Le dimanche 13 septembre, je m’échoue sur la rediffusion en soirée de la première émission de Six dans la cité, à Radio-Canada. Avec un certain enthousiasme, je dois dire. D’abord, parce que cela permet d’espérer le retour d’une émission culturelle à la télévision d’état (et qu’en feront partie quelques gens de métier). Et plus particulièrement, parce que pour un libraire, une émission télévisuelle où on risque de parler de livres, c’est comme un gros party. C’est un peu le summum de reconnaissance sociale dont peut jouir ce milieu qui nous passionne (et même par la bande notre propre métier !) Car comme tout le monde en parle, de la téééévé, il y a bien des chances pour que ça donne aussi une raison aux gens de parler de livres. Mais ne précipitons rien.

L’émission se met en branle, Catherine Perrin a l’air un peu inconfortable, mais ça va. Premier sujet : un nouveau disque de duos du « retraité » Jean-Pierre Ferland. 2 minutes au micro-ondes et c’est prêt ? Puis la nouvelle pièce de Michel Tremblay (pas que ça soit mauvais, remarquez ; c’est sans doute très bon). Au début ça frappe moins, mais à un certain moment on se met à se dire : « Une émission culturelle n’est-elle pas censée nous parler d’autre chose que ce qu’on voit déjà aux show des nouvelles ? »

Enfin vient le tour des livres. Il y en aura DEUX ! Bien sûr, L’énigme du retour de Dany Laferrière était incontournable, et offre un clin d’œil à l’ex-membre de La bande des six. Puis c’est le dernier Beigbeder, Un roman français, où tout un chacun glose surtout sur les frasques cocaïnomaniaques de l’auteur ou cherche à enterrer les commentaires de son voisin. On a l’impression que la vision de Radio-Canada sur la culture est qu’elle doit emprunter la formule de 110% pour rafler des cotes d’écoutes : celle où la loi de celui qui parle le plus fort est la meilleure…
Bien sûr, nous parlons de médias généralistes, pas de presse spécialisée. Mais peut-on espérer que des « chroniqueurs culturels » sortent le moindrement du monde des sentiers battus et rabattus sans craindre que les BBM ne leur tombent sur la tête ? Bon sang, il doit paraître deux milliers de titres à chaque mois, et nous sommes en pleine rentrée ! Mais qu’est la curiosité devenue ? Cette amie que vent emporte (et, visiblement, il y a un ouragan de force 4 devant ma porte).
Il est facile de rapprocher ce constat avec les dernières éditions de la chronique de Steve Proulx, Angle mort, qui paraît dans le journal Voir. Ainsi, le 9 septembre, le chroniqueur livrait, dans L’art industriel, une critique lucide de la mainmise de l’économique sur le culturel, en commentant le déménagement « unilatéral » des FrancoFolies d’août à juin et la sortie du maire de Québec, Régis Labeaume :

« Et c’est ainsi que débutera ce que les générations futures nommeront la Guerre des Festivals. Une bataille de clocher qui, au-delà du débat sur les subventions accordées à l’un et à l’autre, aura pour thème principal bien des choses, sauf la culture.
J’ai eu l’impression d’assister à une bagarre de comptables pour qui la seule valeur d’un festival est sa capacité d’attirer des touristes qui rempliront les chambres des Hôtels Jaro de la Vieille Capitale. [...]
Voilà qui est symptomatique d’une société où la culture est de plus en plus réduite à une question économique. Quand entend-on parler du bénéfice culturel, de la pertinence artistique de nos grands festivals?
Le magazine Relations propose ce mois-ci un dossier sur la culture « sous tension ». Le professeur de littérature et écrivain Claude Vaillancourt y traite, notamment, de l’omniprésence de « l’art industriel ». « Un phénomène tel que le monde n’en a jamais connu auparavant et dont on peine à mesurer toute la portée », écrit-il. L’art industriel est conçu « pour que des gens d’affaires réalisent d’importants profits ». Il impose à large échelle « ses produits standardisés et consensuels » en misant sur « des formules aux effets calculés et prévisibles. » [...]
À force de vouloir une culture qui se vend comme des Big Mac, qui génère de la cote d’écoute ou qui remplit des Hôtels Jaro, on risque de rendre l’art inutile. On risque d’en faire un divertissement sans valeur, à consommer sur place et à oublier le plus vite possible. »

Puis, le 16 septembre, dans Chronique inoffensive, on assistait à un contrecoup de cette mainmise, alors que l’auteur ironise sur le fait que le nouveau TQS, V, retirait une commandite au journal Voir à cause de l’une de ses précédentes chroniques.
« Or, tous ceux qui ont usé de leur liberté d’expression pour me signifier que j’utilise la mienne mal et trop souvent ont parfaitement raison. [...]
J’ai pourtant tous les jours, juste là, sous les yeux, des modèles que tout le monde aime et qui me montrent la direction à prendre. Ils s’appellent Gino, Sébastien, Francis et Boucar, Véro, France… Ils ne médisent jamais sur personne. Ils sont fins comme tout. On ne les aime pas parce qu’ils disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas - quelle idée farfelue! On les aime parce qu’ils disent tout haut ce que tout le monde pense déjà. [...]
En retirant ses annonces de ce journal, la direction de ce réseau a démontré combien elle respecte la libre parole, dans la mesure où elle n’en fait pas les frais, ce qui est PARFAITEMENT légitime. V m’a aussi rappelé la place que j’occupe dans l’écosystème médiatique. Celle du simple scribe qui mange à sa faim grâce à la publicité, et à qui la pub ne demande qu’un tout petit peu de reconnaissance. [...] Il en va de la pertinence de l’industrie des médias. »
Cet été, en vacances sur la plage, je jettais un coup d’œil à ce que les gens lisent. C’en était presque prévisible : Millenium, Fascination et Harry Potter. J’ai l’impression qu’on me met un sac de plastique sur la tête. Sommes-nous condamnés à tous lire la même chose ? À ce que l’on congédie la diversité ? Les libraires ne se tairont pas !

Le pop art dans ses effets les plus pervers...
Mots-clefs : art industriel, commandite, consensus, culture, médias, six dans la cité, Steve Proulx, v

Je suis bien d’accord avec votre tristesse et votre consternation sur le sort réservé par la mondialisation à la culture ou de façon plus juste devrait-on dire par l’américanisation de la culture. La pipolisation, le snobisme la censure et l’autocensure sont aussi fautifs en jetant un sort à la culture à chaque fois qu’ils se montrent le bout du nez.
Ce sont les artisans, amateurs ou pros, qui font la culture; ce sont eux qui doivent être mis en vedette dans les médias et non les animateurs, commentateurs ou critiques trop soucieux de s’accumuler de petites minutes de gloire médiatique au petit écran ou de se faire un nom sur le dos des stars pipolisées. Regardez l’émission française ” On n’est pas couché ” sur TV5 ou sur la télé de St-pierre et Miquelon et vous comprendrez que c’est ce que le public demande ou semble demander : du sang-sationnel.
Mais comment arrêter la machine publicitaire des géants qui utilisent des grognichons et des animateurs vedettes pour commercialiser les produits de leur culture ?
Au lieu de critiques, ce que l’on a besoin ce sont des découvreurs et des explorateurs. Si les critiques se cantonnent à l’ancienne manière de râler ou mettre sur la sellette qui l’est déjà, ils vont perdre leur public. Il y a du choix maintenant, sur les blogues littéraires de qualité, on explore et on découvre.
Pour poursuivre la réflexion sur la nature perverse de la mainmise de l’économique sur le culturel, je vous invite à prendre connaissance du vibrant plaidoyer qu’a écrit Jean-Pierre Germain sur la question : http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=1750
Et sinon, devinez quels titres étaient chroniqués au même moment à la nouvelle émission Voir.tv ? Eh oui : «Un roman français» et «L’énigme du retour»…
[...] fais écho un peu tard à ce billet paru sur le blogue de la Librairie Monet, et intitulé L’économie du consensus.L’auteur (un libraire) et moi-même partageons ce même malaise : la curiosité générale pour [...]
On peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein: le succès de Millenium, par exemple, est le signe que les lecteurs au Canada sont capables de s’intéresser à des auteurs qui ne sont pas Américains, Canadiens ni Français.
De plus le succès de Stieg Larsson a ouvert la porte à d’autres auteurs de polars moins connu chez nous comme Arne Dahl, Thomas Kanger, Johan Theorin, Leif GW Persson (dont le dernier bouquin a suscité un échange court mais très vivant entre Nathalie Petrowski et René Homier-Roy dans une émission de Six dans la cité) etc.
Les gros succès ne m’inquiètent nullement. Ils font vivre les éditeurs et les librairies (tant mieux) et ils sont même parfois très bons (encore mieux). Il faudrait juste que des émissions comme Six dans la cité soient un peu plus longues, ou un peu plus nombreuses…
[...] qui faisait écho à un vieux billet du blogue de la librairie Monet, intitulé « L’économie du consensus« . Allez y jeter un oeil, ça vaut la [...]