Le Délivré

Archive pour février 2010


26 février 2010  par David Murray

Jeux olympiques sur papier (3) : L’envers de la médaille

Le délivré termine aujourd’hui sa série de billets inspirés par la tenue des Jeux olympiques d’hiver de Vancouver. Et si vous pensiez que nous n’allions qu’idéaliser et glorifier les Jeux, détrompez-vous, puisque après les fleurs, voici le pot ! En tant que gigantesque machine soumise aux tractations des grands de ce monde, les Olympiques sont loin d’être exempts de scandales, manipulations et autres récupérations politiques. Place donc à l’envers des Jeux olympiques via quelques suggestions de lecture.

Ce n’est pas nouveau, les Jeux olympiques ont souvent servi de vitrine politique pour les pays hôtes. À cet égard, le premier exemple qui nous vient en tête est celui des Jeux d’été de Berlin en 1936, cas exemplaire de confusion entre sport et politique, et de propagande par le sport - une pratique qui deviendra en quelque sorte la norme avec la Guerre froide. Octroyés à la capitale allemande avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les Jeux vont être utilisés par le régime nazi dans un vaste campagne de propagande, entre autres via la réalisation du magnifique film de Leni Riefenstahl, Les Dieux du stade (d’un point de vue cinématographique, le film est effectivement époustouflant). C’est d’ailleurs à cette occasion que l’on instaura pour la première fois le relais de la flamme olympique (eh non, le parcours de la flamme n’est pas une tradition héritée de la Grèce antique, mais bien une création des Nazis !) On se souviendra que la volonté du IIIe Reich de profiter des Jeux pour témoigner des théories de la suprématie aryenne aura été battue en brèche par les exploits de l’athlète noir américain Jesse Owens, grande vedette des Jeux avec quatre médailles d’or. Les Allemands sortiront toutefois largement vainqueurs des compétitions avec 89 médailles, contre 56 pour les États-Unis. Malgré quelques protestations ici et là, ils seront en définitive bien peu à dénoncer les Jeux, tous les grands États ayant été représentés. Il n’y a que les Républicains espagnols qui mirent sur pied des Jeux alternatifs, les Olympiades populaires, dont les compétitions furent interrompues par le soulèvement du général Franco.

Pour avoir un portrait de la manière dont furent instrumentalisés les Jeux de Berlin, on lira 1936, les Jeux Olympiques à Berlin, de Jean-Marie Brohm. Pour un point de vue plus romanesque, les principaux protagonistes de l’époque, auxquels sont greffés quelques personnages fictifs, sont au cœur de l’intrigue du roman d’Alexandre Najjar, Berlin 36, imposante fresque qui brosse le portrait des Jeux de Berlin et qui expose les manœuvres sournoises du nazisme pour s’approprier le cours des événements. Un ouvrage qui n’est pas non plus sans faire le pont entre le passé et le présent.

La manipulation politique des Jeux est naturellement toujours d’actualité. Les jeux de Pékin en 2008 sont d’ailleurs venus nous le rappeler. Nombreux sont ceux à avoir dénoncé la tenue des Jeux dans la capitale chinoise. Entre autres titres, mentionnons Le livre noir des J.O. de Pékin, de Fabien Ollier et Marc Perelman, qui soutiennent qu’aujourd’hui plus que jamais, c’est l’argent qui domine les Jeux olympiques, et qui déplorent le fait que l’attribution des Jeux n’ait pas poussé le régime chinois à améliorer son bilan en matière de droits humains. Mais est-ce vraiment aux Jeux de pousser les États à modifier leur comportement, pourrait-on se demander. Parmi les autres exemples de titres pourfendant la tenue des Jeux dans l’Empire du milieu, mentionnons L’envers des médailles : les JO de Pékin 2008 d’Alain Bouc chez Bleu de Chine, qui rend compte de l’envers du miracle chinois qui a jusqu’ici occasionné le déplacement de 3,7 millions de personnes ; et Pékin 2008, pourquoi la Chine a déjà gagné de Luc Richard aux Mille et Une nuits, dans lequel l’auteur revient lui aussi sur l’illusion de l’ouverture démocratique supposée accompagner l’attribution des Jeux au régime chinois.

Jeux olympiques et récupération politique semblent donc aller de pair. Pour un aperçu général de leurs entremêlements, on pourra lira Le pouvoir des anneaux : les jeux olympiques à la lumière de la politique, 1896-2004, sous la direction de Pierre Milza, Jacques Jequier et Philippe Tétart, publié chez Vuibert.

Ces diverses manipulations et récupérations ont d’ailleurs poussé certains observateurs à questionner la pertinence même de la tenue de Jeux olympiques, dont l’organisation est souvent aussi synonymes de gouffre financier pour les États hôtes. C’est entre autres l’avis d’Olivier Villepreux dans  Feue la flamme : pour en finir avec les Jeux olympiques. Dans cet essai, l’auteur soutient que le « Comité international olympique, pour assurer d’abord sa survie puis sa prospérité, a confié ses intérêts aux entreprises privées et aux chaînes de télévision, afin d’offrir aux spectateurs une image idéalisée de la mondialisation néo-libérale ». La célébration planétaire des vertus pacifistes et généreuses sensées accompagner les Jeux peine à masquer la réalité qui est plutôt faite de dopage, compétition effrénée, sur-publicité, pressions psychologiques, déplacements de population, etc. Un propos qui trouve un écho chez Henri Charpentier et Alain Billouin dans Périls sur les jeux Olympiques : trop vite, trop haut, trop fort ? au Cherche-Midi, dans lequel les auteurs s’inquiètent des maux qui gangrènent les Jeux et qui menacent les valeurs de l’olympisme. À lire également, La face cachée des Jeux olympiques d’Andrew Jennings, dans lequel l’auteur nous entraîne dans les coulisses du Comité international olympique et aborde les scandales qui entachent l’organisation. Au Québec, l’écrivain et journaliste Laurent Laplante s’est lui aussi joint au concert de protestations en publiant Pour en finir avec l’Olympisme, chez Boréal.

L’argent étant désormais le nerf de la guerre, les appels au boycott qui accompagnent parfois la tenue des Jeux resteront cependant, en bout de ligne, bien souvent sans effet. Pour les Jeux de Pékin, par exemple, les 4 milliards de téléspectateurs et 1,7 milliard de dollars de droits télévisuels suffisent à eux seuls à démontrer l’ampleur des intérêts économiques en jeu. Mais pour un aperçu des tentatives de boycott des Jeux à travers l’histoire, on pourra lire l’ouvrage d’Éric Chol, Faut-il boycotter les JO?, chez Larousse.

Les Jeux ont aussi été affaire de drames en parallèle. On se rappellera entre autres les Jeux de Mexico en 1968, tenus dix jours après une fusillade sur la place des Trois-Cultures de la capitale mexicaine, faisant des centaines de morts chez les manifestants, dont les événements sont entre autres relatés dans le polar de Paco Ignacio Taibo II, Pas de fin heureuse, et analysés par Octavio Paz dans Critique de la Pyramide. Des Jeux au cours desquels les coureurs Tommie Smith et John Carlos, respectivement 1er et 3e au 200 mètres, levèrent le poing lors de la remise des médailles pour protester contre la ségrégation raciale, un geste courageux qui leur valut une exclusion de l’équipe américaine et une expulsion à vie des Jeux olympiques. Comme quoi l’affirmation politique lors des Jeux n’est pas permise pour tout le monde… Malheureusement, aucun ouvrage n’existe en français sur les deux célèbres athlètes. On pourra se rabattre sur l’autobiographie en anglais de Tommie Smith, Silent Gestures : The Autobiography of Tommie Smith, parue chez Temple Press.

Autre drame : Munich, 1972. Le 5 septembre 1972, huit terroristes palestiniens du commando « Septembre Noir » s’introduisent dans le village olympique et prennent neuf athlètes israéliens en otage. Les Jeux sont alors suspendus pendant près de 18 heures pour permettre les pourparlers. Les négociations achoppent et l’événement prend une tournure dramatique, alors que la police allemande donne l’assaut à l’aéroport de Munich, à partir duquel les terroristes doivent s’envoler avec les otages à destination du Caire. Les 9 otages israéliens sont tués, ainsi que 5 des 8 terroristes palestiniens, et un policier allemand. Au total, 18 personnes trouveront la mort dans cet épisode tragique. Malheureusement, il n’existe que trop peu d’écrits sur ces événements dans la langue de Molière. Ils sont par contre généralement évoqués dans divers ouvrages traitant de terrorisme et du conflit israélo-palestinien.

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Quand ce n’est pas la manipulation politique ou les drames politiques, ce sont les scandales sportifs qui entachent les Jeux, et ceux-ci ne datent pas d’hier. Déjà, en 1912, l’Américain Jim Thorpe fut victime d’une injustice lorsqu’il s’est vu confisquer ses médailles pour avoir joué comme semi-professionnel quelques années auparavant. Et quatre ans plus tôt, en 1908, l’épreuve du marathon donna lieu à un événement plutôt dramatique. Tous les observateurs s’attendaient alors à ce que Tom Longboat de la réserve des Six-Nations au Canada remporte la course, mais celui-ci doit abandonner un peu plus de dix kilomètres avant l’arrivée. Des rumeurs se répandent comme quoi il aurait été drogué par des membres de son entourage afin de gagner un pari. Entre-temps, comme le rappelle l’Encyclopédie canadienne de l’Institut Historica Dominion, « au stade, l’Italien Dorando Pietri s’approche de la ligne d’arrivée en titubant, après avoir déjà chuté à cinq reprises. Lorsque l’Américain John Hayes arrive à son tour, tout porte à croire qu’il vaincra l’Italien. Toutefois, l’officiel en chef du marathon, Jack Andrew, peu enclin à laisser un Américain l’emporter, bondit de l’estrade et traîne le coureur italien de façon à ce qu’il franchisse la ligne d’arrivée en premier. La victoire illégale est cependant de courte durée, car les Américains protestent et Hayes finit par obtenir la médaille d’or » ! Plus près de nous, on se rappelle les manipulations dont ont fait l’objet les notes attribuées lors des compétitions de patinage artistique, dont les Canadiens David Pelletier et Jamie Salé ont entre autres faits les frais. Cet épisode est relaté par Marie-Reine Le Gougne dans Glissades à Salt Lake City, chez Ramsey.

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Certains ne se contentent pas seulement de critiquer la tenue des Jeux olympiques, mais s’attaquent au sport en général comme manifestation sociologique de la décadence moderne, rien de moins ! C’est entre autres le propos de Marc Perelman dans Le sport barbare : critique d’un fléau mondial, paru chez Michalon. Dans cet ouvrage et d’autres de sa bibliographie, l’architecte et philosophe soutient qu’en tant que « rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d’une société sans projet ».

Cette critique du sport est aussi celle que nous offre Albert Jacquard dans Halte aux jeux!, chez Stock. Le célèbre généticien et philosophe s’y questionne à savoir si les Jeux olympiques peuvent réellement être considérés comme des « jeux », et si nous pouvons toujours parler de sport, leur mission bienfaitrice semblant avoir été dévoyée depuis leur restauration par Pierre de Coubertin.

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Et Vancouver maintenant : des jeux propres, verts, au nationalisme gentil et inoffensif ? Ne nous leurrons pas, les Jeux à la canadian cachent aussi leur lots de coûts sociaux, de déplacement de population, de nettoyage social, de dégâts environnementaux, de promoteurs qui profitent des Jeux pour développer leurs projets, de récupération politique (sous couvert d’unité canadienne) et de répression politique (la ville de Vancouver ayant, avant la tenue des Jeux, mis en place des dispositions pour interdire toute manifestation anti-olympique). Vancouver, comme toutes les grandes villes, a aussi une face cachée et sombre, que certains auteurs ont tenté de nous faire partager, comme Élise Fontenaille avec Les Disparues de Vancouver ou Anaïs Airelle avec Pourquoi j’meurs tout le temps ? Certains groupes sociaux sont venus rappeler ces réalités, pendant que certaines nations autochtones ont tenu à souligner le fait qu’ils n’ont jamais cédé leurs terres aux colonisateurs blancs, d’où leur campagne Pas de Jeux olympiques sur des terres autochtones volées.

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Les Jeux olympiques demeurent une grosse machine. Une machine qui a son envers du décor. S’il est toujours bon de rappeler ce revers de la médaille, il ne faudrait peut-être pas non plus se faire d’illusions sur le rôle des Jeux comme vecteur de changement. S’ils peuvent servir de vitrine pour exposer certains des maux qui rongent notre monde, il n’en revient peut-être pas aux athlètes de porter sur leurs épaules ce lourd fardeau.

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  1. 1936, les Jeux Olympiques à Berlin. Jean-Marie Brohm. André Versailles, 244 p.
  2. Berlin 36. Alexandre Najjar. Plon, 288 p.
  3. Le livre noir des J.O. de Pékin. Fabien Ollier et Marc Perelman. City, 301 p.
  4. L’envers des médailles : les JO de Pékin 2008. Alain Bouc. Bleu de Chine, coll. « Chine en poche », 79 p.
  5. Pékin 2008, pourquoi la Chine a déjà gagné. Luc Richard. Mille et Une nuits, 194 p.
  6. Le pouvoir des anneaux : les jeux olympiques à la lumière de la politique 1896-2004, sous la direction de Pierre Milza, Jacques Jequier et Philippe Tétart. Vuibert, coll. « Sciences, corps et mouvements », 351 p.
  7. Feue la flamme : pour en finir avec les Jeux olympiques. Olivier Villepreux. Gallimard, coll. « Petite collection », 109 p.
  8. Périls sur les jeux Olympiques : trop vite, trop haut, trop fort ? Henri Charpentier et Alain Billouin. Le Cherche-Midi, 283 p.
  9. La face cachée des Jeux olympiques. Andrew Jennings. Archipel, 320 p.
  10. Pour en finir avec l’Olympisme. Laurent Laplante. Boréal, coll. « Pour en finir avec », 224 p.
  11. Faut-il boycotter les JO ? Éric Chol. Larousse, coll. « A dire vrai », 125 p.
  12. Pas de fin heureuse. Paco Ignacio Taibo II. Rivages, coll. « Rivages/Noir », no. 268, 168 p.
  13. Le labyrinthe de la solitude, suivi de Critique de la Pyramide. Octavio Paz. Gallimard, coll. « NRF essais », 264 p.
  14. Silent Gestures : The Autobiography of Tommie Smith. Tommie Smith. Temple Press, 288 p.
  15. Glissades à Salt Lake City. Marie-Reine Le Gougne. Ramsey, 204 p.
  16. Le sport barbare : critique d’un fléau mondial. Marc Perelman. Michalon, 91 p.
  17. Halte aux jeux! Albert Jacquard. Stock, 126 p.
  18. Les Disparues de Vancouver. Élise Fontenaille. Grasset, coll. « Ceci n’est pas un fait divers », 195 p.
  19. Pourquoi j’meurs tout le temps ? Anaïs Airelle. Écosociété, 136 p.


24 février 2010  par Eric Bouchard

Jeux olympiques sur papier (2) : L’esprit du sport

Cette semaine, Le délivré succombe à la fièvre olympique ! Après une recension de titres sur l’histoire des jeux et de grandes figures sportives lundi, attardons-nous aujourd’hui aux valeurs sportives, et plus particulièrement à l’esprit  sportif comme embrayeur au dépassement individuel.

Le sport trouve un grand allié dans la bande dessinée japonaise, qui l’a célébré à travers de nombreuses séries captivantes. Relevant principalement du shônen, où il décline les valeurs de l’amitié, du courage et du dépassement de soi, le manga sportif peut sortir de ce cadre pour traiter d’aspects sociaux ou révéler des contenus esthétiques autrement intéressants.

La série best-seller Slam Dunk de Takehiko Inoue met en vedette une bande de voyous nouvellement arrivés dans un lycée, un cercle de durs à cuire manifestant leur sens de la camaraderie de façon plutôt explosive ; ainsi, Hanamichi, leur chef, n’hésite pas à répliquer d’un coup de boule à l’un de ses fidèles si celui-ci s’aventure à railler ses défaites amoureuses ! Puis, sur les conseils d’une jolie étudiante fan de basket qu’il tente de séduire, Hanamichi s’inscrit dans l’équipe de l’école. Il réalisera cependant que sa grande taille ne suffit pas à faire de lui un bon joueur, et il devra se plier avec ténacité à une discipline de fer pour gagner sa place…

Si le récit tourne autour de l’apprentissage, et des interactions amoureuses et scolaires dans les premiers tomes, il s’émancipe par la suite, se concentrant progressivement sur la dynamique des échanges sportifs, et culminant dans un ultime tome où le lecteur se retrouve totalement immergé dans l’effort de l’équipe ; en effet, les 200 pages de ce tome 31 sont consacrées à la dernière minute de jeu d’un match de championnat ! On assiste alors à une saisissante dilatation temporelle, où chaque mouvement compte, où chaque seconde doit être employée de manière optimale pour la victoire…

S’il peut sembler contenir une certaine «violence», on constatera que cette dernière relève davantage de l’humour slapstick dans lequel baignaient les Charlie Chaplin, Three Stooges et autres Looney Tunes des générations précédentes… Ce qu’on lira entre autres dans ce manga, c’est la transformation de jeunes rétifs à l’autorité, qui, plutôt que de finir dans un gang de rue, sont parvenus, à travers leur équipe sportive, à se revendiquer une toute autre appartenance.

Slam Dunk a joui d’une popularité sans précédent dans son pays d’origine : ses 31 tomes se sont vendus à 110 millions d’exemplaires en 14 ans, en faisant le manga le plus vendu par tome de toute l’histoire ! L’auteur reprendra d’ailleurs intelligemment ses thèmes dans sa série suivante, Real, avec cette fois le basket-ball en fauteuil roulant, démontrant de surcroît qu’on peut assouvir sa passion malgré son handicap.

L’œuvre de Mitsuru Adachi tourne également autour du sport, et plus particulièrement du base-ball. Dans H2, Hiro, un talentueux jeune lanceur, voit sa carrière s’effondrer lorsqu’un médecin lui diagnostique un «coude de verre». Fier sportif, il se rabat sur le soccer, mais change d’avis à la suite du mépris qu’infligent les joueurs de son équipe aux membres du club amateur de base-ball du collège. C’en est trop pour Hiro, qui renoue avec son ancienne passion pour lui rendre ses honneurs, alors que la course au championnat commence !

Deux extraits de H2, de Mitsuru Adachi.

Si les trames des shônens tournent sensiblement autour des mêmes motifs, tout l’art d’Adachi réside dans de savoureux dialogues, une galerie de personnages bien campés, de nombreux clins d’œil au lecteur, et surtout, un sens du découpage d’une grande sophistication. Revenons sur la notion de temps : le baseball américain est le sport champêtre par excellence, duquel on dit que le temps n’y existe pas. Est-ce la raison qui permet à Adachi d’y exercer des constructions elliptiques si inventives, en n’y présentant pas temps la consécution des actions que le parfum, le thème, l’instant du jeu ? En cela, l’auteur connaît à coup sûr le base-ball sur le bout de ses doigts, car ne dit-on pas du jeu que plus on en connaît les règles, plus on est libre d’y faire ce qu’on veut ?

Ainsi, comme l’expliquait Scott McCloud dans L’Art invisible, le manga se démarque des écoles européenne et américaine de la bande dessinée par l’étonnante variété des types d’enchaînements entre les cases qu’elle y propose. La série Ping-pong de Taiyou Matsumoto illustre parfaitement cette analyse : l’extrême rapidité des pongistes offre un environnement permettant à l’auteur de multiplier les explorations temporelles et spatiales.

Dans ses pages exaltantes, Matsumoto ne se contente pas d’illustrer des échanges de balles, il propose une incroyable somme de plans fragmentés, telles des bases de données, comme si le récit s’exprimait plutôt par la somme que par l’enchaînement des cases. Comme quoi le plaisir contagieux du sport se transmet aussi par sa pure dimension esthétique…

Slam Dunk, (31 t.), Takehiko Inoue, Kana, env. 192 p. ch.

Real, (8 t. parus), Takehiko Inoue, Kana, coll. «Big Kana», env. 218 p. ch.

H2 (20 t. parus), Mitsuru Adachi, Tonkam, coll. «Sky», env. 188 p. ch.

Ping Pong, (5 t.), Taiyou Matsumoto, Delcourt, coll. «Fûkei», env. 208 p. ch.

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Poursuivons à présent sur notre thème avec un essai…

La valeur de l’Olympisme en elle-même peut-elle constituer un modèle éducatif ? C’est sur cette question que philosophes, historiens, responsables politiques, enseignants, acteurs du monde sportif et socio-économique ont échangé afin de comprendre les véritables significations de ces valeurs, sans pour autant éluder une démystification entre les utopies qu’elles génèrent et les réalités de la pratique quotidienne. (DM)

Les valeurs de l’Olympisme : Un modèle éducatif en débat, Michaël Attali, Jean Saint-Martin, Simon Leveque, Lucien Brunetti, Jean Bizet, L’Harmattan, coll. «Espaces et temps du sport», 286 p.

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Finalement, petit clin d’œil avec la collection jeunesse «Tous champions» de l’éditeur Belin, qui cultive à sa façon l’esprit des Jeux Olympiques… Comment l’éléphant s’y prendra-t-il pour participer au concours de saut en hauteur ? Est-il possible pour l’équipe des souris de remporter la course de canoë face aux puissants ours ? La loutre et le castor peuvent-ils espérer rester amis amis même s’ils se battent l’un contre l’autre pour remporter la compétition de natation ?

Les trois titres de cette collection s’adressant aux jeunes lecteurs dépeint l’esprit olympique en évoquant divers aspects de la compétition. Belin mélange souvent fiction et documentaire dans son catalogue jeunesse, et ici joint à ses petites aventures amusantes un supplément documentaire où sera détaillé le sport olympique servant de toile de fond au récit, puis recensés les équivalents animaliers de cette épreuve, les rigolotes animaliades. On y apprend par exemple que le groupé est cette nage où les animaux forment une file indienne au milieu d’un lac ou d’un étang : Le premier de la file bouge les bras et le dernier, les jambes. C’est une nage d’équipe, non-compétitive et synchronisée. Les nageurs au centre de la file mettent de l’ambiance en chantant des chansons dans un joyeux brouhaha.

L’important, c’est de participer, Victoria Pérez-Escriva, ill. de Claudia Ranucc, Belin, coll. «Tous champions», 30 p.
L’union fait la force, Victoria Pérez-Escriva, ill. de Claudia Ranucc, Belin, coll. «Tous champions», 30 p.
Que le meilleur gagne !, Victoria Pérez-Escriva, ill. de Claudia Ranucc, Belin, coll. «Tous champions», 30 p.

(avec la participation de David Murray)


22 février 2010  par David Murray

Jeux olympiques sur papier (1) : Histoire et biographies

Cette semaine, Le délivré se plonge dans l’actualité sportive ! Succombant à la fièvre olympique, nous avons relevé pour vous une brassée de titres embrassant la saga des Jeux. Dans ce premier volet, voici quelques ouvrages survolant les Jeux à l’aune de l’Histoire, et d’autres évoquant des grands grands noms du sport. Pour le meilleur et pour le pire…

Contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire, la littérature olympique ne pleut pas. Du moins, pas autant que que le nombre de médailles qui déferlent à chaque olympiade. Si chaque édition voit la parution d’un album souvenir, ceux-ci disparaissent généralement assez rapidement de la circulation (si vous cherchez par exemple l’album commémoratif des Jeux de Montréal, on vous suggère d’aller fouiner dans les bouquineries !). Voici néanmoins quelques titres dignes de mention.

Question beaux livres, soulignons chez Hors Collection, JO Nostalgie : L’album d’une passion, un ouvrage qui retrace les grands moments des Jeux et qui dresse le portrait des grands athlètes qui en ont jalonné l’histoire : les Nadia Comaneci, Jesse Owens, Tommy Smith, Carl Lewis et autres Mark Spitz. Également dignes de mention, le magnifique coffret Les Jeux olympiques : d’Athènes à Athènes, 1896-2004 par les gens de L’Équipe, et Le monde olympique de Peter Murray chez Grund.

En ce qui concerne l’histoire des Jeux, on lira entre autres l’ouvrage de Jean-Paul Brouchon, Histoires des Jeux olympiques : de Zeus à Pékin. Celui-ci relate les grands moments des Jeux de l’histoire moderne, mais aussi les épisodes de désillusion comme Berlin en 1936, avec sa réappropriation par le régime nazi, Munich en 1972, avec la terrible prise d’otages d’athlètes israéliens, et Montréal en 1976, qui a vu l’apparition du boycott politique. On se souviendra en effet que plusieurs États essentiellement africains avaient décidé de boycotter les Jeux pour protester contre la présence de la Nouvelle-Zélande, qui s’était rendue en Afrique du sud de l’apartheid pour participer à un match de rugby à XV. Ce boycott ouvrait la voie à ceux de 1980 à Moscou, de la part de plusieurs États du camp occidental, et de 1984 à Los Angeles, où les états du Bloc de l’est leur rendaient la pareille.

Dans le même registre, on lira Jeux olympiques : un siècle de passions, de Patrick Clastres aux éditions Les quatre chemins. Aussi, Un siècle d’olympisme : les JO de 1896 à nos jours, de Geoffroy Deffrennes chez La Renaissance du Livre, un ouvrage qui entend replacer chaque édition dans son contexte local et politique. Sinon, afin de rappeler la mémoire des oubliés de l’olympisme, on lira Les hommes libres et l’Olympe de Fabrice Delsahut.

Dans la catégorie des petits ouvrages qui vont à l’essentiel, on notera dans la collection «Découvertes Gallimard» Jeux olympiques : la flamme de l’exploit, de Françoise Hache-Bissette. Sur les Jeux de l’Antiquité, on lira avec intérêt ce livre d’une sommité en la matière, 1000 ans de Jeux olympiques, 776 av. J.-C./2621 ap. J.-C., aux éditions Perrin. Et pour un miscellanée amusant de l’olympisme, on lira l’ouvrage de Béatrice Dugué et Nicolas Fauveau, Petite anthologie du sport et de l’olympisme.

En ce qui concerne les biographies, impossible de passer à côté du père des Jeux olympiques modernes, Pierre de Coubertin, personnage non conformiste s’il en est un ! Pour prendre la pleine mesure de l’homme, on lira l’imposante biographie de Daniel Bermond intitulée simplement Pierre de Coubertin, aux éditions Perrin. Se basant entre autres sur les archives familiales du Baron, il plonge dans ce qui fut pour cet aristocrate le combat d’une vie. Mais le parcours de celui qu’on présente comme l’un des plus grands promoteurs de l’activité sportive en est aussi un marqué par les contradictions, et un état d’esprit bien de son temps. Ses déclarations ont parfois fait de lui un défenseur des peuples colonisés, mais aussi de la mission civilisatrice de l’homme blanc ! Aussi, ses prises de position à l’égard des femmes auraient de quoi faire bondir même les féministes les plus modérées… Et c’est sans oublier, la veille de sa mort, l’appui indéfectible qu’il maintint envers la tenue des Jeux olympiques de Berlin de 1936 !

Finalement, pour les nostalgiques des Jeux de Montréal, on pourra toujours se ressasser les exploits de la Roumaine Nadia Comaneci, avec la biographie que lui a consacré Réjean Tremblay aux éditions La Presse.

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JO nostalgie : l’album d’une passion, Bernard Morlino, Hors Collection, 111 p.
Les Jeux olympiques : d’Athènes à Athènes, 1896-2004, (coffret 2 vol.), L’équipe, 559 p.
Le monde olympique, Peter Murray, Grund, 192 p.
Histoires des Jeux olympiques : de Zeus à Pékin, Jean-Paul Brouchon, Jacob-Duvernet, 188 p.
Jeux olympiques : un siècle de passions, Patrick Clastres, Les quatre chemins, coll. «L’invention du sport», 123 p.
Un siècle d’olympisme : les JO de 1896 à nos jours, Geoffroy Deffrennes, La Renaissance du livre, coll. «Les beaux livres du patrimoine», 341 p.
Les hommes libres et l’Olympe, Fabrice Delsahut, L’Harmattan, coll. «Espaces et temps du sport», 192 p.
Jeux olympiques : la flamme de l’exploit, Françoise Hache-Bissette, Gallimard, coll. «Découvertes Gallimard», 159 p.
1000 ans de Jeux olympiques, 776 av. J.-C./2621 ap. J.-C., Moses I. Finley et H.W. Pleket, Perrin, coll. «Tempus», 217 p.
Petite anthologie du sport et de l’olympisme, Béatrice Dugué et Nicolas Fauveau, City, coll. «Documents», 208 p.
Pierre de Coubertin, Daniel Bermond, Perrin, coll. «Biographies», 429 p.
Nadia, Réjean Tremblay, La Presse, 96 p.

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Côté bandes dessinées, quelques biographies valent le détour. Marcel Couchaux, autrefois connu sous le nom de Coucho lorsqu’il publiait dans les pages de Pilote ou de Fluide Glacial au début des années 80, fait un retour à la BD en 2006 avec Zatopek - Les années Mimoun, ouvrage autobiographique où il remonte aux origines de son goût pour le sport, en y superposant les destins de ses deux idoles de jeunesse, les redoutables coureurs Emil Zatopek et Alain Mimoun.

L’Américain James Sturm s’était déjà frotté au baseball en imaginant dans Le swing du golem l’étonnant parcours d’une équipe juive dans les États-Unis des années 20. L’an dernier, avec Black Star, il s’attelait à la figure héroïque de Satchel Paige, ce lanceur tout-étoile des ligues nègres à la motion si particulière ! Dans ces deux œuvres de Sturm, les enjeux des matchs sont dynamisée par le sombre atmosphère de ségrégation raciale en toile de fond…

C’est également la figure du racisme qui grimace dans Championzé, le surprenant portrait de Battling Siki, qui devint en 1922 le premier Africain champion du monde de boxe. La vie aura été ingrate pour ce Sénégalais d’origine, exhibé comme singe savant ou bête de foire, et n’ayant jamais réussi à être reconnu dans la métropole française, même après avoir battu à plate couture l’intouchable Georges Carpentier.

Puis dans 199 combats, c’est le scénariste Jean-Blaise Djian lui-même qui va rencontrer l’Arménien Michel Papazian, autre boxeur méconnu ayant pourtant été lui aussi, dans les années 50 cette fois, le plus talentueux de sa génération. Mais sa vie fut broyée par les remous de l’Histoire et l’URSS de Staline… Un témoignage à hauteur d’homme qui vous envoie au tapis ! (EB)

Zatopek - Les années Mimoun, Marcel Couchaux, 6 pieds sous terre, 52 p.
Black Star, Rich Tommaso et James Sturm, Delcourt, 90 p.
Championzé, Eddy Vaccaro et Aurélien Ducoudray, Futuropolis, 117 p.
199 combats, Nicolas Brachet, Jean-Blaise Djian et Michel Papazian, Emmanuel Proust, 56 p.

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Et pour les plus jeunes ? Il semble que la boxe détienne également une place de choix au sein de la littérature jeunesse… Si on ne peut qu’être ravis par les somptueuses illustrations de François Roca célébrant la légende de Cassius Clay (Mohamed Ali, champion du monde), on sera déchiré par Champion, la funeste histoire de VictorYoung Perez, pugiliste ayant traversé l’enfer d’Auschwitz, dans laquelle l’auteur Gilles Rapaport assène ses coups de pinceaux comme des directs au lecteur…

Mohamed Ali, champion du monde, Jonah Winter, ill. de François Roca, Albin Michel jeunesse, 37 p.
Champion, Gilles Rapaport, Circonflexe, 32 p.

(avec la participation d’Eric Bouchard)


19 février 2010  par May Sansregret

Tempête fugace

Comme nous sommes contents d’avoir reçu quelques flocons aujourd’hui ! La neige est si rare cet hiver…

Quand elle nous manque trop, on ouvre quelques albums. Car il neige aussi dans les livres…

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« Mon nom est Hiver. Mon pays est blanc de neige et de froid. De givre brillent mes étoiles. Le temps est immobile, mais soudain se lèvent le vent, la glace et la neige. »

Lundi, Anne Herbauts, Duculot, 2004, 40 p.

« Il neige ! chantonne Maman. Et si on faisait un troll de neige ? Bébé sourit et éternue. »

Regarde la neige, Bébé !, Olivier Dunrea, Kaléidoscope, 2003, 40 p.

« Soudain, un vent violent s’est levé. Je ne voyais que du blanc à perte de vue. Si je n’avais pas remarqué sur la neige une série d’empreintes en forme d’oies, je me serais égaré. »

Missuk et les oies des neiges, Anne Renaud, ill. de Geneviève Côté, Dominique et compagnie, 2009, 36 p.

« Ça parle aux p’tits moineaux ! Mon champ de tomates ! s’exclame Toupet. C’est bien joli, des tomates sur la neige, mais quel peut bien être leur goût ? demande Pauline. Le fermier cueille une tomate givrée et l’offre à la jeune femme. Je vais faire un vœu, dit celle-ci avant d’y goûter. »

La perruque de monsieur Lanoix, Mireille Villeneuve, ill. de Bruce Roberts, Les 400 coups, 2002, 32 p.

« Finalement, les cymbales se taisent. Mais un autre bruit se fait entendre : celui d’une pelle qui gratte le trottoir devant la maison de Melville. »

Melville et maricha : La magie de la neige, James Howe, ill. de Marie-Louise Gay, Dominique et compagnie, 2009, 32 p.

« C’est froid et … ça brûle !!! »

Sur le bout de la langue, Alain Bergeron, ill. de Philippe Germain, Imagine, 2009, 24 p.


17 février 2010  par David Murray

Un livre n’est pas une balayeuse !

La volonté de l’Association des distributeurs exclusifs en langue française (ADELF) de relancer le débat sur la mise en place d’une réglementation pour régir le prix de vente au détail des livres provoque des remous ! Bien que l’initiative reçoive l’assentiment de l’essentiel des acteurs de la chaîne du livre, et qu’une telle mesure soit en place dans bon nombre de pays de l’OCDE, déjà on entend certaines voix s’élever contre l’instauration d’une telle mesure. Quand elles ne témoignent pas simplement d’une méconnaissance du milieu du livre (lire l’excellente réponse de mon collègue Benoît Desmarais à la journaliste de La Presse Ariane Krol), elles le font au nom du sacro-saint libre-marché par lequel les consommateurs - les lecteurs - seraient en définitive les grands perdants. Mais qu’en est-il ?

D’entrée de jeu, malgré ce que tentent de faire croire ses détracteurs, il faut savoir que la Loi sur le prix unique du livre en France reçoit un appui de l’ensemble des professionnels du milieu (auteurs, éditeurs, libraires et bibliothécaires). Et malgré des critiques périodiques, ce consensus ne semble pas donner de signes d’effritement. Même que plusieurs pays du vieux continent songent à mettre en place une telle loi.

Cette loi sur le prix du livre en France, dite loi Lang et promulguée le 10 août 1981, a permis l’instauration d’un système de prix unique, par lequel le prix de chaque livre est fixé par l’éditeur ou l’importateur. Ce prix est imposé à chaque détaillant, qui se doit de l’appliquer. Ce dernier peut cependant appliquer une remise légale maximale de 5%. Cette obligation est en vigueur pour les deux premières années de mise en circulation d’un ouvrage. Donc, que l’on soit dans une petite librairie de la Côte-Nord ou dans un Wal-Mart de Brossard, le livre serait vendu au même prix. Il en revient donc aux artisans du livre eux-mêmes de fixer le prix des livres.

Jack Lang

Jack Lang

Ce qui sous-tend cette loi et qui est fondamental, c’est qu’on considère que le livre, en tant que véhicule privilégié de la culture, n’est pas un « produit » comme les autres. Autrement dit, on ne vend pas un livre comme on vend une balayeuse. Par cette mesure du prix unique, on estime donc que le patrimoine que constitue la production livresque se doit d’être accessible au plus grand nombre, et que le moyen d’y parvenir est de favoriser et maintenir un réseau dense et diversifié de librairies. Comme le soulignait le « père » de la loi, Jack Lang, alors ministre de la culture du gouvernement français en parlant des objectifs de la loi : « Ce régime dérogatoire est fondé sur le refus de considérer le livre comme un produit marchand banalisé et sur la volonté d’infléchir les mécanismes du marché pour assurer la prise en compte de sa nature de bien culturel qui ne saurait être soumis aux seules exigences de rentabilité immédiate. »

Dès son instauration, la loi a fait l’objet de batailles juridiques, au premier chef de la part des grandes surfaces qui refusaient de l’appliquer. Devant le refus de certaines de celles-ci d’en faire l’application, la loi fut renforcée par un décret instaurant des sanctions pénales en cas d’infraction. Notons que la Cour de justice des communautés européennes a reconnu la conformité de la loi de 1981 avec le traité de Rome (1). Périodiquement, quelques voix se font entendre pour pousser si ce n’est à un abandon de la loi, du moins à des modifications importantes. Par exemple, en 2008 les députés Christian Kert et Jean Dionis du Séjour préconisaient de modifier la loi pour que les détaillants soient autorisés à pratiquer au bout de 6 mois seulement - durée revue par la suite à un an - des rabais supérieurs à la limite de 5% fixée par la loi Lang, au lieu des deux années actuellement en vigueur. La proposition avait été rejetée par la ministre de la Culture de l’époque, Christine Albanel.

Parmi les voix s’opposant au prix unique, on entend souvent dire que rien n’indique que les petites librairies bénéficieraient de l’instauration d’une telle mesure et qu’elle ne serait pas un gage d’une plus grande diversité éditoriale. Pourtant, l’expérience de nos collègues européens témoigne du fait que la pratique du bradage des prix opérée par les grandes surfaces entraîne sur le long terme une raréfaction du nombre de titres disponibles. Une pratique qui accorde la prédominance aux ouvrages à « rotation rapide » de type best-seller, au détriment des œuvres dites à « rotation lente », comme les ouvrages de fonds, les essais et autres titres à faible tirage, par nature dédiés à un public plus restreint.

Un tel contexte favorise inévitablement les établissements ayant un chiffre d’affaires important. C’est ce à quoi on a assisté en Belgique après l’abandon en 1984 d’une loi sur le prix unique. Le nombre de détaillants s’est mis à diminuer, bien souvent au profit des grandes surfaces, dont le mandat n’est pas toujours d’offrir un service personnalisé et professionnel comme se doivent de le faire les libraires. De même, réduire la durée d’interdiction des rabais comme le proposent en France les députés Christian Kert et Jean Dionis du Séjour aurait à terme pour effet d’occa-sionner une rotation plus rapide des livres sur les rayons, un roulement beaucoup plus facile à assumer pour les gros joueurs que les petits.

Au niveau du prix, est-ce qu’interdire les rabais se fait automatiquement contre le bénéfice des consommateurs ? Est-ce que ces quelques deniers épargnés sur des titres à grand tirage achetés en grande surface n’auraient pas en bout de ligne un effet nuisible sur la diversité éditoriale ? Comme le mentionne François Rouet, auteur de l’ouvrage Le livre, mutations d’une industrie culturelle, vouloir supprimer le prix unique du livre aurait une importante conséquence : les best-sellers seraient vendus à des prix plancher pendant que les ouvrages de fond verraient leur prix augmenter, une tendance qui risquerait de provoquer dans les librairies  une « diminution de l’assortiment proposé ». Même son de cloche du côté de Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, pour qui l’abandon du prix unique serait une erreur mettant en péril la survie des librairies. À propos de l’amendement proposé par les deux députés, il souligne que la « moitié du chiffre d’affaires des magasins est réalisée avec des livres qui ont plus de six mois. La réforme reviendrait à brader presque toute l’offre ».

Quand la hausse du prix du livre double celle du taux d'inflation...

Quand la hausse du prix du livre double celle du taux d'inflation...

Pour prendre la pleine mesure des effets d’un abandon du prix unique, on peut regarder du côté de la Grande-Bretagne. En septembre 1995, la Publisher’s Association suspendait le Net book agreement (NBA), accord entre professionnels qui, sous ses différentes versions, régissait le commerce du livre au Royaume-Uni depuis le 1er janvier 1900. On constate depuis que l’abolition du système semble avoir accéléré le développement des grandes enseignes de la distribution et fragilisé le réseau des libraires indépendants. Le résultat en est que le gros des ventes se fait maintenant au profit de quelques grands joueurs, provoquant une forte pression sur les marges bénéficiaires qui se répercutent à tous les niveaux de la chaîne du livre.

En ce qui a trait aux prix, les études menées par Francis Fishwick, chercheur associé à la Cranfield School of Management ont conclu que « le prix de vente moyen des ouvrages a subi une hausse estimée à environ 16% entre le deuxième trimestre 1995 et le premier trimestre 1999. Dans le même temps, l’indice général des prix de l’ensemble des produits du commerce de détail n’a augmenté que de 9%. »  Et il a constaté par ses études subséquentes que depuis 1995 le prix du livre a augmenté de plus de 50 %, soit presque le double du taux d’inflation. Réalisée à partir des chiffres de l’Office national des statistiques britanniques, l’étude a démontré que l’index du prix du livre a augmenté de 49,6% depuis 1995, alors que celui des prix à la consommation n’a augmenté que de 27,6%. À titre comparatif, le prix du livre en France a au contraire connu une évolution deux fois moins forte que l’inflation…

Donc, l’idée d’instaurer une réglementation sur le prix unique du livre est loin de répondre seulement à un caprice des artisans traditionnels de la chaîne du livre. On rétorquera que malgré cette législation, en France ou ailleurs, des petites librairies tirent toujours le diable par la queue. Certes, l’instauration du prix unique ne résoudra pas tous les problèmes auxquels font face les petites librairies indépendantes ; elle n’est qu’un outil parmi d’autres, et les défis sur lesquels il faudrait se pencher sont nombreux. On a qu’à penser par exemple au système de l’office par lequel les éditeurs envoient systématiquement aux libraires leurs nouveautés avec des facilités de retour. Dans un contexte de surproduction des nouveautés, à la qualité et la pertinence souvent inégales, les libraires sont souvent submergés. Le temps et les ressources devant être consacrés à la gestion de ces stocks sont si importants qu’il devient difficile pour eux de se constituer un fonds qui soit réfléchi.

Cette idée du prix unique doit donc être considérée sérieusement, n’en déplaise aux Ariane Krol de ce monde qui se cachent derrière le vernis de la « science » économique, et pour qui tout encadrement du commerce est une hérésie qui pénalise le « pauvre » consommateur. Oui, le prix d’un livre peut parfois nous paraître élevé, et en ce sens il peut être tentant d’aller se procurer le dernier Harry Potter au Costco du coin pour une fraction du prix en librairie. Mais si on s’accorde pour acheter son café de façon équitable pour rémunérer à leur juste valeur les producteurs, il devrait en être de même pour les artisans du livre ! Surtout si on considère le livre comme un bien culturel, et non comme une vulgaire marchandise comme une autre. Puisque non, on ne vend pas des livres comme on vend une balayeuse !

(1) Le traité de Rome, signé le 25 mars 1957, a marqué l’acte de naissance de la Communauté européenne et institué le marché commun européen.


15 février 2010  par Eric Bouchard

Le compétiteur du manga

1908 : Le premier manwha imprimé (gravure sur bois)

1908 : Le premier manwha imprimé (gravure sur bois)

Bien que le manga se soit solidement implanté dans les habitudes de lecture des Occidentaux, il en va encore tout autrement de son voisin, le manhwa. Pourtant, la bande dessinée coréenne fêtait il y a peu son premier centenaire, et déjà, à l’aube de l’an 2000, se publiait au pays du matin calme près de dix mille titres par an, une production - pour une population équivalente (cinquante pour soixante-cinq millions d’habitants) - dix fois plus importante que celle de la France…

Le manhwa s’est développé sous la double influence de la tradition littéraire épique et de l’art pictural oriental fondé sur la ligne. Sous l’occupation japonaise (1909-1945), il devient le média privilégié de la critique du joug de l’envahisseur. Ainsi, ses premières décennies d’existence se passent dans des conditions difficiles, coincées entre censure et utilisation à des fins politiques (d’ailleurs encore présente aujourd’hui). Par exemple, en 1950, avec le début de la guerre de Corée, chaque camp développe sa bande dessinée de propagande : les dessinateurs sont réquisitionnés pour réaliser les tracts, affiches et publications militaires.

L’essor survient après la guerre de Corée, à la fin des années 50 (comme au Japon ou en Europe, d’ailleurs) avec la naissance d’éditeurs spécialisés, de revues de prépublication et surtout des manhwabangs.

Vues d'une manwhabang...

Vues d'une manwhabang...

Ces bibliothèques et salles de lecture privées de bandes dessinées (équivalentes aux manga cafés au Japon), permettent vingt-quatre heures sur vingt-quatre de louer à l’heure et de lire sur place des manhwas à bon marché (la lecture d’un album coûte environ 20 cents). Il y a aujourd’hui plus de 10 000 manhwabangs réparties dans tout le pays ; on y trouve principalement des petits éditeurs indépendants qui proposent des revues d’une centaine de pages, qui y sont souvent exclusivement disponibles. De nombreux auteurs débutants travaillent au sein de ce circuit, s’y faisant connaître avant de travailler pour des revues professionnelles. En 2002, l’impressionnant marché de la location dans les manhwabangs s’élevait à 514 millions de wons, tandis que celui des ventes en kiosques et librairies ne représentait que 72,36 millions de wons… Des habitudes culturelles radicalement différentes des nôtres !

Depuis la fin des années 1980, les mangas sont autorisés sur le marché coréen et remportent un grand succès. Face à sa popularité, le marché et les auteurs réagissent en créant des revues sur le modèle des japonaises, le shônen (pour adolescents) devenant en coréen sonyun, le shôjo (pour adolescentes) sunjung, et le seinen (pour adultes) chungnyun. Cette recherche dans tous les genres de styles a favorisé l’éclosion de nombreuses maisons d’éditions, revues et collectifs indépendants relayés par les manhwabangs.

Mais, depuis une vingtaine d’années, le boom économique et la libéralisation de la société coréenne, qui suit maintenant les modes avec une extrême rapidité, ont changé la donne. Les jeunes auteurs et auteures (la moitié des bédéistes coréens étant aujourd’hui des femmes) recherchent des innovations radicales tant dans les genres et les graphismes, parfois influencés par les mangas, et s’adaptent à des modes de lecture nouveaux.

 Le Seoul International Cartoon & Animation Festival fait la part belle à la bande dessinée en ligne, notamment avec son International digital cartoon competition

Le Seoul International Cartoon & Animation Festival fait la part belle à la bande dessinée en ligne, notamment avec son International digital cartoon competition

Le taux d’abonnement à Internet haute vitesse, qui y est l’un des plus important au monde, favorise la diffusion du manhwa numérique, notamment par la prépublication en ligne. Actuellement, le nouveau marché en plein développement est celui des manhwas de quatre cases, sonorisés, téléchargés et lus sur l’écran de son cellulaire. Toutes les sociétés de téléphone cellulaire proposent des manhwas à leurs abonnés, ce qui fait travailler des dizaines de studios pour ce seul marché !

Les productions numériques représentent aujourd’hui plus de 25% du marché de la bande dessinée coréenne. Par contre, elles imposent aux créateurs des cadences terribles : l’auteur Doha explique dans l’entretien qui complète la parution de son Romance Killer qu’il a dû livrer deux épisodes de trente pages par semaine pour satisfaire ses fans !

La Corée cherche aujourd’hui à diffuser et faire connaître les manhwas, encore méconnus et trop souvent assimilés aux mangas, qui commencent à être publiés en Europe, aux États-Unis et au Japon. Il y a une centaine de manwhas adaptés en français chaque année ; en voici quelques-uns pour piquer votre curiosité…

RÉCITS DE LA TRADITION

Histoire couleur terre (3 t.), Kim Dong-hwa, Casterman, coll. «Écritures», env. 320 p. ch.

Histoires de Kisaeng (2 t. parus), Kim Dong-hwa, Paquet, env. 240 p. ch.

Ces trilogies de Kim Dong-hwa constituent des odes sensibles à la féminité. Alors qu’Histoire couleur terre tresse les liens symboliques entre les parfums des fleurs printanières et l’éveil du désir chez une adolescente, Histoires de Kisaeng nous fait suivre les pas de deux jeunes apprenties Kisaeng, les geishas coréennes, dans leur noble idéal dévoué à la séduction.

Le bandit généreux (3 t. parus), Lee Doo-ho, Paquet, 256 p. ch.

Dans la Corée médiévale, vivait Lim Keok Jeong, un homme de basse caste, sans peurs et sans reproches, qui s’insurgea contre le poids des traditions et la tyrannie des autorités de son pays. Mais ce manieur de sabre privilégia les relations interpersonnelles aux techniques de combat ; c’est son grand cœur qui lui enseigna ses lignes d’engagement. Fresque historique, critique sociale et savoureux mélange d’action, d’intimisme et d’humour.

URBANITÉ ET MODERNITÉ

Brève cohabitation, Jang Kyun-sup, Casterman, coll. «Hanguk», 245 p.

Cours, Bong-Gu!, Byun Byung-jun, Kana, coll. «Made In», 112 p.

Perdus dans l’immensité de Séoul, un petit garçon et sa maman partent à la recherche de leur père et époux disparu des années plus tôt. Ils se heurteront à l’indifférence de la société, mais feront également de charmantes et étonnantes rencontres. Une aventure humaine attendrissante, et un véritable ravissement graphique, tout en couleurs pastels.

Le roi banal, Park Kyun-eun, Casterman, coll. «KSTR», 116 p.

Un veuf inconsolable vivant seul avec son chien parvient à redonner un peu de couleur à son existence en s’inventant une vie où il est souverain d’un royaume. Un jour, son gendre, un écrivain contrarié travaillant au service des postes, découvre en triant le courrier une lettre qu’a adressée son beau-père à l’ONU pour obtenir la reconnaissance de son pays imaginaire ! Et un étrange jeu s’initie, où le gendre endosse le rôle de lui répondre, de nourrir l’imaginaire du vieil homme…

D’UNE CULTURE À L’AUTRE

Le visiteur du Sud (2 t.), Oh Yeong-jin, Flblb éditions, 240 et 225 p.

Oh Yeong-jin, technicien sud-coréen du bâtiment, est envoyé en Corée du Nord pour installer des canalisations. Sur le chantier, le manque de moyens et l’organisation rigide de la vie quotidienne compliquent le travail. Dans les discussions, les questions politiques émergent parfois, mais rien ne doit remettre en cause l’idéologie d’état. Les échanges entre «voisins» empruntent des chemins tortueux et en deviennent comiques… À lire en parallèle avec Pyong-Yang de Guy Delisle.

Corée et Quelques jours en France, collectifs, Casterman, coll. «Écritures», 224 et 172 p.

Dans un premier temps, six auteurs européens sont invités au pays du matin calme pour réaliser, en compagnie de six auteurs locaux, un recueil d’histoires nous donnant à voir la Corée sous un angle personnel et souvent inattendu. L’expérience est concluante, et l’éditeur décide de reproduire le schéma à l’inverse avec Quelques jours en France… Mais au final, en apprend-on davantage de l’autre à travers le regard qu’il porte sur lui-même ou celui qu’il porte sur nous ?

DU DOCUMENT

Histoire des sciences en bandes dessinées (5 t. parus), Shin Young-hee et Jung Hae-yiong, Casterman, env. 200 p. ch.

L’histoire des sciences débute avec l’invention du premier outil ; eh oui ! De là, remonter l’histoire de l’humanité à travers son évolution technologique devient un voyage extraordinairement passionnant. Signée par deux auteurs coréens réalisant des manwhas didactiques et pédagogiques depuis de nombreuses années, cette série à mettre entre toutes les mains s’est aussi effectuée sous la direction scientifique de Park Sung-rae, président de l’Association de l’Histoire des sciences de Corée.

* * *

Voir aussi : le site du Seoul International Cartoon & Animation Festival


12 février 2010  par Benoit Desmarais

La survie des librairies : un «mirage»?

Dans l’édition de La Presse du 8 février dernier, on peut trouver un éditorial plutôt étonnant sur la relance par l’ADELF du débat sur le prix unique du livre, signé Ariane Krol et intitulé « Le mirage du livre à prix unique ». Elle y dit soutenir le consommateur, qui n’y trouverait pas son compte, au mépris d’études sérieuses souvent citées dans les différents rapports sur la situation du livre - notamment le cas éloquent de la Grande-Bretagne, qui a abandonné le prix unique en 1997 (petit rappel des faits ici).

Quand un milieu est divisé sur une mesure proposée, on entend dire : on ne va pas légiférer, ils ne s’entendent même pas entre eux ; mais quand le milieu, les premiers concernés à tous les niveaux de la pratique des différents métiers du livre, est unanime pour souhaiter une législation, on parle de mirage

Avec une remise moyenne de 40% et une marge de profit tournant autour de 1,5 à 2% annuellement (les chiffres sont disponibles ici), comment croire que le consommateur puisse vraiment tirer profit à long terme d’une guerre des prix entraînant la disparition de librairies indépendantes et donc, de la bibliodiversité ?

Comment croire que le client qui achète Harry Potter ou Marie Laberge ne l’achètera plus s’il ne le trouve plus dans les grandes surfaces ? Sur la base de quelle connaissance infuse Madame Krol se base t-elle pour faire une telle affirmation ? Les lecteurs qui achetaient plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires de La grosse femme d’à côté est enceinte en 1978 ou du Parrain en 1970 devaient bien mettre les pieds en librairie, puisqu’il n’y avait pas de grandes surfaces à l’époque.

Selon Madame Krol, les livres vendus en grandes surfaces sont des « achats spontanés ». Donc, le lecteur des Chevaliers d’émeraude, d’Harry Potter ou de Millenium ne lirait pas ces livres s’il ne les trouvaient pas chez Costco ?

Après s’être demandé pourquoi les libraires agréés « ne font pas automatiquement partie des fournisseurs des bibliothèques municipales » (ce qui montre une ignorance des règles auxquelles sont soumises lesdites bibliothèques, par ailleurs expliquées par son collègue Daniel Lemay dans La Presse du 1er février), elle ajoute que les libraires en région ne vivraient pas la même réalité - c’est-à-dire qu’ils ne souffriraient nullement des luttes entre grandes surfaces et libraires des grandes villes. À quels libraires de région a-t-elle parlé avant d’écrire cela ?

Je me souviens pour ma part du désespoir du proprio d’une librairie, seule dans sa ville, qui, à la fin d’une année particulièrement difficile, avait vu la vente du Harry Potter qui sortait pour Noël, et les profits qu’il espérait pour le « sortir du rouge », lui passer sous le nez parce que la pharmacie Jean Coutu, en face, le bradait à 29,95$ au lieu du prix de vente fixé par l’éditeur à 43,95$ ; faites le calcul, avec la remise de 40%. Ça s’appelle un produit d’appel : on attire le client avec un produit qu’il veut absolument en espérant qu’il achète aussi autre chose (j’ai l’impression d’expliquer une évidence, mais bon…) Le libraire avait été forcé de le brader à son tour (ce qu’on appelle effet d’entraînement), de peur de perdre des clients.

Clients qui évidemment, lorsqu’ils voudront acheter un livre « de fonds » (les premiers romans de Yasmina Khadra, ou ce livre de Kim Thuy dont tout le monde parle, ou cette Élégance du hérisson, devenu best-seller parce que des libraires l’ont lu et recommandé, bien avant que les grandes surfaces ne se mettent à le brader), s’étonneront de devoir se rabattre sur Internet, le libraire indépendant du coin ayant crevé la gueule ouverte…

Car si Costco vend le best-seller, il ne vend pas Albert Camus ni Réjean Ducharme. Si le libraire ne peut pas tirer profit des ventes du dernier Dan Brown, ou de l’exceptionnel dernier roman de Dany Laferrière, comment peut-il continuer d’offrir tout le reste ? Madame Krol pourrait lire ou relire Diderot et sa Lettre sur le commerce de la librairie. Internet ou pas, une chose n’a pas changé depuis le 18e siècle : les livres à rotation rapide permettent de maintenir la disponibilité des livres à rotation moyenne ou lente.

Ça, c’est évidemment si on veut des librairies avec toutes sortes de livres dedans ! Déréglementez (comme en Grande-Bretagne), et regardez ensuite le prix moyen du livre augmenter plus vite que le coût de la vie, et l’édition de livres à tirages moyens (littérature plus pointue ou traductions) se réduire parce que leur rendement n’est pas suffisant.

Mais suffisant pour qui ? Le « consommateur » ? L’industrie du livre doit-elle se livrer pieds et poings liés à un consommateur qui ne voudrait que deux ou trois livres par année, au prix le moins cher possible ?

Il y a des lecteurs, et il y en a de toutes sortes. Le discours de l’éditorialiste de La Presse est celui du libre-marché et de « l’industrie culturelle ». Souhaitons que dans les semaines qui viennent, la pensée de courte-vue (du genre de celle ayant causé le cataclysme au Canada anglais avec la débâcle de Chapters en 2001 et entraîné la faillite du plus important distributeur de livres d’éditeurs canadiens, General Publishing) fasse de la place à une pensée capable de se projeter plus loin que le plaisir d’acheter des livres à rabais dans des endroits qui donnent l’impression au consommateur qu’il fait une bonne affaire, sans se poser de questions.

Concernant les grandes surfaces et leurs effets à long terme sur les économies (des petites villes, des industries), le mirage n’est pas celui qu’on pense.

* * *

Lettre sur le commerce de la librairie, Denis Diderot, Mille et une nuits, coll. «La petite collection», 142 p.
Le prix du livre : 1981-2006 : La loi Lang, Laurent Martin (dir.), IMEC, coll. «L’édition contemporaine», 197 p.



10 février 2010  par Le délivré

Retour sur les parutions de janvier

Comme à chaque début de mois, les libraires arpentent le Salon des nouveautés pour repérer les titres s’étant démarqués au sein de l’effarante production du mois écoulé, soit environ 3200 titres en janvier. TITANESQUE !

En voici un aperçu, question de s’aiguiser l’appétit livresque…

À signaler dans le secteur général

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

Dictionnaire Albert Camus, Jean-Yves Guérin (dir.), Robert Laffont, coll. «Bouquins», 974 p.

La consécration précoce du plus jeune lauréat français du prix Nobel de littérature - peu de ses compatriotes du 20e siècle ont obtenu une audience aussi universelle -, s’est pourtant accompagnée de critiques et malentendus. Cinquante ans après sa mort, alors que l’histoire est passée et le temps des procès révolu, cet ouvrage permet de mieux situer l’importance de son œuvre et de sa pensée, de replacer Camus dans son temps et le nôtre.

Paedophilia, Annie Leclerc, préface de Nancy Huston, Actes Sud, coll. «Un endroit où aller», 128 p.

En règle générale, Pædophilia donne la vie, le lait, la confiance, et les mots. Mais il arrive que Pædophilia fasse tout le contraire, semant la terreur, le silence et la mort. C’est un incroyable mystère, tellement éprouvant pour la conscience qu’on ne sait presque rien en dire. Ce n’est pas faute d’éprouver Pædophilia. Tout le monde y passe. C’est le plus répandu, le moins contesté, le plus poignant des sentiments. Mais c’est en même temps le moins interrogé, le moins réfléchi.

Cristallisation secrète, Yoko Ogawa, Actes Sud, 341 p.

L’île où se déroule cette histoire est depuis toujours soumise à un étrange phénomène : les choses et les êtres semblent promis à une sorte d’effacement diaboliquement orchestré. En ces lieux demeurent pourtant de singuliers personnages, habités de souvenirs, en proie à la nostalgie. Traqués par les chasseurs de mémoires, ils font l’objet de rafles terrifiantes… Magnifique roman et subtile métaphore des régimes totalitaires, qui peuvent conduire à accepter le pire.

Cette nuit-là, Indra Sinha, Albin Michel, 442 p.

Dès la première page, la voix du narrateur prend le lecteur à la gorge ; tour à tour truculente, enragée, crue ou cynique, c’est celle d’Animal, un Indien de dix-neuf ans réduit à marcher à quatre pattes depuis l’explosion de la Kampani, une usine américaine de pesticides, qui fera 20 000 victimes. À travers son langage d’une puissance unique, Indra Sinha noue les fils imaginaires de la résistance d’une ville confrontée à une catastrophe industrielles restée à ce jour impunie.

LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE

Sous pression, Jean-François Chassay, Boréal, 232 p.

Un ami se présente à vous en déclarant qu’il a pris la décision de se suicider à minuit, le jour-même. Voilà votre ultime chance d’aller au bout. De l’amitié et des devoirs qu’elle vous impose. Au bout des raisons qui font que vous avez choisi de ne pas vous tuer et de continuer à vivre. Au bout de ce que la parole est capable d’exprimer. À partir de cette prémisse extrême, Jean-François Chassay compose un roman à la fois ludique et désespéré.

Extraits de café, André Carpentier, Boréal, 340 p.

Carpentier s’est plongé quelques années dans l’ordinaire quotidien des cafés de Montréal, carnet à la main, y consignant ses observations, impressions et intuitions, y ouvrant sa « géographie affective ». Ces cafés ne sont pas des centres incontestés de la vie sociale, ni même des laboratoires d’idées, mais où le fondement de l’activité est de n’en avoir pas trop ni de très importantes. Un lieu où chacun s’autorise de lui-même à garder le silence ou à jaser tout son soûl.

Un poker à Lascaux, Normand de Bellefeuille, Québec-Amérique, 194 p.

Elles étaient quatre, les quatre femmes de la maison et il y avait lui, le dépositaire officiel de la mémoire du clan. Obsédé par un voyage avorté à la grotte de Lascaux, un auteur prolifique descend dans sa « caverne» pour exorciser une enfance vécue sous le signe du bluff. Et sa belle conjointe sera là pour participer à sa façon à ce curieux exercice de réminiscence. Mais déterrer les bêtes, déterrer le passé, c’est le danger de s’exposer à la corrosion du jour…

Arabesques, Pierre Samson, Herbes rouges, 503 p.

Une communauté soumise à des traditions séculaires vit retranchée dans sa forteresse, recroquevillée autour d’un escalier énigmatique, abreuvée d’histoire, nourrie d’anecdotes et réfractaire au vide du progrès tonitruant. Ce texte protéiforme n’est ni un recueil de nouvelles, un témoignage romancé, une échappée historique ou suspense politique ; il ne propose ni solutions, ni leçon, mais un vibrant plaidoyer pour une langue libre de déployer ses trésors.

BIOGRAPHIES

César, le dictateur démocrate, Luciano Canfora, Flammarion, 496 p.

Jules César, dictateur impitoyable, assit pourtant son autorité sur le lien privilégié qui l’unissait au peuple. Luciano Canfora, dans cette biographie reposant sur une connaissance exhaustive des sources historiographiques anciennes, brosse le portrait étonnamment précis d’une personnalité complexe, dont l’entreprise de « romanisation » est à l’origine de l’Europe moderne.

Hermann Goering, François Kersaudy, Perrin, 800 p.

Grâce à une abondante documentation allemande, anglaise, américaine et suédoise, ainsi qu’à des témoignages comme celui de l’aide de camp d’Adolf Hitler, cet ouvrage revisite le régime national-socialiste et comble un manque étonnant, puisqu’il n’existait aucune biographie française du Néron du 3e Reich - un personnage démesuré, dans tous les sens du terme.

Mémoires captives, Azar Nafisi, Plon, 372 p.

Prise entre les secrets de son père et les mensonges de sa mère, Azar Nafisi s’est longtemps imposé le silence contre lequel elle s’est engagée politiquement, socialement et philosophiquement, silence qu’elle rompt ici avec pudeur et courage. Balayant les combats et les débats du XXe siècle, l’auteure, baignée dès l’enfance dans la politique entre un père maire de Téhéran et une mère première femme élue au parlement iranien, livre un témoignage essentiel et éclairant, celui d’une femme au cœur des paradoxes de son pays.

Proudhon : l’enfant terrible du socialisme, Anne-Sophie Chambost, Armand Colin, 288 p.

À la fois précurseur des idées socialistes et anarchistes, Proudhon demeure pour beaucoup une figure méconnue ou l’homme d’une seule formule, le fameux « la propriété, c’est le vol ». Dans cette biographie fondée entre autres sur de la documentation inédite, Anne-Sophie Chambost rend compte du parcours, de l’œuvre et des idées de ce penseur atypique.

POLICIER

Kolyma, Tom Rob Smith, Belfond, 402 p.

On retrouve Leo Demidov, le héros de Enfant 44, à la tête d’un département de criminologie dans la Russie des années 50, qui va devoir affronter son passé afin de sauver sa famille. Enfant 44 avait été une excellente surprise en 2009 ; Kolyma saura-t-il la renouveler ?

Romans, Dashiell Hammett, Gallimard, coll. «Quarto», 1057 p.

Quarto nous offre dans ce volume cinq grands titres de Dashiell Hammett, dont Moisson rouge et Le faucon maltais. Pour le plus grand plaisir des lecteurs, la nouvelle traduction colle davantage au texte original. Une bonne occasion de redécouvrir ces classiques du roman noir !

Underworld USA, James Ellroy, Rivages, coll. «Rivages/Thriller», 840 p.

James Ellroy aura fait attendre ses lecteurs huit ans pour livrer la fin de sa trilogie commencée avec American Tabloid et American Death Trip. Dans ce dernier volet, il nous plonge dans l’Amérique des années 68-72. Attention, c’est noir, ça va faire mal, et personne n’en sortira indemne !

FANTASTIQUE ET SCIENCE-FICTION

Les bannis et les proscrits t.5 : L’étoile de la sor’cière, James Clemens, Bragelonne, coll. «Fantasy», 621 p.

L’ultime combat contre le Seigneur Noir arrive… Traqués par les sbires de l’ennemi, menacés par un traître dans leurs rangs, Elena la sorc’ière et ses compagnons vont tenter d’achever une quête désespérée. La conclusion d’un série best-seller qui célèbre l’imagination.

Brasyl, Ian McDonald, Bragelonne, coll. «Science-fiction», 402 p.

À Rio de Janeiro, une conspiration mêle télé-réalité et Coupe du monde de football ; en 1732, dans la forêt amazonienne, un missionnaire jésuite poursuit un prêtre hérétique ; en 2032, à São Paulo, un jeune rêve de sortir de sa favela sordide grâce aux technologies quantiques. Trois époques, trois histoires, trois Brésil, une même énigme et le chef-d’œuvre de Ian McDonald.

Océanique, Greg Egan, Le Bélial / Quarante-deux, 624 p.

Un match de football quantique pratiqué par des joueurs âgés de plusieurs millénaires ; des mathématiques en guise d’arme de destruction massive ; des jingles publicitaires si efficients qu’ils en deviennent quasi mortels… Exigence scientifique, qualités littéraires et dimension humaine malgré la supposée inhumanité des nouvelles d’Egan, le fascinant génie de la SF.

ARTS, PHOTO ET BEAUX LIVRES

100 ans de coiffure, Laure-Emmanuelle Bonilla, Coiffure de Paris / Prat éditions, 174 p.

Une somme d’histoires incroyables mais vraies compilées par le magazine Coiffure de Paris qui, à l’occasion de son centenaire à replongé dans ses anciens numéros. Un décoiffant périple socio-capillaire qui en dit long sur une époque.

Le théâtre du monde : Une histoire des masques, Paul-André Sagel, ill. de Nicolas Raccah, Les belles lettres / Archimbaud, 192 p.

Vaste synthèse abondamment illustrée racontant l’épopée éclectique et fantasque du masque dans tous les domaines, parfois inattendus, où il est employé. Des rites tribaux aux catharsis théâtrales, de la publicité à la politique, le masque est le vecteur d’un pouvoir fascinant.

Marc Chagall illustre l’Ancien Testament, peintures de Marc Chagall, Du Chène, 327 p.

Le peintre niçois ramène d’un voyage en Palestine dans les années 30 des gouaches illustrant La genèse, L’exode et Le cantique des cantiques. La beauté touchante et enjouée des images de Chagall enveloppe ces textes comme on le ferait d’un livre de contes magiques.

Le cinéma graphique - Une histoire des jouets animés : des jouets d’optique au cinéma numérique, Dominique Willoughby, Textuel, 286 p.

Une vue d’ensemble inédite d’un art visuel apparu voici 175 ans, les images animées (qu’elles soient dessinées, gravées, peintes, etc.), et qui a toujours su tirer parti des innovations technologiques. Bien au-delà de Disney, un régal pour les yeux.

Mohammed Ali : les images d’une vie, Yann-Brice Dherbier et Candice Bal, YB éditions, 192 p.

L’influence de ce célèbre boxeur, personnage plus grand que nature, aura largement débordé le simple cadre sportif. Portrait en photos magnifiques de cet icône du 20e siècle américain.

Le Mao, Guy Gallice et Claude Hudelot, Rouergue, 472 p.

Soixante ans d’art populaire retraçant la construction du culte de la personnalité ayant entouré la figure mythique du Grand Timonier. En parallèle, un regard sur certains pans de la révolution chinoise.

Le printemps géorgien, Magnum photos, Textuel, 239 p.

Ce journal de bord de dix photographes de la célèbre agence Magnum nous fait découvrir la Géorgie, ce pays du Caucase ayant regagné son indépendance en 1991, et supportant depuis les vingt dernières divers conflits armés et de sérieuses difficultés économiques.

SANTÉ

Alertes grippales : comprendre et choisir. Marc Girard. Dangles. 250 p.

La grippe A(H1N1) a largement occupé l’espace médiatique l’automne dernier. Aujourd’hui, la poussière semble retombée et la catastrophe appréhendée avoir été évitée. La menace grippale n’était-elle finalement qu’une tempête dans un verre d’eau ? Publié en France en plein cœur de la tempête, l’ouvrage du docteur Marc Girard apporte un éclairage fort intéressant sur le sujet et donne des clés pour essayer d’y voir plus clair.

SCIENCES HUMAINES

La crise de trop : reconstruction d’un monde failli, Frédéric Lordon, Fayard, coll. «Essais», 303 p.

Le constat de Frédéric Lordon est implacable : la crise financière de 2008 se double d’une crise économique et marque la faillite du capitalisme. Dans cet ouvrage qui pourra par moment paraître ardu pour les non-initiés, l’auteur analyse les principales dimensions de cette crise et propose des pistes de solution pour la mise en place d’une refonte fondamentale de la structure financière mondiale.

Postcapitalisme : Imaginer l’après, Clémentine Autain (coord.), Au diable Vauvert, 348 p.

Est-il possible d’imaginer un après au capitalisme ? Dans cet ouvrage collectif, les auteurs proposent quelques pistes de réflexion pour fonder les bases d’un autre monde. Parfois contradictoires, les propositions présentées nourriront à n’en point douter le débat sur les alternatives à la recherche du profit… à tout prix.

Casseurs de pub, 10 ans, ouvrage collectif, Parangon, 130 p.

Afin de souligner les 10 ans de l’association, l’ouvrage en retrace les diverses manifestations et coups d’éclat. De quoi donner quelques idées aux exaspérés de la publicité…

Les nations obscures : une histoire populaire du tiers monde, Vijay Prashad, Écosociété, 360 p.

En racontant le Tiers-monde du point de vue de sa propre population et de ses aspirations (faisant sienne la perspective employée par Howard Zinn avec son Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours ), Vijay Prashad témoigne du projet politique qu’a constitué l’émergence de plusieurs états indépendants dans la deuxième moitié du 20e siècle. Souhaitant promouvoir la paix, la justice et le changement social, ce projet fut confronté à plusieurs écueils, transformant généralement ce rêve d’émancipation post-colonialiste en renouvellement cynique du mépris et de l’exploitation. Un ouvrage essentiel pour comprendre le dernier siècle.

Gaza : articles pour Haaretz, 2006-2009, Gideon Levy, La fabrique, 239 p.

Cette compilation d’articles parus dans un des journaux de référence de l’État hébreu témoigne des horreurs infligées par les politiques israéliennes aux habitants de Gaza et constitue un plaidoyer pour que la population israélienne assume ses responsabilités. Une voix qui détonne dans le paysage médiatique israélien que celle de Gideon Levy !

Bacchus en Canada : Boisson, buveurs et ivresses en Nouvelle-France, Catherine Ferland, Septentrion, 432 p.

Entreprise fort originale que celle de retracer l’histoire de nos ancêtres à partir de leur consommation d’alcool ! Au carrefour de l’histoire et de l’anthropologie, l’ouvrage porte un regard inédit sur les pratiques culturelles de l’époque.

(sélection et rédaction de David Murray)

PHILOSOPHIE

Au microphone, Dr Walter Benjamin : Walter Benjamin et la création radiophonique, 1929-1933, Philippe Baudouin, Maison des sciences de l’homme, coll. «Philia», 270 p.

Ce document exceptionnel à plusieurs égards nous permet de plonger dans le passionnant travail de réflexion qu’avait élaboré le philosophe allemand sur un médium tout à fait nouveau pour l’époque, la radio. En prime, il est accompagné d’un CD de pièces radiophoniques pour enfants créées par Benjamin, qui témoignent de la grande versatilité de sa pensée. À lire en parallèle avec son essai capital, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

Œuvres complètes IV : Écrits de Marseille - 1941-1942, Simone Weil, Gallimard, 817 p.

Enfin disponible, le tome IV des œuvres complètes de Simone Weil, Écrits de Marseille, nous livre avec amples détails la passion intellectuelle et vivante de Weil pour les pensées indiennes, chinoises, japonaises et celle du monde Occitan. Pour le vertige de l’intelligence, la démonstration d’une quête spirituelle sans pareil, et une écriture chaleureuse et précise.

Le Nyaya-sutra de Gautama Aksapada, le Nyaya-bhasya d’Aksapada Paksilasvamin : l’art de conduire la pensée en Inde ancienne, Michel Angot (éd.), Belles Lettres, coll. «Indika», 883 p.

Qu’est-ce donc ? En une seule phrase, tirée de la quatrième de couverture : «le Nyaya-sutra et le Nyaya-bhasya représentent le questionnement originel des philosophes sanskrits de l’Inde ancienne. On y discute de tout…» Vaste programme, certes, mais voilà une invitation à plonger dans la philosophie indienne qui ne passe pas tous les jours…

Études pour une phénoménologie de l’étranger, vol. 1 : Topographie de l’étranger, Bernhard Waldenfels, Van Dieren, coll. «Par ailleurs», 258 p.

Ce premier tome tente d’analyser la question de l’étranger à partir des notions d’espace et de lieu. Essai ardu mais incontournable afin d’être en mesure de parler convenablement des grandes questions de ce début de siècle que sont l’identité, le nationalisme et l’interculturalité. Soulignons le magnifique travail éditorial, malheureusement très rare en sciences humaines, dont Van Dieren fait preuve. Magnifique !

(sélection et rédaction de Laurent Borrego)

La crème de la littérature jeunesse

Les Contes macabres, Edgar Allan Poe, ill. de Benjamin Lacombe, Soleil, coll. «Métamorphose», 185 p.

Benjamin Lacombe offre aux amateurs de l’étrange une superbe édition illustrée des Contes macabres d’Edgard Allan Poe : une reliure de luxe avec une tranche en tissu ; la domination du rouge, du noir et du blanc ; des enluminures ; une galerie de personnages énigmatiques. Avec cet œuvre, le style particulier de Lacombe, bien défini dans Généalogie d’une sorcière, gagne encore en maturité et en intensité.

Hansel et Gretel, Lorenzo Mattotti, d’après Jacob et Wilhelm Grimm, Gallimard, 46 p.

Ce Hansel et Gretel sombre et envoûtant s’écarte complètement des versions illustrées habituelles. Ici, nulle trace de la maison en sucre aux couleurs étincelantes, car Lorenzo Mattotti utilise de l’encre noire sur un fond blanc texturé pour réaliser ses illustrations. Une alternance entre les pages réservées au texte et les autres dédiées uniquement aux illustrations contribue à la mise en valeur du travail de l’artiste. Le résultat est percutant !

Mes idées folles, Axl Cendres, Sarbacane, coll. «Exprim’», 188 p.

Les romans de la collection « Exprim’ » ont pour habitude de secouer  le lecteur, et celui-ci ne fait pas exception. Avec une écriture cinglante, vive et drôle, l’auteur aborde des thèmes graves, comme les problèmes mentaux, la drogue et le malaise de vivre. On y suit les déboires d’Abel Francis Sandro, un jeune psychiatre désespéré devant son incompréhension du genre humain. Au fil du texte, le lecteur s’enfonce avec une savoureuse curiosité dans le délire du personnage.

La poudre à prout du professeur Séraphin, Jo Nesbo, Bayard, 221 p.

Si vous aimez Fifi Brindacier et Anne Shirley, vous serez séduit par Bulle, un minuscule rouquin à la langue bien pendue qui sort de l’imagination de Jo Nesbo, ce Norvégien généralement associé au roman policier. Dans ce roman, tout explose : les expériences scientifiques du professeur Séraphin, les prouts de Bulle et notre plaisir de lecture! La plume raffinée et drôle de l’auteur ainsi que les illustrations de ce dernier font de ce roman un petit bijou aux allures de classique.

Quelles couleurs !, Régis Lejonc, Thierry Magnier, 200 p.

Un imagier original pour découvrir les couleurs, toutes les couleurs! Régis Lejonc a su construire un véritable catalogue où les styles des illustrations et des photographies se mélangent, où les symboles et les îcones côtoient bande dessinée et jeux à résoudre. Pour les petits, mais aussi pour les grands, parce que les variations de couleurs sont si nombreuses et si…  colorées !

Le chat-ô en folie t. 4, 5 et 6 : La Guerre des cadeaux, La Reine des loups noirs et La forêt aux mille nains, Alain M. Bergeron, ill. Fil et Julie, Foulire, 45 p. ch.

Voici trois nouveaux titres de la série Le Chat-ô en folie d’Alain M. Bergeron et Fil et Julie ! L’univers de ces petits romans est bien développé, les illustrations sont magnifiques et les intrigues, tout comme les titres des romans, sont drôles à souhait. On les adore !

Une gouvernante épatante, Dominique Demers, coll. «Bilbo», Québec Amérique, 159 p.

Une nouvelle aventure de l’incroyable Mlle C ! Cette fois-ci, Mlle Charlotte devient une gouvernante épatante… Elle mettra de la magie dans la famille d’Alexandre afin que les enfants puissent s’amuser et rêver. C’est à parier que cette lecture fera notre bonheur, car jusqu’ici, la série des Mlle C a du souffle !

J’invente la piscine, Bertrand Laverdure, La courte échelle, 144 p.

Oui, oui, nous sommes en février, mais… nous affirmons tout de même que J’invente la piscine de Bertrand Laverdure est l’un des meilleurs romans pour adolescents de 2010 ! L’auteur y aborde un florilège de thèmes : de la création aux rapports mère-fils, de l’enfance au regard de l’adulte sur sa vie et son œuvre. Esthétiquement, le livre se démarque par un graphisme doux et raffiné. Et lorsqu’on en termine la lecture, une seule envie nous prend : recommencer.

(sélection et rédaction de May Sansregret)

La crème des bandes dessinées

L’encyclomerveille d’un tueur t.1 : L’orphelin de Cocoyer Grand-Bois, Thierry Ségur et Patrick Chamoiseau, Delcourt, coll. «Terres de légendes», 56 p.

Improbable : Patrick Chamoiseau, Goncourt 92, essayiste de la culture créole, et Thierry Ségur, chantre de l’heroïc-fantasy classique, s’unissent, et créent un univers qui dépasse l’entendement. Dans un cimetière martiniquais, un fossoyeur et son apprenti doivent contrôler les failles entre la réel et l’au-delà, sur une île où les croyances s’hybrident et se démultiplient. Troublante mise en abîme de la fiction, fantasy métaphysique, réflexion sur le mariage des cultures ; une spectaculaire révélation, baroque, flamboyante et post-moderne ! (EB)

George Sprott, 1894-1975, Seth, Delcourt, coll. «Outsider», 96 p.

Impressionnant que cet album à l’esthétique rétro, tout d’abord par sa taille (37 x 31 cm), mais aussi par l’ampleur de l’entreprise: imaginer dans ses moindres détails la vie ennuyante d’un obscur animateur télé d’une chaîne câblée. Passé maître dans l’art de dépeindre la platitude du quotidien, Seth se surpasse une fois de plus en poussant la banalité d’une existence donnée aux frontières de l’insignifiance. Fascinante, majestueuse - jamais une BD ayant pour sujet la vacuité de la vie n’aura été aussi élégamment présentée. Grandiose ! (ÉL)

Sous son regard, Marc Malès, Vents d’Ouest, coll. «Intégra», 144 p.

Un commissaire de police antipathique tente de découvrir pourquoi un ex-braqueur de banque, qui mène une vie modèle après avoir purgé sa longue peine, s’est laissé accuser d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Entre ces deux personnalités troubles, c’est un puissant duel psychologique qui se joue, dont la tension est renforcée par la structure en poupées gigognes du récit et des noirs et blancs cassants inspirés de l’esthétique des années 30. (EB)

HP : L’asile d’aliénés t.1, Lisa Mandel, L’association, coll. «Espôlette», 112 p.

HP (hôpital psychiatrique) est de ces œuvres dérangeantes de vérité. L’auteure a recueilli les témoignages d’infirmiers et infirmières membres de son entourage ayant œuvré dans ces institutions entre 1968 et 1973, alors qu’on les nommait encore asiles d’aliénés. Un troublant chapelet d’anecdotes sur les pratiques qui y régnaient, toutes aussi inconcevables que tragiques, et qui nous permet d’un peu mieux comprendre comment l’imaginaire de Lisa Mandel a pu engendrer un truc aussi déjanté que Nini Patalo. (ÉL)

Le procès, Chantal Montellier, sc. de David Zane Mairowitz, d’après Kafka, Actes sud, 128 p.

On connaît l’histoire : deux mystérieux policiers viennent notifier la mise en accusation de Joseph K., modeste employé de banque, pour un motif qu’il ne lui sera jamais donné de connaître. Mais Chantal Montellier, la grande dame de la bande dessinée, se l’approprie de sa touche si particulière, dans ce collage d’images répétées, oppressantes, qui tourbillonnent et s’apostrophent les unes les autres.

Rocambole, Federico Bertolucci et Frédéric Brémaud, d’après Ponson du Terrail, Delcourt, coll. «Ex-libris», 47 p.

Adaptation d’un feuilleton extrêmement populaire au 19e siècle, Rocambole suit les aventures rocambolesques (oui, de là vient l’adjectif !) d’un brillant escroc dans ses combines machiavéliques pour devenir riche et puissant. Pour le plaisir d’assister aux frasques surprenantes d’un bon méchant amoral mais somme toute attachant, en espérant que ces aventures au joli dessin fort expressif ne se limiteront pas à ce tome unique… (SP)

Arrête d’oublier de te souvenir, Peter Kuper, Ça et là,  236 p.

Arrête d’oublier de te souvenir, c’est la complète mise à nu d’un artiste en quête de vérité. Servi par moult détails intimes, Peter Kuper nous offre le récit bien senti de sa première cigarette, de son premier joint, de son premier acide, de ses premiers fantasmes, et bien sûr, de sa première relation sexuelle. Jusqu’à quel point un auteur doit-il baisser ses culottes pour être publié ? Cette impudique (me direz-vous) entreprise autobiographique trouva finalement preneur chez l’éditeur Random House treize ans après le début de sa création ! (ÉL)

Dungeon Quest t.1, Joe Daly, L’association, coll. «Espôlette», 136 p.

Millenium Boy, s’ennuyant à mourir dans sa «banlieue du désespoir», s’équipe, sort dans la rue et mène une troupe improvisée dans une vaste quête mystique reprenant les archétypes de la culture des jeux de rôles : accumulation de points d’expérience et de connaissances poético-magiques, mises à jour systématiques des fiches des personnages… À la fois parodique, irrévérencieux et étrangement premier degré, Dungeon Quest est surtout… hilarant ! (EB)

Nemi t.1, Lisa Myrhe, Milady, coll. «Milady graphics», 160 p.

Sous forme de strips, d’illustrations et de petites historiettes, les péripéties de la vie quotidienne d’une «gentille» gothique norvégienne qui n’a pas la langue dans sa poche. Préfacé par Tori Amos, ce recueil fera sourire les jeunes femmes plus ou moins marginales (ainsi que ceux qui les aiment) qui ne se retrouvent pas dans la BD d’humour féminin traditionnel. (SP)

Du côté des séries, il ne faut surtout pas passer à côté de Dans l’œil du cauchemar, le second tome de l’angoissant thriller fantastique Adamson, de Carlo Puerta et Pierre Veys (Delcourt), et du quatrième et dernier tome d’Alim le tanneur, Là où brûlent les regards, de Virginie Augustin et Lupano (Delcourt), l’une des belles réussites fantasy des dernières années. Épuisée depuis de trop nombreuses années, Che, la célèbre biographie des Breccia père et fils et d’Hector Oesterheld (Delcourt) a refait surface. Nous avons également reçu l’édition intégrale de La guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert (pour laquelle L’association a conçu un objet tout à fait spectaculaire !), ainsi que celle de ce monument de la science-fiction métaphysique qu’est Universal War One de Denis Bajram (Quadrants). Signalons en conclusion la parution d’un essai de Joseph Ghosn, Romans graphiques : 101 propositions de lecture des années soixante à deux mille (Le mot et le reste), un quasi sans-faute (ce qui n’est pas peu dire !) pour qui désire s’initier au genre. (EB)

(sélection et rédaction d’Éric Lacasse, Eric Bouchard, Sébastien Patenaude et Réjean St-Hilaire)

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Bonnes lectures !



© 2007 Librairie Monet