
« Docteur, je suis un genre malade de son image, et ça fait une bonne quinzaine années que ça dure ! Depuis que Soleil, fort du succès de sa série-phare Lanfeust de Troy, a décidé de m’éditer ad nauseam, et que plusieurs autres éditeurs l’ont suivi dans son sillage, tout un pan de l’intelligentsia BD me ridiculise, insinuant que je ne suis destiné qu’aux puceaux boutonneux et autres ados attardés… Docteur, aidez-moi, je vous en supplie ! »
Si la bande dessinée de fantasy se retrouvait chez le psychologue, voilà sans doute à quoi ressemblerait sa confession. Mais mentionnons à sa décharge qu’ils sont plusieurs (Soleil en tête, mais aussi d’autres tels Delcourt, Clair de lune ou plus récemment les Humanoïdes associés) à entacher sa crédibilité avec des séries racoleuses et bâclées, sans imagination, où trône en couverture l’inévitable image d’une femme armée à demi-nue. Édités à un rythme industriel et dans une logique purement commerciale, ces bien pâles ersatz de l’œuvre de Tolkien se contentent de saturer le marché et de flatter leur public, souvent complaisant il est vrai.

« Les fantasyens » de Riad Sattouf, dans L'épouvette t.2, L'association.
Par contre, ce serait oublier la vraie nature du fantasy, un sous-genre du merveilleux avec lequel il est régulièrement confondu. À la différence du genre fantastique, qui fait survenir un élément surnaturel dans un univers réaliste, le merveilleux met tout simplement en scène un univers imaginaire ; pas de quoi faire s’outrer un snob, on s’entend.

Le fantasy, de son côté, est un univers merveilleux, mais dans lequel intervient la magie ou le mythe, tandis que l’heroic fantasy, quant à lui, est généralement centré sur un guerrier devant accomplir une quête… héroïque. Mais mis à part ces distinctions génériques, qu’est-il grosso modo mis en scène dans tout récit de fantasy ?
L’affrontement des forces du bien et du mal, bien sûr, mais au-delà ? La création contre la fin de la création… ou encore la fiction proprement dite : l’acte de création d’un univers dépeignant en somme l’acte d’écriture lui-même. Un bon exemple de cette mise en abyme étant le film L’histoire sans fin (The NeverEnding Story) de Wolfgang Petersen, adapté du roman de Michael Ende, où le jeune Bastien, au fur et à mesure qu’il lit un livre lui-même intitulé L’histoire sans fin, devient partie prenante de la quête qui s’y déroule : sauver de l’extinction le monde et les habitants de… Fantasia.
Or ce retour aux sources définitoires du fantasy (plutôt que la simple imitation des œuvres à succès) semble toujours s’avérer salvateur et entraîner la création d’œuvres de qualité, tel que l’illustrent deux nouvelles séries récentes.
Martinique fantasy

En début d’année paraissait le premier tome d’Encyclomerveille d’un tueur de Thierry Ségur et Patrick Chamoiseau. De cette rencontre a priori improbable entre Chamoiseau, Goncourt 92, essayiste de la culture créole, et Ségur, chantre de l’heroic fantasy classique qu’on connaît surtout pour sa série Légendes des contrées oubliées, un des premiers grands succès de l’éditeur Delcourt, est surgi un univers qui dépasse l’entendement, et même un nouveau genre, le fantasy créole. Et en effet, quel site bien trouvé que celui du créole, qui naît d’une hybridation de cultures et de langues, pour mettre en scène l’acte de création…
Dans un cimetière martiniquais, un fossoyeur et son apprenti doivent contrôler les failles entre la réel et l’au-delà, sur une île où les croyances se croisent et se démultiplient. Déjà là, les ouvertures sur l’autre monde offrent au lecteur des images plutôt saisissantes. Mais la richesse de cette œuvre ne s’arrête pas là, alors que le jeune orphelin supporte en parallèle son apprentissage à l’aide d’un carnet où notes et esquisses «annoncent» un univers en construction. Et où le lecteur retrouve-t-il le contenu de ce carnet ? Hors du cadre, hors des cases du récit, comme si le blanc des marges de la bande dessinée était un infra-monde précédant l’histoire elle-même. À cet effet, Philippe Sohet et Yves Lacroix avaient remarqué à propos d’Andreas qu’il pratiquait la planche comme une « surface narrative » envisagée avec une porosité rappelant « l’antériorité fondatrice du support »[1]. De même, la planche de bande dessinée s’affiche, dans Encyclomerveille d’un tueur, comme un seuil poreux vers la fiction, tel le cimetière de Cocoyer Grand-Bois en est un vers le creuset des mythes créoles.

Ségur, de son côté, a significativement affiné son art depuis ses dernières publications en bande dessinée, et s’affirme de plus comme l’un des rares auteurs à se servir des outils de traitement de l’image de manière créative d’une part, et signifiante d’autre part, tandis que les effets de déchirure et d’intrusion qu’il inclut dans ses images ne sont pas qu’au service de l’esbroufe, mais bien du récit. Troublante mise en abîme de la fiction, fantasy métaphysique, réflexion sur le mariage des cultures : Encyclomerveille d’un tueur est une spectaculaire révélation, baroque, flamboyante et post-moderne !
Arabique fantasy

Puis, ces derniers jours, nous recevions une autre de ces surprises : 3 souhaits, du scénariste Mathieu Gabella (La Licorne, éd. Delcourt) et du dessinateur italien Paolo Martinello où, sous une couverture désespérément conventionnelle, se dissimule un étonnant jeu de portes historiques, fantastiques et littéraires entre Proche et Moyen-Orient.
Sans trop en dire, sachons seulement que Jérusalem, point de rencontre du Christianisme, du Judaïsme et de l’Islam, offre d’emblée un cadre exceptionnel pour un scénariste sachant l’exploiter (souvenons nous du savoureux second tome de Professeur Bell de Joann Sfar, Les poupées de Jérusalem).
Mais si, à cet univers déjà riche, on ajoute celui des haschichins, qu’on croise au tout celui des djinns et du merveilleux arabe, et qu’empruntant cette voie de la métamorphose et des faux-semblants, on retrouve le panthéon des grands mythes littéraires d’Orient ? On obtient un récit totalement exaltant sur l’identité de l’au-delà et celle de la frontière entre réalité et imaginaire…

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« Finalement, Docteur, suis-je un malade imaginaire ? »
Encyclomerveille d’un tueur t.1 : L’orphelin de Cocoyer Grand-Bois, Thierry Ségur et Patrick Chamoiseau, Delcourt, coll. «Terres de légendes», 56 p. 3 souhaits t.1 : L’assassin et la lampe, Paolo Martinello et Mathieu Gabella, Drugstore, 56 p.
[1] Dans L’ambition narrative : parcours dans l’œuvre d’Andreas, 2000, XYZ, 266 p.























































