Le Délivré

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26 avril 2010  par Claude Lussier

Retour sur le Salon du livre de Paris

Du 26 au 31 mars dernier se tenait la 30e édition du Salon du livre de Paris, à la Porte de Versailles. Et j’ai eu la chance, à titre de libraire, de travailler au kiosque de Québec-Édition. Cet organisme, chapeauté par l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), a pour mandat, entre autre, de faire rayonner le livre québécois et canadien francophone dans les différents salons du livre internationaux (Paris, Bruxelles, Genève, etc) et les foires internationales (Bologne, Francfort, Guadalajara, etc). Les éditeurs-membres sont sollicités en vue de ces différents événements et décident eux-mêmes de leur participation et des livres qu’ils veulent présenter. Pour plusieurs d’entre eux, qui ne bénéficient  pas d’une diffusion sur le marché français, c’est une occasion de faire connaître leurs fonds et leurs auteurs.

Pour son 30e anniversaire, le Salon de Paris, plutôt que de mettre à l’honneur un pays, a décidé de souligner le travail de 90 auteurs, francophones et étrangers. Se côtoyaient, entre autres, Paul Auster, Umberto Eco, Amélie Nothomb, Yasmina Khadra, Dany Laferrière et Anne Robillard. Tous ces gens participaient à des colloques, rencontres, séminaires, panels et incontournables séances de signature. Durant 6 jours, le salon aura attiré environ 190 000 visiteurs, une baisse de 7% par rapport à l’année 2009. A titre de comparaison, le salon de Montréal, qui en sera en 2010 à sa 32e présentation, a attiré en 2009 environ 120 000 visiteurs.

Alors, comment le Québec se comporte-t-il sur le marché français ? Sommes-nous attendus ? A-t-on faim et soif de nous ? D’abord une petite remarque qui me semble bien révélatrice. Sachez, chers lecteurs, que la France fait peser sur nos épaules le poids de la défense de la langue française ! Que de fois n’ai-je entendu, durant mon assez court séjour, des gens m’affirmer que le destin de la francophonie était entre nos mains, que la France s’enfonçait inexorablement, qu’elle se croyait forte de par le nombre mais que sa forteresse était attaquée de toutes parts par le virus anglais ! Voilà que le petit cousin devra montrer la voie à la Mère-Patrie !

Pour ce qui est des livres, la quarantaine d’éditeurs présents ont offert un bel échantillonnage de la production québécoise : romans, poésie, essais, livres universitaires, périodiques culturels et livres pour enfants. Étaient aussi présents une quarantaine d’auteurs québécois et canadiens francophones, heureux de venir rencontrer, pour la plupart, de futurs lecteurs. Et je dois dire, sans crainte de me tromper, que ce fut sûrement pour plusieurs d’entre eux un exercice d’humilité. Alors qu’au stand Albin Michel, il suffit qu’Amélie Nothomb s’installe à une table pour créer en quelques instants une affluence monstre, chez Québec-Édition, chaque auteur devait user de tout son charme et de toute sa générosité pour aller chercher, un par un, les possibles lecteurs de leur œuvre. Il faut dire que la littérature québécoise étant si peu diffusée en France (ma visite de quelques librairies de Paris ne m’a pas permis de trouver d’auteurs québécois, même publiés chez des éditeurs français), nos auteurs sont pour ainsi dire inconnus. Cependant, certains d’entre eux, bénéficiant de la cote d’amour des lecteurs pour le roman historique, tirent bien leur épingle du jeu. Michel David et Louise Tremblay-d’Essiambre, pour ne citer que ces deux-là, possèdent déjà un lectorat qui est conquis.

Doit-on se sentir inquiet, irrité, découragé du fait que, malgré une présence soutenue depuis des dizaines d’années en France, notre littérature soit encore si mal connue de nos cousins français ?  Bien sûr, ils ont le poids, le nombre, la tradition, et contre tout cela nous ne pouvons rien. La littérature française s’est bâtie sur des classiques, au fil des siècles. Qui avons-nous à opposer à Hugo, Baudelaire, La Fontaine, Villon ? Bien peu de choses j’en ai peur. Pendant que ces derniers composaient, nos préoccupations étaient toutes autres, à savoir établir un territoire. Si bien que, pour reprendre une idée de M. Robert Melançon dans son livre Qu’est-ce qu’un classique Québécois, notre littérature est encore bien jeune, et ses classiques encore bien peu nombreux.  Mais ceux qui se qualifient pour ce titre n’ont rien à envier aux autres qui constituent le patrimoine mondial de la littérature. Et voilà pourquoi nous avons encore devant nous de belles années où nous pourrons, à nouveau, visiter nos amis français, belges, suisses et autres. Et nous aurons comme mission de faire résonner notre voix pour l’inscrire dans le grand chant choral de la littérature mondiale.


29 juin 2009  par Claude Lussier

Le livre jamais lu

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivee nous ne sentions des piqueures de telles imaginations : mais en les maniant et repassant, au long aller, on les apprivoise sans doubte : Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : Car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa duree.

* * *

« Bon, cette fois c’est vrai, je m’y attaque. Mon agenda est libre, j’ai même loué un chalet pour deux semaines dans le parc de la Mauricie.

- De quoi parles-tu?

- De Montaigne!

- … ?

- Les Essais !!

- … ??

- Ben oui, Les Essais de Montaigne. Ça fait vingt ans que j’en parle!

- Je t’en ai jamais entendu parler. »

Impossible. Comment aurais-je pu taire une chose pareille! À ma femme! Elle ne doit plus s’en souvenir. Mais si je lui en ai rabattu les oreilles autant que je le pense, comment peut-elle avoir oublié? Serait-ce que tout cela n’a eu lieu que dans ma tête? Aurais-je gardé secrète cette passion? Une affaire entre Montaigne et moi? Depuis si longtemps?

Alors que j’étais étudiant en philosophie, durant quatre ans, aucune allusion à Montaigne. Ce n’est qu’après, au fil des lectures et des rencontres que l’intérêt pour l’auteur et l’œuvre s’incrustent en moi. Les références, les citations se multiplient, rendant de plus en plus inévitable la rencontre. Il était véritablement la carotte du savoir qui faisait avancer le pauvre âne inculte que j’étais.

Une excuse souvent invoquée pour repousser à plus tard la lecture de l’œuvre était celle de la langue. Le français du 16e siècle est à la limite du compréhensible pour le non-initié que je suis. Mais voilà qu’apparaît une édition en français moderne des Essais, aux éditions Arléa. J’achète! Il n’y a désormais plus d’obstacles entre moi et l’objet de mon désir.

Mais rien n’est toujours aussi simple qu’il n’y paraît. Alors que la dernière embûche est levée, une partie de cache-cache s’installe entre l’œuvre et moi. Le livre est là, dans ma bibliothèque, et il m’attend. Et moi, qu’est-ce que j’attends? C’est comme si une relation ambiguë, mêlant l’attirance et l’aversion, s’était immiscée là où je croyais l’assurance reine. Et puis, l’urgence de notre rencontre se voit constamment repoussée par l’arrivée de nouveaux venus. Et tandis que je ne boude pas mon plaisir, que le contact de ces fraîches parutions m’apporte mon lot de bonheur, mon rendez-vous ne cesse de se décommander.

Soyons honnête, il y a sans doute un peu de paresse dans le fait de remettre encore et encore ma rencontre avec Montaigne.  Mais je me dis aussi que j’aimerais lui accorder le meilleur de moi-même, m’installer dans les conditions optimales pour être un lecteur parfait. Mais il semble que plus le temps passe, et moins je me sens prêt.

Qu’en est-il, de ce livre que je n’ai jamais lu? Son rôle est-il de constamment rester dans la marge, ou en avant, comme la carotte de tout à l’heure? Agit-il comme un fantasme, restant vivant et stimulant du fait même qu’il ne se concrétise pas?

Puis je m’interroge : et si, pendant sa lecture, je n’y comprenais rien? Et si je ne pouvais voir tout ce que les autres, depuis tant de siècles, n’ont pas manqué de reconnaître? Et si je n’étais pas à la hauteur? Vous me direz que je m’en fais pour rien, que je n’ai qu’à me mettre en état de disponibilité, à me laisser lentement imprégner par l’œuvre pour que celle-ci fasse son chemin. Que je dois avoir confiance en moi. Sans doute suis-je mon seul et unique ennemi.

De tous les projets que nous élaborons dans notre vie, beaucoup ne franchissent pas le cap du brouillon, bien que nous ne puissions mettre en doute nos motivations de départ. Mon désir, profond me semble-t-il, d’aborder cette œuvre de morale que sont Les Essais, apparaît et disparaît sans cesse, selon un cycle bien irrégulier. Présentement, je le vois qui se pointe à nouveau. Avec d’autres arguments. Comme celui du temps qui passe, qui passe…

Y a-t-il quelqu’un qui ait réussi à s’y mettre? Et vous-mêmes, quels sont les livres dont vous repoussez la lecture?

* * *

Les Essais, de Michel de Montaigne, Arléa, coll. «Retour aux grands textes», 808 pages.



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