Le Délivré

Archive pour juin 2009


29 juin 2009  par Claude Lussier

Le livre jamais lu

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivee nous ne sentions des piqueures de telles imaginations : mais en les maniant et repassant, au long aller, on les apprivoise sans doubte : Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : Car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa duree.

* * *

« Bon, cette fois c’est vrai, je m’y attaque. Mon agenda est libre, j’ai même loué un chalet pour deux semaines dans le parc de la Mauricie.

- De quoi parles-tu?

- De Montaigne!

- … ?

- Les Essais !!

- … ??

- Ben oui, Les Essais de Montaigne. Ça fait vingt ans que j’en parle!

- Je t’en ai jamais entendu parler. »

Impossible. Comment aurais-je pu taire une chose pareille! À ma femme! Elle ne doit plus s’en souvenir. Mais si je lui en ai rabattu les oreilles autant que je le pense, comment peut-elle avoir oublié? Serait-ce que tout cela n’a eu lieu que dans ma tête? Aurais-je gardé secrète cette passion? Une affaire entre Montaigne et moi? Depuis si longtemps?

Alors que j’étais étudiant en philosophie, durant quatre ans, aucune allusion à Montaigne. Ce n’est qu’après, au fil des lectures et des rencontres que l’intérêt pour l’auteur et l’œuvre s’incrustent en moi. Les références, les citations se multiplient, rendant de plus en plus inévitable la rencontre. Il était véritablement la carotte du savoir qui faisait avancer le pauvre âne inculte que j’étais.

Une excuse souvent invoquée pour repousser à plus tard la lecture de l’œuvre était celle de la langue. Le français du 16e siècle est à la limite du compréhensible pour le non-initié que je suis. Mais voilà qu’apparaît une édition en français moderne des Essais, aux éditions Arléa. J’achète! Il n’y a désormais plus d’obstacles entre moi et l’objet de mon désir.

Mais rien n’est toujours aussi simple qu’il n’y paraît. Alors que la dernière embûche est levée, une partie de cache-cache s’installe entre l’œuvre et moi. Le livre est là, dans ma bibliothèque, et il m’attend. Et moi, qu’est-ce que j’attends? C’est comme si une relation ambiguë, mêlant l’attirance et l’aversion, s’était immiscée là où je croyais l’assurance reine. Et puis, l’urgence de notre rencontre se voit constamment repoussée par l’arrivée de nouveaux venus. Et tandis que je ne boude pas mon plaisir, que le contact de ces fraîches parutions m’apporte mon lot de bonheur, mon rendez-vous ne cesse de se décommander.

Soyons honnête, il y a sans doute un peu de paresse dans le fait de remettre encore et encore ma rencontre avec Montaigne.  Mais je me dis aussi que j’aimerais lui accorder le meilleur de moi-même, m’installer dans les conditions optimales pour être un lecteur parfait. Mais il semble que plus le temps passe, et moins je me sens prêt.

Qu’en est-il, de ce livre que je n’ai jamais lu? Son rôle est-il de constamment rester dans la marge, ou en avant, comme la carotte de tout à l’heure? Agit-il comme un fantasme, restant vivant et stimulant du fait même qu’il ne se concrétise pas?

Puis je m’interroge : et si, pendant sa lecture, je n’y comprenais rien? Et si je ne pouvais voir tout ce que les autres, depuis tant de siècles, n’ont pas manqué de reconnaître? Et si je n’étais pas à la hauteur? Vous me direz que je m’en fais pour rien, que je n’ai qu’à me mettre en état de disponibilité, à me laisser lentement imprégner par l’œuvre pour que celle-ci fasse son chemin. Que je dois avoir confiance en moi. Sans doute suis-je mon seul et unique ennemi.

De tous les projets que nous élaborons dans notre vie, beaucoup ne franchissent pas le cap du brouillon, bien que nous ne puissions mettre en doute nos motivations de départ. Mon désir, profond me semble-t-il, d’aborder cette œuvre de morale que sont Les Essais, apparaît et disparaît sans cesse, selon un cycle bien irrégulier. Présentement, je le vois qui se pointe à nouveau. Avec d’autres arguments. Comme celui du temps qui passe, qui passe…

Y a-t-il quelqu’un qui ait réussi à s’y mettre? Et vous-mêmes, quels sont les livres dont vous repoussez la lecture?

* * *

Les Essais, de Michel de Montaigne, Arléa, coll. «Retour aux grands textes», 808 pages.


26 juin 2009  par Véronique Bergeron

Une histoire de catalogues

Je l’avoue, l’album est mon type de livre préféré. À chaque fois que j’en tiens un dans mes mains, je suis excitée à l’idée de savoir quelles merveilles je vais découvrir à l’intérieur. Le mélange des superbes illustrations et des textes puissants me donnent le frisson à chaque lecture!



De plus en plus, j’en découvre certains dont la structure rappelle celle d’un catalogue. Nous n’avons qu’à penser à l’excellent Graines de cabanes, de Philippe Lechermeier, qui nous fait découvrir toutes sortes d’habitations auxquelles Éric Puybaret donne vie avec ses illustrations toujours aussi magnifiques. Du même auteur, il y a aussi le livre des Princesses oubliées ou inconnues, illustré par Rébecca Dautremer, qui nous transporte dans les quotidiens de princesses parfois un peu singulières… Il ne faudrait pas oublier son petit dernier, Fil de fée, construit sur le même principe et illustré cette fois par Aurélia Fronty. Dans un autre registre, il existe L’alphabet des monstres, de Jean-François Dumont, qui se veut une espèce d’encyclopédie recensant les monstres qui hantent les chambres d’enfants une fois les lumières fermées, ainsi que Généalogie d’une sorcière, de Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, un coffret qui comprend à la fois un album et un grimoire de sorcières. Je vais terminer ma liste (qui n’est pas exhaustive par rapport à la production, croyez-moi) en citant un de mes coups de cœur de cette année, soit le Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, de Claude Ponti.

J’entends souvent des commentaires au sujet de ces albums, à savoir que ce ne sont pas des histoires en tant que telles, donc qu’on ne peut les lire à un enfant à l’heure du coucher, par exemple. Je dois dire que je ne suis pas d’accord avec cette affirmation! Oui, j’admets que ce type d’album n’est pas classique, en ce sens que, souvent, l’histoire ne dure qu’une page. Mais quel mal y a t-il à cela, si l’histoire contenue dans ces quelques lignes de texte est fabuleuse et fait rêver l’enfant, les parents, les libraires… tout le monde, finalement? Par exemple, dans Tiroirs secrets, chaque double page est un chef d’œuvre en soi. Les textes poétiques, en parfaite harmonie avec les excellentes photographies d’Olivier Thiébaut, nous transportent dans les recoins les plus secrets de l’âme des quinze personnages hétéroclites exposés. Avec cet album, pas besoin de longs textes pour raconter une histoire, l’auteur le fait en quelques lignes aussi captivantes que bien des livres que j’aie déjà lus.

C’est qu’il y a bien des manières de raconter une histoire! Pourquoi un album catalogue ne pourrait pas en raconter une à sa façon ? Prenons par exemple L’alphabet des monstres, dans lequel l’auteur réussit à construire une histoire au fil des pages : alors que les illustrations racontent la nuit mouvementée du petit garçon qui voit sa chambre toujours un peu plus envahie par des monstres farfelus, le texte donne quant à lui la description du monstre qui vient de se joindre à la fête! Une belle histoire à raconter… Mentionnons également le coffret Généalogie d’une sorcière, qui est assez particulier puisqu’il comprend un récit qui vient supporter un grimoire retraçant dans le temps l’histoire des sorcières de la famille de l’héroïne.

Une autre chose intéressante au sujet de ces albums est le fait que l’on peut les feuilleter sans aucune obligation de le faire dans un ordre préétabli. Le lecteur a toute liberté de lire ce qui lui plaît, quand bon lui semble. Par exemple, Tiroirs secrets présente des personnages différents à chaque page, et le lecteur peut choisir celui qui lui ressemble le plus ou celui qu’il aimerait bien rencontrer… Et que dire du Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti? Ce bijou se lit comme on déguste du bon chocolat! Les enfants sont enchantés de voir tous ces parents potentiels, et les plus grands y reconnaîtront un peu des leurs à chaque page.

Les albums catalogue sont un fabuleux tremplin pour l’imaginaire. Dans Tiroirs secrets, les auteurs laissent la dernière page de l’album vide pour donner la chance au lecteur de la remplir lui-même. Que ce soit en imaginant leur cabane, en inventant des monstres ou encore en remplissant un formulaire pour changer de parents, les enfants auront des heures de plaisir à ainsi laisser libre cours à leur imagination débordante!

Des albums comme ceux-là, qui sont un formidable exercice de création, j’en prendrais à la tonne! Car ils nous font voyager dans notre imaginaire et nous laissent ensuite nous y amuser. Pour moi, en tout cas, ça fonctionne! Je rêve de cabanes, de princesses et de tiroirs secrets, et je retrouve la magie qui berçait mon enfance…

* * *

Graines de cabanes, de Philippe Lechermeier, ill. par Éric Puybaret, Gautier-Languereau, coll. «Petits bonheurs», 88 pages.

Princesses oubliées ou inconnues, de Philippe Lechermeier, ill. par Rébecca Dautremer, Gautier-Languereau, coll. «Petits bonheurs», 109 pages.

Fil de fée, de Philippe Lechermeier, ill. par Aurélia Fronty, Gautier-Languereau, 96 pages.

L’alphabet des monstres, de Jean-François Dumont, Kaléidoscope, 58 pages.

Généalogie d’une sorcière (coffret 2 vol.), de Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, Seuil jeunesse, 38 et 75 pages.

Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, de Claude Ponti, École des loisirs, 45 pages.

Tiroirs secrets, de Xabi M. et Olivier Thiébaut, Sarbacane, 40 pages.

* Sur le sujet, je vous invite aussi à consulter cet article de Claude André.


25 juin 2009  par David Murray

La liberté d’expression maintenant protégée?

L’ouvrage controversé Noir Canada s’est vu remettre le 10 juin dernier le prix Richard-Arès 2008, accordé par la Ligue d’action nationale et attribué depuis 1991 à l’auteur d’un essai publié au Québec qui témoigne d’un engagement à éclairer ses concitoyens sur les grandes questions d’intérêt national. Une récompense qui survient une semaine après que l’Assemblée nationale du Québec eut adopté sa loi modifiant le Code de procédure civile pour prévenir l’utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d’expression et la participation au débat public. C’est la fameuse loi anti-SLAPP tant demandée par les groupes environnementalistes et sociaux et qui visent à empêcher ce qu’on appelle les poursuites-baillons, ces poursuites abusives qui ont pour but de museler certains individus qui ont l’odieux de s’attaquer à de gros intérêts et de dénoncer les pratiques de grandes sociétés privées.

noir_canada

C’est qu’il faut rappeler que les auteurs de l’ouvrage - Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher -, ainsi que la petite maison d’édition qui les publie, Écosociété, font l’objet de deux poursuites du genre de la part de deux géants de l’industrie minière canadienne qui se disent victimes de diffamation, Barrick Gold et Banro. Les deux poursuites, qui totalisent 11 millions de dollars canadiens, ont été déposées à la suite de la publication du livre en avril 2008. Depuis, elles constituent une épée de Damoclès pour Écosociété, dont les maigres ressources ne lui permettent pas de soutenir des procès d’une telle ampleur, sans compter l’atteinte qu’elles posent à la liberté d’expression. Et advenant un processus judiciaire de longue haleine, la maison d’édition serait probablement contrainte de fermer boutique. Qu’à cela ne tienne, les auteurs et Écosociété ont décidé de défendre leur ouvrage sur la place publique et se sont lancés dans une campagne pour que le Québec adopte une loi empêchant ce type de poursuite. Le 3 juin dernier, la province est devenue la première au Canada à se doter d’une telle loi.

Mais ce qui peut paraître paradoxal dans ce dossier, c’est que le livre a obtenu une audience qu’il n’aurait probablement jamais eu sans les deux poursuites, les publications d’Écosociété étant plus souvent qu’autrement confinées à la marginalité. Une audience qui n’est sans doute pas étrangère au fait que l’ouvrage Noir Canada se soit vu attribué le prix Richard-Arès 2008, nonobstant les qualités indéniables de l’ouvrage. On peut aussi dresser un parallèle avec l’essai de Mario Pelletier, La caisse dans tous ses états. En mai dernier, la Caisse de dépôt et placement du Québec envoyait une mise en demeure à Carte blanche, la toute petite maison d’édition qui publie l’ouvrage, pour en empêcher la publication. Encore là, n’eut été de cette injonction, le livre aurait sans doute bénéficié d’une audience beaucoup plus restreinte que ce qui en a résulté.

caisse_pelletier

Aux États-Unis on désigne ce type de censure « effet réfrigérant » sur la liberté d’expression, dont la logique rejoint celle des poursuites-baillons qui fait que la liberté d’expression devant servir le débat public cède le pas devant le droit à la réputation. Il est à espérer que la nouvelle loi anti-SLAPP pourra empêcher ce type de manœuvre qui a pour effet de priver le public de regards critiques sur les agissements de grandes compagnies ou d’institutions publiques. Car bien que les deux exemples cités semblent avoir bénéficié d’une audience qu’ils n’auraient pas eu sans ces affronts, il n’en demeure pas moins que ce genre de manœuvre pèse lourd sur les épaules des petites maisons d’édition qui osent publier des ouvrages critiques et non consensuels et constitue à n’en pas douter un frein pour d’autres qui songeraient à faire de même. C’est malheureusement la qualité du débat public qui en écope.

Bien que ne donnant pas entière satisfaction à la maison d’édition Écosociété, cette nouvelle loi n’en demeure pas moins un pas dans la bonne direction et a dans l’ensemble été très bien accueillie dans les milieux concernés. Reste maintenant à savoir si la loi aura les effets escomptés en ce qui a trait à la protection de la liberté d’expression. À cet égard le cas d’Écosociété et de Noir Canada permettra de tester l’efficacité de la nouvelle loi.

Pour suivre les développements du dossier on peut visiter le http://slapp.ecosociete.org/


22 juin 2009  par Eric Bouchard

Comment se construit le sens en bande dessinée?

Il est facile de dire que dans un texte, la signification se construit à partir des mots. Mais de quelle manière se structure-t-elle dans un bande dessinée ? Nous pouvons nous entendre sur le fait qu’en bande dessinée, le récit fasse office de texte, et qu’éventuellement, les images de bande dessinée puissent contenir des écritures, principalement s’il y a présence de phylactères (bulles). Mais d’une part ces derniers ne sont pas essentiels au récit en bande dessinée (les albums comportent de nombreuses séquences muettes, et des albums peuvent même l’être complètement), d’autre part, ils ne représentent que les dialogues des personnages, soit en quelque sorte leur «bande-son». Les écritures que contiennent les phylactères ne constituent donc pas la nature matérielle du récit, qui est plutôt porté par les réseaux d’images. C’est donc parmi les éléments qui composent les images et par leur agencement que nous retrouverons la manière dont les éléments de signification s’organisent. Ainsi, d’une case à l’autre, c’est à partir de la récurrence ou de l’absence d’éléments visuels que le lecteur comprendra ce qui se passe, le tout étant intimement lié à la notion de champ (ce qui est montré à l’intérieur du cadre).

Mais attardons-nous sur un exemple concret, avec l’épisode «Guérison» de la série manga Dr Koto, de Takatoshi Yamada. Injustement méconnue, cette série met en scène un brillant médecin exilé sur une petite île située à cinq heures des côtes du Japon, où il a la mission, dans une clinique improvisée, d’assurer la santé de la petite population locale. Cependant, dans «Guérison», l’épisode choisi pour illustrer notre propos, les rôles sont inversés : après plusieurs épisodes harassants, où il a notamment été confronté à la mort d’un ami médecin en visite, le Docteur Koto est épuisé et se remet en question ; Monsieur Hara, habitant de l’île et personnage récurrent de la série, vient à sa rescousse.

Avant d’aborder l’analyse, il importe de préciser une distinction importante entre le support de la bande dessinée japonaise de celui de la bande dessinée européenne : tandis que cette dernière est davantage centrée sur les qualités plastiques de l’image, les mangas envisagent généralement le dessin comme assujetti à la narration ; l’image y serait donc plus fortement «codée». Précisons également, à l’intention des non-initiés, que la lecture des mangas s’effectue dans le sens «oriental» de lecture, soit de droite à gauche.

L’épisode précis dont il sera question joue avec les attentes du lecteur, qui retrouve habituellement dans Dr Koto une forte concentration d’images à caractère scientifique : scènes réalistes d’opérations servies à grands renforts  de détails techniques, le tout supportant des séquences tendues où le lecteur retient son souffle - l’enjeu de la santé étant évidemment souvent lié à des conditions d’urgence.

Dans «Guérison», c’est tout le contraire : le caractère contemplatif des images laisse respirer le lecteur, tout comme le docteur qui prend une pause, qui s’échappe du confinement de sa clinique et de ses habituelles contingences. Ces sensations de calme méditatif seraient-elles plus propices à l’interprétation?La méthode qu’utilise donc Monsieur Hara pour remettre le Docteur Koto sur pied consiste à lui faire (re)découvrir les beautés de l’île. Ainsi, de nombreux passages du récit sont construits selon des alternances de champs entre des plans de personnages et de paysages de l’île (ou de plans subjectifs du regard du docteur sur ces paysages). Or, le récit doit produire du sens, et ne pas être qu’un suite d’images juxtaposées, sans liens entre elles. Comment le lecteur interprète-t-il alors de simples paysages où aucun personnage n’apparaît?

Page 156 : une première lecture

Parfois, comme c’est le cas dans la première vignette de la page 156, une automobile est incluse dans un décor. Cette image produit du sens parce que le lecteur a préalablement «lu» que cette voiture est celle à bord de laquelle Monsieur Hara et le docteur sont montés. Nous pourrions donc proposer que c’est l’élément /voiture/ de cette image qui permet au lecteur de comprendre que ce /lieu x/ est le lieu où les personnages se trouvent dans leur ballade.

Par contre, la dernière vignette de la page ne présente qu’un plan du ciel ; qu’y comprend-on? Le lecteur attentif pourrait supposer qu’il s’agit du regard subjectif du docteur, qui, par agacement, lève les yeux au ciel après que Monsieur Hara n’ait pas répondu à sa demande d’indice. Ou encore, de manière plus simple, qu’il s’agit tout simplement de la suite du voyage, la répétition des plans de décors suffisant maintenant à ce qu’on puisse se passer de la représentation de la voiture pour comprendre qu’il s’agit du point de vue du ou des personnages.

Quoi qu’il en soit, c’est bien à partir de l’empreinte des éléments des cases précédentes que nous pourrons interpréter cette image! En effet, dans le cas de la première interprétation, toutes les autres vignettes de la page concourront pour investir la signification de l’/image de ciel/ de la dernière vignette :

- la première, pour que le lecteur comprenne qu’un simple décor puisse représenter le moment partagé par les deux personnages ;

- la deuxième, où le docteur réclame un but à tout ce manège ;

- la troisième où Hara, impassible, regarde devant lui en guise d’unique réponse ;

- la quatrième, où le docteur est dérouté devant ce silence ;

- et enfin la cinquième, où le docteur exprime son agacement et où le voyage automobile est rappelé.

C’est parce que tous ces éléments auront persisté dans l’esprit du lecteur qu’une signification pourra être reconstituée à la dernière vignette, où l’image du ciel est alors : point de vue du docteur sur la nature, réponse à son interrogation de but (voir la nature), et signe de son agacement (il lève les yeux au ciel).

Page 156 : une seconde lecture

Une autre «trace de sens» présente dans cette page est celle du /déplacement/, qui se manifeste d’entrée de jeu dans la première image par un rendu «filé» du décor autour de la voiture. Aux éléments /décor x/ et /voiture/ cités dans la première lecture, s’ajoute ce /traitement filé/, qui colore leur relation. Ces éléments rassemblés construisent la signification que la voiture se déplace à une certaine vitesse dans ce décor.

Maintenant, dans les vignettes 2, 3 et 4, nous remarquons que la représentation de ce qui est extérieur à la voiture n’est plus qu’une surface de lignes grises fines et dynamiques. L’élément /traitement filé/, maintenu sur /ce qui est extérieur à la voiture/ (même s’il n’y a rien de représenté), permet au lecteur de comprendre que les deux personnages ne discutent pas dans une voiture stationnée, que le véhicule est toujours en mouvement. Plus encore, ce /traitement filé/, appliqué strictement au décor ou à son absence jusqu’à maintenant, passe sous la voiture en vignette 5, mais de manière encore plus schématique, et ce, tout en conservant sa signification - signe de la productivité de cet élément de sens.

* * *

L’inventaire exhaustif de toutes les traces de sens présentes dans ce court épisode représenterait une entreprise de taille, une page suffisant à en répertorier plusieurs en action. Néanmoins, quel n’est pas le plaisir que nous pouvons éprouver à décortiquer une lecture! À titre d’anecdote, Roland Barthes a pris, dans S/Z, quelques 250 pages pour «lire» Sarrasine, une nouvelle de Balzac, dans une entreprise visant à en épuiser toutes les significations…

«Guérison» dans Dr Koto t.14, de Takatoshi Yamada, Kana, coll. «Big Kana», 2009, pp. 153-170.


19 juin 2009  par May Sansregret

La promenade des écrivains

À la source de la littérature se trouve souvent l’errance de l’écrivain, qui règle son pas sur son regard. Mais tandis que ses pieds explorent la ville, son esprit se met à vagabonder… De plus en plus contemplatif, l’écrivain subit alors un étrange dédoublement : à la fois ici et ailleurs, il plaque sur les rues et boulevards qu’il arpente un décor fictif, où s’agitent des scènes imaginaires. Quand il rentre chez lui pour écrire, le plan de la ville a été réinventé, familier, mais méconnaissable. (Extrait de la présentation)

Lors d’un séjour à Québec, j’ai été séduite par La promenade des écrivains, une activité littéraire fort originale. Le principe de cette dernière est simple : en compagnie d’un guide, on se balade en petit groupe dans les rues de la ville sur les traces des écrivains. La promenade à laquelle j’ai assisté, intitulée « Québec, ville réelle et fictive », était ponctuée de lectures d’extraits et d’anecdotes sur les auteurs et la ville. J’ai vu avec des yeux nouveaux des lieux maintes fois visités. J’ai découvert des endroits gardés secrets. Et, bien entendu, je me suis imprégnée d’œuvres littéraires, certaines familières, d’autres pas. En deux heures, j’ai voyagé bien au-delà des rues de la Vieille Capitale…

Cet été, La promenade des écrivains offre un parcours thématique qui me fait envie : « Jacques Poulin et les sentiers du réconfort ». Je me promets de retourner à Québec pour l’occasion et, pourquoi pas, de lire (et relire pour certains romans) l’œuvre de l’auteur pendant mes vacances. Si vous passez par Québec, je vous invite à vous informer des promenades en cours. N’hésitez pas à vous y rendre avec vos proches, qu’ils soient lecteurs ou non. Entre l’Histoire et la littérature, les paysages et la balade, chacun y trouve son compte.

Le plus beau, c’est que l’idée de la promenade littéraire peut se déployer au gré de nos lectures.   Il ne faut pas hésiter, je pense, à créer nos propres parcours littéraires et à se rendre sur les lieux où se déroulent nos histoires de prédilection. Pour moi, c’est une façon de vivre, encore et sous une autre forme, la littérature.

Bonnes promenades !

Le site de La promenade des écrivains


17 juin 2009  par Eric Bouchard

L’institutionnalisation de la révolte

Les prix littéraires québécois semblent s’être accordés d’une manière plutôt unanime cette année pour récompenser le roman de Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City. En effet, le roman vient d’emporter le Prix des libraires du Québec, après avoir raflé dernièrement le Prix littéraire des collégiens, et le Grand prix du livre de Montréal en 2008. Cependant, le tout est entouré d’un léger parfum de controverse… D’une part, on accorde maintenant la reconnaissance à une œuvre à laquelle on a par le passé beaucoup reproché la violence ; d’autre part, un passage de son premier roman jetait un regard plutôt acerbe sur les prix littéraires… La chroniqueuse Chantal Guy l’a bien rapporté dans une entrevue publiée le 17 mai sur Cyberpresse :

Pourquoi une si belle réception pour Le ciel de Bay City, cinquième livre de fiction de Catherine Mavrikakis, alors que la force était déjà là dans Deuils cannibales et mélancoliques, son premier roman, publié il y a neuf ans, que réédite Héliotrope ces jours-ci? (…)

Difficile de ne pas lui rappeler ces lignes de Deuils cannibales sur les prix littéraires. «Au Québec, il y a plus de prix littéraires que de livres écrits. (…) Ici chaque livre est salué par une récompense, les critiques prennent constamment des gants blancs pour parler d’un auteur et les journaux sont tellement insipides qu’il faut aller chercher la critique ailleurs, comme une bouffée d’intelligence.» Elle éclate de rire. «Il faut rigoler et il faut bien me le rappeler, mais je suis quand même d’accord avec ce que j’ai écrit. Ce qui m’embête, c’est la culture des prix. Pour être reconnu, il faut avoir des prix, et je trouve ça un peu dommage quand je pense à ceux qui n’en ont pas. (…) Il faut garder une certaine méfiance critique; les gens qui gagnent ne sont pas nécessairement les meilleurs, mais en même temps je n’avais pas envie de répondre par la violence à un acte gentil.» Et puis ça lui fait du bien, même si tous ces honneurs la stressent beaucoup. «Je disais souvent à la blague que j’avais l’impression d’écrire seulement pour mes amis Facebook! Alors c’est vraiment génial d’écrire pour des gens que je ne connais pas.»

Donc Catherine Mavrikakis serait en quelque sorte passée de l’avant-garde (elle écrivait avant tout pour ses pairs) au statut d’artiste établie : reconnue par l’institution, elle «s’adresse» dorénavant au «grand public».

Les prix du Meilleur album des éditions 2006, 2007 et 2008.

Les prix du Meilleur album des éditions 2006, 2007 et 2008.

Si nous allons voir du côté de la bande dessinée et de son Festival d’Angoulême, qui remet chaque année les prix les plus prestigieux, nous sommes tentés de croire que leur attribution peut être commandée par différentes justifications. En effet, depuis les trois dernières années, rarement les Prix de la meilleure bande dessinée auront été aussi peu consensuels : en 2007, NonNonBâ de Shigeru Mizuki; en 2008, Là où vont nos pères, de Shaun Tan; en 2009, Pinocchio, de Vincent Paronnaud, dit «Winshluss». Nous pouvons affirmer sans gêne que chacune de ces trois années aura été riche en œuvres qualitativement supérieures aux lauréats. Pourquoi donc ces choix? Peut-être pourrions-nous présumer que la récompense de chacune d’entre elles relevait de motivations bien particulières : pour NonNonBâ, la volonté d’emmener le grand public à découvrir un autre manga d’auteur que celui, plus convenu, de Taniguchi, et pour Là où vont nos pères, celle de faire comprendre au grand public qu’il existe une bande dessinée muette de qualité s’adressant à un public adulte. En somme, deux années où le prix aurait eu une ambition pédagogique. Dans le cas de Pinocchio, adaptation trash-nauséeuse du conte de Carlo Collodi, faut-il voir la reconnaissance à l’artisan ayant œuvré avec Marjane Satrapi à l’adaptation au cinéma de son chef-d’œuvre Persépolis? Ou la volonté d’attirer l’attention des médias sur l’iconoclaste maison d’édition Les Requins Marteaux, qui depuis plusieurs années développe un catalogue situé volontairement dans la marge en dépit de ses difficultés économiques? On aurait donc remis un prix utilitaire à une maison d’édition cultivant une attitude anti-establishment ?

Quelle peut être la relation entre l’œuvre d’art au sens large et l’institution censée la reconnaître en tant que telle? Peut-elle être incompatible? Transportons-nous maintenant dans le domaine de l’art contemporain. Dans l’édition du 14 mai du journal Voir, Eric Mavrikakis (un autre!) nous livre une critique de la Biennale de Montréal, qui s’est tenue du 1er au 31 mai :

C’est la 6e Biennale de Montréal. Une tentative d’immersion dans le phénomène de la culture libre. Un résultat peu convaincant.

Que dire de cette décevante biennale? Certes, son thème est totalement pertinent, d’une grande intelligence. Malheureusement, il a été dilué, appauvri, mal développé, au point où le visiteur ne retrouvera pas l’aspect subversif qu’il incarne.

Ce point de vue définit quant à lui la relation du public à l’œuvre comme une attente de la subversion. Le spectateur doit être «choqué» pour apprécier son expérience de l’art contemporain. Mais dès lors que le public retrouve dans une œuvre la subversion en tant que satisfaction d’un besoin esthétique, cette œuvre peut-elle encore prétendre à être subversive? Il devient à ce moment très difficile de s’y retrouver, et on tombe rapidement dans une confusion des valeurs et des discours…

Pour en revenir au concept  d’avant-garde, l’histoire de l’art regorge de ces exemples de contradictions… Le Roumain Tristan Tzara, qui aimait bien choquer le public et déconstruire les structures traditionnelles du langage, fonde en 1916 en Suisse un lieu de rassemblement des dissidences, le Cabaret Voltaire, qui mènera au mouvement Dada. En 1920, Tzara diffuse une fausse nouvelle selon laquelle Charlie Chaplin aurait adhéré au mouvement et qu’il participerait à la prochaine représentation. L’effet escompté fonctionne au-delà des espérances : en raison de l’incroyable popularité du comédien, une foule énorme se déplace sur les lieux pour le voir. Mais évidemment, pas de Chaplin sur place ; on y retrouve plutôt une curieuse performance où, sur scène, un orateur lit l’annuaire téléphonique nom par nom, «au milieu d’un furieux désordre de clameurs et de projectiles, après quoi la salle doit être évacuée dans la plus complète obscurité.» (René Lacôte et Georges Haldas : Tristan Tzara, Seghers, 1952)

Bien que Dada ait suscité son lot de controverses durant ses quelques années d’existence, le mouvement a fini par gagner en popularité… Et lorsqu’un beau jour, le public applaudit à tout rompre à une représentation censée le choquer, c’est que le temps est venu de dissoudre le mouvement, qui a totalement perdu sa raison d’être!

La reconnaissance artistique n’est-elle qu’un vaste conflit d’intérêt?


15 juin 2009  par Le délivré

Monet librairie Sorcière !

La Librairie Monet a l’immense privilège d’être la première librairie en Amérique du Nord promue au rang de Librairie Sorcière! Mais encore, nous direz-vous?

L’Association des Librairies Spécialisées pour la Jeunesse (communément appelée Réseau des Librairies Sorcières) est née en 1982, lorsque les librairies spécialisées en littérature jeunesse de France ont entrepris de se regrouper, afin d’unir leurs forces à la promotion du livre jeunesse et de favoriser l’entraide et la solidarité entre elles.

Les Librairies Sorcières sont engagées : elles assument leur indépendance, revendiquent le rôle culturel et social du libraire et refusent l’uniformisation, ainsi que la vision du libraire comme simple commerçant et celle de l’enfant comme simple consommateur. Elles misent sur la compétence du libraire, et proposent des fonds représentatifs des différents courants de pensée et de formes d’expression. Elles apportent leur soutien à l’édition de création, et affichent leur volonté de faciliter l’accès à la pluralité de la littérature jeunesse au public le plus large possible.

Ce réseau supporte plusieurs actions promotionnelles significatives, notamment : ses Prix Sorcières (annuels), créés en 1986 ; sa revue Citrouille, paraissant trois fois par année ; son site Internet et son blogue ; et enfin sa Quinzaine des Librairies Sorcières, mise en place en 2007.

 

Fière de se joindre à ce réseau où elle retrouve son engagement, la Librairie Monet l’est également de devenir, par la contribution qu’elle y apportera, un porte-étendard de la littérature jeunesse québécoise dans la francophonie!

 Nous vous invitons à venir vous procurer la revue Citrouille, qui sera bientôt disponible gratuitement en librairie.


15 juin 2009  par Carolane Verreault

Le mystère promotionnel

Alors que le dernier roman d’Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, paru en 2002, avait fait beaucoup de bruit lors de sa parution, la sortie d’un nouveau roman dont on ne sait qu’à peine le titre, 1Q84, a su créer un engouement bien plus grand par le mystère qui l’entoure. Le roman, si dense qu’il est publié en deux volumes et compte au-delà de mille pages, fut tiré à plus de 580 000 exemplaires.

Haruki Murakami

Haruki Murakami

La maison d’édition Shinchosha, avec laquelle travaille l’auteur japonais, a décidé de ne faire absolument aucune promotion entourant la sortie du nouveau roman, à l’opposé de ce qui fut le cas lors de la sortie du roman précédent. Malgré tout ce mystère, le roman de Murakami a reçu plus de 20 000 réservations sur les sites de vente par internet avant sa sortie en librairie au Japon le 29 mai dernier (1), ce qui est un record à ce jour pour un auteur japonais.

Est-ce qu’il faut donc comprendre que la meilleure des promotions demeure le coup d’éclat par le mystère?

«À ma connaissance, c’est la première fois que nous publions un nouveau roman sans promotion commerciale [mais] nous constatons un impact sur le marché beaucoup plus important que ce que nous avions imaginé», a déclaré à l’Agence France-Presse Akiko Saito, directrice de publication de la maison d’édition Shinchosha. «Après avoir publié Kafka, nous avons reçu beaucoup de commentaires de lecteurs regrettant d’avoir eu connaissance de l’histoire avant d’avoir lu l’ouvrage», a-t-elle ajouté.

Il semblerait effectivement que le mystère et le néant promotionnel seraient en majeure partie responsables du succès de ce roman dont personne ne connaissait l’intrigue. Cela, ainsi que le rapprochement du titre avec l’œuvre de George Orwell, 1984, qui, selon l’auteur, n’a rien à voir avec ce roman-ci. En effet, alors que le chef-d’œuvre de science-fiction proposait une vision du futur, 1Q84 revisitera vraisemblablement le passé. Ce qui n’en dit pas long sur le récit à envisager.

Murakami , aujourd’hui âgé de 60 ans, a d’abord publié un premier roman, Écoute le chant du vent, en 1979, à la suite de quoi il est parti en Europe, puis aux États-Unis, où il a enseigné la littérature japonaise à l’université de Princeton. C’est son roman La ballade de l’impossible, qu’il publie en 1987, qui lui valut la notoriété et son premier grand succès. Une adaptation du roman au cinéma est d’ailleurs prévue pour l’an prochain. Affecté par le tremblement de terre de Kobe, puis par l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, Murakami décide de revenir vivre au Japon en 1995.

Fidèles au parcours de l’auteur, qui s’est vu partagé par les cultures, les romans d’Haruki Murakami permettent à celui qui les lit de goûter aux saveurs de l’orient, mais aussi aux clichés américains. Jusqu’à ce jour, treize de ses romans sont traduits en français, mêlant des thèmes tels que la bombe atomique, la quête de liberté, les amours impossibles, le baseball et la musique, sous la forme d’un surréalisme très rafraîchissant. Signalons également que Murakami est pressenti depuis quelques années pour le prix Nobel de littérature…

Mais tout le mystère entourant ce roman sera-t-il un argument suffisant pour vous convaincre de le lire?

(1) Il est à souligner que moins de deux semaines après sa parution, le livre a déjà dépassé le cap du million d’exemplaires vendus.



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