
Le 29 décembre, Gilles Ratier, secrétaire de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée, a présenté pour une dixième année son rapport annuel sur la production des bandes dessinées francophones. Amateurs de statistiques, réjouissez-vous !

Ratier tente une fois de plus de synthétiser les mouvements éditoriaux de l’année écoulée. Ainsi, il remarque qu’en 2009 les éditeurs continuent d’exploiter de nouvelles niches commerciales et de développer leurs activités vers les marchés dérivés (cinéma, télévision, jeux vidéo…), remettent en valeur leurs fonds en les présentant sous de nouvelles formes (intégrales, rééditions) et s’investissent dans les premières applications en direction des nouveaux supports technologiques.
Plus concrètement, il annonce que pour la quatorzième année consécutive, le nombre de bandes dessinées publiées est en progression… En effet, 4863 livres appartenant au monde du neuvième art ont été diffusés en 2009, une augmentation de 117 titres par rapport à 2008. Par contre, une décélération tangible s’installe depuis les trois dernières années par rapport aux précédentes : alors que la production progressait à hauteur de 15% par année depuis 2000, elle a chuté à 4,4% en 2007, a connu un soubresaut à 10% en 2008, puis s’est écrasée à 2,4% en 2009. Un effet de la crise économique ? Peut-être, mais si l’on considère l’ensemble des livres publiés en français, la portion de la BD monte à 7,48%, et demeure relativement stable avec les années… Cette décélération ne serait-elle donc qu’un reflet de la tendance générale de l’édition ?

Quelle progression ?
Ce qu’il faut cependant observer, c’est que parmi cette offre pléthorique, la proportion de nouveautés se réduit peu à peu (3599, soit 74% du total des livres concernés, pour 3592 et 76,79% en 2008) au profit des rééditions et intégrales, qui étaient cette année au nombre de 892 (soit 18,34% des parutions bandes dessinées de l’année, une augmentation de 3% depuis 2005). En période de crise, on va plus facilement vers des valeurs refuges, sources de marges pour les éditeurs puisque déjà amorties.

Par ailleurs, il est à souligner que cette croissance continuelle, dans un marché de plus en plus difficile, ne semble toutefois plus être le fait des plus puissants éditeurs, qui ont stabilisé leur production ( 2615 nouveautés en 2009 - soit 72,66% du secteur - contre 2657 et 73,97% l’année passée. La hausse est donc principalement due à la « petite » édition qui progresse encore fortement, totalisant 1122 nouvelles parutions - soit 31,18% du secteur -, contre 936 et 26,06% en 2008.
Édition numérique
Sinon, la bande dessinée serait l’un des secteurs du livre en avance sur l’édition numérique, même si l’importance du chiffre d’affaires de ce secteur est actuellement minuscule : les acteurs les plus avisés estiment, qu’aujourd’hui, il n’y aurait que 0,1% des livres (tous genres confondus) qui se vendraient en fichier numérique en Europe francophone.

L’offre commence d’ailleurs à se structurer et se développe rapidement : quelques sociétés se disputent déjà les best-sellers du moment, s’alliant souvent aux éditeurs « papier » en place. Par exemple, la bibliothèque Ave ! Comics, propose les téléchargements (sur ordinateurs ou appareils mobiles) payants, mais aussi gratuits dans certains cas, de plus de 250 albums déjà parus, tout en hébergeant la première bande dessinée créée spécifiquement pour ce support : Bludzee de Lewis Trondheim. Anuman Interactive, filiale de Média-Participations, travaille quant à lui sur des logiciels multi-supports et aurait déjà vendu quelques 30 000 bandes dessinées sur l’App Store d’Apple (à l’usage des iPhone et iPod Touch). Citons encore DigiBiDi, un éditeur proposant des lectures en location, sur ordinateur ou iPhone, pendant une durée limitée qui peut aller jusqu’à 3 jours.
Enfin, un mot sur la création numérique, elle aussi bien présente dans le monde du Web et des réseaux sociaux (même si elle n’est pas encore toujours très bien rémunérée) grâce à la vivacité des auteurs : il existerait, aujourd’hui, près de 15 000 blogues ou webcomics de bande dessinée sur Internet ! (un aperçu ici)
Transpositions, adaptations, traductions

La consommation de bandes dessinées est aussi stimulée par les nombreuses exploitations (films, dessins animés, jeux vidéo…) des autres industries du loisir qui courtisent le 9e art, lui amenant ainsi de nombreux nouveaux lecteurs. Ce à quoi réagit le marché de la bande dessinée en créant lui-même ses structures de « média-mix » pour proposer des livres multi-supports (accompagnés de DVD, jeux vidéo, figurines ou CD). Pour ce faire, ils passent par des filiales spécialisées, ouvrent carrément de nouveaux départements (l’éditeur de jeux vidéo Ubisoft se lançant avec la maison d’édition Les Deux royaumes) ou s’associent avec diverses sociétés multimédias à l’instar d’Ankama (société qui a explosé grâce à Dofus, son jeu vidéo multijoueurs en ligne).

Mais la bande dessinée exploite elle aussi d’autres niches porteuses, en est témoin cette tendance de fond qu’est la mise en cases des classiques de la littérature - autre preuve qu’en temps de crise, on se réfugie vers des valeurs sûres qui rassurent le consommateur. En 2009, 179 titres ont résulté d’une adaptation d’une œuvre littéraire (soit 4,97% des nouveautés contre 154 et 4,29% en 2008).

En outre, les mangas confirment une fois de plus leur place sur le marché francophone : sur les 1891 bandes dessinées étrangères traduites, 1429 viennent d’Asie (et 312 des États-Unis). La bande dessinée asiatique représente désormais plus d’1/4 du chiffre d’affaires du secteur et 39,7% de sa production !
Concentration des parutions
Il faut avoir les nerfs solides pour être libraire au cours des quatre derniers mois de l’année : la moitié des principaux blockbusters (66 sur 137) et environ 40% de la production annuelle (1912 albums) ont été mis en place entre septembre et décembre, période où les éditeurs font le plus gros de leur chiffre d’affaires, l’album étant toujours considéré comme un cadeau idéal.
Et s’il est difficile pour les petits éditeurs ou les nouveaux auteurs présentant des titres de qualité de se démarquer au cours de cette période, les grands éditeurs en souffrent aussi : en tentant tous de se tailler la part du lion, ils se pénalisent souvent eux-mêmes alors que leurs propres titres se concurrencent entre eux…
Maintenant, que souhaiter pour 2010 ? La fin des séries-concepts prévues en douze tomes, douze dessinateurs différents et un scénario bancal ? Une nouvelle série jeunesse vraiment originale qui ne table pas sur le succès de séries préexistantes ? La disparition des séries où on cherche avant tout à cibler un public plutôt que d’écrire une bonne histoire ? Que de vieux dessinateurs radoteux tentent de nouvelles expériences plutôt que d’aligner le 52e tome de leur série ? Un titre exceptionnel par semaine ? Heureusement, on peut rêver…

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D’après le Bilan 2009 de l’ACBD « Une vitalité en trompe-l’oeil ? » © Gilles Ratier, secrétaire général de l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée.
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