
Le 31 août dernier, libraires et bibliothécaires étaient conviés à découvrir les points forts de la rentrée automnale de Dimedia, l’un des plus importants diffuseurs (et distributeurs) de livres de langue française au Canada. L’opportunité était trop belle pour ne pas vous dévoiler l’un de ces aspects peut-être moins connus du métier de libraire…
Car être libraire, c’est aussi être un acheteur avisé. Chaque mois, les représentants des différents diffuseurs de livres, chacun d’entre eux diffusant de manière exclusive quantités d’éditeurs sur le territoire national (près de 150 pour Dimedia, dont une quarantaine d’éditeurs québécois), rendent visite aux libraires pour leur présenter leurs programmes de parutions. Les libraires en charge des achats fixent alors, sur foi de leur connaissance des auteurs et des éditeurs, des ventes, des goûts de leur clientèle, mais aussi de leur propre sensibilité, le nombre d’exemplaire qu’ils désirent recevoir d’office pour chaque titre lors de sa mise en marché.

L'un des titres-phares de la rentrée québécoise
Or, une journée de diffuseur, c’est un peu le best-of de la saison à venir ; pas d’achat à cette occasion, mais plutôt une entreprise de charme visant à aller chercher les appuis des libraires, « principaux et premiers alliés des éditeurs », sur les locomotives éditoriales comme sur les coups de cœurs des éditeurs et autres nouvelles valeurs montantes qui défraieront à coup sûr les chroniques culturelles des médias généralistes au moment les machines promotionnelles des éditeurs se mettront en marche. En effet, pas question d’être en rupture de stock lorsque tous les lecteurs s’arracheront les exemplaires de la prochaine coqueluche du monde du livre ; les libraires doivent assurer.
On a mis les petits plats dans les grands lors de ce rendez-vous au Reine Elizabeth où notre maître de cérémonie, Pascal Assathiany, président de Dimedia, a fait déplacer deux pointures françaises pour le programme de l’avant-midi : Emmanuelle Vial, directrice de Points, et Vera Michalski, présidente-fondatrice du groupe Libella. Mais avant tout, Assathiany nous instruit sur les développement du livre électronique, alors qu’il nous annonce que dès la semaine prochaine, les versions numériques de près de 700 titres de leur fonds de commerce seront disponibles à l’attention des librairies, et que des nouveautés suivront ensuite. Modus operandi : le client se rendra en librairie pour se procurer un jeton avec lequel il pourra effectuer le téléchargement du fichier de son bouquin, à un prix d’au moins 20% inférieur à la version papier.

Emmanuelle Vial
L’énergique Emmanuelle Vial, qui a succédé à Robert Pepin chez Seuil Policiers, nous raconte les mises en place des récits de ses incontournables de l’automne, adaptations de romans américains surtout : Habillé pour tuer de Jonathan Kellerman, Le prédateur de C.J. Box, L’envers du décor de Joseph Wambaugh ; puis celle de la dernière enquête d’un commissaire Wallender vieillissant et mélancolique, L’homme inquiet d’Henning Mankell.

Vial a également participé à la relance de Points en 2005. Le département poche du Seuil (qui pioche aussi dans les catalogues de l’Olivier, Chritian Bourgois, Viviane Hamy, Sonatine, Métayer, etc.) élargit alors considérablement son spectre éditorial pour atteindre le plateau des quelques 250 titres publiés annuellement, dont 10% d’inédits, avec une « insistance sur le qualitatif », le poche étant par essence un fonds se bâtissant sur le long terme. Côté littérature générale, Points, qui vient d’inaugurer son nouveau site, nous offre pour la rentrée une brochette de titres enthousiasmants dont Le chasseur de l’Australienne Julia Leigh, coup de cœur de l’équipe éditoriale, Netherland de Joseph O’Neill, le livre de chevet de Barack Obama, Rencontres fortuites de la Canadienne Mavis Gallant, ou encore Contes carnivores du Belge Bernard Quiriny, un recueil de nouvelles à l’imagination débridée s’étant déjà mérité une avalanche de prix, et qui semblait d’ailleurs le favori de Madame Vial… Côté policier, les projecteurs semblent braqués sur Fakirs d’Antonin Varenne, une « vraie découverte, du niveau des meilleurs Fred Vargas ».

Vera Michalski
Arrive ensuite Vera Michalski, présidente fondatrice du groupe Libella, qui existe depuis 2000 et regroupe les éditeurs Buchet-Chastel, Le Temps Apprivoisé, Phébus, Maren Sell et bien sûr Noir sur Blanc, maison qu’elle a fondée en 1986 avec son défunt mari Jan Michalski. Née du désir de faire découvrir les écrivains de L’autre Europe, celle de l’Est, à cette époque où le rideau de fer tenait toujours, Noir sur Blanc affiche une prédilection pour les auteurs classiques et contemporains, les témoignages et la littérature de voyage au sens large.

L'intéressante couverture de « Les pérégrins » offre une vue juxtaposée de fleuves du monde.
De sa voix de fontaine, Michalski nous présente à son tour les figures de proue de la rentrée Libella, dont Bifteck de Martin Provost (Phébus) ; récit truculent autour d’un boucher porté sur la chose et de paternité ; Les pérégrins de la Polonaise Olga Tokarczuk (Noir sur blanc), collage d’histoires sur le phénomène du voyage ; Du plomb dans le cassetin de Jean-Bernard Maugiron (Buchet-Chastel), émouvant cri-hommage aux ouvriers du livre ; Quand blanchit le monde de la Pakistanaise Kamila Shamsie (Buchet-Chastel), destin de femme dont le titre fait référence aux ombres projetées sur les murs, telles des photographies négatives, des victimes de l’explosion d’une bombe atomique ; ou encore Léa de Pascal Mercier (Maren Sell), dernier opus de l’auteur de l’acclamé Train de nuit pour Lisbonne.

Après un repas copieux, la seconde partie de cette journée spéciale sera consacrée aux éditions du Boréal, principal éditeur de littérature générale au Québec, et c’est son directeur éditorial lui-même, Jean Bernier, qui alternera présentations des œuvres-phares de la saison et entrevues avec leurs auteurs, pour un après-midi bien rempli. On y rencontrera Nicolas Langelier autour de Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, sur l’expérience particulière d’une génération : le bonheur obligatoire, vrai-faux ouvrage de psycho-pop, choisie en tant que forme représentative de notre époque ; ou Michael Delisle pour Tiroir N° 24, errance urbaine d’un orphelin dépolitisé dans le Québec référendaire. On se laissera bercer par la voix de Suzanne Jacob, le temps d’une lecture de la nouvelle éponyme de son recueil Un dé en bois de chêne. On recevra un exemplaire de La constellation du lynx, car on ne pourra passer à côté de ce livre absolument exceptionnel d’un Louis Hamelin obsédé par les pistes de l’après-Crise d’Octobre. Octobre ne sera pas en reste cette saison tandis que deux romans jeunesse en traitant paraîtront également : 21 jours en octobre de Magali Favre (coll. «Inter») et Mesures de guerre d’André Marois (coll. «Junior»).

Christian Nadeau
Puis viendront les essais, et on écoutera avec grand intérêt les propos du philosophe Christian Nadeau, qui dans Contre Harper : bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, a approché la politique de l’actuel gouvernement canadien non pas dans une optique partisane, mais bien dans un examen de ses valeurs, imposées d’une manière qui les feront persister encore longtemps après un éventuel renversement des Conservateurs. Car l’idéologie d’Harper, en affaiblissant les institutions canadiennes, englue la population dans des combats pour des libertés tenues pour acquises depuis longtemps, et se donne du même coup le pouvoir d’agir sur d’autres plans… Mentionnons également qu’on attendra avec hâte Les femmes en politique changent-elles le monde ? de Pascale Navarro, qui s’interroge notamment sur l’apport concret de la présence féminine croissante et de la revendication du rôle de la maternité dans l’action politique, et Ma dernière conférence : La planète en héritage de David Suzuki, synthèse de la pensée et de l’action du célèbre généticien écologiste, et livre inspirant sur le vieillissement.

Jean Paré
Finalement, on écoutera avec émotion l’interview de Jean Paré autour de la pensée de Marshall McLuhan, alors que paraîtra la version française de la biographie de Douglas Coupland (Génération X) de cet intellectuel et théoricien de la communication, qui, dès les années 60, avait prédit les concepts d’«interdépendance électronique» et de «village global». En tant que traducteur en français de l’œuvre de McLuhan, c’est évidemment a Jean Paré que revenait le droit, dit-il à la blague, de traduire sa biographie ! En fouillant ses notes, le fondateur du magazine L’actualité a également découvert quantité d’entrevues inédites avec l’écrivain canadien le plus cité au monde, qui feront aussi l’objet d’une parution.
On saute quelques passages pour ne pas s’éterniser, car il y eût encore bien d’autres choses lors de cette journée qui, somme toute, inversait les rôles : oui, oui, c’était bien au tour des libraires de se faire présenter des histoires…














































