Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Regards’


3 septembre 2010  par Caroline Le Gal

Collection Café Voltaire

Le bâtiment de l'ancien Café Voltaire

Le bâtiment de l'ancien Café Voltaire

Jetons un œil sur cette collection nommée «Café Voltaire» que nous proposent les éditions Flammarion, du nom du célèbre café aujourd’hui disparu du Quartier latin à Paris, Place de L’Odéon. Fondé au début de l’année 1750, ce café deviendra vers les années 1880 un lieu emblématique pour les écrivains, poètes et autres artistes en vogue, soucieux de pouvoir partager leurs idées entre eux, mais aussi au plus grand public. La raison de cet hommage est que le siège actuel du département de littérature des éditions Flammarion fut occupé pendant plus d’un siècle par le célèbre Café, lieu auquel les noms de Valéry, Gide ou Mallarmé donneront toutes ses lettres de noblesse.

Comme le dit sa responsable, Teresa Cremisi, « l’esprit de cette collection était déjà dans les murs, il ne nous restait qu’à le faire revivre ». La collection se compose de livres d’une centaine de pages, écrits uniquement en langue française, et sans limite de liberté de pensée. Elle compte aujourd’hui vingt-et-un titres, publiés à raison de cinq titres par année depuis sa création en 2006. La grande majorité de ceux-ci traitent surtout de sociologie, d’histoire, de politique, d’art, de philosophie ou de littérature. Les thèmes abordés sont divers et variés, mais restent toujours en accord avec l’actualité. Et même si ces thèmes restent assez universels, chaque parution est plutôt particulière : soit l’auteur est interviewé, soit il nous livre une impression sur un sujet d’aujourd’hui en nous faisant part de son ressenti, avec ses mots à lui. Le rôle de cette collection se veut d’être un souffle nouveau afin d’instaurer le débat entre le lecteur et le ou les auteurs.

Pour en montrer certains aspects assez atypiques, nous nous attarderons sur deux parutions : Éloge de l’amour d’Alain Badiou avec Nicolas Truong, où le philosophe français nous parle d’amour et de philosophie, et Malaise dans les musées de Jean Clair, qui aborde quant à lui le marché de l’art tout en livrant ses avis personnels sur l’art contemporain.

badiou

Alain Badiou est l’un des seuls philosophes contemporains à s’intéresser à l’amour, sujet controversé en philosophie… Pour illustrer ce constat, il cite par exemple Schopenhauer, plus pragmatique, qui pensait que l’amour était un leurre et servait uniquement à la reproduction de l’espèce. Une des toutes premières phrases du livre est par ailleurs celle de Platon qui disait que « Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie ».

Si l’expérience amoureuse comporte en tous points une dose incroyable de hasard, que l’élan amoureux est à la fois universel, mais unique lorsque nous le vivons, que l’amour est, et le restera, une confiance faite au hasard, Alain Badiou pense qu’au 20e siècle, les relations amoureuses se veulent plutôt réconfortantes et sécuritaires, aux dépens de l’aventure et des prises de risque. La jouissance rapide, le manque d’engagement et surtout ces sites de rencontres qui nous confortent en nous laissant choisir l’autre à l’aide de photos et différents critères (couleur de peau, taille, fumeur ou non, bon niveau d’études…) peuvent nous laisser perplexes. Ceux qui cherchent l’amour en oublient alors de se poser la vraie question : « L’amour peut-il se vivre sans passion, sans lâcher-prise ? Les propos que Badiou met en relief dans ce livre sont d’autant plus intéressants qu’il compare les doctrines des philosophes qu’il analyse à leurs propres vies amoureuses…

Mais l’amour peut avoir plusieurs visages. L’essai de Jean Clair, conservateur de renommée mondiale, est en réalité un pamphlet dans lequel il entend dénoncer les dérives de la politique culturelle française, dont un des points critiques est pour lui le prêt d’œuvres d’art. L’ouvrage de Jean Clair se pose comme une réponse à chaud à l’accord signé le 6 mars 2006 entre la France et les Émirats Arabes Unis pour la construction du Musée universel d’Abou Dabi, pour lequel la France prêterait pour 1 milliard d’euros d’œuvres d’art sur trente ans. Pour lui, les musées ne sont pas à vendre et les œuvres perdent leur âme si elles sont déplacées de leur lieu de création originelle. Ces propos de l’auteur l’ont déjà confronté à des débats houleux avec le monde des artistes… Clair compare ce genre de projet à Las Vegas, temple du plaisir et du divertissement rapide, dénué de sens et d’humilité.

Il est certain qu’on peut comprendre Jean Clair sur le fait que l’Art est devenu une monnaie rentable, comme nous le voyons dans le cas de ce prêt culturel ; en effet, maintenant, des moyens extraordinaires peuvent être mis au service d’une certaine conception «clinquante» de l’art, bien à l’opposé d’une conception de l’Art en tant que moyen d’expression populaire qui se veut démocratique, aussi là pour les petits musées. Par ailleurs Clair, grand lecteur de Walter Benjamin, souligne que les gens fondent aujourd’hui leur crédit artistique sur ce qui est beau esthétiquement ; sauf que l’esthétique ne retransmet pas le travail du détail, de l’émotion transmise et surtout du message de l’artiste.

L’âge de Jean Clair nous invite aussi à relire à travers ses yeux une histoire de l’art différente qu’en ferait un critique d’aujourd’hui. Jean Clair pensera toujours, et il le précise, qu’une œuvre d’art n’est pas un «produit» : sa singularité fait qu’elle ne peut précisément pas, à l’inverse des objets de l’industrie, être «reproduite». De tels propos peuvent alors choquer certains musées qui ne subsistent qu’avec les prêts d’œuvres d’art, car pour ces musées, amener la culture dans les plus petites villes, promouvoir toutes les formes d’expression artistique, c’est aussi un acte militant en faveur de l’art.

En somme, à travers ces deux ouvrages, on découvre des personnages publics sous un autre jour. Cette liberté de parole, de la consigne première du refus de la langue de bois, donne un cachet tout particulier à cette collection, tout en réinvestissant l’esprit du fameux Café Voltaire. Mentionnons en terminant que cette collection s’appelle aussi «Les batailleurs», reflétant en cela cette volonté de monter au front des débats contemporains.

* * *

Éloge de l’amour, Alain Badiou avec Nicolas Truong, Flammarion, coll. «Café Voltaire», 90 p.

Malaise dans les musées, Jean Clair, Flammarion, coll. «Café Voltaire», 139 p.


1 septembre 2010  par Élise Tanguay

Les petits policiers ! (1)

Quoi de mieux qu’un bon suspense policier pour se changer les idées et se transporter dans une toute autre réalité ? D’ailleurs, le goût de l’intrigue se développe assez jeune. Qui n’a jamais joué à polices/voleurs dans les rues de son quartier ? Je l’avoue, je crois que c’était mon jeu préféré… C’est donc un peu pour me faire plaisir, mais surtout pour transmettre mon amour du genre, que j’entame cette série de deux articles (ou plus, il y a tant à dire !) sur le roman policier pour les tous premiers lecteurs.

Les auteurs de petits romans d’enquêtes savent mélanger l’humour et l’intrigue pour amener leur lectorat à se questionner tout en se divertissant. Foisonnant de personnages astucieux, curieux et aventuriers, ces romans fournissent également des modèles et des leaders positifs aux petits lecteurs. Voici donc quelques séries que j’ai particulièrement appréciées pour leur originalité et leur efficacité.

L’univers de Cerise, créé par Lili Chartrand, propose une ambiance à mi-chemin entre deux genres littéraires. Sous le signe de la magie et de la fantaisie, Cerise mène l’enquête aux cotés de sa fidèle amie Octavie, son araignée de compagnie. Évidemment, Octavie ne parle pas (c’est une araignée, quand même !), mais elle s’avère d’une aide précieuse puisqu’elle n’a peur de rien, qu’elle se faufile partout et qu’elle pointe de la patte (une des huit) les indices à sa collègue, qui apprécie beaucoup son talent de déduction…

Dans sa première enquête, Cerise se penche sur la disparition d’un précieux tube de peinture rouge magique dont son père a absolument besoin pour terminer son dernier tableau. La petite et son acolyte, sur les lieux de la disparition, fouilleront le magasin de fond en comble à la recherche du coupable. En accumulant des indices et en usant d’observation, on découvrira que les coupables ne sont pas toujours ceux que l’on soupçonne le plus. Pour le second mystère à élucider, la grand-mère de Cerise aura recours à ses services pour mettre au clair une affaire très louche tournant autour de bonbons sopranos qui donnent une jolie voix !

Ces deux mystères sont bien ficelés, bien qu’ils soient d’une simplicité tout à fait adaptée aux premiers lecteurs. La touche de magie ajoute au suspense et fait sourire. Le tout résulte en de petits romans faciles à lire et à aimer.

Pour ce qui est des enquêtes de Marie-P, détective privée, Martine Latulippe s’inspire d’avantage du quotidien pour bâtir son suspense. Cependant, quelques petites touches de fantastique se glissent tout de même dans l’intrigue.

Dans Chapeau, Marie-P !, on apprend que le grand-père de la jeune héroïne avait rêvé un jour de devenir détective privé, mais que son entreprise avait été si vaine qu’il en abandonna l’idée bien avant sa mort. Des années plus tard, alors qu’elle retrouve au fond du grenier le vieux chapeau d’enquêteur de son aïeul, Marie-P décide de prendre la relève. Armée de sa loupe et de son chapeau, la jeune enquêteuse se penche sur les mystères de la vie de tous les jours accompagnée d’une photo de son prédécesseur. Cette photo lui est d’ailleurs d’une grande utilité ; son grand-père, même en deux dimensions, a un très bon sens de la déduction (la voici d’ailleurs, la part de fantastique !)

Dès le premier tome, une enquête s’impose à l’héroïne : des parents au comportement étrange, des rendez-vous inhabituels - il ne lui en faut pas plus pour se douter qu’il se trame quelque chose. Aidée de son adolescent de frère (et ce, toujours un peu malgré lui), elle réussira à élucider les secrets de son univers. Les lecteurs y reconnaitront d’ailleurs leur propre monde peuplé de leurs inquiétudes, leurs réalités et leurs problématiques d’enfants traduits avec simplicité et fidélité par Martine Latulippe. Comme quoi, avec un peu d’imagination, on peut mettre une touche de piquant dans son quotidien si on s’autorise à croire que la vie révèle autant de surprises qu’une enquête policière…

Une dernière chose : Marie-P, c’est évidemment un nom de code pour dissimuler son vrai nom qui attire bien trop l’attention. Pour en savoir plus, plongez-vous dans la série ! Un article sur le policier sans intrigue, ce serait déshonorer le genre !

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Une enquête de Cerise (2 tomes parus), Lili Chartrand, La courte échelle, 56 p. ch.
Les aventures de Marie-P, (5 tomes parus), Martine Latulippe, Fou Lire, 60 p. ch.


18 août 2010  par David Murray

Le modèle Amazon face aux indépendants

Le rictus d'Amazon

Le rictus d'Amazon

Le 28 juillet dernier, l’écrivain Dominic Bellavance publiait sur son blogue un billet dans lequel il fustigeait l’initiative lancée par l’éditeur français L’Autre éditions, initiative par ailleurs endossée par un regroupement de libraires indépendants en France, de boycotter le site de vente en ligne Amazon pour la période estivale. Qualifiant l’idée de «pathétique», il dénonce du même coup l’appui des librairies indépendantes québécoises à cette campagne. Il enjoint par le fait même celles-ci à faire preuve d’innovation pour concurrencer le géant Amazon, et ainsi répondre aux besoins des clients dans leur «nouvelles façons de consommer».

Dominic Bellavance

Dominic Bellavance

L’intéressante discussion qui suit son billet pourrait sembler lui donner raison. Mais permettons-nous d’émettre quelques réserves et d’exposer quelques faits concernant Amazon. S’il est vrai que l’incontournable site de vente en ligne peut s’avérer très pratique pour le consommateur, cela n’est pas sans effet sur les différents maillons de la chaîne du livre. Si le consommateur «je-me-moi je sais ce que je veux et je le veux tout de suite au pied de ma porte» semble y trouver son compte, collectivement, il n’est pas si certain qu’il en soit de même.

Dans The trouble with Amazon, un article publié dans le magazine états-unien The Nation (et également paru sur le webzine alternatif Alternet sous le titre How Amazon Kills Books and Makes Us Stupid), Colin Robinson, co-éditeur chez OR Books, expose quelques-unes des facettes du vrai visage d’Amazon. Car à l’instar de l’impact économique des Wal-Mart de ce monde, les bas prix et l’efficacité des achats que propose Amazon entraînent un coût à payer pour les différents acteurs de l’industrie.

Colin Robinson

Colin Robinson

D’entrée de jeu, rappelons-le, Amazon est un géant, dont les moyens sont maintenant à la mesure de ses ambitions insatiables. Depuis sa fondation en 1995, l’entreprise a connu une croissance fulgurante. Seulement l’an dernier, nous rappelle Colin Robinson, ses ventes ont connu une hausse de 28 % par rapport à l’année précédente. Pour 2009, les ventes de l’entreprise ont ainsi totalisé 24,5 milliards de dollars. À titre de comparaison, en 2008, les ventes de livres de tous les détaillants américains étaient d’un peu moins de 17 milliards… Amazon enregistre donc des ventes nettement supérieures à l’ensemble du marché du livre au sud de nos frontières. Soulignons cependant que de ces ventes, le livre en occupe une place de moins en moins importante : 75 % des ventes chez Amazon ne relèvent ainsi pas du milieu livresque. Malgré tout, ces chiffres sont là pour témoigner du poids énorme que représente Amazon dans le milieu du livre.

Jeff Bezos

Jeff Bezos

Évidemment, l’entreprise se targue de satisfaire les besoins des consommateurs : « Amazon offre aux consommateurs ce qu’ils veulent : des bas prix, une vaste sélection et une commodité extrême », comme le souligne le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos. Dans un sens, les chiffres pourraient lui donner raison et force est d’admettre, comme nous l’avons déjà relevé, que le site est effectivement très pratique. Mais là où la rhétorique d’Amazon tombe à plat, c’est lorsque l’entreprise soutient qu’elle contribue à la bibliodiversité et qu’elle offre aux auteurs et éditeurs une visibilité à nulle autre pareil. À n’analyser Amazon qu’à travers la lorgnette individuelle du consommateur averti et éclairé, oui, on peut croire qu’on fait de bonnes affaires avec cette compagnie. Mais à regarder le portrait dans son ensemble, le jeu en vaut-il réellement la chandelle ?

Si la croissance d’Amazon lui permet aujourd’hui d’offrir quelques 2 millions de titres et de vendre des best-sellers avec un escompte avoisinant parfois les 50 %, Colin Robinson rappelle que cette croissance a reposé depuis les débuts sur une approche dure et agressive envers les éditeurs. Les pressions que l’entreprise exerce sur ces derniers pour imposer ses conditions sont constantes. Robinson donne entre autres l’exemple de Melville House qui, à l’instar d’autres éditeurs, s’est vu l’objet de menaces de la part de représentants d’Amazon pour, en quelque sorte, «rentrer dans le rang», à défaut de quoi il deviendrait impossible de se procurer les titres de l’éditeur via le site. Bien que critiquant toujours les façons de faire d’Amazon, Melville House a fini par céder, ne pouvant se permettre de faire l’économie du méga-site de vente en ligne, puisque c’est par lui - le marché étant ce qu’il est - que l’éditeur enregistre ses ventes les plus importantes.

Un autre exemple de relation conflictuelle entre Amazon et les éditeurs est celui de MacMillan. La discorde provenait de la manière de fixer le prix des versions électroniques des ouvrages de ce dernier. Sans entrer dans tous les détails, MacMillan proposait grosso modo à Amazon de pouvoir lui-même fixer le prix des versions électroniques en échange d’une remise fixe, ce que refusait obstinément le géant de la vente en ligne. Contrairement à plusieurs éditeurs qui finissent par plier l’échine, MacMillan a finalement eu gain de cause, mais non sans peine. Une partie de son salut est entre autres venue grâce à l’entrée en scène d’Apple dans le marché du livre électronique, le jeu de la concurrence ayant poussé Amazon à assouplir ses politiques.

Il n’y a pas que les éditeurs qui ont maille à partir avec Amazon ; la bibliodiversité en prend aussi pour son rhume ! Sur Amazon, le choix est immense et l’entreprise entend se faire un devoir de vendre tout ce qui se publie, encouragé en cela par les nouvelles possibilités « d’auto-publication » qui ont vu le jour depuis une quinzaine d’années. Mais la façon de procéder d’Amazon rend l’entreprise victime de ce que le professeur de psychologie sociale Barry Schwartz a appelé le paradoxe du choix, à savoir que plus le choix est grand, moins grande s’avère la diversité. C’est qu’à moins d’être un lecteur averti qui sache ce qu’il veut, la méthode Amazon rend très difficiles les heureux hasards de la découverte. Pourquoi ? Parce qu’à la différence d’un libraire qui peut conseiller le lecteur néophyte et le diriger vers de nouvelles découvertes, la méthode de «promotion» d’Amazon repose sur les ventes déjà effectuées et les correspondances de titres. Un contexte qui favorise la redondance de certains titres et qui est peu propice, par exemple, pour faire connaître un nouveau roman ou de nouveaux auteurs.

Un autre effet pervers de la méthode Amazon provient de la course aux bas prix que l’entreprise suscite. Cette course vers le bas tue littéralement les indépendants qui n’ont pas les moyens de participer à la surenchère des rabais. Comme le rappelle Colin Robinson dans son article, ces dernières vingt années ce sont environ la moitié des librairies indépendantes qui ont du fermer leurs portes au pays de l’Oncle Sam ; en effet, cette guerre des prix ne peut être soutenue que par d’autres gros joueurs comme Wal-Mart. Robinson donne entre autres l’exemple d’Under the Dome de Stephen King qui, sous l’effet de la compétition entre les deux géants, a fini par se vendre à 75 % du prix de vente suggéré de 35$ !

Le phénomène se manifeste aussi chez nous et touche les indépendants d’ici, comme en témoignent la fermeture récente de la Librairie Blais de Rimouski (événement commenté avec saveur par Foglia dans La Presse), ainsi que celle, annoncée, de la Librairie Boule de Neige, spécialisée dans la philosophie et les pratiques de santé orientales. Le propriétaire de cette dernière, Pierre Grenier, affirmait à Rue Frontenac que « l’arrivée des librairies virtuelles et la vente de livres dans les grandes surfaces comme Costco ont sonné le glas des petites entreprises comme la sienne. »

Cette course aux prix les plus bas a aussi des répercussions sur les éditeurs, auxquels on demande sans cesse d’accorder des remises de plus en plus grandes aux détaillants comme Amazon. Dans un tel contexte, les éditeurs ont désormais tendance à se tourner davantage vers les blockbusters pour s’assurer de faire leurs frais, au détriment des nouveaux auteurs et des œuvres moins accessibles dont le risque d’échec devient plus difficile à assumer. Sans promotion adéquate, les auteurs de la relève écopent donc. Étant au bout de la chaîne, ces derniers sont d’ailleurs ceux qui semblent le plus pâtir du succès des géants tels qu’Amazon.

Amazon n’est donc pas nécessairement le meilleur gardien de la diversité culturelle et les méthodes de l’entreprise, à l’instar des autres géants de l’industrie tels que Wal-Mart et Costco, pourraient avoir des effets dévastateurs à cet égard si la tendance actuelle se poursuit. Colin Robinson rapportait que l’American Booksellers Association tire d’ailleurs la sonnette d’alarme, elle qui soutient que « si laissées sans contrôle… les politiques prédatrices de tarification vont dévaster non seulement l’industrie du livre, mais notre capacité collective à maintenir une société dans laquelle le plus large éventail d’idées est toujours accessible à la population. » (notre traduction)

Peinture de Pierre-Luc Bartoli

Peinture de Pierre-Luc Bartoli

Si on peut reconnaître avec Dominic Bellavance que les librairies indépendantes ne devraient pas se contenter de seulement « mettre des livres sur les tablettes », mais faire preuve d’innovation et investir de nouveaux créneaux tels que le livre électronique, ne perdons pas de vue le rôle qu’occupent tous ces libraires dans la promotion d’une réelle diversité culturelle et dans leur fonction de passeur de savoirs et de culture. Le rôle du libraire pourrait assurément à lui seul faire l’objet d’un autre billet, mais mentionnons simplement en terminant qu’encenser Amazon au détriment du libraire indépendant parce que ce dernier serait moins rapide et plus cher, c’est adopter une attitude très nombriliste et individualiste des choses. Et c’est oublier que les Amazon de ce monde ne constituent jamais un portail d’ouverture à la culture digne de ce nom. Comme le souligne un commentateur du billet de Dominic Bellavance, un certain Monsieur de La Marnierre, « Les supermarchés du livre de type entrepôt ou sur le réseau ne sont que de pauvres moyens de se procurer un livre qu’on connaît déjà. Le commerce y gagnera, la culture y perd beaucoup. Mais la culture est morte, il ne reste que les « industries culturelles », qui m’indiffèrent. Je suis finalement bien content de n’avoir plus beaucoup de temps à vivre dans ce monde-là. » En espérant que le monde qui survivra à cet homme ne sera pas celui qu’il dépeint amèrement… et qui apparaît comme celui où nous mènera le modèle Amazon.

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Le paradoxe du choix : Et si la culture de l’abondance nous éloignait du bonheur ?, Barry Schwartz, Marabout, coll. «Société», 252 p.


13 août 2010  par Simon Paradis

La Terre de feu

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a de ces lieux excentriques qui attirent les voyageurs comme les écrivains. La Terre de feu est un de ces endroits où les écrivains ont pêché une inspiration océane. Les grands auteurs chiliens que sont Francisco Coloane, Luis Sepúlveda et Patricio Manns ont tous trois entendu l’appel du Sud, développant dans leurs écrits la prose du shaman tout comme le souci du paléontologue pour décrire, avec simplicité, la nature puissante de ce bout du monde.

Francisco Coloane

Francisco Coloane

Francisco Coloane et Luis Sepúlveda sont tous deux communistes ; le premier le revendique encore aujourd’hui, alors que le second faisait partie des jeunesses communistes chiliennes. Le poète et chansonnier Patricio Manns, quant à lui, a été un acteur important dans l’élection du gouvernement socialiste de Salvador Allende. Les trois auteurs ont connu l’exil et partagent l’imaginaire du Grand Sud grâce à la formidable histoire de l’homme en terre australe. L’imaginaire de la Terre de feu est né avec sa découverte par les Européens. Ferdinand de Magellan aurait été celui qui nomma ainsi cette terre après avoir aperçu, après son entrée dans le célèbre détroit portant aujourd’hui son nom, de la fumée produite par les indiens fuégiens. Depuis le 16e siècle, l’existence est rude à l’extrême pointe du continent. La terre située entre le détroit de Magellan, au nord, et le Cap Horn, au sud, est le bout du monde pour les aventuriers et les capitaines de navires. De nombreux hommes ont tenté avec un succès relatif de s’y établir.

Les passants du bout du monde

Le voyage en Terre de feu est une expérience formatrice pour les jeunes qui rêvent d’aventures. À la recherche d’expériences fortes que lui a inspirées le Moby Dick de Herman Melville, un jeune Chilien de Santiago reçoit la permission de ses parents d’aller séjourner en Terre de feu durant le congé scolaire de l’été. C’est ainsi que commence le court roman de Luis Sepúlveda, Le monde du bout du monde. Ce garçon de 16 ans pourrait être inspiré de la vie du maître Francisco Coloane à quelques différences près : Coloane est né en 1910 sur l’île de Chiloé dans le Pacifique Sud. C’est à l’âge de 13 ans qu’il part sur l’océan. Le jeune mousse qu’est Coloane découvre une vie austère, mais fabuleusement remplie de découvertes.

Luis Sepulveda

Luis Sepulveda

Dans le roman de Sepúlveda, les premières expériences du jeune héros de la chasse à la baleine vont lui faire détester ce métier traditionnel. Après son exil à Hambourg, en Allemagne, il devient journaliste environnemental et pourchasse les grands pollueurs et exploiteurs de la nature. À la suite de la réception d’une dépêche de Greenpeace portant sur le déplacement en eaux chiliennes d’un baleinier japonais, le journaliste part pour le Chili, le livre En Patagonie de Bruce Chatwin dans ses bagages. Dans le style clair et concis qui lui a valu des éloges pour son premier roman, Le vieux qui lisait des romans d’amour, Sepúlveda met sa plume au service d’une cause, celle de la protection de la vie marine. Cela ne l’empêche en rien d’exploiter le potentiel littéraire des merveilles des fjords et des détroits, tout comme les légendes autochtones de ce bout du monde.

Puerto Eden, Puerto Refugios, Punta Arenas, Ultima Esperanza… Des lieux mythiques préparant les voyageurs à la découverte de ces recoins où la civilisation a peiné à faire son nid. Ce sont ces noms et ces lieux qui ont marqué l’enfance de Francisco Coloane, et qui abreuvent les neuf nouvelles de son recueil Tierra del Fuego. L’écrivain a commencé à décrire ces contrées, son bout du monde à lui, dès l’âge de 16 ans. Déjà, on lui reconnaissait la même force pour raconter les aventures en mer que le Cap Horn en a pour renverser les navires.

Neuf nouvelles qui touchent à toutes les caractéristiques de la Patagonie : la ruée vers l’or, la terre promise, l’odyssée du Beagle de Charles Darwin, et surtout l’impitoyable manège des charognards qui apparaissent dès que le doute s’installe dans la tête des personnages. Ces derniers doivent survivre avec les armes, et le lichen remplace le cactus du Far West. Ce qui impressionne dans ce recueil, c’est l’abondance d’informations qui y circulent sans jamais ennuyer le lecteur. La méfiance est de mise en Tierra del Fuego, car à moins de reconnaître l’accent de son interlocuteur, nous ne pouvons savoir d’où il vient. Devisons-nous avec un marchand, un marin, un exilé ou un meurtrier ?

Tout voyageur est d’abord un rêveur

Pour on ne sait quelle raison, Julio Popper, un des personnages du recueil de Coloane, roumain polyglotte, aboutit en Patagonie, où il dirige une mine d’or d’une main de fer. El Paramo est le dernier refuge des hommes où toutes les nationalités se rencontrent, mais les dialogues se font rarement avant les coups de Remington. En cette fin de 19e siècle, les légendes et les mythologies amérindiennes sont encore bien vivantes, et Popper est un des rares à leur accorder de l’importance, bien qu’il paye pour les paires d’oreilles d’Indiens Selk’nam qu’on lui apporte.

Quant à Patricio Manns, il base son roman Cavalier seul sur une histoire vraie, et construit une superbe fable autour de Julio Popper et sur l’imaginaire des terres du Sud. Francisco Coloane y signe une préface dans laquelle il encense le roman lorsqu’il « déclare sans hésitation que jamais, dans aucun des deux hémisphères, [il n'a lu] un roman aussi généreux que celui-ci ». Avant tout, c’est une histoire d’amour entre cet homme et ce superbe personnage qu’est Drimys Winteri, une Indienne Selk’nam. Le vieux maître Coloane fit remarquer à Patricio Manns que c’est Darwin qui, lors de son passage, nomma Drimys Winteri le magnolia sauvage de la Terre de feu. Cavalier Seul est un roman qu’aimeront les amateurs de récits de voyages et des personnages américains que l’on nomme self-made men.

La Terre de feu est un lieu de voyageurs et donc d’étrangers. À ceux qui s’apprêtent à parcourir la Patagonie et les terres et mers australes, je recommande la lecture de En Patagonie du journaliste reporter anglais Bruce Chatwin. Le reporter parcourt du nord au sud la Patagonie, dont vous découvrirez les différentes significations étymologiques. Ce sont toutes les saveurs de l’ailleurs qui ont immigré, par choix ou nécessité, dans ces contrées : Allemands, Italiens, Américains comme Butch Cassidy, le hors-la-loi, qui selon la légende ira mourir dans le sud de l’actuelle Bolivie. Beaucoup cherchent le chemin du retour vers l’Europe ou l’Amérique du Nord, mais ce ne sont que des rêves. Ce journal de bord renferme aussi une bonne quantité de données historiques. Ce sont tous les mythes que les autres auteurs ont matérialisés en romans que Chatwin réussit à traduire en récits ordonnés, grâce à sa recherche obstinée. Aller en Terre de feu est une chose, mais saisir l’étendue et l’importance de l’activité humaine qui s’y déroule en est une autre. Ce rapide survol devrait, espérons-le, encombrer toutes les lignes aériennes en direction d’Ushuaia.

* * *

Le monde du bout du monde, Luis Sepúlveda, Métailié, 132 p.
Tierra del Fuego, Francisco Coloane, Phébus, coll. «Libretto», 182 p.
Cavalier seul, Patricio Manns, Phébus, coll. «Libretto», 280 p.
En Patagonie, Bruce Chatwin, Grasset, coll. «Les cahiers rouges», 288 p.


* Date originale de publication : 17 juin 2008


11 août 2010  par Eric Bouchard

Bandes d’ados

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Depuis l’avènement de la révolution industrielle, l’adolescence s’est constituée, élargie et segmentée: on distingue les prépubères et pubères, les sixteenagers et eighteenagers, les jeunes adultes et autres Tanguy ! La BD francophone vécut un destin parallèle : s’adressant d’abord aux jeunes, elle devint adulte à la fin des années 60. Et la BD jeunesse en pâtira, alors qu’on appliqua texto la recette des maîtres belges pendant trente ans de séries radoteuses et insipides, avant que les éditeurs ne se décident à garnir leurs catalogues de titres originaux et contemporains.

Soleil, soleil levant et impérialisme culturel

Qu’en est-il pour le public ado ? Depuis la mi-90, un éditeur comme Soleil table sur l’heroic fantasy. À la suite de l’arrivée de mégalithes médiatiques tels Le Seigneur des anneaux ou Harry Potter, ce choix finit par s’avérer si fructueux qu’on croule aujourd’hui sous le genre. L’adaptation des mangas, datant de la même période, culmine en 2005 avec  40% du nombre des titres édités sur le marché de la BD francophone ! Mais bien que ces produits leur plaisent, les ados rongent tous les mêmes os.

Laissons-en aux adolescents

Joann Sfar, directeur de la défunte collection «Bréal jeunesse», reconvertie chez Gallimard sous le label «Bayou », nous offre une épatante première brassée de titres qui séduira un public laissé en friche par la BD. Avec Aya de Yopougon, nous sommes loin des clichés de l’Afrique exsangue, dans une comédie légère et sensible aux couleurs ensoleillées. Yopougon, quartier populaire d’Abidjan en Côte d’Ivoire, est la scène de ces quelques jours de la vie d’Aya, sérieuse jeune femme aspirante médecin, et de ses deux copines, qui songent davantage à remuer du popotin à la discothèque du coin, le Ça va chauffer! Et c’est un prix amplement mérité pour ce lauréat du Meilleur premier album à Angoulême en 2006.

Skateboard et vahinés nous emmène dans le quotidien préado de Flip le dauphin. Confronté aux conflits de ses deux parents, il trouvera un exutoire dans le skateboard et les BD qu’il réalise, mettant en scène son papi sous le charme des douces vahinés lors de son service militaire à Tahiti. Le désir s’éveille, la rencontre des interdits aussi. Sur un ton très juste, Gipi (tiens, un autre lauréat : Meilleur album pour Notes pour une histoire de guerre, publié chez Actes Sud) nous dépeint dans Le local, avec de superbes aquarelles et beaucoup d’ambiance, l’aventure rock de quatre garçons aux tempéraments forts différents qui retrouvent dans leur local et la musique un terrain pour exprimer leur énergie.

Bonhomme néoclassique

Où s’en est allée la bonne vieille aventure classique ? Écrasé depuis longtemps sous le joug du semi-réalisme ou de l’inévitable style «gros nez» des séries d’humour, le traitement réaliste revient de loin avec le trait enthousiasmant de Matthieu Bonhomme (Le Marquis d’Anaon, Dargaud), qui met dans le mille avec deux nouvelles séries prometteuses.

Esteban est un jeune indien de la Terre de Feu, en 1900. Sa mère décédée, il n’a qu’une idée en tête : s’embarquer comme harponneur sur un ba- leinier ! Au quai d’embauche du Léviathan, les marins se tapent sur les cuisses devant ce gringalet téméraire, qui saura néanmoins gagner sa place en rap- pelant le souvenir de sa mère, un ancien amour du capitaine. Et bien vite l’adolescent s’attirera l’amitié de l’équipage grâce à ses talents de conteur, mais aussi au courage dont il fera preuve au cours d’une dangereuse première chasse. Cette chasse à la balei- ne, un sujet plutôt litigieux de nos jours, trouve beaucoup de grâ- ce sous la remise en contexte brillante et documentée de l’auteur.

Dans un Moyen Âge chevaleresque, Guillaume, découvrant que sa sœur aînée a fugué, partie sur les traces d’un père censé être mort, choisira de faire de même, échappant ainsi à la présence d’un beau-père retors et malvenu. Il sera guidé par les auspices d’une cousine qui voit au-delà des choses ; aidé de la rencontre opportune d’un chevalier errant, mal dégrossi et au grand cœur ; et aussi éclairé par une troublante intuition, de plus en plus manifeste, qui devra être apprivoisée. L’esthétisme soigné de Bonhomme insuffle à cette aventure mélancolique une grande authenticité… Mais gare à la tournure fantastique en fin d’album !

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Aya de Yopougon, t.1, Clément Oubrerie & Marguerite Abouet, Gallimard, coll. «Bayou», 112 p.
Les Aventures de Flip, t.2 : Skateboard et vahinés, Morgan Navarro, Gallimard, coll. «Bayou», 96 p.
Le Local, Gipi, Gallimard, coll. «Bayou», 120 p.
Le Voyage d’Esteban, t.1 : Le Baleinier, Matthieu Bonhomme, Milan, 44 p.
Messire Guillaume, t.1 : Les contrées lointaines, Matthieu Bonhomme et Gwen de Bonneval, Dupuis, coll.«Repérages», 48p.


* Date originale de publication : 13 mai 2006


9 août 2010  par Anne-Pascale Lizotte

La Mémoire d’un peuple

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

La Bibliothèque du Nouveau Monde nous régale cette saison de trois nouveaux ouvrages s’ajoutant à la liste déjà fort impressionnante des titres parus dans cette prestigieuse collection des Presses de l’Université de Montréal. Gourmands lecteurs, voici donc venue l’occasion rêvée de vous inviter hardiment à renouer avec nos racines littéraires ! Laissez-vous happer par l’univers de trois hommes plus grands que nature : Louis Dantin, Albert Lozeau et Claude Gauvreau.

C’est tout l’héritage d’un peuple qui se dessine à travers ces figures de proue de la littérature québécoise du 20e siècle. La BNM a rassemblé pour nous, dans l’ordre chronologique de leur première parution, les Essais critiques de Louis Dantin, qui fut tour à tour critique exceptionnel de la culture québécoise et précieux mentor auprès d’une panoplie d’écrivains majeurs. On nous présente également les Œuvres poétiques complètes d’Albert Lozeau, révélant un poète empreint d’une sensibilité étonnante de lucidité. Paraissent finalement les Lettres à Paul-Émile Borduas de Claude Gauvreau.

Pour chaque ouvrage édité, nous retrouvons une introduction situant l’auteur et d’importants éclaircissements sur divers aspects du texte étudié. Dans plusieurs cas, l’ajout de documents inédits s’inscrit en parallèle et assure une juste interprétation de l’œuvre globale. Depuis maintenant vingt-cinq ans, la BNM concrétise un formidable élan d’appro- priation de notre patrimoine littéraire en insufflant une seconde vie aux textes fondamentaux de notre littérature. L’ensemble des œuvres présen- tées dans cette magnifique collection témoigne d’une vaste entreprise en mouvance, peuplée de découvertes de textes inédits révélant parfois des pans entiers de notre foisonnante histoire culturelle. Par la voie d’éditions critiques établissant le texte authentique des œuvres étudiées ainsi que leur lisibilité dans un contexte contemporain, la Bibliothèque du Nouveau Monde propose une relecture des textes fondamentaux jalonnant plus de 450 ans d’histoire littéraire. Le corpus d’éditions critiques dirigé de main de maître par l’éminent homme de lettres Jean-Louis Major étudie notre patrimoine littéraire selon trois grandes étapes : les écrits de la Nouvelle-France, les textes du 19e siècle, puis finalement les œuvres du 20e siècle, siècle de la modernité s’étendant jusqu’à l’apparition du Nigog. Auda- cieuse pléiade, gardienne de notre héritage littéraire, la BNM s’attarde aux genres littéraires pratiqués selon les époques : récits de voyage, roman, poésie, journal, conte, nouvelle, essai, satire, polémique, théâtre, chronique et correspondance.

Grâce au travail rigoureux d’une multitude de chercheurs chevronnés, c’est une véritable tradition de l’édition critique qui a vu le jour dans nos milieux universitaires. La Bibliothèque du Nouveau Monde reflète la couleur de notre héritage culturel et contribue au miroitement de celui-ci par-delà nos frontières. À l’instar de notre littérature, elle est en évolution constante et chacune des œuvres éditées reconfigure l’appréciation de l’ensemble de la collection destinée à tous les amoureux de l’histoire littéraire tout en s’érigeant comme un outil indispensable à la recherche. Puisse-t-elle continuer de nous révéler le vrai visage de ceux qui furent les pionniers de notre société.

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Essais critiques (2 volumes), Louis Dantin, éd. d’Yvette Francoli, PUM, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 995 p. ch.
Œuvres poétiques complètes, Albert Lozeau, éd. de Michel Lemaire, PUM, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 688 p.
Lettres à Paul-Émile Borduas, Claude Gauvreau, éd. de Gilles Lapointe, PUM, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 459 p.

Tous les titres de la collection sur le site des PUM

* Date originale de publication : 1er novembre 2002


6 août 2010  par Laurent Borrégo

La pensée des marges

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a des auteurs inclassables et des livres à dos de poissons : on aimerait réussir aisément à les classer, mais indéfiniment ils se défilent afin de se loger là où on les attend le moins. Ce sont des écrivains qu’on ne peut qualifier de philosophes, mais leurs livres bouleversent la scène intellectuelle depuis des générations.

Ces auteurs se tiennent solitaires tel Zarathoustra sur sa montagne. Quelle chance pour nous qu’ils en redescendent et nous livrent les fruits de leurs méditations dans des livres aussi beaux que le dernier recueil d’essais et d’articles de Pierre Klossowski ! Orné d’un dessin de l’auteur, ce recueil publié aux éditions Le Promeneur s’intitule Tableaux vivants. Avec raison, car les essais réunis ici n’ont en rien perdu la vitalité et la rigueur que toutes pensées authentiques revendiquent. Parce qu’il est un exégète de Sade et de Nietzsche, féru de théologie et s’adonnant à la peinture représentant un érotisme jamais vu ni pensé, Klossowski ne peut qu’interpeller intimement le lecteur de sa voix si unique et forte. Entreprenez la lecture des Élégies de Duino ou bien le commentaire magistral des œuvres de son grand frère, Balthus, mort il y a quelques mois : vous saurez ainsi ce que veut dire « être transfiguré par une œuvre ».

De son côté, Jean-Luc Nancy est plus proche du philosophe de haut calibre que du romancier, délaissant tout système afin de s’infiltrer avec génie dans les méandres modernes de l’ontologie et de l’éthique. La Pensée dérobée, son dernier livre aux éditions Galilée, porte un titre inspiré d’une pensée de Georges Bataille : « Je pense comme une fille enlève sa robe. » Sur quelles bases pouvons-nous recommencer à penser notre situation dans le monde sans pour autant faire intervenir les concepts autorisés de notre modernité ? La pensée mise à nu, que pouvons-nous dire de nouveau sur l’éthique, la politique et ce rapport que nous entretenons avec le corps ? Je crois que Nancy nous livre depuis longtemps un travail de philosophe amoureux d’une sagesse désacralisée : la patience infinie d’un travail sur le langage passant par le corps. Une œuvre dont le lecteur ressort transformé : c’est rare ; il ne faudrait pas manquer celle-ci.

Dans un même ordre d’idées, le second recueil de textes de Philippe Sollers publié chez Gallimard, Éloge de l’infini, en donnera largement aux lecteurs inconditionnels comme aux critiques spécialistes de Sollers. Dans les deux cas, force est de reconnaître que Sollers fait figure de libre penseur original, possédant une culture immense et sachant manier l’ironie avec une telle force que cela n’aurait sûrement pas déplu à Socrate, l’emmerdeur par excellence ! Il y a un régal tout spirituel à lire « Les passions de Francis Bacon » ou encore « Duras, médium » et « L’athéisme existe-t-il ? » . Sollers possède cette force d’écriture unie à une vision des choses percutantes qui laisse le lecteur avec le sentiment d’avoir lu, enfin, un penseur qui, ne négligeant pas cette culture vieille de trois mille ans, fait une lecture de notre monde lucide et brillante. Ouvrez et lisez, de toute urgence !

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Tableaux vivants, Pierre Klossowski, Le Promeneur
La pensée dérobée, Jean-Luc Nancy, Galilée
Éloge de l’infini, Philippe Sollers, Gallimard, coll. «Blanche»


* Date originale de publication : 1er septembre 2001


2 août 2010  par May Sansregret

Ceux qu’on pensait ne jamais aimer

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Les contes traditionnels fourmillent d’êtres détestables et tyranniques qui sèment nombre d’embûches sur la route du héros ou de l’héroïne. Tel est le rôle généralement attribué aux belles-mères, celles qui, on s’en souvient, ont rendu si pénible la vie de Cendrillon et de Blanche-Neige. Heureusement, cet héritage n’a pas empêché la littérature romanesque pour la jeunesse de délaisser ce stéréotype pour réactualiser complètement le personnage.

C’est ainsi qu’Anne Vantal nous présente, dans Chère Théo, une belle-mère grecque aussi exotique que fascinante, dotée d’une magnifique authenticité. L’attachement qui naît entre elle et l’héroïne est extrêmement fort et demeure au premier plan du roman. Rapidement, la jeune fille souffre d’un sentiment de culpabilité face à sa mère, mais l’auteur en profite pour livrer au lecteur un savoureux entretien où la mère explique pourquoi elle ne se sent en rien menacée. Malgré tout, un véritable drame survient plus tardivement dans le récit lorsque le de la jeune fille et Théo se quittent. Cette femme, qui fut si longtemps dans sa vie, disparaît tout à coup : « L’arrivée de Théo avait été un cadeau des dieux. Son départ, un coup du diable. » En fait, Chère Théo constitue un véritable hommage aux individus qui croisent notre vie et qui, heureusement, y laissent une parcelle d’eux-mêmes.

Dans la même lignée, mais pour les plus jeunes lecteurs, Nancy Montour nous offre Le Cœur au vent, un roman illustré avec chaleur et poésie par Geneviève Côté. Cette fois-ci, le récit relate le temps d’apprivoisement entre l’héroïne et son beau-père. Ce dernier, à l’image de l’ancre tatouée sur son bras, prétend être un port d’attache pour cette famille meurtrie. Au fil du récit, il parvient à se hisser dans le cœur de la petite. C’est avec philosophie et admiration qu’elle l’accueille volontiers dans sa vie : « (…) Vincent, lui, a choisi de veiller sur moi parce que mon papa n’est plus là. »

Dans Tu parles Charles, le héros de Vincent Cuvellier trouve aussi du réconfort, mais pas là où il s’y attendait. Ses parents, autrefois séparés, sont à nouveau ensemble, mais il semble qu’ils n’en aient plus pour bien longtemps. Les chicanes se poursuivent et le héros sent l’inévitable approcher. De plus, il doit chaque jour apporter les devoirs à un garçon de sa classe, Charles, qui est alité à la suite à un accident. Il le fait à contrecœur, car il le considère comme un « type pas comme les autres » qui a « une tête de vieux, des habits de vieux » et même que « quand il n’est pas là, on ne le remarque même pas ». Pourtant, il se sent mieux aux côtés de Charles. Peu à peu, il découvre son humour, ses intérêts et sa véritable personnalité. Étrangement, cette nouvelle amitié saura alléger les souffrances qui le submergent.

Ainsi, bien que ces trois textes traitent d’un sujet très précis, idéal pour susciter des discussions, ils offrent surtout un magnifique moment de lecture empreint d’émotion et de sensibilité. Il est même surprenant de voir de quelle façon ils nous démontrent que, parfois, ceux que l’on croyait nos ennemis viennent tout doucement, à la manière d’une fée marraine, améliorer notre existence.

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Chère Théo, Anne Vantal, ill. de Marc Boutavant, Actes Sud Junior, coll. «Les premiers romans», 70 p.
Le Cœur au vent, Nancy Montour, Dominique et compagnie, coll. «Roman rouge», 43 p.
Tu parles, Charles !, Vincent Cuvellier, Éditions du Rouergue, coll. «ZigZag», 87 p.


Autres titres sur le thème du divorce :

Le Dé-mariage, Babette Cole, Seuil jeunesse, 40 p.
Ma maman ours est partie, René Gouichoux, ill. de Olivier Tallec, Père castor/Flammarion, 30 p.
Un chien dans un jeu de quilles, Carole Tremblay, ill. de Dominique Jolin, Soulières, coll. «Chat de gouttière», 167 p.


* Date originale de publication : 19 septembre 2004



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