« All hollows’ eve », l’Halloween, s’approche en claudiquant. Elle s’ébroue, émerge de son royaume de l’ombre, a patiemment attendu son jour pour nous enserrer de sa folie et ses doigts noirs ! Et tandis que s’ébranlera le cortège carnavalesque des revenants, que les enfants travestis croqueront les fruits empoisonnés de leurs rapines, les libraires se mettront une lampe de poche sous le visage, se couvriront de poils fauves et sortiront leurs griffes pour vous emmener dans leurs souvenirs de lectures d’horreur…

Aujourd’hui nous vous convions à un cocktail d’impressions furtives, spectrales et grinçantes, composé des ingrédients pouvant susciter cette fameuse peur au-travers la lecture. Tout d’abord, quoi de mieux qu’une atmosphère bien propice ? Un décor, un état d’esprit, une obscurité complice, et voilà le cœur qui tressaute déjà…

Morgane : Je suis au début de l’adolescence, ma chambre se trouve dans le grenier de la maison ; il y a une fenêtre qui donne sur le toit et une trappe menant à l’étage du dessous par un escalier abrupt. Le bois grince partout autour de moi, j’entends le trottinement des souris qui se promènent dans le plafond. Je ne devrais peut-être pas lire un polar de Mary Higgins Clark. Je suis terrifiée, la fille (c’est toujours une fille) est en danger, elle court pour sa vie. J’ai beau me trouver à des milliers de kilomètres des États-Unis dans un village français n’ayant rien à voir, j’ai peur avec elle. Une nuit d’insomnie, l’oreille en alerte. Et pourtant, je recommence quelques nuits plus tard, j’aime trop me faire peur.

Laurent : Stephen King… Le premier que j’aie lu, c’était Salem’s Lot, en camping à Ogunquit, avec la petite lampe sur la table de pique-nique… Je peux vous dire que la nuit, elle m’entourait ! À cette occasion, je l’avais lu en anglais ; il y a quelque chose d’hallucinant dans la langue de l’auteur, qui se perd peut-être un peu dans les traductions. Puis Stephen King est vraiment un maître dans l’art de raconter une histoire, et cette fois-là il s’agissait de vampires, d’un type qui revient dans son village d’enfance pour les chasser, parce qu’il sait qu’il en a vu un quand il était enfant, qu’il a vu ses yeux dans la maison où il devait passer son rite de passage pour faire partie de la bande, la maison abandonnée où on disait qu’il y avait eu des meurtres… L’impression de peur, le terrifiant, était là…

May : J’avais eu l’idée de lire Quand la bête s’éveille de Daniel Mativat à la lumière d’une chandelle. L’idée était saugrenue, mais une ambiance feutrée s’imposait pour la lecture de ce roman. Et quelle expérience ce fût ! Dès l’incipit du roman, des ombres envahirent la pièce et entamèrent une danse endiablée… « Je sais qu’un jour il viendra. Je l’attends. Mon fusil est chargé. J’ai fondu moi-même les balles qui le tueront. » L’atmosphère surnaturelle persista jusqu’au tout dernier mot du roman. Deux chandelles furent brûlées ce soir-là.

Céline : J’avoue ne pas lire de livres «épeurants», quoi qu’un souvenir semble émerger, et pour cause : ce n’est pas moi qui lisait, mais à moi qu’on racontait une histoire quand j’étais toute petite, celle du Petit chaperon rouge ! Fillette, je n’osais même pas aller me promener toute seule dans le bois (plein de bruits qui craquent et qui croquent!), c’est dire, et voilà qu’on m’explique que les parents d’une enfant pas plus vieille que moi non seulement la laissaient y aller, mais qu’en plus elle y rencontrait un animal féroce ! On peut facilement s’imaginer que mon cœur ait sauté quelques battements alors… Et le pire dans cette histoire, pour conclure avec une touche taquine, c’est de savoir qu’on ait pu délaisser une vieille grand-mère dans une petite masure en plein cœur de la forêt ; si elle avait été dans un centre d’accueil, rien de tout cela ne serait arrivé !
Parfois, ce peut aussi être par son style que l’auteur coupe le souffle du lecteur, l’attire dans une cage fascinante et diabolique où il sera mieux pris au piège…

Claude : Les chants de Maldoror de Lautréamont fut marquant à plus d’un titre. D’abord, parce que ce fut l’unique livre (hormis ses deux fascicules de poésie) d’un auteur décédé prématurément à 24 ans ; ensuite, parce que les surréalistes et les automatistes y reconnaîtront un grand précurseur. Mais l’exploit de cet ouvrage est de tenir un tel souffle pendant six longs chapitres, une telle colère même plus masquée contre Dieu - ce n’est plus tant la peur en elle-même, mais ce tel torrent de fiel ininterrompu qui devient monstrueux. Une fois, le narrateur a à affronter une bête, mais avec son couteau, et je cite : « à la lame quatre fois triple » ! Il y a des gens qui ont écrit en en ayant gros sur le cœur, mais avec un tel lyrisme, c’est unique et incroyable. Je l’ai lu plusieurs fois, et à l’occasion je m’y replonge, ne serait-ce que pour avoir un aperçu de sa démesure. C’est l’horreur et la hargne, mais présenté avec un tel style que c’en est d’une beauté ! Ça défonce, c’est hallucinant.

Eric B. : Je conserve un souvenir d’horreur de Fleur de Peau - déjà le titre évoque le frisson ! -, un recueil de trois histoires de Charles Burns (en fait, toute l’œuvre de cet auteur semble cultiver l’effroi). Sa lecture me donnait l’impression de m’enfoncer dans les sables mouvants du cauchemar : d’abord l’étrangeté, puis peu à peu s’immisce une réalité de plus en plus névrosée, angoissante, qui nous crispe et révulse l’âme. Il y avait entre autres cette épouvantable histoire de secte satanique… Je repense à une entrevue de Blutch dans lequel celui-ci affirmait que, contrairement au cinéma, où, par le montage, on peut faire sursauter le spectateur, il était impossible de faire peur en bande dessinée, parce que le lecteur a accès à toute la page d’un regard…Fausse excuse ! Burns, par les climats anxiogènes qu’il installe, par ses noirs et blancs ciselés, hérissés, morbides, y parvient sur toute la ligne, et pas qu’un peu…
D’autres fois, rien à faire, le sujet prend toute la place. Il s’impose au lecteur, le traque, ne lui laisse aucun répit. Il emballe son imagination, est un torrent dans une turbine d’angoisse…

Véronique : Dans La trilogie du mal (qui comprend L’âme du mal, In tenebris et Maléfices) de Maxime Chattam, les tueurs en série sont à l’honneur ! L’inspecteur Joshua Brolin leur donne la chasse et le lecteur en est quitte pour des frissons garantis. Comme le personnage principal est un profiler[1], l’aspect psychologique des crimes est étudié en profondeur, donnant un côté parfois un peu trop réel aux motivations des tueurs… Étant amatrice de polars, mais un peu peureuse sur les bords, cette série m’a donné la chair de poule et fait regarder la nuit d’un autre œil, tout en me procurant un énorme plaisir de lecture et de découverte…

Arnaud : Tout de suite, Le Horla, de Guy de Maupassant, une lecture angoissante, oppressante, l’histoire d’un homme qui devient fou ! En plus il y avait la couverture, avec le visage d’un homme aux yeux exorbités, c’était aux éditions J’ai lu, je crois. Je l’ai lu jeune, et ça m’est resté longtemps. Plus tard, il y a eu L’affaire Charles Dexter Ward de Howard Philipp Lovecraft, un autre des grands maîtres du genre… Et ce roman qui dérape peu à peu dans le fantastique l’horreur, et encore une fois, la folie…

Réjean : Moi j’ai deux souvenirs : un soft et un heavy… Le premier est Le gardien du cimetière, une des histoires de Les Contes du whisky, de Jean Ray, lu à 15 ans. Il y avait une ambiance hyper-glauque, où un homme avait été engagé par une comtesse bulgare pour être le gardien d’un cimetière désaffecté pendant un an, tandis que deux assistants ne cessaient de lui cuisiner des civets et des soupes… Puis une mystérieuse plaie lui pousse derrière l’oreille ! Et il est prisonnier dans ce cimetière, encerclé par les cris des oiseaux…

L’autre est issu de Le Baron Rouge sang, second tome de la trilogie Anno Dracula de Kim Newman. Ça se déroule pendant la 1re Guerre mondiale, avec plein de personnages historiques qui se révèlent être des vampires, tels Kafka ou Edgar Allan Poe… Toujours est-il que le personnage principal, un humain, se retrouve dans un cabaret français à l’atmosphère enfumée, où les habitués boivent de l’absinthe ; il s’y déroule un numéro d’effeuillage avec Iseut (de Tristan et Iseut) qui est aussi une vampire ! Après avoir enlevé ses vêtements, elle lacère sa peau de ses ongles puis retire également ses chairs ! L’image m’avait profondément troublé…

Éric L. : Je n’ai pas particulièrement de souvenirs de lectures terrorisantes. Mais mes parents m’ont raconté une anecdote qui fait sourire aujourd’hui : quand j’étais tout petit, j’étais particulièrement effrayé par une certaine couverture des Schtroumpfs - oui oui ! C’était celle de… L’œuf et les schtroumpfs, où l’on voit l’un des petits êtres métamorphosé en SAUCISSE, toujours coiffé de son bonnet ! Apparemment, l’enfant que j’étais pleurait de confusion devant ce triste spectacle - « Comment ça, maman ? » -, trahi par ce phénomène absurde…

David : Peut-on être terrifié à la lecture d’un essai ? Pourquoi pas ! Ou à tout le moins, pouvons-nous ressentir un malaise, un inconfort. Ma lecture du brillant ouvrage La grande guerre pour la civilisation, du journaliste et spécialiste du Moyen-Orient Robert Fisk, en est un bon exemple. Le passage terrifiant - au-delà de toutes les horreurs qui tapissent l’ouvrage - c’est lorsqu’il relate une de ses rencontres avec Oussama ben Laden, qu’il a rencontré trois fois entre 1993 et 1997. Alors seul avec le célèbre terroriste et ses hommes, celui-ci lui fit en quelque sorte une proposition afin qu’il rejoigne ses rangs, une idée qui lui était venue à la suite d’un rêve de l’un de ses frères d’armes. Fisk réussit diplomatiquement à s’extirper de cette situation inconfortable en insistant sur le fait qu’il n’est pas musulman, mais journaliste… ce qui semble avoir convaincu ben Laden, à la grande satisfaction du reporter, qui s’était mis à imaginer les pires scénarios dans l’éventualité où le refus de l’offre aurait été mal reçue.
En lisant ce passage, je me suis imaginé dans la peau de Robert Fisk. Je me suis imaginé avoir été dans la même situation. Et j’avoue que j’aurais été dans un certaine mesure largué et que j’en avais les jetons ! Surtout qu’un faux pas aurait pu signifier une mort certaine… Et je suis loin d’être persuadé qu’ils auraient été plusieurs à démontrer autant de tact que le journaliste du Independant. Bref, comme on dit, je me serais senti loin de ma mère !
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Et ce n’est pas fini : mercredi, assistez à la confession d’Alice. Et surtout, tremblez ! Mouhahahahaaaa ! [rire caverneux]
[1] Personne qui établit un profil social et psychologique de personnalité compatible avec un acte criminel dont l’auteur est inconnu.
Mots-clefs : angoisse, atmosphère, halloween, peur, style, terreur

Les schtroumpfs, c’est comme les clowns, c’est toujours troublants à un moment donné.
Maintenant avec tous ces suggestions-souvenirs,le défi pour les mauviettes comme moi, c’est de toutes les lire! gnark, gnark (vous avez peur, hein?)
Mais pas les Schtroumpfs, trop épeurant, je veux éviter l’arrêt cardiaque, si possible…
Riez ! Riez ! Le premier livre qui m’a plongé dans la peur fut le récit homérique de L’Iliade et de l’Odyssée lu chaque soir de novembre dans la grande salle d’étude commune de 20h00 à 21h00, juste avant le coucher.
J’avais 11 ans. J’étais pensionnaire au Collège de Montréal. Le sommeil de mes nuits dans le grand dortoir sous les combles fut entrelardé de cauchemars pendant une semaine. Et ces volets qui battaient au vent ne faisaient rien pour me rassurer.
Je me souviens d’avoir trouvé sadique le sulpicien qui m’avait prêté ce livre pour enfants.