
Récemment est arrivé sur nos tablettes La guerre des OGM, paru chez Delcourt dans la collection « Mirages » sous la plume de Michaël Le Galli et le dessin de Mike. Cette parution n’est que la dernière en liste d’un genre qui essaime depuis une vingtaine d’années dans le domaine du 9e art : la BD reportage.
Dans cet ouvrage, on y dresse le portrait des OGM et en retrace la petite histoire. Pour quiconque est peu familier avec cette problématique, le récit de Le Galli et Mike permet, dans une brillante démarche synthétique, d’en cerner les principaux enjeux. Le style, très didactique et présenté de manière épurée, recèle ce qui fait le mérite des BD reportage : la mise en images de reportages, témoignages et autres récits journalistiques nous permettant d’appréhender le réel. Si La guerre des OGM adopte le style pédagogique, il ne représente pas l’unique modèle en matière de BD reportage. Loin de là! Petit tour d’horizon d’un genre en plein essor.

Sans en remonter aux origines, en recenser les pionniers et les précurseurs ou aborder la question du dessin de presse, débutons par une figure incontournable de l’histoire récente : Joe Sacco. Maltais d’origine basé aux États-Unis, on le connaît principalement pour son travail sur la Palestine (Palestine dans la bande de Gaza et Palestine, une nation occupée) et la Bosnie (Gorazde). Il est le représentant type de ce à quoi on pense immédiatement lorsqu’on réfère à la BD reportage, à savoir un reportage journalistique classique mis en images. Enlevez celles-ci, mettez en mots l’atmosphère qu’elles transmettent, le tout entrecoupé des dialogues faisant office de citations, et vous avez un reportage qui pourrait apparaître dans n’importe quel grand magazine. Mais c’est justement là que prend toute sa pertinence la BD reportage. Elle permet de pallier à ce qu’on pourrait considérer comme une certaine neutralité des mots. Comme le disait Joe Sacco lui-même dans une interview accordée au Toronto Star en 2003, « un journaliste va écrire dans un article : Les rues de Gaza sont très boueuses. Mais combien de fois peut-il l’écrire ? Alors que moi, je peux les montrer en permanence à l’arrière-plan, et elles collent à l’esprit du lecteur comme elles ont collé à mes chaussures. ». Dans cette lignée du reportage classique, soulignons le travail collectif réalisé chez Cumulus Press avec Extraction!, une mise en images de 4 reportages journalistiques portant sur les activités et les effets de grandes compagnies canadiennes oeuvrant dans le domaine des ressources naturelles. Malheureusement, aucune traduction en français n’en a encore été réalisée.

Le travail de Sacco témoigne aussi d’un autre des traits distinctifs de la BD reportage : la mise en scène du reporter. Celui-ci, le narrateur, est constamment présent dans le récit et ses états d’âmes en constituent une partie intégrante. Le reporter ne répond donc plus à la figure « neutre et objective » au-dessus de la mêlée, il en est un acteur au même titre que ces sujets, avec ses émotions, ses réflexions.


Ce regard personnel sur des événements est d’ailleurs la technique utilisée par certains auteurs, comme Guy Delisle, Marjane Satrapi et Nicolas Wild, pour ne prendre que ces trois exemples. Bien que ne constituant pas des reportages à proprement parler, leurs récits autobiographiques, qu’ils s’inscrivent dans leur parcours personnel ou professionnel, nous permettent d’appréhender une réalité à laquelle nous n’aurions pas nécessairement accès par l’entremise d’un reportage journalistique classique. Dans le cas de Delisle, avec Pyongyang, Shenzhen et Chroniques birmanes, on entre dans le quotidien de l’univers de sociétés que les journalistes professionnels peinent à couvrir. Sous la plume d’un auteur allumé et curieux, c’est à un regard original que nous avons droit sur la Chine, la Corée du Nord et la Birmanie. Avec Satrapi et son Persépolis, c’est à tout un pan de l’histoire récente iranienne auquel nous avons droit. Et avec Wild et sa série Kaboul disco, c’est à l’univers des ressortissants étrangers travaillant en Afghanistan auquel nous sommes conviés, dans une atmosphère qui tranche radicalement avec ce que nous pouvons entrevoir à travers les journaux télévisés et la presse.


Avec Étienne Davodeau, autre figure incontournable de la BD reportage, c’est à un autre style auquel nous sommes invités. Ses deux ouvrages phares dans le genre, Rural! et Les mauvaises gens, relèvent d’une technique que l’on pourrait qualifier comme partant de l’anecdotique pour amener le lecteur à se questionner sur des questions de société plus larges. Dans Rural!, le prétexte d’une lutte concernant le passage d’une autoroute en milieu rural nous amène à découvrir les défis auxquels sont confrontés des paysans engagés dans l’agriculture biologique et, par extension, à aborder des problématiques entourant le monde agricole et rural. Avec Les mauvaises gens, c’est à un portrait de la gauche ouvrière et catholique de l’après-guerre jusqu’à l’élection de François Mitterand en France que nous sommes conviés, le tout par l’entremise du parcours militant des parents de l’auteur.

Ce procédé de l’anecdotique est aussi utilisé par d’autres pour dévoiler certains pans de l’histoire qui ont été oubliés. C’est notamment le cas de Kris avec Un Homme est mort - d’ailleurs mis en images par Étienne Davodeau -, un récit qui nous permet d’apprécier les conditions qui régnaient dans les grands chantiers de l’après-guerre en France. On pourrait en dire autant du classique d’Art Spiegelman, Maus, lauréat du prix Pulitzer, qui retrace l’holocauste à travers l’histoire du père de l’auteur. Plusieurs bandes dessinées dites historiques peuvent d’ailleurs être considérées par extension comme relevant de la BD reportage. On peut entre autres penser aux travaux de Tardi sur la Commune de Paris et la Première guerre mondiale.
Autre aspect de la BD reportage : le point de vue militant, à travers lequel on retrace le parcours de prise de conscience politique d’acteurs sociaux en rapport avec de grands enjeux de société actuels. C’est entre autres l’approche qu’a empruntée Philippe Squarzoni avec Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre.

Un autre procédé utilisé en BD reportage consiste à carrément intégrer des éléments du réel, comme des photographies, pour venir appuyer le récit. C’est entre autres ce qui fut réalisé avec la trilogie Le photographe d’Emmanuel Guibert, Didier Lefebvre et Frédéric Lemercier. Une bande dessinée maintes fois encensée qui met en valeur le travail de photographe-reporter de Lefebvre. Finalement, une autre méthode consiste à mettre en images des événements qui ont fait l’actualité. Un exemple de cette démarche est Le jour où… 1987-2007, France info, 20 ans d’actualité, un ouvrage collectif qui met en images 20 événements marquants de l’actualité de ces deux décennies.

Nous pourrions aborder les travaux de plusieurs autres représentants que l’on associe parfois à ce créneau, comme Robert Crumb, Will Eisner, Riad Sattouf, Nikolai Maslov et bien d’autres. Mais comme on peut déjà le constater, il existe une panoplie de styles que l’on peut rassembler sous l’étiquette large de la BD reportage. En fait, celle-ci se distingue du récit de fiction au même titre que le cinéma documentaire se distingue du cinéma de fiction. L’un comme l’autre peuvent nous permettre de comprendre le monde, mais contrairement à la fiction le reportage prend son ancrage dans la réalité, dans le vécu.

- La guerre des OGM. Michaël Le Galli et Mike. Delcourt, coll. « Mirages », 160 p.
- Palestine, une nation occupée. Joe Sacco. Vertige Graphic, 150 p.
- Palestine, dans la bande de Gaza. Vertige Graphic, 148 p.
- Extraction! : comix reportage. Collectif. Cumulus Press, 128 p.
- Shenzhen. Guy Delisle. L’Association, coll. « ciboulette », 152 p.
- Pyongyang. Guy Delisle. L’Association, coll. « ciboulette », 196 p.
- Chroniques birmanes. Guy Delisle. Delcourt, coll. « shampooing », 224 p.
- Persépolis (4 vol.). Marjane Satrapi. L’Association, coll. « ciboulette ».
- Kaboul Disco (2 vol.). Nicolas Wild. Boite à bulles, coll. « contre-coeur ».
- Rural!. Étienne Davodeau. Delcourt. coll. « encrages », 144 p.
- Les mauvaises gens. Étienne Davodeau. Delcourt. coll. « encrages », 176 p.
- Un homme est mort. Kris et Étienne Davodeau. Futuropolis, 80 p.
- Maus (2 vol.). Art Spiegelman. Flammarion, 312 p.
- Putain de guerre! (6 vol. ou 2 vol.). Jacques Tardi et Jean-Pierre Verney. Casterman.
- Le cri du peuple (4 vol.). Jacques Tardi et Jean Vautrin. Casterman.
- Garduno, en temps de paix. Philippe Squarzoni. Requins marteaux, 133 p.
- Zapata, en temps de guerre. Philippe Squarzoni. Requins marteaux, 165 p.
- Le photographe (3 vol.). Emmanuel Guibert, Didier Lefebvre et Frédéric Lemercier. Dupuis, coll. « Aire libre ».
- Le jour où… : 1987-2007, France-Info, 20 ans d’actualité. Collectif. Futuropolis, 208 p.
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On a malheureusement trop souvent tendance à snober ou, pire encore, à ignorer les BD dans le monde scolaire au profit du sacro-saint roman. Or, celles que vous présentez montrent bien que ce genre constitue un outil de sensibilisation incomparable et, éventuellement, un premier pas vers une lecture plus dense d’ouvrages de fiction ou de documentaires. Merci.