
Le bâtiment de l'ancien Café Voltaire
Jetons un œil sur cette collection nommée «Café Voltaire» que nous proposent les éditions Flammarion, du nom du célèbre café aujourd’hui disparu du Quartier latin à Paris, Place de L’Odéon. Fondé au début de l’année 1750, ce café deviendra vers les années 1880 un lieu emblématique pour les écrivains, poètes et autres artistes en vogue, soucieux de pouvoir partager leurs idées entre eux, mais aussi au plus grand public. La raison de cet hommage est que le siège actuel du département de littérature des éditions Flammarion fut occupé pendant plus d’un siècle par le célèbre Café, lieu auquel les noms de Valéry, Gide ou Mallarmé donneront toutes ses lettres de noblesse.
Comme le dit sa responsable, Teresa Cremisi, « l’esprit de cette collection était déjà dans les murs, il ne nous restait qu’à le faire revivre ». La collection se compose de livres d’une centaine de pages, écrits uniquement en langue française, et sans limite de liberté de pensée. Elle compte aujourd’hui vingt-et-un titres, publiés à raison de cinq titres par année depuis sa création en 2006. La grande majorité de ceux-ci traitent surtout de sociologie, d’histoire, de politique, d’art, de philosophie ou de littérature. Les thèmes abordés sont divers et variés, mais restent toujours en accord avec l’actualité. Et même si ces thèmes restent assez universels, chaque parution est plutôt particulière : soit l’auteur est interviewé, soit il nous livre une impression sur un sujet d’aujourd’hui en nous faisant part de son ressenti, avec ses mots à lui. Le rôle de cette collection se veut d’être un souffle nouveau afin d’instaurer le débat entre le lecteur et le ou les auteurs.

Pour en montrer certains aspects assez atypiques, nous nous attarderons sur deux parutions : Éloge de l’amour d’Alain Badiou avec Nicolas Truong, où le philosophe français nous parle d’amour et de philosophie, et Malaise dans les musées de Jean Clair, qui aborde quant à lui le marché de l’art tout en livrant ses avis personnels sur l’art contemporain.

Alain Badiou est l’un des seuls philosophes contemporains à s’intéresser à l’amour, sujet controversé en philosophie… Pour illustrer ce constat, il cite par exemple Schopenhauer, plus pragmatique, qui pensait que l’amour était un leurre et servait uniquement à la reproduction de l’espèce. Une des toutes premières phrases du livre est par ailleurs celle de Platon qui disait que « Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie ».
Si l’expérience amoureuse comporte en tous points une dose incroyable de hasard, que l’élan amoureux est à la fois universel, mais unique lorsque nous le vivons, que l’amour est, et le restera, une confiance faite au hasard, Alain Badiou pense qu’au 20e siècle, les relations amoureuses se veulent plutôt réconfortantes et sécuritaires, aux dépens de l’aventure et des prises de risque. La jouissance rapide, le manque d’engagement et surtout ces sites de rencontres qui nous confortent en nous laissant choisir l’autre à l’aide de photos et différents critères (couleur de peau, taille, fumeur ou non, bon niveau d’études…) peuvent nous laisser perplexes. Ceux qui cherchent l’amour en oublient alors de se poser la vraie question : « L’amour peut-il se vivre sans passion, sans lâcher-prise ? Les propos que Badiou met en relief dans ce livre sont d’autant plus intéressants qu’il compare les doctrines des philosophes qu’il analyse à leurs propres vies amoureuses…

Mais l’amour peut avoir plusieurs visages. L’essai de Jean Clair, conservateur de renommée mondiale, est en réalité un pamphlet dans lequel il entend dénoncer les dérives de la politique culturelle française, dont un des points critiques est pour lui le prêt d’œuvres d’art. L’ouvrage de Jean Clair se pose comme une réponse à chaud à l’accord signé le 6 mars 2006 entre la France et les Émirats Arabes Unis pour la construction du Musée universel d’Abou Dabi, pour lequel la France prêterait pour 1 milliard d’euros d’œuvres d’art sur trente ans. Pour lui, les musées ne sont pas à vendre et les œuvres perdent leur âme si elles sont déplacées de leur lieu de création originelle. Ces propos de l’auteur l’ont déjà confronté à des débats houleux avec le monde des artistes… Clair compare ce genre de projet à Las Vegas, temple du plaisir et du divertissement rapide, dénué de sens et d’humilité.

Il est certain qu’on peut comprendre Jean Clair sur le fait que l’Art est devenu une monnaie rentable, comme nous le voyons dans le cas de ce prêt culturel ; en effet, maintenant, des moyens extraordinaires peuvent être mis au service d’une certaine conception «clinquante» de l’art, bien à l’opposé d’une conception de l’Art en tant que moyen d’expression populaire qui se veut démocratique, aussi là pour les petits musées. Par ailleurs Clair, grand lecteur de Walter Benjamin, souligne que les gens fondent aujourd’hui leur crédit artistique sur ce qui est beau esthétiquement ; sauf que l’esthétique ne retransmet pas le travail du détail, de l’émotion transmise et surtout du message de l’artiste.

L’âge de Jean Clair nous invite aussi à relire à travers ses yeux une histoire de l’art différente qu’en ferait un critique d’aujourd’hui. Jean Clair pensera toujours, et il le précise, qu’une œuvre d’art n’est pas un «produit» : sa singularité fait qu’elle ne peut précisément pas, à l’inverse des objets de l’industrie, être «reproduite». De tels propos peuvent alors choquer certains musées qui ne subsistent qu’avec les prêts d’œuvres d’art, car pour ces musées, amener la culture dans les plus petites villes, promouvoir toutes les formes d’expression artistique, c’est aussi un acte militant en faveur de l’art.
En somme, à travers ces deux ouvrages, on découvre des personnages publics sous un autre jour. Cette liberté de parole, de la consigne première du refus de la langue de bois, donne un cachet tout particulier à cette collection, tout en réinvestissant l’esprit du fameux Café Voltaire. Mentionnons en terminant que cette collection s’appelle aussi «Les batailleurs», reflétant en cela cette volonté de monter au front des débats contemporains.
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Éloge de l’amour, Alain Badiou avec Nicolas Truong, Flammarion, coll. «Café Voltaire», 90 p.Malaise dans les musées, Jean Clair, Flammarion, coll. «Café Voltaire», 139 p.



































