Fabien Vehlmann fait partie de la crème des scénaristes ayant émergé au cours de la décennie 00, navigant avec aisance dans tous les registres de la bande dessinée de genre : science-fiction, aventure historique, intrigue policière, conte, fantastique… Celui qui avait été remarqué dès la parution de sa première série, Green manor, trois enthousiasmants recueils de courtes histoires au charme tout victorien et à l’humour noir que n’auraient pas reniés Agatha Christie ou Conan Doyle, n’a assurément pas fini de nous étonner, alors qu’il aligne des petits bijoux de scénario avec constance et ferveur. Le défunt rédacteur-en-chef du journal de Spirou, Yvan Delporte, a même surnommé Vehlmann de « Goscinny du troisième millénaire » !
Soif de SF
S’il y a un terrain où l’on doit absolument signaler combien l’auteur se démarque, c’est bien celui de la science-fiction. Alors que le gros de la production BD s’enlise souvent dans un cyberpunk rabâchant les mêmes clichés, Vehlmann tisse avec soin des récits lumineux où s’affirme une réelle réflexion sur les potentialités du pourtant immense champ narratif du genre. Explorons deux de ces réussites…
Dans un futur lointain, Elijah, haut gradé et star de la police philosophique, est médiateur en résolution de conflits entre espèces intelligentes dont les mœurs sont bien souvent exo-incompatibles. Ainsi d’un Bru’Gahien ayant accidentellement assassiné son partenaire de travail humain en voulant lui démontrer son affection ; il faut dire que les embrassades des Bru’Gahiens, des êtres d’une constitution étonnamment robuste, sont particulièrement violentes… Dans la société humaine du futur, les alcools s’absorbent par voie ondulatoire et les individus fortunés peuvent acquérir autant d’échos, de clones d’eux-mêmes qu’ils veulent, mais les couples doivent recevoir un permis de l’État pour que la femme ait droit à l’insémination. Les êtres y sont immortels, mais choisissent eux-mêmes le moment et la manière de leur mort, qui s’effectue souvent lors d’une grande réjouissance. Cependant, Elijah en proie à une certaine crise morale, en viendra à remettre en question cette disposition d’immortalité…


L’esthétique minimaliste, glamour et théâtrale des Derniers jours d’un immortel rappelle énormément celle des années 60 (Fahrenheit 451 de François Truffaut, par exemple) qui, si de prime abord peut sembler simpliste et rebutante, dévoile à la longue énormément de charme, charme appuyé par la douceur d’une bichromie aux gris bleutés et veloutés.
Maintenant, dans un futur rapproché, F.G. Wilson a implacablement asservi l’humanité au moyen de sa compagnie d’implants cérébraux : Technolab. Si les hommes jouissent dorénavant de facultés optimisées, une « clause neuronale » leur interdit d’attenter à la vie de celui envers qui leur gratitude est redevable… L’ingénieur Nolan Ska, quant à lui, a inventé clandestinement une machine à remonter l’histoire, pour aller « arranger » l’avenir de Wilson dans un passé où celui-ci rêvait de devenir, malgré un flagrant manque de talent, écrivain à succès. Ska aura tôt fait de devenir son nègre…
Le plaisir majeur de Des lendemains sans nuages tient aux fictions de Ska, mini-récits extraordinaires et inventifs distillés tout au long de l’album, nous entraînant d’un univers à l’autre et dynamisant notre plaisir de lecture. Un récit rare dans l’imaginaire SF de la bande dessinée !
Le 18e en lumière

Vehlmann s’en donne également à cœur joie dans l’aventure historique, surtout en étant si bien épaulé par la rigueur du superbe trait néo-classique stylisé de Matthieu Bonhomme (Le voyage d’Esteban, Messire Guillaume). Avec Le Marquis d’Anaon, les deux compères nous livrent l’une des séries les plus captivantes des dernières années, alors qu’au siècle des Lumières, Jean-Baptiste Poulain, ex-étudiant en médecine, arpente la France et frotte sa curiosité scientifique aux superstitions paysannes, dans des pages magnifiques nous faisant aussi bien voyager dans le passé qu’au cœur de l’âme humaine ! Souvenons-nous particulièrement du quatrième tome, La bête, dans lequel le «marquis des âmes en peine» accompagne son frère, capitaine d’un détachement de Dragons du Roi, alors qu’ils sont dépêchés en Isère afin d’en finir avec une bête particulièrement féroce : «un loup-garou», murmurent certains. Mais la bête surnaturelle file dans les montagnes de Savoie, et les deux frères devront chasser sur un territoire inexploré par l’homme, pour une intrigue admirablement mise en scène, avec un casting sans faille et des dialogues fleurant bon le français du 18e siècle !
Du côté de chez Shérahazade
Vehlmann, expert-conteur ? Aussi ! Voici encore deux autres albums nous dévoilant une facette supplémentaire de son talent…
« Il y a de cela bien longtemps, le calife de Bagdad, qui adorait les contes, eut l’idée d’organiser un grand concours… » Mille et un candidats s’inscrivirent. La compétition, qui devait n’avoir lieu officiellement que trois ans plus tard, laissait à chacun le temps de parfaire un conte, le meilleur qui soit. L’enjeu était colossal : une richesse incommensurable pour le vainqueur et l’empalement sur la place publique pour le plus mauvais conteur, car on ne gaspille pas impunément le temps du calife ! Cinq d’entre eux décidèrent alors de s’unir pour monter une expédition de par le monde connu, et même au-delà ! L’objectif étant bien sûr de mettre la main sur la perle de toutes les histoires.
Éloge de la tradition orale, cet album nous amène à la rencontre de tout ce que la Terre peux compter de raconteurs. De l’orateur politique jusqu’aux fabulateurs religieux, en passant par la diseuse de bonne aventure, les prophètes de malheur et autres jacasseurs haut-perchés.
Berceau des Mille et une nuits, Bagdad devient du coup pour le scénariste Vehlmann le lieu tout désigné pour camper cette apologie du conte. Frantz Duchazeau, quant à lui passé maître dans l’art de la grafigne, impose ce style d’encrage qui colle des plus parfaitement à ce récit nerveux et flamboyant. Les deux auteurs, qui se sont mérité pour cet album le Prix de l’Association des libraires BD en 2007, n’en sont pas à un prodige près. D’ailleurs, pour les amateurs d’histoires racontant l’histoire de conteurs d’histoires, nous vous conseillons aussi fortement de vous enivrer du titre suivant…

Car la rencontre magique de ces deux auteurs n’en était pas à sa première occurrence, alors qu’on les avait déjà retrouvés ensemble dans Dieu qui pue, Dieu qui pète ! Frantz Duchazeau, dont le trait s’accorde aussi bien avec l’esprit de l’Afrique, a mis en valeur les beautés et les légendes africaines dans ces courtes histoires ni étouffantes ni moralisatrices, et ô combien lumineuses. Dans cet album tous publics, ils proposent une Afrique envoûtante, mystérieuse et attachante où les éléphants causent, la tortue devient monture utile et Dieu, qui pue et qui pète, a des allures d’homme souillé de crottin : un voyage de Jean de la Fontaine au pays de l’art naïf. Un griot serait certainement enchanté par ces histoires. En somme, le mariage de ces deux auteurs fait de cette bande dessinée une œuvre à dévorer et à revisiter.
Et là n’est qu’un aperçu de ses collaborations, qu’il vous reste à explorer, en attendant toutes les autres surprises à venir…
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Les derniers jours d’un immortel, Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann, Futuropolis, 150 p.
Des lendemains sans nuage, Ralph Meyer, Bruno Gazzotti et Fabien Vehlmann, Le Lombard, coll. «Signé», 64 p.
Le Marquis d’Anaon (5 t. parus), Bonhomme et Vehlmann, Dargaud, 52 p. ch.
Les cinq conteurs de Bagdad, Duchazeau et Vehlmann, Dargaud, coll. «Long courrier», 76 p.
Dieu qui pue, Dieu qui pète et autres petites histoires africaines, Duchazeau et Vehlmann, Milan, 44 p.
(avec des textes d’Éric Lacasse sur Les cinq conteurs et Geneviève Savard sur Dieu qui pue)