Le Délivré

Archive pour la catégorie ‘◦ Impressions’


6 septembre 2010  par Le délivré

Rôles inversés

Le 31 août dernier, libraires et bibliothécaires étaient conviés à découvrir les points forts de la rentrée automnale de Dimedia, l’un des plus importants diffuseurs (et distributeurs) de livres de langue française au Canada. L’opportunité était trop belle pour ne pas vous dévoiler l’un de ces aspects peut-être moins connus du métier de libraire…

Car être libraire, c’est aussi être un acheteur avisé. Chaque mois, les représentants des différents diffuseurs de livres, chacun d’entre eux diffusant de manière exclusive quantités d’éditeurs sur le territoire national (près de 150 pour Dimedia, dont une quarantaine d’éditeurs québécois), rendent visite aux libraires pour leur présenter leurs programmes de parutions. Les libraires en charge des achats fixent alors, sur foi de leur connaissance des auteurs et des éditeurs, des ventes, des goûts de leur clientèle, mais aussi de leur propre sensibilité, le nombre d’exemplaire qu’ils désirent recevoir d’office pour chaque titre lors de sa mise en marché.

L'un des titres-phares de la rentrée québécoise

L'un des titres-phares de la rentrée québécoise

Or, une journée de diffuseur, c’est un peu le best-of de la saison à venir ; pas d’achat à cette occasion, mais plutôt une entreprise de charme visant à aller chercher les appuis des libraires, « principaux et premiers alliés des éditeurs », sur les locomotives éditoriales comme sur les coups de cœurs des éditeurs et autres nouvelles valeurs montantes qui défraieront à coup sûr les chroniques culturelles des médias généralistes au moment les machines promotionnelles des éditeurs se mettront en marche. En effet, pas question d’être en rupture de stock lorsque tous les lecteurs s’arracheront les exemplaires de la prochaine coqueluche du monde du livre ; les libraires doivent assurer.

On a mis les petits plats dans les grands lors de ce rendez-vous au Reine Elizabeth où notre maître de cérémonie, Pascal Assathiany, président de Dimedia, a fait déplacer deux pointures françaises pour le programme de l’avant-midi : Emmanuelle Vial, directrice de Points, et Vera Michalski, présidente-fondatrice du groupe Libella. Mais avant tout, Assathiany nous instruit sur les développement du livre électronique, alors qu’il nous annonce que dès la semaine prochaine, les versions numériques de près de 700 titres de leur fonds de commerce seront disponibles à l’attention des librairies, et que des nouveautés suivront ensuite. Modus operandi : le client se rendra en librairie pour se procurer un jeton avec lequel il pourra effectuer le téléchargement du fichier de son bouquin, à un prix d’au moins 20% inférieur à la version papier.

Emmanuelle Vial

L’énergique Emmanuelle Vial, qui a succédé à Robert Pepin chez Seuil Policiers, nous raconte les mises en place des récits de ses incontournables de l’automne, adaptations de romans américains surtout : Habillé pour tuer de Jonathan Kellerman, Le prédateur de C.J. Box, L’envers du décor de Joseph Wambaugh ; puis celle de la dernière enquête d’un commissaire Wallender vieillissant et mélancolique, L’homme inquiet d’Henning Mankell.

Vial a également participé à la relance de Points en 2005. Le département poche du Seuil (qui pioche aussi dans les catalogues de l’Olivier, Chritian Bourgois, Viviane Hamy, Sonatine, Métayer, etc.) élargit alors considérablement son spectre éditorial pour atteindre le plateau des quelques 250 titres publiés annuellement, dont 10% d’inédits, avec une « insistance sur le qualitatif », le poche étant par essence un fonds se bâtissant sur le long terme. Côté littérature générale, Points, qui vient d’inaugurer son nouveau site, nous offre pour la rentrée une brochette de titres enthousiasmants dont Le chasseur de l’Australienne Julia Leigh, coup de cœur de l’équipe éditoriale, Netherland de Joseph O’Neill, le livre de chevet de Barack Obama, Rencontres fortuites de la Canadienne Mavis Gallant, ou encore Contes carnivores du Belge Bernard Quiriny, un recueil de nouvelles à l’imagination débridée s’étant déjà mérité une avalanche de prix, et qui semblait d’ailleurs le favori de Madame Vial… Côté policier, les projecteurs semblent braqués sur Fakirs d’Antonin Varenne, une « vraie découverte, du niveau des meilleurs Fred Vargas ».

Vera Michalski

Vera Michalski

Arrive ensuite Vera Michalski, présidente fondatrice du groupe Libella, qui existe depuis 2000 et regroupe les éditeurs Buchet-Chastel, Le Temps Apprivoisé, Phébus, Maren Sell et bien sûr Noir sur Blanc, maison qu’elle a fondée en 1986 avec son défunt mari Jan Michalski. Née du désir de faire découvrir les écrivains de L’autre Europe, celle de l’Est, à cette époque où le rideau de fer tenait toujours, Noir sur Blanc affiche une prédilection pour les auteurs classiques et contemporains, les témoignages et la littérature de voyage au sens large.

L'intéressante couverture de « Les pérégrins » offre une vue comparée des principaux fleuves du monde.

L'intéressante couverture de « Les pérégrins » offre une vue juxtaposée de fleuves du monde.

De sa voix de fontaine, Michalski nous présente à son tour les figures de proue de la rentrée Libella, dont Bifteck de Martin Provost (Phébus) ; récit truculent autour d’un boucher porté sur la chose et de paternité ; Les pérégrins de la Polonaise Olga Tokarczuk (Noir sur blanc), collage d’histoires sur le phénomène du voyage ; Du plomb dans le cassetin de Jean-Bernard Maugiron (Buchet-Chastel), émouvant cri-hommage aux ouvriers du livre ; Quand blanchit le monde de la Pakistanaise Kamila Shamsie (Buchet-Chastel), destin de femme dont le titre fait référence aux ombres projetées sur les murs, telles des photographies négatives, des victimes de l’explosion d’une bombe atomique ; ou encore Léa de Pascal Mercier (Maren Sell), dernier opus de l’auteur de l’acclamé Train de nuit pour Lisbonne.

Après un repas copieux, la seconde partie de cette journée spéciale sera consacrée aux éditions du Boréal, principal éditeur de littérature générale au Québec, et c’est son directeur éditorial lui-même, Jean Bernier, qui alternera présentations des œuvres-phares de la saison et entrevues avec leurs auteurs, pour un après-midi bien rempli. On y rencontrera Nicolas Langelier autour de Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, sur l’expérience particulière d’une génération : le bonheur obligatoire, vrai-faux ouvrage de psycho-pop, choisie en tant que forme représentative de notre époque ; ou Michael Delisle pour Tiroir N° 24, errance urbaine d’un orphelin dépolitisé dans le Québec référendaire. On se laissera bercer par la voix de Suzanne Jacob, le temps d’une lecture de la nouvelle éponyme de son recueil Un dé en bois de chêne. On recevra un exemplaire de La constellation du lynx, car on ne pourra passer à côté de ce livre absolument exceptionnel d’un Louis Hamelin obsédé par les pistes de l’après-Crise d’Octobre. Octobre ne sera pas en reste cette saison tandis que deux romans jeunesse en traitant paraîtront également : 21 jours en octobre de Magali Favre (coll. «Inter») et Mesures de guerre d’André Marois (coll. «Junior»).

Christian Nadeau

Christian Nadeau

Puis viendront les essais, et on écoutera avec grand intérêt les propos du philosophe Christian Nadeau, qui dans Contre Harper : bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, a approché la politique de l’actuel gouvernement canadien non pas dans une optique partisane, mais bien dans un examen de ses valeurs, imposées d’une manière qui les feront persister encore longtemps après un éventuel renversement des Conservateurs. Car l’idéologie d’Harper, en affaiblissant les institutions canadiennes, englue la population dans des combats pour des libertés tenues pour acquises depuis longtemps, et se donne du même coup le pouvoir d’agir sur d’autres plans… Mentionnons également qu’on attendra avec hâte Les femmes en politique changent-elles le monde ? de Pascale Navarro, qui s’interroge notamment sur l’apport concret de la présence féminine croissante et de la revendication du rôle de la maternité dans l’action politique, et Ma dernière conférence : La planète en héritage de David Suzuki, synthèse de la pensée et de l’action du célèbre généticien écologiste, et livre inspirant sur le vieillissement.

Jean Paré

Jean Paré

Finalement, on écoutera avec émotion l’interview de Jean Paré autour de la pensée de Marshall McLuhan, alors que paraîtra la version française de la biographie de Douglas Coupland (Génération X) de cet intellectuel et théoricien de la communication, qui, dès les années 60, avait prédit les concepts d’«interdépendance électronique» et de «village global». En tant que traducteur en français de l’œuvre de McLuhan, c’est évidemment a Jean Paré que revenait le droit, dit-il à la blague, de traduire sa biographie ! En fouillant ses notes, le fondateur du magazine L’actualité a également découvert quantité d’entrevues inédites avec l’écrivain canadien le plus cité au monde, qui feront aussi l’objet d’une parution.

On saute quelques passages pour ne pas s’éterniser, car il y eût encore bien d’autres choses lors de cette journée qui, somme toute, inversait les rôles : oui, oui, c’était bien au tour des libraires de se faire présenter des histoires…


30 août 2010  par Eric Bouchard

Du beau dessin ?

Section bandes dessinées - une belle journée où les chariots ploient sous les arrivages. Un libraire s’approche d’un client, le salue, s’informe s’il peut l’aider. Sans vouloir le bousculer, bien sûr. Le sens du service passe avant tout. Mais demeure que le libraire s’interroge : est-ce que ce client a fait le tour de ce qu’il connaissait ? aurait-il envie qu’on l’amène à la découverte de nouveaux paysages livresques ? et même, voudrait-il franchement se jeter à l’eau en ayant envie qu’on le surprenne ? Et voilà que le client se risque : Oui, que proposez-vous ?

Quel bonheur ! alors que le libraire peut se mettre en marche, et commencer son réel boulot : identifier les goûts de ce nouveau lecteur, comme on chercherait à le faire des variables d’une équation à deux inconnues ; entreprise épineuse s’il en est une, mais enthousiasmante au possible, alors qu’on opère, qu’on dissèque, qu’on discerne, bref, qu’on cherche la réponse à l’éternelle et fondamentale question: quel est l’album qu’il faudrait absolument lui mettre entre les mains ?

Parce que souvent, à la question Qu’avez-vous aimé ?, on se fera répondre Ah, mais moi j’aime tout !, et voilà que le champ des livres possibles paraît s’élargir d’un coup, rendant l’opération encore plus délicate. Et si, en tâtonnant ça et là, on aura réussi à se faire une idée du genre de récits qu’affectionne le lecteur en herbe, voire en friche, reste un facteur déterminant : le dessin. Du dessin, ça ne va pas de soi.

Car alors qu’on entreprend de présenter la perle rare à coup d’arguments massue savamment agencés, on perçoit soudain une neutralité non feinte : ça ne prend pas. Très bien, on ne s’attardera pas ; on s’était conservé quelques autres idées lumineuses sous la manche, et on enchaîne tout de suite sur ce nouveau titre qui vous enchantera à coup sûr, voyez ces pages… Mais cette fois, on devine même une pointe d’agacement chez notre destinataire. Celui-ci prend alors le taureau par les cornes et avertit l’obstiné destinateur : Ah, mais moi, ce que j’aime, c’est du beau dessin…

Mmmoui, pas facile de répondre à cet électrochoc de subjectivité. Ce qu’un trouve beau, l’autre ne peut le souffrir en peinture, et vice-versa. Les goûts et les couleurs…, comme le tranche ce célèbre dicton relativiste si utile pour couper court à toute discussion. Mais toujours est-il qu’on ne se laisse pas démonter : on cherche à découvrir LE type de dessin qui se cache derrière cette appréciation individuelle du dessin. Et souvent, on découvre que ce beau dessin est en fait… le réalisme classique.

« Impression, soleil levant » (1872) de Claude Monet, qui a donné son nom à l'impressionnisme

« Impression, soleil levant » (1872) de Claude Monet, qui a donné son nom à l'impressionnisme

À partir de là, le conseil pourra enfin toucher la cible et faire un heureux. Mais tandis que le client s’éloignera ravi et qu’on lui adressera nos vœux sincères, on ne pourra s’empêcher d’avoir cru revivre le conflit de la modernité artistique.

D’une part, qu’est-ce qu’un beau dessin en bande dessinée ? Si de nombreux lecteurs semblent s’entendre sur le fait qu’un dessin beau en est un qui ressemble, qui cherche à imiter le monde qui nous entoure comme le fait une photographie, tant d’autres rejettent cette idée. Je m’explique : si l’imitation du réel était le principal objectif des peintres avant l’invention de la photographie, alors qu’ils vivaient surtout de portraits commandés par les nobles, quel intérêt y eût-il à poursuivre dans cette voie académique alors qu’une machine reproduisait dorénavant le réel d’une manière infiniment plus rapide et économique qu’eux ? Ce pourquoi ceux-ci orientèrent par la suite leur travail dans une autre direction. Apparurent les impressionnistes, nommés ainsi parce qu’ils recherchaient surtout à traduire une impression fugitive des choses ; puis les expressionnistes, qui déformaient volontairement la réalité au service de l’émotion qu’ils désiraient susciter. S’enchaînèrent quantité de ces nouveaux mouvements picturaux (par ailleurs qualifiés d’art dégénéré par les Nazis), dont le travail se radicalisa suite aux horreurs de la première guerre mondiale (où est dorénavant la beauté ?) Dans un même ordre d’idées, Theodor W. Adorno se demandera plus tard si la poésie est encore possible après Auschwitz… Toujours est-il qu’en tant que médium de l’image, la bande dessinée se nourrit évidemment de ces nombreux courants.

Hugo Pratt, 1927-1995.

Hugo Pratt, 1927-1995.

D’autre part, à quoi sert le dessin dans le médium bande dessinée ? Il y est le support de l’histoire. Le dessin doit donc avant tout être narratif : il cherche à servir le récit, avant toute conception de la beauté. Fort de cet état de fait, le dessinateur bénéficie d’une importante liberté : loin d’être cantonné aux textes pour matérialiser son récit, il peut moduler son dessin en fonction de ce qu’il désire raconter. Hugo Pratt disait d’ailleurs à ce propos : Je dessine mon écriture et j’écris mes dessins. S’il est vrai que le père de Corto Maltese avait le sens de la formule, il n’en demeure pas moins qu’il avait touché là à quelque chose d’essentiel. Pourquoi se cantonner à la neutralité du réalisme lorsqu’une infinité d’émotions est possible à partir du travail pictural ?

Un auteur comme Joann Sfar a d’ailleurs usé de manière convaincante de cette philosophie du dessin tandis qu’au fil de ses cases - Pascin, par exemple, nous en offrant une bonne démonstration -, il alterne tracé fin et minutieux ou coup de pinceau rapide et enlevé, détails fourmillants ou évocation brute. Dans L’art invisible, Scott McCloud, quant à lui, définit la représentation en bande dessinée comme un vaste territoire compris entre réalisme, art abstrait et langage, où toutes les situations sont possibles…

Pour revenir au gentil client, évidemment, on ne forcera pas ses goûts. Comme le répète souvent mon estimé collègue Monsieur Lacasse (je paraphrase !) : Dans cette librairie, un de nos plaisirs est de pouvoir servir avec la même attention le fan de Michel Vaillant et le lecteur de bande dessinée d’auteur. Mais, seulement, de temps à autre, présenter un petit truc différent, question de toujours laisser ouverte la possibilité qu’à défaut d’un plongeon, la saucette se fasse !

Et je repense ici aux propos pleins de sagesse d’un autre client s’étant mis «tardivement» à la bande dessinée qui m’avait confié, après quelques rencontres, qu’au fond, les styles visuels en bande dessinée s’appréciaient un peu comme le vin : quand on ne connaît pas, c’est moins évident d’essayer des trucs bien corsés. Et de même que pour un dégustateur novice, au début, il fallait y aller avec quelque chose d’accessible, un cabernet sauvignon par exemple. Bref, qu’il faut laisser au goût le temps de se développer. Et, qu’un jour, ses pupilles pourraient goûter un noir et blanc bien expressionniste !

Puis le client suivant arrive, et demande : Mais vous là, c’est quoi votre bande dessinée préférée ?

* * *

Pascin, Joann Sfar, L’association, coll. «Ciboulette», 186 p.
L’art invisible, Scott McCloud, Delcourt, 224 p.


23 août 2010  par Caroline Le Gal

Truffaut, Burton et le roman

Qu’est-ce qui fait la différence entre un cinéaste et un cinéaste-écrivain ? D’où vient cette impression étrange que les cinéastes-écrivains ne tournent pas avec la même pellicule que les autres ? Que font-ils, ces cinéastes-là, que ne font pas les autres ? Si le cinéma est une lecture, à quoi sert le cinéaste-écrivain ? À pouvoir lire des films.

L’écrivain restera toujours un observateur du monde, tandis que le cinéaste le fabriquera en images. Tout film est construit de mots pour panser nos maux en images, car dans la vie, on parle très rarement comme dans les livres ou comme dans certains films. Les mots du quotidien sont souvent simples, maladroits et très éloignés des phrases pertinentes ou des images chocs.

Il y a de fortes similitudes entre le travail de l’écriture et de la mise en images. L’écrivain relira sans cesse chaque phrase pour encore et encore l’améliorer, comme le cinéaste refera chaque prise autant de fois qu’il le faut. L’esthétique de l’image ou du mot n’est pas toujours dirigée vers le beau pour le cinéaste-écrivain. La sincérité du propos et de l’image se doit d’être précise et dénuée d’effets spectaculaires qui nuiraient au résultat final.

Comme le disait le célèbre réalisateur et scénariste François Truffaut, le plus emblématique de ces cinéastes-écrivains de la Nouvelle Vague : « Je fais des films pour réaliser mes rêves d’adolescent, pour me faire du bien et, si possible, faire du bien aux autres ».

Né en 1932 à Paris, François Truffaut se passionne pour le cinéma dès son plus jeune âge. À dix ans, il passe le plus clair de son temps dans les salles de cinéma. Délaissant les bancs de l’école assez rapidement, il fonde un ciné-club à l’âge de quinze ans. Sa passion pour l’écriture ne s’arrête pas en chemin, alors qu’il devient critique de cinéma pour la revue Les cahiers du cinéma. Aux côtés de Claude Chabrol, Éric Rohmer et Jean-Luc Godard, François Truffaut fera partie de la Nouvelle Vague, mouvement cinématographique avant-gardiste par lequel on verra apparaître une nouvelle façon de produire, de tourner et de fabriquer des films. Inspirée par la passion de l’écriture et le souci du mot, ces jeunes réalisateurs s’opposent aux traditions habituelles, soit une simple lecture du roman, sans en transcender l’essence même.

Fortement inspiré par l’œuvre d’Honoré de Balzac, François Truffaut calquera l’intrigue de Le Lys dans la vallée dans son film Baisers Volés, sorti en 1968. Outre sa passion fidèle envers Balzac, il adaptera Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et Chambre verte d’Henry James. Truffaut a également écrit plusieurs ouvrages sur le cinéma. Parmi ses ouvrages, le Hitchbook, livre-entretien avec Alfred Hitchcock, reste une des références pour qui veut comprendre le cinéma. Productif et assoiffé d’écriture, il écrira et réalisera tous ses films.

L’invention de la caméra 16 mm éclair, légère et silencieuse, et le goût des tournages en extérieur, imposent une nouvelle esthétique plus proche du réel et va permettre à cette nouvelle génération de réalisateurs férus de lettres de s’exprimer entièrement. La Nouvelle Vague est apparue dans les années d’après-guerre, alors que des jeunes gens animés par un désir de cinéma aspiraient à une vie libre et sans concessions.

Image tirée de « Fahrenheit 451 »

Image tirée de « Fahrenheit 451 »

Alors que le cinéma français de l’époque était relativement dépourvu de créativité et d’originalité, se contentant souvent d’être un simple support au récit, les jeunes cinéastes de la Nouvelle Vague en bousculèrent les règles et fondements : par la prise en considération du point de vue du spectateur par le biais de gros plans et des jeux de regards, par de nombreux arrêts sur images, ralentis et styles saccadés… retransmettant ainsi la sensation qu’aurait un lecteur. Tout cela s’unit afin que le film rappelle sans cesse qu’il est un film, et qu’on ajoute un certain militantisme, suivant les thèmes abordés. Le souci du détail préconisé n’est pas le résultat d’un perfectionnisme contrai- gnant, car il participe à l’équilibre du film, à la construction du roman. Chacun de ces détails se charge de sens et contribue à l’enrichissement de l’image et de sa profondeur. Tous les spectateurs ne les distinguent pas, mais ceux qui les remarquent peuvent alors approfondir leur lecture.

Dans un tout autre style, considérons maintenant Tim Burton, réalisateur, producteur et écrivain américain né en 1958. Comme François Truffaut, Burton fréquente dès ses dix ans le cinéma de son quartier. Il découvre alors le monde de l’épou- vante et des monstres. C’est tout naturellement que Tim Burton se dirigea vers des études en cinéma d’animation. Il est embau- ché par les Studios Disney en 1979, qu’il quittera en 1984.

Tous ses films ont de fortes similitudes, comme cette empreinte gothique basée sur l’effet des ombres pour créer un univers inquiétant, et où la présence de monstres, d’animaux ou du monde du cirque sont autant de codes visuels évoquant son enfance.

En ce qui concerne ses références littéraires, Edgar Allan Poe demeure son mentor en tant qu’auteur. Il découvre son œuvre, tout comme l’univers du cinéma, à l’âge de dix ans, en débutant par ses poèmes. Ne délaissant aucune forme d’expression, Burton publie La triste fin du petit Enfant Huître en 1998, recueil de poèmes courts illustrés par lui-même réunissant ses deux passions après le cinéma : le dessin et l’écriture.

Ce livre raconte des histoires d’enfants-monstres aux destins tragiques, tout cela écrit d’une plume noire et acerbe. Le film L’étrange noël de Monsieur Jack, pour lequel il a participé à l’écriture du scénario, est tiré de l’un de ces poèmes. Tim Burton dira qu’en processus de création, ses œuvres se façonnent, tels des livres, chapitres après chapitres.

* * *

Si le cinéma ne peut se concevoir sans l’écriture, une question se pose : quand peut-on dire qu’un livre est achevé ou qu’un  film en est à sa dernière prise ?

Image tirée du court-métrage « Vincent » de Burton, hommage proclamé à Vincent Price

Image tirée du court-métrage « Vincent » de Burton, hommage proclamé à Vincent Price

Car à partir de cet instant, le réalisateur, l’écrivain ou le scénariste est comme dépossédé de son bien. Dès lors, on ne peut s’empêcher de dire que tant qu’il y aura des lecteurs et des spectateurs, le livre et le film vivront pour toujours. L’écrivain se retourne quand le cinéaste voit. Le cinéaste travaille avec l’image, quand l’écrivain lutte pour soustraire du passé une réalité qui le rend étranger à lui-même. Le cinéaste filme pour l’après, l’écrivain écrit l’avant.

Lire les films, voilà le but du cinéaste-écrivain qui écrit et lit son film pour que nous puissions le voir et en faire notre propre lecture.

* * *

Hitchcock par Truffaut, François Truffaut et Alfred Hitchcock, avec la coll. de Helen Scott, Gallimard, 312 p.
La triste fin du petit Enfant Huître et autres histoires, Tim Burton, 10/18, coll. «Domaine étranger», 122 p.


21 juillet 2010  par Rhéa Dufresne

Petits formats, grands plaisirs

C’est bien connu, tout ce qui est petit se voit automatiquement attribuer le qualificatif de «mignon». Les albums petits formats ne font pas exception à cette règle, d’autant plus qu’ils nous présentent, la plupart du temps, des personnages et des récits tout à fait craquants. Ceci dit, inutile de vous dire que je suis totalement incapable de résister à ces petits mignons dès qu’ils pointent le coin de leur couverture. Après avoir renoncé à ma collection d’oursins (trop rare), à celle des sifflets (trop inutile) et à celle des sacs à main (trop coûteuse) me voilà bien déterminée ; je collectionnerai désormais les albums petits formats que je nomme affectueusement «petits minis».

Je cogite donc à plein régime et cherche déjà l’endroit idéal pour exposer ces petits bijoux ; c’est nécessaire, sinon à quoi bon une collection dont personne ne profiterait ? C’est clair, cette collection doit être bien en vue. Ce constat établi, une autre idée fait son chemin : je vais partager ma passion des petits minis. J’en ferai donc la lecture, aussi souvent que possible, à mes invités qui, une fois la surprise passée, seront, j’en suis certaine, enchantés ! Enfin, en attendant l’endroit idéal et les visites de vacances, je les sème un peu partout : fourre-tout, sac de plage, coffre à gants, panier à pique-nique…

C’est avec Salut ! de Perrine Dorin que j’ai d’abord succombé. Comment pourrait-il en être autrement ? Tous ces petits oiseaux bien dodus se saluant avec enthousiasme sont adorables. Et quel défi pour le conteur que de donner une voix bien personnelle à chacune de ces petites bêtes à plumes… De plus, comme je craque toujours pour les albums qui ont une fin «surprenante», Salut ! était donc tout indiqué pour être la première pièce de ma collection. Soyez bien discipliné et, malgré cette révélation, n’allez surtout pas voir la fin avant l’heure, vous risqueriez de gâcher une belle chute ! Ah oui, j’oubliais : au passage vous apprendrez à compter jusqu’à 10 !

Voulant donner un peu d’essor à cette collection, j’envisageais d’y aller au rythme d’un nouvel album par mois, budget oblige ! Toutefois, lorsque je suis tombée totalement par hasard - n’allez rien imaginer ! - sur le petit dernier d’Ole Könnecke, toute résistance était vaine. Pour le simple plaisir de faire la connaissance de Burt et de rigoler à la vue des chouettes illustrations de Konnecke, ou pour amorcer des échanges sur les craintes, les hésitations ou les «premières fois» des tout-petits, Il l’a fait ! vaut le détour.

Prochains achats : quelques titres de la collection «La P’tite Étincelle» aux éditions Frimousse. Je commencerai sans aucun doute avec Tic-Tic la girafe et Chtok-Chtok le chameau. Je suis complètement sous le charme de cette petite collection qui explique avec beaucoup d’humour la manière dont les animaux ont acquis les caractéristiques qu’on leur connaît. Ainsi, vous pourrez apprendre comment la girafe a acquis ses taches ou encore comment le chameau a vu naître les deux bosses qui ornent son dos. Sous le crayon d’Édouard Manceau, ces sympathiques personnages se retrouvent avec une bouille des plus rigolotes. Après toutes ces lectures zoologiques, vous ne serez plus jamais sans voix lorsqu’il vous faudra expliquer les petits secrets des animaux…

Parlant girafe, pour meubler les quelques journées de pluie qui ne manqueront pas de vous surprendre pendant vos vacances, pourquoi ne pas tenter la cuisine avec Camille ? Choisissez avec soin une journée «pas pressée», sortez vos bols, ustensiles et tabliers, et suivez la gourmande girafe dans sa cuisine. Vous aurez alors le choix entre déguster d’appétissantes crêpes jaunes et brunes (Camille fait des crêpes) ou vous sucrer le bec avec une Camille en chocolat (Camille est en chocolat). Tout ce qu’il faut pour oublier la pluie jusqu’à la prochaine éclaircie.

De la cuisine, passez à la salle de bain et joignez-vous à la longue liste d’intrus venus déranger la petite «cochonnette» de Michel Van Zeveren (La porte). C’était pourtant bien parti, «cochonnette» entre doucement dans la salle de bain, referme la porte, se déshabille, se mire un peu et… zut ! Voilà quelqu’un ! On se reconnaît aisément dans ce tableau : qui n’a pas, au moins une fois, cherché en vain un peu de tranquillité ? Ce petit album sans texte ne manque pas de charme, il sera à coup sûr un point fort de ma collection.

Avec toute cette ménagerie, je suis en train d’oublier Raoul la Terreur. Je dois vous avouer que j’ai d’abord été un peu rebutée par l’espèce de chevelure rouge hirsute qui orne la couverture de ce petit album. N’étant pas une adepte des livres-jouets, j’ai d’abord eu une petite moue de dédain jusqu’à ce que la curiosité l’emporte et me pousse à ouvrir la chose. Première page : deux drôles de monstres, également hirsutes, se dévisageant d’un air menaçant… et me voilà déjà conquise. Je suis tout de suite impressionnée par le talent de Claire Cantais, qui parvient, en quelques traits (et là, il faut vraiment le voir pour le comprendre), à donner à ses personnages une attitude qu’on saisit au premier coup d’œil. Maintenant, à vous de découvrir qui tiendra tête à Raoul la Terreur !

L’été, c’est les vacances ; mais c’est aussi la saison de tous les projets, et le coloré Monsieur G. en a un bien spécial… Ce drôle de petit homme qui vit dans un village au beau milieu du désert décide un jour que le silence des lieux a assez duré : il quitte son village et revient avec tout ce qu’il faut pour mettre un peu de musique dans son désert. Sous les yeux perplexes de ses voisins, il se met immédiatement à la tâche. J’aime bien cette histoire parce qu’elle permet, l’espace de quelques pages, de croire que tout est possible et que les projets, même les plus fous, peuvent se voir réaliser. De quoi faire rêver !

Enfin, deux petits derniers auxquels je ne pourrai résister encore bien longtemps… D’abord, le magnifique Cyrano de Taï-Marc Le Thanh illustré par Rebecca Dautremer ; bien qu’il ne soit pas né «petit format», il ne perd rien de sa splendeur dans cette version plus menue. C’est un réel petit bijou tant au niveau du texte, que l’auteur s’amuse à agrémenter de quelques notes de bas de page non dénuées d’humour, qu’au niveau des illustrations, tendres et aériennes, qui donnent toute sa majesté à cette histoire qu’on connaît tous. Finalement, dans un tout autre style, Loulou de Grégoire Solotareff aura aussi sa place dans ma collection. Je craque pour Loulou le petit loup (qui n’a absolument rien de son vilain cousin «Le grand méchant»), pour cette histoire d’amitié qui vous donnera envie de partager un petit rosé avec votre ami de toujours.

Cette liste pourrait s’allonger à loisir (et ma collection aussi je l’espère), mais pour le reste de l’été, je vous laisse le soin d’en faire vous même la cueillette chez votre libraire préféré.

* * *

Salut !, Perrine Dorin, Éditions du Rouergue, 2008, 32 p.
Il l’a fait !, Ole Konnecke, L’école des loisirs, 2010, 32 p.
Tic-Tic la girafe, Édouard Manceau, Frimousse, 20 p.
Chtok-Chtok le chameau, Édouard Manceau, Frimousse, 20 p.
Camille fait des crêpes, Jacques Duquennoy, Albin Michel Jeunesse, 2003, 24 p.
Camille est en chocolat, Jacques Duquennoy, Albin Michel Jeunesse, 2010, 24 p.
La porte, Michel Van Zeveren, Pastel, 2008, 61 p.
Raoul la Terreur, Claire Cantais, L’atelier du poisson soluble, 2008, 45 p.
L’étrange projet de monsieur G., Gustavo Roldan, Sarbacane, 2010, 30 p.
Cyrano, Taï-Marc Le Thanh, ill. de Rébecca Dautremer, Gautier-Languereau, 2008, 34 p.
Loulou, Grégoire Solotareff, L’école des loisirs, 2009, 29 p.


16 juillet 2010  par Le délivré

Les vacances du libraire (III)

Notre spécial sur les lectures de vacances de nos libraires se poursuit. Vous-mêmes, êtes-vous plutôt de type plage, randonnée, chalet ou hamac ? Préférez-vous les lectures d’évasion ou celles plus costaudes ? Peu importe, il y a de bonnes chances que la pléiade de titres évoqués vous donne quelques envies… Aujourd’hui, découvrez les titres qu’emporteront dans leurs bagages quelques libraires du secteur général…

Notre collègue frenchie Caroline nous quitte pour un séjour dans sa Bretagne natale ; là-bas, vaste programme : du temps en famille, des promenades de bateau autour des îles bretonnes, et un petit détour «sur» Paris pour y voir des amis ! Donc, a priori, pas trop de temps pour avoir le nez fourré dans les livres… Cependant, elle se promet d’emmener avec elle la collection complète des Paul de Michel Rabagliati pour initier ses proches à la langue de Tremblay ! Et puis, il y aura moyen de bouquiner dans l’avion, faut pas croire… Cette année, Caroline avait lu le manuscrit de Libre ou mourir de Emongo Lomomba (à paraître chez Écosociété), qui ravivait fortement sa passion pour l’Afrique en lui donnant le goût de continuer à creuser la veine du Congo. Donc bien du plaisir en perspective avec Pandore au Congo d’Albert Sanchez Piñol (Actes Sud) et Mais le fleuve tuera l’homme blanc de Patrick Besson (Fayard). Gageons que ces lectures sauront aussi la mettre en appétit en attendant de se régaler de poisson et de regoûter le chouchen, un alcool traditionnel de pommes et de miel…

Entre deux parties de pêche, dans un chalet de Saint-Donat, Mathieu projette d’emblée de s’amuser avec le Marelle de Julio Cortázar (Gallimard), ce roman fascinant qui vient avec un mode d’emploi… Pourquoi celui-là ? L’œuvre du hasard ? En suivant d’autres pistes, on constate que notre libraire se dirige également vers Les détectives sauvages de Roberto Bolano (Folio), vanté par son collègue Simon, et on esquisse une période auteurs sud-américains. Mathieu affirme bien aimer le Chili, le pays comme sa littérature. Quitte à ne pouvoir s’y rendre, un roman offrira assurément le plus dépaysant des voyages…

Benoit a dû choisir parmi de nombreux titres ceux qu’il emmènera sur les rives du lac de l’Ontario où il se rend… D’abord, Le Nazi et le barbier d’Edgar Hilsenrath (Attila), dans lequel l’ancien responsable d’un camp de la mort devient sioniste en Israël ; un livre à l’«humour» au vitriol plutôt inattendu ! Aussi, Retour à Reims de Didier Eribon (Flammarion), loué par Annie Ernaux, dans lequel ce spécialiste des queer studies explique qu’il a «paradoxalement» eu davantage de difficulté à faire accepter son origine ouvrière que son orientation homosexuelle dans les milieux instruits parisiens… Puis un polar, Les disparus de Dublin de Benjamin Black (Nil), pseudonyme derrière se cache John Banville, superstar littéraire en Grande-Bretagne. À ces titres s’ajoutera probablement un essai d’Imre Kertesz, dont la lecture de l’œuvre complète est en cours. Cet auteur hongrois, prix Nobel de littérature 2002, emprisonné à l’adolescence dans un camp de concentration (décidément), a choisi, au sortir de la guerre, plutôt que de se réfugier en Europe, de retrouver son ancienne vie à Budapest. Sauf que le rideau de fer tombe et Kertesz se trouve finalement à avoir troqué une dictature pour une autre… Ce qui en fait somme toute un étrange paria et, surtout, un auteur au point de vue résolument original. Ainsi, le site des vacances de Benoit s’avère l’endroit idéal pour de riches lectures, surtout qu’à tout cela s’ajoutera Omega mineur de Paul Verhaeghen (Le Cherche Midi), un ouvrage si dense qu’il faut quasiment se trouver sur une île déserte pour pouvoir passer au travers ! Donc voilà : une retraite «monastique», et avec ici et là, du vin, et surtout pas du vin de messe !

Comme Morgane ne nous quitte pas encore avant un bon mois, elle avoue n’avoir pas encore tout à fait réfléchi à son programme littéraire… Mais qu’à cela ne tienne, une libraire digne de ce nom est toujours pleine de ressources ! À commencer par devoir terminer ses «lectures obligatoires» pour le jury du Trophée 813 (http://www.813.fr/) dont elle fait partie, à savoir deux finalistes dans la catégorie roman francophone : Bien connu des services de police de Dominique Manotti, un truc un peu dur avec bien de la bavure policière, et Une histoire d’amour radioactive d’Antoine Chainas ; tandis que du côté roman étranger ne lui restait plus qu’à lire Noir océan de Stefan Mani, tous ces beaux titres étant édités dans la collection «Série noire» de Gallimard. Autrement, elle emporte aussi avec elle Un tueur sur la route de James Ellroy (Rivages), que l’auteur lui a si obligeamment dédicacé lors de sa visite à la Librairie, et hésite entre Le dernier souffle de Denise Mina (Le masque), une auteure dont elle avait bien aimé l’ouvrage précédent, et Proies de Mo Hayder (Presses de la Cité), qui nous avait donné l’excellent Tokyo… Finalement, c’est une belle petite pile que réussira à traîner Morgane, alors que papa et maman quittent la France pour l’accompagner dans la plus chouette des promenades en Gaspésie !

Vacances allégées (façon de parler) pour un Guillaume mobilisé par son déménagement, mais qui aura tout de même pu enfin traverser le Stalker : pique-nique au bord du chemin des frères Boris et Arkadi Natanovitch Strougatski (Denoël), dont son collègue Réjean lui parlait comme du bon Dieu en personne depuis si longtemps ! Et ce n’est pas tout, alors qu’en plus de son éternelle pile de manuscrits à lire, notre libraire/éditeur raflait aussi la novella Papillon d’Antoine Brea (Le quartanier), dont le résumé en quatrième de couverture l’avait fort intrigué : « Ça n’allait pas très fort. Quelqu’un était en train de me forer le crâne à la perceuse électrique… » Sans doute que Guillaume était dû pour quelque chose d’expérimental ! Mais notre homme se reprendra pour une seconde semaine et d’autres lectures de vacances en septembre, alors qu’il ira probablement pratiquer le camping au Vermont, à la rencontre d’ours bruns et de bières de micro-brasserie locales, et se délectera d’Un type immonde de Dennis Cooper, de la littérature queer-core qu’il dit qu’on ne tiendrait jamais en librairie (!), mais qui lui plaît bien, ainsi que de Fauv, une autre novella du même Brea (Le quartanier). L’avantage de ces petits bouquins, c’est qu’ils le sont tant qu’ils peuvent se glisser entre deux autres lectures sans qu’on se sente mal ; en fait on pourrait même se les cacher à soi-même !


14 juillet 2010  par Le délivré

Les vacances du libraire (II)

Voici la suite de notre spécial sur les lectures de vacances de nos libraires. Vous-mêmes, êtes-vous plutôt de type plage, randonnée, chalet ou hamac ? Préférez-vous les lectures d’évasion ou celles plus costaudes ? Peu importe, il y a de bonnes chances que la pléiade de titres évoqués vous donne quelques envies… Aujourd’hui, découvrez les titres qu’emporteront dans leurs bagages nos libraires bandes dessinées.

Bien qu’à l’habitude, Éric Lacasse se tape sa ou ses deux dizaines de romans et biographies chaque année, depuis janvier, apparemment il n’en a eu que pour la bande dessinée ! Ces vacances en seront donc de rattrapage : se plonger dans tous ces bouquins qui s’accumu- lent… ou terminer ceux déjà commencés ! C’est le cas notamment du Little Bird de Craig Johnston (Gallmeister), un savoureux polar qui s’est inexplicablement retrouvé sur le bas-côté après un départ de lecture plein de promesses… Sinon, l’une des biographies pour lesquelles il salive d’avance, c’est Aspects de Chopin par Alfred Cortot (Albin Michel), un solide portrait d’artiste comme il les aime, et qui, par la bande, pourrait même pousser notre libraire à retourner effleurer du regard quelques-unes des grandes biographies qu’à commises Stefan Zweig, telles qu’introduites par l’ouvrage Trois maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevsky (Belfond). Autrement, si d’habitude Éric ne manque pas d’aller retrouver le calme des abords de la Rivière Mistassini, cette année il effectue également un petit séjour dans la Ville-Lumière. Pour s’y rendre, pas de livres dans les bagages, question de les alléger au maximum ; par contre, une fois là-bas, une promesse d’aller jeter le nez dans quelques librairies parisiennes de bandes dessinées, histoire d’en respirer les parfums particuliers…

Vacances urbaines pour Sébastien, et pour cause : c’est l’ailleurs qui vient à lui alors qu’il recevra la visite d’une bonne amie de Nouvelle-Écosse… Difficile dans ces circonstances de passer son temps à parcourir des pages, au risque de paraître impoli ! Mais qu’à cela ne tienne, se glissera bien ça ou là un petit temps mort qui lui permettra de dévorer Paradise X, le dernier pan de l’univers Earth X piloté par Alex Ross et Jim Krueger (Marvel comics), une version futuriste dystopique du panthéon Marvel… Son incursion dans le monde du comic américain ne s’arrêtera pas là, alors que l’attend le tome 2 de l’édition de luxe de Y, The Last Man de Brian K. Vaughan et Pia Guerra (Vertigo). Et pourquoi ne pas lorgner également du côté du graphic novel, alors que collègue Éric lui suggérait la nostalgie tranquille de La vie est belle malgré tout de Seth (Delcourt) et la satire du monde de la librairie et de la culture super-héros de Box Office Poison (De mal en pis) d’Alex Robinson (Top Shelf), deux lectures taillées sur mesure… Et ça prendra aussi quelques romans de science-fiction, de fantasy, de polar, et en version originale francophone s’il-vous-plaît ! Après consultation de collègue Guillaume, qui lui a suggéré Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour (Mnémos), Sébastien hésite entre Les sources de la magie de Joël Champetier et Le deuxième gant de Natasha Beaulieu (Alire), dont il avait fort apprécié le premier roman, L’ange écarlate. Pour quelqu’un qui n’avait pas le temps de lire pendant ses vacances, ça commence à s’allonger dangereusement ; l’astuce : Sébastien préfère de loin pour lire le calme de la nuit, loin des distractions diurnes…

Eric Bouchard se trouve face à une pile impres- sionnante de lectures scolaires, mais tant pis, il faut aussi pouvoir prendre ses distances… mais pas trop ! Ce pourquoi il attend avec impatience de pouvoir se frotter à Histoire du manga de Karyn Poupée (Tallandier), en espérant qu’il paraisse à temps pour réussir à l’emporter pour ses quelques derniers jours de farniente sur la plage du Lac St-Jean. Par ailleurs, les vacances d’été constituent année après année la césure, l’ellipse idéale pour échapper aux cases et lorgner du côté de la littérature et de ses classiques. Suite à tant de recommandations (et son récent décès), la conjecture semble plus que jamais indiquée pour explorer l’œuvre du Portugais José Saramago (L’aveuglement, Points). Après, Eric retrouvera Paul Auster avec Invisible (Actes Sud), qu’on dit être son meilleur roman depuis Cité de verre, livre fétiche et véritable condensé des préoccupations de notre libraire. Sinon, son goût pour la nouvelle le fera revisiter ou visiter quelques auteurs à saveur d’étrange, alors qu’il emmène avec lui Bizarre ! Bizarre ! de Roald Dahl, et se décide enfin à Dino Buzzati avec Le K, vanté en ces mêmes pages. Car quoi de mieux pour débuter le congé estival, sur la véranda d’un chalet des Laurentides, entre deux escapades cyclistes, que de tremper ses yeux dans une nouvelle comme ses lèvres dans un apéro…

C’est une liste courte aujourd’hui, alors que nos autres collègues libraires BD s’en sont déjà allés ! Mais nous pourrions fantasmer sur leurs lectures idéales : alors que Geneviève a pris son été pour aller faire du reboisement dans l’Ouest Canadien, nous la verrions bien s’extasier, se bidonner ou s’indigner au gré des pages de Voyage en zone d’exploitation de Louis Rémillard (Les 400 coups)…

Quant à Réjean, après une année de course contre la montre aux commandes de la section, pourquoi ne pas simplement retrouver la sérénité avec La lenteur de Milan Kundera (Folio) ?


12 juillet 2010  par Le délivré

Les vacances du libraire (I)

Alors que la canicule bat son plein, les libraires rêvent à leur vacances… Aussi, l’équipe du Délivré, tout comme l’été dernier, vous a concocté un petit spécial sur les lectures qu’emporteront nos libraires dans leurs bagages… Et vous, seriez-vous plutôt du type plage, randonnée, chalet ou hamac ? Préférez-vous les lectures d’évasion ou celles plus costaudes ? Peu importe, il y a de bonnes chances que la pléiade de titres évoqués vous glisse quelques envies de lire ! Aujourd’hui, découvrez les titres qu’emporteront avec elles nos libraires jeunesse…

C’est en direction de Paris qu’Alice s’envolera, à la rencontre de sa famille. À bord de l’avion, elle aura en main l’intégrale de la série Golem, écrite par Elvire, Lorris et Marie-Aude Murail (Pocket). Parions que ce roman, où s’entremêlent science-fiction et fantastique, saura lui faire oublier les kilomètres qui la sépareront de la Terre ! Une fois en sol parisien, Alice aura l’embarras du choix puisque sa valise débordera de livres : l’intégrale de la série Quatre sœurs de Malika Ferdjouk (École des loisirs) ; Aimez-moi maintenant d’Axl Cendres (Sarbacane), dont le ton cinglant est si délectable ; Les fragmentés de Neal Shusterman (MSK), un roman d’anticipation aussi intense que troublant ; l’énigmatique Worldshaker de Richard Harland (Hélium) et Les étranges talents de Flavia de Luce (MSK) du Canadien Alan Bradley. Alice poursuivra la lecture de sa bibliothèque portative à Trezelle, une commune d’Auvergne, au centre de la France. Là, elle pourra lire tranquillement en regardant paitre ses bienveillantes voisines, les vaches. Une fois de retour à Montréal, Alice profitera de ses derniers jours de congé pour bricoler avec l’Atelier ciseaux d’Hervé Tullet (Sarbacane) et jouer avec 100 mots pour un poème de Serge Bloch (Sarbacane).

Sur la route qui la mènera à Caraquet au Nouveau-Brunswick, May se promet de lire Bronze et Tournesol de Cao Wenxuan (Picquier), une histoire d’amitié lumineuse entre un garçon muet et un buffle. Comme d’habitude, elle en lira de longs passages à voix haute pour distraire son compagnon de voyage… Sur le siège arrière de la voiture, elle aura déposé Le maître des dragons de Fabrice Colin (Albin Michel), au cas où elle (ou son homme) aurait plutôt la tête à plonger dans un univers fantastique riche et complexe. Il y aura aussi Miss Charity de Marie-Aude Murail (L’école des loisirs), un des romans qu’elle voulait lire l’été passé, sans avoir trouvé le moment idéal pour le faire. De retour chez elle, le chat bien installé à ses côtés, May poursuivra son voyage grâce à la fiction, celle de Jean-Louis Trudel, un auteur québécois féru de science-fiction. Elle ne sait pas exactement en quoi consiste la série Les saisons de Nigelle (Médiaspaul). Parfait ! Elle aura le plaisir de le découvrir…

Un célèbre parc d'attractions...

Dans l’avion, direction la Floride, Rhéa lira le premier tome de la série Méto : La maison (Syros). Changement de pays, changement d’univers ; le roman d’Yves Grenet la transportera dans un monde où il ne fait pas toujours bon grandir, un univers à la fois intriguant et inquiétant. Une fois arrivée à desti- nation, cap sur Maïté Coiffure (L’école des loisirs), question de retrouver tout le mordant et la tendresse des mots de Marie-Aude Murail. Puis, alors qu’elle cherchera son souffle, exténuée par la course aux parcs d’attractions, un Jacques Poulin s’imposera : Volkswagen blues (Leméac). Retrouver l’écrivain le plus «lent» du monde, en pleine réflexion, en quête du mot juste, de la phrase parfaite ; quelle belle façon de faire descendre son rythme cardiaque !

Pour la suite : bikini, lunettes et crème solaires, orteils en éventail et un œil sur la marmaille, l’autre sur Emma. Prête à payer l’excédent de bagages, les dix tomes de la série Emma de Kaoru Mori (Kurokawa) feront partie du voyage ; c’est le temps d’assumer son côté fifille ! Une petite incursion dans le Londres de l’époque Victorienne, mais surtout dans une histoire d’amour comme on les aime, de celles qui font sourire et soupirer à la fois. Enfin, lasse de toute cette chaleur, question de finir les vacances la tête au frais (et surtout de se préparer au retour à la maison), un petit détour par la Norvège pour accompagner l’inspecteur Harry Hole dans une de ses enquêtes (L’homme chauve-souris, Jo Nesbo, Gallimard).

Pendant ses vacances, Véronique profitera principalement des charmes de Montréal et des Laurentides… Si elle sait ce qu’elle veut lire pendant ses vacances (c’est-à-dire ce qui lui fait envie en ce moment), elle ne sait cependant pas si elle se retrouvera avec ces titres entre les mains puisque un des plus grands plaisirs de Véronique est celui de la lecture spontanée ! Voici tout de même quelques titres de sa liste…

Le passeur de Lois Lowry (L’école des Loisirs) ainsi que Mes idées folles d’Axl Cendres (Sarbacane) y occupent une place de choix puisque sa collègue Rhéa lui en a fait l’éloge à plusieurs reprises. La curiosité étant ce qu’elle est…

S’y retrouvent également Le Worldshaker de Richard Harland (Hélium), un roman dont l’histoire se déroule sur un gigantesque bateau à vapeur, et Neverwhere de Neil Gaiman (Au diable Vauvert), à qui l’on doit, entre autres, les superbes Coraline et L’étrange vie de Nobody Owens. N’oublions pas non plus L’ombre de Dracula, le second tome de la série Les étranges sœurs Wilcox de Fabrice Colin (Gallimard) ; il faut dire que le premier était génial ! Aussi, comme chaque été se mérite une histoire d’amour, Le ciel est partout de Jandy Nelson (Gallimard) s’est glissé dans la liste ; finalement, le premier tome du Journal d’un dégonflé de Jeff Kinney (Seuil) s’impose, ça fait si longtemps qu’elle y pense!

En plus de ces fascinants titres jeunesse, Véronique est bien décidée à s’offrir quelques titres «pour adultes» ! Elle veut donc lire Seul le silence de R.J. Ellory (Le livre de poche) - un bon polar, ça n’a pas de prix ! - et La moïra de Henri Lovenbruck (Bragelonne). Puis, suivront les deux derniers tomes de la trilogie Autre Monde de Maxime Chattam (Albin Michel), ayant adoré cette série où une formidable tempête a changé la face du monde en redonnant à la nature le contrôle de la Terre…

Au moment d’écrire ses lignes, le programme des vacances de Catherine n’était pas finalisé. Chose certaine, elle va passer du bon temps avec son neveu de sept mois et sa nièce de quelques semaines. Aussi, elle compte bien profiter de l’extérieur en compagnie de ses livres ! Cet été, Catherine va privilégier les lectures relaxantes : La vie comme je l’aime : chroniques d’été de Marcia Pilote (De Mortagne), un livre que l’on peut diviser en plusieurs petits moments de lecture ; Le blogue de Namasté (De la semaine), une série que Catherine suit depuis le début ; comme le sixième tome est prévu début août, elle souhaite pouvoir partir avec un des exemplaires pour ses vacances… Aussi, Catherine a demandé à ses collègues une lecture qui fait du bien, dans le genre d’Annabelle de Marie Laberge (Boréal), son coup de cœur. Parmi les suggestions de celles-ci, elle a choisi Ensemble, c’est tout d’Anna Gavalda (J’ai lu). Finalement, un livre récent, Le ciel est partout de Jandy Nelson (Gallimard), a elle aussi attiré son attention. Car s’il peut sembler triste, ce livre semble aussi rempli d’espoir et de rêves !


5 juillet 2010  par Éric Lacasse

Dix livres fétiches : Éric Lacasse

Dix livres fétiches : une nouvelle rubrique qui reviendra périodiquement sur Le délivré. Dans celle-ci, un libraire de l’équipe se confie sur les dix titres qui l’ont marqué à vie : les dix titres qu’il emmènerait sur cette inévitable île déserte, qu’il sauverait d’un incendie, qu’il planquerait en cas de perquisition. Et comme le fait si justement remarquer notre libraire bandes dessinées Éric Lacasse, dix titres, c’est aussi une manière de se présenter…

* * *

Un peu comme on découvre la personnalité de quelqu’un en jetant un œil sur les livres composant sa bibliothèque, vous faire partager mes ouvrages fétiches me présente fort bien. Voici dix de mes plus foudroyants coups de cœur à vie : dix bandes dessinées inspirantes, comme autant de nourritures terrestres m’ayant permis de goûter la vie différemment par la suite. Vous aurez bien sûr compris qu’il s’agit ici d’une sélection toute personnelle…

Julie Doucet est l’artiste qui me procura mon premier véritable électrochoc. De ceux qui ébranlent les bases des plus tenaces perceptions. Autant au niveau de la forme que du fond, la bande dessinée pris alors pour moi le chemin troublant de l’exploration intimiste. À la suite de quoi les Valium, Crumb et autres Joe Matt s’alignèrent sans répit pour le plus grand bonheur de ce nouveau plaisir coupable. De tous les ouvrages publiés par Julie Doucet, Changements d’adresses demeure celui que je relis avec le plus de délectation, entre autres choses parce qu’elle nous y révèle une partie de son cheminement créatif.

Xavier Mussat aussi nous ouvre les portes de ses inspirations avec Sainte Famille. Dans un style tout en rondeur, Mussat nous entraîne au cœur du déséquilibre socio-familial à l’origine de ses pulsions créatrices. Bédéiste tourmenté à la recherche d’une saine réalité, c’est dans un foisonnement de symboles et de métaphores visuelles qu’il découvrira le sens et le sacré de son existence.

Parlant de sacré, s’il y a un auteur devant lequel je suis à genoux, c’est bien le divin Blutch. Bien plus qu’un trait d’une force exceptionnelle jumelée à une composition à couper le souffle, ce sont les sujets choisis et leur traitement qui cristallisent toute mon admiration pour cet artiste. Bien que Blotch le Roi de Paris, Vitesse Moderne et Péplum m’aient tous formidablement déstabilisés et éblouis, Le petit Christian demeure mon album fétiche. Sans doute parce qu’on y explore l’imaginaire complètement débridé du petit Christian, gamin fabulateur et conteur en devenir.

En matière d’histoires aussi imprévisibles que fantasques, La jonque fantôme vue de l’orchestre de Jean-Claude Forest, fait office à mes yeux de pur chef-d’œuvre. Pour dire vrai, cet album est sans doute l’œuvre qui hante de la façon la plus incisive mes fantasmes de lecteur. Car, au travers cette «fenêtre hygiénique» que trimballent les personnages principaux de villes en villages, ce n’est rien de moins que du pur plaisir anticipé qui nous est offert en spectacle. Allégresse que l’on ressent d’ailleurs à chacune des planches comme autant de fenêtres ouvertes sur l’émerveillement.

Avec Ma vie mal dessinée, Gipi pousse quand à lui à l’extrême l’idée d’introspection jusqu’à nous faire voir les facettes les plus sombres de son âme. Une âme caractérisée par une psyché sans visage et au travers laquelle abordages amoureux et piraterie se confondent dans la crainte d’un éventuel naufrage. Porté par un visuel tout fait d’encre et de grafignes, c’est la terra incognita d’un écorché vif qui s’offre à notre regard. Foudroyé et déstabilisé tout comme l’est l’auteur devant cette ligne de vie terrifiante, mais qui a tout de même fait de lui ce qu’il est devenu. Grandiose.

Magistral aussi est pour moi l’album Cages de Dave McKean. Alternant les styles graphiques au fil des pages, McKean fera pour nous l’ombre et la lumière sur quelques pensionnaires du Meru House, un immeuble en réparation, cintré d’échafaudages. Dans cette cage à l’échelle humaine s’ébattent, entre autres spécimens, un romancier vivant cloîtré chez lui, un peintre en panne d’inspiration, un jazzman qui a trouvé la vibration capable de faire voltiger les cailloux et une botaniste qui fait pousser une forêt dans son appartement. Autant de regards mélancoliques et graves, qui ne sont en fait que la vision diffractée d’un créateur confronté au doute.

À l’ombre des coquillages, de José Roosevelt, est aussi une œuvre qui a pour thème les tourments de la création ; tiens donc ! Dans cet album, nous emboîtons le pas à trois singuliers personnages, Juanalberto, Vi et Ian, qui, chacun de leur côté, sont habités par une même et persistante intuition : aller à la rencontre du «Peintre». Le «Peintre» en question étant au final nul autre que Roosevelt lui-même, attendant patiemment que les idées qu’il vient d’avoir quittent leurs mondes respectifs afin d’arriver jusqu’à lui. Un fantastique essai sur la créativité, par celui qui nous avait déjà donné La table de Vénus et Derfal le Magnifique.

Ma principale source d’éblouissement en provenance du pays du soleil levant se situe dans l’œuvre d’Usamaru Furuya. En particulier grâce à un fascinant diptyque intitulé La musique de Marie, sorte de fable utopiste dans laquelle l’auteur nous révèle le prix à payer afin de vivre en harmonie permanente.  D’autres titres traitant d’important problèmes sociaux, tels que Le cercle du suicide et L’âge de déraison, sont venus par la suite confirmer à mes yeux l’importance de ce perspicace conteur nippon.

Avec sa façon toute personnelle d’agencer mots et images, l’auteure britannique Posy Simmonds occupe une place de choix au panthéon de mes idoles. Avec Tamara Drewe, Simmonds nous entraîne dans un coin reculé de la campagne anglaise à la rencontre d’une faune bigarrée d’écrivains en résidence. Du roman policier au journal à potins, en passant par les courriers personnels et les textos, nous découvrons avec le plus grand amusement que toute forme d’écriture est bonne pour colporter des idées. Drôle, rafraîchissante : cette bande dessinée est un pur enchantement.

Bon nombre de coups de cœur se sont produits au cours de mes dix années en librairie. Mais il serait injuste de passer sous silence mon premier véritable vertige devant une œuvre dessinée, vers 17 ans, lorsque j’ai découvert l’album La tour de François Schuiten et Benoît Peeters . Plongeon qui alors me permit d’entrevoir le colossal travail de construction que devait demander une bande dessinée.

Au moment de conclure cette liste d’appréciation, certaines choses me frappent. Parmi celles-ci, je me rends compte que la majorité de mes albums fétiches de bandes dessinées n’ont été concoctés que par un seul individu, et que les processus créatifs semblent être pour moi une source d’intarissables curiosités… Exercice révélateur.

Au plaisir de vous rencontrer en librairie.

* * *

Changements d’adresses, Julie Doucet, L’assossiation, coll. «Ciboulette», 54 p.
Sainte Famille, Xavier Mussa, Ego comme X, 88 p.
Le petit Christian, Blutch, L’association, coll. «Ciboulette», 54 p.
La jonque fantôme vue de l’orchestre, Jean-Claude Forest, Casterman, 102 p.
Ma vie mal dessinée, Gipi, Futuropolis, 144 p.
Cages, Dave McKean, Delcourt, 496 p.
À l’ombre des coquillages, José Roosevelt, La Boîte à Bulles, 192 p.
La musique de Marie (2 t.), Usamaru Furuya, Casterman, coll. «Sakka», 248 p.
Tamara Drewe, Posy Simmonds, Denoël Graphic, 134 p.
Les cités obscures : La Tour, François Schuiten et Benoît Peeters, Casterman, 112 p.



© 2007 Librairie Monet