Les 30 septembre et 1er octobre derniers avaient lieu à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) les Assises internationales de l’imprimé et du livre électronique de Montréal. Organisé par Éric Le Ray, qui a co-dirigé l’ouvrage La bataille de l’imprimé à l’ère du papier électronique, et qui suit de près l’évolution du papier électronique, ce colloque fut l’occasion de faire le point sur un secteur qui a le vent dans le voiles et gruge tranquillement de nouvelles parts de marché au dépens de l’imprimé : le livre électronique.

Vue avec suspicion par certains acteurs du milieu, accueillie avec enthousiasme par les autres, l’arrivée de ce nouveau support bouleverse à n’en point douter le monde du livre. C’est que depuis l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, c’est la première fois qu’apparaît un livre sous une forme dématérialisée, soit sous la forme d’un fichier informatique. Cependant, on pourrait qualifier cette dématérialisation de relative, puisque ce fichier nécessite toujours un support matériel pour être lu. Il n’empêche qu’il s’agit malgré tout d’une véritable révolution ! Mais qu’en est-il exactement ? Où en est cette nouvelle technologie dans son évolution ?
D’entrée de jeu, il faut voir qu’à l’heure actuelle, le livre numérique n’occupe qu’une part marginale de la vente de livres. Toutefois, avec la technologie qui évolue rapidement, cette situation pourrait bien changer dans les prochaines années, si bien que certaines prévisions annoncent que le livre électronique irait chercher de 10 à 15% des ventes les cinq prochaines années.
Parmi les facteurs qui pourraient favoriser l’essor du support numérique, il y a le prix. En l’état actuel, il y a une volonté affichée de la part des joueurs importants du secteur, comme Sony et Amazon, de vendre le livre électronique moins cher que sa version papier. Comme il n’existe aucune politique des prix dans le domaine numérique, il arrive régulièrement que les nouveautés dans leur version électronique soient 20% moins chères que leurs équivalents papier. Le Devoir nous apprenait d’ailleurs en août dernier que Sony avait décidé d’abaisser les prix de ses meilleurs vendeurs de 11,99$ à 9,99$ afin de rejoindre le prix plancher établi par Amazon en 2007. Les prix de vente du livre numérique vont donc généralement de 50% à 100% du prix papier, pour atteindre une moyenne autour de 75%, soit 25% moins cher. Mais disons que l’heure est actuellement à l’expérimentation. La tendance devrait toutefois se stabiliser ces prochaines années selon une évolution qui pourrait être semblable à celle qu’a connue le milieu du disque.

Un autre facteur pouvant favoriser l’essor du livre numérique vient des supports sur lesquels on peut lire ces livres. Bien que plusieurs livres électroniques peuvent être lus sur des supports généralistes comme le iPhone, le iPod Touch ou sur votre ordinateur personnel, l’arrivée de nouveaux supports numériques portatifs spécialement conçus pour le livre numérique en rend la lecture beaucoup plus agréable, sans parler de leur capacité de stockage sans cesse grandissante. Ce sont les fameuses liseuses. Après plusieurs tentatives avortées - on peut penser ici à Cytale en France, qui devait déposer son bilan en juillet 2002, le rapport qualité-prix pour le livre papier demeurant alors de loin la meilleure alternative -, voilà que de nouveaux modèles apparus dernièrement apparaissent beaucoup plus alléchants. Ceux-ci bénéficient entre autres de nouvelles innovations comme l’arrivée de l’encre électronique. Parmi les modèles les plus avancés actuellement, on retrouve le Kindle DX et le Sony Reader PRS-600. Le premier, se détaillant autour de 500$, a été lancé en mai 2009 et permet de stocker environ 3000 romans, que l’on peut lire sur un écran noir et blanc de 9,7 pouces. Par contre, il ne permet que de lire des livres achetés au magasin en ligne Amazon. Le deuxième est muni d’un écran tactile de 6 pouces et se détaille à 400$ ; mais sa capacité de stockage est plus limitée - quelques 350 livres -, une lacune à laquelle on peut pallier en achetant de la mémoire. En revanche, un point à son avantage est que mis à part Amazon, il permet d’acquérir des livres dans n’importe quelle librairie virtuelle. Mais comme l’ont souligné plusieurs artisans du livre, il semble qu’on attende toujours l’arrivée d’un véritable « iPod de la littérature ». Bien que les possibilités de contenus interactifs soient illimitées, il semble que l’objectif visé prioritairement est de développer des liseuses dont les fonctionnalités seraient limitées pour en maximiser l’efficacité.

Un autre point qui joue en faveur de l’expansion du livre électronique est son côté pratique et la question de l’accessibilité. En effet, comme nous l’avons déjà évoqué, les lecteurs de livres numériques permettent d’emmagasiner des centaines de livres et de les transporter sans avoir à se soucier de leur format ou de leur poids. De même, l’écran des nouveaux modèles de liseuses offre une lecture agréable et la possibilité de grossir la taille des caractères. Le fonctionnement est aussi assez simple : l’utilisateur télécharge un livre en format numérique du site d’un détaillant, après quoi il ne lui reste plus qu’à transférer ce livre numérique sur son lecteur au moyen d’un câble USB. Sur la question de l’accessibilité, soulignons qu’on peut se procurer un livre numérique en tout temps, l’achat en ligne pouvant se faire à toute heure du jour et de la nuit. On peut en outre dans certains cas acheter les livres à la pièce (par chapitres, par exemple) et ceux-ci possèdent la qualité de ne jamais devenir épuisés.
Comme nous l’avons relevé, le livre numérique prend du galon à chaque jour. Aujourd’hui, la plupart des grandes librairies à travers le monde offrent à leurs clients la possibilité de télécharger des livres. Et cela, c’est sans compter des géants comme Google, qui numérisent à grand train les rayonnages des bibliothèques pour les vendre ensuite sur son site Google Books. Donnant lieu à quelques imbroglios au niveau des questions relatives au droit d’auteur, un règlement est en train d’être négocié entre Google, les auteurs et les éditeurs américains - une démarche qui ne va pas sans être contestée à travers le monde. D’ailleurs, au Québec comme en France, les éditeurs ont pour la plupart refusé de signer l’entente offerte par Google, par laquelle, moyennant une compensation, ils perdraient leurs droits sur les livres numérisés illégalement par Google depuis 2004.

D’autres initiatives naissent de partenariats entre vendeur et éditeurs, comme c’est le cas avec MobiLire. Une entente a été conclue entre ce dernier et l’éditeur des romans Harlequin, de même qu’avec Gérard de Villiers, les éditions de l’Archipel, les éditions Florent Massot et les presses du Châtelet, pour rendre disponibles les livres publiés par ces maisons sur les iPhone.
Et du côté du Québec ? En fait, la Belle Province est en ce moment un peu à la traîne, mais tranquillement, le livre numérique est en train de faire sa niche. Une incursion qui sera facilitée par de récentes initiatives. Ainsi, le détaillant Archambault lançait à la fin de l’été Jelis.ca, un site de téléchargement de livres numériques francophones, la première plate-forme du genre en Amérique du Nord. Quelques 20 000 titres sont actuellement disponibles sur le site.
Au-delà de toutes ces initiatives qui essaiment un peu partout, il est bon de rappeler que foncer dans la voie numérique ne peut se faire les yeux fermés. C’est ce qui peut expliquer la raison pour laquelle on constate encore des réticences de la part des artisans du livre au Québec d’embrasser avec un enthousiasme aveugle la voie numérique. En janvier 2008, l’Association Nationale des Éditeurs de Livres (ANEL) publiait d’ailleurs un rapport de Guylaine Beaudry sur cette question, Les Enjeux de l’édition numérique dans le monde numérique. On y trouve seize recommandations portant entre autres sur les implications juridiques liées au numérique, la production des fichiers numériques, un programme de formation des éditeurs et la création d’un agrégateur, à savoir une plate-forme composée d’un entrepôt numérique et de services de promotion et de commercialisation des livres numériques qui y sont déposés par les éditeurs. Sans entrer dans les détails, disons simplement qu’on désire encadrer convenablement le secteur numérique pour le bénéfice des acteurs d’ici. On lira d’ailleurs avec intérêt les billets de Gilles Herman sur ces questions.

Un autre défi auquel font face les acteurs du livre est celui de la facturation. Comment, en effet, trouver un prix juste et équitable quand on sait qu’Amazon vend généralement à perte ses livres numériques ? Encore une fois, Gilles Herman pose des questions pertinentes sur le sujet. On pourrait entre autres penser qu’avec le numérique, on s’épargne des intermédiaires, mais la situation est loin d’être aussi simple.
Ce qui est sûr, cependant, c’est que nous n’avons pas fini d’entendre parler du livre numérique. Celui-ci continuera son ascension dans les prochaines années, qu’on le veuille ou non. Reste à savoir de quelle façon le milieu du livre s’y prendra pour s’assurer d’une évolution au bénéfice de tous les acteurs du milieu.
Et est-ce que le livre numérique en viendra un jour à supplanter le livre papier? Disons que ce n’est pas pour demain. Vous serez sans doute d’ailleurs nombreux à encore préférer ce bon vieux support. Et justement, laissons-nous avec ces paroles de l’auteur italien Umberto Eco, qui s’exprimait sur la question dans une entrevue accordée au magazine Télérama :

« L’e-book, sur lequel le feuilletage est possible, a beau se présenter comme une nouveauté, il cherche à imiter le livre. Dans une certaine mesure seulement, puisque, sur un point au moins, il ne peut l’égaler : le livre de papier est autonome, alors que l’e-book est un outil dépendant, ne serait-ce que de l’électricité. Robinson Crusoé sur son île aurait eu de quoi lire pendant trente ans avec une bible de Gutenberg. Si elle avait été numérisée dans un e-book, il en aurait profité pendant les trois heures d’autonomie de sa batterie. Vous pouvez jeter un livre du cinquième étage, vous le retrouverez plus ou moins complet en bas. Si vous jetez un e-book, il sera à coup sûr détruit. Nous pouvons encore aujourd’hui lire des livres vieux de cinq cents ans. En revanche, nous n’avons aucune preuve scientifique que le livre électronique puisse durer au-delà de trois ou quatre ans. En tout cas, il est raisonnable de douter, compte tenu de la nature de ses matériaux, qu’il conserve la même intensité magnétique pendant cinq cents ans. Le livre, c’est une invention aussi indépassable que la roue, le marteau ou la cuiller. »
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La bataille de l’imprimé à l’ère du papier électronique, sous la dir. d’Éric Le Ray et Jean-Paul Lafrance, Les presses de l’Université de Montréal, 2008, 257 p.
Pour rester à l’affût des développements du numérique, on pourra suivre avec attention le blogue du livre électronique, une belle initiative de notre confrère Mathieu Plasse de la Librairie Pantoute.
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Article intéressant pour comprendre les avantages du livre électronique.
Mais qu’en est-il de la question esthétique ? Comme le soulignait Fernand Dansereau, le numérique favorise au niveau visuel l’esthétique du contraste, de la brillance et néglige l’esthétique de la nuance, l’esthétique d’ombres et de lumière. Moi-même, il m’est difficile de lire longtemps sur un ordinateur pour lequel je ne peux jouer que sur le contraste, la brillance et pas du tout sur la nuance. Mes yeux fatiguent de la surbrillance, des succession de contrastes tout comme mes oreilles se fatiguent lorsque je vois et surtout entends les ” trailers “, les pre-views ”
au cinéma.