Le délivré termine aujourd’hui sa série de billets inspirés par la tenue des Jeux olympiques d’hiver de Vancouver. Et si vous pensiez que nous n’allions qu’idéaliser et glorifier les Jeux, détrompez-vous, puisque après les fleurs, voici le pot ! En tant que gigantesque machine soumise aux tractations des grands de ce monde, les Olympiques sont loin d’être exempts de scandales, manipulations et autres récupérations politiques. Place donc à l’envers des Jeux olympiques via quelques suggestions de lecture.

Ce n’est pas nouveau, les Jeux olympiques ont souvent servi de vitrine politique pour les pays hôtes. À cet égard, le premier exemple qui nous vient en tête est celui des Jeux d’été de Berlin en 1936, cas exemplaire de confusion entre sport et politique, et de propagande par le sport - une pratique qui deviendra en quelque sorte la norme avec la Guerre froide. Octroyés à la capitale allemande avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les Jeux vont être utilisés par le régime nazi dans un vaste campagne de propagande, entre autres via la réalisation du magnifique film de Leni Riefenstahl, Les Dieux du stade (d’un point de vue cinématographique, le film est effectivement époustouflant). C’est d’ailleurs à cette occasion que l’on instaura pour la première fois le relais de la flamme olympique (eh non, le parcours de la flamme n’est pas une tradition héritée de la Grèce antique, mais bien une création des Nazis !) On se souviendra que la volonté du IIIe Reich de profiter des Jeux pour témoigner des théories de la suprématie aryenne aura été battue en brèche par les exploits de l’athlète noir américain Jesse Owens, grande vedette des Jeux avec quatre médailles d’or. Les Allemands sortiront toutefois largement vainqueurs des compétitions avec 89 médailles, contre 56 pour les États-Unis. Malgré quelques protestations ici et là, ils seront en définitive bien peu à dénoncer les Jeux, tous les grands États ayant été représentés. Il n’y a que les Républicains espagnols qui mirent sur pied des Jeux alternatifs, les Olympiades populaires, dont les compétitions furent interrompues par le soulèvement du général Franco.

Pour avoir un portrait de la manière dont furent instrumentalisés les Jeux de Berlin, on lira 1936, les Jeux Olympiques à Berlin, de Jean-Marie Brohm. Pour un point de vue plus romanesque, les principaux protagonistes de l’époque, auxquels sont greffés quelques personnages fictifs, sont au cœur de l’intrigue du roman d’Alexandre Najjar, Berlin 36, imposante fresque qui brosse le portrait des Jeux de Berlin et qui expose les manœuvres sournoises du nazisme pour s’approprier le cours des événements. Un ouvrage qui n’est pas non plus sans faire le pont entre le passé et le présent.

La manipulation politique des Jeux est naturellement toujours d’actualité. Les jeux de Pékin en 2008 sont d’ailleurs venus nous le rappeler. Nombreux sont ceux à avoir dénoncé la tenue des Jeux dans la capitale chinoise. Entre autres titres, mentionnons Le livre noir des J.O. de Pékin, de Fabien Ollier et Marc Perelman, qui soutiennent qu’aujourd’hui plus que jamais, c’est l’argent qui domine les Jeux olympiques, et qui déplorent le fait que l’attribution des Jeux n’ait pas poussé le régime chinois à améliorer son bilan en matière de droits humains. Mais est-ce vraiment aux Jeux de pousser les États à modifier leur comportement, pourrait-on se demander. Parmi les autres exemples de titres pourfendant la tenue des Jeux dans l’Empire du milieu, mentionnons L’envers des médailles : les JO de Pékin 2008 d’Alain Bouc chez Bleu de Chine, qui rend compte de l’envers du miracle chinois qui a jusqu’ici occasionné le déplacement de 3,7 millions de personnes ; et Pékin 2008, pourquoi la Chine a déjà gagné de Luc Richard aux Mille et Une nuits, dans lequel l’auteur revient lui aussi sur l’illusion de l’ouverture démocratique supposée accompagner l’attribution des Jeux au régime chinois.

Jeux olympiques et récupération politique semblent donc aller de pair. Pour un aperçu général de leurs entremêlements, on pourra lira Le pouvoir des anneaux : les jeux olympiques à la lumière de la politique, 1896-2004, sous la direction de Pierre Milza, Jacques Jequier et Philippe Tétart, publié chez Vuibert.

Ces diverses manipulations et récupérations ont d’ailleurs poussé certains observateurs à questionner la pertinence même de la tenue de Jeux olympiques, dont l’organisation est souvent aussi synonymes de gouffre financier pour les États hôtes. C’est entre autres l’avis d’Olivier Villepreux dans Feue la flamme : pour en finir avec les Jeux olympiques. Dans cet essai, l’auteur soutient que le « Comité international olympique, pour assurer d’abord sa survie puis sa prospérité, a confié ses intérêts aux entreprises privées et aux chaînes de télévision, afin d’offrir aux spectateurs une image idéalisée de la mondialisation néo-libérale ». La célébration planétaire des vertus pacifistes et généreuses sensées accompagner les Jeux peine à masquer la réalité qui est plutôt faite de dopage, compétition effrénée, sur-publicité, pressions psychologiques, déplacements de population, etc. Un propos qui trouve un écho chez Henri Charpentier et Alain Billouin dans Périls sur les jeux Olympiques : trop vite, trop haut, trop fort ? au Cherche-Midi, dans lequel les auteurs s’inquiètent des maux qui gangrènent les Jeux et qui menacent les valeurs de l’olympisme. À lire également, La face cachée des Jeux olympiques d’Andrew Jennings, dans lequel l’auteur nous entraîne dans les coulisses du Comité international olympique et aborde les scandales qui entachent l’organisation. Au Québec, l’écrivain et journaliste Laurent Laplante s’est lui aussi joint au concert de protestations en publiant Pour en finir avec l’Olympisme, chez Boréal.

L’argent étant désormais le nerf de la guerre, les appels au boycott qui accompagnent parfois la tenue des Jeux resteront cependant, en bout de ligne, bien souvent sans effet. Pour les Jeux de Pékin, par exemple, les 4 milliards de téléspectateurs et 1,7 milliard de dollars de droits télévisuels suffisent à eux seuls à démontrer l’ampleur des intérêts économiques en jeu. Mais pour un aperçu des tentatives de boycott des Jeux à travers l’histoire, on pourra lire l’ouvrage d’Éric Chol, Faut-il boycotter les JO?, chez Larousse.

Les Jeux ont aussi été affaire de drames en parallèle. On se rappellera entre autres les Jeux de Mexico en 1968, tenus dix jours après une fusillade sur la place des Trois-Cultures de la capitale mexicaine, faisant des centaines de morts chez les manifestants, dont les événements sont entre autres relatés dans le polar de Paco Ignacio Taibo II, Pas de fin heureuse, et analysés par Octavio Paz dans Critique de la Pyramide. Des Jeux au cours desquels les coureurs Tommie Smith et John Carlos, respectivement 1er et 3e au 200 mètres, levèrent le poing lors de la remise des médailles pour protester contre la ségrégation raciale, un geste courageux qui leur valut une exclusion de l’équipe américaine et une expulsion à vie des Jeux olympiques. Comme quoi l’affirmation politique lors des Jeux n’est pas permise pour tout le monde… Malheureusement, aucun ouvrage n’existe en français sur les deux célèbres athlètes. On pourra se rabattre sur l’autobiographie en anglais de Tommie Smith, Silent Gestures : The Autobiography of Tommie Smith, parue chez Temple Press.

Autre drame : Munich, 1972. Le 5 septembre 1972, huit terroristes palestiniens du commando « Septembre Noir » s’introduisent dans le village olympique et prennent neuf athlètes israéliens en otage. Les Jeux sont alors suspendus pendant près de 18 heures pour permettre les pourparlers. Les négociations achoppent et l’événement prend une tournure dramatique, alors que la police allemande donne l’assaut à l’aéroport de Munich, à partir duquel les terroristes doivent s’envoler avec les otages à destination du Caire. Les 9 otages israéliens sont tués, ainsi que 5 des 8 terroristes palestiniens, et un policier allemand. Au total, 18 personnes trouveront la mort dans cet épisode tragique. Malheureusement, il n’existe que trop peu d’écrits sur ces événements dans la langue de Molière. Ils sont par contre généralement évoqués dans divers ouvrages traitant de terrorisme et du conflit israélo-palestinien.
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Quand ce n’est pas la manipulation politique ou les drames politiques, ce sont les scandales sportifs qui entachent les Jeux, et ceux-ci ne datent pas d’hier. Déjà, en 1912, l’Américain Jim Thorpe fut victime d’une injustice lorsqu’il s’est vu confisquer ses médailles pour avoir joué comme semi-professionnel quelques années auparavant. Et quatre ans plus tôt, en 1908, l’épreuve du marathon donna lieu à un événement plutôt dramatique. Tous les observateurs s’attendaient alors à ce que Tom Longboat de la réserve des Six-Nations au Canada remporte la course, mais celui-ci doit abandonner un peu plus de dix kilomètres avant l’arrivée. Des rumeurs se répandent comme quoi il aurait été drogué par des membres de son entourage afin de gagner un pari. Entre-temps, comme le rappelle l’Encyclopédie canadienne de l’Institut Historica Dominion, « au stade, l’Italien Dorando Pietri s’approche de la ligne d’arrivée en titubant, après avoir déjà chuté à cinq reprises. Lorsque l’Américain John Hayes arrive à son tour, tout porte à croire qu’il vaincra l’Italien. Toutefois, l’officiel en chef du marathon, Jack Andrew, peu enclin à laisser un Américain l’emporter, bondit de l’estrade et traîne le coureur italien de façon à ce qu’il franchisse la ligne d’arrivée en premier. La victoire illégale est cependant de courte durée, car les Américains protestent et Hayes finit par obtenir la médaille d’or » ! Plus près de nous, on se rappelle les manipulations dont ont fait l’objet les notes attribuées lors des compétitions de patinage artistique, dont les Canadiens David Pelletier et Jamie Salé ont entre autres faits les frais. Cet épisode est relaté par Marie-Reine Le Gougne dans Glissades à Salt Lake City, chez Ramsey.
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Certains ne se contentent pas seulement de critiquer la tenue des Jeux olympiques, mais s’attaquent au sport en général comme manifestation sociologique de la décadence moderne, rien de moins ! C’est entre autres le propos de Marc Perelman dans Le sport barbare : critique d’un fléau mondial, paru chez Michalon. Dans cet ouvrage et d’autres de sa bibliographie, l’architecte et philosophe soutient qu’en tant que « rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d’une société sans projet ».
Cette critique du sport est aussi celle que nous offre Albert Jacquard dans Halte aux jeux!, chez Stock. Le célèbre généticien et philosophe s’y questionne à savoir si les Jeux olympiques peuvent réellement être considérés comme des « jeux », et si nous pouvons toujours parler de sport, leur mission bienfaitrice semblant avoir été dévoyée depuis leur restauration par Pierre de Coubertin.

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Et Vancouver maintenant : des jeux propres, verts, au nationalisme gentil et inoffensif ? Ne nous leurrons pas, les Jeux à la canadian cachent aussi leur lots de coûts sociaux, de déplacement de population, de nettoyage social, de dégâts environnementaux, de promoteurs qui profitent des Jeux pour développer leurs projets, de récupération politique (sous couvert d’unité canadienne) et de répression politique (la ville de Vancouver ayant, avant la tenue des Jeux, mis en place des dispositions pour interdire toute manifestation anti-olympique). Vancouver, comme toutes les grandes villes, a aussi une face cachée et sombre, que certains auteurs ont tenté de nous faire partager, comme Élise Fontenaille avec Les Disparues de Vancouver ou Anaïs Airelle avec Pourquoi j’meurs tout le temps ? Certains groupes sociaux sont venus rappeler ces réalités, pendant que certaines nations autochtones ont tenu à souligner le fait qu’ils n’ont jamais cédé leurs terres aux colonisateurs blancs, d’où leur campagne Pas de Jeux olympiques sur des terres autochtones volées.
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Les Jeux olympiques demeurent une grosse machine. Une machine qui a son envers du décor. S’il est toujours bon de rappeler ce revers de la médaille, il ne faudrait peut-être pas non plus se faire d’illusions sur le rôle des Jeux comme vecteur de changement. S’ils peuvent servir de vitrine pour exposer certains des maux qui rongent notre monde, il n’en revient peut-être pas aux athlètes de porter sur leurs épaules ce lourd fardeau.
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- 1936, les Jeux Olympiques à Berlin. Jean-Marie Brohm. André Versailles, 244 p.
- Berlin 36. Alexandre Najjar. Plon, 288 p.
- Le livre noir des J.O. de Pékin. Fabien Ollier et Marc Perelman. City, 301 p.
- L’envers des médailles : les JO de Pékin 2008. Alain Bouc. Bleu de Chine, coll. « Chine en poche », 79 p.
- Pékin 2008, pourquoi la Chine a déjà gagné. Luc Richard. Mille et Une nuits, 194 p.
- Le pouvoir des anneaux : les jeux olympiques à la lumière de la politique 1896-2004, sous la direction de Pierre Milza, Jacques Jequier et Philippe Tétart. Vuibert, coll. « Sciences, corps et mouvements », 351 p.
- Feue la flamme : pour en finir avec les Jeux olympiques. Olivier Villepreux. Gallimard, coll. « Petite collection », 109 p.
- Périls sur les jeux Olympiques : trop vite, trop haut, trop fort ? Henri Charpentier et Alain Billouin. Le Cherche-Midi, 283 p.
- La face cachée des Jeux olympiques. Andrew Jennings. Archipel, 320 p.
- Pour en finir avec l’Olympisme. Laurent Laplante. Boréal, coll. « Pour en finir avec », 224 p.
- Faut-il boycotter les JO ? Éric Chol. Larousse, coll. « A dire vrai », 125 p.
- Pas de fin heureuse. Paco Ignacio Taibo II. Rivages, coll. « Rivages/Noir », no. 268, 168 p.
- Le labyrinthe de la solitude, suivi de Critique de la Pyramide. Octavio Paz. Gallimard, coll. « NRF essais », 264 p.
- Silent Gestures : The Autobiography of Tommie Smith. Tommie Smith. Temple Press, 288 p.
- Glissades à Salt Lake City. Marie-Reine Le Gougne. Ramsey, 204 p.
- Le sport barbare : critique d’un fléau mondial. Marc Perelman. Michalon, 91 p.
- Halte aux jeux! Albert Jacquard. Stock, 126 p.
- Les Disparues de Vancouver. Élise Fontenaille. Grasset, coll. « Ceci n’est pas un fait divers », 195 p.
- Pourquoi j’meurs tout le temps ? Anaïs Airelle. Écosociété, 136 p.























































