Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivee nous ne sentions des piqueures de telles imaginations : mais en les maniant et repassant, au long aller, on les apprivoise sans doubte : Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : Car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa duree.
* * *
« Bon, cette fois c’est vrai, je m’y attaque. Mon agenda est libre, j’ai même loué un chalet pour deux semaines dans le parc de la Mauricie.
- De quoi parles-tu?
- De Montaigne!
- … ?
- Les Essais !!
- … ??
- Ben oui, Les Essais de Montaigne. Ça fait vingt ans que j’en parle!
- Je t’en ai jamais entendu parler. »
Impossible. Comment aurais-je pu taire une chose pareille! À ma femme! Elle ne doit plus s’en souvenir. Mais si je lui en ai rabattu les oreilles autant que je le pense, comment peut-elle avoir oublié? Serait-ce que tout cela n’a eu lieu que dans ma tête? Aurais-je gardé secrète cette passion? Une affaire entre Montaigne et moi? Depuis si longtemps?
Alors que j’étais étudiant en philosophie, durant quatre ans, aucune allusion à Montaigne. Ce n’est qu’après, au fil des lectures et des rencontres que l’intérêt pour l’auteur et l’œuvre s’incrustent en moi. Les références, les citations se multiplient, rendant de plus en plus inévitable la rencontre. Il était véritablement la carotte du savoir qui faisait avancer le pauvre âne inculte que j’étais.

Une excuse souvent invoquée pour repousser à plus tard la lecture de l’œuvre était celle de la langue. Le français du 16e siècle est à la limite du compréhensible pour le non-initié que je suis. Mais voilà qu’apparaît une édition en français moderne des Essais, aux éditions Arléa. J’achète! Il n’y a désormais plus d’obstacles entre moi et l’objet de mon désir.
Mais rien n’est toujours aussi simple qu’il n’y paraît. Alors que la dernière embûche est levée, une partie de cache-cache s’installe entre l’œuvre et moi. Le livre est là, dans ma bibliothèque, et il m’attend. Et moi, qu’est-ce que j’attends? C’est comme si une relation ambiguë, mêlant l’attirance et l’aversion, s’était immiscée là où je croyais l’assurance reine. Et puis, l’urgence de notre rencontre se voit constamment repoussée par l’arrivée de nouveaux venus. Et tandis que je ne boude pas mon plaisir, que le contact de ces fraîches parutions m’apporte mon lot de bonheur, mon rendez-vous ne cesse de se décommander.
Soyons honnête, il y a sans doute un peu de paresse dans le fait de remettre encore et encore ma rencontre avec Montaigne. Mais je me dis aussi que j’aimerais lui accorder le meilleur de moi-même, m’installer dans les conditions optimales pour être un lecteur parfait. Mais il semble que plus le temps passe, et moins je me sens prêt.
Qu’en est-il, de ce livre que je n’ai jamais lu? Son rôle est-il de constamment rester dans la marge, ou en avant, comme la carotte de tout à l’heure? Agit-il comme un fantasme, restant vivant et stimulant du fait même qu’il ne se concrétise pas?
Puis je m’interroge : et si, pendant sa lecture, je n’y comprenais rien? Et si je ne pouvais voir tout ce que les autres, depuis tant de siècles, n’ont pas manqué de reconnaître? Et si je n’étais pas à la hauteur? Vous me direz que je m’en fais pour rien, que je n’ai qu’à me mettre en état de disponibilité, à me laisser lentement imprégner par l’œuvre pour que celle-ci fasse son chemin. Que je dois avoir confiance en moi. Sans doute suis-je mon seul et unique ennemi.
De tous les projets que nous élaborons dans notre vie, beaucoup ne franchissent pas le cap du brouillon, bien que nous ne puissions mettre en doute nos motivations de départ. Mon désir, profond me semble-t-il, d’aborder cette œuvre de morale que sont Les Essais, apparaît et disparaît sans cesse, selon un cycle bien irrégulier. Présentement, je le vois qui se pointe à nouveau. Avec d’autres arguments. Comme celui du temps qui passe, qui passe…
Y a-t-il quelqu’un qui ait réussi à s’y mettre? Et vous-mêmes, quels sont les livres dont vous repoussez la lecture?
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Les Essais, de Michel de Montaigne, Arléa, coll. «Retour aux grands textes», 808 pages.


















