Le Délivré
partager cet article

Article complet

28 octobre 2009  par Alice Liénard

Lectures de peur (2) : Se perdre dans la peur ?

Voici le second article consacré aux lectures effrayantes, un témoignage de notre libraire jeunesse Alice, qui évoque à la fois l’empreinte durable d’un livre lu il y a longtemps et la vive impression d’un autre lu plus récemment pour nous proposer une réflexion sur l’identité de la peur…

* * *

J’ai peu de souvenirs de lectures effrayantes, de celles qui ne vous laissent pas fermer l’œil de la nuit, tandis que vous êtes à l’affût du moindre bruit, du moindre craquement sur le plancher, de la moindre ondulation des rideaux, du moindre souffle. Je ressens pourtant encore, quelque part, la pointe de terreur ressentie à la lecture, puis à la relecture encore et encore de La chèvre de M. Seguin.

Oui, l’enfant que j’étais se souvient parfaitement de l’horreur face à la mort inéluctable de Blanchette. Plus que tout, c’est l’anticipation de la mise à mort, l’arrivée mesurée du loup :

« Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient… C’était le loup. Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas. »

Inéluctable. C’est assurément cette certitude qui me plongeait dans la terreur, l’idée encore balbutiante de la mort violente, du désarroi de la victime. Et pourtant, cette histoire, je l’ai lue et relue, toujours avec le même plaisir, la même angoisse et le même chagrin, lorsque « [Blanchette] n’attendait plus que le jour pour mourir ; et elle s’allongea dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang… »

Chaque fois, j’espérais que la fin soit différente ; heureusement, elle ne l’était pas, car secrètement je cherchais cette peur et ce chagrin, secrètement je me sentais vivante dans cette lecture.

Actuellement, je ne cherche pas nécessairement de lectures effrayantes. L’effroi s’immisce de façon anodine, subtile, lors de lectures qui laissent entrevoir, sans l’asséner, la perversité, la méchanceté, la tyrannie, l’arbitraire, etc. L’angoisse et la peur deviennent alors sourdes, sous-jacentes, latentes. Elles se transforment en réflexion, en avertissement.

Ma dernière lecture, Hunger Games, est de celles-là : les jeux du cirque romain trans- posés dans une société, qui, pour éviter tout esprit de rébellion, de contestation, rappelle   à ses citoyens que s’élever contre le pouvoir en place est synonyme de mort, et que c’est uniquement pour leur bien…

Et le peuple d’en redemander, de s’exclamer devant l’esthétisation de cette mort. Du pain, des jeux et des morts.

Hunger Games n’est pas en soi une critique des émissions de télé-réalité, mais de notre avilissement, de notre abrutissement. De nos peurs. Pour moi, là est la peur, ma peur : la perte de ma liberté, de mon libre-arbitre, la négation de mon existence, son amoindrissement.

La peur peut prendre de multiples facettes : explosion d’hémoglobine, meurtre, folie, torture ; peu importe, celles-ci portent toutes sur une même chose : la perte de soi.

* * *

  1. La chèvre de M. Seguin, Alphonse Daudet, ill. de François Place, Gallimard, coll. « Folio cadet », 41 p., 2005.
  2. La chèvre de monsieur Seguin (avec CD), Alphonse Daudet, Père Castor / Flammarion, coll. « Les classiques en musique », 24 p., 2008.
  3. Hunger Games, Suzanne Collins, Pocket jeunesse, coll. « Grands formats », 398 p. (à paraître le 3 novembre)

Mots-clefs : , , , , ,


Un commentaire à cet article

  1. Venise dit :

    Ces lectures ont l’air savoureuses pour qui aiment avoir peur. Et il y a aussi l’actualité ces temps-ci …

Ajouter votre commentaire



Commentaire


© 2007 Librairie Monet