
Tempête de louanges autour du cinquième tome de la série Magasin général, de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp. Fabien Deglise parle dans Le devoir d’une «quête de l’authentique», Tristan Malavoy-Racine de Voir qualifie l’album d’«exquis», tandis que l’équipe de Bazzo.tv est unanime : Michel Labrecque parle d’un livre obligatoire où tout est parfait (dessin, personnages, histoire et… sacres !) ; Pascale Navarro affirme « s’être engouffrée dans le récit comme on entre dans un film » ; et Marie-France de résumer : « un excellent roman [et] un grand film ».
Si on peut se réjouir que l’équipe de Bazzo.tv découvre (peut-être) enfin l’univers de la bande dessinée, leurs commentaires attestent d’une certaine incapacité à la reconnaître pour ce qu’elle est. Comme un roman ou comme un film : ainsi, la bande dessinée n’est rien, sauf si elle est comme autre chose (de reconnu) ?
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Il faut dire que les chroniqueurs culturels ont du grain à moudre, chacun des tomes de la série des deux compères français s’étant vendus « à coups de 10 000 exemplaires au Québec » et de 100 000 exemplaires dans la francophonie. Initialement annoncée comme une trilogie, la série démarrée en 2006 fut ensuite projetée en 4 tomes, puis 6, et alors qu’elle semblait s’être stabilisée pour 7 tomes depuis quelques mois, on découvre que Loisel annonce que cet ambitieux projet pourrait peut-être comporter encore quatre autres tomes. « On ne connaît pas encore le chiffre exact », de préciser Loisel. Mais permettons-nous de nous interroger sur les motivations de cette incessante rallonge. De la trilogie au décalogue, le projet est vache à lait puis veau d’or ? Et une autre de ces vaches sacrées pour le Québec ?
Ces vaches sacrées sont ces monolithes culturels nationaux pour qui la critique est expressément tenue de s’en tenir aux commentaires positifs, pour ne pas dire à la complaisance : Le cirque du soleil, Céline Dion, Robert Lepage, etc. Déjà que la critique a la vie dure au pays de Québec. On se souvient de cet exemple tristement célèbre de Robert Lévesque qui, suite à une critique de trop, est devenu persona non grata au Théâtre d’Aujourd’hui pour avoir froissé définitivement Lorraine Pintal… Mais reprenons : pour les chroniqueurs culturels, la critique de Magasin général est-elle devenue taboue ?

Il faut dire que Magasin général a de quoi séduire, et semble même avoir été conçu pour séduire : à quelque part entre Le survenant et Les filles de Caleb, cet échantillon de la culture folklorique québécoise rejoint un public élargi. Précisons également que les romans-sagas célébrant le Québec rural ont la cote. « Au Québec davantage qu’ailleurs dans le monde, les gens veulent savoir d’où ils viennent », disait l’auteure des Filles tombées et ex-présidente d’honneur du Salon du livre de Montréal, Micheline Lachance, pour expliquer le succès des romans historiques ; le sillon rural est à creuser.
Mais au-delà de son effet d’identification nationale, que nous exprime le récit de cette série ? « Dans Magasin général, il n’y a pas d’histoires compliquées, avec des intrigues et des rebondissements, c’est simplement la vie d’un village, pleine d’humour et de sentiments, où se croisent, comme dans la vie, tendresse et contradictions. Et ça plaît », confie Loisel à Fabien Deglise. On comprend bien l’intention de simplicité des auteurs. Mais jusqu’à quel point peut-on faire endosser au concept de cette «vie de village» une histoire où l’intrigue est dilatée au maximum ? Car cette supposée simplicité finit par y prendre des airs de vacuité.
Cette opposition simpliste de lenteur à intrigue prend des allures de fausse justification, qu’on retrouve souvent d’ailleurs sur ces sites spécialisés où les internautes sont appelés à commenter et noter les films à l’affiche, tels Cinéma Montréal ou Allociné. En effet, le commentaire « n’allez pas voir ce film si vous aimez les films d’action » semble revenir systématiquement dès qu’il est grosso modo question d’un drame ou d’un film d’auteur. Comme s’il y avait d’un côté les histoires où il se passe quelque chose, associées de manière caricaturale au cinéma américain, et de l’autre celles où il ne se passe rien, lentes, avec une vision d’auteur. Cette réduction apparaît un brin malaisée… Il ne faut pas confondre action et enjeu : le fait qu’un récit soit lent n’implique pas qu’il doive évacuer toute tension !

L’histoire a déserté Notre-Dame-des-Lacs ; par contre, la carte postale s’y vend bien. N’y a-t-il que chez les animaux que se déroulent de réels enjeux ?
Car il semble que dans Magasin général on ait troqué la vision d’auteur pour la lenteur, dorénavant érigée en système ; qu’on assiste maintenant à la dilution d’une création et à la complaisance de ses auteurs envers elle. L’argument de ce cinquième tome, Montréal, tient en deux lignes : le village est fâché contre Marie qui a commis l’adultère, puis Marie s’enfuit à Montréal et le village a ben d’la peine. Pour remplir 70 pages, le lecteur assiste donc à une multiplication des scènes où les gens du villages sont fâchés tandis que Marie est dépitée, puis à une multiplication des scènes où les gens du village souffrent de son départ, aux travers desquelles sont intercalées d’autres scènes «bucoliques» sans rapport avec l’intrigue (des animaux qui s’ébrouent, par exemple), et d’innombrables plans muets de Marie qui s’amuse avec son amie dans un Montréal d’époque. De la garniture, en veux-tu, en voilà, mais où est le beigne ?

Pendant qu’à Notre-Dame-des-Lacs, les habitants effectuent leur corvées et que Serge Brouillet gave ses ouailles du savoir-faire français, une Marie muette s’amuse dans un Montréal, encore une fois, de carte postale, où le pique-nique local reçoit la bienveillante bénédiction du «Déjeuner sur l’herbe» de Monet.
Et au final, c’est un autre bon exemple de la schizophrénie identitaire nationale. Les Québécois aiment tant se faire dire qu’ils sont donc beaux pis fins par les « étrangers », possiblement parce qu’ils semblent incapables de se le dire eux-mêmes (souvenons-nous 1980 et 1995). Convoquons encore une fois l’exemple de l’album des Nouvelles aventures de Lucky Luke, La Belle Province, un des plus grands succès de vente pour la bande dessinée au Québec avec ses 40 000 exemplaires écoulés : pour La Belle Province, comme pour Magasin général, des œuvres d’auteurs Français dépeignant un certain Québec folklorique sont portés aux nues tandis qu’ici la création nationale vivote.
Et même, renchérissons : le succès en France de Magasin général, avec ses costumes d’époque et son parfum joualisant, ne vient-il pas simplement conforter le public français dans l’image qu’il se fait du Québec, cette image de cabane en Canada qui nous est assignée ad nauseam ? Ainsi, non seulement le public et les chroniqueurs culturels d’ici célèbrent le paradoxe d’une culture du terroir Québécois réalisée par des Français, mais aussi, au regard de la réception de l’œuvre en France, cautionnent un rapport où la France regarde le Québec à travers un rassurant cliché folklorique.

Pour faire un parallèle, il y a 30 ans, en 1979, Pélagie-la-Charrette remportait le Prix Goncourt. Mais si Antonine Maillet, au lieu de confiner la parlure acadienne aux dialogues dans ce roman écrit en français international, l’avait intégralement écrit en français acadien, aurait-elle pareillement séduit les membres du jury ? Une identité entre guillemets, un roman avec de vrais morceaux de folklore contenus, leur fut sans doute plus confortable.
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Magasin général t.5 : Montréal, Régis Loisel et Jean-Louis Tripp, Casterman, 84 p.
Mots-clefs : cabane en Canada, clichés, folklore, intrigue, Jean-Louis Tripp, lenteur, magasin général, médias, Montréal, Régis Loisel, tension, vaches sacrées

Cher Éric,
Je me permets de te tutoyer car on a déjà jasé ensemble assez souvent. Bien qu’un peu pas mal en retard (3 juin 2010), je viens de découvrir ta critique du Magasin général t.5 parue le 14 décembre 2009. Je ne parlerai pas de la série car après avoir lu le premier tome… je l’ai revendu ! Pourtant, je suis un grand amateur de BD, donc aussi collectionneur (+ de 3000 albums et essais), et j’achète un peu de tout.
Je suis en total accord avec tes commentaires à propos de Magasin général sur «l’étirage de sauce». Comme tu dis, passer «de la trilogie au décalogue», faut le faire ! Money talks.
Déjà dans le premier tome il ne se passait rien de rien, on campait très lentement les personnages. Autre chose qui m’avait tapé sur les nerfs alors, si je me souviens bien, c’était les sacres exagérés des enfants (gracieuseté de J. Beaulieu, je crois). Cela ne collait pas du tout avec la réalité du milieu campagnard très reculé où se déroule l’action, surtout sous la chape oppressante de l’Église du moment. J’ai 63 ans, je sais de quoi je parle !
Pour ce qui est du regard que les Québécois portent sur leur «viande à chien» de passé au lieu de s’engager dans l’avenir (un pays, par exemple) et leur nombrilisme autour de leurs vedettes internationales, qu’ajouter de plus à tes propos. Question d’immaturité sans doute.
Michel Jacques