Le Délivré
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20 novembre 2009  par David Murray

Quel rôle pour les libraires dans le monde du numérique?

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, l’arrivée du livre numérique aura pour conséquence de bouleverser le milieu du livre. Les libraires, ses acteurs de première ligne, en sont conscients. Et s’il n’y a pas de position commune dans ce dossier, il sont déjà plusieurs à se questionner sur les façons d’en arrimer les développements au rôle de libraire.

Bien entendu, ce n’est pas la première fois que les libraires sont confrontés à de nouveaux défis et de nouvelles concurrences. Dès le XIXe siècle, les bibliothèques de gare allaient gruger une part de leurs marchés, annonçant une évolution que l’on peut illustrer aujourd’hui avec ces pharmacies et autres magasins fourre-tout qui offre à leurs clients diverses publications à grand tirage. L’apparition à partir des années 1970 de grandes chaînes offrant des livres allaient aussi constituer de nouveaux défis. Tout cela sans compter les défis structurels auxquels font face les librairies indépendantes depuis une vingtaine d’années, comme la concentration toujours plus grande des librairies, ou l’accroissement du nombre de titres édités, qui pèse sur les petits détaillants. L’apparition du numérique n’est qu’un nouveau défi auquel seront confrontés les libraires dans les prochaines années. Par contre, le numérique représente un défi d’un tout autre registre. Parce qu’avec lui, c’est avec de nouvelles formes de pratiques de lecture et d’achats et le risque d’une possible dématérialisation du livre que les libraires devront jongler.

Et les défis risquent d’être encore plus grands alors que des géants économiques comme Google ou Amazon ont déjà emboîté le pas du numérique. La bataille risque donc d’être très inégale pour les librairies traditionnelles et indépendantes, dont les moyens sont nettement plus limités.

Le numérique inquiète donc naturellement les libraires. Du côté de la France, un rapport écrit pour le Syndicat de la librairie française (SLF) et l’Association des librairies informatisées et utilisatrices de réseaux électroniques (Alire), publié en juin 2008, a tenté de mesurer l’impact du numérique sur le commerce du livre et de proposer des solutions pour y faire face. Comme le mentionnent les auteurs : « Il faut aujourd’hui - et non pas demain ou après-demain - accueillir le numérique et préparer le commerce du livre à la vente directe de contenus numériques. Sinon, d’autres le feront, sans la même déontologie que celle que la profession revendique. » Parmi leurs propositions pour structurer la commercialisation de l’offre numérique, on souligne la nécessité d’une définition juridique du livre électronique. Est aussi préconisée la définition de normes techniques et commerciales communes pour l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre. Est aussi mise de l’avant l’idée de standardisation des fichiers pour favoriser l’harmonisation de la lecture sur l’ensemble des plate-formes numériques. Voilà des propositions qui devront nécessiter la collaboration de tous les acteurs de la chaîne du livre.

Quelles pourraient être les perspectives pour les libraires dans ce nouveau contexte du numérique ? Bien qu’il n’y ait aucun consensus sur la question, bien des pistes doivent être explorées : les libraires devraient-ils vendre les appareils et les contenus ? Devraient-ils permettre d’acheter ou télécharger un livre à même la librairie ? Devraient-ils mettre en place un système de location numérique ? Bref, il existe plusieurs questions qui devront être adressées dans les prochaines années. Mais ce qui est sûr, c’est que les libraires devront trouver leur place dans la nouvelle donne du numérique.

Certains observateurs estiment qu’en ce sens, les libraires devraient tabler sur ce qui les distingue et constitue leur expertise, ceux-ci représentant un maillon essentiel dans la chaîne du livre par leur rôle de passeur de culture. Leurs contacts avec les clients et leur rôle de conseiller font d’eux des médiateurs de premier plan entre l’offre éditoriale et le public. Les libraires auraient donc tout intérêt à renforcer ce rôle, entre autres en mettant en place divers outils pour orienter le public à travers la panoplie de publications qui arrivent sur les rayons chaque année. Les libraires auraient aussi tout intérêt à miser sur les produits spécialisés et à offrir des services tels que l’impression sur demande. En effet, si aujourd’hui le libraire est contraint de limiter son inventaire, un des avantages du numérique est que dans cet univers, le nouveau libraire pourra avoir accès à toute la production, même les titres épuisés.

Certains pourraient relever le fait qu’on ne remplit pas son lecteur MP3 en se rendant chez son disquaire et qu’il en sera sûrement probablement de même pour le livre. Il ne faudrait cependant pas perdre de vue qu’une librairie est plus qu’un simple magasin de livres. Elle est aussi un lieu de rencontres, d’animations, d’échanges et de sociabilité. En ce sens, aussi pratique que peut être l’achat en ligne, rien ne pourra remplacer les liens qui existent entre le libraire et sa clientèle. On pourrait en dire autant des disquaires spécialisés. De même, jamais une critique lue sur le web ne pourra remplacer un échange oral entre un libraire et son client. Rien ne vaut, en effet, les conseils d’un bon libraire ou l’analyse d’un critique littéraire. Les libraires auraient donc tout intérêt à investir les marchés de niche. C’est qu’avec une offre de masse qui se dilue sous la pression du web, les détaillants spécialisés ont plus de chances de se distinguer.

Mais d’autres émettent un bémol sur ces perspectives. Les changements inévitables et profonds qu’entraînera l’avènement du numérique alimentent certains scénarios catastrophes allant jusqu’à la disparition d’une grande partie des librairies indépendantes. Selon ces scénarios, avec le développement de la technologie, ce sont des pans entiers de la production de livres qui vont graduellement échapper aux librairies traditionnelles, réduisant à néant les bases actuelles de l’économie du livre et de la librairie. Et tout ce qui pourrait freiner cette évolution, ce sont les intérêts des grands joueurs de l’édition qui oeuvrent également dans la diffusion et la distribution et dont les profits sont menacés par le numérique. Mais dès que ceux-ci trouveront les moyens de tirer profit du numérique sans passer par la librairie traditionnelle, on peut spéculer sur le fait qu’ils seront peu à pleurer sur le sort de cette dernière, dont l’indépendance a déjà été considérablement réduite par les pratiques commerciales qui ont cours actuellement.

Certaines perspectives sont donc loin d’être réjouissantes pour les libraires. Le défi consistera, pour ceux-ci, à réussir à canaliser une partie des retombées du numérique pour leurs bénéfices. Comme nous l’avons souligné, le numérique bouleverse non seulement les composantes de la chaîne commerciale du livre, mais aussi les habitudes de lecture et les comportements des consommateurs. Et plusieurs pistes de solution avancées jusqu’ici sont loin de pouvoir assurer la survie de toutes les librairies. Une chose est sûre cependant : l’État aura un rôle majeur à jouer dans cette évolution s’il tient à soutenir les artisans de première ligne de la chaîne du livre. De même, dans ce nouveau contexte, les libraires devront redoubler d’effort pour démontrer la pertinence de leur rôle, expliquer que le livre n’est pas une marchandise comme les autres et que la société pourrait pâtir d’une réduction de la diversité des supports et des réseaux de diffusion et de circulation de la pensée et des idées.

Les défis sont donc entiers. Et même si la perspective d’un monde numérique tous azimuts peut nous paraître lointaine, ou si l’implantation généralisée du numérique n’a rien d’immuable, les libraires ne peuvent se permettre de faire l’économie d’une réflexion, et ce dès maintenant, sur le rôle qui sera le leur dans le monde du livre de demain.

* * *

Soulignons qu’au Québec, certaines personnes ont déjà commencé à se pencher sur les défis que pose le numérique. On lira d’ailleurs avec intérêt les articles sur le sujet de Gilles Herman, éditeur et directeur général des éditions du Septentrion. Il siège d’ailleurs sur le comité du numérique de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).

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2 commentaires à cet article

  1. Catherine Martinez dit :

    Je vous remercie pour cet article vraiment excellent et constructif.
    Au plaisir de vous lire prochainement.

    Catherine

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