« Alors, ébloui ? »
Oui, oui, ébloui, comment ne pas l’être devant ça ?
Sauf que, dix jours dans une ville, ce n’est pas seulement de la beauté et de l’Histoire, c’est aussi du quotidien. Pour ce premier voyage hors l’Amérique nordique et l’Europe latine, je me suis retrouvé confronté à une langue dans laquelle je n’avais vraiment aucun point de repère. Limité aux échanges avec nos charmants hôteliers et avec les garçons dans les cafés et les restos – qui parlent tous globish -, je me suis rapidement retrouvé dans une solitude qui s’est révélée, à terme, aussi pesante qu’instructive. Tout fin seul pendant les six premiers jours, j’ai erré d’un bout à l’autre des différents quartiers, tentant d’apprivoiser la ville, de m’y trouver un « chez moi », comme je le fais partout où je vais, un café, un parc, un lieu autour duquel construire mon séjour.
Pas de ça à Istanbul. Du moins, pas dans le quartier où j’habitais, Sultanahmet, c’est-à-dire Constantinople, c’est-à-dire Byzance. À la fois hypertouristique et habité par une population de gens « ordinaires » et plutôt conservateurs, s’y côtoient donc une succession de monuments magnifiques, de petits hôtels un peu cradingues à côté de lieux plus sophistiqués, de belles maisons aux coloris pastels côtoyant les quelques derniers vestiges de ces maisons en bois construites au XIXe siècle, qu’on dirait sur le point de s’effondrer, situées dans des ruelles pas du tout touristiques…

Je me suis rapidement cassé le nez sur les omniprésents chasseurs de touristes, vendeurs de tapis et autres breloques d’une remarquable agressivité. Partout dans Sultanahmet, des hommes qui vous approchent, demandant where are you from, qui vous suivent sur une bonne distance. Il faut donc rapidement se construire une carapace et cultiver l’indifférence du regard, devenir ce prototype du touriste qui se promène avec son fric en refusant de daigner même regarder « l’indigène ».
Détestable. Comment faire alors, pour s’y sentir chez soi ?
« Dans un Istanbul écartelé entre culture traditionnelle et culture occidentale, entre une petite poignée de personnes extrêmement riches et des quartiers périphériques où vivent des millions de pauvres, dans une ville perpétuellement exposée aux vagues migratoires et structurellement divisée, personne, en cent cinquante ans, n’a vraiment pu se sentir pleinement chez lui. »

Parfois, lire Orhan Pamuk et son Istanbul sur place m’a permis de mieux comprendre ce que je ressentais, et de trouver, malgré tout, un interlocuteur pour me guider dans mon périple. Ainsi de cet énorme cliché de l’écartèlement d’Istanbul entre Orient et Occident, qui n’existe pas par hasard. Il ne s’agit pas que d’une opposition entre quartier riche et quartier pauvre, mais bien d’un écart civilisationnel. Entre les deux rives de la Corne d’Or, quel rapport entre les quartiers d’Eyüp et Beyoglü ? De la rive du premier, musulman conservateur, on contemple la Turquie qui se veut européenne. Dans l’un, les femmes voilées. Dans l’autre, talons hauts et modernité. Entre les deux, les points de rencontre ne semblent pas si nombreux.
Lire Pamuk m’a aussi permis de mieux comprendre certains aspects de cette ville qu’il qualifie lui-même de ville en noir et blanc. À la saudade portugaise répondrait la hüzün stambouliote, une sorte d’apitoiement sur soi et d’affliction causée par la perte de l’empire, de sa propre civilisation: « Détruire, brûler, ériger à la place un immeuble « occidental, moderne » est aussi une manière d’oublier. Tout ce désintérêt et toutes ces destructions, en définitive, accroissent le sentiment de hüzün, en lui ajoutant le ton de la vanité et de la misère. » Ce sentiment, dit Pamuk, « prépare les Stambouliotes à de nouvelles défaites et à d’autres formes de pauvreté. »
Ce qui m’expliquait le sentiment que je ressentais souvent, d’une ville qui existe en dépit de son histoire, dont l’art de vivre est, non pas, sorti du passé, mais est passé.
Sévère, direz-vous ? Certes, et sans doute un peu trop entier dans mon jugement. Mais comment nier que le grand écrivain turc m’a confirmé, in situ, ce que la méga-explosion urbaine de la ville m’inspirait ? (Passée de 7 millions d’habitants en 1990 à 17 millions en 2011, la ville est d’ailleurs désormais considérée comme ingouvernable, et il serait même question de la séparer en deux.) De retour à Montréal, la lecture de L’Occident mondialisé de Gilles Lipovetsky et Hervé Juvin m’a d’ailleurs confirmé dans cette impression d’une ville en pleine psychose productiviste, alimentée par une mondialisation incontrôlée qui prépare ces lendemains qui déchantent dont parle Pamuk. Je me souvenais de cette image impressionnante d’Istanbul, vue du sommet de l’île de Büyükada, se répandant à perte de vue sur la côte turque, embrumée par le smog.

Juvin : « […] les moyens de la culture-monde sont partout. Ils donnent une puissance jamais connue à la culture d’origine occidentale, c’est-à-dire technicienne, individualiste et prométhéenne, qui a produit ces moyens et qui se veut d’autant plus universelle, comme ils rendent permanente, inévitable, la rencontre et parfois la confrontation entre des cultures qu’aucun écart ne semble plus protéger. […] Le terme d’écologie humaine est banni ; il faudra bien un jour s’interroger pour savoir si le premier crime du développement n’est pas la formidable destruction du patrimoine de l’humanité qu’il réalise, au mépris le plus manifeste du droit des hommes à leur culture, à leurs mœurs, à leur fierté, au nom du droit proclamé au développement, qui est généralement le droit d’être exproprié de son sol, de ses coutumes, et prolétarisé pour le plus grand bénéfice du commerce international et de la bonne conscience occidentale. »
C’est aussi grâce à Pamuk que je suis finalement sorti de ma carapace touristique. Me promenant près de Ste-Sophie, tenant toujours Istanbul à la main, un jeune homme marchant à mon côté tentait manifestement de voir la couverture du livre. « Pamuk ? », demande-t-il. Large sourire. Il commence à me parler. En turc, évidemment. Je grimace et lui demande « Anglais ? Français ? » Hé non. Trois mots d’italien, deux mots d’anglais, une petite leçon spontanée de turc (écrivain, c’est yazar – Zeyd veut être écrivain), un peu de mime, et de longues tirades, moi en français, lui en turc, et des fous rires, parce que deux mecs devant une mosquée qui se parlent sans tout à fait se comprendre, c’était digne d’un film de Jacques Tati mâtiné de De Funès ! Je lui demande s’il se rendait à la mosquée pour la prière. Il me répond: « Me, muslim », et me montre son cœur. De la main, il balaie la mosquée : pas besoin. Échange d’adresses courriel et voilà, j’ai un ami Turc.
Merci, Pamuk !
Le 26 juin, c’était le défilé de la Gay Pride. Il aura fallu que j’attende l’âge quasi canonique qui est le mien pour respirer mes premiers gaz lacrymogènes. Pas romantique du tout, les gaz. Ce n’est qu’après la parade que l’on apprit qu’il s’agissait d’un nouvel acte de répression policière visant une modeste manifestation d’une trentaine de Kurdes, tout près du point de rassemblement de la Gay Pride, Place Taksim. Rapidement dispersée, la foule s’est regroupée, forte de plusieurs milliers de marcheurs, et a descendu Istiklal Cad, rare avenue interdite à la vraie reine d’Istanbul, la Bagnole. Je dois dire que c’était la première fois depuis très longtemps que ma participation à une telle marche me semblait avoir une réelle signification. J’avais lu, le jour d’avant, qu’un jeune homme avait été assassiné par son père dans une affaire de crime d’honneur, et que ces crimes ne sont pas rares. Dans ce contexte, marcher sur Istiklal Cad relevait plus de la solidarité la plus élémentaire que d’une occasion de faire la fête.
C’est lors d’une promenade sur ce grand boulevard, que j’ai eu la surprise de tomber sur ce large panneau :

Il s’agissait de l’Institut français, qui organisait une charmante et modeste petite expo sur le thème de la parodie dans la bande dessinée. Ce qui me rappela une magnifique expo du Vancouver Art Gallery en 2008 consacrée à la bande dessinée et animée. Si Jean-Paul Gaultier a droit à une expo célébrant son œuvre, ne serait-il pas temps que le 9e art soit mis à l’honneur ? Ce ne sont pas les thèmes qui manquent !
Par contre, la sélection de la librairie de ce lieu dont la responsabilité est de faire rayonner la culture française était un peu tristounette, offrant même quelques romans sentimentaux américains en traduction ! La présence d’auteurs francophones dans les librairies turques que j’ai visitées est d’ailleurs assez réduite. Si Camus et Hugo y sont très présents (via les commandes scolaires ?), les auteurs contemporains y sont rares : un titre de Duras et Le Clézio par ici, un Gavalda et un Maalouf par là… Seule la librairie de l’éditeur Yapi Kredi Yayinlari (qui publie les œuvres de Pamuk et de Yachar Kemal) offrait une large sélection d’auteurs francophones, dont la majorité, malheureusement, ont connu leur heure de gloire lorsque le Nouveau Roman triomphait, il y a déjà quarante ans… Quant au rayon Jeunesse, c’est une autre gloire âgée d’une cinquantaine d’années qui y triomphait :

Dans l’avion du retour, je me suis plongé dans un polar turc, Meurtre d’un gigolo de Mehmet Murat Somer, qui plaira surtout aux amateurs de polars humoristiques. En effet, on ne peut pas dire que le souci premier de Murat Somer soit de faire dans le réalisme. Son personnage principal est un travesti, gérant d’une boîte de nuit. Le jour venu, il travaille pour une agence se spécialisant dans le piratage informatique. À temps perdu (!), il mène des enquêtes criminelles. Amateurs de Mankell et autres Connolly s’abstenir ! Par contre, ce sera une excellente lecture pour ceux et celles qui sont tombés sous le charme des désormais classiques Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin.
* * *
Grâce aux livres suivant, les images resurgissent et la réflexion se poursuivra encore longtemps :
Istanbul, Orhan Pamuk, Gallimard/Folio. L’Occident mondialisé, Hervé Juvin et Gilles Lipovetsky, Livre de Poche/Biblio essais. Meurtre d’un gigolo, Mehmet Murat Somer, 10/18. La saga de Mèmed le Mince, Yachar Kemal, Gallimard/Quarto. La bâtarde d’Istanbul, Elif Shafak, 10/18. Voyage en Orient, Alphonse de Lamartine, Gallimard/Folio.

















