
Les médias en ont parlé, de cette version d’une aventure du reporter-à-la-houpette en « français québécois »… En fait, la quatrième de couverture nous parle d’une « adaptation transposée dans le contexte culturel du Québec », rien de moins ! Mais derrière une intention qui pourrait être louable, ne faut-il y voir qu’une énième déclinaison d’une marque de commerce de plus en plus exsangue à force de nous être servie à toutes les sauces, de l’édition luxueuse à la statuette en résine, en passant par la débarbouillette et la cravate de beau-frère ? Au regard du résultat - et malgré le travail accompli -, sans doute…

Y a-t-il vraiment une transposition culturelle possible par une stricte modification des dialogues ? S’il existe des exemples de réussite au cinéma ou dans les dessins animés (Slap Shot, Les Pierrafeu, Les Simpson), il appert que Colocs en stock échoue pour la bande dessinée. Car qu’y a-t-on fait des dialogues : un espèce de melting-pot où des expressions de toutes les régions du Québec se côtoient de manière plutôt surréaliste dans la bouche des personnages. (On songe à l’album de Lucky Luke La belle province, paru en 2004, qui n’était qu’une longue accumulation de renvois culturels appuyés, comme s’il avait fallu ploguer une personnalité ou un artefact culturel du Québec à chaque case pour être sûr que le lecteur s’y retrouve.) Lire les dialogues en joual de personnages n’évoluant clairement pas dans un univers pouvant s’apparenter à quoi que ce soit évoquant le Québec crée un décalage malaisé. Un peu comme celui ressenti lorsqu’on lit un manga ou un comic américain dans lequel les personnages s’expriment en argot parisien : il y a un problème de crédibilité.
Dans Colocs en stock, et c’est là que la bât blesse, tous les personnages sans exception s’expriment dans cet espèce de joual de synthèse gommant leurs personnalités propres. Yves Laberge, l’auteur de l’adaptation, semble confondre langue et niveau de langue : s’il est indubitable qu’il existe un français propre au Québec, dans sa syntaxe, ses élisions ou sa prononciation, ses expressions, quant à elles, ne s’utilisent pas toutes indifféremment, sans tenir compte de leurs situations de communication. Si certaines d’entre elles sont employées dans la langue courante, d’autres relèvent clairement du parler populaire. Ainsi, il est étrange que Tintin s’exprime à travers une langue totalement relâchée tout en utilisant le vouvoiement avec le Capitaine ! De plus, on sent les limites de Laberge lorsqu’il se retrouve confrontés aux « étrangers », qu’Hergé faisait souvent parler en petit-nègre ; ainsi du serviteur d’Abdallah disant tantôt « … moi apporter lettre de mon émir », et l’instant d’après : « Je l’sais-tu, moé ? »

Donc bravo pour l’effort d’oralité, qui nous offre quelques moments réjouissants, mais l’œuvre comporte fondamentalement un problème général de traduction et de cohérence. Si les expressions sont souvent adaptées aux situations, elles ne le sont pas aux personnages, ni à leurs niveaux de langue respectifs.
Autrement, il est troublant de constater qu’au Québec, la transposition en joual de l’univers de Tintin s’était faite jusqu’à présent dans une optique résolument parodique (via des magazines d’humour comme Croc ou Safarir) et/ou underground, notamment dans les œuvres d’Henriette Valium et Luc Giard, comme le rapportait aussi Aleksi K. Lepage sur Cyberpresse. Le joual participe d’une certaine déconstruction des normes institutionnelles : il se veut la langue dans laquelle le peuple se retrouve, loin de l’autorité conservatrice de l’Académie. Pourtant, existe-t-il dans la bande dessinée une valeur plus académique que l’œuvre d’Hergé ? Cet autre décalage rend l’objet d’autant plus biscornu.
La démarche de Valium avait quant à elle su proposer un ensemble symbolique beaucoup plus cohérent…

* * *
- Colocs en stock, Hergé, dialogues adaptés par Yves Laberge, Casterman, 2009, 64 p.
- Valium ab bédex Compilato, Henriette Valium, L’association, 2007, 224 p.
Mots-clefs : académie, adaptation, Colocs en stock, dialogues, français québécois, Henriette Valium, joual, langue, niveaux de langue, norme, oralité, Tintin, transposition, underground, Yves Laberge

Le problème de fond, qui ne sera jamais réglé à cause de l’immobilisme des pontes de la langue en France, est à la base de la question du joual et du niveau de langue populaire ou familier au profit du niveau recherché de la langue.
Jusqu’au 19ème siècle la langue écrite, la graphie et les expressions imagées évoluaient au rythme de l’évolution de la langue parlée. La graphie suivait l’usage de l’oral. Maintenant avec la domination des vieux académiciens français et des coteries qui les soutiennent c’est l’inverse : on doit parler comme on écrit. Le respect du code écrit figé vers la fin du 19ème a préséance sur l’évolution de la langue.
Il s’ensuit un décalage de plus en plus marqué entre la langue écrite et la langue parlée. On devient bilingue à l’intérieur de la même langue. Tout ça au nom d’une idéologie passéiste. qui nie l’évolution naturelle de la langue. Plus on avance dans le temps, plus on refuse de réformer la graphie pour la coller au langage évolutif de la langue orale, plus la langue française devient schizophrène.
Avec comme désavantage majeur une perte de spontanéité dans l’expression ; l’écrivain doit constamment traduire sa pensée en langage écrit ce qui lui vient spontanément à l’esprit en expression et imagerie orales.
La seule exception concernent les auteurs qui pensent et parlent spontanément en langage du 19ème siècle, qui se jouent intérieurement des scénarios passéistes et les mettent en scène pour l’admiration de leurs acteurs nostalgiques.
Guy Archambault
Merci Éric, ton propos éclaire le malaise qui m’habite depuis la parution de cet insipide et indigeste BD à saveur pseudo-quelque chose. L’extrait de Valium est éloquent et prouve à lui seul qu’il soit possible de s’amuser franchement avec le joual. Je comprends maintenant que ce n’est pas l’idée qui est loufoque, mais l’adaptation qui est totalement ratée.
Et puis tient, tant qu’à y être, à quand un Tintin en parisien? Sur une phrase de cinq mots, 3 en anglais, et ainsi de suite… (mais il est vrai que le “parler” du peuple soit plus savoureux que le langage issu d’un snobisme urbain; alors, ce serait quoi le “parler” populaire des gens du peuple de la Cité lumière?).
[...] 2009), Lysiane Gagnon (la Presse, 24 octobre 2009, Plus, p. 9), Éric Bouchard (sur le blogue de la Librairie Monet), Pierre Cayouette (sur le blogue du magazine l’Actualité). Interviewés à la radio, Robert [...]