
En mars dernier atterrissait sur nos rayons une œuvre magistrale du vétéran de la bande dessinée de reportage Joe Sacco, Gaza 1956 : en marge de l’histoire, fruit d’un travail de sept ans. À travers plus de 400 pages, l’auteur nous entraîne au cœur de la bande de Gaza et reconstitue au fil des planches un épisode tragique du conflit israélo-palestinien : le massacre de centaines de civils palestiniens dans les camps de réfugiés de Khan Younis et Rafah, dans la foulée de la guerre de Suez, en novembre 1956.
Ce n’est pas la première fois que l’auteur américain d’origine maltaise s’intéresse aux événements du Proche-Orient et aux conflits qui terrassent la terre sainte. Un premier séjour en Palestine, dans les territoires occupés, durant l’hiver 1991-1992, donnera naissance à un premier recueil, Palestine : une nation occupée. De ce séjour naîtra également Palestine : dans la bande de Gaza, paru après la signature des accords d’Oslo en 1993. Ses reportages suivants vont le conduire au cœur du conflit yougoslave, duquel il tirera quelques ouvrages qui feront date, dont Gorazde, Le fixer et Derniers jours de guerre. Mais c’est à l’occasion d’un nouveau reportage dans la bande de Gaza, en 2001, que germera l’idée de revisiter l’épisode oublié de 1956.

Se remémorant alors une note de bas de page lue dans un rapport des Nations unies durant la crise de Suez en 1956, événement dont il est brièvement fait mention dans le classique de Noam Chomsky, The Fateful Triangle : The United States, Israel and the Palestinians (Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique). Le rapport en question faisait état de l’exécution de 275 Palestiniens par l’armée israélienne en novembre 1956, ce qui constitue en soi le plus important massacre de Palestiniens sur leur territoire. Pourtant, si important et grave que puisse paraître cet événement, aucune documentation sérieuse n’a été produite sur la question, ni aucun écrit significatif pour en cultiver la mémoire. En fait, comme l’a mentionné Joe Sacco en entrevue, « Les informations étaient contradictoires, [il était] difficile de comprendre ce qui s’était réellement passé ». Il décide donc de s’atteler à la tâche de reconstituer le fil des événements.
Il retourne donc en 2003 dans la bande de Gaza afin de recueillir les témoignages de survivants ou de témoins des deux massacres. Deux, puisque Joe Sacco réalise rapidement que non pas un, mais deux massacres ont été perpétrés en ce mois de novembre 1956, l’un à Khan Younis et l’autre à Rafah. En croisant les divers témoignages - parfois contradictoires, mais se recoupant en de nombreux points - l’auteur nous dresse le portrait d’un épisode plutôt sombre - un autre ! - du conflit israélo-palestinien. Le compte-rendu final est sans équivoque, sans détour, cruel et documenté avec la rigueur qui est de mise. Au fil des pages, Joe Sacco ne cherche pas à condamner l’État hébreu ou à idéaliser le combat légitime des Palestiniens - il n’hésite d’ailleurs pas à montrer ces Palestiniens se réjouissant des attentats-suicides commis en Israël - mais bien à exposer la réalité telle qu’elle se présente avec sa part d’ombre et de lumière.


Le contexte dans lequel Joe Sacco recueille ses témoignages est toutefois particulier. Nous sommes à l’hiver 2003, à l’aube du déclenchement de la guerre en Irak. Parallèlement, en territoire occupé, la tension est toujours vive ; les conditions de l’occupation sont cruellement difficiles pour la population et les destructions de maisons palestiniennes sont ce qui affecte le plus grandement le quotidien des Gazaouis. D’ailleurs, nombreux seront ceux qui demanderont à l’auteur pourquoi s’intéresse-t-il tant à 1956, alors qu’aujourd’hui se poursuivent des exactions envers la population ; pourquoi parler d’hier, alors qu’il y a tant à dire d’aujourd’hui ?

Mais pour Joe Sacco, comprendre ce passé permet de mieux appréhender le présent. Il rappelle ainsi dans une entrevue comment cet épisode avait façonné le parcours militant d’un leader du Hamas dont l’oncle avait été tué en 1956, et qu’en « rencontrant des gens qui ont vécu cet épisode, on se rend compte que l’histoire de ces deux massacres [...] s’intègre dans des histoires beaucoup plus larges, qui méritent d’être comprises pour comprendre pourquoi les gens sont devenus si aigris, si belliqueux, si frustrés. » Sur ce pont entre le passé et le présent, il dira aussi dans une autre entrevue : « Avec les Palestiniens, le passé est en quelque sorte englouti par le présent parce que tellement de choses se poursuivent aujourd’hui. Chaque génération de Palestiniens a quelque chose qui va simplement rester collé à sa poigne, semble-t-il. Toutes ces expériences s’ajoutent. Elles ne sont pas transmises comme une histoire logique. Mais elles sont transmises par l’amertume des parents. Et je pense que chaque génération reprend à son compte l’amertume de la génération qui précède et elle a son propre sentiment d’amertume à transmettre à ses enfants - et vous savez que nous ne pouvons pas espérer plus d’une certaine manière. Je pense que nous nous comporterions tout exactement de la même manière. »

L'auteur Joe Sacco
Comme dans ses ouvrages précédents - reprenant en cela l’héritage d’un Hunter S. Thompson pour qui l’enquête se décline sous la forme d’un récit rédigé à la première personne, une paternité dont se réclame d’ailleurs le bédéiste -, Joe Sacco se met aussi en scène et on le suit pas à pas dans l’évolution de ses recherches. Loin d’être accessoire, cette démarche permet au lecteur d’être plongé dans le quotidien des Gazaouis et de prendre acte de l’aventure humaine qui a donné naissance à l’ouvrage. Le dessin, quant à lui, dont le trait est toujours aussi influencé par le travail de Robert Crumb, est direct, cru, sans détour et sied à merveille au propos de l’auteur.
On pourrait par contre lui reprocher d’avoir peu donné la parole aux Israéliens, ce qu’il reconnaît. Mais comme il l’expliquait en entrevue : « J’ai eu des échanges avec des historiens et des militaires israéliens, on en voit quelques-uns dans le livre ; des chercheurs se sont plongés pour moi dans les archives de l’armée et de la Knesset, mais je n’ai pas réussi à obtenir de témoignages. Les Palestiniens parlaient plus volontiers : ce sont les victimes. » Il n’empêche, son travail, à cheval entre celui d’un journaliste et un historien, est au final magistral et n’a rien à envier aux ouvrages académiques qui revisitent le conflit israélo-palestinien.
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Palestiniens fuyant sur des bateaux en 1948
Comme il est question du conflit israélo-palestinien et d’un épisode oublié de cette histoire, il nous faut parler à ce niveau du travail qui a été entrepris depuis une vingtaine d’années par ceux que nous appelons désormais les « nouveaux historiens » israéliens. Ce sont ces historiens qui, bien que pour la plupart ne remettant pas nécessairement en question les politiques de leur gouvernement et les fondements sionistes de leur État, ont décidé de s’attaquer à certains mythes qui jalonnent l’histoire de l’État hébreu, notamment ceux entourant la création d’Israël en 1948.
Ce sont dans les années 1980 que les premiers travaux importants de ces historiens sont parus, suite à l’ouverture des archives israéliennes et britanniques sur les événements de 1948, travaux qui ont été l’objet de nombreux débats et controverses. Le principal mythe qui sera battu en brèche est celui entourant l’expulsion des Palestiniens dans la foulée de la première guerre israélo-arabe de 1948-1949, « exode » qui donnera naissance à la question des réfugiés toujours non résolue. Comme le soulignait le journaliste Dominique Vidal dans les pages du Monde diplomatique, « Selon l’historiographie israélienne traditionnelle [...] les réfugiés (500 000 tout au plus) se sont pour la plupart enfuis volontairement, répondant aux appels de dirigeants qui leur promettaient un retour rapide après la victoire. Non seulement les responsables de l’Agence juive, puis ceux du gouvernement israélien, n’avaient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer - en premier lieu celui de Deir Yassin, le 9 avril 1948 - furent le fait des troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir. » C’est Benny Morris, avec The Birth of the Palestinian Refugee Problem, qui sera le premier à ébranler les colonnes du temple. Puis, les travaux de Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm et autres Ilan Pappé - ce dernier clairement anti-sioniste - viendront reconstituer un portrait qui tranche avec l’orthodoxie historique israélienne qui avait alors cours.

Sans entrer dans tous les détails, mentionnons que ce qui ressort de leurs travaux est que l’expulsion des Palestiniens de leurs terres relève pour une large part de manœuvres délibérées et planifiées émanant des autorités israéliennes et que les jeunes forces armées israéliennes, loin d’être un David face au Goliath arabe, avaient un avantage militaire et stratégique indéniable sur leurs rivaux. Parmi les ouvrages d’intérêt, outre Benny Morris, on lira Le nettoyage ethnique de la Palestine d’Ilan Pappé, Le mur de fer : Israël et le monde arabe d’Avi Schlaim et Comment Israël expulsa les Palestiniens de Dominique Vidal avec Sébastien Boussois, qui a fait l’objet d’une nouvelle édition en 2009 et qui dresse un portrait d’ensemble des travaux de ces nouveaux historiens, constituant ainsi une excellente entrée en matière.
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Gaza 1956 : en marge de l’histoire, Joe Sacco, Futuropolis, 2010, 393 p. Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique, Noam Chomsky, Écosociété, 2006, 658 p.Le nettoyage ethnique de la Palestine, Ilan Pappé, Fayard, 2008, 394 p. Le mur de fer : Israël et le monde arabe, Avi Schlaim, Buchet Chastel, 2008, 780 p. Comment Israël expulsa les Palestiniens, Dominique Vidal avec Sébastien Boussois, de l’Atelier, 2009 (2007), 254 p.










































