigner même regarder « l’indigène ».

Détestable. Comment faire alors, pour s’y sentir chez soi ?

« Dans un Istanbul écartelé entre culture traditionnelle et culture occidentale, entre une petite poignée de personnes extrêmement riches et des quartiers périphériques où vivent des millions de pauvres, dans une ville perpétuellement exposée aux vagues migratoires et structurellement divisée, personne, en cent cinquante ans, n’a vraiment pu se sentir pleinement chez lui. »

Parfois, lire Orhan Pamuk et son Istanbul sur place m’a permis de mieux comprendre ce que je ressentais, et de trouver, malgré tout, un interlocuteur pour me guider dans mon périple. Ainsi de cet énorme cliché de l’écartèlement d’Istanbul entre Orient et Occident, qui n’existe pas par hasard. Il ne s’agit pas que d’une opposition entre quartier riche et quartier pauvre, mais bien d’un écart civilisationnel. Entre les deux rives de la Corne d’Or, quel rapport entre les quartiers d’Eyüp et Beyoglü ? De la rive du premier, musulman conservateur, on contemple la Turquie qui se veut européenne. Dans l’un, les femmes voilées. Dans l’autre, talons hauts et modernité. Entre les deux, les points de rencontre ne semblent pas si nombreux.

Lire Pamuk m’a aussi permis de mieux comprendre certains aspects de cette ville qu’il qualifie lui-même de ville en noir et blanc. À la saudade portugaise répondrait la hüzün stambouliote, une sorte d’apitoiement sur soi et d’affliction causée par la perte de l’empire, de sa propre civilisation: « Détruire, brûler, ériger à la place un immeuble « occidental, moderne » est aussi une manière d’oublier. Tout ce désintérêt et toutes ces destructions, en définitive, accroissent le sentiment de hüzün, en lui ajoutant le ton de la vanité et de la misère. » Ce sentiment, dit Pamuk, « prépare les Stambouliotes à de nouvelles défaites et à d’autres formes de pauvreté. »

Ce qui m’expliquait le sentiment que je ressentais souvent, d’une ville qui existe en dépit de son histoire, dont l’art de vivre est, non pas, sorti du passé, mais est passé.

Sévère, direz-vous ? Certes, et sans doute un peu trop entier dans mon jugement. Mais comment nier que le grand écrivain turc m’a confirmé, in situ, ce que la méga-explosion urbaine de la ville m’inspirait ? (Passée de 7 millions d’habitants en 1990 à 17 millions en 2011, la ville est d’ailleurs désormais considérée comme ingouvernable, et il serait même question de la séparer en deux.) De retour à Montréal, la lecture de L’Occident mondialisé de Gilles Lipovetsky et Hervé Juvin m’a d’ailleurs confirmé dans cette impression d’une ville en pleine psychose productiviste, alimentée par une mondialisation incontrôlée qui prépare ces lendemains qui déchantent dont parle Pamuk. Je me souvenais de cette image impressionnante d’Istanbul, vue du sommet de l’île de Büyükada, se répandant à perte de vue sur la côte turque, embrumée par le smog.

Juvin : « […] les moyens de la culture-monde sont partout. Ils donnent une puissance jamais connue à la culture d’origine occidentale, c’est-à-dire technicienne, individualiste et prométhéenne, qui a produit ces moyens et qui se veut d’autant plus universelle, comme ils rendent permanente, inévitable, la rencontre et parfois la confrontation entre des cultures qu’aucun écart ne semble plus protéger. […] Le terme d’écologie humaine est banni ; il faudra bien un jour s’interroger pour savoir si le premier crime du développement n’est pas la formidable destruction du patrimoine de l’humanité qu’il réalise, au mépris le plus manifeste du droit des hommes à leur culture, à leurs mœurs, à leur fierté, au nom du droit proclamé au développement, qui est généralement le droit d’être exproprié de son sol, de ses coutumes, et prolétarisé pour le plus grand bénéfice du commerce international et de la bonne conscience occidentale. »

C’est aussi grâce à Pamuk que je suis finalement sorti de ma carapace touristique. Me promenant près de Ste-Sophie, tenant toujours Istanbul à la main, un jeune homme marchant à mon côté tentait manifestement de voir la couverture du livre. « Pamuk ? », demande-t-il.  Large sourire. Il commence à me parler.  En turc, évidemment. Je grimace et lui demande « Anglais ? Français ? »  Hé non. Trois mots d’italien, deux mots d’anglais, une petite leçon spontanée de turc (écrivain, c’est yazar – Zeyd veut être écrivain), un peu de mime, et de longues tirades, moi en français, lui en turc, et des fous rires, parce que deux mecs devant une mosquée qui se parlent sans tout à fait se comprendre, c’était digne d’un film de Jacques Tati mâtiné de De Funès ! Je lui demande s’il se rendait à la mosquée pour la prière. Il me répond: « Me, muslim », et me montre son cœur. De la main, il balaie la mosquée : pas besoin. Échange d’adresses courriel et voilà, j’ai un ami Turc.

Merci, Pamuk !

Le 26 juin, c’était le défilé de la Gay Pride. Il aura fallu que j’attende l’âge quasi canonique qui est le mien pour respirer mes premiers gaz lacrymogènes. Pas romantique du tout, les gaz. Ce n’est qu’après la parade que l’on apprit qu’il s’agissait d’un nouvel acte de répression policière visant une modeste manifestation d’une trentaine de Kurdes, tout près du point de rassemblement de la Gay Pride, Place Taksim. Rapidement dispersée, la foule s’est regroupée, forte de plusieurs milliers de marcheurs, et a descendu Istiklal Cad, rare avenue interdite à la vraie reine d’Istanbul, la Bagnole. Je dois dire que c’était la première fois depuis très longtemps que ma participation à une telle marche me semblait avoir une réelle signification. J’avais lu, le jour d’avant, qu’un jeune homme avait été assassiné par son père dans une affaire de crime d’honneur, et que ces crimes ne sont pas rares. Dans ce contexte, marcher sur Istiklal Cad relevait plus de la solidarité la plus élémentaire que d’une occasion de faire la fête.

C’est lors d’une promenade sur ce grand boulevard, que j’ai eu la surprise de tomber sur ce large panneau :

Il s’agissait de l’Institut français, qui organisait une charmante et modeste petite expo sur le thème de la parodie dans la bande dessinée. Ce qui me rappela une magnifique expo du Vancouver Art Gallery en 2008 consacrée à la bande dessinée et animée. Si Jean-Paul Gaultier a droit à une expo célébrant son œuvre, ne serait-il pas temps que le 9e art soit mis à l’honneur ? Ce ne sont pas les thèmes qui manquent !

Par contre, la sélection de la librairie de ce lieu dont la responsabilité est de faire rayonner la culture française était un peu tristounette, offrant même quelques romans sentimentaux américains en traduction ! La présence d’auteurs francophones dans les librairies turques que j’ai visitées est d’ailleurs assez réduite. Si Camus et Hugo y sont très présents (via les commandes scolaires ?), les auteurs contemporains y sont rares : un titre de Duras et Le Clézio par ici, un Gavalda et un Maalouf par là… Seule la librairie de l’éditeur Yapi Kredi Yayinlari (qui publie les œuvres de Pamuk et de Yachar Kemal) offrait une large sélection d’auteurs francophones, dont la majorité, malheureusement, ont connu leur heure de gloire lorsque le Nouveau Roman triomphait, il y a déjà quarante ans… Quant au rayon Jeunesse, c’est une autre gloire âgée d’une cinquantaine d’années qui y triomphait :

Dans l’avion du retour, je me suis plongé dans un polar turc, Meurtre d’un gigolo de Mehmet Murat Somer, qui plaira surtout aux amateurs de polars humoristiques. En effet, on ne peut pas dire que le souci premier de Murat Somer soit de faire dans le réalisme. Son personnage principal est un travesti, gérant d’une boîte de nuit. Le jour venu, il travaille pour une agence se spécialisant dans le piratage informatique. À temps perdu (!), il mène des enquêtes criminelles. Amateurs de Mankell et autres Connolly s’abstenir ! Par contre, ce sera une excellente lecture pour ceux et celles qui sont tombés sous le charme des désormais classiques Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin.

* * *

Grâce aux livres suivant, les images resurgissent et la réflexion se poursuivra encore longtemps :

Istanbul, Orhan Pamuk, Gallimard/Folio.
L’Occident mondialisé, Hervé Juvin et Gilles Lipovetsky, Livre de Poche/Biblio essais.
Meurtre d’un gigolo, Mehmet Murat Somer, 10/18.
La saga de Mèmed le Mince, Yachar Kemal, Gallimard/Quarto.
La bâtarde d’Istanbul, Elif Shafak, 10/18.
Voyage en Orient, Alphonse de Lamartine, Gallimard/Folio.


20 juin 2011  par Benoit Desmarais

Alternatives…

« Le 20e siècle n’a pas préparé le 21e : il s’est épuisé à satisfaire le 19e. Le pétrole comme sine qua non d’une civilisation, tu te rends compte ? »           – Romain Gary, La nuit sera calme.

Il y a des matins, comme ça, où quelques paroles entendues en buvant son café déclenchent un flot de pensées, en apparence décousues, mais qui, au fil du jour, semblent se lier autour d’un thème, de façon presque souterraine. Ainsi, j’entendais à la Première Chaîne François Cardinal de La Presse, éditorialiste spécialisé dans les questions environnementales, se désoler de la décision de l’Allemagne d’abandonner complètement l’énergie nucléaire d’ici 2022. L’alternative ? Un retour au charbon, et l’augmentation dramatique, à court terme, du niveau des gaz à effet de serre. Charbon ou nucléaire, voilà le choix.

Pourtant, après Fukushima, on ne peut vraiment s’étonner du fait que, confrontés à la réalité des risques de l’exploitation nucléaire, les citoyens décident de renoncer à une exploitation énergétique faisant fi du principe de précaution (citoyens à qui on demande rarement leur opinion ; d’ailleurs, à quand un référendum sur le Plan Nord de Jean Charest ?)  Sauf que le problème tel que posé par François Cardinal ne repose pas sur la nécessité d’une nouvelle façon de faire les choses, mais sur la poursuite des mêmes objectifs ­– la croissance – avec les outils les moins polluants, à défaut d’autre chose. En passant, quid des déchets radioactifs ? Question jamais réglée, passée rapidement dans la colonne des détails – certes regrettables –, car le nucléaire est moins nuisible, à court terme, que le charbon, les mots les plus importants étant ici court terme. La question de la sécurité, pour les citoyens, mais aussi pour les travailleurs du nucléaire, est jugée mineure. Sur ces travailleurs chair à neutrons, on lira avec intérêt le livre d’Elisabeth Filhol, La centrale ; difficile, ensuite, d’écouter les commentateurs parler de sécurité nucléaire sans frissonner…

Ce qui est frappant, c’est l’impossibilité apparente, même pour les « spécialistes », de remettre en cause le modèle… imposé (j’aurais écrit proposé, mais de proposition, il n’y a point). C’est l’obéissance, entraînant la soumission aux diktats des penseurs de la seule idéologie qui vaille, la Réalité. La leur, évidemment (allez essayer d’en discuter avec eux, et vous serez vite confronté à cette limite ultime : « Soyez réaliste »… ou « lucide »). Quant à la réalité des Japonais vivant à proximité de Fukushima, c’est dommage, bien sûr, mais comme le faisait remarquer Iegor Gran[1], il y a tout de même moins de victimes dans cet effroyable ratage que d’hommes mourant des effets néfastes de l’exploitation du charbon. Vu comme ça…

Il semble que le triomphe de la Réalité soit désormais si complet que même les plus distingués des penseurs de la mondialisation, tel Alain Minc, ne se privent même plus de dire les choses comme ils les pensent vraiment… Il y a pourtant de plus en plus de gens qui arrivent à démonter la mécanique de leurs discours, et tous n’officient pas dans des revues gauchistes. Parfois, ils sont même prix Nobel (Joseph Stiglitz) et/ou écrivent dans le New York Times (Paul Krugman) !

Dans leur nouveau livre Il n’y a pas d’alternative, les Français Bertrand Rothé et Gérard Mordillat livrent un excellent condensé des dernières trente années de propagande économique. Dans un style clair, imagé, ils mettent leurs talents d’essayistes et romanciers au service d’une présentation qui n’est pas sans rappeler celle du réalisateur Charles Ferguson dans son fabuleux documentaire Inside Job. Dans les quatre premières pages, un florilège de citations de politiciens et de spécialistes (« Il n’y a pas d’alternative au nucléaire. » – Giscard d’Estaing ; « Il n’y a pas d’alternative à la déréglementation boursière. » – J.C. Naouri ; « Il n’y a pas d’alternative aux privatisations. » – J. Chirac), se termine par un inévitable « Il n’y a pas d’alternative à Il n’y a pas d’alternative» Droite et gauche ont succombé, et leur discours, à peu de choses près, est le même.

Ce qu’on nous a vendu, trente années durant – fin des idéologies et inévitable triomphe du Marché –, est, en fait, une orientation… idéologique. Depuis quelques mois, les Québécois peuvent la voir à l’œuvre dans un énième épisode du il n’y a pas d’alternative : pour maintenir la Sainte-Croissance, il nous faut extraire le gaz du schiste dont nos sous-sols regorgeraient. La population, moins malléable que prévu, a fortement réagi. Qui voit-on alors arriver à la rescousse de l’industrie ? Monsieur No Alternative lui-même, Lucien Bouchard, qui aurait pu figurer sur chacune des pages du premier chapitre du livre de Rothé et Mordillat grâce à ses années de pouvoir profondément marquées par cette idée maîtresse : l’État doit être conduit comme une entreprise, et prendre sa place dans le Marché. Ce faisant, il s’y soumet.

Avec les Klein, Kempf, Ferguson et quelques autres, Rothé et Mordillat nous aident à mieux comprendre ce que le discours enrobant la croissance signifie réellement à long terme, et surtout, ils nous aident à faire les liens nécessaires pour lire à travers le discours dominant porté par les Attali et autres Minc de ce monde, ces « fast-thinkers » toujours au premier rang pour défendre l’inévitable ________ (ici, insérez au choix : mondialisation, privatisation, déréglementation, etc.).

* * *

Il n’y a pas d’alternative : Trente ans de propagande économique, Bertrand Rothé et Gérard Mordillat, Seuil, 174 p.
La centrale, Elisabeth Filhol, P.O.L., coll. « Blanche », 140 p.

Voir aussi :
L’Amérique que nous voulons, Paul Krugman, Flammarion, coll. « Champs », 475 p.
Les éditocrates, ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi, M. Chollet, O. Cyran, S. Fontenelle et M. Reymond, Pocket, 202 p.

[1] Gran est l’auteur d’une efficace satire antiécologique, L’écologie en bas de chez moi (P.O.L.). Il est toutefois beaucoup moins amusant comme commentateur.


30 juillet 2010  par Benoit Desmarais

La montée aux extrêmes

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a parfois des livres qui en appellent d’autres, qu’on lit les uns à la suite des autres, au hasard croit-on, mais qui s’éclairent mutuellement. Ainsi des récentes parutions de René Girard, Romain Gary et Cormac McCarthy.

Désacraliser la violence

Dans un dialogue avec Benoit Chantre autour du De la guerre de Clausewitz, René Girard revisite ses théories développées au fil d’une œuvre qui a l’originalité de lier anthropologie, philosophie, religion, histoire et littérature.

Quelques mots d’abord sur le principe mimétique, au centre de sa vision et qui est une «imitation du modèle qui devient imitateur à son tour et entraîne un conflit redoublé de deux rivaux [...] qui fait se ressembler de plus en plus les adversaires». En d’autres mots, c’est la guerre, la violence sacrée, à la base de toutes les civilisations humaines archaïques et modernes et qui s’exprime sous diverses formes par le sacrifice d’une victime émissaire, à la fois coupable du désordre et restauratrice de l’ordre, sacrifice qui permet aux communautés humaines de ne pas s’autodétruire, la violence étant détournée sur une victime désignée. Ce qu’apporte le christianisme, c’est la révélation que les victimes sont toujours innocentes et que Dieu est à leur côté. Avec la Passion, Jésus se place au centre même de la mécanique sacrificielle et en éclaire tous les rouages : il défait le sacré en en révélant la violence. Il faut renoncer au mimétisme pour qu’arrête de se déchaîner la spirale de la violence et ainsi en finir avec l’inhumanité de l’humain.

René Girard

René Girard

À l’intérieur même de la Bible figure un texte plus intuitif que prophétique, Girard expliquant que «le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s’appelle l’apocalypse». Les textes apocalyptiques imaginent ce qu’il adviendra de l’humain si l’homme ne met pas un terme à la violence sacrée ; ce sera la guerre non de Dieu contre les hommes, mais la guerre totale entre les hommes. Le Royaume entrevu est hors de notre portée, mais «la dévastation n’est que de notre côté». Et Clausewitz ? Cette «montée aux extrêmes», il en a eu l’intuition lorsque dans la première partie de son œuvre séminale sur l’art guerrier, il souleva le voile de la logique exterminatrice et de l’avènement de la guerre totale. De la Révolution française (première guerre citoyenne) et Waterloo en 1815 sortiront le ressentiment et la violence mimétique, exponentielle, accélérant la montée aux extrêmes : 1870, 1914-18, 1939-45, pour en arriver au terrorisme religieux côtoyant la guerre classique, violences additionnées de l’inhumanité triomphante dans laquelle l’humain a de plus en plus l’intuition qu’il se dirige vers une impasse.

Patrouilles perdues

« Je veux seulement que demeure la trace de mes pas [...]. Elle sera bien utile à ceux qui ne viendront pas après nous. Rappelez-vous, mon Maître : l’humanité est une patrouille perdue.

- Est-il vraiment trop tard ? Ne peut-elle rebrousser chemin?

- Non, on lui tire dans le dos.

- Comme c’est affligeant, une si vieille personne. »

(Tulipe, Romain Gary)

Romain Gary

Romain Gary

Cette intuition est au cœur de l’œuvre entière de Romain Gary. L’on croirait qu’il est inutile de présenter l’inventeur d’Émile Ajar, mais il y a pourtant dans l’œuvre foison- nante de cet écrivain tout un pan méconnu qui allait à contre-courant de son époque et qui, enfin, peu à peu remonte à la surface. De Tulipe à La Danse de Gengis Cohn, Gary utilise un humour rageur aux accents prophétiques pour dénoncer la mainmise des idéologies sur l’humain. Alors que la guerre fait rage et que Gary aviateur bombarde les pays occupés dans ce qu’on a appelé «la guerre juste», il pose dès ses premiers livres une question dont la formulation et le sens sont immédiatement occultés : «L’homme est-il allemand ?» Gary avait envoyé à Louis Jouvet dès 1946 une adaptation théâtrale de Tulipe, texte plus près de la fable que du roman, échec commercial et critique lors de sa parution et même ensuite. C’est ce texte qui paraît aujourd’hui.

En 1946, paria tout juste sorti de Buchenwald, Tulipe part pour New York, monte une escroquerie spirituelle en devenant le «blanc Mahatma de Harlem» et fonde l’association Pitié pour les vainqueurs car, dit-il, «lorsqu’une guerre est gagnée, ce sont les vaincus qui sont libérés, pas les vainqueurs». Dans un accès de ferveur prophétique, il regarde dans une boule de cristal : «Je vois celui qui mourra sur la croix et celui qui, parti d’Espagne, découvrira un monde nouveau…» Son associé dans la supercherie lui soulignant qu’il regarde dans le mauvais sens, il regarde de nouveau: «Je ne vois rien. Un grand rien [...] Je vois de la cendre partout.»

La Route de McCarthy : de la cendre partout, un homme seul avec son jeune fils, et rien. Que le vent, plus d’oiseaux, la mer est grise et vide. Aucune suite à donner à l’histoire, car quel sens donner à la vie si la mémoire ne sert plus qu’à transmettre les souvenirs d’un monde à jamais disparu ? Il ne s’agit pas de science-fiction et aucune explication n’est donnée. Que quelques souvenirs, rêves qui reviennent hanter l’homme. Il n’a pas de nom, il est «l’homme» et son fils, «le petit». Le décor : brûlé, gris et noir, le froid, la faim, l’errance. Et le danger. Car les quelques hommes qui continuent d’errer, que sont-ils devenus après la fin de l’histoire ?

C’est dans un style totalement dépourvu d’effets, avec des phrases qui collent aux gestes de l’homme et du fils jusqu’à nous communiquer la fatigue, la faim et la peur que Cormac McCarthy a écrit ce chef-d’œuvre. Le lien avec Gary ? L’homme et son fils rencontrent un vieillard sans âge sur la route. Écoutez comme il parle, comme un écho direct à Tulipe et à la trace des pas qui seront utiles à «ceux qui ne viendront pas après nous»: «Les choses iront mieux lorsqu’il n’y aura plus personne [...]. On se sentira tous mieux. On respirera plus facilement.»

Cormac McCarthy

Cormac McCarthy

Pourquoi continuer d’avancer comme une patrouille perdue? Parce que l’homme a «charge d’âme». Il a un fils, qui n’a jamais connu le monde d’avant. Et parce qu’il faut à tout prix ne pas abandonner le fils, malgré la tentation toujours présente de l’impossible et ultime acte protecteur. Le fils ayant offert de la nourriture au vieillard, ce dernier dit à l’homme :

« Peut-être qu’il croit en Dieu. »

L’homme : « Je ne sais pas en quoi il croit. »

Le vieillard : « Ça lui passera. »

L’homme : « Non. Sûrement pas. »

La Route est un récit d’une force peu commune, faisant surgir en quelques mots une émotion violente qui laisse passer, en plein milieu de l’apocalypse et du désespoir, un minuscule «peut-être». C’est ce «peut-être» qui lie Girard, Gary et McCarthy.

* * *

Achever Clausewitz, René Girard et Benoit Chantre, Carnets Nord, 368 p.
Tulipe ou La Protestation, Romain Gary, Gallimard, coll. «Le manteau d’Arlequin», 80 p.
La Route, Cormac McCarthy, De l’Olivier, 256 p.



* Date originale de publication : 15 avril 2008


12 février 2010  par Benoit Desmarais

La survie des librairies : un «mirage»?

Dans l’édition de La Presse du 8 février dernier, on peut trouver un éditorial plutôt étonnant sur la relance par l’ADELF du débat sur le prix unique du livre, signé Ariane Krol et intitulé « Le mirage du livre à prix unique ». Elle y dit soutenir le consommateur, qui n’y trouverait pas son compte, au mépris d’études sérieuses souvent citées dans les différents rapports sur la situation du livre – notamment le cas éloquent de la Grande-Bretagne, qui a abandonné le prix unique en 1997 (petit rappel des faits ici).

Quand un milieu est divisé sur une mesure proposée, on entend dire : on ne va pas légiférer, ils ne s’entendent même pas entre eux ; mais quand le milieu, les premiers concernés à tous les niveaux de la pratique des différents métiers du livre, est unanime pour souhaiter une législation, on parle de mirage

Avec une remise moyenne de 40% et une marge de profit tournant autour de 1,5 à 2% annuellement (les chiffres sont disponibles ici), comment croire que le consommateur puisse vraiment tirer profit à long terme d’une guerre des prix entraînant la disparition de librairies indépendantes et donc, de la bibliodiversité ?

Comment croire que le client qui achète Harry Potter ou Marie Laberge ne l’achètera plus s’il ne le trouve plus dans les grandes surfaces ? Sur la base de quelle connaissance infuse Madame Krol se base t-elle pour faire une telle affirmation ? Les lecteurs qui achetaient plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires de La grosse femme d’à côté est enceinte en 1978 ou du Parrain en 1970 devaient bien mettre les pieds en librairie, puisqu’il n’y avait pas de grandes surfaces à l’époque.

Selon Madame Krol, les livres vendus en grandes surfaces sont des « achats spontanés ». Donc, le lecteur des Chevaliers d’émeraude, d’Harry Potter ou de Millenium ne lirait pas ces livres s’il ne les trouvaient pas chez Costco ?

Après s’être demandé pourquoi les libraires agréés « ne font pas automatiquement partie des fournisseurs des bibliothèques municipales » (ce qui montre une ignorance des règles auxquelles sont soumises lesdites bibliothèques, par ailleurs expliquées par son collègue Daniel Lemay dans La Presse du 1er février), elle ajoute que les libraires en région ne vivraient pas la même réalité – c’est-à-dire qu’ils ne souffriraient nullement des luttes entre grandes surfaces et libraires des grandes villes. À quels libraires de région a-t-elle parlé avant d’écrire cela ?

Je me souviens pour ma part du désespoir du proprio d’une librairie, seule dans sa ville, qui, à la fin d’une année particulièrement difficile, avait vu la vente du Harry Potter qui sortait pour Noël, et les profits qu’il espérait pour le « sortir du rouge », lui passer sous le nez parce que la pharmacie Jean Coutu, en face, le bradait à 29,95$ au lieu du prix de vente fixé par l’éditeur à 43,95$ ; faites le calcul, avec la remise de 40%. Ça s’appelle un produit d’appel : on attire le client avec un produit qu’il veut absolument en espérant qu’il achète aussi autre chose (j’ai l’impression d’expliquer une évidence, mais bon…) Le libraire avait été forcé de le brader à son tour (ce qu’on appelle effet d’entraînement), de peur de perdre des clients.

Clients qui évidemment, lorsqu’ils voudront acheter un livre « de fonds » (les premiers romans de Yasmina Khadra, ou ce livre de Kim Thuy dont tout le monde parle, ou cette Élégance du hérisson, devenu best-seller parce que des libraires l’ont lu et recommandé, bien avant que les grandes surfaces ne se mettent à le brader), s’étonneront de devoir se rabattre sur Internet, le libraire indépendant du coin ayant crevé la gueule ouverte…

Car si Costco vend le best-seller, il ne vend pas Albert Camus ni Réjean Ducharme. Si le libraire ne peut pas tirer profit des ventes du dernier Dan Brown, ou de l’exceptionnel dernier roman de Dany Laferrière, comment peut-il continuer d’offrir tout le reste ? Madame Krol pourrait lire ou relire Diderot et sa Lettre sur le commerce de la librairie. Internet ou pas, une chose n’a pas changé depuis le 18e siècle : les livres à rotation rapide permettent de maintenir la disponibilité des livres à rotation moyenne ou lente.

Ça, c’est évidemment si on veut des librairies avec toutes sortes de livres dedans ! Déréglementez (comme en Grande-Bretagne), et regardez ensuite le prix moyen du livre augmenter plus vite que le coût de la vie, et l’édition de livres à tirages moyens (littérature plus pointue ou traductions) se réduire parce que leur rendement n’est pas suffisant.

Mais suffisant pour qui ? Le « consommateur » ? L’industrie du livre doit-elle se livrer pieds et poings liés à un consommateur qui ne voudrait que deux ou trois livres par année, au prix le moins cher possible ?

Il y a des lecteurs, et il y en a de toutes sortes. Le discours de l’éditorialiste de La Presse est celui du libre-marché et de « l’industrie culturelle ». Souhaitons que dans les semaines qui viennent, la pensée de courte-vue (du genre de celle ayant causé le cataclysme au Canada anglais avec la débâcle de Chapters en 2001 et entraîné la faillite du plus important distributeur de livres d’éditeurs canadiens, General Publishing) fasse de la place à une pensée capable de se projeter plus loin que le plaisir d’acheter des livres à rabais dans des endroits qui donnent l’impression au consommateur qu’il fait une bonne affaire, sans se poser de questions.

Concernant les grandes surfaces et leurs effets à long terme sur les économies (des petites villes, des industries), le mirage n’est pas celui qu’on pense.

* * *

Lettre sur le commerce de la librairie, Denis Diderot, Mille et une nuits, coll. «La petite collection», 142 p.
Le prix du livre : 1981-2006 : La loi Lang, Laurent Martin (dir.), IMEC, coll. «L’édition contemporaine», 197 p.



10 août 2009  par Benoit Desmarais

Le pseudo devant soi

Né à Vilnius (Wilno) en 1914, Roman Kacew, alias Romain Gary, est de nos jours surtout connu pour « l’affaire Ajar ». En 1974 apparut un écrivain, Émile Ajar, surgi de nulle part, auteur d’un roman intitulé Gros Câlin, qu’on reconnut tout de suite comme une des voix les plus originales de la littérature française, qu’on compara à Queneau et Aragon. Ce coup de maître sera suivi de trois autres livres, dont La vie devant soi, Prix Goncourt 1975. Pendant ce temps, Romain Gary, écrivain vieillissant, catalogué, est, dit-on, en « fin de parcours ». Sa gloire est ancienne (Les racines du ciel, Prix Goncourt 1956) et le succès ne lui vient plus que sporadiquement et à cause des sujets qu’il aborde : le racisme dans Chien blanc, ou l’impuissance sexuelle dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, cette autre métaphore du déclin de l’empire américain, écrite dix ans avant le film éponyme de Denys Arcand. Mais l’écrivain Romain Gary ? Sans intérêt, dit-on. Quelques mois après le suicide par balle en décembre 1980 de ce vieux Gary tout poussiéreux, la nouvelle explosera sur le plateau d’Apostrophes de Bernard Pivot, qu’Ajar était ce has-been graphomane de Gary.

Trente-cinq livres !

Ce coup de tonnerre allait-il piquer la curiosité des lecteurs professionnels ?

Pas du tout. D’un côté, il y avait eu et il continuerait d’y avoir Gary, talent mineur à la vie rocambolesque plus intéressante que ses écrits. De l’autre, Ajar, création ultime et spontanée de Gary sans rapport avec le reste de son œuvre. Ce n’est que ces dernières années que l’on découvre, lentement mais sûrement, toute la richesse et la diversité d’une œuvre qui est plus lue maintenant que du vivant de l’auteur.

L’on peut ainsi redécouvrir Les racines du ciel, roman écologiste bien avant l’heure plaidant pour ce que Gary appelle « la marge humaine », et dont Camus se fit le champion ; Éducation européenne, roman de la résistance écrit en pleine Deuxième Guerre mondiale, qui bien avant Bataille et Les Bienveillantes, pose la question « l’homme est-il allemand ? » ; Lady L., délicieux et féroce récit humoristique de la transformation d’une fille des faubourgs de Paris en aristocrate britannique, qui préfigure l’aventure Ajar. Quant à ce dernier, les trouvailles langagières du Grand vestiaire ou d’Adieu Gary Cooper montrent tout ce qu’il devait à Gary.

On dit que le succès est toujours un malentendu. À cet égard, on peut dire que La promesse de l’aube et La vie devant soi sont les arbres qui cachent la forêt « garyenne ». De l’hallucinante Danse de Gengis Cohn aux picaresques Mangeurs d’étoiles et Enchanteurs, de l’intimiste Clair de femme au credo humaniste de ses ultimes et magnifiques Les cerfs-volants et L’angoisse du roi Salomon, on peut enfin lire Gary/Ajar pour ce qu’il est, dans toutes les couleurs de sa très large palette.

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Retrouvez en librairie une présentation des titres de Romain Gary / Émile Ajar.



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