Le Délivré
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25 novembre 2009  par Eric Bouchard

Musique sans sons (2)

Dans l’article de lundi, nous voyions quels stratagèmes l’auteur de bande dessinée peut développer pour recréer la musique. Voici la seconde partie de cette inventaire non-exhaustif, qui nous rappelle à quel point la suggestion d’une chose peut être aussi forte que la chose elle-même.

Style visuel

L’auteur peut décider de tabler sur un style pour lorgner vers une esthétique musicale. Ainsi, c’est tout l’album En route pour Seattle qui colle esthétiquement à cette satire autour de la Mecque de la musique grunge. Peter Bagge développe un style pictural déconstruit, déformé, «crasseux». Les paroles du groupe fictif qu’on peut voir ici sont une allusion à la fameuse comptine «I scream, you scream, we all scream for ice cream», chantée par Roberto Benigni dans Down by law, de Jim Jarmusch.

Buddy Bradley t.1 : En route pour Seattle, Peter Bagge, Rackham.

Buddy Bradley t.1 : En route pour Seattle, Peter Bagge, Rackham.

On sent la passion de Brüno pour les films policiers de la Blaxploitation. Et on peut dire qu’il s’en donne à cœur joie dans cette séquence disco-funk bâtie au rythme de l’alternance contrastée des fameuses couleurs orange et mauve (ne manque que le vert lime), tandis que s’accumulent les accessoires disco et qu’irradie la boule-miroir sur tout l’espace de la planche.

Inner City Blues (éd. intégrale), Brûno et Fatima Ammari-B, Vents d'Ouest.

Inner City Blues (éd. intégrale), Brûno et Fatima Ammari-B, Vents d'Ouest.

Si Osamu Tezuka a toujours su faire preuve de beaucoup d’audace dans ses compositions de planches, on voit ici qu’il joue à l’intérieur d’une case sur un effet de décomposition stroboscopique du visage chantant pour appuyer le psychédélisme funk de la séquence… On songe aux vidéos d’Earth, Wind and Fire

La femme insecte, Osamu Tezuka, Casterman, coll. «Sakka».

La femme insecte, Osamu Tezuka, Casterman, coll. «Sakka».

Texture

Dans le shôjo Nodame Cantabile, dont le titre lui-même fait référence à une manière d’interpréter le phrasé mélodique, la représentation de la musique passe par la combinaison de l’image du musicien jouant de son instrument et d’une texture de fond qui «rend» la qualité de l’interprétation.

À gauche : Sonate no. 5 pour violon et piano en fa majeur, dite « du printemps », de Beethoven. À droite : Sonate pour deux pianos en ré majeur, dite « La pathétique », de Mozart.

À gauche : Sonate no. 5 pour violon et piano en fa majeur, dite « du printemps », de Beethoven. À droite : Sonate pour deux pianos en ré majeur, dite « La pathétique », de Mozart.

Langage, langages

Dans Total Jazz, Blutch décline, avec beaucoup d’inventivité, une grande variété de manières de «matérialiser» la musique, tel que brillamment illustré avec cette interprétation du Herbie Mann Group.

Total Jazz, Blutch, Seuil.

Total Jazz, Blutch, Seuil.

Jochen Gerner tente quant à lui, dans un hommage aux Pixies, de s’attarder aux différentes interjections présentes dans les chansons du groupe, en jouant sur la forme des bulles qui les représentent. Une musicalisation du phylactère, en somme. Uh-hu, uh-hu, uh-hu, uh-hu, ooo…

« Pixies », Jochen Gerner, dans Rock Strips, collectif, Flammarion.

« Pixies », Jochen Gerner, dans Rock Strips, collectif, Flammarion.

Zviane nous avait surpris dans Le point B par le naturel avec lequel elle convoquait ensemble musique et bande dessinée. Dans cet extrait, elle défige le système de notation musicale en l’amenant de manière imagée à le faire s’exprimer sur son interprétation, enfin, sur sa tentative d’interprétation par le musicien !

Le point B, Zviane, Monet éditeur.

Le point B, Zviane, Monet éditeur.

Zviane a par ailleurs posté sur son blogue un exercice effectué avec des étudiants sur la représentation abstraite de la musique en bande dessinée, avec des résultats plutôt intéressants :

D'après le « Confutatis » du Requiem de Mozart

D'après le « Confutatis » du Requiem de Mozart

Le cas Prudhomme

J’avais remarqué le travail de David Prudhomme sur la musique lors de la parution de Boris Vian en images et en BD, en 2000. Dans une interprétation de la célèbre Les joyeux bouchers, il était parvenu à de surprenantes métaphores visuelles, restituant à la fois le rythme et le sujet :

« Les joyeux bouchers », David Prudhomme, dans Boris Vian en images et en BD, collectif, Vents d'Ouest.

« Les joyeux bouchers », David Prudhomme, dans Boris Vian en images et en BD, collectif, Vents d'Ouest.

Et voilà que vient d’arriver en librairie Rébétiko, où Prudhomme est particulièrement en possession de ses moyens, comme nous le montre la séquence suivante, à l’intérieur de laquelle le lecteur découvre enfin la musique rébète. Pour la restituer, il joue à la fois sur l’attente du lecteur (moment d’arrêt avant le début), un certain silence visuel où ne perce que la voix, cette voix articulée par une typographie plus libre, qui joue d’un surprenant contraste et flotte dans l’image, tandis qu’une danse presque cérémoniale s’amorce, et que le lecteur a les nerfs à fleur d’ouïe…

Rébétiko (La mauvaise herbe), David Prudhomme, Futuropolis.

Rébétiko (La mauvaise herbe), David Prudhomme, Futuropolis.

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