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30 janvier 2012  par Maxime Nadeau

La littérature et Twitter

Depuis quelques mois, on nous parle régulièrement de twittérature, c’est-à-dire de la littérature produite et diffusée sur Twitter, ce site de microblogage où les usagers ne s’expriment qu’en gazouillis, des messages de 140 caractères et moins. Il existe même un Institut de Twittérature Comparée (ITC), dont le site affiche fièrement les  lettres patentes (!) de l’organisme. Les « défenseurs » de la twittérature – car nombreux sont ses détracteurs – voient en Twitter une contrainte stimulante pour la création : la limitation des caractères rappelle les formes fixes de poésie comme le haïku ou le sonnet. On pense aussi à l’OuLiPo, ce fameux groupe d’écrivains (Perec, Calvino, Queneau, etc.) ayant expérimenté la contrainte dans la création littéraire. Les twittérateurs se donnent donc comme défi de produire de la littérature de qualité sur Twitter tout en gardant un certain esprit ludique, ce qui ne signifie pas que toute twittérature soit humoristique pour autant.

Certains tenants de la twittérature misent déjà sur celle-ci à des fins pédagogiques au secondaire. Puisque les élèves clavardent et écrivent déjà sur des sites de microblogage comme Twitter et Facebook, aussi bien les joindre là où ils sont déjà et stimuler leur création par un médium qu’ils maîtrisent souvent davantage que leurs professeurs. Les opposants à ces méthodes d’enseignement y voient plutôt une forme de nivellement vers le bas : s’éduquer n’est pas que plaisir et exige de l’effort. Fabien Deglise, du Devoir, s’inquiétait d’ailleurs, dans sa chronique du 3 décembre dernier, d’un étiolement du vocabulaire que provoquerait l’usage de Twitter. Selon lui, limite de 140 caractères oblige, on aurait tendance à utiliser davantage de mots courts et génériques plutôt que des mots plus longs et plus précis. Pour reprendre un exemple de Deglise, exprimer, formuler, murmurer, dévoiler et affirmer écoperait au détriment de dire. Qu’importe, les twittérateurs ont leur lobbyiste et comptent bien obtenir du financement pour un projet-pilote visant à développer l’enseignement de la twittérature.

Mais en librairie, la twittérature est-elle présente ? Pour l’instant, presque pas. Peu nombreux, les livres s’affichant comme de la twittérature font sourciller, car les textes laissent malheureusement un peu à désirer, du moins jusqu’à maintenant. Force est de constater que les éditeurs n’ont toujours pas succombé et que les lecteurs connaissent encore peu le phénomène. Les twittérateurs forment pour l’instant une communauté assez restreinte, mais rien ne dit qu’elle ne comptera pas de nouveaux adeptes. Il suffirait que leur enthousiasme séduise quelques auteurs connus et qu’un succès en librairie accroisse leur visibilité pour que le nouveau genre prenne son envol. Après tout, la twittérature n’en est qu’à ses premiers balbutiements : on attribue la paternité du mouvement au Japonais Keitai Shosetsu, premier auteur à avoir écrit un roman entièrement sur un cellulaire, en 2006 ou 2007. Pour l’anecdote, on parlait alors de celluroman et de cellu-lit. Un genre que ne devrait pas trop priser la gent féminine !

* * *

Twitter et les médias sociaux créeront peut-être une autre littérature, mais on peut d’ores et déjà croire que celle-ci influence et influencera la littérature « traditionnelle ». Je pense ici au plus récent recueil de Yolande Villemaire, Micropoésie. On savait l’auteure de La vie en prose polyglotte et grande voyageuse, mais on ne connaissait pas la branchée, grande utilisatrice des réseaux sociaux. On y apprend entre autres que les iPod, YouTube et autres Twitter n’ont aucun secret pour Villemaire, qui semble les utiliser quotidiennement, et avec enthousiasme. Une « abolition de l’espace » frappe dans ce recueil : l’auteure se trouve partout à la fois par l’utilisation des médias sociaux, vivant notamment le Printemps arabe en direct. Twitter et consorts auront encore fait reculer la contrainte de l’espace en permettant à des individus de partout dans le monde de se parler en direct. Un usager de ces technologies peut « vivre le monde » et peut-être développer une véritable « conscience universelle » par ces « stimuli technologiques » nous faisant ressentir  en tout temps les moindres parties de ce « corps mondial ».

Le recueil de Villemaire fait bien ressentir cette simultanéité des soubresauts du monde dans le quotidien, et en ce sens annonce possiblement des changements à venir dans la littérature. Si les nouvelles technologies influencent le quotidien d’un pourcentage grandissant de la population, celles-ci finiront tôt ou tard par se répercuter davantage dans la littérature. Les possibilités de mutations du récit sont multiples : un narrateur se nourrissant des médias sociaux, la communication des personnages via les nouveaux médias prenant plus d’importance, de nouvelles façons d’imaginer le futur dans la science-fiction, etc. Bref, que la twittérature fasse long feu ou pas, les médias sociaux s’inscrivent déjà dans la littérature et continueront de l’influencer à mesure que leur importance dans nos vie croîtra. Peut-être en avez-vous des exemples ? Ou peut-être lisez-vous de la twittérature ? Avez-vous des twittérateurs à recommander ? Le Délivré veut vous lire !

* * *

Micropoésie, Yolande Villemaire, 2011, Écrits des Forges, 78 p., 9782896451869.

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6 commentaires à cet article

  1. Gilles Pellerin dit :

    Cher M. Nadeau,

    Vous proposez de la twittérature une lecture élaborée, sentie, qui va bien au delà de ce qu’on lui consacre d’habitude. J’aimerais assez vous lire sur Tweet rebelle et Les comptes de mille et un tweets, livres qui ont paru à notre enseigne, L’instant même, en novembre dernier. Moi, qui ne suis pas de cette crémerie, plutôt membre du clan des sceptiques immédiats, j’ai été séduit puis conquis par la rhétorique que semble suggérer le texte en 140 caractères. Vous lire contribuerait à ma propre réflexion. Au plaisir !

    Gilles Pellerin (éditeur de L’instant même)

    références : http://www.instantmeme.com/ebi-addins/im/ViewBooks.aspx?id=2852 ; http://www.instantmeme.com/ebi-addins/im/ViewBooks.aspx?id=2850

  2. Maxime Pipon dit :

    Comme enseignant de sciences humaines j’ai essayé dans une classe de 5e secondaire un exercice du genre. Après avoir réalisé un travail, les élèves devaient le résumer en un tweet, en plus de faire de même avec un travail d’un collègue. Ça s’est avéré assez efficace et demandant pour la plupart, qui devaient révéler l’essence d’un long travail en une mini phrase. Bel exercice de synthèse.

  3. Maxime Nadeau Maxime Nadeau dit :

    Bonsoir Monsieur Pellerin,

    Je connais les livres auxquels vous faites allusion pour les avoir feuilletés, mais j’ai préféré traiter de la twittérature en général et suspendre mon jugement sur celle-ci. En fait, je suis un observateur plutôt détaché du phénomène, n’étant plus sur Twitter depuis un bon moment et n’ayant pratiquement pas lu de twittérature. Je m’intéresse davantage au mouvement qu’à la twittérature elle-même, même si je compte bien rester à l’affût des prochaines publications du genre.

    La twittérature est encore jeune; nous en sommes pratiquement à évaluer l’état cardiaque d’un patient en ayant comme mesure qu’une seule pulsation du cœur… J’ose quand même vous partager bien humblement quelques-unes de mes interrogations, pour lesquelles je n’ai pas vraiment de réponses : la twittérature se lisant différemment d’un livre et ne suscitant pas le même horizon d’attentes, trouvera-t-elle son compte à être imprimée? Devrait-on trouver d’autres façons de la commercialiser? Sinon, sous quelle forme les publier? Comment trouver des lecteurs hors de son «cercle d’initiés»?

    Personnellement, si je faisais partie des twittérateurs, j’essaierais de «recruter» des auteurs connus et de leur lancer des défis, question de donner ses lettres de noblesse à la twittérature. Mais bon, tout cela est bien facile à dire de mon point de vue confortable d’observateur extérieur!

    Merci beaucoup de vos commentaires! J’espère que Le Délivré aura alimenté votre réflexion!

  4. Maxime Nadeau Maxime Nadeau dit :

    Très intéressant! Pour avoir moi-même travaillé comme moniteur de français, j’ai pu constater que, même au niveau universitaire, les étudiants avaient beaucoup de difficulté à synthétiser leur pensée et à résumer un texte. Cette utilisation de Twitter comme outil pédagogique me semble tout à fait pertinente et nécessaire! Belle initiative!

  5. Yolande Villemaire dit :

    Bonjour Maxime,
    Article intéressant sur la twittérature et qui pose la question de son existence de façon fort pertinente. Le lien que tu fais avec L’OuLiPo, Perec, Calvino et Queneau est tout à fait juste: ils tweetaient sans même le savoir! Merci pour ton généreux commentaire sur mon « Micropoésie ». Les haïkus qu’on y trouve ont d’abord été écrits sur Twitter (en anglais parce que la plupart de mes contacts américains, indiens ou autres utilisent l’anglais comme langue de communication). Je les ai traduits et transformés pour le recueil. Je les écrivais au cours d’un récent voyage en Inde, afin de tweeter le voyage à mes amis. Je viens de mettre en ligne une série de 99 haïkus d’abord publiés sur un wiki et sur Twitter et intitulée: « Silence is a healing cave »: http://yolandevillemaire.com/106492230. Quant aux possibilités de mutations du récit que tu évoques, elles me semblent en effet, d’une richesse inouïe!

  6. Maxime Nadeau Maxime Nadeau dit :

    Il est plutôt révélateur de constater que tu parles de haïkus, de communication et d’écriture sur Twitter, mais qu’il ne semble pas te venir à l’esprit de te dire twittératrice ou de parler de ta poésie comme de twittérature

    Merci beaucoup, Yolande, de tes commentaires et de tes précisions sur l’écriture de Micropoésie! Et pour ce lien vers tes très beaux haïkus!

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