Le Délivré

Archive pour juin 2010


30 juin 2010  par Eric Bouchard

Black and tan fantasy

« Docteur, je suis un genre malade de son image, et ça fait une bonne quinzaine années que ça dure ! Depuis que Soleil, fort du succès de sa série-phare Lanfeust de Troy, a décidé de m’éditer ad nauseam, et que plusieurs autres éditeurs l’ont suivi dans son sillage, tout un pan de l’intelligentsia BD me ridiculise, insinuant que je ne suis destiné qu’aux puceaux boutonneux et autres ados attardés… Docteur, aidez-moi, je vous en supplie ! »

Si la bande dessinée de fantasy se retrouvait chez le psychologue, voilà sans doute à quoi ressemblerait sa confession. Mais mentionnons à sa décharge qu’ils sont plusieurs (Soleil en tête, mais aussi d’autres tels Delcourt, Clair de lune ou plus récemment les Humanoïdes associés) à entacher sa crédibilité avec des séries racoleuses et bâclées, sans imagination, où trône en couverture l’inévitable image d’une femme armée à demi-nue. Édités à un rythme industriel et dans une logique purement commerciale, ces bien pâles ersatz de l’œuvre de Tolkien se contentent de saturer le marché et de flatter leur public, souvent complaisant il est vrai.

« Les fantasyens » de Riad Sattouf, dans L'épouvette t.2, L'association.

Par contre, ce serait oublier la vraie nature du fantasy, un sous-genre du merveilleux avec lequel il est régulièrement confondu. À la différence du genre fantastique, qui fait survenir un élément surnaturel dans un univers réaliste, le merveilleux met tout simplement en scène un univers imaginaire ; pas de quoi faire s’outrer un snob, on s’entend.

Le fantasy, de son côté, est un univers merveilleux, mais dans lequel intervient la magie ou le mythe, tandis que l’heroic fantasy, quant à lui, est généralement centré sur un guerrier devant accomplir une quête… héroïque. Mais mis à part ces distinctions génériques, qu’est-il grosso modo mis en scène dans tout récit de fantasy ?

L’affrontement des forces du bien et du mal, bien sûr, mais au-delà ? La création contre la fin de la création… ou encore la fiction proprement dite : l’acte de création d’un univers dépeignant en somme l’acte d’écriture lui-même. Un bon exemple de cette mise en abyme étant le film L’histoire sans fin (The NeverEnding Story) de Wolfgang Petersen, adapté du roman de Michael Ende, où le jeune Bastien, au fur et à mesure qu’il lit un livre lui-même intitulé L’histoire sans fin, devient partie prenante de la quête qui s’y déroule : sauver de l’extinction le monde et les habitants de… Fantasia.

Or ce retour aux sources définitoires du fantasy (plutôt que la simple imitation des œuvres à succès) semble toujours s’avérer salvateur et entraîner la création d’œuvres de qualité, tel que l’illustrent deux nouvelles séries récentes.

Martinique fantasy

En début d’année paraissait le premier tome d’Encyclomerveille d’un tueur de Thierry Ségur et Patrick Chamoiseau. De cette rencontre a priori improbable entre Chamoiseau, Goncourt 92, essayiste de la culture créole, et Ségur, chantre de l’heroic fantasy classique qu’on connaît surtout pour sa série Légendes des contrées oubliées, un des premiers grands succès de l’éditeur Delcourt, est surgi un univers qui dépasse l’entendement, et même un nouveau genre, le fantasy créole. Et en effet, quel site bien trouvé que celui du créole, qui naît d’une hybridation de cultures et de langues, pour mettre en scène l’acte de création…

Dans un cimetière martiniquais, un fossoyeur et son apprenti doivent contrôler les failles entre la réel et l’au-delà, sur une île où les croyances se croisent et se démultiplient. Déjà là, les ouvertures sur l’autre monde offrent au lecteur des images plutôt saisissantes. Mais la richesse de cette œuvre ne s’arrête pas là, alors que le jeune orphelin supporte en parallèle son apprentissage à l’aide d’un carnet où notes et esquisses «annoncent» un univers en construction. Et où le lecteur retrouve-t-il le contenu de ce carnet ? Hors du cadre, hors des cases du récit, comme si le blanc des marges de la bande dessinée était un infra-monde précédant l’histoire elle-même. À cet effet, Philippe Sohet et Yves Lacroix avaient remarqué à propos d’Andreas qu’il pratiquait la planche comme une « surface narrative » envisagée avec une porosité rappelant « l’antériorité fondatrice du support »[1]. De même, la planche de bande dessinée s’affiche, dans Encyclomerveille d’un tueur, comme un seuil poreux vers la fiction, tel le cimetière de Cocoyer Grand-Bois en est un vers le creuset des mythes créoles.

Ségur, de son côté, a significativement affiné son art depuis ses dernières publications en bande dessinée, et s’affirme de plus comme l’un des rares auteurs à se servir des outils de traitement de l’image de manière créative d’une part, et signifiante d’autre part, tandis que les effets de déchirure et d’intrusion qu’il inclut dans ses images ne sont pas qu’au service de l’esbroufe, mais bien du récit. Troublante mise en abîme de la fiction, fantasy métaphysique, réflexion sur le mariage des cultures : Encyclomerveille d’un tueur est une spectaculaire révélation, baroque, flamboyante et post-moderne !

Arabique fantasy

Puis, ces derniers jours, nous recevions une autre de ces surprises : 3 souhaits, du scénariste Mathieu Gabella (La Licorne, éd. Delcourt) et du dessinateur italien Paolo Martinello où, sous une couverture désespérément conventionnelle, se dissimule un étonnant jeu de portes historiques, fantastiques et littéraires entre Proche et Moyen-Orient.

Sans trop en dire, sachons seulement que Jérusalem, point de rencontre du Christianisme, du Judaïsme et de l’Islam, offre d’emblée un cadre exceptionnel pour un scénariste sachant l’exploiter (souvenons nous du savoureux second tome de Professeur Bell de Joann Sfar, Les poupées de Jérusalem).

Mais si, à cet univers déjà riche, on ajoute celui des haschichins, qu’on croise au tout celui des djinns et du merveilleux arabe, et qu’empruntant cette voie de la métamorphose et des faux-semblants, on retrouve le panthéon des grands mythes littéraires d’Orient ? On obtient un récit totalement exaltant sur l’identité de l’au-delà et celle de la frontière entre réalité et imaginaire…

* * *

« Finalement, Docteur, suis-je un malade imaginaire ? »

Encyclomerveille d’un tueur t.1 : L’orphelin de Cocoyer Grand-Bois, Thierry Ségur et Patrick Chamoiseau, Delcourt, coll. «Terres de légendes», 56 p.
3 souhaits t.1 : L’assassin et la lampe, Paolo Martinello et Mathieu Gabella, Drugstore, 56 p.


[1] Dans L’ambition narrative : parcours dans l’œuvre d’Andreas, 2000, XYZ, 266 p.


28 juin 2010  par May Sansregret

Du livre au musée, du musée au livre

Le musée est un lieu de mystères et de découvertes. Les œuvres qu’il renferme stimulent l’imagination des petits et des grands, ouvrent leur horizon et font naître chez eux mille et une questions, tout en apportant quelques réponses, bien sûr.  Aussi, les visites au musée devraient-elle se mériter une place de choix dans l’horaire des vacances familiales. Elles sont idéales lors des jours de pluie ou par grandes chaleurs, bref tout au long de l’été.

Pour créer un véritable événement autour de cette activité, je vous propose dans cet article quelques livres qui éveilleront chez vous et vos enfants l’intérêt pour les lieux d’exposition et leurs œuvres d’art. Il ne sera pas question d’ouvrages documentaires (même si nombre d’entre eux sont magnifiques!), mais bien de fictions, tant sous forme d’album que de roman. Grâce à ces récits, les portes de musées fabuleux s’ouvriront à vous…

Une visite au musée avec Geisert et Browne

Avec Le Musée des mystères, Arthur Geisert donne à voir un musée aux nombreuses galeries où se côtoient tableaux, sculptures et animaux empaillés. L’œil fasciné du lecteur se promène sur la page s’arrêtant à tout moment sur un détail de l’illustration. L’histoire est celle d’une sympathique porcelette qui, comme tous les dimanches, se rend au musée avec son grand-père pour peindre et dessiner. Or, quelque chose d’étrange s’est produit…  La jeune narratrice se rend compte que certaines parties des tableaux ont été retirées et remplacées par des copies. Grâce à sa perspicacité, elle mène l’enquête et dévoile au grand jour les responsables du méfait. Au musée, il faut ouvrir l’œil!

L’album Le jeu des formes d’Anthony Browne met en scène une famille qui va au musée. Seulement, aucun membre de la famille ne s’emballe pour cette sortie, sauf la mère, l’initiatrice du projet. Au fil de la visite, ils apprendront néanmoins à poser un regard différent sur les œuvres. Ces dernières prennent littéralement vie et font vivre à la famille une pléthore de péripéties. L’intérêt croisant des personnages pour les œuvres d’art se voit dans l’illustration lorsque le beige de leurs vêtements se laisse progressivement gagner par la couleur. Cette histoire de famille et de musée vous fournira clés et idées pour aborder les œuvres de manière ludique lors de votre visite au musée.

Une œuvre, un musée, une histoire

Pour la suite, voici trois romans dont le récit prend forme à partir d’une œuvre d’art existante. L’exercice réalisé par les auteurs de ces histoires pourra vous servir d’inspiration… Lancez un défi à votre famille : « Faisons comme Anique Poitras! Choisissons une œuvre lors de notre visite au musée et créons une histoire à partir de celle-ci! » Cette activité prolongera l’effervescence de votre expédition muséale, mais créera surtout un lien entre un lieu, une œuvre et votre famille!

Anique Poitras s’inspire de La dame à la licorne, une série de six tapisseries datant de la fin du XVe siècle, pour concocter l’aventure de la frétillante petite Anique intitulée La dame et la licorne. Dans ce récit, les policiers arrêtent une dame sans papier d’identité au bord du fossé des quenouilles. Cette dernière affirme avoir perdu sa licorne. Devant l’incrédulité des adultes, Anique retrousse ses manches et promet à la dame de retrouver sa compagne à corne. Une fois l’animal retrouvé, Anique voyage au XVe siècle suite à l’invitation de la dame à la licorne. Puis, en visite au musée national du Moyen Âge à Paris, Anique et ses parents découvriront une septième tapisserie à la série La dame à la licorne où apparait… la petite Anique! Et vous, dans quelle toile aimeriez-vous voyager?

De son côté, le roman d’Yvon Brochu, intitulé Le fantôme du bateau atelier, a pour point de départ la toile Le Bateau atelier de Claude Monet. Cette histoire relate une rencontre extraordinaire entre une jeune fille, Émilie Legendre, et le fantôme de Claude Monet. Le peintre fera découvrir à sa jeune amie le paradis des couleurs. Le début et la fin du roman se déroule dans un musée, celui qui expose la toile Le bateau atelier, où Émilie, devenue peintre, tente avec émotions de converser à nouveau avec le peintre français.

En voici un court extrait pour vous donner un aperçu du ton du récit:

- Et vous, monsieur Monet, vous êtes aussi… un ange?

Le vieil homme éclate de rire à son tour:

- Qu’en penses-tu, toi?

Je réfléchis un instant avant de répondre:

- Moi, je crois que vous êtes le bon dieu de la couleur!

- C’est le plus beau compliment que j’ai reçu, me dit monsieur Monet d’une voix émue, les yeux tout brillants. Dis Émilie, tu veux bien peindre avec moi?

Et vous, avec quel artiste voudriez-vous discuter?

L’infante de Vélasquez de Marie Brantôme raconte pour sa part une histoire époustouflante de substitution. En visite au Louvre, Alice et Inès contemple la toile Les Ménines de Vélasquez. Lorsque Inès formule le souhait de prendre la place d’une jeune fille sur la toile, la voilà qui disparait. À sa place se tient la douce Dona Maria qui ne parle que l’espagnol… Suite à cette lecture, demandez-vous quel personnage figurant sur une œuvre d’art votre famille aimerait-elle héberger?

Bonne lecture… de livres ou de tableaux!

***

Le Musée des mystères, Arthur Geisert, Autrement, 2005,  32 p.
Le jeu des formes, Anthony Browne, Kaléidoscope, 2003, 25 p.
La Dame et la licorne, Anique Poitras, ill. Céline Malépart, série Anique, coll. « Roman rouge », Dominique et cie, 2004, 45 p.  
Le fantôme du bateau atelier, Yvon Brochu, ill. Steve Adams, coll. « Roman vert », Dominique et cie, 2003, 74 p,
L’infante de Vélasquez, Marie Brantôme, Seuil, 2003, 124 p.

25 juin 2010  par Eric Bouchard

Encore un effort

Le cheval blême de David B. inaugure en janvier 1992 la collection «Ciboulette» de L’association, qui a popularisé le format roman en bande dessinée.

En janvier 1992, paraît le premier album de la collection «Ciboulette» de L’association, qui a popularisé le format roman en BD.

Les indépendants : un vocable qu’on entendait à tout moment il y a quelques années, alors qu’ils renversaient l’édition mainstream ; mais aujourd’hui, qu’en est-il ? Quelle est leur importance, leur nécessité ?

Rappelons les faits : les années 80 voyaient la bande dessinée plongée dans une crise éditoriale, alors que le marché de la prépublication s’écroule (disparition des magazines Tintin, Pilote, Métal hurlant, Circus, etc.) devant celui, naissant de l’album. Mais en disparaissant, les revues emportent avec elles dans la tombe les bancs d’essais des auteurs débutants et les expérimentations qui n’étaient pas forcément soumises à des impératifs immédiats de rentabilité ; le public cherchait avant tout l’esprit d’une revue où cohabitaient une diversité d’auteurs. Par contre, il en allait tout autrement pour l’édition d’albums : les éditeurs ne veulent pas prendre le risque de miser sur un auteur novice et se réfugient dans les valeurs éprouvées. La décennie 80 fut donc celle du règne de la bande dessinée d’aventures standardisée, avec sa pointe d’érotisme nécessaire… Déjà, certains éditeurs étaient nés en réaction à cet immobilisme : le Futuropolis original  ou Magic Strip, par exemple, qui proposaient des politiques éditoriales davantage centrées sur le travail d’auteur. Hélas, ces structures ambitieuses n’auront pas survécu à la crise.

Affiche de l’adaptation cinématographique de Persepolis de Marjane Satrapi (2007)

Affiche de l’adaptation cinématographique de Persepolis de Marjane Satrapi, sorti en salles en 2007.

Il faudra attendre 1992 pour que, sur les cendres de Futuropolis, naquisse la bien-nommée L’association, formée par des auteurs dont les démarches personnelles originales ne trouvaient aucun écho chez les éditeurs alors en place, avec le succès que l’on sait. En quelques années, de nombreuses maisons alternatives envahiront le paysage (Ego comme x, Cornélius, Fréon ou Atrabile, pour n’en nommer que quelques-unes), formant un véritable mouvement. Cette nouvelle école place les auteurs au pouvoir, affiche sa prédilection pour le noir et blanc comme choix artistique (et non comme contrainte économique), pour les livres-objets, pour la diversité des formats. Le succès culmine dans la première moitié de la décennie 2000 avec Persepolis, alors qu’à ce moment une bonne partie de l’activité du Comptoir des indépendants, qui diffuse le gros de ces petits éditeurs en Europe, tourne autour de la manutention du best-seller de Marjane Satrapi.

Voyant une partie du marché leur échapper, les gros éditeurs finissent par réagir en mettant sur pied des collections sur mesure pour accueillir les artistes de la scène indépendante : «Poisson pilote» chez Dargaud, «Écritures» chez Casterman ou «Bayou» chez Gallimard par exemple, tandis que ce dernier s’associe de plus à l’éditeur de fantasy Soleil pour ressusciter Futuropolis.

Image d'un transfuge : Lapinot passe, à l'instar de son créateur, Lewis Trondheim, chez les grands éditeurs.

Image d'un transfuge : Lapinot passe, à l'instar de son créateur, Lewis Trondheim, chez les grands éditeurs, et subit le remodelage nécessaire.

Résultat : la génération des auteurs indépendants n’aura jamais joui d’une diffusion aussi large, certains imposant même leur noir et blanc chez les majors. Mais ces auteurs le sont-ils toujours, indépendants ? Cette ouverture économique s’est-elle effectuée sans sacrifices ? Si le public est heureux de retrouver ces auteurs de manière plus accessible chez les grands éditeurs, n’y a-t-il pas un biais qui s’est installé dans leur production ? N’y a-t-il pas apparence de liberté alors que ces auteurs exécutent un travail sur mesure pour des collections… formatées pour eux ?

Et pendant ce temps, qu’arrive-t-il aux indépendants, alors que la majorité de leurs auteurs, attirés vers de plus verts pâturages, les désertent ? Comment l’édition indépen- dante parviendra-t-elle à réacquérir sa valeur symbolique, à se repositionner, à réinventer encore le marché ? À l’heure actuelle, il est difficile de répondre à la question alors qu’elle fait face à de nombreuses difficultés.

En premier lieu, ses organes de diffusion périclitent. Par exemple, les principaux éditeurs qui faisaient la force du Comptoir des indépendants en Europe le quittent les uns après les autres (Cornélius pour Harmonia Mundi ou Ego comme x pour Flammarion, alors que L’Association et Atrabile passaient récemment chez Belles Lettres Diffusion, qui n’a pas d’antenne au Québec !) Deuxièmement, les ouvrages deviennent de plus en plus inabordables, et peuvent difficilement supporter la comparaison avec des «produits similaires» : alors qu’un roman graphique peut se vendre 30$ chez un grand éditeur, il est souvent 50% plus cher chez un petit.

Qui paiera 79,95$ pour la traduction française d'American Elf de James Kochalka alors que la version originale se vend 31,50$ ?

Qui paiera 79,95$ pour la traduction française d'American Elf de James Kochalka alors que la version originale se vend 31,50$ ?

Troisièmement, la stratégie commerciale de leurs diffuseurs pique du nez alors que les conditions d’envoi des nouveautés se fragilisent dangereusement. En cherchant à minimiser les risques, ceux-ci ne commandent plus que de toutes petites quantités aux éditeurs ; pour peu qu’un des ces bouquins jouisse d’un engouement en librairie, il devient aussitôt manquant chez le diffuseur, souvent pour plusieurs mois, condamnant d’office un éventuel succès. Et toujours dans l’optique de réduire ces risques au maximum, ces diffuseurs cherchent carrément à exclure les retours en proposant les nouveautés en vente ferme, fermant ainsi la porte des librairies à tout ouvrage sortant le moindrement des sentiers battus. On s’inquiète que bientôt, ces drôles de joueurs de poker n’aient plus de diffuseur que le nom…

Le dernier tome de L'éprouvette

L'éprouvette vol. 3

Il n’en reste pas moins que malgré les déboires des diffuseurs, la scène indépendante se retrouve elle-même en crise identitaire. L’une des dernières entreprises d’envergure de L’association, la revue L’éprouvette (trois numéros parus de janvier 2006 à janvier 2007) cherchait justement à remettre en question l’identité de la bande dessinée, à se demander comment la sortir de ses frontières actuelles. À ce propos, si l’examen d’auteurs de bande dessinée qui en sont sortis en important leur culture au sein d’autres médiums (Julie Doucet et ses collages, Benoît Jacques et ses broderies, Edmond Baudoin et la danse contemporaine, etc.), ou le questionnement légitime sur la complaisance de la critique, qui prive peut-être le milieu d’une nouvelle (r)évolution, sont à coup sûr salutaires, il n’en demeure pas moins qu’on se demande bien où émergeront les nouvelles avant-gardes.

* * *

Sur tous ces questionnements légitimes, on pourra lire avec intérêt quelques ouvrages parus dans la collection «Éprouvette» : Désœuvré, de Lewis Trondheim, une enquête parmi ses collègues pour répondre à cette question : les auteurs de bande dessinée sont-ils condamnés à mal vieillir ? ; Plates-bandes, de Jean-Christophe Menu, un essai virulent sur la vidage de sens des expériences de l’édition indépendante par les grands éditeurs ; L’art selon Madame Goldgruber de Nicolas Mahler, ou les hilarants démêlés d’un bédéiste autrichien avec une fonctionnaire à l’esprit hermétique du ministère du revenu ; Contre la bande dessinée de Jochen Gerner, un inventaire de jugements sur le médium jouant dans sa forme sur les limites entre «ce qui est BD» et «ce qui ne l’est pas» ; et finalement, Encore un effort d’Alex Baladi, l’émouvant manifeste d’un auteur pour l’esprit… indépendant.

Extrait d'Encore un effort d'Alex Baladi

Extrait d'Encore un effort d'Alex Baladi

* * *

L’éprouvette (trois numéros), collectif, L’association, 192, 416 et 570 p.
Désœuvré, Lewis Trondheim, L’association, coll. «Éprouvette», 72 p.
Plates-bandes, de Jean-Christophe Menu, L’association, coll. «Éprouvette», 76 p.
L’art selon Madame Goldgruber, Nicolas Mahler, L’association, coll. «Éprouvette», 120 p.
Contre la bande dessinée, Jochen Gerner, L’association, coll. «Éprouvette», 150 p.
Encore un effort, Alex Baladi, L’association, coll. «Éprouvette», 78 p.


23 juin 2010  par Le délivré

La foule est en délire !

Alors qu’à minuit ce soir débute la fête nationale des Québécois, nous vous proposons une mini-exposition d’images de fête, de parades, de populaces en liesse, bref : de carnaval. À ce propos, dans son ouvrage François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Mikhaïl Bakhtine désignait par le «carnavalesque» un renversement temporaire des hiérarchies et des valeurs.

Ainsi, le carnaval au Moyen Âge, loin de n’être qu’une manifestation folklorique, était une des expressions les plus fortes de la culture populaire, en particulier dans sa dimension subversive. C’était l’occasion pour le peuple de renverser symboliquement, pour une période limitée, toutes les hiérarchies instituées entre le pouvoir et les dominés, entre le noble et le trivial, entre le haut et le bas, entre le raffiné et le grossier, entre le sacré et le profane. La célébration de la Saint-Jean serait-elle un écho de notre fibre médiévale ? Peut-être. Cependant, les libations n’étaient pas régies par le .08 alors.

Donc gens du pays, profitez de cette galerie d’images pour vous rincez l’œil, et lorsque viendra le tour du gosier, puissiez-vous le faire avec modération…

* * *

Venise. Les habitants sortent un à un et gagnent la place des Lagunes, où un feu dansant, immense et chaud, les attend. La chaleur qui s’en dégage n’a jamais été aussi douce. Joignant leurs mains, frappant l’eau en mesure avec leurs échasses, les habitants se mettent à danser.

Les échasses rouges, Éric Puybaret, Gautier-Languereau, 24 p.

Haïti. C’est la fête des morts aujourd’hui. Au cimetière, ceux-ci ont des papillons dans les yeux pour circuler dans nos rêves. Leur voix font une jolie musique qui attire au lieu de faire peur. Tous entrent dans la danse…

La fête des morts, Dany Laferrière, ill. de Frédéric Normandin, La bagnole, coll. «Taxi», 48 p.

Inde. Cultiver, porter, pêcher, s’asseoir, boire, manger. Mais aussi : danser. Les hommes et les femmes bondissent, se courbent, s’accroupissent ou s’élancent. Au rythme des tambours et sous les mélopées des flûtes fantastiques ondulent ribambelles et sarabandes.

Faire, Gita Wolf, Ramesh Hengadi et Shantaram Dhadpe, Rue du monde, coll. «Coup de cœur d’ailleurs», 40 p.

Préhistoire ? Alors que petits pygmées et terribles lézards géants sont prêts à s’entretuer pour un petit bout de territoire, éclate une voix céleste qui leur ordonne de tout arrêter immédiatement. Les ex-ennemis célèbrent leur nouvelle harmonie d’un mélodieux concert.

Nos cousins les dinosaures, Christophe Bataillon, P’tit Glénat, coll. «Vitamine», 32 p.

Royaume des Pataspling. Patakloungs et Splingnoutchs s’unisssent pour offrir des cadeaux au terrible Gloubilouache : gâteaux au pilou, poudings au mouk, sucettes en ting et grosses galettes guimounes.

Zachary et son Zloukch t. 3 : Le Gloubilouache, Dominique Demers, ill. de Fanny, Les 400 coups, 32 p.

Au cœur de la nuit. Devant moi, comme dans un songe, sur la plaine baignée de lune blonde, un étrange pèlerinage défilait en grand tapage. Aux sons de la crécelle et du basson, ils chantaient sur tous les tons…

La nuit des cages, Rascal d’après les images de Simon Hureau, Didier jeunesse, 50 p.

* * *

Bonne Saint-Jean-Baptiste !

Image du début reprise de Michel Risque en vacances, Réal Godbout et Pierre Fournier, La pastèque, 81 p.
Extrait final tiré de Paul à Québec, Michel Rabagliati, La pastèque, 189 p.


21 juin 2010  par David Murray

Les auteurs québécois et l’idée d’indépendance

Ludger Duvernay (1799-1852)

Ludger Duvernay (1799-1852)

Ce 24 juin on soulignera la Saint-Jean-Baptiste, décrétée depuis 1977 jour de la Fête nationale du Québec. C’est au journaliste et homme politique québécois Ludger Duvernay que l’on doit l’origine de cette manifestation. Lors d’un banquet organisé le jour de la Saint-Jean, en 1834, il jette les bases de la Société Saint-Jean-Baptiste, qui sera officiellement mise sur pied en 1843 et dont le mandat sera entre autres d’encourager les Canadiens-français à faire du 24 juin leur fête nationale. Il faudra cependant attendre 1925 avant que la législature du Québec ne décrète la Saint-Jean fête officielle du Québec.

Les célébrations entourant le 24 juin ont joué un rôle non négligeable dans l’affirmation nationale du peuple québécois. Celles-ci ont d’ailleurs atteint leur paroxysme lors des mémorables festivités des années 1975 et 1976. Si on se souvient davantage des performances musicales réalisées sur les plaines d’Abraham et sur le Mont-Royal et des chanteurs en tant que fers de lance du mouvement pour l’indépendance nationale, il faut savoir que les écrivains et écrivaines québécois n’ont pas été en reste dans ce processus. Bien au contraire ! Mais si les auteurs et les artistes en général ont été au premier plan des luttes pour l’indépendance nationale dans les années 1960 et 1970, qu’en est-il aujourd’hui ? Les écrivains de chez nous sont-ils toujours des vecteurs de l’indépendance du Québec à travers leurs œuvres et leurs prises de position ?

******

Les artistes sont généralement à l’avant-plan des changements qui s’opèrent dans une société. C’est ainsi que durant ce qu’on a appelé la Grande noirceur, les écrivains du Québec vont être à l’avant-garde des changements qui s’opèrent dans la société québécoise. En littérature, les auteurs vont rapidement délaisser le genre dominant jusqu’alors, la littérature du terroir. On peut dire que le coup d’envoi en aura été donné par Paul-Émile Borduas et les automatistes avec la publication du Refus global, en 1948. Véritable charge contre les conventions et le conservatisme ambiant, le manifeste invite le Québec à se sortir de l’immobilisme qui le caractérise alors.

À partir de là, les écrivains vont peu à peu remettre en question les fondements du nationalisme québécois traditionnel (l’Église, le terroir) pour se faire l’écho des transformations sociales qui animent le Québec. On délaisse entre autres le terroir pour la ville comme trame de fond des récits, la question de l’aliénation et de l’infériorité linguistique des Québécois est abordée et tranquillement se pointe ainsi en filigrane la question nationale. Les romans de Gabrielle Roy, Anne Hébert et Roger Lemelin sont des exemples de cette transformation - même si la première aura par la suite une relation plutôt ambiguë envers le projet indépendantiste. Le théâtre n’est pas en reste, Gratien Gélinas amorçant la critique des valeurs traditionnelles québécoises ; une tendance qui se poursuivra ensuite dans l’œuvre de dramaturges comme Marcel Dubé. Même son de cloche en poésie, les écrits d’un Roland Giguère ou d’un Claude Gauvreau pouvant en témoigner.

Gaston Miron (1928-1996)

Gaston Miron (1928-1996)

Les années 1960 verront la littérature québécoise procéder à une évolution qui la fera passer de la contestation à l’affirmation : c’est l’amorce d’une littérature « militante », dont les fers de lance feront de l’indépendance nationale un objectif à atteindre. En poésie, des auteurs tels que Gaston Miron et Gérald Godin vont non seulement embrasser la cause nationale mais aussi investir la scène politique. Le roman verra l’introduction du joual comme trait culturel distinctif des Québécois. Et comme en poésie, des romanciers tels que Jacques Ferron et Hubert Aquin vont militer activement sur la scène politique, alors que d’autres, tels que Réjean Ducharme, Jacques Godbout et Marie-Claire Blais, vont poser les jalons d’une nouvelle littérature québécoise. D’autres vont carrément vouloir faire de leur œuvre celle d’un peuple qui se libère, comme Victor-Lévy Beaulieu. Les mêmes tendances se dessineront au théâtre avec l’arrivée de nouveaux dramaturges comme Michel Tremblay et Françoise Loranger. Parallèlement aux courants littéraires traditionnels, le Québec des premières années de la Révolution tranquille verra l’essor d’un genre peu en vogue jusque là : l’essai. Parmi ces principaux protagonistes, mentionnons Jean-Paul Desbiens, Pierre Vallières et Pierre Vadeboncoeur.

En quelque sorte, la littérature québécoise des années 1960 et du début des années 1970 va ainsi devenir un des lieux forts de l’affirmation identitaire nationale. On fait du pays en devenir un des thèmes majeurs des écrits. Une littérature définitivement ancrée dans la nouvelle réalité québécoise. Les grands bouleversements que connaît le Québec et les principaux épisodes politiques y sont constamment mis en scène. L’utilisation du joual devient un choix politique.

Après l’échec du référendum de 1980, la littérature québécoise, à l’instar des autres champs culturels et de la société en général, va être appelée à se transformer. L’idée du pays tombe en veilleuse et les thématiques vont peu à peu se diversifier et dans bien des cas se « dépolitiser ». Alors que dans les années 1960 on se donnait pour mission de fonder une littérature nationale, à partir des années 1980 plusieurs auteurs refuseront ainsi d’assujettir leur oeuvre à la cause nationale.

Le contexte est plutôt à l’universalisation. On prend acte que la littérature québécoise est bien en selle et on affirme plutôt que celle-ci doit s’inscrire dans le grand concert des littératures du monde, laissant à d’autres le soin de mener les combats relatifs à la défense du fait national. Un exemple de ce changement est l’abandon du joual pour le français international et la mise en avant de thématiques abordées un peu partout sur le globe, des thèmes que l’on pourrait qualifier plus « sociaux » que « politiques ». Le cadre dans lequel se situent les écrits change aussi. On délaisse ainsi de plus en plus le Québec pour situer l’action en diverses parties du globe. Loin de ne plus aborder de causes à défendre, disons simplement que ce n’est plus le projet national est qui est mis de l’avant.

Michel Tremblay

Michel Tremblay

De nouvelles générations d’auteurs vont contribuer à cette métamorphose. Dans un contexte de morosité post-référendaire et d’un « mal de vivre » incarné par la Génération X, on va entre autres assister à l’émergence d’une littérature qu’on appellera « romans de la désespérance ». Ces années marqueront aussi la venue de nouveaux auteurs d’origine culturelle diverse. Une nouvelle littérature de la migration verra ainsi le jour. À travers celle-ci, les questions identitaires sont abordées, mais non pas dans une optique de la construction d’un État national mais plutôt sous la forme d’un questionnement identitaire sous l’effet de l’exil. Les romans d’un Dany Laferrière en sont un bon exemple.

Parallèlement, des auteurs qui étaient jadis des figures de proue de la cause nationale vont si ce n’est pas remettre en question leur désir de voir le Québec devenir un pays, à tout le moins être plutôt tiède envers les stratégies mises de l’avant par certains souverainistes, au premier chef le Parti québécois (PQ). On se souviendra entre autres des propos tenus par Michel Tremblay qui, il y a quelques années, déplorait que le projet du PQ ne s’exprime simplement qu’en termes économiques.

**********

Donc aujourd’hui, où en sommes-nous ? On se trouve en quelque sorte dans la continuité des métamorphoses opérées à partir des années 1980 dans la littérature québécoise. À l’instar du sentiment de la population en général envers le projet souverainiste, le fait national n’est plus la thématique dominante des auteurs actuels. Pourtant, sondage après sondage, les écrivains et écrivaines semblent pencher dans leur grande majorité pour l’indépendance du pays « Québec ». L’Union des écrivaines et écrivains du Québec (UNEQ) a même endossé la Marche pour l’indépendance, tenue un peu partout dans les grandes villes de la province dimanche dernier, 20 juin.

Le projet indépendantiste étant plutôt en dormance ces temps-ci, on pourrait se demander si les écrivains n’auraient pas intérêt à ramener le fait national au centre de leurs œuvres, sinon à tout le moins à investir le champ politique en prenant davantage la parole pour l’indépendance. Loin de nous l’idée de rendre les écrivains québécois responsables du manque d’enthousiasme envers le projet indépendantiste, disons simplement que lorsque ceux-ci s’en faisaient les plus ardents promoteurs, le projet prenait son envol. Les artistes sont souvent à l’avant-garde des changements qui surviennent dans une société. Ils en sont les catalyseurs. Et à cet égard, le rôle qui a été celui des écrivaines et écrivains québécois des années 1960 et 1970 a été capital dans la consolidation d’un sentiment national fort au Québec. Parce qu’un peuple ne peut survivre sans une culture forte et sans poètes pour en chanter les faits d’armes.


18 juin 2010  par Eric Bouchard

L’Oubapo sans dessus dessous

Oulipo : acronyme désignant l’Ouvroir de littérature potentielle. Ce groupe littéraire fondé en 1960 fêtera le 24 novembre prochain ses 40 années d’existence. Pourtant, hors d’un certain cercle littéraire, son rayonnement demeure somme toute confidentiel. Alors qu’y fait-on ? À la base, Raymond Queneau et François Le Lionnais, entourés d’une dizaine de leurs amis écrivains, mathématiciens et peintres (ou les trois à la fois), portaient le projet d’inventer de nouvelles formes poétiques ou romanesques nées de la contrainte, résultant d’un transfert technologique entre « Mathématiciens et Écriverons ».

Queneau aurait accolé aux oulipistes l’étiquette de « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ». Ainsi ces rats se réunissent-ils régulièrement pour réfléchir à cette notion de contrainte, produire de nouvelles structures à l’intérieur desquelles ils devront exécuter leurs créations. En 1947, Queneau avait pondu cet ouvrage précurseur, l’inoubliable Exercices de style, où une même histoire très courte à propos d’un type au long cou, de son chapeau, d’une place libre dans un autobus bondé, et du même type revu plus tard devant la Gare Saint-Lazare, en train de discuter d’un bouton de manteau - une histoire banale, quoi ! - était racontée de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes…

Outre le père de Zazie dans le métro, on se souviendra d’autres célèbres membres ayant participé au groupe, et de leurs prodigieux projets, tels Italo Calvino (Si par une nuit d’hiver un voyageur). Ou Georges Perec, qui publie en 1969 La disparition. À sa sortie, le roman fait un bide total. Jusqu’à ce que soit révélé cette réelle disparition, celle de la lettre e, la voyelle ne figurant pas une seule fois dans tout le corps du texte ! (Essayez d’écrire ne serait-ce qu’une phrase complète sans cette championne de la fréquence. Juste pour voir…) À travers son œuvre monstrueuse, Perec aura aussi écrit un inimaginable palindrome de 1247 mots. Palindrome ? Mot pouvant se lire dans les deux sens, comme LAVAL : à l’envers, ça fait LAVAL aussi. Palindrome célèbre : Élu par cette crapule. Mais un texte pouvant se lire indifféremment à partir du début comme de la fin ?

Puis l’Oulipo fait des émules : Oupeinpo, Oucipo, Oumupo, Oumathpo, Ouhispo, les Ou-x-po sont nombreux. En 1992 naît l’Oubapo, l’Ouvroir de bande dessinée potentielle, sous les auspices de la maison d’édition L’association, du théoricien Thierry Groensteen et de Noël Arnaud, défunt ex-président de l’Oulipo. L’Oubapo créera donc des bandes dessinées sous contraintes artistiques volontaires. En 1997, paraîtra le premier OuPus, ouvrage définissant les premières contraintes explorées.

Imagerie restreinte

Lewis Trondheim sera un des fers de lance du mouvement. L’un de ses premiers défis sera de réaliser cent strips de quatre cases avec pour tout bagage un inventaire de huit cases dessinées par Jean-Christophe Menu. L’astuce : pouvoir y varier le contenu et la disposition des bulles sur les dessins. Le résultat sera Moins d’un quart de seconde pour vivre.

Pourquoi la contrainte ? Parce que de la contrainte naissent les solutions créatives. Cette dynamique est bien connue en graphisme, où un client arrive avec un besoin, un espace et un budget : « Vends-moi l’idée x dans y pouces carrés avec z $, donc faut pas que tu prennes trop de temps à le faire ni que ça coûte trop cher à imprimer. Et surtout, faut que j’aime ça. » Et voilà : plus le graphiste est cerné par les contraintes, plus il doit faire travailler son imagination pour trouver de nouvelles solutions. Dans Moins d’un quart de seconde pour vivre, Trondheim, limité par le petit nombre d’images, cherche ce que celles-ci peuvent offrir de plus pour raconter une histoire. Pourquoi ne pas prêter une voix aux objets inanimés, par exemple ? Supposer des personnages hors-champ ? Créer un monologue intérieur ? Au final, Trondheim réussit à créer un petit bijou d’humour métaphysique…

François Ayroles sera encore plus radical dans son entreprise : réduire À la recherche du temps perdu en une planche, rien de moins ! Si l’énormité du projet peut prêter à sourire, l’astuce développée par l’auteur force l’admiration.

Rduction d'À la recherche du temps perdu en une planche, François Ayroles d'après Marcel Proust, dans Oupus 1.

Réduction d'À la recherche du temps perdu en une planche, François Ayroles d'après Marcel Proust, dans Oupus 1.

En effet, Ayroles restitue les étapes de la vie du narrateur à l’aide d’une simple vue en plan fixe de l’appartement de ce dernier. S’amorce un jeu où le lecteur peut s’amuser à déduire une foule de choses à partir des variations du décor : le temps qui passe par l’arbre qui pousse, le voyage ou l’amour par les vêtements ou la vaisselle qui traînent, etc. Et finalement, l’acte de mémoire du narrateur lui-même, alors qu’à la dernière case, un tableau en cours de réalisation tente de restituer, non sans quelques oublis, la première case…

Jeux de structures

À l'endroit, un oiseau géant se saisissant d'une petite fille ; à l'envers, un vieil homme dans une barque accostant à une île.

À l'endroit, un oiseau géant se saisissant d'une petite fille ; à l'envers, un vieil homme dans une barque accostant à une île.

À l’instar de sa maison-mère, l’Oubapo identifie elle aussi ses «plagiaires par anticipation», tels Gustave Verbeek, qui en 1903 débarquait avec cet album franchement inusité qu’est The Incredible Upside-Downs, Starring Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo, où les pages sont réversibles ! La planche se lit dans un sens, puis on la tourne à 180° pour lire la suite, alors que des textes sont écrits pour chaque sens, endroit et envers.

Plus récemment, le prolifique Étienne Lécroart, toujours partant pour la rigolade, empruntait les pas de Perec avec Cercle Vicieux, dont les cases constituent un savoureux palindrome… Car si la première partie de l’histoire met en scène une «simple» histoire de machine à voyager dans le temps, la seconde partie, avec les mêmes cases à rebours, joue sur le titre en dévoilant tout un lot d’allusions salaces imperceptibles dans la première… Une curiosité incontournable !

Autrement, Trondheim aura aussi fait goûter les joies de l’Oubapo au public jeunesse avec sa série Les trois chemins, et plus récemment l’inénarrable OVNI, réjouissants albums ludiques présentant des personnages en séquences cheminant sur des décors fixes, et des voies de lecture définitivement multiples.

Le Québécois Leif Tande aura aussi creusé cette avenue avec son Morlac (mord-la-queue, en abrégé), ramification de petites aventures nous laissant entrevoir, de manière exhaustive et simultanée, les avenues narratives possibles lors du trajet effectué par un petit homme dans un immeuble. Cet expérience de lecture totalement inédite laisse songer à un croisement improbable entre La Vie, mode d’emploi de Perec (toujours lui !), qui présente un inventaire de récits dans un bâtiment vu en coupe, et les fameuses boîtes de Skinner du béhavioriste du même nom (vous savez, celles avec les souris, les labyrinthes et les chocs électriques), car oui, l’humour de Tande comporte bien un zeste de sadisme…

Le récit est simple, double... puis carrément multiple dans Morlac.

Le récit est simple, double... puis carrément multiple dans Morlac.

Les plaisirs de la variation

Un autre Québécois, Louis Rémillard, aura livré un match fantastique à la contrainte dans Voyage en zone d’exploitation, paru aux 400 coups. Car dans cet album, finaliste du Grand prix de la Ville de Québec 2008, la contrainte est de taille : représenter l’interminable voyage en automobile vers un camp de pêche dans le Nord du Québec, où à chaque case figure le véhicule chargé d’un canot sur le toit.

Mais c’est sans compter sur tout le jeu du traitement visuel, et surtout, tout le commentaire satirique que déploiera l’auteur sur la spoliation des territoires forestiers infinis de la belle Province. Avec ce qui n’aurait pu sembler à première vue qu’un vain exercice de style, Rémillard nous livre un univers graphique riche et complexe, truffé de références et de jeux visuels, distille un humour mordant, et élève avec intelligence son propos au niveau de la critique écologique et sociale, tel un frère d’armes de Richard Desjardins…

Bouclons la boucle avec un hommage à Queneau réalisé par l’Américain Matt Madden. Dans 99 exercices de style, Madden, tout comme Queneau, part d’une histoire inoffensive : Matt interrompt son travail pour aller trouver quelque chose à grignoter au frigo. Mais l’instant d’après, sa copine à l’étage lui demande l’heure, ce qui suffit à lui faire oublier ce qu’il était venu y chercher. Voilà pour la trame. Mais si Queneau usait notamment des figures de style littéraires pour décliner ses variations, Madden puise la culture visuelle en général et celle de la bande dessinée en particulier pour réaliser un joyeux inventaire !

Les quelques titres dont traite cet article n’offrent malheureusement qu’un bien mince aperçu de ce qui a pu se faire ou se fera. Aujourd’hui, que le label «oubapo» soit ou non apposé sur l’ouvrage qui s’en inspire importe peu. L’impulsion formelle du mouvement sur le monde de la bande dessinée est là pour rester, alors que nous voyons depuis quelques années de nombreux auteurs utiliser avec succès la contrainte comme levier créatif.

* * *

Exercices de style, Raymond Queneau, Gallimard, coll. «Folio».
Oubapo : Oupus (4 tomes), collectifs, L’Association.
Moins d’un quart de seconde pour vivre, Lewis Trondheim et Jean-Christophe Menu, L’Association, coll. «Éperluette».
Dessus-dessous, Gustave Verbeck, Pierre Horay.
Cercle Vicieux, Étienne Lécroart, L’association, coll. «Côtelette»
Les Trois chemins (2 tomes), Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Delcourt, coll. «Jeunesse».
OVNI, Lewis Trondheim et Fabrice Parme, Delcourt, coll. «Jeunesse»
Morlac, Leif Tande, La pastèque.
Voyage en zone d’exploitation, Louis Rémillard, Les 400 coups.
99 exercices de style, Matt Madden, L’association, coll. «Ciboulette».


Voir aussi :

Le site de l’Oulipo
Un Oubapo américain, piloté par Matt Madden
La contrainte de l’heure : une bande dessinée de 24 pages en 24 heures ! (ici et ici)


16 juin 2010  par May Sansregret

Mission : constituer la bibliothèque de bébé !

Des bébés parsèment votre entourage ou vous avez une pléthore d’amies aux bedaines rebondies ? Eh bien, investissez-vous d’une mission, celle d’offrir aux poupons les premiers livres de leur bibliothèque. Lors des fêtes données en l’honneur d’une naissance prochaine, j’offre un panier surmonté d’une grosse boucle, bien garni de livres en tous genres, parmi lesquels bébé pourra faire ses premiers pas de lecteur. C’est un cadeau original, fort apprécié et, en général, assez inusité. J’aime mettre du temps à construire mon panier-cadeau en fonction de la personnalité des parents ou de la famille du petit à naître.

D’abord, je mets dans mon petit panier : trois incontournables

Pour les premiers mois de bébé, je choisis Blanc sur noir de Tana Hoban. Ce livre, constitué de formes blanches sur un fond noir, donne à voir une panoplie d’objets, comme un biberon, des boutons ou un oiseau. Le contraste créé par les jeux du noir et du blanc est ce qui rend ce livre parfaitement adapté à la vision des poupons. Voir un bébé observer ces images est, disons, impressionnant. L’intérêt du petit Elliot a vite été capté par ce livre. En l’ouvrant devant lui, nous avons vu son regard se fixer, ses yeux s’agrandir subitement, puis ses mains et ses pieds s’activer sans relâche !

Pour le plaisir des yeux et des oreilles, j’ajoute Le livre des bruits, de Soledad Bravi, qui amuse les petits autant que les grands. Chaque double page présente une image et l’onomatopée qui lui est associée. Par exemple, «Le rhume il fait atchoum», «La voiture fait vrouuum», «Le biberon fait hmmmm». Avez-vous remarqué ? D’une onomatopée à l’autre, on reprend une syllabe ou une lettre à la sonorité semblable pour créer un rythme de lecture des plus dynamiques et endiablés. Et ce jeu se poursuit sur plus d’une centaine de pages ! Imaginez, ce livre a été le doudou de Petit Victor. Celui-ci l’amenait partout. Et lors de ses un an, le livre ayant eu une vie bien remplie, il n’en restait plus que la moitié…

Tous les petits de Jeanne Ashbé, l’auteure pour bébé par excellence, est celui qui complète mon trio d’incontournables. C’est un livre-paravent que l’on peut installer au sol autour de bébé ou dans la couchette autour du matelas. D’un côté, on retrouve des portraits d’enfants aux expressions variées, chacun associé à une couleur : «Petit tout rouge, que personne ne bouge !» pour la petite en colère. De l’autre, c’est plutôt une ribambelle d’objets agrémentée de comptines rieuses et adorables, toujours associés à une couleur : «Jaune poussin… encore un câlin.»

Aussi, je mets dans mon petit panier : des livres québécois

Je choisis toujours un ou deux titres parmi les Toupie et Binou, une collection à l’humour aussi chaleureuse que désopilante. Mentionnons que cette dernière est à l’origine du dessin animé éponyme. J’aime particulièrement Binou en couleurs, qui, avec une économie de mots surprenante, raconte une histoire qui engendre maints éclats rires. Puis, Toupie raconte une histoire, qui met en scène la joie incommensurable que l’on ressent lorsqu’on se fait raconter une histoire.

Dans la production québécoise, le classique des tout-petits est sans conteste le personnage de Caillou. Si je glisse un Caillou dans mon panier, je choisis l’original, celui créé par Hélène Desputeaux. Il est douillet et potelé. Bref, il a une âme, au contraire de celui de Cinar, complètement dénaturé… J’ai un faible pour Caillou, c’est moi !, qui traite des origines, soit de la vie dans le ventre de maman.

Un autre livre que j’adore arrive tout juste de chez La courte échelle, et il a été présenté dans La crème de mai : Devant ma maison… Ce petit album peut s’adresser à des plus vieux, mais en l’offrant à bébé, on lui permet de grandir avec cet imagier hors du commun qui présente, à l’intérieur d’une trame narrative, des images et des mots provenant du monde réel ou imaginaire.

Dans mon petit panier, il y a la collection «Tête de lard»

La collection «Tête de lard» de Thierry Magnier présente un équilibre parfait entre art et audace. Pour stimuler la curiosité et le sens esthétique des petits, il importe de leur présenter une variété de styles et de médiums. Avec cette collection, dont les pages se soulèvent comme par magie pour garder l’intérêt des petits, c’est chose faite ! Chaque livre est tout simplement unique. En voici quatre, parmi lesquels le choix peut être très difficile… Etmoietmoi ? d’Olivier Besson présente des illustrations réalisées selon la technique de gravure sur bois. L’histoire est celle d’un chien qui, après avoir vu différentes paires d’animaux, se demande «Et moi ?», jusqu’à ce qu’il trouve son compagnon, un petit garçon. Avec Dodo d’Antonin Louchard et Katy Couprie, le bébé-lecteur suit un chat lors de ses déambulations nocturnes. Le même duo de créateurs nous offre également Ceci est un livre, qui s’amuse à partir de la formule de «Ceci n’est pas une pipe» de Renée Magritte. Puis, on joue à compter avec Des milliards d’étoiles !

Allez hop ! Un Ponti dans mon petit panier

Pour ajouter une touche de folle imagination, tout panier qui se respecte cache en son sein un livre de Claude Ponti. Celui qui m’arrache à chaque fois un sourire est Derrière la poussette, où un bébé se demande qui pousse sa poussette. Est-ce une fée, un monstre déguisé en sorcière ou un n’importe quoi ? Bonne question !

Lequel de ces trois livres ira dans mon petit panier ?

Pour compléter mon panier, j’hésite longtemps entre trois bouquins qui stimulent bébé chacun à leur manière. Le bébé : images en comptines de Pierre Coran propose de petites poésies à lire à bébé pour lui faire découvrir la musique des mots. Voici la comptine-poésie «Une tétine» :

« Sans son biberon / La tétine a l’air / D’un lampadaire, / D’un champignon. / Bébé la suce, / La suce, la suce, / Ou la repousse pour sucer son pouce. »

L’autre livre vient tout juste d’arriver en librairie, c’est Tout autour de moi de Clotilde Perrin. Le principe de ce grand album consiste à l’ouvrir à plat devant bébé qui pourra tournicoter autour du livre, car les détails de l’illustration vont dans tous les sens. Chaque double page aborde un thème (la nature, l’heure du repas, la ville) et se voit gratifiée d’une jolie phrase qui donne au lecteur un objet à trouver : «J’ai plein d’habits autour de moi et un chapeau beaucoup trop grand…» Et bien sûr, parce que ce livre est une véritable fenêtre ouverte sur le monde, les poupons grandiront avec lui…

Chansons douces, chansons tendres a tout pour séduire les nouveaux parents et leur progéniture. Ce recueil de berceuses recueillies par Henriette Major est agrémenté d’un disque et présente les illustrations de six créateurs québécois. Les berceuses proviennent d’époques et de cultures différentes. Un petit bijou pour apaiser bébé, mais aussi les parents par la même occasion !

Plein de livres fantastiques pour les bébés n’ont pas été présentés dans cet article. Et, bien sûr, le panier-cadeau proposé ici fait fi d’un budget à respecter. Mais qu’importe, car l’idée est de vous donner l’envie d’offrir des livres, peu importe l’âge des enfants. Rappeler-vous, il n’est jamais trop tôt pour devenir lecteur ! Imaginez comme c’est bon pour le bébé de se coller contre maman et papa pour regarder des pages toutes colorées et entendre la voix de ces dernier prononcer de doux sons mélodieux. Et comme c’est amusant pour lui de tourner le livre dans tous les sens, de feuilleter ses pages ou de le lancer un peu plus loin pour ensuite aller le rechercher !

* * *

Blanc sur noir, Tana Hoban, Kaléidoscope, 10 p.
Le livre des bruits, coll. «Loulou et cie», École des loisirs, 112 p.
Tous les petits, Jeanne Ashbé, Pastel, n.p.
Binou en couleurs, Dominique Jolin, Dominique et cie, 12 p.
Toupie raconte une histoire, Dominique Jolin, Dominique et cie, 14 p.
Caillou, c’est moi !, Hélène Desputeaux, Desputeaux + Aubin, 10 p.
Devant ma maison…, Marianne Dubuc, La courte échelle, 120 p.
Etmoietmoi ?, Olivier Besson, coll. «Tête de lard», n° 31, Thierry Magnier, 22 p.
Dodo, Antonin Louchard et Katy Couprie, coll. «Tête de lard», n° 23, Thierry Magnier, 22 p.
Ceci est un livre, Antonin Louchard et Martin Jarrie, coll. «Tête de lard», n° 29, Thierry Magnier, 22 p.
Des milliards d’étoiles, Antonin Louchard et Katy Couprie, coll. «Tête de lard», n° 6, Thierry Magnier, 22 p.
Derrière la poussette, Claude Ponti, L’école des loisirs, 8 p.
Le bébé, Pierre Coran, ill. de Guillaume Reynard, coll. «Images en comptines», Père Castor/Flammarion, 58 p.
Tout autour de moi, Claude Perrin, Rue du monde, 28 p.
Chansons douces, chansons tendres, Henriette Major, Fides, 125 p.

Pour en savoir plus :

Les livres, c’est bons pour les bébés, Marie Bonnafé, Hachette, coll. «Pluriel», 202 p.
Tout-petits déjà lecteurs, Colette Barbé-Julien, coll. « La littérature jeunesse, pour qui, pour quoi? », Sorbier, 156 p.


14 juin 2010  par David Murray

C’est l’heure du foot !

C’est vendredi dernier qu’a eu lieu le coup d’envoi de la 19e coupe du monde de football qui, comme vous le savez sans doute, a lieu cette année pour la première fois en sol africain. C’est donc dans les stades du pays de Nelson Mandela que les trente-deux équipes qualifiées pour le tournoi de cette année tenteront de mettre la main sur la récompense ultime qui sera décernée le 11 juillet prochain. Pour un mois, la planète entière vivra à l’heure du foot ! Si ce n’est pas votre tasse de thé, on vous conseille d’arrêter de lire ici. Sinon, voici une sélection de titres pour pénétrer l’univers du ballon rond…

Ce n’est évidemment pas tout le monde qui suit de près les activités de la planète football. Ainsi, vous serez peut-être plusieurs à vouloir en savoir plus sur les équipes en présence cette année et sur les joueurs qui les composent. Pour une approche sommaire, on se tournera vers Le guide du Mondial paru chez Democratic Books. On pourra reprocher l’approche franco-centriste - une large section du livre étant consacrée aux Bleus, un biais fréquent des ouvrages publiés par des éditeurs français d’ailleurs - mais le livre offre un survol rapide et succinct, sur un ton léger, de chacun des aspirants au titre de cette année. L’approche est sensiblement la même dans un ouvrage paru chez Fetjaine : Coupe du monde de foot, Afrique du Sud 2010. Mais parce que football rime souvent avec politique, on lira aussi avec intérêt La coupe du monde dans tous ses États… de Pascal Boniface et Hervé Mathoux, une analyse qui couple à la fois l’approche footballistique d’une part, et historique et géopolitique d’autre part.

La Coupe du monde de football, c’est évidemment une histoire riche en exploits et rebondissements depuis la première édition remportée par l’Uruguay en 1930. Pour se plonger dans cette épopée, on consultera avec intérêt le bel ouvrage Football : histoire de la Coupe du monde, de Keir Radnedge chez Grund. On y retrace le récit de chacune des éditions jusqu’à celle de 2006. Dans le même registre, on jettera un œil au livre de Jon Stroud, Histoire de la Coupe du monde de la FIFA, un album qui se présente sous la forme… d’un ballon de football ! Aussi digne de mention, l’ouvrage d’un observateur de longue date du football d’ici, Jacques Gagnon, dont La fabuleuse odyssée de la Coupe du monde de football a fait l’objet d’une réédition aux 400 coups. Enfin, sur une note plus humoristique et anecdotique, on lira Les miscellanées de la Coupe du monde d’Olivier Lefèvre, paru chez Fetjaine, collection d’anecdotes, faits divers, records et autres statistiques pour nourrir vos conversations lors des matchs !

Pour ceux et celles qui s’intéressent à l’histoire du football en général, on lira cet ouvrage de fond qui vient de paraître chez Perrin : Histoire du football, de Paul Dietschy. Une brique de plus de six cent pages retraçant l’histoire de ce sport sous ses aspects tant sportifs que politiques, sociaux, économiques et culturels. Sur un ton plus léger, il y a aussi Un siècle de football de Jean-Philippe Bouchard et Alain Constant, un ouvrage qui détaille en neuf cent séquences brèves l’histoire du ballon rond…

Pour un portrait des grandes figures du foot, on lira le richement illustré Les grands noms du football de Bruno Godard, paru chez Glénat. L’auteur y fait le survol des joueurs marquants du football international depuis les années ‘50.

On le sait, le football est l’un des sports qui débordent le plus du cadre strictement sportif pour embrasser les champs culturel et politique. À l’instar des Jeux olympiques, l’organisation d’une coupe du monde de football recèle des enjeux économiques et politiques de taille. Avec les conflits et les intérêts parfois divergents des différents acteurs qui composent la Fédération internationale de football association (FIFA), on parle même de «géopolitique du football». C’est ainsi qu’on lira avec intérêt l’ouvrage Géopolitique de la Coupe du monde de football 2010, paru chez Septentrion sous la direction d’Éric Mottet. On y traite des enjeux de pouvoir et des rivalités sportives entourant ce méga-événement. Dans un registre semblable, on lira aussi La Terre est ronde comme un ballon : géopolitique du football, du politologue Pascal Boniface. On y analyse la place qu’occupe ce sport véritablement universel dans nos sociétés - la FIFA compte d’ailleurs plus de Nations en son sein que l’Organisation des Nations unies… Un sport dont la pratique est, comme le souligne l’auteur, plus répandue que la démocratie, Internet ou l’économie de marché !

Maintenant, pour embrasser une perspective résolument sociologique, on se tournera bien évidemment vers le célèbre auteur et essayiste uruguayen Eduardo Galeano, qui publiait en 1995 Le football, ombre et lumière. Dans cet essai, celui qui a été rendu célèbre par son titre Les veines ouvertes de l’Amérique latine se penche sur ce phénomène social et planétaire que constitue le football. Nous sommes cependant loin du traité sociologique austère et hermétique d’un intellectuel. Le livre est plutôt construit à partir de courts textes qui brossent un tableau des multiples facettes de ce sport qui, comme l’indique le titre, comporte autant de zones d’ombre que de lumière. Poursuivant dans la même veine, on pourra aussi lire l’ouvrage Les intellectuels, le peuple et la ballon rond de Jean-Claude Michéa, pour qui il est impossible de com- prendre le dernier siècle sans se pencher sur les réalités de ce sport.

Finalement, on s’en doute, malgré son universalisme le foot est aussi gangrené par des intérêts mercantiles et fait l’objet d’une marchandisation à outrance, tandis que les luttes de pouvoir en animent les coulisses. Pour s’en convaincre, on lira entre autres Carton rouge ! : les dessous troublants de la FIFA, d’Andrew Jennings - malheureusement épuisé -, et Le milieu de terrain de Denis Robert, qui traite de l’envers du décor de la planète football.

Voilà donc quelques titres qui vous permettront de vous plonger dans cet univers qui passionne tant d’individus sur la planète, un sport qui déchaîne les passions et qui a grandement participé à la consolidation des identités nationales depuis un siècle, comme le résumait brillamment le journaliste du Devoir Alec Castonguay dans l’édition du journal du week-end dernier. Alors, ferez-vous partie des milliards de personnes qui communieront pendant un mois au son des infernales vuvuzelas ?!

* * *

  1. Le guide du Mondial. Collectif. Democratic Books, 185 p.
  2. Coupe du monde de foot, Afrique du Sud 2010. Mihir Bose et Fabien Tellier. Fetjaine, 112 p.
  3. La coupe du monde dans tous ses États…Pascal Boniface et Hervé Mathoux. Larousse, 191 p.
  4. Football : histoire de la Coupe du monde. Keir Radnedge. Grund, coll. « Histoire sur le vif », 63 p.
  5. Histoire de la Coupe du monde de la FIFA. Jon Stroud. Fetjaine, 164 p.
  6. La fabuleuse odyssée de la Coupe du monde de football. Jacques Gagnon. 400 coups, 381 p.
  7. Les miscellanées de la Coupe du monde. Olivier Lefèvre. Fetjaine, 281 p.
  8. Histoire du football. Paul Dietschy. Perrin, coll. « Pour l’histoire », 619 p.
  9. Un siècle de football. Jean-Philippe Bouchard et Alain Constant. Calmann-Lévy, coll. « Un siècle de… », 132 p.
  10. Les grands noms du football. Bruno Godard. Glénat, coll. « Les grands noms… », 192 p.
  11. Géopolitique de la Coupe du monde de football 2010. Éric Mottet (dir.). Septentrion, 224 p.
  12. La Terre est ronde comme un ballon : géopolitique du football. Pascal Boniface. Seuil, coll. « L’épreuve des faits », 201  p.
  13. Le football, ombre et lumière. Eduardo Galeano. Climats, 273 p.
  14. Les intellectuels, le peuple et la ballon rond. Jean-Claude Michéa. Climats, 60 p.
  15. Carton rouge ! : les dessous troublants de la FIFA. Andrew Jennings. Presses de la Cité, 461 p.
  16. Le milieu de terrain. Denis Robert. Les Arènes, 237 p.



© 2007 Librairie Monet