Le Délivré

Archive pour avril 2010


30 avril 2010  par David Murray

Dépoussiérer le passé avec Joe Sacco

En mars dernier atterrissait sur nos rayons une œuvre magistrale du vétéran de la bande dessinée de reportage Joe Sacco, Gaza 1956 : en marge de l’histoire, fruit d’un travail de sept ans. À travers plus de 400 pages, l’auteur nous entraîne au cœur de la bande de Gaza et reconstitue au fil des planches un épisode tragique du conflit israélo-palestinien : le massacre de centaines de civils palestiniens dans les camps de réfugiés de Khan Younis et Rafah, dans la foulée de la guerre de Suez, en novembre 1956.

Ce n’est pas la première fois que l’auteur américain d’origine maltaise s’intéresse aux événements du Proche-Orient et aux conflits qui terrassent la terre sainte. Un premier séjour en Palestine, dans les territoires occupés, durant l’hiver 1991-1992, donnera naissance à un premier recueil, Palestine : une nation occupée. De ce séjour naîtra également Palestine : dans la bande de Gaza, paru après la signature des accords d’Oslo en 1993. Ses reportages suivants vont le conduire au cœur du conflit yougoslave, duquel il tirera quelques ouvrages qui feront date, dont Gorazde, Le fixer et Derniers jours de guerre. Mais c’est à l’occasion d’un nouveau reportage dans la bande de Gaza, en 2001, que germera l’idée de revisiter l’épisode oublié de 1956.

Se remémorant alors une note de bas de page lue dans un rapport des Nations unies durant la crise de Suez en 1956, événement dont il est brièvement fait mention dans le classique de Noam Chomsky, The Fateful Triangle : The United States, Israel and the Palestinians (Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique). Le rapport en question faisait état de l’exécution de 275 Palestiniens par l’armée israélienne en novembre 1956, ce qui constitue en soi le plus important massacre de Palestiniens sur leur territoire. Pourtant, si important et grave que puisse paraître cet événement, aucune documentation sérieuse n’a été produite sur la question, ni aucun écrit significatif pour en cultiver la mémoire. En fait, comme l’a mentionné Joe Sacco en entrevue, « Les informations étaient contradictoires, [il était] difficile de comprendre ce qui s’était réellement passé ». Il décide donc de s’atteler à la tâche de reconstituer le fil des événements.

Il retourne donc en 2003 dans la bande de Gaza afin de recueillir les témoignages de survivants ou de témoins des deux massacres. Deux, puisque Joe Sacco réalise rapidement que non pas un, mais deux massacres ont été perpétrés en ce mois de novembre 1956, l’un à Khan Younis et l’autre à Rafah. En croisant les divers témoignages  - parfois contradictoires, mais se recoupant en de nombreux points - l’auteur nous dresse le portrait d’un épisode plutôt sombre - un autre ! - du conflit israélo-palestinien. Le compte-rendu final est sans équivoque, sans détour, cruel et documenté avec la rigueur qui est de mise. Au fil des pages, Joe Sacco ne cherche pas à condamner l’État hébreu ou à idéaliser le combat légitime des Palestiniens - il n’hésite d’ailleurs pas à montrer ces Palestiniens se réjouissant des attentats-suicides commis en Israël - mais bien à exposer la réalité telle qu’elle se présente avec sa part d’ombre et de lumière.

Le contexte dans lequel Joe Sacco recueille ses témoignages est toutefois particulier. Nous sommes à l’hiver 2003, à l’aube du déclenchement de la guerre en Irak. Parallèlement, en territoire occupé, la tension est toujours vive ; les conditions de l’occupation sont cruellement difficiles pour la population et les destructions de maisons palestiniennes sont ce qui affecte le plus grandement le quotidien des Gazaouis. D’ailleurs, nombreux seront ceux qui demanderont à l’auteur pourquoi s’intéresse-t-il tant à 1956, alors qu’aujourd’hui se poursuivent des exactions envers la population ; pourquoi parler d’hier, alors qu’il y a tant à dire d’aujourd’hui ?

Mais pour Joe Sacco, comprendre ce passé permet de mieux appréhender le présent. Il rappelle ainsi dans une entrevue comment cet épisode avait façonné le parcours militant d’un leader du Hamas dont l’oncle avait été tué en 1956, et qu’en « rencontrant des gens qui ont vécu cet épisode, on se rend compte que l’histoire de ces deux massacres [...] s’intègre dans des histoires beaucoup plus larges, qui méritent d’être comprises pour comprendre pourquoi les gens sont devenus si aigris, si belliqueux, si frustrés. » Sur ce pont entre le passé et le présent, il dira aussi dans une autre entrevue : « Avec les Palestiniens, le passé est en quelque sorte englouti par le présent parce que tellement de choses se poursuivent aujourd’hui. Chaque génération de Palestiniens a quelque chose qui va simplement rester collé à sa poigne, semble-t-il. Toutes ces expériences s’ajoutent. Elles ne sont pas transmises comme une histoire logique. Mais elles sont transmises par l’amertume des parents. Et je pense que chaque génération reprend à son compte l’amertume de la génération qui précède et elle a son propre sentiment d’amertume à transmettre à ses enfants - et vous savez que nous ne pouvons pas espérer plus d’une certaine manière. Je pense que nous nous comporterions tout exactement de la même manière. »

 L'auteur Joe Sacco

L'auteur Joe Sacco

Comme dans ses ouvrages précédents - reprenant en cela l’héritage d’un Hunter S. Thompson pour qui l’enquête se décline sous la forme d’un récit rédigé à la première personne, une paternité dont se réclame d’ailleurs le bédéiste -, Joe Sacco se met aussi en scène et on le suit pas à pas dans l’évolution de ses recherches. Loin d’être accessoire, cette démarche permet au lecteur d’être plongé dans le quotidien des Gazaouis et de prendre acte de l’aventure humaine qui a donné naissance à l’ouvrage. Le dessin, quant à lui, dont le trait est toujours aussi influencé par le travail de Robert Crumb, est direct, cru, sans détour et sied à merveille au propos de l’auteur.

On pourrait par contre lui reprocher d’avoir peu donné la parole aux Israéliens, ce qu’il reconnaît. Mais comme il l’expliquait en entrevue : « J’ai eu des échanges avec des historiens et des militaires israéliens, on en voit quelques-uns dans le livre ; des chercheurs se sont plongés pour moi dans les archives de l’armée et de la Knesset, mais je n’ai pas réussi à obtenir de témoignages. Les Palestiniens parlaient plus volontiers : ce sont les victimes. » Il n’empêche, son travail, à cheval entre celui d’un journaliste et un historien, est au final magistral et n’a rien à envier aux ouvrages académiques qui revisitent le conflit israélo-palestinien.

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Palestiniens fuyant sur des bateaux en 1948

Palestiniens fuyant sur des bateaux en 1948

Comme il est question du conflit israélo-palestinien et d’un épisode oublié de cette histoire, il nous faut parler à ce niveau du travail qui a été entrepris depuis une vingtaine d’années par ceux que nous appelons désormais les « nouveaux historiens » israéliens. Ce sont ces historiens qui, bien que pour la plupart ne remettant pas nécessairement en question les politiques de leur gouvernement et les fondements sionistes de leur État, ont décidé de s’attaquer à certains mythes qui jalonnent l’histoire de l’État hébreu, notamment ceux entourant la création d’Israël en 1948.

Ce sont dans les années 1980 que les premiers travaux importants de ces historiens sont parus, suite à l’ouverture des archives israéliennes et britanniques sur les événements de 1948, travaux qui ont été l’objet de nombreux débats et controverses. Le principal mythe qui sera battu en brèche est celui entourant l’expulsion des Palestiniens dans la foulée de la première guerre israélo-arabe de 1948-1949, « exode » qui donnera naissance à la question des réfugiés toujours non résolue. Comme le soulignait le journaliste Dominique Vidal dans les pages du Monde diplomatique, « Selon l’historiographie israélienne traditionnelle [...] les réfugiés (500 000 tout au plus) se sont pour la plupart enfuis volontairement, répondant aux appels de dirigeants qui leur promettaient un retour rapide après la victoire. Non seulement les responsables de l’Agence juive, puis ceux du gouvernement israélien, n’avaient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer - en premier lieu celui de Deir Yassin, le 9 avril 1948 - furent le fait des troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir. » C’est Benny Morris, avec The Birth of the Palestinian Refugee Problem, qui sera le premier à ébranler les colonnes du temple. Puis, les travaux de Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm et autres  Ilan Pappé - ce dernier clairement anti-sioniste - viendront reconstituer un portrait qui tranche avec l’orthodoxie historique israélienne qui avait alors cours.

Sans entrer dans tous les détails, mentionnons que ce qui ressort de leurs travaux est que l’expulsion des Palestiniens de leurs terres relève pour une large part de manœuvres délibérées et planifiées émanant des autorités israéliennes et que les jeunes forces armées israéliennes, loin d’être un David face au Goliath arabe, avaient un avantage militaire et stratégique indéniable sur leurs rivaux. Parmi les ouvrages d’intérêt, outre Benny Morris, on lira Le nettoyage ethnique de la Palestine d’Ilan Pappé, Le mur de fer : Israël et le monde arabe d’Avi Schlaim et Comment Israël expulsa les Palestiniens de Dominique Vidal avec Sébastien Boussois, qui a fait l’objet d’une nouvelle édition en 2009 et qui dresse un portrait d’ensemble des travaux de ces nouveaux historiens, constituant ainsi une excellente entrée en matière.

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Gaza 1956 : en marge de l’histoire, Joe Sacco, Futuropolis, 2010, 393 p.
Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique, Noam Chomsky, Écosociété, 2006, 658 p.
Le nettoyage ethnique de la Palestine, Ilan Pappé, Fayard, 2008, 394 p.
Le mur de fer : Israël et le monde arabe, Avi Schlaim, Buchet Chastel, 2008, 780 p.
Comment Israël expulsa les Palestiniens, Dominique Vidal avec Sébastien Boussois, de l’Atelier, 2009 (2007), 254 p.


28 avril 2010  par Eric Bouchard

L’adaptation à tous crins

Mais qui interprètera Paul ?

Mais qui interprètera Paul ?

Nous apprenions la semaine dernière que Paul à Québec, sixième tome d’une série d’albums vendus à plus de 100 000 exemplaires en 10 ans, était en voie d’être adapté au cinéma. Les droits ont été acquis par Nathalie Brigitte Bustos et Karine Vanasse de Productrices Associées (Polytechnique), en collaboration avec André Rouleau de Caramel films (Funkytown, à paraître fin 2010), et c’est François Bouvier (Histoire d’hiver, Maman last call, Les hauts et les bas de Sophie Paquin) qui réalisera le film, en co-scénarisation avec Michel Rabagliati. Rouleau a par ailleurs déclaré que « Dans ces temps particulièrement difficiles, il est important de revenir aux vraies valeurs et pour moi, l’amour et la famille en sont deux que Michel Rabagliati a su magnifiquement exploiter dans son livre. »

Bien que nous ne puissions que nous réjouir face à cette exaltante nouvelle, profitons-en pour nous questionner face à ce nouveau sentiment de nécessité… Car l’adaptation cinématographique paraît désormais s’affirmer tel l’ultime sceau du succès, tel l’aboutissement souhaitable de toute œuvre littéraire. On pourrait quasiment dire qu’il existe pour un livre un seuil de ventes au-delà duquel une adaptation cinématographique semble assurée.

Joli clin d'oeil à l'inventivité d'un pionnier du cinéma dans cet album de Duchazeau et Vehlmann

Joli clin d'oeil à l'inventivité d'un pionnier du cinéma dans cet album de Duchazeau et Vehlmann

Le cinéma s’est-il enfoncé dans un conservatisme crasse, en ne daignant plus se déplacer que vers les œuvres dont le succès est déjà assuré, ou ne faut-il plus voir en lui qu’une machine de marketing et de branding ? Au vu de sa dynamique de marché actuelle, le cinéma, en plus de se métamorphoser en un art monstrueusement décadent, bureaucrate, s’affiche de surcroît comme un parasite de la création littéraire au sens large : le septième art n’existerait plus pour lui-même, mais que pour phagocyter les succès établis d’autres disciplines artistiques.

De plus, si en bande dessinée, un auteur, un crayon et quelques feuilles de papier suffisent à la création d’une œuvre, au cinéma, les projets se conçoivent dorénavant à coup d’équipes de plusieurs dizaines ou centaines de personnes (imaginez la somme des compromis artistiques que cela puisse représenter), et de gargantuesques budgets de production où les zéros se multiplient… Ce temps où des réalisateurs-artisans fignolaient dans un petit atelier des films faits de bric et de broc d’où ruisselait la poésie fait-il définitivement partie du passé ? Et oserons-nous même nous souvenir que d’autres ont pondu de véritables bijoux avec quelques bouts de papiers découpés ?

Et pourtant, pourtant, cette Terre promise de la littérature prend souvent les traits de l’éphémère. La durée de vie d’un film est sensiblement courte : quelques semaines en salles, quelques mois tout au plus pour les grands succès, pour être relégué par la suite au marché capricieux des clubs vidéos, où on privilégie surtout « Des tonnes de copies (sic) » des nouveautés, et où il n’y a pas véritablement de travail de fonds qui est effectué, sinon à de rares exceptions. Pas de long-sellers au cinéma ! Pourquoi donc vouloir décliner à tout prix ? Bien sûr, une bonne partie de la réponse se trouve dans la question.

Mais le cinéma n’est pas le fond du problème… Cette tendance à la déclinaison de l’œuvre est aussi amplement présente à l’intérieur même de l’univers du livre. En fait, on a même de plus en plus l’impression qu’une œuvre est une entité abstraite n’ayant plus aucun lien avec quelque support que ce soit, les éditeurs se chargeant de multiplier ses formats pour se mouler aux besoins de tout un chacun. En fait, plus qu’une entité abstraite, l’œuvre devient une marque de commerce qu’il suffit d’apposer sur une couverture pour provoquer le désir d’achat du client. Et les éditeurs emboîtent le pas. Un même contenu peut maintenant se décliner en format album, en roman 6-8, 9-12, ado, adulte. En 24 pages ou en 364 pages. Une œuvre est dorénavant un accordéon qui s’étire ou se condense à volonté, tout le monde dansera sur sa musique.

Ainsi, si les libraires se coltinent depuis une dizaines d’années les innombrables séries de Garfield, et que, depuis quelques temps déjà, Hachette nous offre des versions «novellisées» des Kid Paddle, Titeuf et autres via ses bibliothèques Rose et Verte (ersatz comprimés que, paradoxalement, préféreront aux bandes dessinées les parents soucieux que leurs enfants «lisent») aujourd’hui la tendance s’affirme comme le nouvel étalon alors qu’on peut lire en roman Thorgal, Valérian, Lanfeust, et j’en passe.

Des éditeurs sont même spécialisés dans le domaine, alors que Jungle, la filiale «commerciale» de Casterman, ne cache pas sa prédilection pour les versions en bandes dessinées des dessins animés populaires américains (Scooby-doo, La panthère rose, etc.) ou encore pour des bandes dessinées réalisées d’après des dessins animés adaptés de romans (Le club des cinq) ; vous suivez toujours ?

Prenons un exemple récent, avec Loup, de Nicolas Vanier. La confusion totale règne alors qu’on ne sait même plus quelle est l’œuvre première ! Il y a à l’origine un roman, un film, puis ensuite un album-photo du film, une bande dessinée, un roman jeunesse, un album jeunesse, un roman poche illustré, un roman jeunesse poche illustré, un beau livre… Où s’arrêtera la machine ? Et l’effet pervers est que le lecteur lui-même en vient à éprouver une totale indifférence pour ce qu’était l’œuvre originelle, alors qu’il est noyé sous l’illusion des copies. « Nous vous donnons la reproduction pour que vous n’ayez plus besoin de l’original », disait Umberto Eco dans La guerre du faux.

Mais revenons à l’adaptation cinématographique, car après la sortie du film vient le retour du balancier de cette entreprise de brouillage artistique : le livre revendique maintenant une nouvelle aura identitaire du fait de son passage au cinéma, il revendique fièrement… son statut de produit dérivé du film. Ainsi du Survenant de Germaine Guèvremont, qui nous assène dorénavant le faciès de Jean-Nicolas Verreault, devenu représentation officielle du personnage, ou encore du cas encore plus «exaspérant», qu’avait commenté avec acuité Nicolas Dickner, de J’ai serré la main du diable, de Roméo Dallaire : alors que la couverture originale du récit autobiographique qui nous faisait découvrir l’escalade des violences au Rwanda nous montrait le visage du Général, après la sortie du film, le livre est réédité avec une couverture identique, à l’exception notable que sous le béret du soldat de la paix se trouve maintenant… le visage de Roy Dupuis ! L’image du comédien maquillé est-elle censée représenter de meilleure façon le témoignage de Dallaire ?

Et nous ne sommes pas en reste du côté de la bande dessinée, alors que, poussant dans ses derniers retranchement la dynamique de l’absurde, on va jusqu’à substituer une image du film à l’illustration de couverture du livre dont le film est adapté ! Dans le cas d’un texte - mince consolation -, le plaquage d’une image de cinéma en couverture parasite son interprétation mais ne se substitue pas à lui ; en revanche, pour la bande dessinée, c’est comme ci celle-ci avouait son impuissance à ce que sa propre image puisse mieux servir son propre discours que celle d’une affiche de cinéma…

Voici le meilleur pour la fin : tandis que directement sur la couverture des Losers, est imprimé un «argument de vente» à la syntaxe confondante quant à la subordination d’un médium à un autre, sur celle de Clones, on atteint le summum de l’auto-reniement alors que non seulement la photo de Bruce Willis a supplanté le dessin de l’auteur, mais le nom du comédien remplace celui de l’artiste ! Quelle désespérance !

Je sais pas pour vous, mais je crois qu’il y a là un sérieux conflit à régler…


26 avril 2010  par Claude Lussier

Retour sur le Salon du livre de Paris

Du 26 au 31 mars dernier se tenait la 30e édition du Salon du livre de Paris, à la Porte de Versailles. Et j’ai eu la chance, à titre de libraire, de travailler au kiosque de Québec-Édition. Cet organisme, chapeauté par l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), a pour mandat, entre autre, de faire rayonner le livre québécois et canadien francophone dans les différents salons du livre internationaux (Paris, Bruxelles, Genève, etc) et les foires internationales (Bologne, Francfort, Guadalajara, etc). Les éditeurs-membres sont sollicités en vue de ces différents événements et décident eux-mêmes de leur participation et des livres qu’ils veulent présenter. Pour plusieurs d’entre eux, qui ne bénéficient  pas d’une diffusion sur le marché français, c’est une occasion de faire connaître leurs fonds et leurs auteurs.

Pour son 30e anniversaire, le Salon de Paris, plutôt que de mettre à l’honneur un pays, a décidé de souligner le travail de 90 auteurs, francophones et étrangers. Se côtoyaient, entre autres, Paul Auster, Umberto Eco, Amélie Nothomb, Yasmina Khadra, Dany Laferrière et Anne Robillard. Tous ces gens participaient à des colloques, rencontres, séminaires, panels et incontournables séances de signature. Durant 6 jours, le salon aura attiré environ 190 000 visiteurs, une baisse de 7% par rapport à l’année 2009. A titre de comparaison, le salon de Montréal, qui en sera en 2010 à sa 32e présentation, a attiré en 2009 environ 120 000 visiteurs.

Alors, comment le Québec se comporte-t-il sur le marché français ? Sommes-nous attendus ? A-t-on faim et soif de nous ? D’abord une petite remarque qui me semble bien révélatrice. Sachez, chers lecteurs, que la France fait peser sur nos épaules le poids de la défense de la langue française ! Que de fois n’ai-je entendu, durant mon assez court séjour, des gens m’affirmer que le destin de la francophonie était entre nos mains, que la France s’enfonçait inexorablement, qu’elle se croyait forte de par le nombre mais que sa forteresse était attaquée de toutes parts par le virus anglais ! Voilà que le petit cousin devra montrer la voie à la Mère-Patrie !

Pour ce qui est des livres, la quarantaine d’éditeurs présents ont offert un bel échantillonnage de la production québécoise : romans, poésie, essais, livres universitaires, périodiques culturels et livres pour enfants. Étaient aussi présents une quarantaine d’auteurs québécois et canadiens francophones, heureux de venir rencontrer, pour la plupart, de futurs lecteurs. Et je dois dire, sans crainte de me tromper, que ce fut sûrement pour plusieurs d’entre eux un exercice d’humilité. Alors qu’au stand Albin Michel, il suffit qu’Amélie Nothomb s’installe à une table pour créer en quelques instants une affluence monstre, chez Québec-Édition, chaque auteur devait user de tout son charme et de toute sa générosité pour aller chercher, un par un, les possibles lecteurs de leur œuvre. Il faut dire que la littérature québécoise étant si peu diffusée en France (ma visite de quelques librairies de Paris ne m’a pas permis de trouver d’auteurs québécois, même publiés chez des éditeurs français), nos auteurs sont pour ainsi dire inconnus. Cependant, certains d’entre eux, bénéficiant de la cote d’amour des lecteurs pour le roman historique, tirent bien leur épingle du jeu. Michel David et Louise Tremblay-d’Essiambre, pour ne citer que ces deux-là, possèdent déjà un lectorat qui est conquis.

Doit-on se sentir inquiet, irrité, découragé du fait que, malgré une présence soutenue depuis des dizaines d’années en France, notre littérature soit encore si mal connue de nos cousins français ?  Bien sûr, ils ont le poids, le nombre, la tradition, et contre tout cela nous ne pouvons rien. La littérature française s’est bâtie sur des classiques, au fil des siècles. Qui avons-nous à opposer à Hugo, Baudelaire, La Fontaine, Villon ? Bien peu de choses j’en ai peur. Pendant que ces derniers composaient, nos préoccupations étaient toutes autres, à savoir établir un territoire. Si bien que, pour reprendre une idée de M. Robert Melançon dans son livre Qu’est-ce qu’un classique Québécois, notre littérature est encore bien jeune, et ses classiques encore bien peu nombreux.  Mais ceux qui se qualifient pour ce titre n’ont rien à envier aux autres qui constituent le patrimoine mondial de la littérature. Et voilà pourquoi nous avons encore devant nous de belles années où nous pourrons, à nouveau, visiter nos amis français, belges, suisses et autres. Et nous aurons comme mission de faire résonner notre voix pour l’inscrire dans le grand chant choral de la littérature mondiale.


23 avril 2010  par Eric Bouchard

Mangas mangeables

Alors que demain battra son plein le Festival du livre mangeable, depuis quelques années, ont fait apparition sur les rayons des librairies des bandes dessinées japonaises à saveur culinaire ! Plutôt étonnant pour un public occidental habitué à voir la bande dessinée cantonnée aux récits d’aventure, ce genre, auquel sont consacrées des librairies entières dans son pays d’origine, a peu à peu su se faire une place à l’Ouest au moyen d’une belle brochette d’adaptations qui, si elles ne nous ont pas forcément précipités aux fourneaux, nous auront à tout le moins fait voyager à travers les délices et particularités de la gastronomie japonaise, voire même mondiale, ou éveillés aux réalités de l’univers de la restauration comme au simple plaisir sensuel de la nourriture…

L’ART DE LA TABLE

Nombre d’entre vous conservent sans doute un souvenir vivace et émerveillé de leur rencontre avec le film Tampopo de Jûzô Itami, qui, réinventant le concept du western spaghetti, nous proposait un étonnant western rāmen, dans lequel les camionneurs remplacent les cow-boys et les yakusas font du fétichisme alimentaire, et où une humble restauratrice ayant hérité de l’échoppe de feu son mari entreprend - Graal gustatif ! - de trouver la recette ultime de la fameuse soupe de nouilles…

En manga, si l’adaptation francophone du Gourmet solitaire de l’incontournable Jirô Taniguchi ouvrait les portes du genre il y a déjà cinq ans, nous avons pu par la suite nous régaler des inimitables aventures d’Aya, conseillère culinaire, une femme au réel caractère de chipie, mais qui, par sa science infinie, n’a pas son pareil pour redresser la barre des restaurants en déroute. Mais y aura-t-il un éditeur pour reprendre la gouverne de cette savoureuse série malheureusement épuisée ?

Toujours du côté de la table, Kana nous proposait coup sur coup il y a une dizaine de jours deux mangas du même auteur, Matsume Ono, tournant autour d’une échoppe italienne raffinée, d’abord baptisée Ristorante Paradisio dans le récit complet éponyme, puis Casetta dell’orso dans une série baptisée Gente, qui reprend le même univers, mais avec un zeste de différence dans la sauce… Ce restaurant est en fait le cadeau d’amour d’un mari à sa femme, un endroit calme, cosy, où tout le personnel répond à un ensemble de critères esthétiques bien particuliers : la cinquantaine, élégants, minces, aux manières irréprochables et portant des lunettes de presbytes, en fait le fantasme de l’heureuse femme en question, qui vient s’y délasser après ses journées de plaidoirie en cour. Ces deux œuvres aux accents josei ne sont pas tant là pour célébrer la nourriture que pour évoquer le charme d’un restaurant, celui qui entretient le désir d’y retourner inlassablement.

Le gourmet solitaire, Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi, Casterman, coll. «Sakka», 198 p.
Aya, conseillère culinaire (5 t.), Saburo Ishikawa et Aouchi Akio, Doki-Doki, env. 224 p. ch.
Ristorante Paradiso, Natsume Ono, Kana, coll. «Big Kana», 172 p.
Gente (1 t. paru), Natsume Ono, Kana, coll. «Big Kana», 174 p.

NATURE ET AUTODIDACTES

Peu après l’entrée en matière du Gourmet solitaire, c’est un shônen «boulanger» qui venait bousculer toutes les idées reçues qu’on pouvait se faire du manga pour jeunes garçons. Qui aurait pu croire qu’une ode à l’inventivité gastronomique puisse être aussi captivante que la recherche des boules du dragon ?

Cette inventivité n’est pas en reste pour le public adulte. Par exemple, la trilogie Un été andalou et autres aubergines met en scène avec une désinvolture toute zen, sous forme de tranches de vie, une galerie de personnages récurrents ayant de près ou de loin un lien privilégié avec cet oblong légume ; ainsi de cet ex-professeur vivant en autarcie à la campagne avec son champ d’aubergines, bien obligé d’avoir varié les manières de les apprêter… Ou encore, dans Petite forêt, de cette jeune femme habitant une maison isolée à l’orée d’un bois, qui partage ses réflexions et découvertes tandis qu’elle cuisine au gré des saisons et de ce qu’elle recueille dans la nature environnante.

Sinon, c’est encore une fois à la débrouillardise et à la redécouverte de la simplicité campagnarde que nous invitent, chacune à leur façon, les séries Les fils de la terre, où un fonctionnaire hérite de l’impossible mission de décupler la cohorte nationale de finissants en agriculture, et Une sacrée mamie, chronique autobiographique d’un jeune garçon d’Hiroshima dont la mère monoparentale, incapable de subvenir aux besoins de ses deux fils, se voit forcée de s’en séparer. Celui-ci sera envoyé dans un petit village rural, chez sa grand-mère pauvre et malicieuse, qui lui apprendra à apprivoiser sa faim avec sérénité. Car dans sa maison d’apparence délabrée, mais dont le cœur brille comme un sous neuf, la misère est telle que le menu consiste souvent de légumes pêchés à la rivière (en fait, les invendus du marché y sont jetés), et plus généralement de la spécialité de mamie : le riz à l’œuf… sans œuf !

Yakitate Ja-Pan !!! (26 t. parus), Takashi Hashiguchi, Delcourt, coll. «Takei», env. 200 p. ch.
Un été andalou et autres aubergines (3 t.), Iô Kuroda, Casterman, coll. «Sakka», env. 208 p. ch.
Petite forêt (2 t.), Daisuké Igarashi, Casterman, coll. «Sakka», env. 172 p. ch.
Les fils de la terre (3 t.), Hideaki Hataji et Jinpachi Môri, Delcourt, coll. «Ginkg», env. 220 p. ch.
Une sacrée mamie (5 t. parus), Saburo Ishikawa et Yoshichi Shimada, Delcourt, coll. «Ginkgo», env. 216 p. ch.

KANPAI !

Les boissons ne demeurent pas en reste dans cet univers aux mille saveurs. Prestige oblige, les salarymen japonais ont craqué pour la grande mode des vins français, comme en témoignent les adaptations de Sommelier, en 2006, et plus récemment, des Gouttes de Dieu (2008). Et pourtant, même si l’on est tenté de croire qu’un manga sur le «jus de raisin» puisse rapidement tourner à vide, les optiques radicalement différentes proposées par ces deux séries nous démontrent tout le contraire. En effet, si dans Sommelier, axé sur le plaisir de la découverte et le respect des différences, humilité et compréhension du vin sont de mise, la série Les gouttes de Dieu, quant à elle, est traitée avec urgence et énergie : il faut dire que la lecture d’un testament nous posant comme défi de découvrir douze grands crus lorsqu’on est novice en la matière a de quoi précipiter l’éveil œnologique !

Terminons avec une série sur la passion du café… Le café au Japon ? Bien entendu, vous devinerez ici que ce manga présente, comme le fait Yakitate Ja-Pan avec le pain et le riz, le conflit entre la modernité et la tradition, la culture occidentale et la culture nationale. Car dans Café dream, le féru, le monomane, l’érudit du café qu’est le personnage principal doit succéder à son père qui possède un magasin de thé dont il a lui-même hérité de son propre père… Et évidemment, pour le père du protagoniste, le café, c’est « le breuvage du diable » !

Mais ce qui est à la fois absurde et fascinant dans Café dream, comme d’ailleurs dans la plupart de ces mangas culinaires, c’est que le café (ou tout autre aliment), dans toute l’étendue de sa richesse culturelle, saura toujours présenter une métaphore parfaite pour illustrer ou résoudre chacune des différents problématiques qui font le sel de ces savoureux feuilletons. Car la nourriture, c’est aussi la vie…

Sommelier (6 t.), Shinobu Kaitani, Araki Joh et Ken-Ichi Hori, Glénat, coll. «Bunko», env. 320 p. ch.
Les gouttes de Dieu (11 t. parus), Shu Okimoto et Tadashi Agi, Glénat, coll. «Seinen», env. 230 p. ch.
Café dream (5 t.), Osamu Hiramatsu et Rei Hanagata, Doki-Doki, env. 200 p. ch.


21 avril 2010  par David Murray

Quel droit d’auteur pour demain ?

Ce 23 avril marque la 15e Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, instaurée par la Conférence générale de l’UNESCO en 1995 et soulignée au Québec depuis 1996. Pourquoi le 23 avril ? Parmi les dates symboliques du monde littéraire associées à cette journée, mentionnons les décès de Cervantès, Shakespeare et de l’Inca Garcilaso de la Vega, tous trois décédés en 1616. Le 23 avril marque aussi la naissance ou la mort d’autres écrivains célèbres, tels Maurice Druon, Halldór Kiljan Laxness, Vladimir Nabokov, Josep Pla ou Manuel Mejía Vallejo.

Comme on le mentionne sur le site de l’UNESCO, l’idée de cette journée est « de rendre un hommage mondial au livre et à l’auteur et d’encourager chacun et en particulier les plus jeunes, à découvrir le plaisir de la lecture et à respecter l’irremplaçable contribution des créateurs au progrès social et culturel ». De même, soulignons que l’idée de cette célébration puise aussi son origine en Catalogne, où il est de tradition que le 23 avril, jour de la Saint Georges, patron national, une rose soit offerte à l’achat de chaque livre…

Illustration de L.L. de Mars

Cette année, les organisateurs de la Journée ont décidé que le droit d’auteur serait à l’honneur, l’écrivain et le processus de création littéraire étant au cœur des festivités de cette année. Initiative pertinente puisque cette question du droit d’auteur est au cœur de bouleversements importants. Dans ce monde numérique qu’est devenu le nôtre, comment en effet assurer aux créateurs une rémunération qui leur soit juste et équitable. Comme on le souligne sur le site québécois de la Journée, « À l’heure où l’explosion du monde numérique et du virtuel annonce des possibilités de création nouvelles et qui ne finiront pas sitôt de nous étonner, il est plus que jamais important de reconnaître aux auteurs l’importance de leur travail et de leur remettre la juste valeur de ce qu’ils nous apportent d’émotion, d’évasion. » La question, toutefois complexe, est loin d’avoir été épuisée.

Les fondements du droit d’auteur sont légitimes. Son intention, qui prend ses racines dans les idées des Lumières, était de reconnaître un droit de propriété intellectuelle aux auteurs afin de leur garantir les fruits de leur travail. Ce droit leur permettait dans un même élan de s’affranchir de la tutelle de mécènes, qui jusqu’alors pourvoyaient généralement au bien-être des créateurs.

Ainsi que le rappelait un rapport de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, « La possibilité de monnayer l’autorisation de reproduire ou représenter ses œuvres contre une rémunération était censée garantir à l’auteur une indépendance financière et intellectuelle. » Cette indépendance devait en outre servir la collectivité puisque cette « liberté » éditoriale allait renforcer la liberté d’expression. Bien entendu, ces idéaux ont en réalité été limités de diverses manières par les pouvoirs publics, autoritaires ou libéraux. Mais fondamentalement, le droit d’auteur a constitué depuis 200 ans une assise juridique qui a relativement bien servi les créateurs. De même, certaines limites « légitimes » à ce droit ont permis de renforcer le droit du public à l’information, comme les diverses exceptions et limitations liées à des fins d’enseignement et de recherche, au profit des bibliothèques, citations, revues de presse, comptes rendus d’actualité, copies privées, etc.

Les développements technologiques des dernières décennies sont toutefois venus changer la donne, mais cependant de manière plus rapide que la capacité d’adaptation des acteurs de l’industrie… Résultat ? Les nouvelles technologies bouleversent l’équilibre du droit d’auteur et forcent celui-ci à prendre acte de la nouvelle réalité. L’évolution la plus notable de ces nouvelles technologies liées au numérique est qu’elles ont facilité à la vitesse grand V les capacités de reproduction des contenus et permis la diffusion massive des créations. Il y a déjà quelques décennies nous avons eu droit aux copies sur cassettes audio puis VHS - comme quoi le « piratage » ne date pas d’hier ! -, mais aujourd’hui, via Internet, on entre dans une autre catégorie  via les peer to peer, streaming et autres moteurs de téléchargement. Les chiffres sont là pour le démontrer : les ventes de disques connaissent une baisse marquée en Occident depuis une quinzaine d’années. Le livre semble pourtant avoir jusqu’ici évité ces chambardements, mais avec l’apparition du livre électronique, ils sont plusieurs à entrevoir pour l’édition le devoir d’affronter aussi les défis auxquels se frotte le monde du disque.

Jusqu’ici, la réponse des autorités et des acteurs de l’industrie en a été une de tentatives de répression envers les internautes « pirates » ; à notre avis, ce serait là faire fausse route ! La révolution numérique semble là pour rester, et sa capacité à diffuser des contenus créatifs hors des canaux traditionnels devrait en fait amener les différents acteurs du monde culturel à réfléchir à une refonte du droit d’auteur. Certains en ont pris acte et se penchent effectivement sur ces questions. Mais le problème, avouons-le, c’est que les intérêts des créateurs et des producteurs-éditeurs-distributeurs ne sont pas les mêmes.

Par exemple, Distribution Select et le Groupe Archambault avaient beau jeu d’accuser l’ADISQ de protectionnisme lorsque deux de leurs représentants ont démissionné du CA de l’organisme en mai 2009. Mais quand on les voit s’opposer catégoriquement à l’imposition d’une redevance pour les artistes prises à même les profits d’abonnement à Internet, une mesure parfois avancée pour revoir le droit d’auteur à l’ère du numérique, on peut se demander si ce n’est pas pour continuer de s’en mettre plein les poches, les deux entités, tout comme Vidéotron, appartenant à l’empire Québécor.

Jean-Robert Bisaillon

Jean-Robert Bisaillon

Bref, les défis pour le droit d’auteur demeurent entiers, mais ne sont pas insolubles. Comme le soulignait le musicien, chroniqueur, éditeur et fondateur de la Société pour la promotion de la relève musicale de l’espace francophone, Jean-Robert Bisaillon, dans une entrevue au Voir, il est grand temps qu’ait lieu un large débat public sur cette question. Il est possible d’encadrer l’échange de fichiers numériques au bénéfice de toutes les parties, sans que cela se fasse au détriment des internautes qui bénéficient aujourd’hui d’un accès accru à des contenus créatifs, ce qui n’est pas d’ailleurs sans incidence positive sur les créateurs qui voient davantage de personnes pouvoir entrer en contact avec leurs œuvres. Depuis 200 ans, le droit d’auteur a réussi à s’adapter à de multiples changements technologiques. Il n’y a donc pas de raison pour qu’il en soit autrement avec le numérique.

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Mais revenons au patron des Catalans, Saint Georges, militaire romain et martyre chrétien au IVe siècle. La légende la plus populaire qui l’entoure fut écrite par Jacques de Voragine dans La Légende dorée : il y relate la victoire de Saint Georges sur le dragon, du sang duquel jaillit un rosier. Cueillant une rose, il l’offre à sa princesse. En retour, celle-ci lui offre un livre comme témoignage de son amour pour lui…

Ce vendredi 23 avril, profitez-en donc pour venir faire votre tour à la Librairie : nous vous retournerons le témoignage d’amour alors qu’une rose sera remise à chaque client pour tout achat de livres !

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Consultez le site québécois de la Journée mondiale du livre , et pour en savoir davantage sur le droit d’auteur, celui de Copibec.


19 avril 2010  par Caroline Le Gal

Amours, tribades et androgames

Lorsqu’on ma proposé de faire une sélection littéraire thématique sur l’homosexualité, cela tombait pile poil avec mon envie de vous parler de l’un de mes derniers coups de cœur : L’enfant poisson, de Lucia Puenzo.

Nous y rencontrons Lala, une jeune adolescente renfermée et solitaire, issue de la bourgeoisie intellectuelle de Buenos Aires. Elle tombe amoureuse de la Guayi, jeune Paraguayenne de dix-sept ans au service de sa famille, et qui porte en elle une histoire bien mystérieuse… Lorsque Lala découvre que son père a des relations sexuelles avec la Guayi, elle décide de le tuer !

Après le meurtre, elle fuit vers le Paraguay, où les deux jeunes filles avaient prévu de construire une maison près du lac d’Ypacarai, lieu magique dans lequel vivrait un enfant poisson. Elle plonge ainsi dans le passé de sa fascinante et sensuelle amante… mais le rêve tourne au cauchemar ; lourd secret que celui de cet enfant que personne n’a vu, mais qui existerait quelque part, proche du lac. Mais la Guayi est arrêtée après la fuite de Lala ; celle-ci devra alors revenir en Argentine pour la faire libérer de prison.

L’enfant poisson nous entraîne au sein de la société argentine contemporaine, avec ses contradictions et sa violence. À travers le regard d’un chien, narrateur omniscient qui est partout et voit tout, le lecteur plonge au cœur d’un amour adolescent pur et passionnel. Un sentiment amoureux écrit avec une si belle plume nous enivre en nous faisant oublier la douleur de nos actes insouciants !

L’enfant poisson, Lucia Puenzo, Stock, coll. «La Cosmopolite», 216 p.

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Sinon, je vous invite à découvrir ou redécouvrir ces quelques titres déjà suggérés par nos libraires :

Mes illusions donnent sur la cour, Sacha Sperling, Fayard, 275 p.
Corps exquis, Poppy Z. Brite, J’ai lu, 285 p.
Courir avec des ciseaux, Augusten Burroughs, 10/18, 317 p.
À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Hervé Guibert, Gallimard, coll. «Folio», 1993

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Et de prendre la peine d’aller à la rencontre de ces quelques autres titres spécialement sélectionnés !

Caresser le velours, Sarah Waters, 10/18, coll. «Domaine étranger», 590 p.
Un garçon près de la rivière, Gore Vidal, Rivages, coll. «Rivages poche», 241 p.
L’amant russe, Gilles Leroy, Mercure de france, coll. «Bleue», 145 p.
La confusion des sentiments, Stefan Zweig, Le livre de poche, 126 p.
Sodome et Gomorrhe, Marcel Proust, Gallimard, coll. «Folio», 648 p.
Destin, Olga Duhamel-Noyer, Héliotrope, 168 p.


16 avril 2010  par May Sansregret

Voyage en uchronie

Il y a des genres littéraires, ou parfois certaines thématiques, qui apparaissent au lecteur comme une terre nouvelle à explorer. Un premier livre attise d’abord la curiosité et l’intérêt du lecteur, puis d’autres du même genre suivent, garnissant peu à peu la bibliothèque de ce dernier. De livre en livre, le lecteur se construit un véritable réseau, découvre des liens entre ses lectures et fait résonner du sens là où d’autres que lui n’auraient rien vu. Bref, le lecteur devient cartographe, traçant les contours d’un monde qui devient toujours plus familier pour lui.

Pour ma part, je voyage en uchronie. Je me délecte de romans uchroniques pour la jeunesse, découvrant les milles et une manière dont les auteurs jouent avec le genre. « Mais qu’est-ce que l’uchronie ? », demanderont certains. Rapidement, disons que c’est un genre à part entière qui s’associe à la science-fiction. Le terme, inventé par le philosophe Charles Renouvier au 19e siècle, s’inspire du mot utopie et se compose d’un U (qui veut dire non en grec) et de chronos (qui signifie temps). Il désigne un genre qui repense l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. En d’autres mots, l’uchronie imagine l’Histoire telle qu’elle aurait pu être. Ce genre, vous vous en doutez, peut donner lieu à des romans fort originaux qui stimulent notre réflexion quant à notre implication individuelle et collective dans l’Histoire.

En 2008, le roman uchronique francophone pour la jeunesse bénéficie d’un espace où se déployer : la collection «Ukronie» chez Flammarion, créée par Alain Grousset. Ceux qui sauront de Pierre Bordage, le premier roman à s’inscrire au catalogue, est possiblement le premier roman francophone d’uchronie pure publié à l’intention du jeune public. Il met en scène un monde où Jules Ferry, le fondateur de l’école laïque et gratuite pour tous en France, a été fusillé avant la réalisation de ses projets. Le récit donne à voir les conséquences de cet événement, soit un XXIe siècle où seuls quelques riches privilégiés détiennent le savoir et l’accès aux technologies, et où le dernier espoir du peuple réside dans le réseau de la rébellion et ses écoles clandestines. À noter qu’un deuxième tome, Ceux qui rêvent, arrivera sur nos tablettes au mois de mai prochain. Mise à part cette série, trois autres titres constituent le présent catalogue de la collection, soit Divergences 001, Les fils de l’air et La reine des lumières.

Outre les titres de cette collection, l’uchronie est néanmoins présente en littérature pour la jeunesse, surtout depuis le XXIe siècle, période à partir de laquelle on assiste à un véritable boum, mais se déploie selon différentes modulations. Ces romans sont considérés à caractère uchronique puisque la mise en place de leur uchronie résulte d’un amalgame avec d’autres thèmes de la science-fiction, comme le voyage dans le temps et les mondes parallèles, ou encore avec le genre fantastique. Si la diversité marque le corpus des romans uchroniques pour la jeunesse, l’Histoire demeure toutefois au centre de chaque récit.

Souviens-toi d’Alamo! de Christophe Lambert combine voyage dans le temps et théorie des mondes parallèles ; il met en scène des pilotes de l’Armée américaine qui disparaissent dans le triangle des Bermudes avant de réapparaitre dans le ciel d’Alamo en 1836, soit en plein cœur de la guerre d’indépendance du Texas ! Les soldats y rencontreront même Davy Crockett ! Tout au long du récit, le lecteur se délecte de la réflexion des personnages concernant leur implication dans le cours de l’Histoire et la construction d’un meilleur avenir. Dans sa postface, l’auteur départage le vrai du faux chapitre par chapitre, ce qui donne au récit un deuxième souffle, car le lecteur se remémore ce dernier avec une nouvelle perspective.

Les romans de Fabrice Colin, Le réveil des dieux et la série que forment La malédiction d’Old Haven et Le maître des dragons, appartiennent quant à eux au genre fantastique. L’auteur y crée des mondes de toutes pièces où s’amalgament faits réels, magie, mythes, personnages historiques réels et bêtes fabuleuses. Dans le premier roman, l’Angleterre est devenue toute-puissante grâce à une pluie de comètes qui s’abattit sur ses côtes, par laquelle les anglais découvrent alors l’antélium, une roche extraterrestre d’une énergie impressionnante. Grâce à elle, l’Empire britannique vient en aide au Japon, victime d’une épouvantable catastrophe naturelle, et en profite pour envahir le pays. Le récit se déroule donc en pleine crise politique, alors que seul Errol Steel, un jeune Britannique, pourra sauver Tokyo menacé par un nouveau cataclysme. Le texte de Colin est vif et haletant : on vit le conflit presqu’en temps réel avec le héros, et le Tokyo en déroute qui y est mis en scène coupe littéralement le souffle au lecteur !

Le rythme se fait plus lent dans La malédiction d’Old Haven, où le temps prend une autre dimension : en fait, on lit les mémoires d’une jeune femme impliquée malgré elle dans un moment clé de l’Histoire de son monde. À l’image de ses personnages, l’écriture de Colin se fait ici envoûtante, tout particulièrement au cours du prologue, dont voici un court extrait :

Je repense à l’année où tout a commencé, bien avant ma naissance. Je repense à la façon dont les événements se sont précipités et entremêlés pareils aux thèmes d’une violente symphonie, et me voilà projetée cinquante ans en arrière. Brusquement, je réalise que, si toute cette histoire devait se jouer à nouveau, sous mes yeux ou ailleurs, rien, pas un seul mot n’en serait changé. Parce que les hommes avancent ainsi : courbés sous le joug du destin, soumis à un entrelacs de causes et de conséquences si complexes qu’ils se révèlent incapables, tant qu’ils n’ont pas vécu, de percevoir le sens secret des choses. (p. 9)

L’uchronie mise en place par l’auteur vient justement d’un entrelac de causes et de conséquences  qui divergent d’avec notre propre histoire. Des extraits de livres et de journaux encartés à travers le récit (par l’héroïne Mary Wickford) informe le lecteur de certains événements historiques. Le monde où elle évolue est dur, car l’Inquisition y fait régner la peur, tant en Europe qu’en Amérique. À la grande joie du lecteur, Mary Wickford n’est pas la seule à avoir écrit ses mémoires : son compagnon Thomas Goodwill a fait de même…

Denis Côté a aussi recours au fantastique dans son roman à caractère uchronique L’empire couleur sang. Il octroie l’immortalité à Cagliostro, rend puissantes les séances de spiritisme de Gérard de Nerval, Alexandre Dumas et Victor Hugo, et réveille la déesse Sekhmet en plein Québec de 1837 ; un délire savoureux ! Au fil des péripéties, le lecteur se fait complice de l’auteur et se prend au jeu. Seule ombre au tableau : il est possible que ce roman ne connaisse jamais de suite, et ce malgré une fin où tout commence… Mais il vaut malgré tout le détour !

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Bref, lire des romans uchroniques relève d’un véritable jeu où la connivence avec l’auteur est manifeste. Je vous y invite avec grand enthousiasme !

Bibliographie

Ceux qui sauront, Pierre Bordage, Flammarion, coll. « Ukronie », 2008, 344 p.
Souviens-toi d’Alamo !, Christophe Lambert, Mango, coll. « Autres mondes », 2002, 201 p.
Le réveil des dieux, Fabrice Colin, Hachette, 2006, 309 p.
La malédiction d’Old Haven, Fabrice Colin, Albin Michel, coll. « Wiz », 2007, 635 p.
Le maître des dragons, Fabrice Colin, Albin Michel, coll. « Wiz », 2008, 619 p.
L’empire couleur sang, Denis Côté, Hurtubise, coll. « Atout », [2002] (2007), 337 p.

Pour en savoir plus sur l’uchronie et pour consulter une bibliographie de plus de mille œuvres, vous pouvez consulter les ouvrages suivants :

L’uchronie, Éric B. Henriet, Klincksieck, coll. « 50 questions », 2009, 262 p.
L’histoire revisitée : panorama de l’uchronie sous toutes ses formes, Éric B. Henriet, Encrage et  Les Belles lettres, coll. « Interface », 1999, 222 p.
« Pourquoi écrit-on une uchronie ? » dans Revue électronique Intermédialités, no 2 : Réinventer l’histoire : l’uchronie, Éric B. Henriet, 2007.


14 avril 2010  par Eric Bouchard

Une mémoire monstre

On raffole de Marc-Antoine Mathieu ! Si nombre de lecteurs se souviennent avec émotion du plaisir de lecture ressenti tandis que leur méninges dévoraient les pages désarçonnantes de L’origine, premier tome de la série Julius Corentin Acquefacques, et que depuis, la critique et l’institution ont pu récompenser à maintes reprises[1] le talent de cet auteur d’exception, il est une œuvre dans son parcours, plus discrète, nimbée d’un certain silence, mais dont l’extrême pertinence commande la découverte : Mémoire morte.

Firmin Houffe est chef de service à l’administration cadastrale dans une Cité régie par la surinformation en temps réel. Sur la couverture, Firmin Houffe, le regard absent, retient sous son bras gauche des plans de la ville roulés, inutiles, et empoigne de la main droite sa «boîte noire», son terminal individuel, son cordon ombilical à la centrale informatique de la Cité, ROM. Il se tient sur une carte, carte de la ville et carte-mère : la fameuse mémoire morte, ou Read-Only Memory, comme les informaticiens l’appellent.

Mais une nuit, apparaît soudainement un mystérieux mur barrant une rue. Une décision doit être prise, mais le gouvernement s’en révèle incapable, préférant mandater une commission d’observateurs. Et pendant que les rouages de l’administration se mettent lentement en mouvement, un nouveau mur est érigé, suivi d’un autre, et d’un autre… Chaque matin, la Cité apparaît plus cloisonnée, tandis que les Citoyens perdent progressivement la mémoire… et l’usage des mots. Firmin Houffe est alors nommé «Directeur de la commission pour l’observation du phénomène en vue de l’élaboration d’une analyse». Son «enquête» le conduira à ROM, «somme des réflexions et des actes» des Citoyens et seul être réellement pensant dans ce monde, à qui la direction de la ville est en fait dévolue.

Dans Mémoire morte, la mémoire est saturée ; sous l’effet des murs, elle se dissoudra progressivement jusqu’à atteindre la tabula rasa, moment où Firmin Houffe débranche ROM. le drame ayant déjà eu lieu, le récit, quant à lui, est un message enregistré reconstruisant l’événement que ROM a envoyé dans la boîte noire de Firmin Houffe tout juste avant d’être débranché. Houffe - car il était moins une -, sans voix, assis au centre des fondations de la nouvelle Cité en reconstruction, écoute avec les autres Citoyens se massant autour de lui le récit de ROM, dans un espèce de trauma post-partum.

Cette mémoire technologique tentaculaire a conduit au délaissement de la mémoire vive, de la créativité et de l’initiative, a renversé le rapport utilitariste de la technologie à l’homme en figeant ce dernier dans un éternel présent. De manière générale, Marc-Antoine Mathieu met davantage en scène des systèmes que des personnages. Dans Mémoire morte, l’urbanité, la cité en tant que site de la bureaucratie, de la technocratie puis de l’infocratie, est prédominante. À ce titre, l’influence de Kafka est évidente, dans l’univers représenté comme dans la noirceur avec laquelle il est graphiquement représenté, mais aussi de manière inévitable celle de Jorge Luis Borgès, pour ses préoccupations liées à la représentation de l’infini. Ne songeons par exemple qu’à son album Le dessin, dans lequel une simple image contient un univers entier, qui rappelle furieusement la nouvelle «Le livre de sable» (du recueil éponyme) de l’écrivain de Buenos Aires. Oui, Marc-Antoine Mathieu aime à condenser ensemble plusieurs concepts.

Au cours de son récit, ROM explique : « La sagesse a été remplacée par la connaissance. La connaissance a été remplacée par l’information. » Dans ce monde où l’information en temps réel est reine, l’instrument principal de cette frénésie est une mémoire extérieure à l’individu, la fameuse «boîte noire», interface privilégié de «communication» avec le monde, prothèse mémorielle envahissante auquel le citoyen réfère constamment. En effet, chacun est relié au grand tout par un terminal obligatoire, hybride de téléphone portable, d’agenda électronique, de carte d’identité et de moteur de recherche. L’information reçue est constante et redondante. ROM poursuit en expliquant que la mémoire a été déléguée aux machines ; lui-même recueille les faits et gestes de chacun et les mémorise, déchargeant ainsi d’un effort pourtant salutaire une population qui revendique des choses plus importantes à faire. Puis il confiera à Houffe qu’« insidieusement, un déséquilibre s’est produit : vous vous êtes laissés aller au confort de mes réponses. [...] Et vous avez peu à peu ­- effectivement, ROM ne s’est pas fait en un jour ! - délaissé la mémoire vive… Vous m’avez laissé m’en accaparer. J’ai ainsi été contraint d’imaginer à votre place… » Et évidemment, l’imagination n’est pas le fort de la machine…

Permettons-nous ici un aparté sur la téléphonie cellulaire. Mémoire morte a été réalisé en 2000, avant l’apparition des téléphones troisième génération en 2001, moment où ce marché s’est sensiblement développé en proposant des éléments additionnels tels que messagerie texte, courriel et connexion Internet, jeux, caméras photo et vidéo, lecteur MP3, GPS et j’en passe, pour devenir l’objet multimédia que nous connaissons aujourd’hui, qui peut joindre n’importe qui, quoi et où. Aujourd’hui, on dit du téléphone portable qu’il provoque des phénomènes de dépendance psychologique. On lui reproche de supprimer les «temps morts», désormais consacrés à des conversations ou toute autre forme d’interactivité, temps morts qui permettaient notamment l’observation ou la réflexion ; ou de créer un sentiment d’urgence et d’impatience artificiel, brouillant la hiérarchie entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Le téléphone cellulaire, cette nouvelle mémoire qu’on dit nécessaire, s’est peu à peu affirmé comme nouvelle forme de l’oubli.

Et en effet, dans la Cité, cette mémoire obligatoire paralyse ; on y a oublié que l’information n’est qu’un moyen, pas une finalité. En est pour preuve l’infinie bureaucratie régissant la Cité, où le moindre mouvement administratif suppose une accumulation de lois, permis et formulaires légaux entraînant inévitablement un retard irréversible à toute intervention de contrôle. Suite à l’apparition le premier mur, le président de l’assemblée de la Cité commente :    « La complexité de la situation étant ce qu’elle est, la précipitation serait la pire des politiques… et… sans prôner un attentisme figé, la pondération      s’impose. » Mais dans les jours qui suivent, tandis que d’innombrables murs apparaissent, la Cité se pétrifie lentement, et Houffe devient incapable d’en réactualiser la cartographie.

Plongés dans un présent perpétuel, les Citoyens perdent la mémoire de leur monde, impuissance conduisant peu à la perte de leur faculté de langage. Au Ministère de la communication, le personnel du Service de la communication interne est en proie à toute une confusion sémantique, lorsqu’ils affirment avoir pris des mesures face au problème, et ne livrent à Houffe qu’une somme monstrueuse de mesures métriques des murs ; signifiant dans un même souffle la disparition de leur faculté d’analyse.

Cette surinformation a non seulement conduit le langage, mais aussi l’image en crise, où c’est l’écran qui dicte la réalité, tel qu’annoncé par une plein page où Firmin Houffe se trouve sur le lieu d’une photo de mur, mais qu’il préfère regarder sur son journal ce qu’il a sous les yeux.

Un jour, le fonctionnaire se rend compte qu’il ne se souvient de 424 mots. Il n’est plus capable de lire un livre. C’est alors qu’il décide de déconnecter son terminal ; et cette nuit-là (première apparition d’un temps naturel), il rêve (et reconquiert son langage intérieur). Son rêve, tel un chemin, le mène à ROM, où il découvre en son sein la Cité entière, en train de parler, penser, rêver. Un monde virtuel est né, immatériel, constitué de communication pure, sans acte, « comme si ce monde avait supplanté l’autre…»

Mais toujours est-il qu’Houffe s’éveille de son rêve et de sa condition en allant confronter ROM. Il sort de chez lui et découvre une Cité, autrefois surpeuplée, maintenant déserte, où les rares citoyens qui y déambulent hagards, scotchés à des écrans vides, prisonniers de leurs boîtes noires, alors qu’ils espèrent en vain un mise à jour de l’information. Mais il n’y a plus moyen de rafraîchir la mémoire. Et ici nous pouvons faire un autre parallèle avec la technologie, je pense ici au fameux bouton-icône «rafraîchir» des navigateurs Internet, qui donne une impression de contrôle de l’information.

Ce que nous révèle Mémoire morte, c’est entre autres que l’ordinateur est passé d’outil à lieu de représentation : les citoyens, équipés de leur prothèse mémorielle, ont fini par habiter sur la carte-mère d’un ordinateur, où sévit ROM, un monstre étrange, hybride d’une éponge, d’un labyrinthe et… du monstre de Frankenstein, le Citoyen ayant bien entendu perdu le contrôle de sa création…. En effet, ROM, le cube poreux, telle une éponge, a absorbé la Cité et ses informations à l’intérieur de lui-même, Cité maintenant réunie dans une seule et même pensée, pensée « une fois pour toutes aux commandes de la matière », ainsi que l’illustre la séquence d’ouverture du rêve de Houffe…

ROM absorbant la Cité en lui ...

ROM absorbant la Cité en lui ...

Mais la forme du monstre elle-même est troublante de simplicité : une simple boîte avec un commutateur ; comme quoi nos menaces contemporaines peuvent tenir à peu de choses… Houffe se résoudra à l’interrompre malgré, et en raison de sa cyberdépendance ; il met fin à la simulation d’un univers virtuel.

À la MOR de ROM, partout dans la Cité, on abat les murs. Les citoyens reconquièrent leur espace et leur mémoire vive : ils sont dorénavant capables d’action, de décision.

Difficile de ne pas voir dans ces images de parallèle avec la destruction du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne, ou comment la gigantesque entreprise d’archivage de la vie des citoyens de la RDA par la Stasi a conduit d’une certaine façon à fin de ce régime…

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Mémoire morte, Marc-Antoine Mathieu, Delcourt, 64 p.


[1] Julius Corentin Acquefacques t.1 : L’origine - Alph’Art Coup de cœur, Angoulême 1991 ; Julius Corentin Acquefacques t.1 : Le processus - Alph’Art du meilleur scénario, Angoulême 1994 ; Le dessin : Prix du meilleur album, Sierre 2001, et Bédélys d’Or 2001 ; Dieu en personne : Prix de la Critique 2009.



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