Le Délivré

Archive pour janvier 2010


29 janvier 2010  par David Murray

La perte d’une voix puissante

Plus tôt cette semaine, le 27 janvier, à Santa Monica en Californie, le célèbre historien et activiste états-unien Howard Zinn nous quittait, victime d’une crise cardiaque à l’âge vénérable de 87 ans. Cette mort fait perdre à la gauche américaine l’une de ses voix les plus puissantes, dont les écrits continueront assurément à influencer les prochaines générations. Retour sur un parcours marqué du sceau de l’engagement.

Né le 24 août 1922, Howard Zinn grandit dans une famille immigrante et ouvrière de Brooklyn. Durant la Seconde Guerre mondiale, par conviction anti-fasciste, il joint les rangs de l’US Air Force. Sa participation à plusieurs bombardements (dont une des premières utilisations du napalm, à Royan, en France) l’amènera à développer tout un argumentaire contre la guerre, à pourfendre la notion de « guerre juste » et à se forger une position pacifiste qui l’accompagnera tout au long de sa vie. Sans cesse, il questionnera les différentes interventions militaires de son pays à l’aune des moyens et des fins. Trop souvent, notera-t-il, les premières victimes de la guerre sont les civils, au premier chef les femmes et les enfants. Et aujourd’hui, la nature et la conduite de la guerre renforcent cette constatation. Comme il aimait le rappeler dans ses conférences, « lors de la Première Guerre mondiale, 90 % des morts étaient des militaires et 10 % des civils ; lors de la Seconde Guerre mondiale, les morts se répartissaient environ entre 50 % de militaires et 50 % de civils ; au Vietnam, c’était 30 % de militaires et 70 % de civils ; en Irak et en Afghanistan, on parle de 80 % de civils ! »

À son retour de la guerre, il obtiendra un Ph.D. en histoire à l’Université Columbia ; après quoi, à partir de 1956, il devient directeur du département d’Histoire et de sciences sociales du Spelman college d’Atlanta, une université d’arts libéraux réservée aux étudiantes afro-américaines. C’est dans ce contexte qu’il participera activement au mouvement des droits civiques aux côtés d’une nouvelle génération d’activistes dont Alice Walker, célèbre écrivaine et militante féministe, une expérience qui lui vaudra en définitive d’être renvoyé en juin 1963. Au passage, il aura été amené à être conseiller du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), organisation à laquelle il consacrera un ouvrage en 1964 : SNCC : the New Abolitionnists.

La même année, il obtient un poste au département de Science politique de l’Université de Boston, où il enseignera jusqu’en 1988. C’est durant ses premières années d’enseignement qu’il participera activement au mouvement contre la Guerre du Vietnam. Il sera d’ailleurs le premier intellectuel de marque à publier un ouvrage demandant un retrait immédiat et sans conditions des troupes américaines, Vietnam : the Logic of Withdrawal, paru en 1967. En pleine offensive du Têt, en janvier 1968, il sera chargé d’une mission diplomatique en compagnie du prêtre catholique et militant pacifiste Daniel Berrigan, opération qui permettra de rapatrier trois aviateurs américains. C’est aussi vers lui que se tournera l’ancien analyste de la RAND Corporation, Daniel Ellsberg, pour lui fournir les documents de ce qui allaient devenir les Pentagon Papers, dont la publication a eu une influence significative sur l’évolution du conflit.

C’est toutefois la publication de son ouvrage-phare, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, qui lui vaudra la notoriété qu’on lui connaît. Initialement publié en 1980 avec un tirage modeste de cinq mille exemplaires, le livre a depuis connu cinq rééditions et s’est écoulé à plus de deux millions d’exemplaires, des résultats que l’on constate rarement pour les livres d’histoire. Prenant le parti des femmes, des autochtones, des noirs, des travailleurs et autres laissés-pour-compte de l’histoire officielle, son approche lève le voile sur des pans méconnus de l’histoire de notre voisin du sud. Le pari de Zinn est de montrer que l’histoire de son pays en est une de conflits, et que les changements ne sont pas le fruit de quelques grands hommes ou de quelque gouvernement bienveillant, mais bien le résultat de luttes de longue haleine menées par nombre de mouvements sociaux.

En 2004, Zinn publie Voices of A People’s History of the United States avec Anthony Arnove, un livre complémentaire qui regroupe plusieurs témoignages à contre-courant de l’histoire américaine. Arrivé récemment sur nos rayons, le livre a aussi fait l’objet d’une bande dessinée, Une histoire populaire de l’empire américain, initialement paru en 2008 avec la collaboration du dessinateur Mike Konopacki et de l’historien Paul Buhle.

Sensible aux arts, Howard Zinn a aussi, en plus de ses vingt livres et ses centaines d’articles, écrit trois pièces de théâtre, dont Emma, qui s’inspire de la vie de la célèbre anarchiste et féministe Emma Goldman dont on lira d’ailleurs avec intérêt l’excellente autobiographie, L’épopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920, parue aux éditions Complexe. Cette pièce est d’ailleurs la seule à avoir fait l’objet d’une traduction en français, aux éditions Agone en 2007.

Conservant son esprit critique, sa verve acerbe et son humour débordant, Howard Zinn aura jusqu’à la fin de sa vie accumulé les tribunes pour prêter sa voix à la construction d’un monde plus juste et plus libre, tout en dénonçant les dérives de son pays. On pouvait le lire dans plusieurs publications alternatives américaines, comme Z Magazine, et l’entendre sur les ondes de Democracy Now!. Depuis décembre dernier, une série documentaire inspirée d’Une histoire populaire des Etats-Unis, produite entre autres par Zinn lui-même et l’acteur Matt Damon, et à laquelle participent également Morgan Freeman, Bob Dylan, Viggo Mortensen, Bruce Springsteen et plusieurs autres, est diffusée sur les ondes de History Channel. Sa dernière présence à Montréal remonte à l’automne 2008, où il présentait une conférence à la base d’un ouvrage publié l’année dernière chez Lux éditeur, La mentalité américaine.

C’est donc une voix inspirante qui nous quitte. Une voix qui nous a appris que face aux injustices de ce monde, la neutralité est impossible.

* * *

Pour mesurer l’héritage d’Howard Zinn, on pourra écouter cet entretien réalisé par Amy Goodman de Democracy Now!, avec Naomi Klein, Noam Chomsky, Alice Walker et Anthony Arnove. De même, pour en connaître davantage sur sa vie et son œuvre, on visionnera le documentaire You Can’t Be Neutral on a Moving Train, accessible sur plusieurs plate-formes sur le web.

Bibliographie en français

  1. Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002. Ce livre a fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée sous le titre Une histoire populaire de l’empire américain par Mike Konopacki et Paul Buhle (Vertige Graphic, 2009).
  2. Karl Marx, le retour, Agone, 2002.
  3. Le Vingtième Siècle américain. Une histoire populaire de 1890 à nos jours, Agone, 2003. [Extrait de Le Vingtième Siècle américain. Une histoire populaire de 1890 à nos jours]
  4. « Nous, le Peuple des États-Unis… » Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, Agone, 2004.
  5. L’Impossible Neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Agone, 2006.
  6. En suivant Emma, Agone, 2007.
  7. La mentalité américaine : au-delà de Barack Obama. Lux éditeur, 2009.


27 janvier 2010  par Eric Bouchard

Images d’Indochine

Toujours dans la foulée de l’exposition Viêtnam, Laos, Cambodge et Thaïlande, présentée à notre salle L’aire libre jusqu’au 31 janvier, partons par le livre à la découverte des nations de l’ex-Indochine…

Côté bandes dessinées, si on peut sans peine trouver nombre de bons titres mettant en scène le Cambodge et le Viêtnam - merci à Pol Pot et aux Américains -, ceux concernant le Laos ou la Thaïlande s’avèrent plus difficiles à dénicher, et souvent ne la présentent que de manière bien indirecte (pensons à l’excellent Bangkok-Belleville, second tome de la série RG de Frédérik Peeters et Pierre Dragon, qui évoque le sort des immigrés clandestins thaïlandais réduits à l’esclavage dans des sweatshops parisiens…)

CAMBODGE

L’enfant soldat (2 tomes), Akira Fukaya, d’après le roman autobiographique d’Aki Ra, Delcourt.

Un garçon de dix ans dont la mère a été tuée par les Khmers rouges doit prendre les armes pour survivre aux massacres. Ballotté entre l’armée de Pol Pot, celles du Viêtnam et du Cambodge pendant la guerre, il deviendra après celle-ci démineur volontaire. Ra nous livre le témoignage d’un drame que l’humanité ne doit surtout pas oublier.

L’eau et la terre : Cambodge 1975-1979 et Lendemains de cendres : Cambodge 1979-1993, Séra, Delcourt, coll. «Mirages».

Sera l’exilé s’efforce depuis longtemps de raconter les drames de son pays natal (pensons à Impasse et rouge, chez Albin Michel). Dans ces deux ouvrages aux atmosphères troublantes et délavées, il s’attarde sur des destins brisés par l’évacuation brutale des villes du pays par les Khmers rouges en 1975, ou l’invasion du pays par les troupes vietnamiennes en 1979, alors que le régime de Pol Pot s’effondre, mais que la chasse aux contre-révolutionnaires est toujours ouverte…

Palaces et Bureau des prolongations, Simon Hureau, Ego comme x.

Ces deux volumes retracent un voyage plutôt bohémien que l’auteur a effectué au Cambodge. Car ce jeune homme quelque peu insouciant dort au bord de rivières sans doute infestées de crocodiles, se balade au crépuscule dans des champs de hautes herbes pas complètement déminés, ou se fait dérober ses affaires et se retrouve dans l’incapacité de rentrer chez lui… Chez Hureau, outre son sens inusité de l’aventure, on appréciera celui d’une narration et d’un dessin fourmillants, denses et parfaitement maîtrisés.

VIÊTNAM

Un automne à Hanoï et Quitter Saïgon, Clément Baloup, La boîte à bulles, coll. «Champ libre».

Ces deux recueils d’histoires courtes (reportages et témoignages) ont été réalisés à partir d’un séjour de l’auteur au pays de ses ancêtres. S’inspire pour l’occasion de la peinture vietnamienne, le style de Baloup est envoûtant et sensible. Du même auteur, signalons également les 2 tomes de Chinh Tri (Seuil), sur un scénario de Mathieu Jirô, qui mettent en scène, sous d’audacieuses couleurs, un jeune étudiant vietnamien dans le milieu révolutionnaire du Paris des années 20.

Saigon-Hanoï, Cosey, Dupuis, coll. «Aire libre».

La veille du jour de l’an, un ex-GI regarde à la télévision un reportage auquel il a participé : vingt ans plus tard, son retour sur les lieux de la guerre, sa fraternisation avec l’ennemi d’hier et sa tentative d’exorcisme du drame passé. Mais le téléphone sonne, et la fillette à l’autre bout du fil, qui ne souhaitait que tromper son ennui en composant un numéro au hasard, suscitera bien des réflexions par ses questions…

Dans la même collection (et sur un thème voisin), mentionnons aussi Les oubliés d’Annam de Lax et Giroud.

Mon dernier jour au Vietnam, Will Eisner, Delcourt, coll. «Contrebande».

L’auteur a travaillé pour l’armée américaine lors des guerres de Corée et du Viêtnam, en tant que dessinateur. Il en a bien sûr ramené quelques anecdotes et témoignages directs ou indirects. Loin de vanter des exploits guerriers, les six récits proposés sont avant tout des histoires humaines, avec leur cortège de lâcheté, d’aveuglement, de bêtise, de désespoir, d’humour et de courage…

Contes et récits vietnamiens, Minh-Than Duong, Delcourt, coll. «Jeunesse».

Dans ce joli recueil de six contes adaptés de la tradition orale et judicieusement choisis, le lecteur se laisse porter par la poésie des mots et se sensibilise aux coutumes, pratiques et croyances du Viêtnam.

* * *

Et pour conclure sur une note didactique, comme le faisait remarquer l’inénarrable cabotin d’Yvan Delporte dans le quatrième tome de Gaston Lagaffe, En direct de Lagaffe : « Ne dites pas : Il a quitté Hô-Chi-Minh-Ville sous le coup de la colère, mais dites : Il est sorti de Saigon.»


25 janvier 2010  par May Sansregret

À la recherche du livre-voyageur

Ce mois-ci, L’aire libre de la librairie Monet vous présente une exposition de photographies de Valérie Simard et Louis-David Lalancette-Renaud intitulée Vietnam, Laos, Cambodge et Thaïlande. Après avoir exploré l’exposition de ces deux voyageurs, nous avons eue l’idée de vous offrir une semaine d’articles sur la littérature asiatique et les lectures de voyage. Nous espérons ainsi vous faire voyager un peu, beaucoup, passionnément!

Pour inaugurer la semaine, je vous propose un billet sur la recherche du livre-voyageur, celui que cherche le lecteur non pas pour agrémenter son voyage, mais pour transcender ce dernier et le magnifier.

***

Que lire en voyage? Que lire lors de mon voyage en Thaïlande?

Je ne suis jamais allée aussi loin. Vingt-quatre heures de vol. Ça va être long.

Je pars rejoindre mon amoureux à Bangkok. Nous sommes séparés depuis cinq mois ; il était en mission à l’extérieur du pays. Pour sa permission de 18 jours, nous avons opté pour la Thaïlande…

15 jours avant le départ : Montréal, Librairie Monet

C’est l’heure de choisir les romans qui m’accompagneront de l’autre côté du monde… J’hésite de peur de manquer mon coup. Je veux LES livres qui vont rendre mon voyage encore plus extraordinaire. Je veux ceux qui vont s’accorder parfaitement avec mon aventure. Une évidence m’apparaît : choisir des auteurs thaïlandais. Mon contact avec la culture de ce lointain pays n’en sera que plus percutant. J’en sélectionne deux : Venin de Saneh Sangsuk et L’Empailleur de rêves de Nikom Rayawa. J’ajoute deux autres livres en format de poche qui comptent un nombre de pages satisfaisant, me garantissant des heures de lecture. Avec eux, je ne manquerai de rien : L’ombre du vent de Carlos Ruiz Lafon et Cœur d’encre de Cornelia Funke. Voilà, les dés sont jetés! Est-ce que ces livres-voyageurs seront à la hauteur de mes attentes? J’espère bien.

16 janvier 2008 : Montréal

Jour du décollage.

Je m’embarque dans l’avion avec mon sac à dos lourd de livres. Une fois l’appareil suspendu dans le bleu du ciel, je m’empare de Venin. Je m’étais promis de commencer mon itinéraire littéraire avec celui-ci. Une fois quelques lignes parcourues, je m’aperçois que ce texte ne convient pas au moment. Il rejoint donc ses compagnons dans mon sac et cède sa place à L’Ombre du vent. Mon exploration thaïlandaise débute donc au cœur de l’Espagne.

18 janvier 2008 : Bangkok

Comme le disaient les critiques, L’Ombre du vent est fantastique, mais la magie n’opère pas. C’est comme si j’étais vêtue d’un habit de plongée, mais assise en pleine salle de cinéma. Deux bonnes idées, mais un mauvais assortiment. Je me tourne alors vers L’Empailleur de rêves. Cette fois-ci, je ne peux pas me tromper. Ce texte est empreint du pays.

20 janvier 2008 : Chiang mai

J’arrête la lecture de L’Empailleur de rêves alors que j’en suis à la moitié. L’histoire et l’écriture sont magnifiques, mais il y est question d’éléphants… Dans la journée, nous sommes allés au Elephant Nature Park, un sanctuaire pour éléphants qui offre aux pachydermes un milieu de vie le plus naturel possible. L’organisme accueille des éléphants vieillissants ou blessés, sensibilise la population locale et dénonce l’exploitation de ces géants gris par l’industrie touristique. J’ai donc nourri des éléphants et me suis baignée avec eux dans la rivière. Une expérience… incroyable, quasi mystique! Le sort réservé à moult éléphants thaïlandais me brise le cœur. Aussi, je ne peux continuer ma lecture. Mon expérience de la journée est trop marquante. La réalité a dépassé la fiction.

24 janvier 2008 : Koh Phan Ngan

Je m’empare de Cœur d’encre, un roman jeunesse qui saura, je le souhaite, capter mon intérêt. C’est léger et facile à lire.

28 janvier 2008 : Île de Koh Tao

Il pleut. Les gouttes sont fraîches. Ça fait un bien fou.

Nous attendons le bateau qui nous mènera de l’Île de Koh Tao à Surat Thani.

Je trouve le temps long, armée de mon immense sac à dos de voyage et de l’autre, plus petit, qui contient mes livres. Je sens dans mes bras le poids de mes bouquins. Plus envie de lire, juste de profiter du voyage.

J’aperçois alors une petite librairie de livres usagés juste en face du quai. Je laisse mon copain dans la file et j’entre dans la place. Parmi tous les livres anglophones, je trouve une tablette de livres en français! Une vingtaine, tout au plus. Et là, je tombe sur L’arbre aux haricots de Barbara Kingsolver. Le livre a vécu, il est un peu abîmé. Il a vu du pays.

Il me le faut!

Je laisse aux gentils libraires toute ma pile de livres. Je baragouine en anglais que je leur donne mes livres. Non, je ne veux pas d’argent. On se sourit. Ils m’offrent L’Arbre aux haricots pour me remercier.

Je retraverse la rue sablonneuse et mouillée où flotte un curieux mélange d’odeurs d’épices et de vidanges.

17 janvier 2008 : À bord du bateau

Je commence la lecture de mon nouveau roman. Il a l’odeur de la Thaïlande. Je tourne chaque page avec délicatesse. J’imagine le voyageur-lecteur précédent tourner les pages que je caresse. Ce livre émerge de mon voyage : il en est une preuve et deviendra un souvenir. Ses mots sont ceux que j’ai envie de lire et l’histoire se mélange adéquatement à mes propres aventures. Le nez dans les pages, je vis mon voyage.

Mon itinéraire littéraire a donc bifurqué. Sans l’avoir prévu, je suis aux côtés de la jeune Taylor Greer en Arizona, aux États-Unis.

25 janvier 2008 : Entre Bangkok et Montréal

Vingt-six heures de vol pour le retour. Je ne lis plus. Après avoir terminé L’Arbre aux haricots, je suis tombée malade. Vous savez, le mal des touristes? N’insistez pas, je ne donne pas de détails. Imaginez-moi seulement assise bien droite sur mon siège et blanche comme un drap malgré les coups de soleil attrapés sur la plage. Néanmoins, si vous me regardez comme il faut, vous verrez un sourire sur mes lèvres. Car je suis comblée. Ma quête du livre-voyageur parfait est réussie. L’Arbre aux haricots…  J’avais eu beau prévoir mon itinéraire littéraire, mais comme dans tout bon voyage, les meilleures surprises sont celles que l’on n’attendait pas, celles que l’on découvre en chemin.

***

En écrivant ce billet, j’ai eu une envie soudaine de lire mes romans thaïlandais. Seulement, ils sont loin et possiblement dans les mains de quelques touristes francophones que j’espère sympathiques. Mais, je pense les racheter… Ces romans me permettront sans doute de revivre une partie de mon voyage. Et pourquoi pas des livres-après-voyage?

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Venin de Saneh Sangsuk, Seuil, « Points », 2005, 74 p.
L’Empailleur de rêves de Nikom Rayawa, Édition de l’Aube, « Aube poche », 2007, 144 pages.
L’ombre du vent de Carlos Ruiz Lafon, Hachette, « Livre de poche », 2006, 636 p.
Cœur d’encre de Cornelia Funke, Gallimard, « Folio junior », 2009, 624 p.
L’arbre aux haricots de Barbara Kingslover, Rivages, 1997, 339 p.


22 janvier 2010  par Caroline Le Gal

Prix des libraires du Québec 2009

Fraîchement intégrée au comité de sélection du Prix des libraires du Québec 2009, je me suis vite rendue compte que j’avais signé pour un marathon de lecture… Un calvaire pour une passionnée de livres : de longues soirées de lecture en perspective !

Pour la petite histoire, le Prix des libraires du Québec a été crée en 1994 par l’Association des libraires du Québec et le Salon international du livre de Québec. Cette distinction a pour but de promouvoir la littérature auprès du public québécois.

Le comité de sélection est composé de sept libraires, et chaque membre se doit d’établir deux listes de douze livres écrits ou bien traduits en français. Les deux catégories sont roman québécois et roman hors Québec. Chaque livre sélectionné se doit d’avoir été publié l’année précédent la remise du prix. Le lauréat québécois se voit remettre une bourse de 2000 dollars offerte par le Conseil des arts et des lettres du Québec.

La première réunion approchant, chacun des membres allait enfin pouvoir mettre un visage sur les adresses courriel… En effet, ceux-ci viennent de Montréal, Trois-Rivières, Saint-Jean-sur-Richelieu et Québec.

L’actualité littéraire et le travail en amont nous permettent de cibler certains livres plutôt que d’autres, mais chaque libraire est libre dans ses choix. L’impartialité est requise pour établir une liste de qualité, mais le libraire, grâce à son expérience, est en mesure de proposer certains auteurs méconnus du public, leur permettant ainsi de bénéficier d’une certaine ouverture auprès des médias, peu enclins à se pencher sur des pages peu fréquentées.

Pour en revenir à la première réunion, il faut rappeler que le moment de déterminer la liste préliminaire approchait et que le débat allait enfin pouvoir commencer… Mais là, le comble, c’est que chez ces libraires passionnés que nous sommes, le consensus s’est fait sans un mot ! En possession des listes préliminaires (deux listes de 12 titres), il faut alors se plonger dans les dernières relectures.

La dernière réunion s’avère la plus passionnante, car c’est avec impatience que chaque membre du comité a établi le classement de ses cinq livres préférés. Le premier obtient cinq points, quatre points pour le deuxième, pour finir à un point pour le cinquième. La liste des cinq finalistes québécois et hors Québec ayant été établie à l’unanimité, nous sommes ressortis ravis de cette dernière réunion. Cette liste 2009 est très variée et représentative de la production littéraire de l’année écoulée. Vous y retrouverez aussi bien un recueil de nouvelles qu’un polar, mais aussi des romans d’auteurs peu connus, au futur prometteur.

Voilà, fini le marathon de lecture… Enfin, presque : au tour des libraires de tout le Québec de jouer le jeu ! Un bulletin de vote ainsi que la liste des finalistes leur seront adressés, et chaque libraire pourra ainsi voter. Le dépouillement est assuré par l’Association des libraires du Québec, et le résultat sera dévoilé au début du mois de mai.

Forte de cette expérience enrichissante en tous points, j’ai accepté de faire à nouveau partie du comité pour l’année prochaine auprès des mêmes confrères… Ce qui atteste de l’entente qui a régné durant ce marathon de lecture !

C’est donc un rendez-vous au mois de mai pour l’annonce des deux lauréats du Prix des libraires 2010 !

* * *

Article tiré du Cahier «Arts et spectacles» de La Presse du 22 janvier 2010

Les cinq romans québécois finalistes :

  1. Vu d’ici tout est petit, Nicolas Chalifour, Héliotrope.
  2. L’énigme du retour, Dany Laferrière, Boréal.
  3. L’oeil de Marquise, Monique Larue, Boréal.
  4. Maleficium, Martine Desjardins, Alto.
  5. La foi du braconnier, Marc Séguin, Leméac.

Les cinq romans hors Québec finalistes :

  1. Jan Karski, Yannick Haenel, Gallimard.
  2. Exit le fantôme, Philip Roth, Gallimard.
  3. Une vie à coucher dehors, Sylvain Tesson.
  4. Vendetta, J.R. Ellory, Sonatine.
  5. L.A. Story, James Frey, Flammarion Québec.


20 janvier 2010  par Eric Bouchard

Pronostics angoumoisins

À huit jours du début des festivités, chacun y va de ses prévisions quant aux albums qui seront couronnés au plus grand festival de bande dessinée de la francophonie, le FIBD d’Angoulême, qui se tiendra du 28 au 31 janvier 2010.

Cinquante-huit albums (sur les quelques 3600 nouveautés parues cette année) concourent pour le Fauve d’Or, remis au meilleur album, ou pour faire partie des 6 Essentiels 2010, dont l’Essentiel révélation, qui distingue l’œuvre d’un auteur en début de carrière. De plus, 20 albums se disputeront l’Essentiel Jeunesse, tandis que 8 albums sont en lice pour l’Essentiel Patrimoine.

Voici une sélection de quelques titres qui risquent de se retrouver dans les choix du jury…

POUR LE FAUVE D’OR ET LES 6 ESSENTIELS

L’affaire des affaires t.1, Laurent Astier, Yan Lindingre et Denis Robert, Dargaud. L’album vient de recevoir le Prix France-Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage. Toutefois, cette enquête de fond autour de l’affaire Clearstream peine à trouver son public au Québec.

Alpha t.1, Jens Harder, Actes Sud/ L’An 2. Le projet colossal de Jens Harder ne laisse personne indifférent : une bande dessinée muette retraçant l’Histoire depuis le Big bang ! L’auteur annonce deux autres tomes de cette expérience de lecture unique et document iconographique irremplaçable.

L’Ancien Temps t.1, Joann Sfar, Gallimard. Sfar sera encore une fois sous le feu des projecteurs cette année avec la sortie imminente de son film Gainsbourg (vie héroïque). Mais séduira-t-il tout de même un jury vendu d’avance avec cette tentative de retour à ses premières amours, cette énième variation fantasy-romantique de son univers ?

Blast t.1, Manu Larcenet, Dargaud. C’est assurément la grande œuvre de Manu Larcenet qui s’annonce, dans ce virage radical en noir et blanc chez son éditeur grand public.

La Genèse, Robert Crumb, Denoël Graphic. Le pape de l’underground surprend tout le monde en s’attaquant à l’adaptation du premier livre de la Bible, fondement de la culture judéo-chrétienne… Mais jusqu’où va le travail d’auteur dans ce suivi mot à mot du texte sacré ?

George Sprott 1894-1975, Seth, Delcourt. Le Torontois Seth illustre à nouveau sa mélancolie raffinée avec cet ouvrage magnifique, qui dans son ambitieuse démarche, rappelle celle de son ami Chris Ware. Mais est-ce avec cet album qu’il réussira à sortir du cercle de ses lecteurs inconditionnels ?

La Guerre d’Alan - Monovolume, Emmanuel Guibert, L’Association. Drôle d’idée de commencer à inclure des éditions intégrales dans la sélection officielle… Mais tant pis, La guerre d’Alan est l’un des grands chefs d’œuvres de la bande dessinée, et le travail d’adaptation des confidences profondément humaines d’Alan Ingram Cope par Guibert en est un d’orfèvrerie.

Ikigami, Préavis de mort, Mase Motoro, Asuka. Très peu de mangas dans la sélection officielle, mais s’il y a une série à lire cette année, c’est bien cet époustouflant thriller d’anticipation, et vos libraires BD l’avaient déjà porté aux nues dans leur top de l’année

L’Or et le sang t.1, Merwan Chabane, Fabien Bedouel, Maurin Defrance et Fabien Nury, 12Bis. Pas beaucoup de bande dessinée de genre non plus dans la sélection, bien qu’il aurait été impensable de ne pas nominer les tomes 2 de Siegfried et 3 d’Il était une fois en France. Mais dans les nouvelles séries, L’or et le sang tire à coup sûr son épingle du jeu, pour son histoire de truands sympathiques mise en images avec style et énergie.

Paul à Québec, Michel Rabagliati, La Pastèque. C’est la première fois de l’histoire du Festival qu’une bande dessinée québécoise est mise en nomination, et il était temps ! Souhaitons aussi que notre Rabagliati national finisse parmi les essentiels, car c’est amplement mérité…

Le petit rien tout neuf avec un ventre jaune, Pascal Rabaté, Futuropolis. Rabaté nous revient là où on ne l’attendait pas nécessairement, dans cette réjouissante comédie à l’humour… noir. Mais il démontre encore une fois la preuve éclatante de son immense talent.

Rébétiko, David Prudhomme, Futuropolis. L’album de la confirmation pour David Prudhomme, pourvu d’un sujet qui sort des sentiers battus : la musique folklorique des fumeurs de haschisch grecs des années 30 ! Avec une science de la mise en scène et de la couleur incroyables.

Une vie chinoise t.1, Li Kunwu et P. Ôtié, Kana. Véritable et troublant témoignage à la première personne de l’époque de la Révolution culturelle en Chine, et surprenant coup de pinceau ! À découvrir absolument.

La Vierge froide et autres racontars, Hervé Tanquerelle et Gwen de Bonneval, Sarbacane. Excellent travail d’adaptation en bandes dessinée des racontars de Jorn Riel, et peut-être une première récompense pour Sarbacane, l’un des jeunes éditeurs les plus intéressants du moment ?

POUR L’ESSENTIEL RÉVÉLATION

Le tout devrait se jouer entre le premier tome des aventures exotiques d’Ida de Chloé Cruchaudet (Delcourt), des auto-psychanalyses tordues d’Ivan Brunetti dans Misery loves comedy (Cambourakis), ou de la piraterie irrévérencieuse de Laureline Matiussi (L’île au poulailler t.1, Treize étrange), avec une préférence pour cette dernière, qui vient de rafler le prix Artémisia, récompensant la BD féminine de l’année.

POUR L’ESSENTIEL JEUNESSE

Autre première nomination d’auteurs québécois dans la sélection jeunesse, avec le 4e tome des Nombrils de Delaf et Dubuc (Dupuis). La compétition sera féroce avec le 5e tome de l’irrésistible série Lou! de Julien Neel (Glénat)… Mais pourquoi ne pas souhaiter le victoire de ce portrait sensible d’une adolescente en quête d’identité qu’est Celle que je voudrais être de Vanyda (Dargaud) ?

POUR L’ESSENTIEL PATRIMOINE

Une année chargée du côté patrimoine, et malgré l’exhumation de vieilles pépites telles L’Éternaute (Hector G. Oesterheld et Francisco Solano Lopez, Vertige Graphic), nous ne pouvons que saluer la nécessaire réédition soignée du chef-d’œuvre de Maurice Tillieux (Gil Jourdan - Intégrale t.1, Dupuis).

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Signalons enfin qu’il reste une poignée de titres encore à paraître au Québec, mais courage, le tout devrait nous arriver au cours des prochaines semaines. Surveillons entre autres :

  1. Il était une fois en France t.3, Sylvain Vallée et Fabien Nury, Glénat. (sem. prochaine)
  2. La guerre d’Alan - Monovolume, Emmanuel Guibert, L’association. (sem. prochaine)
  3. Dungeon Quest, Joe Daly, L’association. (sem. prochaine)
  4. Keko le magicien, Carlos Nine,  Rackham. (sem. prochaine)
  5. La saison des flèches, Samuel Stento et Guillaume Trouillard, La Cerise. (sem. prochaine)
  6. Blast t.1, Manu Larcenet, Dargaud. (février)
  7. La Jeune Fille et le nègre t.2, Judith Vanistendael, Actes Sud/L’An 2. (mars)

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Et le Grand Prix ? Toujours difficile à prédire, avec ce cénacle où le copinage fait loi ; Emmanuel Guibert serait donc en bonne passe. Rabaté le mérite aussi. Pourquoi pas Daniel Clowes ? Et il y a Larcenet qui fait son chemin tranquillement… Pour ma part, je vote Baru, qui aurait dû l’avoir depuis longtemps !


18 janvier 2010  par Alice Liénard

Entrevue avec Marie-Louise Gay

Pour souligner la disponibilité exclusive en librairie de Citrouille, la fameuse revue de l’Association des librairies spécialisées en jeunesse, Le délivré vous présente l’entrevue avec Marie-Louise Gay qu’y a publiée notre libraire Alice Liénard. L’entrevue avait été réalisée le 18 août dernier.

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Un après-midi caniculaire à Montréal, une chaleur écrasante et une fébrilité intacte à l’idée de rencontrer Marie-Louise Gay.

Marie-Louise Gay est depuis plus de 30 ans illustratrice et auteure d’albums jeunesse. Elle a écrit également quelques romans et pièces de théâtre, pour lesquelles elle a d’ailleurs conçu les costumes, les marionnettes, et les décors. Elle fête actuellement les 10 ans de Stella, personnage incontournable de la littérature jeunesse québécoise.

Son atelier de travail est une bulle cotonneuse de lumière, une pièce tampon, un cocon propice à l’émerveillement silencieux. Pas très longtemps, car je découvre accrochées aux murs les illustrations de son album en cours. Plaisir savoureusement égoïste que d’être parmi les premières à le découvrir…

C’est entourées de bouts de papiers, de couleurs, de morceaux de mots aux murs, de livres, d’affiches, et d’une bibliothèque où reposent des Stella dans une vingtaine de langues - entre autres, Estella (la Stella espagnole), Sophie (la Stella allemande), Zarja (la Stella slovène) ou Lleucu (la Stella Galloise) - que débute notre entretien.

Où travaillez-vous, Marie-Louise Gay ?

J’aime travailler seule. Partager un atelier est absolument impossible pour moi. Même si j’ai l’air de ne rien faire, que je suis en train de lire, de faire des esquisses, de faire du vélo, mon processus créatif est toujours en marche, il est dans une continuité. J’ai vraiment besoin de m’isoler, de me retrouver seule avec mes idées.

Vous êtes bilingue ; dans quelle langue écrivez-vous ?

J’ai appris l’anglais dès l’âge de 5 ans, mes parents ont vécu en Ontario et en Colombie-Britannique. Lorsque je crée un livre, un projet, cela commence soit par le dessin, soit par les mots, et les mots me viennent ou en français ou en anglais. Je ne le sais jamais d’avance.

Ensuite je réécris le texte dans l’autre langue. C’est vraiment une adaptation plutôt qu’une traduction. J’aime jouer avec ces deux langues totalement différentes : la langue française est si poétique et si imagée comparée à la langue anglaise, qui est plus directe et vivante.

Est-ce dû aussi au fait que lorsque vous écrivez, par exemple d’abord en anglais, les émotions s’expriment d’abord dans cette langue ? Et lorsque vous réécrivez en français, s’agit-il de retrouver cette émotion là?

Non, ce sont le ou les personnages que j’ai créés qui sont porteurs de l’émotion, les mots ne font que la décrire.

La solitude vous est nécessaire pour créer. Comment cela se passe-t-il lorsque vous écrivez à quatre mains ? Je pense notamment à la série Voyages avec mes parents, que vous écrivez avec votre mari, David Homel.

Nous écrivions chacun de notre côté et nous nous rencontrions pour discuter. Par exemple, je croyais écrire un album de 32 pages pour le premier Voyages avec mes parents mais plus  j’écrivais, plus j’avais des idées et bientôt il a été clair pour moi que ce livre se transformait en roman. J’en ai parlé avec David et il a été intéressé. J’ai donc d’abord fait un premier très long synopsis et à partir de là, il a commencé à écrire. Ensuite, j’ai revisé. Et ainsi de suite. L’histoire se construisait en voyageant de l’un à l’autre. Mais les moments d’écriture restaient individuels. Chacun dans son bureau et dans sa tête.

Sur les murs, je peux voir votre travail sur votre prochain album, Roslyne Rutabaga.

Cette fois-ci, je suis allée directement aux illustrations finales, j’ai à peine fait d’esquisses. L’éditeur a vu mon travail comme cela. C’est l’histoire d’un petit lapin qui essaie de  bip, bip, bip, bip ( Alice : Je ne souhaite pas vous gâcher la surprise lorsque le livre paraîtra, alors chut… )

J’ai trouvé tellement excitant d’explorer directement la surface. Il y a du papier déchiré partout, des collages, je me demandais comment procéder avec la forme de la page et, soudain, l’histoire de Roslyne a émergé de ces bouts de papier, de colle, et de couleurs vives et spontanées.

Les parents ne sont pas souvent présents dans votre œuvre, sauf dans Voyage avec mes parents, où ils sont plutôt des éléments déclencheurs et ont des idées farfelues qui mettent les enfants dans le trouble !

Voilà, ça, c’est moi et mon mari, et c’est tout à fait nous ! Mais il y a peu de parents parce que je crois que les enfants vivent intensément leur vie, leurs émotions, dans leur petit monde. Les parents sont parfois périphériques à tout ça, sauf dans Voyages avec mes parents et dans mon nouvel album, où ils encouragent plutôt l’enfant dans sa créativité. Ce sont des parents complices.

Ce que je trouve intéressant, et récurrent dans votre œuvre, c’est qu’elle n’est pas moralisatrice. Comment percevez-vous les ouvrages empreints de moralisme, qui affichent une volonté de donner des leçons, d’être pédagogiques ?

C’est une chose qui m’inquiète. Cette vision de la littérature jeunesse où l’enfant doit lire surtout pour apprendre. Cela me choque tellement ! En tant qu’adulte, je peux lire pour m’instruire, pour me dépayser ou pour le plaisir. On confond littérature et apprentissage pédagogique. Pourquoi les enfants ne pourraient pas  apprendre plutôt le plaisir de lire ?

Je comprends que parfois les adultes cherchent des solutions ou des réponses : on veut un livre sur le divorce, la maladie, l’obéissance, etc. et c’est parfois utile et nécessaire. Mais à mon avis, il faut lire avec plaisir et passion, et être libre choisir ce qu’on a envie de lire.

C’est la liberté du lecteur qui est en jeu.

Oui, oui, et je pense qu’à force de gaver les enfants de livres moralisateurs ils n’ont pas ce plaisir, ce frisson de peur, de découverte, cette joie de transgresser un peu, de se reconnaître. Quand on donne des réponses toutes cuites, et qu’on est tout à fait scientifique dans nos réponses, les enfants n’ont plus cette joie de rêver, de jouer avec leurs vision du monde, d’explorer. Ils ont une façon de voir le monde qu’en tant qu’adultes nous ne reconnaissons plus. Ils découvrent tout le temps, observent et apprennent seuls aussi. Leurs questions viennent de leurs processus de compréhension du monde.

Lorsque vous étiez petite, étiez-vous comme Stella ? Il y a des petites ressemblances physiques…

Il y a un peu de moi dans tous mes livres. Mais je ne fais pas de lien direct avec mon enfance et ma personnalité, autrement je me sentirais très contrainte par les limites du réalisme. À faire plus vrai que vrai, l’ennui s’y immisce rapidement.

En ce qui concerne Stella, certainement, je m’y reconnais, et je reconnais des impressions de mon enfance, mais je n’ai pas eu pas une enfance aussi libre que la sienne. J’ai eu deux garçons, je les ai bien sûr observés à l’âge de Stella et de Sacha, et j’ai, sans doute, incorporé une partie de leur enfance dans cette série. Que Stella soit une fille m’importe peu, car si on regarde l’âme de l’enfant, garçon ou fille, cela n’a pas d’importance.

Je suis contente de vous entendre dire ça ! Les adultes souhaitent souvent que, dans un livre, le sexe du personnage corresponde à celui de leur propre enfant…

Je n’y crois pas du tout. Cela fait 10 ans que je lis Stella et mes autres livres à des enfants partout à travers le Canada, les États-Unis le Mexique ou la Chine. Et les enfants me disent continuellement qu’ils connaissent quelqu’un comme Stella ou Sacha. Parfois les garçons me disent « Moi, je pense comme Stella. »

Je n’ai pas voulu stéréotyper mes personnages : Stella a une personnalité forte, elle est créative, pas spécialement féminine et ne joue pas avec les poupées, et Sacha, l’enfant timide et introverti, curieux, pour sa part, ne joue pas avec des camions ou des outils. Ils explorent le monde naturel qu’ils découvrent dans toute sa splendeur.

Ce qui est important, c’est que les enfants-lecteurs s’identifient avec les émotions vécues ou ressenties par les personnages. Les enfants n’ont pas les préjugés de leurs aînés… La reconnaissance de soi, et de l’autre, passe par la différence, cela permet aussi de faire des liens.

Oui, et de pouvoir reconnaître des émotions comme la tristesse, la gêne, l’ignorance.

Sacha, parfois, pose des questions et les enfants rient. Ils trouvent drôle qu’il pose de telles questions. Mais au même moment, reconnaissent qu’ils auraient parfois eu envie de poser les mêmes questions. Lorsque je leur lis les albums, je pose la question (de Sacha) et j’attends la réponse. Par exemple avec la question « D’où viennent les étoiles de mer ? », un va me dire « Bah, de la mer ! », et là, je continue : « Mais non, dit Stella, elles viennent du ciel, ce sont des étoiles qui sont tombées en amour avec la mer ». Les enfants rigolent. Certains disent « Impossible ! » et d’autres encore restent silencieux, étonnés, rêveurs.

Les enfants sont toujours dans le questionnement mais aussi dans l’ouverture vis-à-vis des réponses.

Vous parliez de la Chine… Vous êtes traduite en Chinois : qu’est-ce que cela vous fait ?

Je suis traduite dans plus de 20 langues. Petit à petit, mes livres ont été traduits et au fil des ans j’ai rencontré des enfants qui parlent ces langues différentes. Cela me touche tellement de voir que ces livres parlent à tous ces enfants de langues, de cultures, de traditions différentes. C’est un cadeau incroyable !

J’ai lu mes livres en Chine avec une interprète devant une centaine d’enfants de 7/8 ans. L’interprète a suivi mon intonation, mon rythme et lorsque je lisais, les enfants ne la regardaient, pas, ils me regardaient, car je donnais le ton et je m’adressais à eux. C’était fabuleux, ils riaient, ils étaient étonnés et éberlués. Tout comme les enfants de Rimouski, Thunder Bay ou Vancouver.

Il semble qu’il y ait quelque chose d’universel dans mes livres qui les touche. Je reviens toujours au même mot : l’émotion. L’enfant s’identifie avec les préoccupations, les questionnements, les hésitations, les joies et la détresse des protagonistes de l’histoire, quelle que soit la langue qu’ils parlent.

En ce qui concerne votre album Quand Stella était toute petite, je n’avais jamais imaginé que Stella puisse l’avoir déjà été !

Quand j’étais enfant, cela m’intriguait tellement de voir mes personnages préférés tout petits, comme Babar. Je trouvais cela hilarant de le voir petit.

Et puis les enfants me demandaient toujours comment Stella était lorsqu’elle était petite.

Ce qui était important pour moi, c’est de souligner comment l’imagination, la créativité de Stella était déjà là à sa naissance. Tous les enfants se développent différemment. En lisant Quand Stella était toute petite, l’enfant peut comprendre qu’il peut voir le monde à sa manière, que toutes les façons sont bonnes.

D’ailleurs, avec la série Stella, j’ai voulu ouvrir des portes aux petits lecteurs d’images. L’enfant, il lit les images, et y découvre beaucoup de choses qui ne sont pas mentionnées dans l’histoire. C’est comme si je m’adressais directement à l’enfant sans passer par l’adulte-lecteur.

Comment travaillez-vous au niveau des illustrations et des dialogues ? Cela relève-t-il de l’instinct aussi ?

Je travaille beaucoup sur le rythme sans tomber dans le langage de bébé, et dans le trop poétique. C’est extrêmement difficile. Je peux passer des jours sur deux phrases pour trouver le mot juste, le rythme, l’intonation, sans tomber dans une parodie du langage enfantin. Comme mes livres sont souvent lus à voix haute, il est important aussi que le rythme soit travaillé. Donc, lorsque je travaille mon texte, je le lis à voix haute, car je veux imposer un rythme. Autant dans l’illustration où j’ emmène le lecteur à voir certaines choses, où je dirige son regard, autant je dois aussi le faire dans les mots, les phrases et le rythme afin que le lecteur ne se prennent pas la langue dedans.

Je vois dans votre atelier Les loups d’Emily Gravett, une affiche de Wolf Erlbruch… Qu’est ce qui vous attire chez un illustrateur et avez-vous des noms en particulier en tête ?

Un album jeunesse n’est pas qu’illustrations et n’est pas que mots. Souvent d’ailleurs, les deux ne collent pas, ne s’enrichissent pas et ne font que se côtoyer. C’est pourquoi parfois j’ai tendance à moins aimer un livre lorsque l’un ou l’autre, les illustrations ou le texte, domine. Un bon livre d’images atteint un équilibre. Par exemple, Wolf Erlbruch est un de mes illustrateurs préférés. Mais je considère que ses livres ne sont pas toujours pour les enfants. L’atelier des papillons est magnifique, mais pour moi c’est un livre pour artistes. Kveta Pacovska aussi est incroyable. Son petit chaperon rouge est fabuleux ! Mais comment un lecteur conventionnel, c’est-à-dire un adulte habitué au conte classique de son enfance, lira-t-il ce conte à un enfant ?

Il y a un grand débat : faut-il que les enfants soient exposés à tous les styles d’art et d’écriture ? Ou ne doivent-ils que lire des livres qui sont évidemment destinés qu’aux enfants ? Évidemment, plus un enfant à accès à la différence, à l’originalité, à l’étonnant, plus sa vision du monde s’enrichit. Mais d’abord il faut se questionner : à quoi ont-ils vraiment accès comme livres, et quels livres seront préférés et choisis par leurs parents ? Est-ce qu’un adulte se donnera la peine d’explorer un monde visuel éclaté avec un enfant ?

Sur mon île, sans me comparer à Pacovska, est dans cette veine de livres destinés aux artistes. Il est éclaté et surréel. Ce livre exige une lecture différente : l’enfant doit être accompagné par un adulte ouvert à explorer toutes les dimensions de l’histoire et de l’art qui l’accompagne.

Il y a la question de la  médiation. En tant que libraire, on se questionne souvent sur certains ouvrages : à quels lecteurs les recommander ? Et on est souvent étonné. L’album permet une liberté exceptionnelle. Ce qui est important aussi, c’est la liberté du lecteur, il va choisir ou pas…

Si on compare mes deux livres, Sur mon île et Stella, étoile de la mer, on voit que l’un est une exploration graphique, théâtrale et surréaliste de la mer, où l’artiste s’est permis d’utiliser la mer comme le théâtre de toutes les folies, de toutes les absurdités ; l’autre est une histoire toute simple de deux enfants qui découvrent la mer, curieux, enthousiastes ; ils explorent ce milieu naturel avec créativité et émotion. Voilà deux manières complètement différentes d’explorer un même sujet. Qui, des adultes ou des enfants, aura envie d’explorer un album éclaté ou de se laisser bercer par une histoire aux repères à la fois familiers et poétiques ?

Pour répondre à votre question, le libraire ou la bibliothécaire a un rôle important : il ou elle doit raconter le livre, séduire le lecteur adulte ou enfant. Mais en fin de compte, c’est l’enfant qui accrochera ou pas… Qui exigera la relecture joyeuse soir après soir.

D’ailleurs, pour moi, une des grandes joies d’être auteur/illustrateur est d’avoir un lien privilégié avec les enfants, de voir comment ils réagissent lorsque je fais des animations ou lorsqu’ils montent des projets autour de mes livres. Les livres ont une continuité dans la vie d’un enfant et aussi dans celle des adultes. Les adultes viennent me rencontrer en me disant « Stella c’était moi, petite ! », « Sacha c’est moi ! » ; quel cadeau extraordinaire !

Cette capacité de toucher, de rassembler des publics différents, est selon moi, ce qui fait la différence.

Lorsque je crée un livre, je ne pense jamais au lecteur, ni à son âge. Je m’assois à ma table et j’écris… C’est évident qu’à un certain moment, je me rends compte que j’écris et illustre pour des enfants un peu plus jeunes ou au contraire, mon texte s’allonge, prend des détours et finalement devient un roman. Mais j’écris aussi pour moi : je dois aussi rire, m’amuser, m’émouvoir.

Quelles lectures vous ont marquées enfant ?

Babar m’est resté comme un des livres les plus engageants, les plus captivants. J’avais une fascination pour Babar et Célestine, ces éléphants fort attachants, qui découvrent la civilisation urbaine.

Mais je pense à un livre que j’ai retrouvé à la bibliothèque : Capitaine Pat. Ce livre m’avait tellement touché et lorsque je l’ai revu, quelques trente ans plus tard, j’ai trouvé les illustrations sirupeuses et le texte banal, sans aucune émotion. J’ai été tellement surprise, c’est un livre que j’adorais.

Ce qui me m’a vraiment marquée, ce sont les BD que je lisais  lorsque j’étais adolescente : F ‘Murr et son Génie des Alpages, Gotlib, Le Concombre Masqué, Brétecher, la revue Pilote, etc. J’ai d’ailleurs été très influencée et inspirée par ces créateurs tant au niveau des textes que des images.

Et comment voyez-vous l’évolution vers le livre numérique ?

Il y a trois ans j’aurais dit, un peu comme tout le monde, « Mais voyons donc, c’est encore très loin ! » Mais, lorsque je faisais mes bagages pour aller en France cet été et que je mettais huit livres dans ma valise, je me disais que cela ne serait finalement pas si bête ! Il faudra voir comment tout ça évolue. Si c’est une façon d’emmener plus de gens à lire, pourquoi pas ?

Mon travail restera le même : créatrice, artiste, écrivaine.

Les habitudes de lectures vont changer, mais les créateurs seront toujours là.

Il y a énormément de questions par rapport à tout ça. Est-ce que le livre sera vu de la même manière? Est-ce que la qualité de l’écriture va changer ? Va-t-on écrire différemment pour accommoder ce genre d’outils ? Probablement. C’est intéressant de voir évoluer ça.

Je continuerai de travailler de façon manuelle, avec mes pinceaux, mes couleurs, mes collages ; j’adore ça, je ne vais pas changer. Cela ne m’apporterait rien de plus. Roslyne Rutabaga a été créé de manière si viscérale, si dynamique. Pourquoi essayer d’imiter du papier déchiré ?

D’ailleurs, j’écris tous mes textes à la main plusieurs fois, jusqu’à ce que je sente que cela coule de manière fluide, et ensuite je transfère mon texte sur ordinateur.

Donc je fais tout à la main, et je suppose que ça fait partie, encore une fois, de cette solitude dont j’ai besoin pour créer. Je dois être complètement plongée dans ce que je fais, autant dans la solitude, dans la concentration, que dans le temps que cela prend d’écrire à la main, de découper, d’essayer, de recommencer, d’explorer. C’est mon processus créatif.

C’est une façon de moduler soi-même le temps ?

Oui, il faut que je sois dans ma bulle.

Si vous deviez associer l’illustration, l’écriture à un des cinq sens, ce serait lequel ?

Quand je commence un nouveau projet, c’est comme si je plongeais dans l’eau. J’aime beaucoup l’eau, être sous l’eau, la lumière qui s’y immisce, le silence, les couleurs feutrées. C’est à la fois un monde en soi, mais transparent vers la vie extérieure. J’associe mon illustration, mon écriture, à une immersion dans l’eau. Les cinq sens sont  en éveil.

Dans la mer ?

Dans un grand lac, parce que la mer est trop agitée !

Le site internet Ricochet-jeunes propose régulièrement un questionnaire avec, notamment, la ques- tion suivante « Que diriez-vous à un ogre si vous en croisiez un ? » … Je vous demanderais plutôt : « Et si vous rencontriez Stella au coin de la rue, que lui diriez-vous ? »

( Silence. ) Cela serait comme rencontrer mon enfant. Je la prendrais par la main. On n’aurait pas besoin de se parler, on se connaît si bien.

( Une libraire et une auteure les yeux un peu humides… )

Après avoir créé Stella étoile de la mer, j’avais une telle peine de ne plus vivre avec Stella et Sacha au jour le jour. Il y avait quelque chose qui me manquait, mais je ne pouvais pas vraiment la nommer. L’hiver suivant, à la sortie automnale de Stella, étoile de la mer, un jour où je me promenais dans un parc à Montréal, une superbe journée - il neigeait à gros, gros flocons -, tout d’un coup, j’ai vu  Stella qui regardait la neige tomber. Sacha, tout emmitouflé, lui tenait la main. Il avait de grands yeux ronds. J’ai écris cette histoire en quatre jours.

Je crois que je l’attendais…


15 janvier 2010  par Eric Bouchard

Manu Larcenet : l’appel de sa nature

Larcenet en aura fait du chemin, depuis ses débuts dans Fluide Glacial en 1994. Son parcours l’aura fait passer du rang d’auteur marginal à celui d’auteur confirmé, non sans avoir digéré quelques influences ; à ce titre, il aura souvent été taxé de plagiaire…

Son style, d’abord bouffon et surchargé à son entrée au magazine d’humour, est gagné d’une part par la griffe irrésistible de Blutch, d’autre part par le minimalisme trondheimien par la suite, avant de prendre la veine impressionniste qui fera son succès dans Le combat ordinaire. Avec Blast, Larcenet fait un autre pas en avant en mariant le lavis à son trait - un lavis qui confère une forte dose de réalisme à son traitement graphique et l’éloigne des couleurs en aplat qu’il utilisait jusqu’à lors, et qui n’est pas sans rappeler le travail de l’Italien Gipi… En somme, Larcenet ne plagie pas tant qu’il assimile, digère les styles.

Blast met en scène Polza Mancini, un écrivain obèse, interrogé par deux policiers qui cherchent à découvrir pourquoi il a fait « ce qu’il a fait à Carole ». D’entrée de jeu, le lecteur part à rebours, en déficit : il ne sait rien du pourquoi et du comment. Il découvrira quelques bribes, par les questions de ces policiers qui n’osent pas trop brusquer Mancini, à cause de ses antécédents psychiatriques, de peur qu’il s’enferme sur lui-même et coupe court à son témoignage.

Donc ça démarre lentement ; à l’image des policiers, il faut s’armer de patience. Puis on découvre peu à peu que le père de Polza venait de mourir ; que l’obèse avait quitté sa femme - la seule femme à avoir jamais accepté de coucher avec lui -, et aussi quitté le monde des hommes.

Quitter le père, la mort et la ville... Il est intéressant de remarquer que le personnage fuit vers la gauche, soit à rebours du sens de lecture. Vers ses racines, ou pour mieux échapper aux conventions ?

Fuir hors de la ville, retrouver la nature et de nouveaux horizons.

Fuir la ville, retrouver la Nature et de nouveaux horizons.

Le dessin de larcenet explose particulièrement dans les scènes de nature, où il fouille les détails et exalte la lumière...

L'auteur s'abandonne totalement au dessin dans les scènes de nature, où il joue les textures, fouille les détails, exalte la lumière et les contrastes...

Tout plaquer, errer, avec le strict minimum - de l’alcool et du chocolat -, et éventuellement s’isoler dans la nature, puis ne plus rien attendre. Contempler seulement. Car il y a un truc : Polza Mancini explique aux policiers qu’il vit des blasts, des expériences psychiques où il est soufflé hors du monde, dans un mélange de torpeur, de béatitude et de renaissance, et qu’il ne semble dorénavant plus vivre que pour ça…

Il semble que la dernière création soit une cristallisation de toute l’œuvre et les obsessions de l’auteur - un concentré de Larcenet en quelque sorte. En effet, celui-ci y ressasse son inventaire thématique et symbolique : le retour à la nature, la mort du père, l’ermite, l’angoisse, le conflit à l’autorité, les oiseaux de proie, l’obésité, les dessins d’enfants…

L'ermite dans la Nature utérine.

L'ermite se purifie dans la Nature utérine.

Les dessins les plus détaillés du Retour à la terre étaient justement ceux représentant la nature. Ici en prime, le fou/sage : le personnage de l'ermite.

Les dessins les plus détaillés du Retour à la terre étaient justement ceux représentant la nature. Ici en prime, le personnage de l'ermite, mi-fou mi-sage.

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La figure de l'oiseau de proie revient...

La figure de l'oiseau de proie revient...

... sur laquelle se superpose celle de Polza Mancini.

... sur laquelle se superpose celle de Polza Mancini ...

... un écho direct avec cette scène du Combat ordinaire où Marco console son deuil avec l'ami de son défunt père.

... un écho direct à cette scène du Combat ordinaire où Marco console son deuil avec Pablo, l'ami de son défunt père.

Dans cet autre extrait du Combat ordinaire, Marco est en compagnie d'un autre «ami» de son père, un autre ermite, tandis qu'encore une fois plane l'oiseau de proie, et que la Nature s'affirme graphiquement, telle un instrument de connaissance...

Dans cet autre extrait du Combat ordinaire, Marco est en compagnie de l'ancien général de son père - un autre ermite -, tandis qu'encore une fois plane l'oiseau de proie, et que la Nature s'affirme graphiquement, telle une métaphore de la connaissance.

Cette figure récurrente du rapace devient ambigüe. On l’admire, on lui fait offrande et on la craint. Est-elle à la fois symbole de liberté et d’autorité ? La figure du père ? À cet effet, il peut être amusant de signaler que Lewis Trondheim se représente lui-même en tant qu’oiseau de proie… Larcenet rend-il ainsi hommage à l’une de ses influences majeures, un «père» en quelque sorte ?

On se rend ainsi compte que Blast peut également être perçu comme un dialogue avec les différentes influences de l’auteur.

Dans cet autre extrait du Combat ordinaire, Marco/Manu admire des dessins d’enfants. Ces fameux dessins d’enfants qui illustreront aussi les blasts de Polza Mancini. On peut poursuivre sur la veine de la filiation à Trondheim, dont la série Monstrueux utilisait des dessins d’enfants, rendus «vivants» à l’aide d’une poudre magique, et mettait justement en scène ses propres… enfants. Par ailleurs l’imagerie de ces blasts peut aussi résonner comme un écho inversé à Ma vie mal dessinée de Gipi, où les séquences oniriques sont rendues de manière réaliste, tandis que ce sont les «maldessins» qui en constituent le style principal.

Grasse carcasse, le premier tome d’une série prévue en cinq tomes, est paru en novembre en France. Ici, son diffuseur étire notre attente jusqu’en février…

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Blast t.1 : Grasse carcasse, Manu Larcenet, Dargaud, 208 p.

Bibliographie sélective :

  1. Le combat ordinaire (4 tomes), Dargaud, de 48 à 64 p. ch.
  2. Le retour à la terre (5 tomes parus), Dargaud, coll. «Poisson pilote», 48 p. ch.
  3. Une aventure rocambolesque de Vincent Van Gogh : La ligne de front, Dargaud, coll. «Poisson pilote», 48 p.
  4. Presque, Les rêveurs, coll. «On verra bien», 88 p.

Le site de l’auteur

La poursuite des même motifs se répercute jusque sur les couvertures...

Et la poursuite des même motifs se répercute jusque sur les couvertures...


13 janvier 2010  par Morgane Marvier

Le PAMT

Être libraire s’est longtemps appris et s’apprend encore directement en librairie, au contact de libraires expérimentés, soit plus ou moins en situation. Mais si la tâche de libraire est très bien reconnue par les professionnels des métiers du livre, elle l’est peu en dehors. Pourtant, on trouve des formations ailleurs : en France, par exemple, où il existe des formations de niveaux équivalents à ceux du cégep et de l’université pour apprendre le métier.

Au Québec, la situation est en train de changer et les libraires se professionnalisent. L’an dernier a été créé à l’Université de Sherbrooke un diplôme de 2e cycle en édition et librairie.

Mais une deuxième option s’est mise en place. Les différents intervenants du milieu du livre se sont réunis et ont élaboré une norme professionnelle du métier de libraire, annoncée par Emploi-Québec en 2007. Les libraires expérimentés peuvent aujourd’hui faire reconnaître leur expertise par le PERCPE (processus d’évaluation et de reconnaissance des compétences des personnes expérimentées) et recevoir une certification officielle.

En ce qui concerne les nouveaux libraires, la formation se fait sous la forme d’un compagnonnage. L’apprenti est confié à un compagnon qui lui fait découvrir toutes les facettes du métier dans les conditions réelles de l’emploi et s’assure au fur et à mesure que tout est acquis. Ils signent tous deux une entente officielle avec la librairie qui les emploie et un agent d’Emploi-Québec qui va les suivre jusqu’à la fin de la formation. Ensuite, le ministère du travail remet une certification de libraire au nouveau professionnel.

À la Librairie Monet, nous avons été très vite intéressés par ce programme qui permet de former des libraires qualifiés et professionnalise un métier auquel nous croyons profondément. Morgane (le compagnon) et Marie-Douce (l’apprentie) ont eu envie de vous faire partager leur expérience de compagnonnage sur le point de se terminer.

Morgane : Lorsque je suis arrivée au Québec il y a quatre ans, j’ai rencontré une agente du gouvernement pour m’aider dans ma recherche d’emploi. J’avais alors indiqué libraire dans la case emploi. L’agente ne trouvait rien dans ses listes et m’a inscrite sous l’appellation commis à la vente. Et pourtant, un libraire, ce n’est pas seulement quelqu’un qui vend des livres, cela demande une connaissance large de la littérature, du milieu du livre, d’être toujours à l’affût des nouveautés, de travailler avec des bibliothécaires, des professeurs et surtout de savoir conseiller les lecteurs.

Marie-Douce : Pour ma part, j’ai été accueillie à la Librairie Monet il y a un peu plus d’un an sans avoir d’expérience dans le métier. Lorsque j’ai entendu parler du PAMT, j’étais curieuse de savoir ce qu’un tel programme pouvait m’apporter, et le modèle ancien d’apprenti / compagnon m’attirait beaucoup. J’avais déjà souvent discuté avec Morgane et avec mes collègues du métier de libraire, de la « flamme » et de la relation de confiance qui s’établit avec le client-lecteur. En tant qu’apprentie, ces discussions m’aidaient beaucoup à me sentir autrement qu’une « vendeuse de livres », surtout quand parfois je me retrouvais derrière le tiroir-caisse. Notre bonne entente de collègues s’est aisément transmutée sous la forme de l’apprentissage.

Morgane : Lorsqu’on nous a parlé du système de compagnonnage, j’ai tout de suite voulu participer, parce qu’il me semblait important de professionnaliser mon métier, mais aussi de le faire reconnaître. Et je pense que ce type de formation est un excellent moyen d’y arriver. L’expérience en tant que compagnon est très formatrice car elle m’oblige à organiser l’apprentissage que je transmets à Marie-Douce, ce qui signifie aussi faire le point sur mes compétences et réflexes de libraire. Quand je montre un aspect du travail et que je me rends compte que je ne le fais pas assez souvent, je me remets en question également. Cela permet aussi parfois de repenser nos méthodes de travail à la librairie, car l’apprentissage soulève des questions et on peut ensuite en parler en équipe avec des collègues plus expérimentés pour mieux nous organiser. Je pense que la première formation qui a lieu dans la librairie est le bon moment pour uniformiser (sans simplifier ni déshumaniser) nos manières de faire. Il est évident qu’en voulant former une bonne libraire, je m’améliore également. Le métier de libraire s’apprend en formation continue, quelque soit notre expérience.

Marie-Douce : Ce que j’admire d’ailleurs de mes collègues d’expérience, c’est leur capacité à s’adapter aux changements et aux nouveautés, aux nouvelles saisons littéraires qui s’ajoutent à un fond de librairie déjà étourdissant. J’admire l’évolution du libraire qui sait se démarquer dans cet environnement. Morgane et moi sommes d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de mode d’emploi pour devenir libraire, mais qu’il y a, par l’entremise du compagnonnage, un moyen de partager les connaissances, de faire une synthèse claire de certains processus qui pourraient sinon sembler occultes (je pense au statut du livre depuis sa fabrication jusqu’en librairie et ses diverses mutations marchandes). Le programme de compagnonnage permet d’échanger des trucs qui s’acquièrent avec beaucoup de temps et d’éclairer l’apprenti lorsqu’il est sujet aux doutes professionnels et aux incertitudes existentielles (car il n’est pas toujours si évident d’avoir confiance en ses goûts au point de les prescrire comme des lectures-antidote !) Bref, le libraire d’expérience initie l’apprenti aux éventualités techniques, tout en lui refilant les moyens de devenir, et ce plus tôt que tard, un libraire confiant et assumé.

Un des exercices proposé à l'apprentie-libraire lors de son programme d'apprentissage fut de conceptualiser une vitrine thématique : choisir, commander et disposer les livres, décorer la vitrine et tutti quanti. La thématique de la vitrine montée au mois de novembre 2009 fut « Pensée féminines et femmes philosophes ». S'y côtoyaient Avita Ronell, Thérèse D'Avila, Simone Weil, Judith Butler, Lou Andreas-Salomé, Hannah Arendt, Nathalie Heinich, Hildegard de Bingen, Toni Morrison, Simone de Beauvoir, Catherine Mavrikakis, Christine Tappolet et moult autres grandes figures féminines. ( détail )



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