Le Délivré

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6 septembre 2010  par Le délivré

Rôles inversés

Le 31 août dernier, libraires et bibliothécaires étaient conviés à découvrir les points forts de la rentrée automnale de Dimedia, l’un des plus importants diffuseurs (et distributeurs) de livres de langue française au Canada. L’opportunité était trop belle pour ne pas vous dévoiler l’un de ces aspects peut-être moins connus du métier de libraire…

Car être libraire, c’est aussi être un acheteur avisé. Chaque mois, les représentants des différents diffuseurs de livres, chacun d’entre eux diffusant de manière exclusive quantités d’éditeurs sur le territoire national (près de 150 pour Dimedia, dont une quarantaine d’éditeurs québécois), rendent visite aux libraires pour leur présenter leurs programmes de parutions. Les libraires en charge des achats fixent alors, sur foi de leur connaissance des auteurs et des éditeurs, des ventes, des goûts de leur clientèle, mais aussi de leur propre sensibilité, le nombre d’exemplaire qu’ils désirent recevoir d’office pour chaque titre lors de sa mise en marché.

L'un des titres-phares de la rentrée québécoise

L'un des titres-phares de la rentrée québécoise

Or, une journée de diffuseur, c’est un peu le best-of de la saison à venir ; pas d’achat à cette occasion, mais plutôt une entreprise de charme visant à aller chercher les appuis des libraires, « principaux et premiers alliés des éditeurs », sur les locomotives éditoriales comme sur les coups de cœurs des éditeurs et autres nouvelles valeurs montantes qui défraieront à coup sûr les chroniques culturelles des médias généralistes au moment les machines promotionnelles des éditeurs se mettront en marche. En effet, pas question d’être en rupture de stock lorsque tous les lecteurs s’arracheront les exemplaires de la prochaine coqueluche du monde du livre ; les libraires doivent assurer.

On a mis les petits plats dans les grands lors de ce rendez-vous au Reine Elizabeth où notre maître de cérémonie, Pascal Assathiany, président de Dimedia, a fait déplacer deux pointures françaises pour le programme de l’avant-midi : Emmanuelle Vial, directrice de Points, et Vera Michalski, présidente-fondatrice du groupe Libella. Mais avant tout, Assathiany nous instruit sur les développement du livre électronique, alors qu’il nous annonce que dès la semaine prochaine, les versions numériques de près de 700 titres de leur fonds de commerce seront disponibles à l’attention des librairies, et que des nouveautés suivront ensuite. Modus operandi : le client se rendra en librairie pour se procurer un jeton avec lequel il pourra effectuer le téléchargement du fichier de son bouquin, à un prix d’au moins 20% inférieur à la version papier.

Emmanuelle Vial

L’énergique Emmanuelle Vial, qui a succédé à Robert Pepin chez Seuil Policiers, nous raconte les mises en place des récits de ses incontournables de l’automne, adaptations de romans américains surtout : Habillé pour tuer de Jonathan Kellerman, Le prédateur de C.J. Box, L’envers du décor de Joseph Wambaugh ; puis celle de la dernière enquête d’un commissaire Wallender vieillissant et mélancolique, L’homme inquiet d’Henning Mankell.

Vial a également participé à la relance de Points en 2005. Le département poche du Seuil (qui pioche aussi dans les catalogues de l’Olivier, Chritian Bourgois, Viviane Hamy, Sonatine, Métayer, etc.) élargit alors considérablement son spectre éditorial pour atteindre le plateau des quelques 250 titres publiés annuellement, dont 10% d’inédits, avec une « insistance sur le qualitatif », le poche étant par essence un fonds se bâtissant sur le long terme. Côté littérature générale, Points, qui vient d’inaugurer son nouveau site, nous offre pour la rentrée une brochette de titres enthousiasmants dont Le chasseur de l’Australienne Julia Leigh, coup de cœur de l’équipe éditoriale, Netherland de Joseph O’Neill, le livre de chevet de Barack Obama, Rencontres fortuites de la Canadienne Mavis Gallant, ou encore Contes carnivores du Belge Bernard Quiriny, un recueil de nouvelles à l’imagination débridée s’étant déjà mérité une avalanche de prix, et qui semblait d’ailleurs le favori de Madame Vial… Côté policier, les projecteurs semblent braqués sur Fakirs d’Antonin Varenne, une « vraie découverte, du niveau des meilleurs Fred Vargas ».

Vera Michalski

Vera Michalski

Arrive ensuite Vera Michalski, présidente fondatrice du groupe Libella, qui existe depuis 2000 et regroupe les éditeurs Buchet-Chastel, Le Temps Apprivoisé, Phébus, Maren Sell et bien sûr Noir sur Blanc, maison qu’elle a fondée en 1986 avec son défunt mari Jan Michalski. Née du désir de faire découvrir les écrivains de L’autre Europe, celle de l’Est, à cette époque où le rideau de fer tenait toujours, Noir sur Blanc affiche une prédilection pour les auteurs classiques et contemporains, les témoignages et la littérature de voyage au sens large.

L'intéressante couverture de « Les pérégrins » offre une vue comparée des principaux fleuves du monde.

L'intéressante couverture de « Les pérégrins » offre une vue juxtaposée de fleuves du monde.

De sa voix de fontaine, Michalski nous présente à son tour les figures de proue de la rentrée Libella, dont Bifteck de Martin Provost (Phébus) ; récit truculent autour d’un boucher porté sur la chose et de paternité ; Les pérégrins de la Polonaise Olga Tokarczuk (Noir sur blanc), collage d’histoires sur le phénomène du voyage ; Du plomb dans le cassetin de Jean-Bernard Maugiron (Buchet-Chastel), émouvant cri-hommage aux ouvriers du livre ; Quand blanchit le monde de la Pakistanaise Kamila Shamsie (Buchet-Chastel), destin de femme dont le titre fait référence aux ombres projetées sur les murs, telles des photographies négatives, des victimes de l’explosion d’une bombe atomique ; ou encore Léa de Pascal Mercier (Maren Sell), dernier opus de l’auteur de l’acclamé Train de nuit pour Lisbonne.

Après un repas copieux, la seconde partie de cette journée spéciale sera consacrée aux éditions du Boréal, principal éditeur de littérature générale au Québec, et c’est son directeur éditorial lui-même, Jean Bernier, qui alternera présentations des œuvres-phares de la saison et entrevues avec leurs auteurs, pour un après-midi bien rempli. On y rencontrera Nicolas Langelier autour de Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, sur l’expérience particulière d’une génération : le bonheur obligatoire, vrai-faux ouvrage de psycho-pop, choisie en tant que forme représentative de notre époque ; ou Michael Delisle pour Tiroir N° 24, errance urbaine d’un orphelin dépolitisé dans le Québec référendaire. On se laissera bercer par la voix de Suzanne Jacob, le temps d’une lecture de la nouvelle éponyme de son recueil Un dé en bois de chêne. On recevra un exemplaire de La constellation du lynx, car on ne pourra passer à côté de ce livre absolument exceptionnel d’un Louis Hamelin obsédé par les pistes de l’après-Crise d’Octobre. Octobre ne sera pas en reste cette saison tandis que deux romans jeunesse en traitant paraîtront également : 21 jours en octobre de Magali Favre (coll. «Inter») et Mesures de guerre d’André Marois (coll. «Junior»).

Christian Nadeau

Christian Nadeau

Puis viendront les essais, et on écoutera avec grand intérêt les propos du philosophe Christian Nadeau, qui dans Contre Harper : bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, a approché la politique de l’actuel gouvernement canadien non pas dans une optique partisane, mais bien dans un examen de ses valeurs, imposées d’une manière qui les feront persister encore longtemps après un éventuel renversement des Conservateurs. Car l’idéologie d’Harper, en affaiblissant les institutions canadiennes, englue la population dans des combats pour des libertés tenues pour acquises depuis longtemps, et se donne du même coup le pouvoir d’agir sur d’autres plans… Mentionnons également qu’on attendra avec hâte Les femmes en politique changent-elles le monde ? de Pascale Navarro, qui s’interroge notamment sur l’apport concret de la présence féminine croissante et de la revendication du rôle de la maternité dans l’action politique, et Ma dernière conférence : La planète en héritage de David Suzuki, synthèse de la pensée et de l’action du célèbre généticien écologiste, et livre inspirant sur le vieillissement.

Jean Paré

Jean Paré

Finalement, on écoutera avec émotion l’interview de Jean Paré autour de la pensée de Marshall McLuhan, alors que paraîtra la version française de la biographie de Douglas Coupland (Génération X) de cet intellectuel et théoricien de la communication, qui, dès les années 60, avait prédit les concepts d’«interdépendance électronique» et de «village global». En tant que traducteur en français de l’œuvre de McLuhan, c’est évidemment a Jean Paré que revenait le droit, dit-il à la blague, de traduire sa biographie ! En fouillant ses notes, le fondateur du magazine L’actualité a également découvert quantité d’entrevues inédites avec l’écrivain canadien le plus cité au monde, qui feront aussi l’objet d’une parution.

On saute quelques passages pour ne pas s’éterniser, car il y eût encore bien d’autres choses lors de cette journée qui, somme toute, inversait les rôles : oui, oui, c’était bien au tour des libraires de se faire présenter des histoires…


3 septembre 2010  par Caroline Le Gal

Collection Café Voltaire

Le bâtiment de l'ancien Café Voltaire

Le bâtiment de l'ancien Café Voltaire

Jetons un œil sur cette collection nommée «Café Voltaire» que nous proposent les éditions Flammarion, du nom du célèbre café aujourd’hui disparu du Quartier latin à Paris, Place de L’Odéon. Fondé au début de l’année 1750, ce café deviendra vers les années 1880 un lieu emblématique pour les écrivains, poètes et autres artistes en vogue, soucieux de pouvoir partager leurs idées entre eux, mais aussi au plus grand public. La raison de cet hommage est que le siège actuel du département de littérature des éditions Flammarion fut occupé pendant plus d’un siècle par le célèbre Café, lieu auquel les noms de Valéry, Gide ou Mallarmé donneront toutes ses lettres de noblesse.

Comme le dit sa responsable, Teresa Cremisi, « l’esprit de cette collection était déjà dans les murs, il ne nous restait qu’à le faire revivre ». La collection se compose de livres d’une centaine de pages, écrits uniquement en langue française, et sans limite de liberté de pensée. Elle compte aujourd’hui vingt-et-un titres, publiés à raison de cinq titres par année depuis sa création en 2006. La grande majorité de ceux-ci traitent surtout de sociologie, d’histoire, de politique, d’art, de philosophie ou de littérature. Les thèmes abordés sont divers et variés, mais restent toujours en accord avec l’actualité. Et même si ces thèmes restent assez universels, chaque parution est plutôt particulière : soit l’auteur est interviewé, soit il nous livre une impression sur un sujet d’aujourd’hui en nous faisant part de son ressenti, avec ses mots à lui. Le rôle de cette collection se veut d’être un souffle nouveau afin d’instaurer le débat entre le lecteur et le ou les auteurs.

Pour en montrer certains aspects assez atypiques, nous nous attarderons sur deux parutions : Éloge de l’amour d’Alain Badiou avec Nicolas Truong, où le philosophe français nous parle d’amour et de philosophie, et Malaise dans les musées de Jean Clair, qui aborde quant à lui le marché de l’art tout en livrant ses avis personnels sur l’art contemporain.

badiou

Alain Badiou est l’un des seuls philosophes contemporains à s’intéresser à l’amour, sujet controversé en philosophie… Pour illustrer ce constat, il cite par exemple Schopenhauer, plus pragmatique, qui pensait que l’amour était un leurre et servait uniquement à la reproduction de l’espèce. Une des toutes premières phrases du livre est par ailleurs celle de Platon qui disait que « Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie ».

Si l’expérience amoureuse comporte en tous points une dose incroyable de hasard, que l’élan amoureux est à la fois universel, mais unique lorsque nous le vivons, que l’amour est, et le restera, une confiance faite au hasard, Alain Badiou pense qu’au 20e siècle, les relations amoureuses se veulent plutôt réconfortantes et sécuritaires, aux dépens de l’aventure et des prises de risque. La jouissance rapide, le manque d’engagement et surtout ces sites de rencontres qui nous confortent en nous laissant choisir l’autre à l’aide de photos et différents critères (couleur de peau, taille, fumeur ou non, bon niveau d’études…) peuvent nous laisser perplexes. Ceux qui cherchent l’amour en oublient alors de se poser la vraie question : « L’amour peut-il se vivre sans passion, sans lâcher-prise ? Les propos que Badiou met en relief dans ce livre sont d’autant plus intéressants qu’il compare les doctrines des philosophes qu’il analyse à leurs propres vies amoureuses…

Mais l’amour peut avoir plusieurs visages. L’essai de Jean Clair, conservateur de renommée mondiale, est en réalité un pamphlet dans lequel il entend dénoncer les dérives de la politique culturelle française, dont un des points critiques est pour lui le prêt d’œuvres d’art. L’ouvrage de Jean Clair se pose comme une réponse à chaud à l’accord signé le 6 mars 2006 entre la France et les Émirats Arabes Unis pour la construction du Musée universel d’Abou Dabi, pour lequel la France prêterait pour 1 milliard d’euros d’œuvres d’art sur trente ans. Pour lui, les musées ne sont pas à vendre et les œuvres perdent leur âme si elles sont déplacées de leur lieu de création originelle. Ces propos de l’auteur l’ont déjà confronté à des débats houleux avec le monde des artistes… Clair compare ce genre de projet à Las Vegas, temple du plaisir et du divertissement rapide, dénué de sens et d’humilité.

Il est certain qu’on peut comprendre Jean Clair sur le fait que l’Art est devenu une monnaie rentable, comme nous le voyons dans le cas de ce prêt culturel ; en effet, maintenant, des moyens extraordinaires peuvent être mis au service d’une certaine conception «clinquante» de l’art, bien à l’opposé d’une conception de l’Art en tant que moyen d’expression populaire qui se veut démocratique, aussi là pour les petits musées. Par ailleurs Clair, grand lecteur de Walter Benjamin, souligne que les gens fondent aujourd’hui leur crédit artistique sur ce qui est beau esthétiquement ; sauf que l’esthétique ne retransmet pas le travail du détail, de l’émotion transmise et surtout du message de l’artiste.

L’âge de Jean Clair nous invite aussi à relire à travers ses yeux une histoire de l’art différente qu’en ferait un critique d’aujourd’hui. Jean Clair pensera toujours, et il le précise, qu’une œuvre d’art n’est pas un «produit» : sa singularité fait qu’elle ne peut précisément pas, à l’inverse des objets de l’industrie, être «reproduite». De tels propos peuvent alors choquer certains musées qui ne subsistent qu’avec les prêts d’œuvres d’art, car pour ces musées, amener la culture dans les plus petites villes, promouvoir toutes les formes d’expression artistique, c’est aussi un acte militant en faveur de l’art.

En somme, à travers ces deux ouvrages, on découvre des personnages publics sous un autre jour. Cette liberté de parole, de la consigne première du refus de la langue de bois, donne un cachet tout particulier à cette collection, tout en réinvestissant l’esprit du fameux Café Voltaire. Mentionnons en terminant que cette collection s’appelle aussi «Les batailleurs», reflétant en cela cette volonté de monter au front des débats contemporains.

* * *

Éloge de l’amour, Alain Badiou avec Nicolas Truong, Flammarion, coll. «Café Voltaire», 90 p.

Malaise dans les musées, Jean Clair, Flammarion, coll. «Café Voltaire», 139 p.


23 août 2010  par Caroline Le Gal

Truffaut, Burton et le roman

Qu’est-ce qui fait la différence entre un cinéaste et un cinéaste-écrivain ? D’où vient cette impression étrange que les cinéastes-écrivains ne tournent pas avec la même pellicule que les autres ? Que font-ils, ces cinéastes-là, que ne font pas les autres ? Si le cinéma est une lecture, à quoi sert le cinéaste-écrivain ? À pouvoir lire des films.

L’écrivain restera toujours un observateur du monde, tandis que le cinéaste le fabriquera en images. Tout film est construit de mots pour panser nos maux en images, car dans la vie, on parle très rarement comme dans les livres ou comme dans certains films. Les mots du quotidien sont souvent simples, maladroits et très éloignés des phrases pertinentes ou des images chocs.

Il y a de fortes similitudes entre le travail de l’écriture et de la mise en images. L’écrivain relira sans cesse chaque phrase pour encore et encore l’améliorer, comme le cinéaste refera chaque prise autant de fois qu’il le faut. L’esthétique de l’image ou du mot n’est pas toujours dirigée vers le beau pour le cinéaste-écrivain. La sincérité du propos et de l’image se doit d’être précise et dénuée d’effets spectaculaires qui nuiraient au résultat final.

Comme le disait le célèbre réalisateur et scénariste François Truffaut, le plus emblématique de ces cinéastes-écrivains de la Nouvelle Vague : « Je fais des films pour réaliser mes rêves d’adolescent, pour me faire du bien et, si possible, faire du bien aux autres ».

Né en 1932 à Paris, François Truffaut se passionne pour le cinéma dès son plus jeune âge. À dix ans, il passe le plus clair de son temps dans les salles de cinéma. Délaissant les bancs de l’école assez rapidement, il fonde un ciné-club à l’âge de quinze ans. Sa passion pour l’écriture ne s’arrête pas en chemin, alors qu’il devient critique de cinéma pour la revue Les cahiers du cinéma. Aux côtés de Claude Chabrol, Éric Rohmer et Jean-Luc Godard, François Truffaut fera partie de la Nouvelle Vague, mouvement cinématographique avant-gardiste par lequel on verra apparaître une nouvelle façon de produire, de tourner et de fabriquer des films. Inspirée par la passion de l’écriture et le souci du mot, ces jeunes réalisateurs s’opposent aux traditions habituelles, soit une simple lecture du roman, sans en transcender l’essence même.

Fortement inspiré par l’œuvre d’Honoré de Balzac, François Truffaut calquera l’intrigue de Le Lys dans la vallée dans son film Baisers Volés, sorti en 1968. Outre sa passion fidèle envers Balzac, il adaptera Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et Chambre verte d’Henry James. Truffaut a également écrit plusieurs ouvrages sur le cinéma. Parmi ses ouvrages, le Hitchbook, livre-entretien avec Alfred Hitchcock, reste une des références pour qui veut comprendre le cinéma. Productif et assoiffé d’écriture, il écrira et réalisera tous ses films.

L’invention de la caméra 16 mm éclair, légère et silencieuse, et le goût des tournages en extérieur, imposent une nouvelle esthétique plus proche du réel et va permettre à cette nouvelle génération de réalisateurs férus de lettres de s’exprimer entièrement. La Nouvelle Vague est apparue dans les années d’après-guerre, alors que des jeunes gens animés par un désir de cinéma aspiraient à une vie libre et sans concessions.

Image tirée de « Fahrenheit 451 »

Image tirée de « Fahrenheit 451 »

Alors que le cinéma français de l’époque était relativement dépourvu de créativité et d’originalité, se contentant souvent d’être un simple support au récit, les jeunes cinéastes de la Nouvelle Vague en bousculèrent les règles et fondements : par la prise en considération du point de vue du spectateur par le biais de gros plans et des jeux de regards, par de nombreux arrêts sur images, ralentis et styles saccadés… retransmettant ainsi la sensation qu’aurait un lecteur. Tout cela s’unit afin que le film rappelle sans cesse qu’il est un film, et qu’on ajoute un certain militantisme, suivant les thèmes abordés. Le souci du détail préconisé n’est pas le résultat d’un perfectionnisme contrai- gnant, car il participe à l’équilibre du film, à la construction du roman. Chacun de ces détails se charge de sens et contribue à l’enrichissement de l’image et de sa profondeur. Tous les spectateurs ne les distinguent pas, mais ceux qui les remarquent peuvent alors approfondir leur lecture.

Dans un tout autre style, considérons maintenant Tim Burton, réalisateur, producteur et écrivain américain né en 1958. Comme François Truffaut, Burton fréquente dès ses dix ans le cinéma de son quartier. Il découvre alors le monde de l’épou- vante et des monstres. C’est tout naturellement que Tim Burton se dirigea vers des études en cinéma d’animation. Il est embau- ché par les Studios Disney en 1979, qu’il quittera en 1984.

Tous ses films ont de fortes similitudes, comme cette empreinte gothique basée sur l’effet des ombres pour créer un univers inquiétant, et où la présence de monstres, d’animaux ou du monde du cirque sont autant de codes visuels évoquant son enfance.

En ce qui concerne ses références littéraires, Edgar Allan Poe demeure son mentor en tant qu’auteur. Il découvre son œuvre, tout comme l’univers du cinéma, à l’âge de dix ans, en débutant par ses poèmes. Ne délaissant aucune forme d’expression, Burton publie La triste fin du petit Enfant Huître en 1998, recueil de poèmes courts illustrés par lui-même réunissant ses deux passions après le cinéma : le dessin et l’écriture.

Ce livre raconte des histoires d’enfants-monstres aux destins tragiques, tout cela écrit d’une plume noire et acerbe. Le film L’étrange noël de Monsieur Jack, pour lequel il a participé à l’écriture du scénario, est tiré de l’un de ces poèmes. Tim Burton dira qu’en processus de création, ses œuvres se façonnent, tels des livres, chapitres après chapitres.

* * *

Si le cinéma ne peut se concevoir sans l’écriture, une question se pose : quand peut-on dire qu’un livre est achevé ou qu’un  film en est à sa dernière prise ?

Image tirée du court-métrage « Vincent » de Burton, hommage proclamé à Vincent Price

Image tirée du court-métrage « Vincent » de Burton, hommage proclamé à Vincent Price

Car à partir de cet instant, le réalisateur, l’écrivain ou le scénariste est comme dépossédé de son bien. Dès lors, on ne peut s’empêcher de dire que tant qu’il y aura des lecteurs et des spectateurs, le livre et le film vivront pour toujours. L’écrivain se retourne quand le cinéaste voit. Le cinéaste travaille avec l’image, quand l’écrivain lutte pour soustraire du passé une réalité qui le rend étranger à lui-même. Le cinéaste filme pour l’après, l’écrivain écrit l’avant.

Lire les films, voilà le but du cinéaste-écrivain qui écrit et lit son film pour que nous puissions le voir et en faire notre propre lecture.

* * *

Hitchcock par Truffaut, François Truffaut et Alfred Hitchcock, avec la coll. de Helen Scott, Gallimard, 312 p.
La triste fin du petit Enfant Huître et autres histoires, Tim Burton, 10/18, coll. «Domaine étranger», 122 p.


13 août 2010  par Simon Paradis

La Terre de feu

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a de ces lieux excentriques qui attirent les voyageurs comme les écrivains. La Terre de feu est un de ces endroits où les écrivains ont pêché une inspiration océane. Les grands auteurs chiliens que sont Francisco Coloane, Luis Sepúlveda et Patricio Manns ont tous trois entendu l’appel du Sud, développant dans leurs écrits la prose du shaman tout comme le souci du paléontologue pour décrire, avec simplicité, la nature puissante de ce bout du monde.

Francisco Coloane

Francisco Coloane

Francisco Coloane et Luis Sepúlveda sont tous deux communistes ; le premier le revendique encore aujourd’hui, alors que le second faisait partie des jeunesses communistes chiliennes. Le poète et chansonnier Patricio Manns, quant à lui, a été un acteur important dans l’élection du gouvernement socialiste de Salvador Allende. Les trois auteurs ont connu l’exil et partagent l’imaginaire du Grand Sud grâce à la formidable histoire de l’homme en terre australe. L’imaginaire de la Terre de feu est né avec sa découverte par les Européens. Ferdinand de Magellan aurait été celui qui nomma ainsi cette terre après avoir aperçu, après son entrée dans le célèbre détroit portant aujourd’hui son nom, de la fumée produite par les indiens fuégiens. Depuis le 16e siècle, l’existence est rude à l’extrême pointe du continent. La terre située entre le détroit de Magellan, au nord, et le Cap Horn, au sud, est le bout du monde pour les aventuriers et les capitaines de navires. De nombreux hommes ont tenté avec un succès relatif de s’y établir.

Les passants du bout du monde

Le voyage en Terre de feu est une expérience formatrice pour les jeunes qui rêvent d’aventures. À la recherche d’expériences fortes que lui a inspirées le Moby Dick de Herman Melville, un jeune Chilien de Santiago reçoit la permission de ses parents d’aller séjourner en Terre de feu durant le congé scolaire de l’été. C’est ainsi que commence le court roman de Luis Sepúlveda, Le monde du bout du monde. Ce garçon de 16 ans pourrait être inspiré de la vie du maître Francisco Coloane à quelques différences près : Coloane est né en 1910 sur l’île de Chiloé dans le Pacifique Sud. C’est à l’âge de 13 ans qu’il part sur l’océan. Le jeune mousse qu’est Coloane découvre une vie austère, mais fabuleusement remplie de découvertes.

Luis Sepulveda

Luis Sepulveda

Dans le roman de Sepúlveda, les premières expériences du jeune héros de la chasse à la baleine vont lui faire détester ce métier traditionnel. Après son exil à Hambourg, en Allemagne, il devient journaliste environnemental et pourchasse les grands pollueurs et exploiteurs de la nature. À la suite de la réception d’une dépêche de Greenpeace portant sur le déplacement en eaux chiliennes d’un baleinier japonais, le journaliste part pour le Chili, le livre En Patagonie de Bruce Chatwin dans ses bagages. Dans le style clair et concis qui lui a valu des éloges pour son premier roman, Le vieux qui lisait des romans d’amour, Sepúlveda met sa plume au service d’une cause, celle de la protection de la vie marine. Cela ne l’empêche en rien d’exploiter le potentiel littéraire des merveilles des fjords et des détroits, tout comme les légendes autochtones de ce bout du monde.

Puerto Eden, Puerto Refugios, Punta Arenas, Ultima Esperanza… Des lieux mythiques préparant les voyageurs à la découverte de ces recoins où la civilisation a peiné à faire son nid. Ce sont ces noms et ces lieux qui ont marqué l’enfance de Francisco Coloane, et qui abreuvent les neuf nouvelles de son recueil Tierra del Fuego. L’écrivain a commencé à décrire ces contrées, son bout du monde à lui, dès l’âge de 16 ans. Déjà, on lui reconnaissait la même force pour raconter les aventures en mer que le Cap Horn en a pour renverser les navires.

Neuf nouvelles qui touchent à toutes les caractéristiques de la Patagonie : la ruée vers l’or, la terre promise, l’odyssée du Beagle de Charles Darwin, et surtout l’impitoyable manège des charognards qui apparaissent dès que le doute s’installe dans la tête des personnages. Ces derniers doivent survivre avec les armes, et le lichen remplace le cactus du Far West. Ce qui impressionne dans ce recueil, c’est l’abondance d’informations qui y circulent sans jamais ennuyer le lecteur. La méfiance est de mise en Tierra del Fuego, car à moins de reconnaître l’accent de son interlocuteur, nous ne pouvons savoir d’où il vient. Devisons-nous avec un marchand, un marin, un exilé ou un meurtrier ?

Tout voyageur est d’abord un rêveur

Pour on ne sait quelle raison, Julio Popper, un des personnages du recueil de Coloane, roumain polyglotte, aboutit en Patagonie, où il dirige une mine d’or d’une main de fer. El Paramo est le dernier refuge des hommes où toutes les nationalités se rencontrent, mais les dialogues se font rarement avant les coups de Remington. En cette fin de 19e siècle, les légendes et les mythologies amérindiennes sont encore bien vivantes, et Popper est un des rares à leur accorder de l’importance, bien qu’il paye pour les paires d’oreilles d’Indiens Selk’nam qu’on lui apporte.

Quant à Patricio Manns, il base son roman Cavalier seul sur une histoire vraie, et construit une superbe fable autour de Julio Popper et sur l’imaginaire des terres du Sud. Francisco Coloane y signe une préface dans laquelle il encense le roman lorsqu’il « déclare sans hésitation que jamais, dans aucun des deux hémisphères, [il n'a lu] un roman aussi généreux que celui-ci ». Avant tout, c’est une histoire d’amour entre cet homme et ce superbe personnage qu’est Drimys Winteri, une Indienne Selk’nam. Le vieux maître Coloane fit remarquer à Patricio Manns que c’est Darwin qui, lors de son passage, nomma Drimys Winteri le magnolia sauvage de la Terre de feu. Cavalier Seul est un roman qu’aimeront les amateurs de récits de voyages et des personnages américains que l’on nomme self-made men.

La Terre de feu est un lieu de voyageurs et donc d’étrangers. À ceux qui s’apprêtent à parcourir la Patagonie et les terres et mers australes, je recommande la lecture de En Patagonie du journaliste reporter anglais Bruce Chatwin. Le reporter parcourt du nord au sud la Patagonie, dont vous découvrirez les différentes significations étymologiques. Ce sont toutes les saveurs de l’ailleurs qui ont immigré, par choix ou nécessité, dans ces contrées : Allemands, Italiens, Américains comme Butch Cassidy, le hors-la-loi, qui selon la légende ira mourir dans le sud de l’actuelle Bolivie. Beaucoup cherchent le chemin du retour vers l’Europe ou l’Amérique du Nord, mais ce ne sont que des rêves. Ce journal de bord renferme aussi une bonne quantité de données historiques. Ce sont tous les mythes que les autres auteurs ont matérialisés en romans que Chatwin réussit à traduire en récits ordonnés, grâce à sa recherche obstinée. Aller en Terre de feu est une chose, mais saisir l’étendue et l’importance de l’activité humaine qui s’y déroule en est une autre. Ce rapide survol devrait, espérons-le, encombrer toutes les lignes aériennes en direction d’Ushuaia.

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Le monde du bout du monde, Luis Sepúlveda, Métailié, 132 p.
Tierra del Fuego, Francisco Coloane, Phébus, coll. «Libretto», 182 p.
Cavalier seul, Patricio Manns, Phébus, coll. «Libretto», 280 p.
En Patagonie, Bruce Chatwin, Grasset, coll. «Les cahiers rouges», 288 p.


* Date originale de publication : 17 juin 2008


9 août 2010  par Anne-Pascale Lizotte

La Mémoire d’un peuple

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

La Bibliothèque du Nouveau Monde nous régale cette saison de trois nouveaux ouvrages s’ajoutant à la liste déjà fort impressionnante des titres parus dans cette prestigieuse collection des Presses de l’Université de Montréal. Gourmands lecteurs, voici donc venue l’occasion rêvée de vous inviter hardiment à renouer avec nos racines littéraires ! Laissez-vous happer par l’univers de trois hommes plus grands que nature : Louis Dantin, Albert Lozeau et Claude Gauvreau.

C’est tout l’héritage d’un peuple qui se dessine à travers ces figures de proue de la littérature québécoise du 20e siècle. La BNM a rassemblé pour nous, dans l’ordre chronologique de leur première parution, les Essais critiques de Louis Dantin, qui fut tour à tour critique exceptionnel de la culture québécoise et précieux mentor auprès d’une panoplie d’écrivains majeurs. On nous présente également les Œuvres poétiques complètes d’Albert Lozeau, révélant un poète empreint d’une sensibilité étonnante de lucidité. Paraissent finalement les Lettres à Paul-Émile Borduas de Claude Gauvreau.

Pour chaque ouvrage édité, nous retrouvons une introduction situant l’auteur et d’importants éclaircissements sur divers aspects du texte étudié. Dans plusieurs cas, l’ajout de documents inédits s’inscrit en parallèle et assure une juste interprétation de l’œuvre globale. Depuis maintenant vingt-cinq ans, la BNM concrétise un formidable élan d’appro- priation de notre patrimoine littéraire en insufflant une seconde vie aux textes fondamentaux de notre littérature. L’ensemble des œuvres présen- tées dans cette magnifique collection témoigne d’une vaste entreprise en mouvance, peuplée de découvertes de textes inédits révélant parfois des pans entiers de notre foisonnante histoire culturelle. Par la voie d’éditions critiques établissant le texte authentique des œuvres étudiées ainsi que leur lisibilité dans un contexte contemporain, la Bibliothèque du Nouveau Monde propose une relecture des textes fondamentaux jalonnant plus de 450 ans d’histoire littéraire. Le corpus d’éditions critiques dirigé de main de maître par l’éminent homme de lettres Jean-Louis Major étudie notre patrimoine littéraire selon trois grandes étapes : les écrits de la Nouvelle-France, les textes du 19e siècle, puis finalement les œuvres du 20e siècle, siècle de la modernité s’étendant jusqu’à l’apparition du Nigog. Auda- cieuse pléiade, gardienne de notre héritage littéraire, la BNM s’attarde aux genres littéraires pratiqués selon les époques : récits de voyage, roman, poésie, journal, conte, nouvelle, essai, satire, polémique, théâtre, chronique et correspondance.

Grâce au travail rigoureux d’une multitude de chercheurs chevronnés, c’est une véritable tradition de l’édition critique qui a vu le jour dans nos milieux universitaires. La Bibliothèque du Nouveau Monde reflète la couleur de notre héritage culturel et contribue au miroitement de celui-ci par-delà nos frontières. À l’instar de notre littérature, elle est en évolution constante et chacune des œuvres éditées reconfigure l’appréciation de l’ensemble de la collection destinée à tous les amoureux de l’histoire littéraire tout en s’érigeant comme un outil indispensable à la recherche. Puisse-t-elle continuer de nous révéler le vrai visage de ceux qui furent les pionniers de notre société.

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Essais critiques (2 volumes), Louis Dantin, éd. d’Yvette Francoli, PUM, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 995 p. ch.
Œuvres poétiques complètes, Albert Lozeau, éd. de Michel Lemaire, PUM, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 688 p.
Lettres à Paul-Émile Borduas, Claude Gauvreau, éd. de Gilles Lapointe, PUM, coll. «Bibliothèque du Nouveau Monde», 459 p.

Tous les titres de la collection sur le site des PUM

* Date originale de publication : 1er novembre 2002


6 août 2010  par Laurent Borrégo

La pensée des marges

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a des auteurs inclassables et des livres à dos de poissons : on aimerait réussir aisément à les classer, mais indéfiniment ils se défilent afin de se loger là où on les attend le moins. Ce sont des écrivains qu’on ne peut qualifier de philosophes, mais leurs livres bouleversent la scène intellectuelle depuis des générations.

Ces auteurs se tiennent solitaires tel Zarathoustra sur sa montagne. Quelle chance pour nous qu’ils en redescendent et nous livrent les fruits de leurs méditations dans des livres aussi beaux que le dernier recueil d’essais et d’articles de Pierre Klossowski ! Orné d’un dessin de l’auteur, ce recueil publié aux éditions Le Promeneur s’intitule Tableaux vivants. Avec raison, car les essais réunis ici n’ont en rien perdu la vitalité et la rigueur que toutes pensées authentiques revendiquent. Parce qu’il est un exégète de Sade et de Nietzsche, féru de théologie et s’adonnant à la peinture représentant un érotisme jamais vu ni pensé, Klossowski ne peut qu’interpeller intimement le lecteur de sa voix si unique et forte. Entreprenez la lecture des Élégies de Duino ou bien le commentaire magistral des œuvres de son grand frère, Balthus, mort il y a quelques mois : vous saurez ainsi ce que veut dire « être transfiguré par une œuvre ».

De son côté, Jean-Luc Nancy est plus proche du philosophe de haut calibre que du romancier, délaissant tout système afin de s’infiltrer avec génie dans les méandres modernes de l’ontologie et de l’éthique. La Pensée dérobée, son dernier livre aux éditions Galilée, porte un titre inspiré d’une pensée de Georges Bataille : « Je pense comme une fille enlève sa robe. » Sur quelles bases pouvons-nous recommencer à penser notre situation dans le monde sans pour autant faire intervenir les concepts autorisés de notre modernité ? La pensée mise à nu, que pouvons-nous dire de nouveau sur l’éthique, la politique et ce rapport que nous entretenons avec le corps ? Je crois que Nancy nous livre depuis longtemps un travail de philosophe amoureux d’une sagesse désacralisée : la patience infinie d’un travail sur le langage passant par le corps. Une œuvre dont le lecteur ressort transformé : c’est rare ; il ne faudrait pas manquer celle-ci.

Dans un même ordre d’idées, le second recueil de textes de Philippe Sollers publié chez Gallimard, Éloge de l’infini, en donnera largement aux lecteurs inconditionnels comme aux critiques spécialistes de Sollers. Dans les deux cas, force est de reconnaître que Sollers fait figure de libre penseur original, possédant une culture immense et sachant manier l’ironie avec une telle force que cela n’aurait sûrement pas déplu à Socrate, l’emmerdeur par excellence ! Il y a un régal tout spirituel à lire « Les passions de Francis Bacon » ou encore « Duras, médium » et « L’athéisme existe-t-il ? » . Sollers possède cette force d’écriture unie à une vision des choses percutantes qui laisse le lecteur avec le sentiment d’avoir lu, enfin, un penseur qui, ne négligeant pas cette culture vieille de trois mille ans, fait une lecture de notre monde lucide et brillante. Ouvrez et lisez, de toute urgence !

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Tableaux vivants, Pierre Klossowski, Le Promeneur
La pensée dérobée, Jean-Luc Nancy, Galilée
Éloge de l’infini, Philippe Sollers, Gallimard, coll. «Blanche»


* Date originale de publication : 1er septembre 2001


30 juillet 2010  par Benoit Desmarais

La montée aux extrêmes

NOTE : Le délivré sera en vacances jusqu’à la mi-août. Il ne vous laisse cependant pas en plan, alors que ces prochains jours vous pourrez lire une sélection des meilleurs articles que nos libraires ont publiés au fil des ans dans les pages du journal Le libraire.

Il y a parfois des livres qui en appellent d’autres, qu’on lit les uns à la suite des autres, au hasard croit-on, mais qui s’éclairent mutuellement. Ainsi des récentes parutions de René Girard, Romain Gary et Cormac McCarthy.

Désacraliser la violence

Dans un dialogue avec Benoit Chantre autour du De la guerre de Clausewitz, René Girard revisite ses théories développées au fil d’une œuvre qui a l’originalité de lier anthropologie, philosophie, religion, histoire et littérature.

Quelques mots d’abord sur le principe mimétique, au centre de sa vision et qui est une «imitation du modèle qui devient imitateur à son tour et entraîne un conflit redoublé de deux rivaux [...] qui fait se ressembler de plus en plus les adversaires». En d’autres mots, c’est la guerre, la violence sacrée, à la base de toutes les civilisations humaines archaïques et modernes et qui s’exprime sous diverses formes par le sacrifice d’une victime émissaire, à la fois coupable du désordre et restauratrice de l’ordre, sacrifice qui permet aux communautés humaines de ne pas s’autodétruire, la violence étant détournée sur une victime désignée. Ce qu’apporte le christianisme, c’est la révélation que les victimes sont toujours innocentes et que Dieu est à leur côté. Avec la Passion, Jésus se place au centre même de la mécanique sacrificielle et en éclaire tous les rouages : il défait le sacré en en révélant la violence. Il faut renoncer au mimétisme pour qu’arrête de se déchaîner la spirale de la violence et ainsi en finir avec l’inhumanité de l’humain.

René Girard

René Girard

À l’intérieur même de la Bible figure un texte plus intuitif que prophétique, Girard expliquant que «le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s’appelle l’apocalypse». Les textes apocalyptiques imaginent ce qu’il adviendra de l’humain si l’homme ne met pas un terme à la violence sacrée ; ce sera la guerre non de Dieu contre les hommes, mais la guerre totale entre les hommes. Le Royaume entrevu est hors de notre portée, mais «la dévastation n’est que de notre côté». Et Clausewitz ? Cette «montée aux extrêmes», il en a eu l’intuition lorsque dans la première partie de son œuvre séminale sur l’art guerrier, il souleva le voile de la logique exterminatrice et de l’avènement de la guerre totale. De la Révolution française (première guerre citoyenne) et Waterloo en 1815 sortiront le ressentiment et la violence mimétique, exponentielle, accélérant la montée aux extrêmes : 1870, 1914-18, 1939-45, pour en arriver au terrorisme religieux côtoyant la guerre classique, violences additionnées de l’inhumanité triomphante dans laquelle l’humain a de plus en plus l’intuition qu’il se dirige vers une impasse.

Patrouilles perdues

« Je veux seulement que demeure la trace de mes pas [...]. Elle sera bien utile à ceux qui ne viendront pas après nous. Rappelez-vous, mon Maître : l’humanité est une patrouille perdue.

- Est-il vraiment trop tard ? Ne peut-elle rebrousser chemin?

- Non, on lui tire dans le dos.

- Comme c’est affligeant, une si vieille personne. »

(Tulipe, Romain Gary)

Romain Gary

Romain Gary

Cette intuition est au cœur de l’œuvre entière de Romain Gary. L’on croirait qu’il est inutile de présenter l’inventeur d’Émile Ajar, mais il y a pourtant dans l’œuvre foison- nante de cet écrivain tout un pan méconnu qui allait à contre-courant de son époque et qui, enfin, peu à peu remonte à la surface. De Tulipe à La Danse de Gengis Cohn, Gary utilise un humour rageur aux accents prophétiques pour dénoncer la mainmise des idéologies sur l’humain. Alors que la guerre fait rage et que Gary aviateur bombarde les pays occupés dans ce qu’on a appelé «la guerre juste», il pose dès ses premiers livres une question dont la formulation et le sens sont immédiatement occultés : «L’homme est-il allemand ?» Gary avait envoyé à Louis Jouvet dès 1946 une adaptation théâtrale de Tulipe, texte plus près de la fable que du roman, échec commercial et critique lors de sa parution et même ensuite. C’est ce texte qui paraît aujourd’hui.

En 1946, paria tout juste sorti de Buchenwald, Tulipe part pour New York, monte une escroquerie spirituelle en devenant le «blanc Mahatma de Harlem» et fonde l’association Pitié pour les vainqueurs car, dit-il, «lorsqu’une guerre est gagnée, ce sont les vaincus qui sont libérés, pas les vainqueurs». Dans un accès de ferveur prophétique, il regarde dans une boule de cristal : «Je vois celui qui mourra sur la croix et celui qui, parti d’Espagne, découvrira un monde nouveau…» Son associé dans la supercherie lui soulignant qu’il regarde dans le mauvais sens, il regarde de nouveau: «Je ne vois rien. Un grand rien [...] Je vois de la cendre partout.»

La Route de McCarthy : de la cendre partout, un homme seul avec son jeune fils, et rien. Que le vent, plus d’oiseaux, la mer est grise et vide. Aucune suite à donner à l’histoire, car quel sens donner à la vie si la mémoire ne sert plus qu’à transmettre les souvenirs d’un monde à jamais disparu ? Il ne s’agit pas de science-fiction et aucune explication n’est donnée. Que quelques souvenirs, rêves qui reviennent hanter l’homme. Il n’a pas de nom, il est «l’homme» et son fils, «le petit». Le décor : brûlé, gris et noir, le froid, la faim, l’errance. Et le danger. Car les quelques hommes qui continuent d’errer, que sont-ils devenus après la fin de l’histoire ?

C’est dans un style totalement dépourvu d’effets, avec des phrases qui collent aux gestes de l’homme et du fils jusqu’à nous communiquer la fatigue, la faim et la peur que Cormac McCarthy a écrit ce chef-d’œuvre. Le lien avec Gary ? L’homme et son fils rencontrent un vieillard sans âge sur la route. Écoutez comme il parle, comme un écho direct à Tulipe et à la trace des pas qui seront utiles à «ceux qui ne viendront pas après nous»: «Les choses iront mieux lorsqu’il n’y aura plus personne [...]. On se sentira tous mieux. On respirera plus facilement.»

Cormac McCarthy

Cormac McCarthy

Pourquoi continuer d’avancer comme une patrouille perdue? Parce que l’homme a «charge d’âme». Il a un fils, qui n’a jamais connu le monde d’avant. Et parce qu’il faut à tout prix ne pas abandonner le fils, malgré la tentation toujours présente de l’impossible et ultime acte protecteur. Le fils ayant offert de la nourriture au vieillard, ce dernier dit à l’homme :

« Peut-être qu’il croit en Dieu. »

L’homme : « Je ne sais pas en quoi il croit. »

Le vieillard : « Ça lui passera. »

L’homme : « Non. Sûrement pas. »

La Route est un récit d’une force peu commune, faisant surgir en quelques mots une émotion violente qui laisse passer, en plein milieu de l’apocalypse et du désespoir, un minuscule «peut-être». C’est ce «peut-être» qui lie Girard, Gary et McCarthy.

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Achever Clausewitz, René Girard et Benoit Chantre, Carnets Nord, 368 p.
Tulipe ou La Protestation, Romain Gary, Gallimard, coll. «Le manteau d’Arlequin», 80 p.
La Route, Cormac McCarthy, De l’Olivier, 256 p.



* Date originale de publication : 15 avril 2008


19 juillet 2010  par David Murray

La littérature 2.0

Déjà, nous avons eu droit au roman écrit en «langage SMS», le fameux sociolecte qui a pris forme et s’est généralisé avec l’explosion du web 2.0, que ce soit via les messageries instantanées, les courriers électroniques, les forums Internet ou autres sites de réseaux sociaux. L’heure est à l’émergence d’une littérature sous le signe du texto !

Le Japon connaît d’ailleurs une mode de ces romans rédigés sur téléphone cellulaire. On les appelle les keitai roman et on en dressait l’an dernier un top 10 afin de récompenser les meilleures œuvres écrites « sur le pouce » au pays du soleil levant. Il n’y a pas que l’Asie qui soit touchée par ce phéno- mène, puisqu’en Italie un certain Roberto Bernocco a publié un roman de science-fiction rédigé sur un Nokia 6630 pendant dix-sept semaines de transport en commun, comme on peut l’apprendre sur le blogue Actualitté.com.

Mais voilà qu’une nouvelle étape a été franchie dans la sphère de la littérature 2.0 le 14 juillet dernier avec la parution sur papier du premier roman publié sur Twitter… Intitulé The French Revolution, le livre a été publié chez Soft Skull Press. Il aura fallu à son auteur, Matt Stewart, environ quatre mois pour twitter, à coups de 140 caractères, les 95 000 mots du roman. Une expérience ardue, aux dires de l’auteur, pour qui le célèbre site de micro-blogues n’est pas très adapté au roman (le contraire nous aurait surpris !) L’auteur avait décidé de tenter l’expérience afin de trouver de nouvelles façons de toucher le public ; dans la même veine, il travaille aussi actuellement avec la société Ricoh Innovations pour lancer une application pour l’iPhone basée sur son livre, peut-on lire sur technaute.cyberpresse.ca.

Contrairement aux romans SMS, dont la qualité littéraire est souvent discutable et qui n’ont pas eu l’heur de susciter l’adhésion de la critique, le roman de Stewart semble avoir reçu un accueil favorable, un chroniqueur du San Francisco Chronicle le comparant même à La conjuration des imbéciles, de John Kennedy O’Toole.

Ce qui nous amène à nous demander : quel intérêt porter à cette littérature « nouvelle génération » ? Sommes-nous devant une réelle « révolution » ou simplement un phénomène amusant et divertissant ? Si on regarde l’histoire de la littérature, on réalise que de tout temps les écrivains ont usé de multiples supports pour pondre leurs œuvres. En ce sens, le portable ou le clavier n’en constitueraient que de nouveaux avatars à travers lesquels des œuvres brillantes pourront forcément surgir un jour ou l’autre. Mais d’un autre côté, la planète 2.0 carburant plus souvent qu’autrement à l’instantanéité et à la consommation rapide, n’y a-t-il pas plutôt un risque que ces « auteurs 2.0 » ne sombrent rapidement dans l’oubli ? La question est lancée…



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