Le Délivré

Archive pour juillet 2010


30 juillet 2010  par Benoit Desmarais

La montée aux extrêmes

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a parfois des livres qui en appellent d’autres, qu’on lit les uns à la suite des autres, au hasard croit-on, mais qui s’éclairent mutuellement. Ainsi des récentes parutions de René Girard, Romain Gary et Cormac McCarthy.

Désacraliser la violence

Dans un dialogue avec Benoit Chantre autour du De la guerre de Clausewitz, René Girard revisite ses théories développées au fil d’une œuvre qui a l’originalité de lier anthropologie, philosophie, religion, histoire et littérature.

Quelques mots d’abord sur le principe mimétique, au centre de sa vision et qui est une «imitation du modèle qui devient imitateur à son tour et entraîne un conflit redoublé de deux rivaux [...] qui fait se ressembler de plus en plus les adversaires». En d’autres mots, c’est la guerre, la violence sacrée, à la base de toutes les civilisations humaines archaïques et modernes et qui s’exprime sous diverses formes par le sacrifice d’une victime émissaire, à la fois coupable du désordre et restauratrice de l’ordre, sacrifice qui permet aux communautés humaines de ne pas s’autodétruire, la violence étant détournée sur une victime désignée. Ce qu’apporte le christianisme, c’est la révélation que les victimes sont toujours innocentes et que Dieu est à leur côté. Avec la Passion, Jésus se place au centre même de la mécanique sacrificielle et en éclaire tous les rouages : il défait le sacré en en révélant la violence. Il faut renoncer au mimétisme pour qu’arrête de se déchaîner la spirale de la violence et ainsi en finir avec l’inhumanité de l’humain.

René Girard

René Girard

À l’intérieur même de la Bible figure un texte plus intuitif que prophétique, Girard expliquant que «le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s’appelle l’apocalypse». Les textes apocalyptiques imaginent ce qu’il adviendra de l’humain si l’homme ne met pas un terme à la violence sacrée ; ce sera la guerre non de Dieu contre les hommes, mais la guerre totale entre les hommes. Le Royaume entrevu est hors de notre portée, mais «la dévastation n’est que de notre côté». Et Clausewitz ? Cette «montée aux extrêmes», il en a eu l’intuition lorsque dans la première partie de son œuvre séminale sur l’art guerrier, il souleva le voile de la logique exterminatrice et de l’avènement de la guerre totale. De la Révolution française (première guerre citoyenne) et Waterloo en 1815 sortiront le ressentiment et la violence mimétique, exponentielle, accélérant la montée aux extrêmes : 1870, 1914-18, 1939-45, pour en arriver au terrorisme religieux côtoyant la guerre classique, violences additionnées de l’inhumanité triomphante dans laquelle l’humain a de plus en plus l’intuition qu’il se dirige vers une impasse.

Patrouilles perdues

« Je veux seulement que demeure la trace de mes pas [...]. Elle sera bien utile à ceux qui ne viendront pas après nous. Rappelez-vous, mon Maître : l’humanité est une patrouille perdue.

- Est-il vraiment trop tard ? Ne peut-elle rebrousser chemin?

- Non, on lui tire dans le dos.

- Comme c’est affligeant, une si vieille personne. »

(Tulipe, Romain Gary)

Romain Gary

Romain Gary

Cette intuition est au cœur de l’œuvre entière de Romain Gary. L’on croirait qu’il est inutile de présenter l’inventeur d’Émile Ajar, mais il y a pourtant dans l’œuvre foison- nante de cet écrivain tout un pan méconnu qui allait à contre-courant de son époque et qui, enfin, peu à peu remonte à la surface. De Tulipe à La Danse de Gengis Cohn, Gary utilise un humour rageur aux accents prophétiques pour dénoncer la mainmise des idéologies sur l’humain. Alors que la guerre fait rage et que Gary aviateur bombarde les pays occupés dans ce qu’on a appelé «la guerre juste», il pose dès ses premiers livres une question dont la formulation et le sens sont immédiatement occultés : «L’homme est-il allemand ?» Gary avait envoyé à Louis Jouvet dès 1946 une adaptation théâtrale de Tulipe, texte plus près de la fable que du roman, échec commercial et critique lors de sa parution et même ensuite. C’est ce texte qui paraît aujourd’hui.

En 1946, paria tout juste sorti de Buchenwald, Tulipe part pour New York, monte une escroquerie spirituelle en devenant le «blanc Mahatma de Harlem» et fonde l’association Pitié pour les vainqueurs car, dit-il, «lorsqu’une guerre est gagnée, ce sont les vaincus qui sont libérés, pas les vainqueurs». Dans un accès de ferveur prophétique, il regarde dans une boule de cristal : «Je vois celui qui mourra sur la croix et celui qui, parti d’Espagne, découvrira un monde nouveau…» Son associé dans la supercherie lui soulignant qu’il regarde dans le mauvais sens, il regarde de nouveau: «Je ne vois rien. Un grand rien [...] Je vois de la cendre partout.»

La Route de McCarthy : de la cendre partout, un homme seul avec son jeune fils, et rien. Que le vent, plus d’oiseaux, la mer est grise et vide. Aucune suite à donner à l’histoire, car quel sens donner à la vie si la mémoire ne sert plus qu’à transmettre les souvenirs d’un monde à jamais disparu ? Il ne s’agit pas de science-fiction et aucune explication n’est donnée. Que quelques souvenirs, rêves qui reviennent hanter l’homme. Il n’a pas de nom, il est «l’homme» et son fils, «le petit». Le décor : brûlé, gris et noir, le froid, la faim, l’errance. Et le danger. Car les quelques hommes qui continuent d’errer, que sont-ils devenus après la fin de l’histoire ?

C’est dans un style totalement dépourvu d’effets, avec des phrases qui collent aux gestes de l’homme et du fils jusqu’à nous communiquer la fatigue, la faim et la peur que Cormac McCarthy a écrit ce chef-d’œuvre. Le lien avec Gary ? L’homme et son fils rencontrent un vieillard sans âge sur la route. Écoutez comme il parle, comme un écho direct à Tulipe et à la trace des pas qui seront utiles à «ceux qui ne viendront pas après nous»: «Les choses iront mieux lorsqu’il n’y aura plus personne [...]. On se sentira tous mieux. On respirera plus facilement.»

Cormac McCarthy

Cormac McCarthy

Pourquoi continuer d’avancer comme une patrouille perdue? Parce que l’homme a «charge d’âme». Il a un fils, qui n’a jamais connu le monde d’avant. Et parce qu’il faut à tout prix ne pas abandonner le fils, malgré la tentation toujours présente de l’impossible et ultime acte protecteur. Le fils ayant offert de la nourriture au vieillard, ce dernier dit à l’homme :

« Peut-être qu’il croit en Dieu. »

L’homme : « Je ne sais pas en quoi il croit. »

Le vieillard : « Ça lui passera. »

L’homme : « Non. Sûrement pas. »

La Route est un récit d’une force peu commune, faisant surgir en quelques mots une émotion violente qui laisse passer, en plein milieu de l’apocalypse et du désespoir, un minuscule «peut-être». C’est ce «peut-être» qui lie Girard, Gary et McCarthy.

* * *

Achever Clausewitz, René Girard et Benoit Chantre, Carnets Nord, 368 p.
Tulipe ou La Protestation, Romain Gary, Gallimard, coll. «Le manteau d’Arlequin», 80 p.
La Route, Cormac McCarthy, De l’Olivier, 256 p.



* Date originale de publication : 15 avril 2008


28 juillet 2010  par Eric Bouchard

Comic-strip-teaseurs

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

La bande dessinée est-elle un support pertinent pour la mise à nu de l’expérience vécue ? Aux côtés de monuments tels que Maüs d’Art Spiegelman, Pilules bleues de Frédérik Peeters ou Persepolis de Marjane Satrapi, un nombre grandissant d’auteurs privilégient cette forme d’expression pour livrer leurs témoignages, souvent bouleversants, informatifs, et parfois ludiques.

En réaction à la détresse

Ces derniers mois nous ont apporté quelques livres-chocs d’individus confrontés à des maladies incurables, dont deux traitant du cancer. Celui, autobiographique, de Miriam Engelberg, recèle déjà dans son titre, Comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés, un aperçu de l’incroyable humour noir dont a fait preuve l’auteure face à un mal qui l’emportera. L’approche par thèmes du récit nous offre à voir une foule d’anecdotes sur le quotidien d’un malade condamné, où l’absurde le dispute souvent au pathétique. Engelberg réussit, malgré un dessin naïf et grâce à une étonnante lucidité, à faire rire franchement son lecteur là où d’autres n’auraient tiré que des larmes : un véritable tour de force humain.

Dans Le Cancer de Maman, Brian Fies raconte la rémission de sa mère atteinte d’un cancer du poumon, ce qu’absolument rien ne laissait présager. Car, contrairement à celui d’Engelberg, le ton de Fies est plutôt celui d’un exposé clinique, heureusement allégé de quelques allégories ludiques, mais où l’accent est mis sur la dégradation de l’état du patient. De manière spectaculaire, la persévérance peu commune de la mère de l’auteur lui a valu de faire partie des 5% des personnes atteintes de ce type de cancer ayant connu la rémission. Un ouvrage dérangeant et instructif.

Passages en institutions

Cette détresse a pu dans certains cas être encadrée dans des institutions. Journal d’une disparition du Japonais Hideo Azuma nous livre sans fard l’incroyable récit de l’épisode d’itinérance de l’auteur, puis de sa convalescence au pavillon des alcooliques d’un hôpital psychiatrique. L’Espagnol Paco Roca s’est, quant à lui, inspiré de faits vécus et d’anecdotes de proches, notamment de l’histoire du père d’un ami, pour traiter de l’«inexorable décadence» des personnes âgées, et plus particulièrement dans Rides, de la maladie d’Alzheimer et des misères quotidiennes des malades en hospice. La mise en scène originale de l’auteur nous donne à voir de savoureux télescopages entre les souvenirs éveillés des malades et la triste réalité qui leur échappe.

L’association BD Boum, du Festival BD de Blois, propose depuis quelques années une série de projets éditoriaux à vocation sociale, en partenariat avec des auteurs de bande dessinée. Après plusieurs collectifs de témoignages de détenus, de jeunes issus de banlieues défavorisées et de malentendants, BD Boum récidive avec Paroles de tox, douze témoignages de toxicomanes en cure dans différents établissements, mis en images par une galerie de dessinateurs talentueux. Avec des propos âpres, certes, mais qui ont le mérite de placer un visage humain sur des parcours trop souvent noyés sous les tabous.

Déchirants destins

Bien sûr, ces faits vécus nous donnent aussi à lire des destins hors du commun. Tel Spiegelman, qui sut restituer dans Maüs l’effroyable expérience de son père, survivant des camps nazis, Miriam Katin nous livre avec Seules contre tous le premier témoignage direct d’une rescapée juive de la Seconde Guerre mondiale. Alors fillette, l’auteure est entraînée par sa mère de la Hongrie vers l’URSS. Elle subit les horreurs du régime pour sauver leurs deux vies. En plus d’être un superbe objet et d’être dessinée par une griffe charbonneuse et délicate à la fois, cette BD possède également le mérite de prêter la voix à une opinion souvent tue sur la condition juive actuelle… À son mari souhaitant inscrire leur fils à l’école hébraïque du quartier «pour être avec les siens», l’auteure réplique avec tristesse : «Oui, pour nous séparer encore, eux, nous.»

Des professionnels sur la sellette

Ces témoignages nous laissent également découvrir avec intérêt les coulisses de professions variées. En effet, certains professionnels tâtent de la BD comme violon d’Ingres pour nous livrer quelques confessions sur les joies et les peines de leur principale occupation. C’est le cas du médecin ORL Charles Masson, qui nous a gratifié de son réjouissant style spontané dans deux touchants ouvrages d’anecdotes hospitalières : Soupe froide, un récit romancé sur la dure nuit hivernale d’un itinérant, ainsi que Bonne Santé, un recueil de réflexions off-the-record désarmantes de sincérité sur les coulisses du milieu médical.

La BD a aussi la cote du côté des enseignants : deux d’entre eux viennent de livrer en cases de savoureux morceaux de leurs expériences ! Martin Vidberg est remplaçant dans des petites écoles de campagne en Franche-Comté. Quand il reçoit enfin son affectation principale, quelques semaines après le début de l’année scolaire, il est estomaqué : il est désigné volontaire pour un IR, un institut de redressement pour élèves ultra-violents ! C’est cette expérience qu’il rapportera dans Le Journal d’un remplaçant, alors que sa mission initiale se borne à «installer un climat de classe», tellement toute tentative d’enseignement semble vouée à l’échec. Vidberg, pratiquement laissé à lui-même, vivra une année plutôt bouillante, mais saura nous la rendre divertissante avec ses attachants bonshommes-patates…

Benoît Jahan, dit «Big Ben», restitue quant à lui de manière légère et fidèle une séquence de quelques journées de sa vie d’enseignant alors qu’une grève se profile et que les élèves sont drôlement turbulents ; la routine, quoi ! Plein d’humour, ce petit ouvrage sucré qu’est Jours de classe dissimule en son cœur un passionnant exercice : «une tentative de retranscrire 40 minutes de cours en collège [...] en 280 cases», le prétexte étant un cours sur les thèmes des sirènes et de Charybde et Scylla, de L’Odyssée d’Homère. Et le résultat est saisissant : la narration coule avec une fluidité rare, et le lecteur a littéralement l’impression d’écouter une bande audio !

* * *

Comment le cancer…, Miriam Engelberg, Delcourt, coll. «Contrebande», 144 p.
Le Cancer de Maman, Brian Fies, Çà et là, 122 p.
Seules contre tous, Miriam Katin, Seuil, 132 p.
Paroles de tox, collectif, Futuropolis, 100 p.
Soupe froide et Bonne santé, Charles Masson, Casterman, coll.«Écritures», 134 et 191 p.
Journal d’une disparition, Hideo Azuma, Kana, 200 p.
Rides, Paco Roca, Delcourt, coll. «Mirages», 104 p.
Journal d’un remplaçant, Martin Vidberg, Delcourt, coll. «Shampoing», 128 p.
Jours de classe, Big Ben, Le Potager moderne, 92 p.


* Date originale de publication : 4 juin 2007


26 juillet 2010  par May Sansregret

Le livre mis en scène !

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Quel ravissement de voir que la production estivale nous offre une quantité remarquable d’albums jeunesse où l’objet livre se trouve mis en scène de manière tout à fait surprenante ! Voilà une belle occasion de faire découvrir aux jeunes lecteurs à quel point cet objet est unique et fascinant ! De plus, cela permet à l’enfant qui ne lit pas habituellement de s’approprier le livre, d’en observer toutes les facettes et, finalement, de le démystifier.

Commençons l’aventure avec Surtout, n’ouvrez pas ce livre !, ouvrage au titre provocateur qui permet au lecteur de braver d’emblée - avec un bonheur certain! - une interdiction. Mais attention. Dès la première page, un porcelet plutôt grognon nous accueille avec aplomb : «Non mais, pour qui tu te prends ? Depuis quand on ouvre un livre quand il est clairement marqué sur la couverture SURTOUT, N’OUVREZ PAS CE LIVRE !?» Cette adresse au lecteur persiste tout au long de la lecture; tourner chacune des pages nous est défendu. C’est que le curieux auteur n’a pas terminé l’écriture de son livre. En fait, on s’aperçoit rapidement que notre action de lecteur agit directement sur l’histoire. Pour freiner notre course, l’étrange personnage va même jusqu’à mettre un mot extrêmement lourd - ROC - sur la page afin que nous soyons incapables de la tourner. Quelle idée ! Après avoir joué avec les mots de dizaines de façons, ce livre propose un dénouement savoureux, puisque le lecteur a aidé l’auteur à la queue en tire-bouchon à surmonter le syndrome de la page blanche pour créer une histoire rocambolesque à souhait.

Poursuivons notre itinéraire avec Le Livre de Charlie, un second album qui propose une initiation à l’art du récit. Le récit s’ouvre avec un petit garçon prénommé Charlie, qui ouvre son livre préféré. À la page suivante, la magie s’opère, le lecteur pénètre dans le livre lu par l’enfant : Contre vents et marées. Récit d’un vieux loup de mer. Nous y découvrons un capitaine qui ouvre un coffre contenant un livre. Vous l’aurez deviné : en tournant la page, nous plongeons dans le récit de ce nouveau livre et ainsi de suite jusqu’à la fin. Le lecteur aura donc l’opportunité de lire, entre autres, un conte traditionnel, une encyclopédie et même un magazine ! La finale est savoureuse, puisque le livre lu par le dernier personnage raconte l’histoire d’un petit garçon nommé Charlie ! Cet ouvrage fort bien construit propose également un jeu d’observation dans les illustrations. Dans la pièce où lit Charlie, des détails du décor représentent les personnages que nous découvrirons au fil de la lecture. Par ailleurs, dans la dernière illustration, en apparence semblable à la première, ils sont remplacés par les personnages réels. Portez également une attention particulière aux pages de garde, qui montrent une tablette remplie de livres, soit tous les livres présentés dans l’album.

Pour clore le voyage en beauté, les éditions Rue du monde ont publié deux titres dans la collection «L’atelier de l’imagination» qui permettent au lecteur de créer mille et un récits. Avec La Petite Bibliothèque imaginaire, nous découvrons une vingtaine de couvertures de livres, chacune accompagnée par un résumé et de courtes critiques. Tous ces éléments nous permettent d’imaginer l’histoire que nous désirons car, rappelons-le, aucun de ces livres n’existe réellement ! Il était une fois… Il était une fin propose quant à lui des images qui aident le lecteur à créer ses propres récits. Avec la page de gauche («Il était une fois…»), nous démarrons l’histoire, tandis qu’avec celle de droite («Il était une fin»), nous pouvons la terminer.

Voici des livres qui montreront aux jeunes lecteurs que la lecture appartient avant tout au domaine du ludique, tout en mettant l’accent sur le fait qu’un livre peut revêtir de multiples formes. Bref, du traditionnel à l’exceptionnel !

* * *

Surtout, n’ouvrez pas ce livre !, Michaela Muntean, ill. de Pascal Lemaître, Milan Jeunesse, 36 p.
Le Livre de Charlie, Julia Donaldson, ill. de Axel Scheffler, Autrement Jeunesse, 28 p.
La Petite Bibliothèque imaginaire, Alain Serres et vingt illustrateurs, Rue du monde, coll. «L’atelier de l’imagination», 46 p.
Il était une fois… Il était une fin, Alain Serres, ill. de Daniel Maja, Rue du monde, coll. «L’atelier de l’imagination», 40 p.


* Date originale de publication : 28 août 2006


23 juillet 2010  par Anne-Pascale Lizotte

La genèse d’une exposition

Depuis maintenant 6 ans, la Librairie Monet présente un programme d’une dizaine d’expositions par année. Au cours des saisons, nous avons exploré différentes formes d’arts : la photographie, la peinture, la sculpture, l’art des marionnettes, les maquettes ou encore les travaux d’enfants réalisés dans le cadre de programme d’arts plastiques. À cela s’ajoutent parfois des expositions thématiques où les artistes réfléchissent sur un sujet imposé.

Cet été, la galerie l’aire libre présente une exposition sur l’histoire du jazz à Montréal. Ce projet d’exposition est né de la rencontre avec un livre. En 2009 paraissait chez Lux, un éditeur qui ne cesse de nous surprendre, la traduction d’un ouvrage de John Gilmore : Une histoire du jazz à Montréal. Formidable travail de recherche, le livre de Gilmore retrace près d’un demi-siècle d’histoire. L’auteur s’attarde à la période allant de 1920 à 1970 et démontre à quel point Montréal fut un centre névralgique, une ville incontournable dans l’histoire du jazz en Amérique du nord. Il revisite ce qu’on appelait autrefois les folles nuits de Montréal avec un souci du détail remarquable. On a droit à une plongée fascinante au coeur des lieux mythiques qui accueillaient, soir après soir, les plus grands noms du jazz : Oscar Peterson, Myron Sutton, Johnny Holmes, Louis Metcalf, Steep Wade, Maury Kaye, René Thomas, Oliver Jones, Charlie Biddle, Willy Girard, pour ne nommer que ceux-là. Dans cette contribution majeure à l’histoire du jazz, Gilmore met en lumière les facteurs qui ont contribué à faire de Montréal une des plus importantes ville de jazz : la prohibition, la ségrégation raciale aux États-Unis, la grande dépression des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale ; tous des éléments sociaux et économiques profondément liés à l’essor du jazz dans la métropole.

Lors de la préparation d’une telle exposition, une question s’impose : quoi montrer, quels éléments privilégier, quel angle adopter ? La somme d’information est si colossale que cela mérite réflexion. Pourquoi ne pas débuter nos recherches en suivant les pas de l’auteur. Premier arrêt : le service d’archives de l’Université Concordia abondamment cité dans l’ouvrage. En effet, c’est au sein de ce service d’archives que nous retrouvons les fonds les plus importants concernant la riche histoire du jazz. Après avoir passé plusieurs heures devant l’écran où défilent les nombreuses archives numériques, nous voilà prêt pour la sélection. Photographies d’époque, portraits de musiciens, affiches ; les documents recueillis sont prêtés par l’université Concordia. L’exposition commence à prendre forme !

Les recherches se dirigent ensuite vers le Centre d’Histoire de Montréal. Il y a de cela quelques années, le CHM présentait l’exposition Jazz : Les folles nuits de Montréal, un parcours musical et audiovisuel faisant revivre les grands moments du jazz à Montréal. Quelques coups de fil plus tard, nous voilà en route pour cette institution du Vieux-Montréal où nous avons eu accès à quelques éléments typiques de l’époque qui nous intéresse. Partitions musicales, cartes postales, 78 tours, et… une collection d’allumettes appartenant au pianiste jazz Billy Georgette ! L’on nous glisse lors de cette visite les coordonnées du musicien afin d’obtenir la permission d’exposer sa collection. Véritable passionné du jazz, Monsieur Georgette accepte de nous rencontrer dans son petit appartement du centre-ville. Et là, oh surprise ! Il nous dévoile sa formidable collection personnelle. Chaque recoin de l’appartement recèle de petits trésors ! Les bibliothèques ont peine à contenir la quantité phénoménale d’albums photos et de coupures de journaux patiemment rassemblées au fil du temps. Quelle découverte ! Non seulement il accepte de nous prêter sa collection d’allumettes des boîtes de nuit de jazz de l’époque, mais voilà qu’il se met à ouvrir ses nombreux albums conçus comme des scrapbooks en nous partageant ses précieux souvenirs. Quelle rencontre exceptionnelle ! S’ajoutent donc à notre récolte plusieurs photos, articles de presse et petits objets représentatifs de l’époque qui nous intéresse.

Arrêt suivant : la phonothèque québécoise. Une visite sur place nous permet de découvrir une panoplie impressionnante de disques 78 tours et 33 tours. Certaine des pochettes représentent des oeuvres d’artistes qui furent influencés par le jazz.

Mais un élément, et non le moindre, manque toujours: la musique ! Difficile de présenter une exposition sur l’histoire du jazz sans trame sonore. Nous n’avons d’autre choix que de faire appel à un spécialiste. Gilles Boisclair, responsable de la section jazz chez Archambault accepte de nous concocter une sélection de pièces musicales marquantes. La voiture chargée de toutes nos découvertes et remplie d’informations et d’anecdotes sur cette époque fascinante, nous voilà en route pour la librairie !

Comme le jazz fut une source d’inspiration pour plusieurs grands artistes, de Basquiat, en passant par Andy Warhol, Boris Vian et Dubuffet, nous avons l’idée d’inclure une touche contemporaine à notre exposition. Un appel de projet est lancé aux artistes en arts visuels. C’est le projet du photographe Douglas Capron qui est retenu. Il s’agit d’une magnifique série de portraits de musiciens ayant foulés la scène montréalaise.

Nous voilà donc fin prêt pour le montage !

Comme le témoigne notre parcours, chaque exposition a sa propre histoire faite de rencontres et de découvertes. Et c’est ainsi que nous vous invitons à venir revisiter tout un pan de notre histoire à la galerie l’aire libre jusqu’au 29 août. Bonne visite !


21 juillet 2010  par Rhéa Dufresne

Petits formats, grands plaisirs

C’est bien connu, tout ce qui est petit se voit automatiquement attribuer le qualificatif de «mignon». Les albums petits formats ne font pas exception à cette règle, d’autant plus qu’ils nous présentent, la plupart du temps, des personnages et des récits tout à fait craquants. Ceci dit, inutile de vous dire que je suis totalement incapable de résister à ces petits mignons dès qu’ils pointent le coin de leur couverture. Après avoir renoncé à ma collection d’oursins (trop rare), à celle des sifflets (trop inutile) et à celle des sacs à main (trop coûteuse) me voilà bien déterminée ; je collectionnerai désormais les albums petits formats que je nomme affectueusement «petits minis».

Je cogite donc à plein régime et cherche déjà l’endroit idéal pour exposer ces petits bijoux ; c’est nécessaire, sinon à quoi bon une collection dont personne ne profiterait ? C’est clair, cette collection doit être bien en vue. Ce constat établi, une autre idée fait son chemin : je vais partager ma passion des petits minis. J’en ferai donc la lecture, aussi souvent que possible, à mes invités qui, une fois la surprise passée, seront, j’en suis certaine, enchantés ! Enfin, en attendant l’endroit idéal et les visites de vacances, je les sème un peu partout : fourre-tout, sac de plage, coffre à gants, panier à pique-nique…

C’est avec Salut ! de Perrine Dorin que j’ai d’abord succombé. Comment pourrait-il en être autrement ? Tous ces petits oiseaux bien dodus se saluant avec enthousiasme sont adorables. Et quel défi pour le conteur que de donner une voix bien personnelle à chacune de ces petites bêtes à plumes… De plus, comme je craque toujours pour les albums qui ont une fin «surprenante», Salut ! était donc tout indiqué pour être la première pièce de ma collection. Soyez bien discipliné et, malgré cette révélation, n’allez surtout pas voir la fin avant l’heure, vous risqueriez de gâcher une belle chute ! Ah oui, j’oubliais : au passage vous apprendrez à compter jusqu’à 10 !

Voulant donner un peu d’essor à cette collection, j’envisageais d’y aller au rythme d’un nouvel album par mois, budget oblige ! Toutefois, lorsque je suis tombée totalement par hasard - n’allez rien imaginer ! - sur le petit dernier d’Ole Könnecke, toute résistance était vaine. Pour le simple plaisir de faire la connaissance de Burt et de rigoler à la vue des chouettes illustrations de Konnecke, ou pour amorcer des échanges sur les craintes, les hésitations ou les «premières fois» des tout-petits, Il l’a fait ! vaut le détour.

Prochains achats : quelques titres de la collection «La P’tite Étincelle» aux éditions Frimousse. Je commencerai sans aucun doute avec Tic-Tic la girafe et Chtok-Chtok le chameau. Je suis complètement sous le charme de cette petite collection qui explique avec beaucoup d’humour la manière dont les animaux ont acquis les caractéristiques qu’on leur connaît. Ainsi, vous pourrez apprendre comment la girafe a acquis ses taches ou encore comment le chameau a vu naître les deux bosses qui ornent son dos. Sous le crayon d’Édouard Manceau, ces sympathiques personnages se retrouvent avec une bouille des plus rigolotes. Après toutes ces lectures zoologiques, vous ne serez plus jamais sans voix lorsqu’il vous faudra expliquer les petits secrets des animaux…

Parlant girafe, pour meubler les quelques journées de pluie qui ne manqueront pas de vous surprendre pendant vos vacances, pourquoi ne pas tenter la cuisine avec Camille ? Choisissez avec soin une journée «pas pressée», sortez vos bols, ustensiles et tabliers, et suivez la gourmande girafe dans sa cuisine. Vous aurez alors le choix entre déguster d’appétissantes crêpes jaunes et brunes (Camille fait des crêpes) ou vous sucrer le bec avec une Camille en chocolat (Camille est en chocolat). Tout ce qu’il faut pour oublier la pluie jusqu’à la prochaine éclaircie.

De la cuisine, passez à la salle de bain et joignez-vous à la longue liste d’intrus venus déranger la petite «cochonnette» de Michel Van Zeveren (La porte). C’était pourtant bien parti, «cochonnette» entre doucement dans la salle de bain, referme la porte, se déshabille, se mire un peu et… zut ! Voilà quelqu’un ! On se reconnaît aisément dans ce tableau : qui n’a pas, au moins une fois, cherché en vain un peu de tranquillité ? Ce petit album sans texte ne manque pas de charme, il sera à coup sûr un point fort de ma collection.

Avec toute cette ménagerie, je suis en train d’oublier Raoul la Terreur. Je dois vous avouer que j’ai d’abord été un peu rebutée par l’espèce de chevelure rouge hirsute qui orne la couverture de ce petit album. N’étant pas une adepte des livres-jouets, j’ai d’abord eu une petite moue de dédain jusqu’à ce que la curiosité l’emporte et me pousse à ouvrir la chose. Première page : deux drôles de monstres, également hirsutes, se dévisageant d’un air menaçant… et me voilà déjà conquise. Je suis tout de suite impressionnée par le talent de Claire Cantais, qui parvient, en quelques traits (et là, il faut vraiment le voir pour le comprendre), à donner à ses personnages une attitude qu’on saisit au premier coup d’œil. Maintenant, à vous de découvrir qui tiendra tête à Raoul la Terreur !

L’été, c’est les vacances ; mais c’est aussi la saison de tous les projets, et le coloré Monsieur G. en a un bien spécial… Ce drôle de petit homme qui vit dans un village au beau milieu du désert décide un jour que le silence des lieux a assez duré : il quitte son village et revient avec tout ce qu’il faut pour mettre un peu de musique dans son désert. Sous les yeux perplexes de ses voisins, il se met immédiatement à la tâche. J’aime bien cette histoire parce qu’elle permet, l’espace de quelques pages, de croire que tout est possible et que les projets, même les plus fous, peuvent se voir réaliser. De quoi faire rêver !

Enfin, deux petits derniers auxquels je ne pourrai résister encore bien longtemps… D’abord, le magnifique Cyrano de Taï-Marc Le Thanh illustré par Rebecca Dautremer ; bien qu’il ne soit pas né «petit format», il ne perd rien de sa splendeur dans cette version plus menue. C’est un réel petit bijou tant au niveau du texte, que l’auteur s’amuse à agrémenter de quelques notes de bas de page non dénuées d’humour, qu’au niveau des illustrations, tendres et aériennes, qui donnent toute sa majesté à cette histoire qu’on connaît tous. Finalement, dans un tout autre style, Loulou de Grégoire Solotareff aura aussi sa place dans ma collection. Je craque pour Loulou le petit loup (qui n’a absolument rien de son vilain cousin «Le grand méchant»), pour cette histoire d’amitié qui vous donnera envie de partager un petit rosé avec votre ami de toujours.

Cette liste pourrait s’allonger à loisir (et ma collection aussi je l’espère), mais pour le reste de l’été, je vous laisse le soin d’en faire vous même la cueillette chez votre libraire préféré.

* * *

Salut !, Perrine Dorin, Éditions du Rouergue, 2008, 32 p.
Il l’a fait !, Ole Konnecke, L’école des loisirs, 2010, 32 p.
Tic-Tic la girafe, Édouard Manceau, Frimousse, 20 p.
Chtok-Chtok le chameau, Édouard Manceau, Frimousse, 20 p.
Camille fait des crêpes, Jacques Duquennoy, Albin Michel Jeunesse, 2003, 24 p.
Camille est en chocolat, Jacques Duquennoy, Albin Michel Jeunesse, 2010, 24 p.
La porte, Michel Van Zeveren, Pastel, 2008, 61 p.
Raoul la Terreur, Claire Cantais, L’atelier du poisson soluble, 2008, 45 p.
L’étrange projet de monsieur G., Gustavo Roldan, Sarbacane, 2010, 30 p.
Cyrano, Taï-Marc Le Thanh, ill. de Rébecca Dautremer, Gautier-Languereau, 2008, 34 p.
Loulou, Grégoire Solotareff, L’école des loisirs, 2009, 29 p.


19 juillet 2010  par David Murray

La littérature 2.0

Déjà, nous avons eu droit au roman écrit en «langage SMS», le fameux sociolecte qui a pris forme et s’est généralisé avec l’explosion du web 2.0, que ce soit via les messageries instantanées, les courriers électroniques, les forums Internet ou autres sites de réseaux sociaux. L’heure est à l’émergence d’une littérature sous le signe du texto !

Le Japon connaît d’ailleurs une mode de ces romans rédigés sur téléphone cellulaire. On les appelle les keitai roman et on en dressait l’an dernier un top 10 afin de récompenser les meilleures œuvres écrites « sur le pouce » au pays du soleil levant. Il n’y a pas que l’Asie qui soit touchée par ce phéno- mène, puisqu’en Italie un certain Roberto Bernocco a publié un roman de science-fiction rédigé sur un Nokia 6630 pendant dix-sept semaines de transport en commun, comme on peut l’apprendre sur le blogue Actualitté.com.

Mais voilà qu’une nouvelle étape a été franchie dans la sphère de la littérature 2.0 le 14 juillet dernier avec la parution sur papier du premier roman publié sur Twitter… Intitulé The French Revolution, le livre a été publié chez Soft Skull Press. Il aura fallu à son auteur, Matt Stewart, environ quatre mois pour twitter, à coups de 140 caractères, les 95 000 mots du roman. Une expérience ardue, aux dires de l’auteur, pour qui le célèbre site de micro-blogues n’est pas très adapté au roman (le contraire nous aurait surpris !) L’auteur avait décidé de tenter l’expérience afin de trouver de nouvelles façons de toucher le public ; dans la même veine, il travaille aussi actuellement avec la société Ricoh Innovations pour lancer une application pour l’iPhone basée sur son livre, peut-on lire sur technaute.cyberpresse.ca.

Contrairement aux romans SMS, dont la qualité littéraire est souvent discutable et qui n’ont pas eu l’heur de susciter l’adhésion de la critique, le roman de Stewart semble avoir reçu un accueil favorable, un chroniqueur du San Francisco Chronicle le comparant même à La conjuration des imbéciles, de John Kennedy O’Toole.

Ce qui nous amène à nous demander : quel intérêt porter à cette littérature « nouvelle génération » ? Sommes-nous devant une réelle « révolution » ou simplement un phénomène amusant et divertissant ? Si on regarde l’histoire de la littérature, on réalise que de tout temps les écrivains ont usé de multiples supports pour pondre leurs œuvres. En ce sens, le portable ou le clavier n’en constitueraient que de nouveaux avatars à travers lesquels des œuvres brillantes pourront forcément surgir un jour ou l’autre. Mais d’un autre côté, la planète 2.0 carburant plus souvent qu’autrement à l’instantanéité et à la consommation rapide, n’y a-t-il pas plutôt un risque que ces « auteurs 2.0 » ne sombrent rapidement dans l’oubli ? La question est lancée…


16 juillet 2010  par Le délivré

Les vacances du libraire (III)

Notre spécial sur les lectures de vacances de nos libraires se poursuit. Vous-mêmes, êtes-vous plutôt de type plage, randonnée, chalet ou hamac ? Préférez-vous les lectures d’évasion ou celles plus costaudes ? Peu importe, il y a de bonnes chances que la pléiade de titres évoqués vous donne quelques envies… Aujourd’hui, découvrez les titres qu’emporteront dans leurs bagages quelques libraires du secteur général…

Notre collègue frenchie Caroline nous quitte pour un séjour dans sa Bretagne natale ; là-bas, vaste programme : du temps en famille, des promenades de bateau autour des îles bretonnes, et un petit détour «sur» Paris pour y voir des amis ! Donc, a priori, pas trop de temps pour avoir le nez fourré dans les livres… Cependant, elle se promet d’emmener avec elle la collection complète des Paul de Michel Rabagliati pour initier ses proches à la langue de Tremblay ! Et puis, il y aura moyen de bouquiner dans l’avion, faut pas croire… Cette année, Caroline avait lu le manuscrit de Libre ou mourir de Emongo Lomomba (à paraître chez Écosociété), qui ravivait fortement sa passion pour l’Afrique en lui donnant le goût de continuer à creuser la veine du Congo. Donc bien du plaisir en perspective avec Pandore au Congo d’Albert Sanchez Piñol (Actes Sud) et Mais le fleuve tuera l’homme blanc de Patrick Besson (Fayard). Gageons que ces lectures sauront aussi la mettre en appétit en attendant de se régaler de poisson et de regoûter le chouchen, un alcool traditionnel de pommes et de miel…

Entre deux parties de pêche, dans un chalet de Saint-Donat, Mathieu projette d’emblée de s’amuser avec le Marelle de Julio Cortázar (Gallimard), ce roman fascinant qui vient avec un mode d’emploi… Pourquoi celui-là ? L’œuvre du hasard ? En suivant d’autres pistes, on constate que notre libraire se dirige également vers Les détectives sauvages de Roberto Bolano (Folio), vanté par son collègue Simon, et on esquisse une période auteurs sud-américains. Mathieu affirme bien aimer le Chili, le pays comme sa littérature. Quitte à ne pouvoir s’y rendre, un roman offrira assurément le plus dépaysant des voyages…

Benoit a dû choisir parmi de nombreux titres ceux qu’il emmènera sur les rives du lac de l’Ontario où il se rend… D’abord, Le Nazi et le barbier d’Edgar Hilsenrath (Attila), dans lequel l’ancien responsable d’un camp de la mort devient sioniste en Israël ; un livre à l’«humour» au vitriol plutôt inattendu ! Aussi, Retour à Reims de Didier Eribon (Flammarion), loué par Annie Ernaux, dans lequel ce spécialiste des queer studies explique qu’il a «paradoxalement» eu davantage de difficulté à faire accepter son origine ouvrière que son orientation homosexuelle dans les milieux instruits parisiens… Puis un polar, Les disparus de Dublin de Benjamin Black (Nil), pseudonyme derrière se cache John Banville, superstar littéraire en Grande-Bretagne. À ces titres s’ajoutera probablement un essai d’Imre Kertesz, dont la lecture de l’œuvre complète est en cours. Cet auteur hongrois, prix Nobel de littérature 2002, emprisonné à l’adolescence dans un camp de concentration (décidément), a choisi, au sortir de la guerre, plutôt que de se réfugier en Europe, de retrouver son ancienne vie à Budapest. Sauf que le rideau de fer tombe et Kertesz se trouve finalement à avoir troqué une dictature pour une autre… Ce qui en fait somme toute un étrange paria et, surtout, un auteur au point de vue résolument original. Ainsi, le site des vacances de Benoit s’avère l’endroit idéal pour de riches lectures, surtout qu’à tout cela s’ajoutera Omega mineur de Paul Verhaeghen (Le Cherche Midi), un ouvrage si dense qu’il faut quasiment se trouver sur une île déserte pour pouvoir passer au travers ! Donc voilà : une retraite «monastique», et avec ici et là, du vin, et surtout pas du vin de messe !

Comme Morgane ne nous quitte pas encore avant un bon mois, elle avoue n’avoir pas encore tout à fait réfléchi à son programme littéraire… Mais qu’à cela ne tienne, une libraire digne de ce nom est toujours pleine de ressources ! À commencer par devoir terminer ses «lectures obligatoires» pour le jury du Trophée 813 (http://www.813.fr/) dont elle fait partie, à savoir deux finalistes dans la catégorie roman francophone : Bien connu des services de police de Dominique Manotti, un truc un peu dur avec bien de la bavure policière, et Une histoire d’amour radioactive d’Antoine Chainas ; tandis que du côté roman étranger ne lui restait plus qu’à lire Noir océan de Stefan Mani, tous ces beaux titres étant édités dans la collection «Série noire» de Gallimard. Autrement, elle emporte aussi avec elle Un tueur sur la route de James Ellroy (Rivages), que l’auteur lui a si obligeamment dédicacé lors de sa visite à la Librairie, et hésite entre Le dernier souffle de Denise Mina (Le masque), une auteure dont elle avait bien aimé l’ouvrage précédent, et Proies de Mo Hayder (Presses de la Cité), qui nous avait donné l’excellent Tokyo… Finalement, c’est une belle petite pile que réussira à traîner Morgane, alors que papa et maman quittent la France pour l’accompagner dans la plus chouette des promenades en Gaspésie !

Vacances allégées (façon de parler) pour un Guillaume mobilisé par son déménagement, mais qui aura tout de même pu enfin traverser le Stalker : pique-nique au bord du chemin des frères Boris et Arkadi Natanovitch Strougatski (Denoël), dont son collègue Réjean lui parlait comme du bon Dieu en personne depuis si longtemps ! Et ce n’est pas tout, alors qu’en plus de son éternelle pile de manuscrits à lire, notre libraire/éditeur raflait aussi la novella Papillon d’Antoine Brea (Le quartanier), dont le résumé en quatrième de couverture l’avait fort intrigué : « Ça n’allait pas très fort. Quelqu’un était en train de me forer le crâne à la perceuse électrique… » Sans doute que Guillaume était dû pour quelque chose d’expérimental ! Mais notre homme se reprendra pour une seconde semaine et d’autres lectures de vacances en septembre, alors qu’il ira probablement pratiquer le camping au Vermont, à la rencontre d’ours bruns et de bières de micro-brasserie locales, et se délectera d’Un type immonde de Dennis Cooper, de la littérature queer-core qu’il dit qu’on ne tiendrait jamais en librairie (!), mais qui lui plaît bien, ainsi que de Fauv, une autre novella du même Brea (Le quartanier). L’avantage de ces petits bouquins, c’est qu’ils le sont tant qu’ils peuvent se glisser entre deux autres lectures sans qu’on se sente mal ; en fait on pourrait même se les cacher à soi-même !


14 juillet 2010  par Le délivré

Les vacances du libraire (II)

Voici la suite de notre spécial sur les lectures de vacances de nos libraires. Vous-mêmes, êtes-vous plutôt de type plage, randonnée, chalet ou hamac ? Préférez-vous les lectures d’évasion ou celles plus costaudes ? Peu importe, il y a de bonnes chances que la pléiade de titres évoqués vous donne quelques envies… Aujourd’hui, découvrez les titres qu’emporteront dans leurs bagages nos libraires bandes dessinées.

Bien qu’à l’habitude, Éric Lacasse se tape sa ou ses deux dizaines de romans et biographies chaque année, depuis janvier, apparemment il n’en a eu que pour la bande dessinée ! Ces vacances en seront donc de rattrapage : se plonger dans tous ces bouquins qui s’accumu- lent… ou terminer ceux déjà commencés ! C’est le cas notamment du Little Bird de Craig Johnston (Gallmeister), un savoureux polar qui s’est inexplicablement retrouvé sur le bas-côté après un départ de lecture plein de promesses… Sinon, l’une des biographies pour lesquelles il salive d’avance, c’est Aspects de Chopin par Alfred Cortot (Albin Michel), un solide portrait d’artiste comme il les aime, et qui, par la bande, pourrait même pousser notre libraire à retourner effleurer du regard quelques-unes des grandes biographies qu’à commises Stefan Zweig, telles qu’introduites par l’ouvrage Trois maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevsky (Belfond). Autrement, si d’habitude Éric ne manque pas d’aller retrouver le calme des abords de la Rivière Mistassini, cette année il effectue également un petit séjour dans la Ville-Lumière. Pour s’y rendre, pas de livres dans les bagages, question de les alléger au maximum ; par contre, une fois là-bas, une promesse d’aller jeter le nez dans quelques librairies parisiennes de bandes dessinées, histoire d’en respirer les parfums particuliers…

Vacances urbaines pour Sébastien, et pour cause : c’est l’ailleurs qui vient à lui alors qu’il recevra la visite d’une bonne amie de Nouvelle-Écosse… Difficile dans ces circonstances de passer son temps à parcourir des pages, au risque de paraître impoli ! Mais qu’à cela ne tienne, se glissera bien ça ou là un petit temps mort qui lui permettra de dévorer Paradise X, le dernier pan de l’univers Earth X piloté par Alex Ross et Jim Krueger (Marvel comics), une version futuriste dystopique du panthéon Marvel… Son incursion dans le monde du comic américain ne s’arrêtera pas là, alors que l’attend le tome 2 de l’édition de luxe de Y, The Last Man de Brian K. Vaughan et Pia Guerra (Vertigo). Et pourquoi ne pas lorgner également du côté du graphic novel, alors que collègue Éric lui suggérait la nostalgie tranquille de La vie est belle malgré tout de Seth (Delcourt) et la satire du monde de la librairie et de la culture super-héros de Box Office Poison (De mal en pis) d’Alex Robinson (Top Shelf), deux lectures taillées sur mesure… Et ça prendra aussi quelques romans de science-fiction, de fantasy, de polar, et en version originale francophone s’il-vous-plaît ! Après consultation de collègue Guillaume, qui lui a suggéré Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour (Mnémos), Sébastien hésite entre Les sources de la magie de Joël Champetier et Le deuxième gant de Natasha Beaulieu (Alire), dont il avait fort apprécié le premier roman, L’ange écarlate. Pour quelqu’un qui n’avait pas le temps de lire pendant ses vacances, ça commence à s’allonger dangereusement ; l’astuce : Sébastien préfère de loin pour lire le calme de la nuit, loin des distractions diurnes…

Eric Bouchard se trouve face à une pile impres- sionnante de lectures scolaires, mais tant pis, il faut aussi pouvoir prendre ses distances… mais pas trop ! Ce pourquoi il attend avec impatience de pouvoir se frotter à Histoire du manga de Karyn Poupée (Tallandier), en espérant qu’il paraisse à temps pour réussir à l’emporter pour ses quelques derniers jours de farniente sur la plage du Lac St-Jean. Par ailleurs, les vacances d’été constituent année après année la césure, l’ellipse idéale pour échapper aux cases et lorgner du côté de la littérature et de ses classiques. Suite à tant de recommandations (et son récent décès), la conjecture semble plus que jamais indiquée pour explorer l’œuvre du Portugais José Saramago (L’aveuglement, Points). Après, Eric retrouvera Paul Auster avec Invisible (Actes Sud), qu’on dit être son meilleur roman depuis Cité de verre, livre fétiche et véritable condensé des préoccupations de notre libraire. Sinon, son goût pour la nouvelle le fera revisiter ou visiter quelques auteurs à saveur d’étrange, alors qu’il emmène avec lui Bizarre ! Bizarre ! de Roald Dahl, et se décide enfin à Dino Buzzati avec Le K, vanté en ces mêmes pages. Car quoi de mieux pour débuter le congé estival, sur la véranda d’un chalet des Laurentides, entre deux escapades cyclistes, que de tremper ses yeux dans une nouvelle comme ses lèvres dans un apéro…

C’est une liste courte aujourd’hui, alors que nos autres collègues libraires BD s’en sont déjà allés ! Mais nous pourrions fantasmer sur leurs lectures idéales : alors que Geneviève a pris son été pour aller faire du reboisement dans l’Ouest Canadien, nous la verrions bien s’extasier, se bidonner ou s’indigner au gré des pages de Voyage en zone d’exploitation de Louis Rémillard (Les 400 coups)…

Quant à Réjean, après une année de course contre la montre aux commandes de la section, pourquoi ne pas simplement retrouver la sérénité avec La lenteur de Milan Kundera (Folio) ?



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